XXVIII

À M. de Chateaubriand

H., le 10 mai 1828.

Vous m'écrivez que vous m'aimez et ne souhaitez qu'une vie retirée et tranquille. Ce peu de mots contient nos vœux et nos espérances à tous deux; puissent les unes et les autres n'être pas trompés!—Ce n'est pas à moi, «mon cher maître», que vous avez besoin d'expliquer que vous n'avez pas d'ambition, c'est-à-dire une ardeur aveugle pour les richesses et le pouvoir. Je le sais depuis que j'admire votre conduite. Mais je n'apprendrais pas sans regret que la noble émulation des grandes âmes fût sortie de la vôtre. Quoi qu'il en soit, c'est moi qui, par moments, ai de l'ambition pour vous. En dépit de ma raison, je vous désire tous les triomphes. Mon amitié voudrait que vous eussiez tous les moyens de retrouver ce que, dans toute la terre, vous avez trop généreusement sacrifié; mais je ne sais où ces moyens peuvent exister pour vous, qui vous obérez dans les ambassades, qui sortez pauvre des ministères, et vous ruinez dans la retraite. Je voyais un grand succès dans cette place de gouverneur[25]; il me semblait qu'avec le génie de Fénelon et le caractère de Tancrède vous pouviez élever le duc de Bordeaux à son rang. J'ai donc souffert de ce que vous ne l'ayez pas eue. À présent je m'en félicite. Quelle chaîne! pour vous surtout!

[Note 25: On avait parlé de nommer Chateaubriand gouverneur du duc deBordeaux.]

Cependant, vous m'écrivez que vous ne pouvez rester comme vous êtes: que votre sort va se décider. Alors mes craintes de l'ambassade recommencent. Je la redoute comme si je vous voyais tous les jours et jouissais de votre amitié. Mes vœux recommencent aussi, car je désire avant tout que vos affaires s'arrangent sans que vos goûts soient contrariés.—Si j'étais roi de France, je mettrais ma gloire à vous nommer mon ami, et je vous formerais un modeste apanage.

Les regrets que je vous exprimais vaguement, de peur d'appuyer sur vos peines, ne portaient pas sur l'ambition. Je ne puis avoir oublié que vous seriez ambassadeur ou ministre depuis quatre mois si vous l'aviez voulu, ou plutôt que vous l'auriez toujours été depuis bien des années si la morale des intérêts eût été à votre usage. Je ne pensais qu'à vos affaires, qui vous tourmentent; à quelques-unes de vos relations, dont vous paraissez mécontent; et à vos dispositions intérieures, dont je m'occupe peut-être trop, parce que, si vous n'avez pas assez de temps pour penser à moi, j'en ai trop pour penser à vous.

Dans mon ancien système d'éloignement de vous, je ne lisais pas vos ouvrages. Je les réservais d'ailleurs pour me servir un jour de consolation. Je ne connais aucun de ceux que vous avez publiés depuis quelques années. Je ne connais pas davantage la société de Paris, où j'aurais tant entendu parler de vous. Il résulte de tout cela que j'ignore de vous une foule de choses que tout le monde sait. Si vous vouliez être véritablement aimable et bon pour moi, vous abandonneriez vos réserves de bon goût, qui ne sont avec moi que des ingratitudes, et vous me parleriez beaucoup de vous.

Vous m'écriviez, il y a quelques mois: «Je voudrais connaître votre vie depuis votre berceau jusqu'au commencement de notre correspondance.» Ce désir était amical; je devais y accéder. Mais la répugnance que j'éprouvais à vous occuper de moi seule pendant trois ou quatre pages, et à m'en souvenir moi-même si longtemps, me fit éloigner l'accomplissement de cette tâche. Cette omission a tourné contre moi. Je sens aujourd'hui le besoin d'empêcher à l'avenir tout malentendu entre nous en vous montrant votre amie inconnue. Au premier moment, je vous écrirai les principales circonstances de ma destinée. Le mal que me fera cette démarche sera compensé par le plaisir de vous donner une preuve de confiance parfaite. Quand vous recevrez cette feuille, réservez-la pour la lire dans un moment de repos d'esprit!

Mais n'attendez pas, pour m'écrire, que vous l'ayez reçue, car mon dessein peut encore changer!

Je suis enfin revenue dans ma solitude riante et chérie. Il me semble que je vous y ai retrouvé comme après une absence. Il y a des places qui me rappellent vos lettres, les miennes, et jusqu'à des pensées qui m'ont occupée… Ces lieux alors étaient attristés par l'hiver, désolés par l'orage; je m'y plaisais pourtant! Aujourd'hui je les retrouve embellis de tout le triomphe, de toutes les délices du printemps, et j'y suis moins bien! il y a trop de roses, de rossignols, de parfums, de fraîcheur et de paix pour moi toute seule; je voudrais de tout mon cœur pouvoir vous donner ma place ici et aller prendre la vôtre, le travail, les ennuis, les affaires qui vous obsèdent: mais que sont les vœux du cœur? et l'amitié lointaine, qu'est-elle?

Quand je vous écris, c'est presque toujours immédiatement après avoir reçu vos lettres. Ordinairement pendant la nuit, toujours d'abondance de cœur et sans réflexions. (Si j'en faisais, il est probable que nous ne serions pas en correspondance.) Mais il est remarquable que j'aie commencé et soutenu une correspondance avec le plus grand écrivain de son siècle et de bien d'autres siècles, sans éprouver le moindre embarras. La vérité est que je ne pense pas plus à bien écrire quand je vous écris que je ne pense à bien parler quand je fais mes prières. Si vous avez révélation du ciel, vous savez qu'on y aime ainsi! Ne me laissez pas dans l'anxiété sur votre position! Je ne sais plus rien de M. Hyde de Neuville depuis le rétablissement de sa femme, qu'il m'écrivit. Il est juste qu'il ait du temps pour aller vous voir et qu'il n'en ait pas pour m'écrire; dites m'en quelque chose!… Mon ignorance se trompe-t-elle en croyant voir que sa position politique est difficile, séparé de vous?

À M. de Chateaubriand

H., le 18 mai.

À l'âge de dix-huit ans, mon père se maria contre son gré pour complaire à sa mère. Il aimait avant son mariage une jeune personne, digne de tous les vœux et de tous les hommages. On l'en sépara parce qu'elle était pauvre. De son côté, ma mère ne s'était mariée que par dépit; ils ne furent pas heureux ensemble.

