À M. de Chateaubriand
La Voulte, 30 août 1828.
Je reçois la lettre que vous m'avez fait écrire. Je l'ai lue sans la comprendre d'abord, tant a été grand le trouble que m'a causé l'absence de votre écriture. Aimer c'est vivre, avais-je toujours pensé. Ah! je crois maintenant qu'aimer c'est souffrir! Vous voilà malade au moment de partir! Je craignais pour vous la malaria de Rome et les chaleurs, et vous allez affronter tout cela lorsque vous serez à peine en convalescence!… Hélas! mon pauvre maître, faut-il donc que vous vous exposiez à mourir pour cette fatale politique? Est-il donc impossible que vous fassiez comme les autres? Ne pouvez-vous prendre du repos chez vous, ou aller chercher la santé à quelque source salutaire, dans quelque température douce et pure? Ne pouvez-vous attendre la fin de septembre? Les chaleurs sont encore affreuses ici, jugez de l'Italie! Mais les vœux sont inutiles, les prières sont vaines, la résignation s'épuise, il faut souffrir sans en avoir la force. Hélas! que fais-je sur la terre? Sans consolation, sans appui, inconnue à ce que j'ai de plus cher! C'est de la chambre de ma mère, et à l'aide d'un faible rayon de jour, que je vous écris; d'épais rideaux lui cachent ma présence… mes soins timides sont sans succès, elle s'affaiblit, elle souffre de plus en plus. J'ai la double tâche de préparer son âme à l'avenir, qui l'effraie et me navre, et de la garantir des assauts dangereux qui la troubleraient sans la consoler. Ô mon maître, où êtes-vous?
Le 25 août, le jour même où vous m'avez fait écrire, vous aurez reçu ma lettre du 22. Puissiez-vous y répondre vous-même, ainsi qu'à la précédente!
Reviendrez-vous cet hiver? Prévoyez-vous de pouvoir tenir votre promesse? Me conseillez-vous d'aller à Paris en octobre? Aurai-je de vous une image quelconque? M'oublierez-vous? et cette correspondance mélancolique lassera-t-elle votre cœur? Quoi qu'il en soit, ne me laissez pas sans nouvelles pendant votre voyage! Je ne suis pas moins tendre que le vieux modèle de La Fontaine, et, comme à lui,un songe, un rien, tout me fait peur quand il s'agit de ce que j'aime.
De M. de Chateaubriand
Paris, ce 2 septembre 1828.
J'ai déjà reconnu que mon inconnue était susceptible et un peu capricieuse. Qu'importe! elle n'en est pas moins digne de tout mon attachement. Je lui écris, encore assez malade et au milieu des préparatifs de mon départ, qui aura lieu du 8 au 10 de ce mois. Elle se plaît à me dire qu'elle viendra à Paris quand je n'y serai plus; cela n'est pas bien. Moi, je la chercherai, quoiqu'elle en pense et en dise, aux lieux où elle sera, et je la trouverai, et je la verrai malgré elle. Je n'ai point de portrait que je puisse laisser. Ma gravure fait une affreuse grimace; mais, si Marie veut me voir tel que j'étais il y a vingt ans, elle trouvera l'admirable portrait de Girodet dans mon ermitage; elle pourra demander à le voir dans ma petite maison, après avoir vu laSainte Thérèseà la chapelle de l'infirmerie; et, si elle me veut voir tel que je suis aujourd'hui, le sculpteur David[31] vient de faire de moi un buste très beau et très ressemblant.
[Note 31: David d'Angers]
Je vous écrirai encore avant de quitter Paris. Je vous écrirai de Rome, mais où? M'écrirez-vous aussi à Rome? Il faudra affranchir les lettres; elles mettent dix à douze jours en route, et sont lues trois ou quatre fois, chemin faisant; ne vous effrayez pas et écrivez toujours! J'attends encore une lettre de vous, ici, avant de partir.
Marie est un grand charme dans ma vie; je ne voudrais pas être un tourment pour elle.
À M. Chateaubriand
La Voulte, 6 septembre 1828.
Vous qui n'avez de moi que des sentiments tendres et doux, vous ne pouvez guère savoir l'effet de votre grosse injure. Il est juste que je vous en punisse en vous disant qu'elle a augmenté ma tristesse de votre éloignement. Je ne suis point capricieuse, mais inquiète et troublée; ma situation vis-à-vis de vous le comporte.
Ce n'est point par plaisir, mais par regret, que je vous ai parlé de mon voyage à Paris lorsque vous l'aurez quitté. Je ne puis rester comme je suis; c'est pourquoi il faut que j'y aille. Malgré cela, s'il était certain que vous deviez venir dans mon désert, je vous y attendrais pourtant; tout me fait mal ici, même la solitude, et vous savez que je n'y ai plus d'amis. Vos lettres seules pourraient m'y soutenir si… votre réponse me fixera. Ainsi vous devenez le régulateur de ma vie; mais, si quelque circonstance imprévue venait à m'éloigner précipitamment de ma vallée, vos lettres me seraient soigneusement renvoyées où je serais.
Il est vrai qu'il y a depuis longtemps, dans vos lettres, une chose qui m'attriste toujours. La réflexion me fait vous la pardonner. N'en parlons donc point!
Si le profond isolement où je suis, si les peines qui m'envahissent de toutes parts me rendaient en effet susceptible, mon ami m'excuserait. Peut-être même ne m'offrirait-il que de la reconnaissance pour ces pauvres défauts que de si loin il juge avec rigueur, s'il les voyait de plus près.
Vous me dites (et c'est un perfectionnement d'absence sur lequel je n'avais pas compté) que mes lettres seront lues trois ou quatre fois chemin faisant, et vous ajoutez: «Ne vous effrayez pas et écrivez toujours»!… En lisant cette phrase, j'ai crié; en la relisant, je n'ai pu m'empêcher d'en rire, et, en l'écrivant, j'en ris encore; c'est un véritable bout d'oreille. Dans vos idées d'ambassadeur, cela ne vous paraît rien du tout, et vous en parlez tout résolument. J'écrirai donc, je le veux bien, mais que vous dirai-je? en vérité, je n'en sais rien. Vous auriez dû m'envoyer quelque chiffre pour me soustraire à ces indiscrétions: mais, ne l'ayant pas fait, il me semble que, de mon côté du moins, ce serait le cas de recourir à une correspondance rétrograde et qu'en mettant une date à une feuille de papier, et en vous priant de relire la lettre que je vous ai écrite le même jour un an plus tôt, nous y perdrions moins l'un et l'autre. Mais avez-vous conservé la seule chose que vous ayez de Marie?
Il me vient beaucoup d'idées sur ces lettres lues en chemin. Soyez assez bon pour numéroter les vôtres, ainsi que je le ferai moi-même! Permettez-moi de vous désigner quelquefois sous la qualification de l'étoile, que je vous ai donnée si souvent! Laissez-moi me nommer la violette!
Je ne veux pas finir ma lettre sans vous remercier de m'avoir écrit vous-même. Cette marque d'amitié m'a allégée d'un grand poids; mais, dussiez-vous m'accuser de mille défauts, il faut que je vous reproche de ne m'avoir rien dit de vos santés.
La lettre la plus véritablement bonne et aimable que vous m'ayez écrite, c'est la première.
Je voudrais à présent être assez aimée de vous pour avoir le droit de vous dire: soignez-vous, ménagez-vous, pour l'amour de moi!
Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon cher maître: aucune des personnes qui vous voient partir à regret ne vous regrette plus que moi, et ne souhaite plus tendrement votre bonheur.
Ma mère est rétablie. Je sors d'une fournaise.
De M. de Chateaubriand
Paris, 3 septembre 1828.
Je venais de mettre à la poste la lettre que je vous ai écrite hier, lorsque la vôtre est arrivée. Hélas! vous passez la vie comme moi auprès de ceux qui souffrent! J'espère que Dieu vous rendra votre mère.
Que voulez-vous que je vous dise sur votre voyage à Paris? Je ne serai plus dans mon ermitage: faites ce qui conviendra le mieux à vos affaires! Oui, très certainement, je reviendrai bientôt de Rome, et je vous verrai.
Je quitte Paris du 8 au 10. Calculez si une lettre de vous peut encore m'arriver ici!
