À M. de Chateaubriand
H., 29 janvier 1828.
Je viens de recevoir votre lettre du 26. J'y réponds tout de suite; je ne veux pas que le courrier retourne sans vous porter les larmes et les tendresses d'une autre ancienne amie dont la mort pourra seule vous priver. Je pleure avec vous celle que vous venez de perdre; elle était digne de vous aimer, et toutes ses nobles vertus étaient récompensées par votre tendresse et votre suffrage. Hélas! je voudrais avoir eu son sort et être où elle est; et pourtant, si elle s'est vue mourir, quel regret elle a dû éprouver de quitter la vie sans presser encore une fois votre main, sans retrouver encore une fois votre regard! Tout ce qu'il y a de plus soumis dans la résignation à la volonté de Dieu suffit à peine à un tel sacrifice. Pauvre ange souffrant! vous endurez dans ce moment l'une des deux véritables infortunes de notre vie mortelle, la perte de ce qu'on aime, et vous ne la sentez que trop! Je vous plains du fond d'un cœur tout à vous. Je connais cette douleur, je sais la trace qu'elle laisse dans l'âme. L'amie qui vous a quitté était ornée de tous les dons qui lui avaient obtenu votre attachement; et celle que la Providence semble vous envoyer à la place n'est qu'un écho mélancolique et fidèle, qui, dans un lieu désert, répète vos soupirs. Mais, de si loin, cette voix, si faible, pourra-t-elle arriver jusqu'à vous?—Et vous me demandez si vous êtes quelque chose dans ma vie! Vous m'assurez que mon affection suffirait pour vous faire oublier bien des jours pénibles; vous me demandez de vous consoler! Mon front s'abaisse et mon cœur bat à ces paroles: je les reçois comme une bénédiction, elles adoucissent tous les regrets, tous les chagrins de ma vie; elles me rendraient heureuse si je pouvais l'être quand vous ne l'êtes pas. Je vous le dis sans contrainte, parce que je ne vous ai jamais vu: si j'avais vécu près de vous, il est probable que vous n'auriez jamais su combien vous étiez aimé, ou plutôt je sens que je n'aurais pas osé vous tant aimer en votre présence.—Il y quatre jours que j'ai reçu une lettre de M. Hyde de Neuville: je la parcourus deux fois très rapidement pour y chercher votre nom; ne l'y trouvant pas, je la lisais posément, lorsque j'arrivai à ce passage: «Celui que nous aimons et admirons se porte bien. (Bon M. de Neuville! Ces douces paroles se sont gravées dans mon cœur à côté des plus chères obligations que je vous ai). Il a pu être ministre, il y a deux jours, il ne l'a pas voulu[15]. Il est cependant probable qu'il le sera encore; mais il est certain qu'il n'y consentira qu'avec les moyens d'être utile au roi et à la France. Quand on fait un aussi grand sacrifice que l'acceptation d'un portefeuille dans des circonstances aussi pénibles, il faut au moins s'assurer tous les moyens de succès.»
[Note 15: A la chute du cabinet Villèle, Charles X avait fait offrir à Chateaubriand le ministère de l'instruction publique dans le nouveau cabinet: mais Chateaubriand avait refusé, en déclarant qu'il ne voulait rentrer au pouvoir que par la porte du ministère des affaires étrangères, par laquelle il en était sorti trois ans auparavant.]
Cette lettre me combla de joie, et admirez ma folie! Ce ministère, que je redoutais pour votre santé, pour votre repos et aussi pour le mien, dont la seule crainte m'avait jetée dans un si grand accablement, à présent qu'on me l'annonçait comme un événement probable, ne me donnait qu'une vive satisfaction. J'étais transportée à l'idée d'une réparation éclatante, d'un triomphe public. Faible femme que je suis! Comme si vous aviez besoin de tout cela,vous!
L'autre jour, un jeune homme, qui était à Paris cet été, me racontait quel enthousiasme vous aviez fait naître à la séance de M. Villemain[16], et comment une foule immense, ravie de vous voir et de vous rendre hommage, vous avait accompagné jusque chez vous. «Sa belle figure, disait-il, et son regard animé peignaient franchement sa satisfaction.» Toutes les conversations ramènent votre nom et votre éloge, tous les journaux en retentissent, je vous retrouve dans le cœur de mes amis, dans vos ouvrages, où je «m'amourache», comme dit ma mère, au point que, lorsque j'ouvre un de vos volumes, je ne puis m'en arracher. Vous remplissez ma vie: vous charmez ma solitude, mon affection pour vous croît avec mon estime, heureuse que je suis de ne sentir les bornes ni de l'une ni de l'autre! et ce sentiment n'est pas d'un jour! Je me suis rendue malade en relisant les deux premières lettres que je vous écrivis, il y a onze ans, et vos réponses. Alors le regret altéra ma santé et peu s'en faut qu'il ne l'altère encore aujourd'hui quand je pense à tant d'années perdues pour une amitié si chère! Nous devions donc une fois nous aimer, nous rencontrer dans ce monde?… A ces pensées un frisson me saisit. Je me souviens que nous ne nous connaissons point, que nous ne nous verrons peut-être jamais, que vous ne m'aimerez peut-être pas… Si ce malheur m'arrivait, je crois que ce serait le dernier de mes malheurs.
[Note 16: Villemain avait été chargé par l'Académie de rédiger, en collaboration avec Châteaubriand et Lacretelle, une adresse au roi contre le rétablissement de la censure.]
Il y a dans votre lettre des choses si tristes que mes larmes ne peuvent tarir depuis que je l'ai lue. O mon maître bien-aimé! avez-vous donc reçu de si profondes blessures? vous, placé si haut, comment n'avez-vous pu échapper aux traits de l'adversité? Hélas! j'ai trop bien deviné, il y a sans doute dans votre cœur une sorte de sensibilité de femme qui vous a rendu vulnérable a des peines que vous méritiez d'ignorer.
Le chevalier de Berbisest un homme d'acier dur et tranchant, mais pur et fidèle. C'est un saint qui s'en va faisant le bien. Sa sœur est l'amie de ma mère: ses nièces sont mes amies: je lui ai des obligations et je l'estime parfaitement, ce qui dans mon cœur compose toujours une véritable tendresse. Il disait plaisamment que M. de Villèle lui avait l'obligation de n'être pas l'homme de France le plus laid; il est vrai qu'il l'est au point qu'en le voyant vous ne pourrez vous empêcher de rire de la qualification de «mon chevalier», comme je riais moi-même en l'écrivant comme preuve de ma solidité. Adieu, mon maître bien-aimé, j'ai mis en vous toute mon espérance! Si jamais vous prenez un peu d'amitié pour moi, j'aurai tout sur la terre en dépit d'un sort contraire.
P.-S. Je reviens à mon bon chevalier de Berbis: en relisant ma lettre, je trouve que je ne vous ai pas parlé de lui convenablement. Il mérite l'honneur d'être estimé de vous. En 1824, M. de Villèle voulait le faire questeur «Non, lui dit-il, je ne veuxpoint, je veux voter en conscience.» Dernièrement, sur ce que je lui demandais des nouvelles de la pairie, que les journaux lui avaient octroyée, il y a deux ans, et s'il n'avait pas eu l'esprit de la trouver dans cette année d'abondance, il me répondit: «Non, je ne suis point pair, parce que je ne suis point du bois dont on les fait, parce qu'il faut d'autres services que les miens, une autre fortune, et, en tout, quelque chose de plus étoffé que ma chétive personne! Non, je ne suis point directeur général, parce qu'il faut plus de souplesse que je n'en veux avoir et plus d'ambition que je n'en ai! Je suis Gros Jean comme devant et comme je serai toujours tant que je vivrai, n'aspirant à rien qu'à ne rien être et croyant d'ailleurs qu'un député doit être indépendant.» Ce bon garçon, grosse tête chiffrante et combinante, ressemble presque à vos petites filles de Venise; il n'a pas le temps d'être aimable et, s'il l'avait, il n'en prendrait pas la peine; il est bon gentilhomme, tout juste, et n'a que cinq mille livres de rente, qu'il mange de reste dans les sessions. Avec tout cela, je l'ai vu accueilli par tous les grands sociétaires de M. de Villèle avec une considération qui allait jusqu'au respect. M. de Rainneville lui parlait avec déférence. Le veau d'or de nos jours, Rothschild, ne ricanait pas devant lui; et, lorsque ce digne homme se sépara de M. Villèle dont il était l'ancien ami, son départ fit sensation. Ma lettre est presque illisible; ma mère est ici; pour que je vous écrive à mon aise, il faut que nous y soyons seuls.—La longueur de mes lettres me rend presque confuse devant vous, dont le temps est si rempli. Cela tient à deux choses: l'une, c'est que j'ai le cœur plein; l'autre que, n'ayant jamais rien composé, je n'ai pas le savoir de resserrer mes idées en peu de mots, comme mon maître chéri, qui sait, en une ligne, m'envoyer de quoi vivre pour huit jours.—Je viens de lire la notice sur la pauvre Mme de Duras[17]. Cette notice est de vous certainement. Je l'ai coupée et réunie à votre lettre d'aujourd'hui.