Ils n'eurent jamais d'autre enfant que moi. Dès ma naissance, je devins la consolation de mon père et l'objet du déplaisir de ma mère. Je restai chez ma nourrice jusqu'à l'âge de cinq ans. J'en revins faible et délicate, parce que j'y avais souffert. Mon père, peu de temps après son mariage, était tombé dans une maladie de langueur qui l'avait empêché de veiller sur moi. Il se rétablit enfin. Il avait repris à la vie et retrouvé son amie.

Il faut que je vous parle d'elle, parce qu'elle a eu une grande influence sur mon sort. L'enfant de celui qu'elle aimait devint son trésor. Sa tendre pitié me donna l'existence une seconde fois; elle m'aimait chèrement et ne pouvait me quitter. Elle employait tous les moyens pour me retenir auprès d'elle; elle me prodiguait tous les soins, tous les dons, toutes les caresses. J'apprenais d'elle à prier Dieu, à chérir mon père, et à aimer les pauvres. Quelquefois elle me dérobait à ma mère; d'autres fois, ne pouvant m'obtenir, elle allait m'attendre dans le bois de pins, au bord de la rivière, et mon père me conduisait à elle. Nous la trouvions qui nous attendait, les larmes aux yeux et le sourire sur la bouche. Il me plaçait dans ses bras et s'asseyait auprès d'elle. Sans comprendre leurs discours, je sentais qu'ils se plaignaient, et tâchais de les consoler par des paroles enfantines qui les faisaient sourire quelquefois, et plus souvent redoublaient leur tristesse. Ils ne sortaient guère de leur vallée, s'aimaient uniquement, vivaient de larmes, et se quittaient peu. Leur amour n'eut d'autre terme que celui de leur vie; et, maintenant qu'ils reposent l'un et l'autre dans le tombeau, leur pauvre délaissée porte rivée à son cou la même chaîne qui les a liés autrefois, et les aime encore l'un pour l'autre. J'étais incessamment couverte de leurs caresses, et baignée de leurs larmes. C'est ainsi que, dès mon bas âge, mon cœur fut empreint de tendresse et de mélancolie.

D'un autre côté, mon enfance fut très malheureuse. Le désespoir ne m'était pas étranger. Une aimable sainte, ma grand'mère maternelle, me donna une dévotion exaltée qui me sauva; plusieurs fois, en faisant mes prières du soir, je demandai à mon ange gardien de me transporter durant mon sommeil dans les déserts de la Thébaïde. L'histoire de saint Alexis me touchait beaucoup[26]. Une fois, à l'âge de sept ans, je demeurai deux jours et une nuit cachée dans un endroit d'où j'espérais voir passer ma mère chaque jour sans qu'elle me revît jamais.

[Note 26: On pourra lire dans laLégende Dorée, à la date du 17 juillet, la romanesque légende de Saint Alexis.]

Ces premiers temps ont laissé dans mon âme des traces ineffaçables; la suite de ma vie les a gravées encore plus profondément.

Mon père, mon appui, mon ami, me fut enlevé lorsqu'il était encore dans la force de sa jeunesse. Frappé à mort, sa vie demeura suspendue jusqu'à ce qu'il fût près de moi; et lorsque sa tête fut appuyée sur mon sein, lorsque son regard eut retrouvé mon regard, il expira. J'abaissai ses paupières pour toujours. Il en fut de lui comme de votre père; un sourire plein de noblesse et de douceur vint aussi embellir ses traits; on voyait qu'il jouissait du repos de la mort, et de la vue de son Dieu. Lorsqu'il me le fallut quitter, je n'avais ni paroles, ni larmes, ni pensée; il ne me resta qu'un baiser. J'appuyai longtemps mes lèvres froides et tremblantes sur sa poitrine froide, plus froide que je ne puis le dire! mais le contact de la mort a peut-être quelque chose de funeste pour les vivants! L'impression de ce baiser demeura pendant des années comme un sceau de glace sur mes lèvres et sur mon cœur, et m'ôta presque la raison.

Cependant, j'exécutai religieusement les désirs secrets de mon père en partageant son héritage avec sa malheureuse amie (mon digne mari m'approuva), mais elle ne demeura pas longtemps après lui. De ma main incertaine, je fermai aussi ses yeux… je ne puis me rappeler ce temps.

Des arrangements de fortune et d'autres motifs avaient déterminé ma mère à me marier à l'âge de treize ans avec un de ses parents, qui avait, dans mon intérêt, donné son consentement. Je subis alors le sort de la comtesse de Ganges[27]; vous n'avez peut-être jamais entendu parler d'elle, mais ses infortunes sont connues de tout le monde, dans le Languedoc. La mienne fut ignorée du public.

[Note 27: Marie-Elisabeth de Rossan, née à Avignon en 1637, avait été mariée d'abord au marquis de Castellane. Devenue veuve en 1656, elle avait épousé en secondes noces, deux ans après, le marquis de Ganges. Les deux frères de son mari s'étaient épris d'elle, et, comme elle refusait de se livrer à eux, ils avaient tenté de l'empoisonner. En 1667, ces deux hommes, d'accord cette fois avec leur frère le marquis,—désireux d'hériter des biens de sa femme,—assaillirent celle-ci, la forcèrent à avaler de l'arsenic, la poursuivirent à travers tout le bourg de Ganges, et lui déchirèrent le corps à coups de couteaux. Elle survécut à ses blessures, mais mourut des suites de l'empoisonnement, le 5 juin 1667, après dix-neuf jours de souffrances. En se comparant à la marquise de Ganges, Mme de V. voulait, sans doute, simplement faire entendre qu'elle avait été mal mariée: mais on ne peut pas s'étonner qu'une telle comparaison ait, comme l'on va voir, vivement excité la curiosité de Chateaubriand.]

L'excellent M. de V. eut tous les malheurs, je les partageai dans toute la sensibilité de mon cœur. Son estime et son amitié sont mes uniques biens. Mais ses chagrins ont affaibli son âme. Le spleen et ses conséquences les plus funestes le menacent incessamment, et moi, avec un caractère craintif et irrésolu, il me faut en secret soutenir et conduire celui qui devrait être mon guide et mon appui… Quoique je le chérisse et l'estime parfaitement, la confiance m'est interdite avec lui. Je dois lui cacher soigneusement la force des atteintes que j'ai reçues moi-même; je cultive la gaieté naturelle et la douceur de mon humeur avec les mêmes soins qu'une autre femme pourrait donner à ses grâces et à sa parure. Ces soins me sont doux à remplir; mais le poids des affaires, pour lesquelles ma répugnance est extrême, est aussi tombé sur moi.