Tout à Marie.
De M. de Chateaubriand
Paris, ce samedi 13 septembre 1828.
Je pars demain! Je pars d'autant plus tourmenté que la dernière lettre de Marie, du 6 septembre, et numérotée 24, est une véritable énigme pour moi. Je ne me souviens jamais de ce que j'ai écrit et ne saurais jamais dire ce que contiennent mes lettres; je suis sûr seulement qu'elles doivent renfermer pour Marie l'expression d'un tendre et sincère sentiment. Si, par hasard, je l'ai blessée dans quelques-unes de ses idées, je lui en demande un million de pardons; mais, si j'ai des torts, je sens que je ne les réparerai bien que quand je l'aurai vue.
Pour couper court à tous les inconvénients des postes, écrivez-moi sous enveloppe à cette adresse: À M. Henri Hildebrand, rue d'Enfer, n° 84, à Paris: en dedans, mettez mon nom! On me fera passer vos lettres par les courriers des Affaires Étrangères. Je vous répondrai par la même voie.
Je ne puis, dussé-je encore vous offenser, m'empêcher de vous dire que je m'afflige de ce que vous viendrez à Paris quand je n'y serai plus. Est-ce quelque chose qui puisse vous déplaire?
J'accepte vos vœux de bonheur, puisqu'ils me ramènent auprès de vous. Je ne serai à Rome que du 10 au 15 du mois prochain. J'ignore si je reviendrai pour la session, mais, avant six mois, j'espère avoir vu Marie.
À M. de Chateaubriand
H…, 23 septembre 1828.
Mon cher maître, j'espère que cette lettre ira vous trouver dans votre route. L'époque de votre fête et de votre jour de naissance s'approche. J'ai vu dans l'Itinéraireque c'est le 4 d'octobre, jour de Saint François. Je ne veux pas perdre l'occasion de faire comme ceux que vous aimez. Comme eux, je vous souhaite une bonne fête, et c'est avec un cœur plein des meilleurs sentiments pour vous. Puissiez-vous ne conserver dans votre éloignement que des souvenirs doux et tendres! Puissiez-vous trouver, sur les bords étrangers qui vont vous retenir, la santé, la paix, et la joie! Je vous envoie une violette des rives ignorées où vous êtes aimé. Lorsqu'elle vous parviendra, ses couleurs se seront effacées, ses parfums se seront perdus, mais le cœur de votre amie n'aura pas changé.
L'entier rétablissement de maman m'a permis de revoir ma solitude. Après deux mois et demi d'absence, j'y suis rentrée dépouillée d'espérances chéries, le cœur meurtri de peines présentes et surchargé de regrets; vous avez dit quelque part que Dieu n'approuve pas les préférences exclusives, et je le reconnais, au profond abattement de mon âme. Si vous voulez me soutenir, envoyez-moi de Rome une prière faite par vous et écrite de votre main, que je puisse attacher dans un livre d'heures[32]!
[Note 32: Mme de V. avait évidemment entendu parler de la prière écrite par Chateaubriand pour Mme Récamier, après la mort de Mathieu de Montmorency.]
J'ai reçu votre lettre de Paris 13 septembre, veille de votre départ: j'y répondrai quand vous serez à Rome.
Adieu, monsieur le vicomte; adieu, mon maître trop admiré et trop chéri!Ne m'oubliez pas!
Violette odorante de la lisière du bois des pins, sur les bords de l'Érieu.
H…, 23 septembre 1828.
De M. de Chateaubriand
Milan, 29 septembre 1828.
Je veux vous prouver que la distance ne fait rien à mes sentiments. Je mets ce petit mot à la poste pour vous, en traversant l'Italie. Hélas! je revois cette belle Italie sans plaisir. Mon rôle de voyageur a fini avec ma jeunesse. Adieu, je vous écrirai de Rome.
À M. de Chateaubriand
H…, 9 octobre 1828.
Le 14 septembre, jour malheureux, je quittai furtivement mes hôtes. J'étais triste, j'avais besoin d'être seule. Mes pensées m'entraînèrent, presque à mon insu, dans un endroit nommé Pontpéri, parce que, sur la cime de rochers élevés, on voit encore les débris d'un pont romain qui devait être d'une seule arche jetée sur l'Erieu, d'une montagne à l'autre; mais ces montagnes ne sont aujourd'hui que des masses escarpées, sans culture, sans végétation, tourmentées par une multitude de torrents, et profondément ravinées par l'eau des pluies. La sombre horreur de ce lieu sauvage n'a peut-être point d'égale dans les Alpes et les Apennins. La rivière y est renfermée dans une espèce de bassin circulaire, formé par des masses de granit qui s'élèvent perpendiculairement du fond de l'eau à une grande hauteur, en affectant des formes bizarres de niches, d'antres, de chapelles, et d'aiguilles, qui jettent de grandes ombres sur l'eau profonde et tranquille. À peu de distance au-dessous, cette même eau bondit avec fracas et se fraie à grand bruit un passage entre les rochers entassés. Ce n'étaient point ces grands effets d'une nature sauvage et désolée qui captivaient mon attention. Un tableau qui parlait à mon cœur attristé l'attirait davantage. Une bergeronnette lavandière s'est fixée dans ce lieu. Je l'y ai toujours vue. J'avais déjà remarqué sa prédilection, cette fois elle m'inspirait plus d'intérêt. Elle revient toujours avec amour se reposer sur le même rocher de granit bleu tout brillant de mica. Mais le beau rocher ne sent pas les pieds du petit oiseau, dont le chant faible se perd aussi dans le bruit retentissant des vagues. Je songeais tristement, en le regardant, à ce que pouvait devenir une âme tendre et méditative autour d'un homme politique… ces pensées m'absorbaient, je marchais sans précaution sur une corniche de roches dont le sommet aplati pend en voûte sur le bassin. Tout à coup, le pied me manqua, je glissai, et je tombais dans la combe, lorsque, saisissant machinalement une touffe de petite meringia mousseuse, le mouvement que je fis pour m'y attacher me rendit l'équilibre que mon inattention m'avait fait perdre. Je pus me relever et, retrouvant une agilité montagnarde, m'éloigner du danger. Ô mon ami, si j'avais péri dans ces ondes ignorées, vous ne l'auriez point appris. D'abord vous m'auriez crue légère: plus tard, vous m'auriez oubliée; et pourtant ma mort eût été comme ma vie… En revenant à moi, je retrouvai dans ma main la méringia secourable. Je voulais vous l'envoyer pour votre fête; mais, en remarquant la mollesse et la ténuité de la tige et des feuilles filiformes, la délicatesse presque aérienne de ses petites étoiles blanches, je pensai que le cœur de mon ami se troublerait en voyant quel avait été, le jour de son départ, le dernier appui de Marie. Je ne veux plus permettre à mon cœur de se répandre devant vous. Je veux garder pour moi seule les tristesses de l'éloignement, et ne vous envoyer que des impressions douces et tendres comme ce que je sens pour vous. Je ne vous ai donc adressé, le 22 septembre, sous le couvert de M. Henri Hildebrand, qu'une violette du bois de pins, avec les vœux de mon cœur. Auront-ils été, suivant mon désir, vous trouver pour le 4 octobre, jour de votre naissance et de votre fête?
Votre lettre de Milan m'est parvenue au sixième jour de sa date. Je ne l'attendais pas du tout. Sans croire notre relation tout à fait rompue, il me semblait pourtant que vous étiez comme perdu pour moi. Un mot, une pensée de vous, rattachent ce lien faible et chéri. Votre petite lettre ne m'a pas été moins secourable que la touffe d'herbes qui m'a sauvée le 14 septembre. Les amis que vous regrettez en France seront heureux d'apprendre que vous revoyez l'Italie sans plaisir. Je suis comme eux. Je voudrais que vous ne songeassiez qu'à revenir.
J'ai renoncé à sortir d'ici, et j'y veux demeurer pour vous attendre jusqu'à votre retour.
Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon maître aimé! N'oubliez pas Marie! Personne au monde ne vous honore plus tendrement, même parmi ceux qui sont comblés des douceurs de votre amitié.
À M. de Chateaubriand
H…, 23 octobre 1828.