[Note 17: Dans leJournal des Débats.]
De M. de Chateaubriand
Paris, 5 février 1828.
Sans doute, mon amie, ces quelques mots étaient de moi; mais ils étaient bien froids, bien glacés; je les avais écrits en présence même du premier mouvement de ma douleur et de toutes les convenances sociales dont je me sentais entouré: craignant de blesser une mémoire sacrée au lieu de l'honorer, je n'ai trouvé sous ma plume qu'un sentiment contraint qui, à force d'être mal à l'aise, a pris l'air de l'indifférence. Je ne me consolerais pas si je ne retrouvais un jour l'occasion de dire tout ce que j'ai perdu[18]. Pardonnez-moi ces détails; je ne devrais vous parler que de vous, et vous remercier tendrement de votre généreuse amitié. Envoyez-moi tout ce que vous voudrez, mais rien de moi, c'est de vous seulement que je veux avoir quelque chose!
[Note 18: On sait que Chateaubriand a longuement parlé de Mme de Duras, et de ses relations avec elle, dans plusieurs endroits desMémoires d'Outre-Tombe.]
Je ne vois presque pas l'excellent Hyde de Neuville; nous demeurons aux deux barrières opposées de Paris. Il a bien deux vieux chevaux qui le traînent, mais qui ne peuvent suffire à ses courses. Moi, je suis à pied, et je me fatigue à présent beaucoup en marchant. Nos misères ne peuvent se rencontrer que de loin à loin. Je brûle de lui parler de vous. Je le verrai ce matin même, à la séance royale.
Je ne suis pas rassuré par le portrait de votre chevalier. Ces chevaliers si laids, comme Du Guesclin, font souvent des conquêtes.
M. Villemain a toutes sortes de bontés pour moi, il me fait passer à travers la magie de son talent. N'allez pas vous monter la tête sur mon refus du ministère! Il est plus aisé de refuser d'être ministre que de rendre une monarchie; vous m'avez pris pour un brave, et je n'ai été qu'un poltron.
Il faut que vous sachiez que j'ai acheté une carte de France qui me coûte 8 francs; elle n'est pas belle. Savez-vous ce que je fais de cette carte? Je regardeLa Voulte, ne pouvant voir H…, qui ne s'y trouve point. Quand j'avais vingt ans, je faisais de ces choses-là. Je retourne à l'enfance, et cela est fort naturel.
Je mets mes respectueuses tendresses aux pieds de Marie.
Écrivez-moi!
À M. de Chateaubriand
H., 11 février 1828.
La profonde tristesse que respirait votre lettre m'affligea sans me surprendre. Mais, en relisant les précédentes, j'y retrouve les mêmes pensées, j'en suis troublée. J'ai peine à comprendre que le chagrin puisse vous poursuivre. Dans mes idées, vous devez être heureux. Si, comme je le crains, vous ne l'êtes pas, la charité vous consolera. Après la mort de mon père, je n'ai trouvé que ce baume pour ma blessure.
Je suis les événements avec une attention silencieuse. Que d'ennemis contre celui que j'aime! La lutte va devenir terrible. Si vous ne l'emportez pas, on vous offrira sans doute une ambassade.L'accepterez-vous?C'est à votre indulgente bonté que j'ose adresser cette question.
Lorsque j'ai appris comment vous aviez disposé de vos biens et arrangé votre vie, mon cœur a été comme envahi de sentiments divers, parmi lesquels la satisfaction a dominé. La solitude a toujours été un besoin de votre âme. La pratique du bien en est une nécessité. La palme de Vincent de Paule n'était pas indigne de vous. Dieu vous voit sans doute avec amour, la réunir à celle de Tacite et du Tasse, et maintenant, François-Auguste de Chateaubriand, les Français veulent vous décerner celle de leur Sully! Ah! pourquoi le vertueux Charles X ne vous prend-il pas pour ami? Si cet événement arrivait, je m'en réjouirais sans restriction; non par vertu, mais par tendresse.
L'autre jour, quelqu'un, parlant des gens de lettres, demanda si aucun d'eux ne faisait uneHistoire de France. «M. de Chateaubriand en fait une[19]», dit une autre personne. «Oui, dit le prêtre qui avait déjà parlé; mais, depuis son apostasie, on n'aime pas à lire ses ouvrages.» Tout le monde resta muet. «Monsieur, lui dis-je, sachez que, si l'infortune atteint un jour votre vieillesse, vous pourrez en toute assurance aller frapper à la porte de cetapostat; il vous recueillera dans sa maison sans s'enquérir de vos opinions ou de vos injustices; il vous nourrira du pain qu'il doit à ses glorieux travaux: et, lorsque la maladie pèsera sur vous, il veillera lui-même avec sa femme autour de votre lit.» Un grand silence suivit. Mes yeux étaient pleins de larmes, et d'autres aussi. Une vive rougeur couvrit le front du coupable, et je rougis moi-même de la honte de mon supérieur.
[Note 19: Chateaubriand avait en effet, dès lors, conçu le projet de sesÉtudes Historiques, qu'il ne devait écrire que trois ans plus tard.]
(Mon maître chéri, vous avez fondé un hospice, et vous êtes à pied!)
Vous écrivez souvent dans lesDébats. Je reconnais vos articles, je les lis avec attention, triste à vos regrets, que ne donnerais-je pour vous être quelque chose, pour les recueillir et les adoucir en les partageant de tout mon cœur? Je n'avais jamais senti la force de cette expression si usuelle:vivre dans le cœur de ceux qu'on aime; j'en éprouve aujourd'hui la justesse. Ce n'est pas mourir que d'être pleuré. La mort véritable est dans l'oubli de ceux qu'on chérit. Regrettez bien votre amie; mais ne la plaignez pas; son sort fut heureux, elle fut aiméede vousdurant sa vie, et vous la pleurez à présent!
J'ai eu le cœur atteint par ces paroles: «Je me fatigue beaucoup en marchant»… Soyez bon tout à fait, parlez-moi un peu plus de vous! Votre santé n'est-elle donc pas rétablie? Et cette autre santé si chère, vous ne m'en avez plus rien dit, et pourtant croyez-vous que je n'y pense plus? C'est une chose amère que d'ignorertoutde ceux dont on s'occupe sans cesse.
Vous m'écrivez le matin même de la séance royale: vous regardez le pays que j'habite! Mon cœur devrait être content, et je ne puis respirer! Mais tout ceci n'est et ne peut être qu'un jeu pour vous. Vous trouvez qu'il est inutile de me donner quelques-unes de vos pensées: et cela n'est que trop juste, envers une étrangère que vous n'avez jamais vue et dont vous ne savez rien. Moi, je vous donne beaucoup des miennes, et cela est juste encore…
J'ai été près de me trouver mal, quand j'ai vu mon nom de Marie écrit de votre main. Voici pourquoi: je m'appelle Marie-Louise-Élisabeth. Le nom d'Éliza était à la mode dans mon enfance: ma mère le choisit, c'est celui que je signe et qu'on me donne. Mon père préférait le nom de Marie, et me nommait toujours ainsi. Depuis qu'il a emporté dans son tombeau tout mon amour et tout mon bonheur, je n'avais plus reçu de personne ce nom que son souvenir m'a rendu si cher. Je ne sais par quelle fatalité ce nom m'est revenu en vous écrivant; je n'avais pas besoin de rien ajouter à la pente qui m'entraîne à vous. Mon ami, je vous prie de ne m'abandonner jamais!