Une circonstance funeste m'a longtemps privée du seul fils que Dieu m'ait donné. Mais il vit et il me sera rendu. La santé de ma mère s'altéra, il y a plusieurs années; il me fallut alors m'arracher à mes regrets et à M. de V. pour demeurer auprès d'elle… Dieu a béni mes soins. Elle est enfin rétablie, et je puis maintenant goûter la solitude et le silence, derniers biens qui me restent.

Cependant, mes chagrins n'ont jamais éclaté au dehors; il n'ont soulevé contre ceux qui les ont causés la censure de personne: eux-mêmes en ignorent peut-être une partie. Je n'ai rompu ni desserré aucune de mes relations naturelles, je suis demeurée étroitement attachée à ce qui me faisait mal, parce que l'honneur vaut mieux que la vie. M'abandonnant au destin contraire, j'ai vécu d'une vie tout intérieure, séparée par la mort de tout ce que j'ai aimé, privée par l'absence de tout ce que j'aime. D'autres malheurs se sont succédé et… j'ai eu des ailes comme celles de la colombe. J'ai volé et j'ai trouvé le lieu de mon repos! Le sort inévitable m'a réfugiée dans votre sein: rien ne peut plus m'en éloigner que vous-même, et vous ne m'en éloignerez pas!

Pour vous seul au monde, je pouvais rassembler ces terribles souvenirs qui dorment habituellement au fond de mon cœur. Que maintenant ils reposent dans le vôtre, et que ce dépôt, sacré pour moi, le soit aussi pour mon ami! Cependant, ne concluez pas de ce sombre tableau que je suis tout à fait malheureuse! Non, cette funeste destinée n'a détruit dans mon âme ni la confiance ni l'espoir. Même avant de vous écrire, il y avait dans ma vie un grand nombre d'heures pleines de douceur, et des moments de joie sans cause qui me sont peut-être doubles en compensation. J'ai d'ailleurs embrassé la résignation comme une véritable amie; je puis souffrir paisiblement sans attrister personne. Je ne connais pas le ressentiment, tout calcul m'est impossible, et, si j'ai de la fierté comme femme, Dieu m'a fait la grâce de me laisser douce et humble de cœur. Mes goûts sont simples, et je prends volontiers tous les petits bonheurs dont la vie est comme semée à chaque pas. Voilà toute l'amie que Dieu envoya à celui auquel les dons les plus parfaits n'ont pu faire aimer la vie!

De M. de Chateaubriand

Paris, 28 mai 1828.

J'ai lu et relu votre terrible et touchante histoire. Mais votre comtesse de Ganges est-elle la marquise de Ganges? Je n'ose le croire. Non, cela n'est pas possible! Et ce fils dont vous me parlez tout à coup, pourquoi a-t-il disparu, pourquoi revient-il? Vous m'en dites trop ou trop peu. Et quand reçois-je ces confidences? à l'instant où ma vie change encore une fois, où ma bizarre destinée me rappelle encore sur la scène du monde et me pousse hors de ma patrie. Ne vous verrai-je donc jamais? Je vais à Rome[28]. Y viendrez-vous? Pouvez-vous y venir? Puis-je vous rencontrer sur la route? Moi-même serai-je longtemps dans cet exil? Suis-je longtemps quelque part? La roue de ma fortune tourne encore plus vite que ne passent mes années, qui touchent à leur terme.

[Note 28: Chateaubriand venait d'être nommé ambassadeur auprès duSaint-Siège, en remplacement du duc de Laval, envoyé à Vienne.]

Je suis, je vous assure, tout bouleversé de votre lettre et de ma nouvelle position. J'attends avec impatience une lettre de vous. Je demande peut-être de la force à la faiblesse: mais deux roseaux s'appuient mutuellement.

Il me serait impossible d'écrire quelques lignes de plus. Votre histoire me poursuit comme un mauvais songe. Quelle femme ai-je donc rencontrée? Venez à moi! L'abri n'est pas bien sûr, mais on se cache quelquefois dans des ruines.

J'aime celle qui ne m'est plus inconnue que de visage.

À M. de Chateaubriand

Hlle, 8 juin 1828.

J'ai lu votre lettre avec joie. Je vous le dis devant Dieu, je vous aurais donné cette ambassade de ma main, si cela eût été en mon pouvoir, et je vous la redonnerais encore dans ce moment. Et, pourtant, le cœur me manque à l'idée de vous perdre. Allez, mon maître bien aimé, mon ami chéri, vous emportez les dernières lueurs de ma vie! Soyez heureux, vous et la chère compagne de votre destinée, et gardez un souvenir à votre Marie!

Le rétablissement de la santé de ma mère, l'inutilité de mon séjour ici, au moins pendant dix-huit mois, m'avaient fait projeter de m'en absenter. Trop pauvre maintenant pour faire de longs séjours à Paris, j'avais enfin accepté l'invitation d'une amie qui vit seule à la campagne avec son enfant, à quelques lieues de Paris. Je devais aller, avec une seule femme de chambre, passer l'automne et l'hiver chez elle, pour être plus près de vous, et elle devait venir passer ici l'année suivante. Depuis que vous m'avez donné le nom d'amie, ce projet a été mon idée fixe. Hélas!

Le mois qui vient de s'écouler m'avait préparée à l'événement. J'ai reçu votre lettre en allant à vêpres. J'ai versé beaucoup de larmes devant Dieu. Je me plains moi-même de vous perdre sans vous avoir vu. Je vous plains aussi d'avoir inspiré vainement une affection si tendre. Avions-nous donc mérité cette rigueur du sort?

Vous me demandez si j'irai à Rome? Si je pourrai y venir? Relisez ma lettre du 20 février!