Le journal du 20 dit, mon cher maître, que le 1er octobre vous avez passé à Bologne. Voilà un bien long intervalle; cependant, c'est quelque chose de savoir qu'il y a vingt jours vous étiez arrivé jusque-là sans accident.
Dans l'ignorance où je suis de tout ce qui vous touche, je veux vous écrire de provision, et me donner la consolation de parler à vous, mon cher maître; j'aimerais bien à vous parler de vous; mais je ne sais rien. Il me semble qu'en vous écrivant j'attirerai cette lettre de Rome que j'attends avec un si vif désir; il me tarde d'y voir que vous et les vôtres êtes en bonne santé, que vous êtes satisfait, et que la pensée de votre amie ne s'est pas dissipée dans ce long chemin et parmi tant de personnes et de choses diverses, quand rien ne vous rappelle le cœur solitaire qui vous attend.
Je vous ai écrit sous le couvert de M. Henri Hildebrand, le 22 septembre et aussi le 9 octobre, en réponse à votre lettre de Milan.
Mais je dois encore une réponse à votre dernière lettre de Paris, et je veux la faire dans ce moment, où la privation de vos nouvelles me laisse de l'espace.
Dans cette lettre de Paris, vous m'accusiez un peu légèrement d'être capricieuse. Comme je suis loin de vous, je vous assure que vous vous êtes trompé. Si vous étiez à mes côtés, je vous tendrais la main et vous verriez dans mon sourire joyeux ma justification et votre pardon. Éloignez donc cette idée de votre esprit, non seulement pour le présent, mais encore pour l'avenir! Quand nous nous verrons, ne m'accusez pas de caprice, si mes discours et mes manières ne ressemblent point à mes lettres!
À présent que je ne vous connais pas, mon sentiment pour vous est sans entraves; c'est une affection élective que je regarde comme une sorte d'alliance généreuse entre nous, et, de ma part, comme une consécration au génie, au malheur, à la gloire. Rien n'est si noble, rien n'est si beau! Je m'en fais une vertu; et lorsque j'ai tâché de vous convaincre que je suis votre sœur par le cœur, je suis satisfaite et crois avoir tout fait pour vous et pour moi-même, car je n'ai pas oublié que je dois remplacer dans votre cœur les «vieux amis qui ont fui avec la fortune».
Les convenances sociales modifieront un jour l'expression de ces sentiments; mais ils demeureront inaltérables au fond de mon cœur jusqu'à ce qu'il ait cessé de battre.
Vous me dites encore, dans cette lettre de Paris: «Si j'ai des torts, je sens que je ne les réparerai bien que lorsque je vous aurai vue…» Cela ne veut-il pas dire: «Je vous aimerai si vous me plaisez…» Mais pourquoi donc, mon cher maître, ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je vous aime par vos livres? Serait-ce que vos livres sont beaux et que mes lettres ne sont pas belles? Ah! il est vrai; mais aussi vos livres sont pour tout le monde, et mes lettres ne sont que pour vous!… Vous avez sûrement remarqué, au musée, un tableau de Champaigne[33] qui, sans le secours des grâces de l'extérieur, offre, sous des traits vulgaires et presque ignobles, une beauté morale qui touche à l'âme et qu'on n'oublie plus? Il représente deux religieuses: l'une est malade, sa compagne la sert. Celle qui prie pour sa sœur n'observe pas que l'objet de sa sollicitude est privé de la beauté, et pourtant rien ne manque à la tendresse de ses soins, à la ferveur de sa prière; et la pauvre souffrante, dans sa paisible résignation, dans sa douce reconnaissance, ne songe point à examiner si sa bienfaitrice est belle. Que ce tableau devienne le modèle de votre amitié! Supposez-moi semblable à l'une de ces religieuses, et aimez-moi franchement pour l'attachement que j'ai pour vous, et non pour mon extérieur, quel qu'il soit! Tel est le partage auquel mon cœur aspire, je le mérite et je l'obtiendrai. Avant que vous soyez rentré en France, vous m'aurez honorée du nom de sœur, ou, je le promets à Dieu devant vous, ma vie, qui s'est passée à désirer votre affection et à fuir votre présence, achèvera de s'écouler sans que nos regards se soient rencontrés.
[Note 33: Ce tableau de Philippe de Champaigne, que l'on peut voiraujourd'hui encore au Musée du Louvre, représente deux religieuses dePort-Royal, la mère Agnès Catherine Arnauld et la sœur Catherine deSainte-Suzanne, fille du peintre bruxellois.]
Mon ami, je vous conjure de graver ceci dans votre mémoire!
Vous le savez, la vie n'est pour moi qu'un désert plein de dangers. Je le traverse seule. Ma main n'est point pressée dans une main amie qui me conduise doucement et me soutienne avec bonté. Je ne vois point le but de ma course: j'espère pourtant! et continue sans m'arrêter; c'est que je ne suis pas tout à fait abandonnée. J'aperçois des jalons qui me guident dans ces solitudes glacées: ce sont vos lettres… je prends courage et j'avance: bientôt deux mois seront passés.
Tant de temps écoulé dans une si vive anxiété de votre destinée; la rapide succession de craintes et d'espérances qui me venaient de vous, et les chagrins qui me troublent ici, joints à votre départ, m'avaient enfin découragée. Vous apprendrez avec plaisir que je suis revenue de cet abattement. Je ne sais quelle paix, quelle espérance est rentrée dans mon âme. Je sens de nouveau ces vifs mouvements de joie qui me faisaient tressaillir au commencement de notre amitié. Je suis enfin seule dans ma vallée chérie. J'y pourrais avoir des visites, mais je les fuis. C'est seule que je veux être, avec une pensée délicieuse et chère, avecvous, mon maître, qui êtes à Rome et que je n'ai jamais vu. Je prévois avec bonheur une solitude absolue de quatre ou cinq mois passée avec les manuscrits et les souvenirs de mon père, avec vos livres, vos lettres, et l'idée de votre retour. Je sens que tout ce bien-être me vient d'avoir repoussé ce voyage de Paris, si cruel pour moi, surtout quand vous veniez d'en partir. Vous voyez que je ne suis pasfâchéeque vous en ayez étéaffligé!
Il y a dans mon âme trois prédilections invincibles, qui font les seuls plaisirs de ma vie: une mémoire sacrée, un ami inconnu, une vallée solitaire. Je ne me fais pas scrupule d'entretenir mon cher maître de ma résurrection morale, parce qu'il sera bien aise de me voir sortie de la tristesse dans laquelle j'étais tombée; d'ailleurs, je ne puis l'entretenir de ce qui le touche; je ne sais rien.
Je voudrais vous parler de Rome, mais je n'en suis pas encore là. Je crains, si j'y pense, de redevenir triste: je n'ose regarder encore que le retour. Vous me disiez, une fois, «ce riant exil»; mais je ne m'en fais pas cette idée: il me semble au contraire que ce séjour doit être bien mélancolique. C'est le tombeau de la puissance humaine. On y est toujours en face du néant des grandeurs et de la brièveté de la vie… j'aimerais mieux Florence et Naples, où c'est la nature qu'on voit dans sa force et sa beauté. Je suis bien fâchée de n'avoir pas lu votre voyage en Italie, je saurais ce qu'elle est. Je ne me souviens plus deCorinne, mais, par ce que j'ai lu ailleurs, il me semble que j'aimerais le caractère des Romains, s'ils sont en effet passionnés dans leurs affections, vrais dans leurs plaisirs, et orgueilleux sans vanité. C'est le contraire des Parisiens, qui, dit-on, se plaisent mieux à juger qu'àsentir, et qui aiment mieuxparaîtrequ'être.