Je vous envoie donc notre première correspondance, vous y verrez mes premières espérances et mes premiers chagrins, et comment le cœur de Marie vous suit depuis si longtemps sans se détourner.
Si vous allez dans le midi, si vous me destinez l'honneur et le bonheur de vous recevoir, me donnerez-vous autant de jours que je vous ai donné d'années?
J'espère que vous avez demandé mes lettres à M. Hyde de Neuville. Il vous les aura données, je lui ai écrit il y a quelques jours.
Adieu, mon ami, je vous envoie les plus tendres vœux.
P.-S.Soyez indulgent pour ma tristesse! Songez pour m'excuser que vous êtes beaucoup pour moi et que je ne suis rien pour vous!
Note de Mme de V.—À cette lettre étaient joints la copie des deux lettres que je lui écrivis en 1816, et les originaux de ses réponses.
De M. de Chateaubriand
Paris, 16 février 1828.
Vous êtes une éloquente amie. Ces pauvres prêtres sont un peu ingrats, et la charité n'est pas leur première vertu; mais ils souffrent; ils sont trompés par les calomniateurs à gages d'une petite faction qui se sert d'eux et qui les perdra. Il est probable quel'apostatsera le seul défenseur qui leur restera dans la catastrophe dont ils sont menacés; si toutefois ma vie ne va pas plus vite encore que le temps.
Ainsi vous aviez deux billets de moi, longtemps avant le commencement de notre correspondance! Vous le voyez bien, c'était un sort, je devais finir par vous aimer! Dans ce moment-ci, notre ami[20] est tout à la politique. Il a de grandes espérances. Lui parler d'une affaire comme la nôtre lui paraîtrait folie. Gardons-la pour vos montagnes et pour mon hospice!
[Note 20: Hyde de Neuville, qui allait devenir ministre de la marine dans le nouveau cabinet.]
«Donnerai-je à Marie autant de jours qu'elle m'a donné d'années?» Cette question me pénètre le cœur de reconnaissance, de regrets, et de tristesse. Que ne vous ai-je connue à l'époque des deux premiers billets? Hélas! qui sait ce que je ferai? Ma vie est tellement entravée que tous mes projets ne sont que des songes. Je cherche à les réaliser, mais je n'ai plus cette foi vive de la jeunesse qui parvient à transformer les chimères en réalités. Ce que j'ai de plus certainement arrêté dans ma pensée, c'est ce voyage qui me conduirait dans votre petit bois. Mais il y a encore cinq ou six mois à attendre, et, comme les sauvages auxquels je ressemble assez, je ne compte guère que sur l'espace renfermé entre deux soleils.
Si l'on m'offre une ambassade, l'accepterai-je? On me l'a déjà offerte, ainsi qu'un ministère, et je l'ai refusée; mais des détails d'intérieur et de position dans lesquels je ne puis entrer peuvent influer sur ma destinée.
Dites-moi à votre tour si vous ne voyageriez pas en Italie, dans le cas où la fortune me pousserait dans ce riant exil?
Ce qu'il y a de mieux, c'est de ne pas nous inquiéter de l'avenir. Prenons le présent; je le trouve heureux pour moi, au-delà de ce que je puis dire, puisqu'il me donne l'amitié de Marie.
P.-S.J'ai écrit assez souvent dans leJournal des Débats, avant la chute du dernier ministère, il y a deux ou trois ans. Mais, depuis près d'un an, j'y ai à peine mis quelques mots. J'ai un sosie[21].
[Note 21: Ce «sosie» était Salvandy, qu'on appelait volontiers «le clair de lune de Chateaubriand».]
À M. de Chateaubriand
La Voulte, 20 février 1828.
Quand je redoutais pour vous les fatigues du ministère, j'ignorais le genre de vie que vous aviez embrassé. Lorsque je l'appris, je vous admirai, mais j'eus le cœur percé de douleur, en vous trouvant fixé dans une retraite sombre et prématurée. L'innocente Prêtresse des Muses n'était ni plus gracieuse ni plus belle que ne l'est encore l'imagination de mon cher maître. Quel regret de la trouver captive dans cette atmosphère de tristesse et d'austérité. Je craignais la suite de cette résolution. Je vous cachai mes craintes, mais, dès lors, tous mes vœux se tournèrent vers ce ministère que j'avais tant redouté: je le désirai comme un honorable moyen de distraction pour vous. Je possède le don funeste de la prévision. Sans réflexion, sans prévention, pour les choses importantes comme pour les moindres choses, j'entends intérieurement une voix distincte qui, dans une phrase courte et claire, me dit l'avenir. Il y a plus de quinze jours que j'entendis ces mots: «On veut qu'il aille en ambassade»… de là ma question. Et vous y voilà presque décidé! Ainsi vous quitterez l'arène où vous avez vaincu, où tôt ou tard vous auriez triomphé! Vous abandonnerez la retraite d'où, rayonnant dans l'obscurité, vous éclairiez la marche de ceux qui vous redoutent!
Cédant aux impulsions de cette faction, vous allez fuir la France et vous laisser repousser au pied d'un trône étranger quand le nôtre chancelle!… Votre devoir est-il là? Votre gloire est-elle là? Je ne le pense pas. Le public dira comme moi. Enfin vos ennemis personnels, ou ceux que la calomnie vous a faits, triompheront de votre départ. Mais aussi le changement de scène vous sera peut-être favorable. Mon cher maître, l'apologie de la liberté de mes réflexions est dans mes droits d'amie. Je les ai tous, bien que je sois privée du bonheur que ce titre chéri devrait me donner. Vous le voyez, je crois en vous. Vos paroles ne sont point pour moi des paroles vaines. Si mon ignorance des choses, des personnes, et des circonstances, fait porter mes réflexions à faux, mon ami y verra toujours le dévouement et la confiance de son amie. Peut-être aussi le regret de vous perdre me fait-il voir les choses autrement qu'elles ne sont?
Si vous aviez simplement dit à M. Hyde de Neuville: «Qu'est-ce que votre amie, Mme de V…, qui m'a écrit une lettre fort aimable au sujet de Mme de Chateaubriand?» il vous aurait répondu quelques mots qui m'auraient donné votre estime et m'auraient tirée despetites vénitiennes. Il ne m'en fallait pas davantage pour être aimée de vous. Mais vous n'êtes pas curieux de votre Marie, et ne songez point à l'aimer. Vous lisez mes lettres comme on respire le parfum d'un bouquet de violettes, sans songer à cueillir dans le buisson la plante qui le produit.
Notre ami vous aurait aussi appris une chose que notre correspondance m'avait presque fait oublier. Le 12 novembre, le jour même où elle a commencé, une inondation furieuse, un ouragan des Antilles, m'a enlevé la touffe d'herbe dans laquelle j'avais un abri. Les belles allées de Beauchastel et d'H… sont ravagées à jamais. Les arbres à soie et les prairies ont disparu: il ne reste à leur place que des grèves désolées et incultivables, sur la montagne; les vignes sont demeurées déracinées sur des roches dépouillées de terre. Vos lettres m'avaient comme endormie sur ce malheur. Je sens aujourd'hui qu'il m'a ravi le peu de liberté matérielle que la mauvaise fortune m'avait laissé.
La profonde tristesse de votre lettre du 25 janvier fit naître dans mon cœur le désir de vous voir plus tôt et je commençai à regarder mon départ pour Paris comme nécessaire et prochain. Mes devoirs s'y trouvaient. J'aurais été réclamer les soins de mes amis pour réparer mon désastre. Ses suites menacent la vieillesse de ma mère et d'autres parents dont je suis chargée. La force de mes obligations m'aurait donné celle de commencer cette tâche, presque impossible à accomplir pour une femme fière et timide. J'aurais placé mes devoirs sous la protection tutélaire de votre amitié. Encouragée par vous dans leur accomplissement, et me reposant dans votre force, j'aurais goûté sans trouble, le bonheur de vous offrir la sœur qui vous a tant aimé.