Vous ajoutez:Venez à moi!Cette parole est puissante. Écoutez:

Le cœur de Mme de Chateaubriand vous appartient. Dites-lui que vous avez une dernière sœur! Priez-la de m'aimer, et elle m'aimera! Alors je pourrai faire avec vous deux le voyage de Rome. Je ne serai au milieu de vous que lorsque vos cœurs m'y appelleront. Notre vie sera pleine de douceur et de charme. Vous deux, heureux l'un par l'autre, vous trouverez le délassement de votre situation dans mon amitié pure et fidèle. Et moi, solitaire là comme ici, sans crainte et sans regret, je livrerai toute mon âme au bonheur de vivre près de vous et pour vous. Voilà l'inspiration que j'ai reçue au milieu de mes prières: je me suis vue versant, sur les marbres éternels des vastes basiliques de Rome, les mêmes larmes de tendresse que je répands si souvent ici, dans l'église rustique où je vous conduis avec moi.

Si ce projet de ma tendresse ne peut s'exécuter, quelque chose me dit que je ne vivrai pas jusqu'à votre retour.—Quand partez-vous? Par où passez-vous? Ah! retardez tant que vous pourrez!

De M. de Chateaubriand

Paris, ce 13 juin 1828.

Enfin, me voilà libre de causer avec vous. Il m'a fallu franchir les premiers moments d'une position nouvelle, et répondre à plus de cent lettres de demandes ou de compliments. Ma main est si fatiguée que je puis à peine écrire, mais le cœur n'est pas las, et il est à vous.

Que ne puis-je disposer de ma vie! quel bonheur j'aurais de vous voir avec nous! Mais je ne puis rien, et je ne hasarderai pas même une proposition qui paraîtrait extraordinaire. Beaucoup de vertus ne sont pas toujours des raisons de paix, de douceur, et de bonheur.

Une chose me console. Ma vie est d'une vicissitude si continuelle que je parierais ne rester à Rome que quelques moments. Irai-je même? Je suis nommé, mais je ne suis pas parti, et je ne puis partir, au plus tôt, que vers la fin du mois prochain. Que de choses peuvent arriver dans cet intervalle! Ah! comment songerais-je à associer une autre existence à une existence aussi troublée et aussi incertaine que la mienne?

«Vous ne vivrez pas jusqu'à mon retour!» Ne le croyez pas! Vous me survivrez de longues années. Mais savez-vous une chose? Il faut absolument que je vous voie! Si vous perdez vos illusions, tant mieux pour vous; si je les réalise, elles deviendront des vérités. N'êtes-vous pas fatiguée de cette ombre qui vous poursuit comme vous me poursuivez? Il y avait d'abord du charme, dans cette amitié adressée à quelque chose d'inconnu: mais ce charme, à la longue, devient une espèce de désespoir. Quand je n'aurais pas pour moi toutes les bizarreries de ma destinée, les sessions me ramèneront nécessairement tous les ans. Je ne sortirai pas de France ou je n'y rentrerai pas sans vous voir, mon parti est arrêté.

J'attendais une explication sur votre vie. Vous ne me la donnez pas.Parlez-moi de votre fils! Est-ce la marquise de Ganges qu'il faut liredans votre lettre? Écrivez-moi comme à l'ordinaire! Rien n'est changé.Écrivez-moi!

À M. de Chateaubriand

Hlle, 13 juin 1828.

J'ai vu dans lesDébatsl'inauguration de l'Infirmerie de Marie-Thérèse. Ce récit serait plein de charme même pour une étrangère. J'ai eu de la joie des justes hommages qu'on vous rend. J'ai eu de la tristesse en apprenant cette maladie que vous m'avez laissé ignorer; mais vous ne pouvez partir avant le rétablissement de Mme de Chateaubriand, et pouvez-vous exposer sa convalescence aux fatigues du voyage, jointes aux chaleurs caniculaires du Midi? D'ailleurs on annonce que vous devez défendre la loi de la presse. Tout cela entraîne des délais que je saisis comme une branche…

16 juin.—Hier, je fus voir ma mère, elle reçoit laGazette, que je ne daigne jamais regarder, mais dont je suis quelquefois contrainte d'entendre lire et commenter les ignobles insolences. Expressément invitée à lire celle du 10, je ne sais quelle prévision me poussa à la parcourir avec rapidité: j'y vis ces mots:M. de Chateaubriand a enfin pris congé du roi. Ainsi, l'audience de congé avait eu lieu il y avait déjà cinq ou six jours: elle précède immédiatement le départ des ambassadeurs. Le vôtre était donc effectué; vous deviez même avoir passé les monts! Je demeurai tranquille sous le coup, mais il ne porta pas à faux. D'affreuses douleurs de cœur me saisirent; je réunis toutes mes forces pour les surmonter, et me hâtai de me faire conduire ici, où mes pauvres domestiques me soignèrent de bon cœur. Ces douleurs aiguës augmentaient de moment en moment, elles m'ôtaient le pouls, la respiration, et presque la vie. J'ai été bien soignée, le danger est passé. Ainsi une pensée a suffi pour renverser une santé que les chagrins avaient toujours laissée inaltérable (hors une fois)!

Que devins-je, hier au soir, en revenant aux lieux d'où j'étais partie le matin pleine d'espérance et de joie, parce que je ne prévoyais point d'obstacle à notre réunion? Je dois rester ici jusqu'à ce que M. de V. revienne à Lyon. Il plaint ma solitude, et les ennuis qui la troublent; il ne m'aurait pas refusé son agrément pour le voyage de Rome, entrepris sous vos auspices; votre heureuse compagne ne m'aurait d'abord aimée que de sa tendresse pour vous; mais, bientôt, elle m'aurait aimée pour moi-même. Quelle femme au monde pourrait lui offrir une affection plus tendre et plus vive, des soins plus doux et plus caressants? Que mes heures, que mes jours seraient bien employés à la distraire de ses maux, s'ils duraient encore, à la délasser des contraintes de la position! Mon pauvre ami, que je me sentais heureuse de devenir l'amie de votre femme: de ne vous voir, de ne vous aimer qu'ensemble; et de vous confondre dans mon cœur en vous apercevant l'un et l'autre pour la première fois, en allant vous chercher tous deux en toute sécurité. Et tout cela n'était qu'un rêve! Pauvre Marie! Oublie l'espérance, suis encore un peu de temps ta carrière solitaire, marche encore sans assistance et sans appui!