28 octobre.—Avec la sérénité, j'ai retrouvé les impressions agréables que l'aspect de la nature avait cessé de m'inspirer; je sens de nouveau le beau temps. Le soleil est encore chaud, l'air est doux et léger, les eaux étincellent à travers la riche verdure des mûriers et des châtaigniers, que l'automne commence à nuancer d'or et de feu. Une atmosphère douce et brillante rend beaux ou gracieux tous les objets que l'œil peut voir, car nous n'avons pas ici les tons durs et crus des Alpes et des Pyrénées. Des vapeurs lumineuses, et colorées d'une manière ravissante, couvrent nos montagnes bleues et les rendent comme transparentes et poudrées d'or ou veloutées de rose; et ces belles nuances changent à chaque instant: il serait peut-être difficile de trouver, dans une autre chaîne de montagnes, des aspects d'un caractère plus imposant que ceux de quelques vallées du Vivarais. Ces beaux lieux où la nature ne se montre plus que sous des traits d'une grandeur paisible ont été, dans des temps bien loin de nous, bouleversés par d'effroyables catastrophes. Les magnifiques colonnades en basalte de Jaugeac et de Montpesat, la chaussée des géants de Thueyle, le pont d'Arc, la gueule d'Enfer, le mont Mézenc, la Solfatare et cent cinquante volcans réunis dans une même chaîne et se touchant par leurs bases comme les vagues de la mer, sont d'une magnificence à laquelle, suivant mon père, le nouveau monde, dans ses pompes terribles, n'offre peut-être rien d'égal, et qui n'a besoin, pour exciter à l'avenir l'intérêt et l'admiration, que d'avoir un moment charmé les yeux de mon ami… Mon âme ambitionne cet honneur pour mon pays. Oh! venez donc, mon noble maître, illustrer cette portion de notre patrie! Vous y recueillerez quelques rayons d'une gloire nouvelle, et vous y trouverez aussi ce bien que l'Écriture appelleun trésor.
Du 30, au soir.—Je reçois votre lettre de Rome en date du 11. Elle est restée dix-neuf jours. Vous êtes arrivé; vous êtes fidèle à la pensée de Marie; vous ne pouvez l'oublier; vous reviendrez bientôt; je devrais être contente; et savez-vous ce que cette lettre, cette écriture, ce même timbre, et tout cela m'a fait? J'ai pleuré des larmes amères, mais si longtemps que j'en suis épuisée. Il est donc vrai que vous êtes ambassadeur à Rome! mon pauvre ami, je crois que Dieu me punit de vous trop aimer. Puisse-t-il vous bénir et vous rendre heureux! Adieu.
Quand vous le pourrez, envoyez-moi la prière dont j'ai besoin et que je vous a demandée dans ma lettre du 22 septembre! N'y manquez pas, si vous m'aimez!
De M. de Chateaubriand
Rome, ce 11 octobre 1828.
Me voilà à Rome, qui ne m'a rien fait. À mon âge, il ne faut plus voyager: on n'y voit plus. J'espère me retrouver bientôt dans notre commune patrie. Je vous écrirai plus au long quand j'aurais rempli les premiers devoirs de ma position. Ce mot est seulement pour vous prouver ma fidélité, et mon impossibilité d'oublier Marie. Cette lettre, que j'envoie aux Affaires Étrangères, sera mise à la poste à Paris. J'espère avoir bientôt une lettre de vous.
Je vous ai écrit de Milan.
__De M. de Chateaubriand__
Rome, 21 octobre 1828.
Votre première lettre de France est venue me trouver à travers les montagnes au milieu des ruines de Rome: elle m'a fait un grand bien, et je vous en remercie; elle n'avait pas même perdu la petite violette attachée à l'une des feuilles; j'ai salué cette fleur de mon pays, cueillie par une main amie. Que vous dirai-je? Rome m'ennuie: tout m'ennuie[34]! J'ai passé l'âge des joies, il faut que je me retire. Que fais-je dans ce monde? Je le connais trop et j'y ai été trop longtemps. Je me réserve pourtant encore un dernier plaisir, c'est celui d'aller vous trouver dans votre solitude. Quand j'aurai vu cette Marie inconnue, tout sera accompli. Pensez à moi et écrivez-moi!
[Note 34: Dans cette lettre et dans les suivantes, Chateaubriand exagère un peu la tristesse et la solitude de son séjour à Rome. Nous savons notamment, par les Souvenirs de M. d'Haussonville, que trois belles jeunes femmes, Mme D., la Del Drago, et une dame qui, sous le pseudonyme de Mme de Saman, devait plus tard publier un petit roman autobiographique intituléLes Enchantements de Prudence, ont, toutes trois, fait de leur mieux pour distraire son ennui.]
À M. de Chateaubriand
H…, 8 novembre 1828.
Mon cher maître, il y a aujourd'hui un an que vous écrivîtes cette lettre qui perça mon cœur d'un trait aigu, en m'apprenant que vous étiez menacé dans ce que vous aimiez. Je vous écrivis moi-même, et, du moment où j'eus reçu votre réponse, je fus invinciblement entraînée dans votre sphère.
Mes dernières lettres n'étaient remplies que de mes chagrins, de mes regrets, de mon abattement, parce que mon cœur se répand quand je vous écris; et pourtant je n'ai pas tout dit, car je n'ai jamais tout pensé. Dans la convalescence de ma mère, je lui ai lu plus de soixante numéros de la Gazette. Vous ne me plaindrez peut-être pas d'avoir subi si longtemps, dans le milieu du cœur, ce petit supplice renouvelé de Saint-Sébastien! Je n'ai ni l'âme d'un ange, ni celle d'un héros, votre inconnue n'est qu'une simple femme; elle n'a pu recevoir sans blessure tant de traits acérés; elle n'est point demeurée invulnérable à tous ces poisons. Cette troisième persécution m'a été plus douloureuse que les autres, à présent que vous êtes mon ami. Je n'osais vous en parler, mais j'en souffrais. Je voyais l'unique et éclatante réparation de tant d'injures dans cette ambassade de Rome. Cette considération a été ma véritable consolation, et je vous aurais prié à genoux de partir, si votre départ eût été à ma décision.
Aujourd'hui, je lis dans le journal du 1er novembre: «Depuis son arrivée dans cette ville, M. le vicomte de Chateaubriand est l'objet de toutes les prévenances du Souverain Pontife et de tout ce que Rome a de plus distingué; quoique Son Excellence ne reçoive point encore, l'hôtel de l'ambassade est continuellement visité par les cardinaux, les princes romains, et les familles patriciennes. C'est une chose remarquable que, dans cette capitale du monde catholique, on ne connaisse en aucune manière cet esprit étroit et tracassier des coteries religieuses de Paris. On n'a point nié ici à l'auteur duGénie du Christianismesa noble piété; au serviteur fidèle de la couronne, à l'écrivain courageux de la Restauration, le titre de royaliste. M. de Chateaubriand a été vengé des outrages d'un parti par le Saint-Père lui-même»… Et je me dis: «C'en est fait, le roi de France et le Chef de l'Église l'ont en effet vengé, et se sont eux-mêmes garantis du blâme de la postérité!» En même temps, je reçois votre lettre du 20 octobre. Elle est si sombre que mon cœur se trouble à vos tristes paroles… ô mon maître! Ont-ils blessé votre âme? et ce juste triomphe n'est-il pour vous qu'une tâche que vous vous êtes imposée et que vous avez accomplie?
Je ne m'explique pas bien vos expressions. Vous dites: «Il faut que je me retire»… Ah! plût au Ciel que cela pût être; mais je ne le comprends pas et n'ose le croire.
La même destinée qui, de si loin, m'a dévouée à vous vous entraîne aussi vers moi. Je le reconnais à ce que vos pensées les plus intimes se décèlent toujours dans les lettres que vous m'écrivez. Vous aimez les miennes, elles vous sont bonnes. Vous voulez me voir. Vous nommez notre rencontre sur la terre «votre dernier plaisir»… Voilà ce qui me soutient et m'encourage contre ces mêmes lettres!… Elles ont une sorte de style anonyme, comme si elles ne s'adressaient à personne. Vous n'y parlez plus de vos sentiments pour moi. Vous ne répondez pas aux miens. Tous détails sur ce qui vous concerne en sont sévèrement bannis. Hélas! pour qui donc les réservez-vous? Vous connaissez l'amitié: vous ne pouvez ignorer que vous contristez la mienne en paraissant la méconnaître, et me laissant si parfaitement étrangère à vous après avoir commencé notre correspondance avec tant de douceur et des formes si différentes. Ô mon cher maître! que vous m'affligez en cela! Vous ne savez pas combien il me faut de confiance en votre bonté d'âme pour surmonter ma timidité naturelle, augmentée par le changement de votre style! Depuis bien des mois, il semble que vous m'interdisiez tout autre sujet que moi-même et que vous ne veuillez m'envoyer que quelquesjalons, uniquement pour m'empêcher de perdre vos traces… Que deviendrait notre amitié, si je ne m'encourageais pas moi-même à écarter jusqu'au moindre mouvement de cet orgueil qu'on inspire à toutes les femmes? Mais c'est ce que je fais avec une profonde tendresse. J'aime à vous prodiguer à présent les hommages d'une âme élevée, et je donnerais ma vie sans regret pour effacer les peines de la vôtre, et pour vous assurer un bonheur digne de vous.