C'est ainsi que j'étais charmée d'une lueur douce et belle, que je voyais dans le lointain. J'allais à elle sans regarder autour de moi: mais la voilà déjà qui disparaît à l'horizon: je suis seule dans un désert et je voudrais retourner sur mes pas. Mais j'ai perdu mon chemin…
Vous me demandez si je voyagerais en Italie dans le cas où vous y iriez? Mon maître!!! si j'étais un oiseau, je m'envolerais après vous dans l'Italie ou la Norvège avec la même joie… si j'étais un jeune garçon, je deviendrais votre secrétaire ou votre page, et marcherais à votre suite sans regarder derrière moi tant que la terre pourrait me porter. Si j'étais la parente ou l'amie de Mme de Chateaubriand, je quitterais tout pour la suivre. Je dévouerais mon cœur et ma force à la soigner nuit et jour, pour vous la mieux conserver. Mais, étant ce que je suis, comment pourrais-je avec convenance voyager seule en pays étranger?
Non, cette fois encore, nous serons séparés! Vous partirez encore sans emporter dans votre cœur l'image de celle qui vous aime et sans lui laisser la vôtre. Bientôt sa pensée s'effacera de votre esprit. Seulement quelquefois peut-être, dans des jours d'abattement (puissent-ils être rares, ô mon maître trop aimé!) et de tristesse, vous vous rappellerez la pieuse tendresse de Marie: cette tendresse qui vivait de vos peines.
De M. de Chateaubriand
Paris, 21 février 1828.
J'allais écrire à Marie lorsque sa lettre est arrivée; j'étais inquiet de son silence. Mon âme est triste et malheureuse. Je crois déjà le lui avoir dit: je porte malheur. A peine notre liaison commence-t-elle que voilà sa retraite ravagée, et l'asile où elle comptait me recevoir détruit! C'est ma destinée; elle m'emporte, moi et tout ce qui s'attache à moi!
Pourtant, je dirai à Marie que je ne quitterai point la France; qu'il est possible que les négociations se renouent, et que, dans tous les cas, je resterai. Il faut que le vieux voyageur se repose pour le dernier voyage. Si mille raisons ne m'arrêtaient, je ne serais pas retenu par l'idée du triomphe des ennemis: sur ce point-là je suis invulnérable; mon mépris est si complet, ou mon indifférence si profonde pour eux, que je ne pense jamais à leur peine ou à leur joie.
Viendrez-vous à Paris? quel bonheur de vous voir et de vous aimer, devant vous, auprès de vous, et de vous le dire! Vous avez été injuste. Vous croyez que je ne suis pointcurieuxde Marie. J'en ai parlé à Hyde de Neuville. Il m'a dit quelques mots gracieux, mais insuffisants. Je n'ai pas recommencé, car je suis timide pour ce que j'aime, et puis vous ne savez pas ce que c'est que la politique pour un homme du caractère, de l'esprit, et de l'âge de notre ami: il ne voit et n'entend rien dans ce moment. Moi, qui n'ai certainement aucune ambition véritable, et que la fatalité a poussé aux affaires, sans en avoir le goût, quoiqu'en ayant assez l'aptitude, vous me donneriez cette passion pour vous être utile. Cette pauvre vallée ravagée me tourmente l'esprit; voilà ce que c'est que les orages! Vous vantiez votre beau ciel d'hiver et vos solitaires montagnes, et vous voyez ce que cela est devenu! Je vous ai surpris pourtant un sentiment qui me plaît: vous voulez sortir du rang des petites vénitiennes! Soyez tranquille, vous restez pour moi un ange, et vous avez raison de le dire: vos lettres sont un parfum.
J'espère bientôt une lettre de vous, moins triste et moins découragée.J'aime pour la vie mon inconnue.
À M. de Chateaubriand
La Voulte, 1er mars 1828.
Je suis venue passer ici le carême chez ma mère, pour donner le temps de déblayer les suites de l'inondation et de réparer une portion de ce qui est réparable. Hier matin, je partis pour H…, où j'allais passer la journée. Je laissai l'ordre de m'y apporter mon courrier. J'expliquais à deux jeunes nièces et à leur petit frère, que j'emmenais avec moi, ce que nous allions faire à la campagne; nous étions joyeux tous quatre de cette explication, et je ne pensais pas à vous, lorsqu'en montant en voiture j'entendis: «Il n'y aura pas de lettre ce soir». Cet avertissement ne m'effraya pas: depuis deux jours, ma tristesse s'était dissipée d'elle-même. Je revis ma pauvre vallée avec bonheur; votre cher souvenir m'embellissait ce chaos. Nous eûmes une journée délicieuse; nous fûmes, dans un désert, sur des rochers inaccessibles, au-dessus d'une cascade inconnue, enlever un belarbre aux fraises, dont la première vue, lorsqu'il était couvert à la fois de ses fleurs et de ses fruits, nous causa des transports de joie, il y a deux ans. Avec beaucoup de peine, et même de dangers, nous déracinâmes notre charmant solitaire, et nous l'apportâmes en triomphe dans un bosquet d'H… Nous le fîmes planter avec des soins et des précautions infinies. On dit qu'il reprendra… Cependant, cette douceur et cette abondance lui plairont-elles autant que son rocher? Je n'ose l'espérer: les pauvres montagnards sont fortement enracinés et difficiles à transplanter.
Au retour, à moitié chemin, l'oracle secret du matin se vérifia. Je n'eus point de lettre. Je n'en fus point troublée, mon cœur était plein d'espérance. Je me fis descendre au pied de la montagne, fis reconduire les enfants chez eux, et continuai seule ma promenade à pied.
La montagne que je gravissais s'élève à pic, au-dessus du Rhône qui, dans cet endroit, se divise en trois branches, comme pour mieux arroser la plaine du Dauphiné, couverte d'habitations et d'une riche culture. Au-delà, les montagnes du matin s'élèvent insensiblement en amphithéâtre, et si chargées de villages qu'on les prendrait pour une ville immense coupée de jardins. Enfin, à l'horizon, les Hautes-Alpes portent jusqu'au ciel leurs cimes pittoresques, dont les formes bizarres offrent des masses de rose ou d'albâtre ou d'azur, dont les riches nuances varient à toutes les heures du jour, suivant le passage d'un nuage ou la direction d'un rayon de soleil. Pour mieux jouir de cette vue, je fus m'asseoir dans un abri d'où je découvrais à ma gauche le vieux château de La Voulte avec ses tours, ses terrasses, et ses murailles crénelées, qui semblent protéger les tombes chéries qui sont à leur pied. Le soleil se couchait:Roche-Colombeetle Roi-Renéqui font partie des Hautes-Alpes, à l'horizon, étaient chargées de neiges. Sur la chaîne inférieure des montagnes du matin, tout était d'or, de laque ou de rose, et la lune, qui semblait sortir des eaux parmi les îles déjà verdoyantes, mêlait ses blanches clartés aux teintes enflammées du couchant. Ce spectacle était digne de vos yeux et de vos pinceaux.
Un nuage d'or brillait, isolé, il venait lentement du nord, et me fit penser à vous. Je le contemplai longtemps, et, lorsqu'il disparut enfin derrière les montagnes du midi, je ne vous crus point parti pour Naples; je ne me sentis point délaissée. Tranquille et charmée, je regardais monter paisiblement la lune dans le ciel et paraître l'une après l'autre les constellations que j'aime. J'entendis sonner l'office du soir à la chapelle ducale du château, devenue l'église paroissiale. J'y portai votre pensée. Que mes prières furent douces!