Du 17.—Hier, quoique souffrante, j'ai lu lesDébats. L'article paru ne confirmait pas votre départ, mais ce silence ne me rassure pas, parce que je l'avais aussi remarqué lors de votre nomination. Aujourd'hui, triste, abattue, je parcourais avec langueur et distraction la séance du 11. Je me réveille en apercevant ce nom trop cher que j'entends toujours intérieurement. C'est M. Dupin qui le prononce. Il dit: «Ce Chateaubriand, dont le nom se lie inséparablement à la liberté de la presse:quoique absent de la France, sa voix y retentit encore dans tous les souvenirs.» Ces paroles excitent un enthousiasme général… Voilà donc la confirmation de votre départ! Les termes sont ceux que mon cœur aurait employés; mais il est donc vrai que, déjà depuis plusieurs jours, vous êtesabsent de la France!Vous l'avez toujours chérie; n'oubliez pas ceux que vous y laissez! Puissent leurs regrets ne pas vous poursuivre, puissent ces ombres, trop fidèles, ne pas obscurcir pour vous les beaux jours de l'Italie! et puissiez-vous y trouver, avec l'éclatante réparation qui vous y attend, la fin de vos ennuis et l'oubli des injustices sans bornes et sans nombre qui n'ont pu ni vous lâcher, ni vous changer.

Du 18.—Mon ami, quelles tristes lettres je vous écris, moi qui voudrais acheter votre bonheur au prix du mien! Quelle âme blessée vous avez recueillie! C'est un chagrin de plus pour moi de ne pouvoir retenir ma tristesse et de l'envoyer jusqu'à vous. Pardonnez-la-moi ou soyez-en reconnaissant; il y a dans mon attachement pour vous une confiance intime et expansive qui m'empêche de vous cacher aucune de mes impressions, malgré le désir sincère que j'en ai quand elles sont pénibles.

18 au soir.—Depuis trois jours j'oubliais d'envoyer à la poste. Mais voici une lettre de vous. Elle est timbrée deParis 13 juin, Chambre des Pairs. Vous n'étiez donc pas parti le 10, ainsi qu'amis et ennemis se sont rencontrés pour me le faire croire? Quel changement autour de moi! Cette lettre m'a remplie de trouble, d'étonnement, et de regret, mais aussi de consolation, car vous êtes en France et vous m'aimez! Je l'ai relue plusieurs fois; puis, la pressant sur mon cœur souffrant, comme un baume pour les blessures, je me suis endormie d'un sommeil paisible qui s'est prolongé trois heures et a commencé ma convalescence. Je suis confuse d'avoir tant souffert et de vous le dire. Mais ma lettre partira telle qu'elle est. Vous y verrez, il est vrai, que j'ai besoin d'appui; mais je le trouverai tout entier dans les fréquentes expressions de votre tendresse; elles suffiront à tout, même à une absence éternelle. Soutenue par vous, je ne vous donnerai que des consolations.

Que d'espérances cette lettre m'apporte! Je veux m'y livrer; cette fois encore elles m'aideront. Mais la série d'espérances déçues qui me sont venues de vous, et de craintes chimériques qui m'ont troublée à votre sujet, serait singulière à détailler. L'absence donne naissance à beaucoup de déceptions; mais quelle absence que la nôtre! elle n'a point eu de commencement, puisse-t-elle avoir une fin! Ainsi, en mettant tout au pire, vous reviendrez donc tous les ans à Paris! Si je l'habitais, cette espérance me rendrait heureuse. Elle change déjà l'aspect de ma profonde vallée.

J'ai lu, dans lesDébatsdu 13, un article qui commence ainsi: «M. de Villèle et ses plans secrets…» Cet article est de vous, c'est le réveil du lion! Dieu vous garde, noble et intrépide ami! Quant à votre gloire, elle s'accroîtra, je le sais, et sortira plus brillante et plus pure de cette troisième persécution.

Mon fils est sans reproche. Sa passion pour l'état militaire le lui a fait embrasser bien avant la fin de ses études; il est entré au service prématurément, à l'époque de la guerre d'Espagne; il a été fait lieutenant à la rentrée du prince. Sa conduite est parfaite. Il a d'excellentes qualités. Il y a deux ans que nous ne nous sommes vus. Je ne sais quand je le retrouverai. Son père en décidera. Je n'en puis dire plus.

C'était bien la marquise de Ganges qu'il fallait lire. Je n'avais confondu que le titre de ce malheureux modèle. Mais ne rappelons plus les souvenirs! Ce n'est pas impunément que je les ai rassemblés, pour que vous eussiez une idée vraie du cœur qui vous aime.

Ainsi donc, mon projet était impossible! Si vous connaissiez ma timidité, vous m'aimeriez de l'avoir formé; je serais embarrassée devant tout autre que vous; mais vous, qui connaissez le fond des cœurs, vous voyez le mien. Vous ne tournerez en dérision ni sa confiance, ni l'ignorance du monde où je suis demeurée. Pourquoi faut-il que vous soyez privé de moi? Cette douceur et cet abandon vous reposeraient! L'explication que vous me donnez m'oblige à vous prier de régler vous-même ma conduite en ce qui vous concerne. Mais est-il possible que la pensée faible et incertaine de votre Marie inconnue puisse arriver jusqu'à vous, à travers le bruit et le trouble d'une existence si forte et si tumultueuse? C'est le brin d'herbe qui se fait jour dans le marbre et le granit.

Adieu, mon maître chéri, mes vœux vous suivent.

De M. de Chateaubriand

Paris, 24 juin 1828.

Il faut bien que je vous gronde. Vous rendre malade pour un article de gazette, est-ce sage? Que m'importe, d'abord, l'injure de Villèle, et, ensuite, suis-je parti parce qu'il le dit ou le fait dire? Mais enfin, vous êtes guérie. Dieu soit loué! Venons aux faits! Il est impossible désormais que je parte avant le mois de septembre, et nous avons d'abord deux grands mois à nous écrire. Ensuite je reviendrai à chaque session, et il est plus que probable que je ne ferai pas un long séjour à Rome.

Comme je reviendrai seul en France, je suis déterminé à revenir par la Corniche et aller vous voir dans votre désert; vous pouvez y compter. Nous nous verrons avant de quitter la vie; soyez-en sûre!

Ce n'est aucune des idées qui semblent vous être venues qui fait la difficulté pour Mme de Ch. C'est le tour de son esprit, et la presque impossibilité où elle est de rompre des habitudes intérieures de sa vie et de s'associer une compagne. Je l'ai vue quelquefois tentée de prendre avec elle une jeune ou une vieille parente, pour la soigner, et jamais elle n'a pu arriver à une détermination. Lui proposer une inconnue lui semblerait une folie. Si quelque hasard vous la faisait connaître, alors il y aurait quelque chance; encore, il ne faudrait guère y compter.