Voilà ce que je vous écris sans pouvoir m'en empêcher; et voilà aussi que je vous ai un peu grondé sans en avoir eu le projet; mais je ne puis rien vous cacher.
Vous dites aussi: «Je viendrai bientôt». Pour moi,bientôt, c'est cet hiver; aussi, quand je marche sur les gazons encore trop verts, je me réjouis en traînant sous mes pas les feuilles sèches qui commencent à les cacher; elles vous promettent à moi. Mais comment viendrez-vous? Les monts sont remplis de dangers durant l'hiver. Les côtes de la Méditerranée sont infestées de corsaires tripolitains. Si vous ne voulez pas fâcher Marie, vous répondrez un petit mot là-dessus.
Adieu, mon cher maître, mon étoile toujours belle, toujours chérie, laissez-moi vous assurer de mon respect; vous ne savez pas combien ce mot est tendre, quand je vous l'adresse.
Je vous ai écrit le 9 et le 30 octobre.
Du 9 novembre.—J'ai lu et relu votre seconde lettre de Rome; elle pénètre toute mon âme de votre tristesse, je la sens sans la comprendre. Je crois que je dépends de vous.
J'ai aussi relu ma lettre: il faut que j'y ajoute quelques mots parce que j'ai beaucoup tourné autour de mon chagrin sans avoir osé vous l'expliquer. Aujourd'hui, j'ai plus de courage et je vais en profiter de peur que, faute de temps pour m'écouter, vous ne m'entendiez pas bien.
Toutes vos lettres sont très courtes; j'en suis attristéemalgré moi; mais je n'oublie pas que vous les avez écrites au milieu du tourbillon politique qui vous entraîneet de vos plus tendres regrets.
Mais il y a une autre chose qui me fait mal, à tort ou à raison: depuis bien longtemps le nom d'amie ne se trouve pas dans vos lettres. Rendez-le-moi, j'en ai besoin!
Du 10. À la réflexion, je suis inquiète de vous avoir parlé si franchement. Me trouverez-vous susceptible? Que je serais fâchée si vous preniez de moi une idée peu aimable! Pourtant, il faut que vous me voyiez telle que je suis, et mon affection aussi. Si j'ai besoin d'excuse auprès de vous, songez combien les pensées se creusent dans le silence d'une solitude absolue! Il y a des moments où je suis alarmée de l'abandon avec lequel je laisse aller une relation isolée de tout, qui ne se soutient que par sa propre force, et qui m'est si chère; mais, outre que mon esprit est peu susceptible de combinaisons et de calculs, c'est précisément votre supériorité qui me rassure. Le jour où vous voudrez me regarder dans mes lettres, vous me verrez comme à travers un cristal. Ce qui est bon est bon. Ce qui est vrai est vrai. Je me confie.
De M. de Chateaubriand
Rome, ce 15 novembre 1828.
Eh! bien, j'aime que vous restiez dans votre solitude! Vous dirai-je pourquoi? Je n'en sais rien, car, enfin, je ne profite pas de cette solitude. Est-ce que je serais jaloux d'une personne que je n'ai jamais vue? Pourquoi pas? Vos lettres me plaisent, du désert; elles me plairaient moins, venant de Paris. Seulement ne tombez point dans un abîme! Vos belles descriptions me font frémir.
Je ne m'accoutume point aux ruines de Rome; j'ai assez vu de débris. Il est plus que temps que je rentre dans ma solitude, pour ne plus en sortir. Au fond de tous les tableaux que je vois à présent, j'aperçois toujours ma tombe; elle ne m'effraie pas du tout, j'aime même à la contempler; mais, en même temps, elle m'ôte le goût de tout, l'intérêt de toute chose; en face de la mort, les plus grandes affaires paraissent misérables. Les attachements resteraient encore, mais personne ne s'attache à ce qui s'en va et vieillit, et c'est quand on a le plus besoin d'être entouré qu'on se trouve plus seul et plus délaissé.
Je ne sais quel sera le terme de mon brillant exil; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il ne sera pas éloigné, puisqu'il dépend toujours de moi d'en finir. J'attendrai sans doute un temps raisonnable; je n'y mettrai point de précipitation; mais, à mon âge, il faut compter par jours et non par années.
Écrivez-moi! Vos lettres me font un plaisir extrême, ne me le retranchez pas! C'est charité que de venir à mon secours.
De M. de Chateaubriand
Rome, ce 20 novembre 1828.
Votre petit journal du 23 au 28 octobre m'est parvenu. Je vous remercie de me rendre ainsi compte de vos pensées: vous me faites desaveux; est-ce que vous espérez bien ne jamais me voir, ou que mes vieux ans vous mettent en paix? N'importe; ces aveux sont doux, et je les prends pour ce que vous me les donnez. Je ne sais pourquoi ma lettre, arrivée de Rome, vous a rendue tout à coup si triste: qu'est-ce donc que vous avez pour un inconnu, pour un étranger que vos regards n'ont jamais rencontré? Une passion? je l'accepte. Votre imagination amusa votre solitude: elle me plairait même, dans ces jeux où vous vous moqueriez de la vanité d'un homme assez fou pour tomber en imagination à vos pieds, tout chargé du poids d'une longue vie. Il faudra bien enfin que j'arrive jusqu'à vous; si vous avez des illusions, elles s'évanouiront; vous m'aimerez peut-être encore, mais je ne vous tourmenterai plus, si toutefois je vous tourmente.
Je vous ai écrit par l'avant-dernier courrier, le 15 de ce mois.Écrivez-moi longuement, et j'aimerai Marie.
La prière que vous demandez, je l'offre, mais je ne puis la parler, ni l'écrire.
À M. de Chateaubriand
H…, 10 décembre 1828.
Je le vois à regret, les solitaires ne peuvent être entendus; leurs sentiments, agrandis et fortifiés par la retraite, sont taxés d'illusions et de chimères, lorsqu'ils les laissent égarer jusqu'aux gens du monde, et leurs expressions, parce qu'elles peignent naïvement des sentiments généreux et peu communs, sont prises pour les jeux frivoles d'imaginations capricieuses et mal réglées. Vous-même, mon cher maître, de la sphère bruyante où vous vivez, vous n'entendez plus leur langage. Pourquoi le mien n'a-t-il pas aujourd'hui la puissance du vôtre! et que je souhaiterais en ce moment le pouvoir de vous persuader!
Jamais nous ne fûmes autant menacés qu'aujourd'hui d'une séparation éternelle. Vous seul pouvez nous en garantir.
Votre lettre du 20 novembre me trouble et me troublera; elle est venue m'apporter mille peines. Vous pouvez m'en délivrer, mais y consentirez-vous? Je crains, hélas! que Marie ne soit pour vous un sujet de curiosité plutôt que d'intérêt. Vous n'êtes pas soigneux de son repos…
Je ne puis avec convenance répondre à votre lettre du 20 novembre. Pendant quelques jours, j'ai cru que je ne devais plus vous écrire, mais je n'ai pu m'y résoudre. Dans vos précédentes lettres, vous me demandez la continuation des miennes, en m'assurant qu'elles vous sont bonnes… et, moi, j'ai une dernière demande à vous faire.
Le temps se passe, il me presse; celui de votre retour s'approche; peut-être m'en reste-t-il à peine assez pour recevoir votre réponse. Je l'attendrai, cette réponse, avec autant d'anxiété que d'impatience. L'oublierez-vous?
J'avais besoin d'une prière faite par vous et écrite de votre main, et vous me la refusez!
Je vous ai demandé le nom de sœur, point de réponse. Eh! bien, si vous me croyez au-dessous de ce beau présent, je ne m'en offenserai pas, je me résignerai sincèrement!
Mais, par compensation, s'il est vrai que le partage des devoirs soit la première obligation de l'amitié, vous me promettrez votre appui dans l'accomplissement des miens. Je me reposerai tout à fait sur cette promesse et je vous attendrai en toute joie et sécurité.