Cependant, aujourd'hui, quand votre lettre est arrivée, je n'osais plus l'ouvrir: mais il en est toujours ainsi; et, lorsque j'ai vu que vous resterez en France et que vous m'aimez, des torrents de larmes se sont échappés de mes yeux. La joie brisait mon âme: il m'a fallu la répandre devant Dieu et chercher dans des prières récitées, souvent reprises et longtemps continuées, l'apaisementdont j'avais besoin.
Votre lettre, ô mon ami! aurait fait de votre Marie une créature heureuse si elle pouvait l'être quand vous souffrez. Ainsi l'ordre et l'innocence suffisent dans ce monde au bonheur des hommes ordinaires: et la pratique des plus hautes vertus laisse malheureuse l'âme noble de mon noble maître! Mais cette âme est tendre aussi! Dieu ne la voulut pas créer invulnérable… Puisse-t-il du moins l'avoir rendue accessible aux baumes de l'amitié! Je n'ose en dire plus: je crains, hélas! d'appuyer une épine sur une blessure que je ne vois pas.
Mais perdez, mon bon ange, l'idée de la fatalité qui vous poursuit; reconnaissez au moins, par rapport à moi, que votre influence ne m'a pas été moins secourable qu'elle ne m'est chère! En effet, que serais-je devenue, seule au milieu de ce désastre irréparable, dont les suites atteignent tout ce que j'aime le mieux: que serais-je devenue sans cette existence intime et passionnée que vous avez créée en moi? Sa puissance a suffi pour détourner mes yeux d'un avenir menaçant, et je vous fais l'aveu que je me suis plusieurs fois reproché de sentir mon âme nager dans la joie, lorsqu'une pénible sollicitude devait la remplir; et maintenant que vos expressions si douces me peignent un intérêt si tendre et si profond, de quoi ne serais-je pas consolée? Écoutez, mon ami: le bien suprême, pour moi, c'est d'être aimée de vous et digne de l'être. Quel que soit le reste de ma destinée, je l'accepte de plein cœur.
J'osais à peine vous écrire, sur votre demande; j'osais à peine espérer vos réponses; il me semblait que ces longues effusions de cœur, sans art, que je vous envoyais, vous étaient presque à charge, surtout pendant cette crise politique qui agite la France et tient l'Europe en suspens, cette crise qui est en grande partie votre ouvrage et où vous jouez le principal rôle; et pourtant, pendant ce temps même, vous m'écrivez des lettres longues et fréquentes, vous remarquez dans les miennes un retard de deux jours! Vous me parlez à cœur ouvert, vous me laissez entrer dans la discussion de vos plus grands intérêts, de vos desseins les plus secrets, avec une douceur et une bonté d'ange: moi, étrangère, absente, inconnue!… Ami, sentez-vous au cœur combien je vous aime?
Mais admirez les exigences de votre Marie; je ne veux plus que vous me nommiez votreinconnue, ce mot me glace le sang; il me présente en face l'idée que j'ai établi ma vie sur un rêve… du moins suivant le train du monde.
Adieu! Que je serais heureuse si vous me disiez une fois que le bonheur deMarie a pénétré jusqu'au cœur de son ami!
J'ai la tête dans un sac pour cette malheureuse politique. Imaginez que je n'y comprends plus rien du tout. J'avais d'abord envie de me désoler de ce que notre ami n'avait pas été choisi par le roi, mais je vous remets le tout, ne pouvant m'empêcher de penser que tout va bien, puisque vous restez.
4 mars.
De M. de Chateaubriand
Paris, 10 mars 1828.
Eh bien! Marie, êtes-vous contente? voilà notre ami ministre, et vous serez encore plus satisfaite que j'aie eu le bonheur de contribuer à sa nomination. Je vis les ministres le samedi, et, le lundi, il était à la marine. C'est une excellente acquisition pour la France et pour le roi.
Votre promenade solitaire m'a charmé. J'aurais voulu vous aider à transporter cet arbre et cheminer dans les rudes sentiers de la montagne. Vous avez pris un nuage pour moi. Vous avez raison; je passerai bientôt, mais je n'aurai que la courte existence de votre nuage et non sa beauté.
Ne viendrez-vous point, à présent, solliciter quelque chose à Paris? Vous serez en crédit; vous me trouverez dans mon hôpital; j'en sortirai pour vous. J'irai importuner les ministres. Tâchez de prendre un peu à l'ambition: j'en profiterai, et, si ma vue ne détruit pas votre illusion, nous pourrons nous aimer en nous connaissant, après nous être aimés sans nous connaître.
Je ne puis vous écrire plus au long aujourd'hui, j'ai mon rhumatisme dans la tête: car, malgré votre indulgente imagination, vous vous doutez bien qu'un rhumatisme s'est fourré sous des cheveux gris. Prenez-moi comme je suis; moi, je vous aime à jamais comme vous êtes.
À M. de Chateaubriand
La Voulte, 16 mars.
C'est avec peine que j'apprends votre indisposition. Je vous remercie de m'avoir écrit, quoique vous fussiez souffrant. J'ai déjà reçu plusieurs preuves de votre condescendance et de votre bonté.
Je croyais qu'un ministère serait pour vous une utile distraction. Je le désirais donc avec une passion qui m'a fait, je crois, éprouver toutes les anxiétés poignantes qui doivent être le partage des ambitieux: j'en suis comme épuisée, votre silence à ce sujet a renversé les espérances que je me plaisais à former.
Je comprends que je vous ai parlé trop librement de ce qui vous concerne. Je tâcherai de mettre plus de convenance dans notre relation, ou plutôt dans mes lettres. Il est vrai que j'ai ardemment désiré le pouvoir pour vous, mais ce désir était généreux, car, s'il avait été réalisé, je n'aurais pas été à Paris et vous n'auriez plus eu le temps de m'écrire.
J'avais aussi une haute ambition pour moi-même: vous n'y avez pas fait attention. J'espérais que ma présence pourrait vous apporter une distraction douce et consolante. De là mon projet, que j'entourais de raisons plausibles. J'ouvre enfin les yeux sur le peu de réalité de ces espérances présomptueuses; je ne serais pas un bien pour vous. Je resterai.
Je vous remercie du fond du cœur de vos bontés; pardonnez si je ne les mets pas à l'épreuve! Ce que je peux désirer est si peu de chose qu'il n'est pas nécessaire de si puissants ressorts pour mouvoir un poids si léger. M. de Berbis y suffira de reste, sans que j'aie besoin d'aller moi-mêmesolliciter, c'est-à-dire appliquer incessamment toutes mes forces et mes attentions à subir de bonne grâce et avec dignité des refus ou des dégoûts. Je vidai ce calice, il y a quelques années; j'avais alors le cœur plus libre et l'âme plus ferme qu'à présent: il m'en reste pourtant le souvenir le plus déplaisant de toute ma vie. Non, je n'irai point mêler le sentiment le plus tendre et le plus pur à laliedes sollicitations! Je veux vous regretter en paix et loin de vous. Je n'ai besoin que d'ombre et de silence.
Adieu, mon cher maître, pensez quelquefois à moi avec un peu d'amitié; ne m'accusez pas d'ingratitude, je ne suis que trop touchée de votre bonté.
Je ne suis pas surprise que vous ayez puissamment contribué à faire entrer M. Hyde de Neuville au ministère: je ne vous soupçonne pas de froideur envers vos amis.
De M. de Chateaubriand
Paris, le 21 mars 1828.
Mon amie, pourquoi cette lettre triste et contrainte? Vous aurais-je blessée sans le vouloir? Avez-vous cru que je vous disais que j'étais souffrant pour abréger ma lettre? Vous auriez été injuste, je souffrais beaucoup, et je souffre encore. Mais ne parlons point de mes maux!
Je ne vous engagerai jamais à vous transformer en solliciteuse. J'aimerais mieux mourir que de demander une faveur, une place, et même un service à qui que ce soit; je comprends donc très bien votre répugnance. Mais je n'aime point que vous n'ayez besoin que de M. de Berbis, et il me semble que, si je vous parlais de venir à Paris, je n'étais pas aussi généreux et désintéressé que j'en avais l'air. Je meurs d'envie de vous voir: cela vous fait-il bien de la peine? Je me creuse la tête à deviner ce que j'ai pu faire qui vous ait donné ce mouvement d'irritation et de peine. Vous voyez du moins que j'ai déjà tous les symptômes d'une vieille et longue amitié! Peut-être me suis-je trompé? Peut-être n'avez-vous rien contre moi? Vous m'avez promis que nous n'aurions jamais d'orages; mais les habitantes des montagnes peuvent-elles bien tenir cette promesse?