Non, Marie, c'est moi qui irai vous trouver! C'est moi qui arrangerai votre vie! Un peu de temps encore, et les difficultés s'aplaniront.

Vous vous êtes trompée sur l'article. Depuis la chute de Villèle, je n'ai pas mis un seul mot dans lesDébats, ni n'y mettrai. L'article, je crois, était de Salvandy.

À M. de Chateaubriand

Hlle, 25 juin 1828.

J'étais assise, ce matin, sur ma terrasse, ombragée et entourée des cimes des grands arbres qui s'élèvent du fond du vallon. Je voyais briller à leurs pieds les eaux qui rafraîchissent mon asile, pendant que la sécheresse atteint tout un peu plus loin, je jouissais du calme de ma solitude et de mes espérances. J'oubliais le parfum des fraises et du café servi devant moi. J'abandonnais les soins que je donne tous les jours aux mélodieux compagnons de ma retraite; soins payés par une confiance si parfaite, qu'après m'avoir ravie par leurs beaux chants, qu'ils ne refusent jamais à mon appel, ils amènent maintenant leurs petits autour de moi, pendant que je déjeune ou que je me baigne; j'oubliais donc tout cela, pour chercher la mystérieuse jouissance de ma mystérieuse tendresse, dans les journaux livrés à toute l'Europe. C'était vous que je cherchais là, mon maître. Je vous y ai trouvé tout entier dans l'éloge de M. de Sèze[29]. Tout ce qu'il y a de noble, de bon, de satisfaisant, dans l'âme et dans la destinée humaine, abonde dans ces lignes immortelles qui consolent, qui récompensent, qui rendent heureux! Hélas! est-il possible que vous n'aimiez pas la vie, vous qui la rendez si belle? vous dont l'âme est un si riche trésor de ses véritables biens? Je pensais à ma vie, mystérieusement empoisonnée dans toutes les sources de bonheur ouvertes à tous, et mystérieusement consolée par votre affection sympatique, et je sentais que cette affection suffit pour me dédommager de tout ce m'a qui été refusé. Elle m'entraîne pourtant dans les troubles et vicissitudes de votre destinée. Je ne m'en plaindrai jamais.

[Note 29: Avant de partir pour Rome, le 18 juin 1828, Chateaubriand avait lu à la Chambre des Pairs un éloge du comte de Sèze, qui était mort le 2 mai précédent.]

Cet éloge de M. de Sèze a d'abord rempli mon cœur des plus tendres, des plus généreuses émotions; puis, il m'a rappelé un chagrin que j'eus autrefois par rapport à vous, et à son occasion.

J'étais à Paris en 1816. Vous savez que je désirais vivement vous voir. On allait célébrer à Saint-Denis, pour la première ou la seconde fois, le service solennel pour le roi Louis XVI. Je résolus d'y aller pour vous voir. L'occasion était bien choisie; on vous aurait sûrement montré à moi, sans que j'eusse besoin de m'en enquérir; vous seriez en face de moi pendant plus d'une heure, et je pourrais, sans craindre vos regards ni ceux de personne, graver à loisir dans ma mémoire les traits dont je voulais emporter le souvenir pour toute ma vie. J'arrivai tard, la cérémonie était commencée. J'étais émue de mon projet, je l'étais aussi de la circonstance, car j'avais été nourrie dans un royalisme ardent. La travée dans laquelle j'étais était vis-à-vis une autre travée dont l'intérieur était caché par un vaste crêpe noir qui descendait jusqu'au pavé du chœur. Je demandai ce que c'était, on me dit que Mme Royale[30] était là… Immédiatement au-dessous et, je crois, le premier parmi les pairs, je vis un vieillard prosterné dans une attitude de désolation. Il était à genoux sur le pavé; ses bras étaient jetés en avant de lui dans le fond de sa stalle, où sa tête chauve demeurait comme ensevelie. On me nomma M. de Sèze. L'émotion toujours croissante dont je n'avais pu me défendre me surmonta dans ce moment: je perdis connaissance. Quand je revins à moi, on me ramenait à Paris. Ce fut ainsi que je ne vous vis point. Je passai plusieurs mois combattue entre le désir de vous voir et la timidité qui m'en empêchait. Vous savez que vous vîntes chez moi, et qu'un accident me força à m'en éloigner, le jour où je vous y attendais; que ma volonté m'en fit partir quand vous dûtes y revenir une seconde fois: et comment notre bizarre destinée nous a conduits enfin à nous chérir sans nous connaître, et probablement à nous perdre avec déchirement de cœur sans nous être jamais vus!

[Note 30: La duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI.]

Mais revenons à vous! Je croyais que vous aviez trouvé l'amour dans le mariage, la sérénité dans l'étude, et le bonheur dans la vertu. Puisqu'il n'en est pas ainsi, tout est trouble et confusion dans mon cœur et dans mon esprit. Tout l'ordre moral est comme bouleversé pour moi par cet incompréhensible mécompte; il me jette dans des pensées dangereuses et affligeantes que je voudrais éloigner, mais où je retombe souvent. Quand vous aurez un moment pour moi, guérissez-moi de ce mal: et si jamais il vous arrive quelque impression de vrai bonheur, quelque charme puissant qui vous contente, dites-le-moi!

Je crois que vous aviez donné à mon projet de Rome plus d'extension que je ne lui en avais donné moi-même. Je désirais, pour la bienséance, qu'il ne fût pas dit que j'y allais avec vous. Je pensais que nous pourrions nous rencontrer sur la route, que ma voiture suivrait la vôtre jusqu'à Rome, que, là, nous nous serions séparés, et que ma qualité de voyageuse stationnaire me permettrait d'éloigner ou de rapprocher mes visites à Mme de Chateaubriand, suivant le degré d'amitié qui s'établirait entre nous.

Du 28 juin.En relisant ma lettre, j'hésite à vous l'envoyer. Je vois que je vous écris avec détail et abandon, comme à mes plus anciens amis. Mais c'est ainsi qu'il faut que je vous écrive, ou pas du tout; et, puisque vous aimez mes lettres telles qu'elles sont, je ne referai pas celle-ci parce que mes rossignols et mesprognettes(nom vulgaire des hirondelles dans mon pays) s'y sont glissés; laissez-les passer, comme l'araignée de Pélisson! D'ailleurs, vous leur devez de l'indulgence, c'est vous qui m'avez appris à les aimer; que n'étiez-vous moins aimable en parlant d'eux?