Mais, si vous ne m'entendez pas, si vous continuez à ne pas me répondre, si vous éludez ou repoussez encore cette prière, vous ne verrez jamais votre Marie, vous n'entendrez plus parler d'elle. Vous pourrez croire que sa tendresse ne fut qu'un songe. Je fuirai ma vallée, dont la solitude profonde et sauvage ne put m'abriter contre votre pensée. Aux approches de votre retour en France, je quitterai ma demeure. J'y laisserai mon espérance flétrie. La douleur seule me suivra. Je continuerai à vous écrire tant que je vivrai; mais mes lettres demeureront avec moi. Elles ne vous parviendront que lorsque le courage ne me sera plus nécessaire, et que le repos sera devenu mon partage.
À M. de Chateaubriand
H., le 16 décembre 1828.
Mon cher maître, il serait mal à moi de douter de votre réponse à ma lettre du 8 de ce mois. Puisque vous me voulez pour amie, vous ne me refuserez pas la demande qu'elle contient. Je me tiens pour assurée de la recevoir, et je continue à vous écrire avec la confiance qui vous est due.
Je voulus, l'année dernière, arranger mes pensées et mes expressions en vous écrivant ma seconde lettre, cela ne me réussit pas, j'y renonçai pour toujours. Depuis, je vous ai écrit du premier mouvement, à cœur ouvert et plume courante; mais, quand mes lettres sont faites, je les copie telles qu'elles sont, et les joins aux vôtres. Tout ce que j'ai écrit à vous et de vous m'est ainsi resté. Quelque chose m'a toujours poussée à retenir autour de moi cette vie intérieure et secrète.
Lorsque je reçus cette troisième lettre de Rome, qui m'a troublé l'âme, je vous écrivais de provision et à loisir, goûtant la paix que mon séjour ici et l'espoir de votre retour m'avaient rendue, et le plaisir de m'entretenir avec vous. J'ai sous les yeux le commencement de cette lettre, que l'arrivée de la vôtre a interrompue. La voici:
«Dans ma longue lettre du 23 au 30 octobre, je vous ai très bien expliqué l'amitié que j'ai pour vous et celle que je demande de vous. Je suis très contente de ma lettre. Toutes les fois que je me la rappelle, j'ai le cœur soulagé. Je crois que vous avez compris mes sentiments et que vous les reconnaîtrez en m'en accordant de semblables. Je vous ai présenté ces pauvres religieuses de Champaigne comme le modèle de l'attachement qui doit nous lier. En vous priant de ne penser à moi qu'en me prêtant les traits de l'une d'elles, je me suis garantie des surprises de votre imagination. En vous demandant le titre de sœur, j'ai préparé ma justification du passé. Ce nom sera cause que je paraîtrai devant vous sans confusion de vous avoir tant aimé. Une sœur ne peut rougir de son dévouement à un frère tel que vous. Ce nom si cher contentera l'ambition de mon cœur; il sera tout à la fois ma récompense et ma justification…»
D'après ce qui précède, jugez de la confusion des pensées que votre lettre a élevées dans mon esprit! J'ai couru à mes anciennes lettres et j'ai trouvé dans celles à mon père (écrites il y a tant d'années), à une amie qui n'est plus, à M. Hyde de Neuville, les mêmes sentiments qui remplissent aujourd'hui celles que je vous écris à vous-même. Ils sont exprimés de la même manière et souvent dans les mêmes termes. Cette lecture m'a rassurée. La trempe de mon âme n'est pas mon ouvrage. Vous l'avez formée en partie, vous y régnez par les qualités de la vôtre. Je ne puis ni me le reprocher ni m'en plaindre. S'il s'y trouve en effet quelque chose de passionné, je le tiens de mon père: ce trait nous est commun avec la plupart de nos compatriotes, et ma vie solitaire et éprouvée n'a pas dû l'effacer.
Du 17.—Quand j'ai passé une partie du jour à vous lire et qu'il me vient tout à coup à l'esprit que vous m'écrivez souvent, j'ai peine à le croire! et puis je viens à penser que vous soutenez cette correspondance depuis treize mois, à travers une vie qui se précipite dans un tumulte de grands événements, que vous répondez fidèlement à des lettres où il n'y a rien, rien qu'un attachement vrai; je sens que c'est à cet attachement que vous répondez. Cette certitude me suffit. Je ne crains rien de l'avenir, vous aimerez Marie.
J'ai souri à un endroit de vos lettres où vous ditesque je vous fais des descriptions. Il est vrai, et, ce qu'il y a de mieux, c'est que je n'y suis pas plus embarrassée qu'à vous dire l'heure qu'il est… Vous méritez bien, mon cher maître, d'être aimé parfaitement; mais l'avez-vous jamais été avec plus de tendresse et d'abnégation que cela?
Du 18.—J'écris encore! Est-ce pour endormir mes craintes? Non, je n'ai point de craintes contre l'élu de mon cœur. C'est plutôt pour soulever un moment le poids qui pèse sur mon âme; trop de choses se réunissent contre moi! Une pensée me soutenait: à présent elle me trouble. Je suis seule! je ne sais où m'appuyer! Nous voilà dans une saison que j'aimais autrefois ici: elle y est bien triste, cette année; tout y est encore bien beau; mais, depuis quelques jours, les montagnes ont été mauvaises, il y est tombé beaucoup de neiges, des familles entières en descendent et se succèdent continuellement pour venir chercher dans nos vallées de l'ouvrage et des secours. L'année dernière, elles en trouvèrent encore; cette année, je ne puis leur accorder qu'un soulagement passager. Mes voisins indigents ont déjà souffert de ma pauvreté. Hier, pourtant, une jeune orpheline nouvellement veuve, que les larmes et la blancheur des neiges avaient à demi aveuglée, fut un objet d'envie pour moi autant que de pitié; un bandeau rafraîchissant, quelques livres de lin à filer, et une modique pension payée pour trois mois la comblèrent de joie. C'est qu'elle n'était pas loin de ce qu'elle aimait. Son cher petit enfant était suspendu à son cou, et pressé sur son sein comme son trésor. Elle l'avait enveloppé de tous les vêtements dont elle avait pu se priver, et l'avait apporté ainsi à travers les glaces, les rudes, et les torrents. Ses pauvres yeux n'avaient pas cessé de le regarder et ses bras de l'étreindre… c'était pour lui qu'elle était joyeuse!
Tout émeut quand on n'est pas heureux. Ce matin, dans une note du traducteur de lord Byron, j'ai trouvé cette ligne: «N'est-ce pas un peu la touche de notre Chateaubriand?» Ces simples paroles m'ont fait fondre en larmes. Un temps viendra où tous les Français parleront ainsi. Oh! puisse ce temps être bien éloigné! puisse la pauvre Marie ne pas le voir même un seul jour!
De M. de Chateaubriand
Rome, ce 11 décembre 1828.
Vos lettres m'arrivent très bien, mais longtemps après leur date. J'en suis à celle du 8 et 9 novembre… Voilà le malheur des distances! Je remercie mon amie de toutes ses sollicitudes, mais je ne lui pardonne pas de s'affliger d'une Gazette. Pour mon compte, je ne la lis point, je devine très bien ce qu'elle peut dire. Elle doit chercher les endroits qu'elle croit sensibles, m'attaquer et comme homme public, et comme homme privé, et comme écrivain, et comme poète, que sais-je enfin? Eh! bien, qu'est-ce que tout cela me fait? Si elle a tort, elle ne m'atteint pas; si elle a raison, qu'y faire? M'a-t-elle nui dans l'opinion publique? Il paraît que non. Dans ce cas, quel mal me fait-elle? et, même si elle m'avait fait ce mal, je me réfugierais encore dans ma conscience et là je serais à l'abri. Soyez pour ces misères aussi impassible que moi, ou plutôt faites comme moi: je n'ai de ma vie lu un seul numéro de laGazette. Pourtant, depuis que je suis ici, les rédacteurs ont eu l'impudence de me l'envoyer; apparemment pour voir si je voulais m'y abonner; je me suis contenté de la jeter au feu sans l'ouvrir.
Laissons cet ennuyeux sujet!