Je ne vous parle point de politique. Nous sommes encore chancelants, mais nous finirons par marcher. Il est toujours question de moi pour un ministère. Je ne sais si cela s'arrangera, j'espère que vous ne croyez pas à la Révolution renaissante et à toute cette fantasmagorie de l'opposition Villéliste. Il n'y a plus en France de principe révolutionnaire, le peuple ne remuera pas; l'armée est fidèle, nous jouissons de toute les libertés raisonnables. Le gouvernement seul pourrait se précipiter; mais, s'il est sage, de longue années de repos sont assurées à la France.
Elles seront pour vous, ces années, et non pour moi qui m'en vais, et dont la destinée est d'être troublé jusqu'à ma dernière heure: vivez longtemps, vivez heureuse et n'oubliez pas votre tout à la fois vieux et nouvel ami!
À M. de Chateaubriand
Hlle, 24 mars 1828.
Mon ami, pour me reposer de la lettre que je vous écrivis le 15 de ce mois, je suis revenue passer quelques jours au milieu de mondéblaiement. Pour mon hygiène morale, j'ai relu d'un bout à l'autre les mémoires de La Rochejacquelein, et le numéro duConservateurdans lequel vous en avez fait un magnifique résumé. Lorsqu'on fixe son attention sur ces grandes souffrances, sur ces hautes vertus, on rougit d'accorder tant de sensibilité aux revers qui n'affligent qu'une famille, aux chagrins qui n'atteignent qu'un ou deux cœurs… on retrouve alors la force de reprendre son fardeau, et de bon cœur, suivant la volonté de Dieu. Mais on ne marche point sans penser: tout mon courage n'a pu suffire à vous éloigner tout à fait, et, faute de pouvoir m'en défendre, je vous ai mis de moitié dans mes rêves.
Ce qui n'en pas un, c'est le désir d'avoir un hôpital dans le département de l'Ardèche. À force de le désirer, nous avons déjà une grande et belle maison, huit lits, une petite Sainte Vierge, des promesses pour environ mille francs de rentes, plus deux saintes religieuses habituées, en fait de charité, à faire de rien toutes choses. Nous avons donc cela, mais rien de plus. Si vous étiez devenu président des ministres, comme je l'espérais, nous vous aurions mis dans la balance avec toutes nos ressources, et vous auriez pesé plus que notre grande maison. Vous nous auriez fait avoir je ne sais quoi, qui nous aurait fait faire les premiers pas (les seuls difficiles dans ces sortes d'entreprises), et nous aurait peut-être donné le droit de faire porter votre nom chéri à notre hospice… Mais, pour n'être point ministre, vous n'en êtes pas moinsvous, et qui sait si vous ne prendrez pas un peu d'intérêt aux projets de votre Marie, comme vous en prenez à sa vallée?
Pauvre vallée; que je l'aime en pensant que vous y viendrez peut-être! Que j'aimerais à avoir sonportraitécrit par vous! J'ai le plan d'un petit appartement que je voulais faire faire pour moi, et qu'à présent je vous destine avec délices. Deux croisées au midi, la cheminée entre deux. En face du lit, une croisée au levant. Un cabinet de toilette, aussi au levant. Un cabinet d'étude au couchant… La vue de la vallée de Beauchastel, le bassin du Rhône et les Alpes en bordure. Et pourquoi ne pourriez-vous de temps en temps y revenir comme dans une propriété favorite, pour jouir de la campagne et de la solitude, près d'un cœur ami, dans un climat béni, sous un ciel de bonheur? Les combinaisons de la politique ne sont pour rien dans ce doux rêve. Il est pour moi comme votreroyaume de Grèceétait pour vous autrefois: moins chimérique, pourtant, si vous m'aimez un jour autant que je vous aime à présent. Alors donc, pourquoi ne viendriez-vous pas goûter la paix de cette riante retraite que votre pensée m'embellit depuis si longtemps? Vous visiteriez aussi votre hospice: vous y verriez, dans les yeux reconnaissants de vos humbles amies, de vos malades, des vieux prêtres auxquels nous destinons aussi un asile, tout le bonheur que votre présence chérie leur apporterait. Je crois à présent plus que jamais qu'à force de désirer les choses, elles arrivent… Quoique ce soit aujourd'hui le dixième jour et que je n'aie rien, je n'ai pas d'inquiétude. Je ne suis ni triste ni abattue, ce qui me persuade que vous n'êtes pas souffrant.
Le jour est trop court pour cueillir de la violette, et voici une lettre qui m'en coûtehaut comme cela. Il est six heures du soir, et je suis descendue au jardin à onze heures. J'ai dîné dans une petite cabane sur le ruisseau, c'est de là que je vous écris. Le temps est charmant, tout pousse, l'air est doux et embaumé, on sent le printemps encore plus qu'on ne le voit. Les merles et les pinsons chantent dans les cimes des grands arbres, mais les rossignols chuchotent et tracassent déjà dans les chèvrefeuilles et les lilas, pour commencer leur ménage. J'ai passé la journée auprès des jardiniers, faisant semer de pleins paniers de graines de fleurs, et planter des fagots de rosiers, de bégonias, et d'autres bonnes choses. Pourquoi n'avez-vous pas dîné dans ma cabane avec moi? Vous auriez été heureux comme moi. Je voudrais vous envoyer lesoleil de ma Savane, les parfums de l'air, mes eaux si riantes et si vives, et tout cet enchantement si bon à partager avec ce qu'on chérit.
Du 25.—Je viens d'assister à l'installation des deux religieuses trinitaires dans notrehospice. En entrant dans l'allée droite qui précède la maison, j'ai frissonné de la pensée que mon exil s'achèverait là. J'ai senti que je vous suivrais sans que vous me vissiez. J'ai vu toute ma destinée, mes yeux ne s'en sont pas détournés.Notre vie et notre cœur sont entre les mains de Dieu, laissons-le disposer de l'un et de l'autre!
Du 26.—Ami trop aimé, je reçois votre lettre, elle m'accable. Je sens que je pourrai mourir de votre tristesse, si je ne puis l'adoucir. Que ferai-je, je suis déjà lasse! Pardonnez le trouble de votre pauvre Marie, c'est un faible roseau! Je ne puis répondre aujourd'hui à cette lettre cruelle et douce: mais, au milieu de cetoragede larmes que je n'ai pu conjurer, je vous répète vos paroles: vivez longtemps, vivez heureux, et n'oubliez pas votre dernière sœur!
À M. de Chateaubriand
La Voulte, 29 mars 1828.
Non, mon maître chéri, non, point d'orages, mais une tendresse qui durera plus que ma vie! Je serais bien injuste si je vous envoyais des impressions pénibles, à vous qui êtes si bon et si aimable pour moi, à vous qui, sans m'avoir jamais vue, me donnez le saint nom d'amie; qui plaignez mes chagrins; qui voulez rendre mon sort plus doux; qui, malgré l'accablement d'affaires et de travaux où vous êtes, m'écrivez exactement, même quand vous souffrez. Mais comment pouvez-vous supposer que je doute de ce que vous me dites? Ami, c'est impossible: je ne puis douter de vousen rien. Non, point d'orages, mais quelques larmes, peut-être quelques regrets; la nature de notre relation le comporte, au moins quant à moi. D'ailleurs, c'est une femme qui vous aime, et non pas un ange.