Vous me grondez d'avoir été malade, comme les mères grondent leurs enfants lorsqu'ils tombent. Pouvais-je supposer un mensonge sur un fait aussi public que le départ d'un ambassadeur? Et M. Dupin? C'était donc une fleur de rhétorique? Non, je devais le croire: et je ne vous aurais pas aimé si je n'avais été navrée en vous voyant quitter la France sans m'adresser un adieu. Mais tout ce tracas de politique, de chambres et de journaux m'est si étranger que, livrée à moi-même au fond de mes bois, je n'y comprends rien du tout. Tout est contraste entre nous, hors le fond du cœur.

Du 28 juin. J'avais bien raison, hier, quand je vous écrivais que vous vous étiez trompé sur mon projet de Rome, faute d'avoir eu le temps de deviner ce que je ne vous disais pas. Vous m'avez crue si folle que j'en suis peinée.

Ce projet était extraordinaire dans le fond; mais il pouvait devenir fort simple et fort convenable, dans le fait.

Je pensais que vous pouviez dire à Mme de Chateaubriand qu'une femme dont vous avez reçu des marques d'attachement, il y a bien des années, vous avait inspiré une bienveillance que sa correspondance avait portée jusqu'à l'amitié; que, cette femme devant venir à Rome, vous désiriez profiter de cette occasion pour lui faire un bon accueil et la prier de s'en charger. De là une présentation et quelques visites, ainsi que je vous l'ai dit au commencement de ma lettre. Si Mme de Chateaubriand vous avait aimé du sentiment que je lui supposais, vous seriez inévitablement devenu notre lien: elle m'aurait bientôt donné son amitié parce que je vous aime, et par la même sympathie qui me fait à présent lui accorder tout mon intérêt, sans que je sache rien d'elle que son nom. Il est vrai que ce nom établissait dans mon esprit toutes les bases d'une généreuse amitié, avec l'attrait et la grâce qui en font le charme. Tout cela n'était pas si extravagant. Ce qui l'était un peu (pardon, mon cher maître!) c'était l'idée que vous me supposiez. En vérité, vous me rendez comme Mme de Grignan, qui rougissait en pensant aux péchés des autres.

J'avais bien de mon côté quelque chose à me reprocher. Ce mot:venez à moi!et le plaisir d'y répondre par une confianceimprudente, par un dévouementimpossible, me faisaient affronter bien des choses qui me sont contraires. J'avais destiné de brillantes inutilités aux dépenses de ce voyage, ce qui m'empêchait d'en avoir du scrupule; mais cependant ce léger sacrifice n'était fait que pour moi, et ce n'est pas à moi que je dois songer maintenant. Enfin, aurais-je obtenu l'agrément de M. de V.? J'en doute en y pensant bien; et moi-même, en définitive, la résolution ne m'aurait-elle pas manqué? J'étais comme quelqu'un qui veut aborder sur un point unique, et qui nage en pleine mer, dans une profonde obscurité. N'y pensons plus, et mettez ce projet dans le trésor des tendresses perdues!

La Voulte, 30 juin.

Je croyais notre correspondance ignorée, parce que je n'en avais jamais parlé: je me trompais. La connaissance qu'on en a dans mes relations les plus indispensables y jette des dégoûts et une amertume pénible; une conversation dont je vous parlais cet hiver, et sur laquelle vous me répondites que j'étais une éloquente amie (je répète cette phrase pour que vous me compreniez, ne voulant rien préciser ici), a été suivie de mille attaques et intrigues qui, ne pouvant être dirigées contre moi, ont atteint dans leur fortune et leur existence des personnes auxquelles je m'intéresse. Tout cela fermentait autour de moi depuis quelque temps sans que je m'en fusse aperçue. Je ne trouve plus qu'une investigation haineuse et accusatrice dans une autorité qui devrait être régénératrice et sainte, et ne dépose à ses pieds qu'une résistance de conviction, à la place de la soumission repentante que j'y devrais apporter. Je me trouve déconcertée de ce perfectionnement d'ennui, et affligée de ce que mon amitié ait été si nuisible à une famille estimable.

Soyez assez bon pour observer les timbres et les cachets de mes lettres!

M. Hyde de Neuville et le chevalier de Berbis ne m'écrivent plus, et n'ont pas même répondu à mes lettres de cet hiver. Tout se trouble et s'obscurcit autour de moi, de plus en plus.

Vous me dites: «Nous nous verrons avant de quitter la vie», et, plus loin: «c'est moi qui arrangerai votre vie!» Ces paroles sont douces, je les prends pour soutien. Je crois que vous m'avez envoyé votre mal.

De M. de Chateaubriand

Paris, lundi 7 juillet 1828.

Je n'ai rien remarqué dans vos lettres qui pût motiver vos craintes sur les dates et les cachets. Il faut accorder aux hommes auprès desquels vous avez été éloquente du respect et de l'estime, mais les tenir à distance, ne pas leur permettre de s'emparer de notre vie, ce qu'ils sont toujours prêts à faire, et bien distinguer ce qui est de notre devoir de leur confier, et de notre devoir de leur taire.

Je n'avais pas compris votre voyage comme vous l'expliquez. Comme cela, il était praticable, aux inconvénients près du caractère et des humeurs, que je ne puis vous détailler. Le mieux, si votre bonne intention subsistait, serait de venir directement à Rome. Là vous feriez la connaissance de Mme de Ch. et, si vous trouviez la chose possible quand vous auriez vu, vous resteriez.

Nous ne partons qu'au mois de septembre, et il serait possible que je revinsse dès le mois de novembre. Je vous l'ai dit, ma destinée ne me permet de rester nulle part avec la fortune. Je suis donc à peu près sûr de vous voir avant peu de temps, car je reviendrai par le midi de la France. En vérité, j'en suis quelquefois à croire que je ne partirai pas.

Je suis obligé de quitter aujourd'hui ma mystérieuse amie plus tôt que je ne le voudrais. Voici cette loi sur la presse qui vient aux Pairs; il faut que je l'étudie pour parler après-demain, et, jusqu'à présent, je n'ai pu m'en occuper. Ce sera mon dernier travail et, après, je ne songerai plus qu'aux préparatifs de mon exil. Dites à vos oiseaux de chanter pour moi, et à Marie de m'aimer!