Vous êtes étonnée du contraste de mes succès à Rome et de la tristesse de mes lettres: il existe, il est vrai; on ne peut être mieux accueilli, plus comblé de soins que je ne le suis; mais je me suis mesuré aux ruines de Rome; j'ai trouvé que j'ai vieilli plus qu'elles; je leur ai demandé mes anciennes rêveries, elles ne m'ont donné que des avertissements et des leçons. Je me retire parce que mes années se retirent, parce que je m'en vais, parce qu'il faut finir. Mes pensées ne sont pas le fruit d'un chagrin secret, d'une peine cachée, d'un sentiment de l'injustice des hommes; au contraire, les hommes me rendent plus que je vaux: elles sont le résultat de mon âge. Je suis déterminé à quitter le monde, à me réserver à moi seul mes derniers jours; j'en ai trop donné au public. Je deviens avare du temps lorsqu'il m'échappe; j'aurais dû commencer à thésauriser plus tôt.
Voilà l'explication que désire celle qui veut que je l'appelle mon amie. Elle se plaint encore de la brièveté de mes lettres. Eh! bien, je n'ai jamais écrit si longuement à personne qu'à elle; je ne sais point causer.
Quand reviendrai-je? Au printemps. À cette époque, je demanderai un congé et je passerai, soit en allant, soit en revenant, par le midi de la France, pour voir mon inconnue.
À M. de Chateaubriand
H…, le 26 décembre 1828.
Je veux écrire à mon cher maître jusqu'à ce que sa réponse ou son silence m'apprennent qu'il ne faut plus que mes pensées aillent jusqu'à lui, et que je dois reprendre le sentier solitaire que son regard n'éclairera jamais.
Je viens de recevoir sa grave et obligeante lettre du 11 décembre; je le remercie des détails dans lesquels il est entré sur ses dispositions intimes: je n'ose lui dire ma réflexion à ce sujet, mes droits d'amie inconnue ne vont pas jusqu'à exprimer une demi-désapprobation à celui qu'il faudrait choisir pour arbitre suprême de tout ce qui est généreux et élevé. Vous voulez vous retirer; peut-être ne le devez-vous pas? Si, contre mon pressentiment, vous exécutez ce projet, que tous les biens vous suivent! Heureux ceux qui, dans cette retraite, donneront quelques beaux jours à celui qui méritait de ne pas en connaître d'autres!
Les journaux m'ennuient. Ils sont hors de mes goûts et de ma portée; ils blessent mes idées de convenance et de délicatesse. Quant à laGazette, je ne l'aurais jamais lue si j'en avais été la maîtresse: c'est le journal de ma mère, elle y tient. Les lectures que je lui fais à haute voix sont pour son plaisir, et non pour le mien; c'est pourquoi tant de bassesses et d'irrévérences sont venues, non pas ébranler ma foi dans l'élu de mon cœur, mais contrister mon esprit déjà trop abattu. Je ne lis lesDébatsassidûment que depuis deux ans, pour y chercher de vos nouvelles. C'est là que j'ai trouvé des détails sur votre infirmerie, votre séjour à Rome, et une foule de choses que j'aurais ignorées si je n'avais pris ce soin. Dernièrement, j'ai été presque jalouse d'uneMuse de Nantes[35], non pas de ce qu'elle vous a adressé uneépître dédicatoire, car je vous en ai adressé tant d'autres que, pour les sentiments que vous méritez, je ne me crois en arrière de personne (que sous des rapports qui me touchent peu),mais de ce qu'on l'a fait rester à Paris, où vous voulez vous retirer.
[Note 35: Cette «Muse de Nantes» était la pauvre Élisa Mercœur, de qui Lamartine écrivait vers le même temps: «Cette petite fille nous effacera tous, tant que nous sommes!» et qui devait mourir de misère, à Paris, quelques années après.]
La Voulte, 1er janvier 1829.—La nuit est avancée, le premier jour de l'année nouvelle est commencé. Je veille ma mère. Je prie Dieu de soulager ses maux et de me la conserver. Je prie aussi pour vous, mon cher maître, mais vous voilà établi en Italie, je vous suis toujours inconnue! Je n'ose plus demander à Dieu qu'une chose, c'est de vous accorderce que vous voulez. Je ne fais plus aucun vœu pour moi-même. Mon cœur lassé ne peut s'élever jusqu'à l'espérance, et mon regard découragé reste abattu vers la terre.
5 janvier.—Je vous le disais l'autre jour, c'est dans les journaux que je cherche à présent les choses qui m'intéressent le plus. Dernièrement j'y ai appris un événement dont j'ai peut-être déjà reçu le contre-coup de Rome: c'est la mort d'une personne dont j'ignorais jusqu'à l'existence[36]. Pourtant cette nouvelle m'a frappée, elle a ouvert pour moi une source de réflexions et de sentiments mélancoliques. Je plains du fond de l'âme celle qui, en abandonnant la vie, a quitté un sort si doux. (Je ne puis m'empêcher de penser que son cœur fut rempli du même attachement qui remplit le mien). Il est probable aussi que M. de Chateaubriand vient de perdre en elle quelque chose de plus qu'une personne chargée du soin de distribuer ses bienfaits aux objets de sa généreuse pitié. C'est peut-être cette mort qui le rend si triste, et qui entraîne ses pensées vers le tombeau, loin de ceux qu'il oublie et délaisserait sans regret… Cette sainte personne n'avait que quelques années de plus que moi, mais de combien elle m'a devancée! Sa tâche est accomplie! Elle avait quitté le monde, mais elle était honorablement fixée auprès de ce que le monde renferme de plus digne et de plus aimable! Elle avait dévoué sa vie à la charité et à la retraite, mais cette retraite était la maison de mon illustre ami, et ses devoirs lui venaient de lui; il partait, mais son retour n'était pas douteux pour elle, et c'était dans ses foyers qu'elle l'attendait… Combien elle a dû regretter les années qui lui étaient promises dans l'accomplissement des plus hautes vertus et le recueillement d'un bonheur si rare! Mais qu'il y a eu de consolations dans sa mort! Sa cendre ne sera point bannie loin de lui. Sa tombe ne sera point délaissée, elle attirera quelquefois ses regards attendris et demeurera dans l'asile où elle fut elle-même accueillie, où elle voulut vivre et mourir. Ils seront un jour réunis dans le même repos et sans doute dans la même récompense!
[Note 36: La sœur Reine, qui avait aidé Mme de Chateaubriand à installer l'Infirmerie Marie-Thérèse, et qui était devenue la directrice de cette maison.]
Dans le cours d'une année, voici la seconde mort que je trouve digne d'envie[37]!
[Note 37: La première de ces morts était, sans doute, celle de Mme deDuras.]
Mais cette douce et sombre image d'un bonheur permis n'est peut-être qu'un de ces rêves mélancoliques que l'isolement produit… Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi, et que M. de Chateaubriand n'ait à regretter en ce moment qu'une perte réparable!
De M. de Chateaubriand
Rome, 31 décembre 1828.
Je ne sais plus que penser de Marie: je ne sais ce que disait ma lettre du 20 novembre, je ne garde ni la copie, ni la mémoire de ce que j'écris. Je désavoue seulement du fond du cœur tout ce qui aurait pu vous déplaire. Un pardon demandé à genoux est facile à accorder.
Pourquoi ces menaces d'un grand parti, pris ou à prendre? Pourquoi songer à ne jamais me voir, même à ne jamais m'écrire? qu'ai-je fait pour produire tout cela?
Vous voulez une prière: je la ferai, mais je suis à présent trop souffrant.
Vous voulez porter le nom de sœur? je vous le donne, quoique à regret. J'ai eu des sœurs trop malheureuses. Enfin, rassurez-vous; je n'arrive pas; je ne vais pas fondre sur vous comme un oiseau de proie, je ne reviendrai en France qu'après Pâques. Je ne vous chercherai pas, si vous ne le voulez pas. Il faut que je vous aide à remplir des devoirs, dites-vous? Ai-je jamais songé à vous en éloigner, moi qui m'en vais, qui quitterai bientôt cette vie, qui ne demande à ce qui s'intéresse encore à moi que du repos et un peu d'amitié? J'espère que cette lettre vous satisfera, et que vous m'écrirez que vous m'attendez, à mon retour, dans votre solitude.