Puisque vous voulez savoir ce que j'avais, je vais vous le dire. Vous me supposiez dans une joie parfaite, et vous ne m'annonciez pourtant qu'une nomination… J'étais peinée que vous n'eussiez pas mieux lu dans mon cœur. Mais tout savant que vous êtes, vous ne savez pas lire de si loin… J'avais aussi le cœur bien serré de ce que votre tristesse ne s'adoucissait jamais dans les moments où vous m'écriviez. Enfin, je voulais être quelque chose pour vous, c'est-à-dire que je voulais l'impossible; je le reconnais, n'en parlons plus; mais ne me jugez pas mal pour cela; si vous connaissiez ma vie, vous comprendriez mon caractère et surtout mes sentiments. Vous verriez bien qu'il n'est pas possible que je vive, que je pense, et que j'aime comme ceux qui n'ont pas souffert, ou qui du moins ont souffert librement.
Il faut, mon aimable ami, que vous me permettiez de vous confier la peine qui me fait souffrir. Jusqu'à présent, j'avais attribué les réflexions tristes qui se trouvent dans toutes vos lettres à des chagrins que je couvrais du voile de mes larmes, sans chercher à les pénétrer. Mais votre lettre d'avant-hier a jeté dans mon esprit un doute si insupportable, que le désir d'en sortir surmonte jusqu'à mon respect pour votre volonté, et jusqu'à la crainte de vous attrister en sortant des limites où je dois sans doute rester. Il m'est venu dans l'esprit que c'était peut-être une altération grave dans votre santé qui faisait naître ces sombres pensées dont je suis alarmée? Si cela est, ne me laissez pas loin de vous! Appelez-moi, je viendrai. Vous le savez, le regard de l'affection est bon pour tous les maux.
De M. de Chateaubriand
Paris, vendredi saint, matin. (4 avril 1828.)
J'ai reçu vos deux lettres. Je suis désolé de vous avoir fait la moindre peine. J'étais touché de votre tristesse, et je craignais d'y avoir donné lieu par quelque bévue, voilà tout. Rassurez-vous; ma santé est bonne, je n'ai que des années; maladie incurable, mais avec laquelle on se traîne quelquefois trop longtemps. Je suis las de la vie. Je l'étais dès ma jeunesse: c'est un travers d'esprit, ou de cœur, dont je n'ai jamais pu me corriger. Je m'y suis accoutumé et, toujours rongé d'un ennui secret, j'avance vers le terme qui m'a toujours semblé si loin qu'on ne peut l'atteindre. Toute votre grâce, toute votre amitié ne changeront pas en moi cette disposition intérieure, mais l'adouciront.
Il paraît que vous prenez à la politique plus vivement que moi. Je n'ai jamais eu de bouffées d'ambition que par amour-propre blessé. N'allez donc pas vous affliger de ce qui n'est rien du tout dans ma vie; ma passion est la solitude, et cette passion s'accroît naturellement, à mesure que l'on devient moins propre au monde: heureuse passion qui s'enrichit de tout ce qu'on perd.
Vous me donnez appétit de votre retraite. Si rien ne se dérange dans ma destinée et dans mes projets, je pourrai vous voir cet automne en revenant des eaux des Pyrénées: mais je n'ose trop me plonger dans ce rêve, de peur d'être encore trompé.
Savez-vous que je vous gronderai pour votre hospice? Je sais ce que cela coûte. J'y ai mis tous les travaux et toutes les sueurs de ma vie.L'Infirmerieest fondée, prospère, mais c'est aux dépens de ma santé et de mon aisance. Sans elle, je serais aujourd'hui indépendant et à mon aise: et je n'ai rien, à la fin de mes jours, et je suis obligé, pour vivre, d'être aux gages d'un libraire! Prenez bien garde à cela, et arrêtez-vous à propos! Vous voyez que je vous aime au point de me mêler de vos affaires, et pourtant je vous proteste que je n'aime point du tout les affaires.
Mille tendres hommages à Marie.
À M. de Chateaubriand
Je vous remercie, mon cher maître, de m'avoir tirée d'une inquiétude bien pénible. Mes propres réflexions m'avaient déjà allégée d'une partie.
Pendant que je croyais votre existence heureuse et votre santé menacée, vous étiez bien portant, grâces au ciel! mais en proie à un funeste mécompte, et livré à des circonstances dont je ne puis soutenir la pensée. C'est l'inévitable effet de l'absence que les espérances, les craintes, les suppositions, les projets, portent toujours à faux. Pour les âmes tendres, l'absence est comme un néant tourmenté.
Je regrette que vous ne puissiez venir à H., en allant aux eaux plutôt qu'en en revenant. Il y a bien loin, d'ici au mois de septembre, et je ne sais où l'orage de l'automne dernier m'aura poussée dans ce temps-là.
Il faut que je vous dise ce qui m'est arrivé et comment, sans le savoir, vous avez peut-être décidé de mon sort.
M. de V. émigré non indemnisé et rangé dans toutes les plus fâcheusescatégories, s'est réfugié dans une inspection des douanes à Toulouse. Toute son ambition se borna à avoir son changement à Lyon, pour être plus près de nous. Il m'écrivit, il y a quelques jours, pour m'avertir que l'inspection de Lyon était vacante et m'engager à partir sur-le-champ, s'il m'était possible, pour aller la demander à M. Roy[22]. Il m'observait que c'était la seule qu'il désirât et qui lui convînt, qu'elle était vacante pour la première et probablement pour la dernière fois, et que, dans cette circonstance décisive, il ne fallait rien négliger. Je compris d'autant mieux ces raisons qu'elles étaient fortifiées pour moi par l'événement du 12 novembre, dont j'ai laissé ignorer à M. de V. les plus fâcheuses suites. Mais je me sentis si intimidée de notre singulière relation, que je ne pus me résoudre à partir pour l'endroit où vous êtes, et j'aimai mieux tout abandonner au hasard. À présent, je crains d'avoir manqué à ce que je dois à M. de V. en négligeant l'occasion de le sortir d'un abîme; mais je n'ai pas su mieux faire… Si l'influence que vous exercez autour de vous est proportionnée à ceci, vous êtes un puissant enchanteur; mais c'est ce dont je n'ai jamais douté…
[Note 22: Le comte Roy était redevenu ministre des finances, dans le nouveau cabinet.]
Depuis que j'ai reçu votre lettre, tout est peine dans mon cœur, et confusion dans mon esprit. Mais je ne veux plus vous parler des impressions d'une personne qui ne vous est, qui ne vous sera jamais rien. Si ces impressions étaient douces et heureuses, alors seulement je regretterais le pouvoir de vous les faire partager.
Adieu, mon cher maître, je voudrais bien que mes vœux fussent exaucés; s'ils l'étaient, vous seriez si parfaitement heureux dans ce monde que vous perdriez le désir de le quitter.
De M. de Chateaubriand
Paris, 18 avril 1828.
Votre frayeur de me voir me toucherait au fond de l'âme, si elle ne me faisait rire en me forçant de me regarder. Quelle peur puis-je inspirer à une femme? Je ne fais pas de mes années et de mes cheveux blancs un roman et un texte de sagesse; la chose est bien réelle, je ne m'en plains ni ne m'en vante. Venez donc, et vous me verrez à vos pieds sans être troublée! Ma vie est si incertaine que, toujours faisant des projets, je ne sais si jamais je les réaliserai. Aller aux eaux, c'est ma passion. Mais irai-je? et, si j'y vais, pourrai-je aller vous chercher dans vos montagnes, en allant ou en revenant? Un mois encore pourra éclaircir mon avenir. Dans tous les cas, je ne puis rester comme je suis, et il faudra qu'en peu de temps j'en vienne à quelque parti.
J'ai senti un vif regret en lisant votre lettre. Croiriez-vous que, sous ce ministère qui suit pas à pas la route que j'ai indiquée, et parmi lequel j'ai placé de ma propre main un ami[23], croiriez-vous que je n'ai pas plus de crédit que je n'en avais sous l'ancien ministère, dont la chute est en grande partie mon ouvrage? Je voudrais vous servir que je ne le pourrais pas! jugez-en! J'avais à Bordeaux un parent chargé d'une recette particulière; il est accouru à Paris, croyant que j'allais disposer de tout, et jouir de la plus haute faveur. Il m'a fait faire une démarche auprès du ministre des finances, et je n'ai rien obtenu, et je n'obtiendrai rien. Voyez pourtant si vous voulez m'employer pour M. de V.! Je suis à vos ordres. Mais si vous veniez? quel bonheur pour moi!