De M. de Chateaubriand

Paris, ce 9 août 1828.

Je vous ai écrit le mois dernier, il y a environ trois semaines. J'attendais votre réponse de jour en jour; elle n'arrive point. Je m'inquiète de cette interruption subite de notre correspondance. Êtes-vous souffrante? Que vous est-il arrivé? Est-ce tout simplement l'ennui d'écrire qui vous a saisie tout à coup? Est-ce mes lettres qui sont trop régulières? Enfin, dites-moi par un mot ce qui est! J'ai encore le temps de recevoir ce mot ici, ne partant que le 1er septembre. Quand j'aurai cessé d'être inquiet, je gronderai bien ma nouvelle amie.

À M. de Chateaubriand

La Voulte, 14 août 1828.

Mon cher maître, des raisons de convenance et de délicatesse ont seules causé mon silence depuis six semaines. Hier, en revoyant enfin une lettre de vous, mon cœur s'est ému de la pensée que je ne suis pas encore sortie de votre mémoire. J'en aurais eu de la joie, si la joie maintenant pouvait arriver jusqu'à moi. Mais, en lisant ces lignes insuffisantes, qui semblent toujours ne s'adresser à personne (j'oublie souvent que vous ne m'avez jamais vue), en y trouvant enfin l'annonce positive de votre départ, je suis retombée dans une tristesse morne contre laquelle je ne lutte plus.

J'avais perdu l'espérance de vous voir à H., cette année. Je voulais affaiblir une préoccupation vaine et douloureuse, et me disposais à retourner auprès de M. de V. Je sentais enfin le besoin d'un peu d'amitié pour reposer ma vie de l'aride solitude dans laquelle j'éteins mon cœur depuis si longtemps. Mais les Pyrénées fuient aussi devant moi. Dans les commencements de notre correspondance, vous y deviez aller aussi. Je crus pendant quelque temps que nous nous rencontrerions au Cirque de Marbre ou à la Cascade de Gavarnie. Mais ce rêve se perdit comme ceux qui l'ont suivi.

À la veille de mon départ, ma mère tomba dangereusement malade; privée, pendant deux jours, du seul médecin qu'il y ait ici, il me fallut la soigner sans guide, dans une maladie dont je savais le danger. Dans ces deux jours je connus le malheur. Dieu me prit en pitié, je la sauvai. Je passai trente-sept jours sans sortir de sa chambre; mes soins lui furent agréables. Pendant quelques jours, lorsque je fus rassurée, je me sentais plus heureuse que je ne croyais pouvoir l'être. Je pensais rarement à vous, j'espérais vous oublier comme l'autre fois. Mais, à mesure que nous nous sommes éloignées du danger, je suis retombée dans mon isolement. Le regret de votre départ m'est revenu, et je suis seule et triste comme avant.

Durant tant d'heures de veille, pendant la nuit, durant tant d'heures de silence et d'obscurité pendant le jour, le temps ne m'aurait pas manqué pour vous écrire; mais je ne voulais rien ajouter à l'accablement du départ, rien ôter à vos amis; et j'aimais mieux vousattendreque vousprévenir.

Voilà mes raisons; elles sont bonnes: je ne me plaindrai pas si vous les jugez autrement.

Adieu, monsieur l'ambassadeur! Adieu mon cher maître! Mes vœux vous suivront partout, et votre nom me sera cher tant que je vivrai.

P.-S.M. de V. me presse d'aller à Paris pour l'affaire dont je vous avais parlé cet hiver. M. de Berbis me le conseille, et je sens moi-même que je ne puis longtemps rester comme je suis. J'irai donc, je crois, au mois d'octobre, précisément au moment où vous en serez parti, et il est probable que j'en reviendrai quand vous y rentrerez vous-même.

À M. de Chateaubriand

La Voulte, 22 août 1828.

Mon ami, la convalescence de ma pauvre maman languit. Cependant, je ne vous oublie pas. Ah! soyez-en reconnaissant, c'est la plus tendre preuve d'attachement que je vous aie encore offerte!

J'ai relu votre dernière lettre, et j'y ai remarqué un doute qui ne m'avait pas arrêtée d'abord, parce que je ne puis comprendre tout de suite que vous ne compreniez pas mes sentiments. Cependant, en y regardant, je trouve que, malheureusement pour nous, vous êtes un pauvre ami qui n'a pas bien le temps d'aimer. Il faut donc tout vous dire, et prendre au pied de la lettre ce que vous dites, même ceci:«Vous vous ennuyez peut-être de m'écrire? vous trouvez peut-être mes lettres trop régulières?…»Puisque j'avais laissé en arrière la réponse à ces injustices, je veux bien en faire une aujourd'hui. Emportez-la dans votre cœur, s'il y a place pour Marie!

Vos lettres sont ce que je désire le plus, et la seule chose qui puisse me faire plaisir.

Ainsi donc, s'il reste quelque chose de ces apparitions d'amitié, et même de tendresse, qui, depuis près d'un an, m'ont fait vivre dans un songe si doux, réglez notre correspondance, et n'oubliez plus ce que vous êtes pour moi!

Adieu, mon maître bien-aimé!

P.-S. J'avais depuis longtemps une demande à vous faire; j'ai eu tort d'attendre le dernier moment. Je n'osais, je ne sais pourquoi, car un grand nombre de vos amis possèdent ce que je désire. N'avez-vous pas autour de vous quelque esquisse, quelque lithographie, qui puisse me donner une idée de vos traits et de votre regard? Ordonnez qu'on me l'envoie! Elle me servira d'appui dans ce moment; et, s'il me faut abandonner ma retraite chérie et menacée, que je ne puis garantir, j'y laisserai cette chère image, comme pour la protéger et lui porter bonheur.

__De M. de Chateaubriand__

(écrit par un secrétaire)

Votre lettre m'a fort affligé, et je ne puis y répondre de ma propre main, comme vous le voyez, car je viens d'éprouver une fièvre rhumatismale, qui m'a laissé dans un grand état de faiblesse. Il n'en faut pas moins que je parte, et je me mettrai en route, Dieu aidant, d'aujourd'hui en quinze, c'est-à-dire le 7 septembre, pour Rome.

J'ai encore le temps de recevoir une lettre de vous ici. Je vous répondrai courrier par courrier. J'espère vous écrire la première fois moi-même, et vous dire mieux qu'aujourd'hui.

CHATEAUBRIAND.Paris, 23 août 1828.


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