[Note 23: Hyde de Neuville, nommé ministre de la marine sur la désignation de Chateaubriand.]
À M. de Chateaubriand
Hlle, 25 avril 1828.
Vous avez enfin parlé, dans cette préface du XXVIIIe tome[24]! J'ai besoin de vous en remercier. Tout ce qu'il y a de conviction dans mon estime, d'involontaire tendresse dans mon attachement, et d'orgueil dans mon choix, se trouve consolé par ces lignes: elles allègent mon cœur; elles me contentent, car je sens que, si je savais dire, c'est tout cela que j'aurais dit. Mais pour qui le roi garde-t-il cette présidence? Est-ce pour un plus habile? pour un plus digne? ou pour un plus fidèle? tout cela ne peut être que ténèbres pour moi; mais je partage bien, de toute mon âme, vos chagrins, que je respecte et dont je n'ose vous entretenir; ils font mon étonnement, comme ils causent ma peine. Je comprends que vous êtes dans une crise importante. Je me résigne à tout, pourvu qu'elle se termine heureusement pour vous. Je prie Dieu de vous éclairer et de vous garantir de toute démarche dont vous puissiez vous repentir dans d'autres temps.
[Note 24: Des œuvres complètes.]
Voilà, mon cher maître, la seconde fois que vous m'offrez vos soins pour arranger mon sort. Les circonstances incompréhensibles dans lesquelles vous vous trouvez augmentent tellement le prix de cette offre que je la tiens d'une bonté parfaite. Recevez l'assurance de ma gratitude, mais souffrez avec amitié que je vous dise sincèrement ce que je pense à ce sujet! J'ai trouvé dans votre correspondance de l'urbanité, de la franchise, et de la bienveillance, mais rien de plus. Si j'étais aimée de vous, je crois que j'aimerais à vous devoir moi-même jusqu'à l'air que je respire; mais, dans l'état de notre relation, vous n'avez pas encore gagné le droit de me rendre service. Vous seriez sur le trône, que je ne vous répondrais pas autrement.
Quand je croyais que ma présence vous serait douce dans un moment de chagrin, ou que votre santé était menacée, je partais sans crainte; mais, pour des affaires ou pour mon plaisir, je ne puis m'y résoudre… Vous me grondez un peu rudement d'avoir eu peur de vous voir, et en cela vous êtes injuste, ou insensible pour moi; il fallait au contraire m'approuver et m'encourager. Croyez-vous donc que, si le courage m'a manqué pour partir, les larmes m'aient manqué pour rester? Vous oubliez qu'il y a onze ans que je vous fuis, même en pensée, et que voici la troisième fois que je repousse l'occasion prochaine de vous voir. À présent plus que jamais, je crains qu'en me connaissant vous ne m'aimiez pas assez, et qu'en vous connaissant je ne puisse plus vous quitter. Voilà tout, comme vous dites, et vous auriez trente ans de plus qu'il en serait de même.
À ces craintes trop bien fondées, il se joint une timidité que vous avez fort augmentée vous-même, par la supposition répétée quevotre vue détruirait mon illusion… J'en fus blessée dès le commencement, je m'en défendis vivement; je vous expliquai que non seulement l'âge et l'extérieur de mes amis m'étaient indifférents, mais encore que je pouvais aimer avec attrait des personnes dépourvues de toute espèce de charme, et pour lesquelles je n'avais que de l'estime et de la reconnaissance. Vous ne fûtes pas convaincu. Je m'attribuai la première faute de cette injustice, et ne m'y soumis qu'à regret. La timidité me resta. Sans elle, nous nous serions vus depuis longtemps, et maintenant qui sait si nous nous verrons jamais! Mais le malentendu que vous avez fait vient de ce que vous n'avez aucune notion de mon caractère, et il n'est pas étonnant qu'il y ait quelque embarras dans l'intimité de deux personnes qui ne se sont jamais vues. Vous me croyez peut-être romanesque et exaltée? Il n'en est rien. Je ne suis qu'aimante et craintive. Depuis ma naissance, le malheur est mon maître et la crainte ma compagne. J'ai été forcée de me replier dans une vie toute intérieure. Habituée à voir les choses mal tourner pour moi, j'ai fini par y être moins attentive: de là vient que je suis plus affligée d'une marque d'indifférence que d'un revers de fortune, et que je suis plus touchée d'une parole de tendresse que d'un service.
Par suite de cette manière d'être, le ton de vos deux dernières lettres (malgré l'offre qu'elles contenaient) m'a fait naître une crainte. Peut-être la sympathie qui m'attire vers vous n'est-elle pas réciproque, peut-être ne m'écrivez-vous que par pure condescendance? Si rien de ce que je vous ai écrit n'est allé jusqu'à vous, si mon affection lointaine n'est qu'une charge de plus pour un cœur lassé qui se détourne de tout, vous devez en conscience m'en avertir.
Je vous aimais pour vous et non pour moi; je ne songeais qu'à vous offrir l'hommage d'un sentiment capable d'adoucir votre âme offensée. Ce sentiment, croyez-moi, est bien indépendant de l'âge et de la figure, et même des circonstances de la vie extérieure. C'est de l'enthousiasme; c'est un attachement électif; je m'y suis acheminée par l'admiration, par la pitié, par la tristesse; il s'est formé dès mon enfance et me survivra. Vous m'affligez en le confondant avec l'exaltation du caprice et de la vanité. L'un et l'autre me sont étrangers; mais vous vivez dans le tourbillon des plus grandes affaires de ce monde. Quelque supérieur que vous soyez, vous n'avez pas le temps de comprendre, de si loin, l'affection d'un être doux et dévoué qui, dans une retraite écartée, suit vos chagrins et use sa vie dans le vain désir de vous honorer et de vous servir. Dieu seul, dans sa gloire, entend une fleur s'ouvrir et distingue le dernier souffle de l'oiseau du ciel, mourant sous le feuillage.
De M. de Chateaubriand
Paris, le 1er mai 1828.
Le résultat de votre lettre est que vous viendriez à Paris si je vous aimais. Eh! bien, si je vous aime, vous viendrez donc à Paris? Mais comment vous persuader que je vous aime, vous que je n'ai jamais vue? Un esprit aussi facile à se tourmenter que me semble être le vôtre ne s'arrangera pas de toutes mes protestations. Vous chercheriez dans les phrases, dans les mots de ma lettre, la preuve que je n'ai pour vous que de la politesse, de la bienveillance commune; que mes sentiments ne sont que cette galanterie dont on se fait un devoir envers toutes les femmes. Mais, en vérité, convenez que, pour une simple politesse, elle serait assez longue! Prendre tant de plaisir à vous écrire si souvent passe un peu le savoir-vivre; et, si un grand attrait ne m'entraînait vers vous, moi qui ai toujours eu en horreur les lettres, ma correspondance avec vous deviendrait bien inexplicable. Allons, ne vous creusez pas la tête; reconnaissez la vérité; et convenez que, si vous ne venez pas à Paris, ce n'est pas à cause de mon indifférence pour Marie!
Je veux vous détromper encore sur un autre point. Vous me paraissez croire que j'attache un grand intérêt à la politique, que je suis tourmenté sous ce rapport, que j'ai de grands soucis d'ambition: c'est une complète erreur. Je suis profondément indifférent à ce qu'on appelle la politique. C'est là, même, mon véritable défaut comme homme public, et ce qui m'empêche de parvenir. Je désire sans doute sortir de la position pénible où je suis, encore plus pour Mme de Chateaubriand que pour moi; mais ce désir ne s'étend pas au-delà d'une aisance honorable qui me permette de me reposer sur mes vieux jours, et ne m'oblige plus d'être aux gages d'un libraire. Vous voyez combien vous êtes, en tout, loin de la vérité; j'aime Marie et ne désire qu'une vie retirée, exempte des inquiétudes du lendemain.
Vous voilà bien grondée! Humiliez-vous et demandez pardon à «votre maître»!