Que le ciel accorde à ma sœur de longues années de bonheur, après celle qui finira demain!
À M. de Chateaubriand
La Voulte, 15 janvier.
Que le temps est long quand on vit si loin des lieux où l'on est! Ma lettre du 9 décembre est partie depuis trente-sept jours, et je ne puis assigner celui où j'en recevrai la réponse. Mon ami ne me la fera pas attendre, j'y trouverai la promesse que lui-même m'a inspiré de lui demander.
Depuis quelques jours, je suis retombée dans les mêmes anxiétés qui me troublèrent tout l'hiver dernier. La maladie de M. de La Ferronnays[38] fait penser à son successeur.
[Note 38: Ministre des Affaires Étrangères.]
L'année passée, la crainte qu'un surcroît de travail ne nuisît à votre santé, que je croyais altérée, et aussi la peur d'être oubliée de vous, me firent redouter cet événement. Plus tard, étant mieux instruite de votre situation, je souhaitai que votre retour aux affaires vous éloignât d'une vie trop mélancolique. J'y croyais aussi votre devoir engagé, et j'y voyais toutes vos convenances; je désirais donc ce ministère autant que je l'avais redouté. On vous l'offrit, et vous le refusâtes. Ami, comment oubliâtes-vous dans ce moment que votre nom vivra toujours? Et pourquoi la main puissante qui venait d'enlever l'écluse se retirait-elle quand il fallut diriger le cours du torrent? L'ambassade ne justifia que trop mes profonds regrets. Quand je pense aux longues années que les autres ont passées dans le même poste, j'en suis effrayée. Je sais, mon indulgent ami, qu'il ne m'appartient pas d'avoir un avis sur de semblables sujets; mais je ne puis éloigner la pensée que, si les choses vont mal par la suite, vous en supporterez le blâme dans l'avenir. Maintenant, tout va peut-être être réparé; mais, en songeant à l'envie que vous excitez, aux ressentiments que vous avez attirés sur vous, il me semble voir un bouclier, tout hérissé de traits, et je n'ose espérer, car vous avez d'habiles ennemis même dans le ministère. Il est vrai que M. Hyde de Neuville et M. de la Ferronnays sont, je crois, tout à vous; mais si, malgré votre absence, votre souvenir surmonte tant d'obstacles, si le ministère vous est encore offert, le refuserez-vous encore? Votre dégoût du monde, vos projets de retraite l'emporteront-ils sur votre pays, et sur vos amis de France? Pensez que vous êtes trop jeune encore pour vous retirer dans votre chartreuse et y vivre pour vous seul! Ce n'est pas aux deux tiers du jour qu'on cherche le repos du soir.
En répondant à votre lettre du 11 novembre, je n'ai pas osé vous dire tout cela, je me suis trouvée plus timide pour les affaires de l'État que pour les descriptions; mais cet embarras s'est dissipé; je n'en aurai plus, de ma vie, à vous dire quoi que ce soit. Avec de bons sentiments, que peut-on craindre devant vous? Je connais déjà par expérience la bonté parfaite de mon incomparable ami; plus je pense à lui (et j'y pense beaucoup), plus je m'y abandonne; c'est pour sa belle âme que je l'aime, plus que pour son beau génie. Je n'ai plus de doutes sur votre réponse à ma lettre du 10 décembre. Je n'en ai jamais eu. La continuation des miennes vous l'aura prouvé d'avance; il y a eu des instants où j'ai seulement craint que vous n'eussiez pas le temps d'écouter ma pensée, que je n'exprime pas toujours bien.
Je reviens à ce ministère. Que je le désire! Jamais ambitieux n'a formé tant de vœux! Il vous ramènerait en France! Quel plaisir d'en finir avec cette ambassade! Je crains toujours que, malgré vos projets, vous ne vous accoutumiez à Rome et que vous n'y restiez. Alors, quel serait mon sort? Quel charme décevant m'aurait entraînée si loin de moi-même et de tout ce que le reste du monde peut m'offrir? Quelle espérance moqueuse aurait trompé ma vie, qu'une destinée fatale n'avait pu désenchanter?
Du 16.—Voilà votre lettre du 31 décembre, mon maître chéri! Mon frèrechoisi et donné!Vous m'honorez du nom de sœur. Ce nom me fera vivre heureuse et mourir en paix. C'est plus que je n'osais attendre. Mon cœur est accablé d'un bonheur inespéré, des larmes de reconnaissance et de tendresse inondent mon visage. Vous avez tout fait pour moi, je n'envie plus personne, ni sur la terre ni dans le ciel, pas même celles dont la tombe garde les droits.
Du 18.—Il n'y a que des joies troublées. La mienne l'est. Cette lettre, qui m'apporte ce que je désirais le plus au monde, m'apporte aussi des sujets de peine; vous êtes souffrant, vous me le dites, sans vous expliquer davantage. Cette pensée jette bien de la mélancolie sur la douceur de vous trouver si bon pour moi. Vous êtes triste aussi, et je suis trop loin de vous pour pouvoir vous offrir aucune consolation.
Vous deviez venir pour la session, et voilà votre retour renvoyé au mois de mai!…
Enfin, vous paraissez mécontent de moi, vous dites: «Je ne sais plus que penser de Marie»… et, plus loin: «Qu'ai-je fait pour produire tout cela?» J'ai besoin d'adoucir le cœur de mon ami. Je ne puis souffrir qu'il me croie injuste pour lui, et susceptible de sottes craintes. C'est pourquoi je me décide à lui renvoyer sa lettre du 20 novembre, que je ne veux ni transcrire ni commenter. Il reconnaîtra facilement les passages qui m'ont troublée; il verra comment lui-même m'a dessillé les yeux, et il saura que penser de Marie. Écoutez, mon cher maître, je sais que l'âme humaine est devant vous comme un livre ouvert où vous lisez; c'est pourquoi je n'ai pas eu de peine à croire que mes sentiments vous sont mieux connus qu'à moi-même. Je sais aussi que je ne puis rien contre eux; ils régnent dans mon cœur depuis que je me connais, et remplissent ma vie depuis que vous m'écrivez. J'ai donc réclamé votre appui: suivant mon espérance vous me le promettez, je ne crains et ne demande plus rien. Vous m'aviez ôté une sécurité d'aveuglement, vous m'en donnez une de confiance. Vous avez remplacé un mal par un bien. Laissez-moi vous en remercier encore!
Un moment de retour sur le passé m'a trop prouvé que vous aviez raison, le 20 novembre, et que j'ai bien fait de vous croire et de recourir à vous, non contre vos volontés, vous ne pouvez en avoir de mauvaises, mais contre l'influence que vous exercezinvolontairementsur moi.
Je ne vous connais pas, et pourtant, sans que vous le veuillez, sans que je le veuille moi-même, vous êtes devenu le régulateur de ma vie. L'hiver dernier, M. de V… me priait instamment d'aller à Paris: il s'agissait d'une chose qui, dans la médiocrité de notre situation, décidait du repos ou du malheur de ma famille. Je rougis en avouant que la pensée que vous crussiez que j'allais vous chercher me fit rester ici et tout abandonner. Pendant l'été, j'aurais tout quitté si j'avais pu le faire avec convenance pour aller en Italie chercher Mme de Ch… et vous, que je n'avais jamais vus. Au mois d'octobre, lorsque mon voyage à Paris était devenu encore plus nécessaire, la crainte de manquer le temps où vous deviez y venir vous-même, et le plaisir de m'enfermer en votre absence, m'ont fait demeurer en dépit de tout; et, à présent même, l'espérance, chimérique peut-être, de vous voir quelques jours ou quelques heures à votre arrivée en France, ou même à votre départ (dites-vous maintenant), me retient encore… Il est des devoirs. Si, par exemple, lorsque nous serons réunis, le charme de votre présence me fait oublier de partir, je sais à présent que vous m'aimerez assez tendrement pour me dire: «Marie, je veux que vous me quittiez!» Ce ne sera jamais pour vous obéir que la force me manquera.
Votre dernière lettre, en m'affranchissant de toute crainte sur mes propres sentiments, assure à jamais la douceur et la facilité de notre relation.
Vous dites: «Rassurez-vous, je ne vous chercherai pas malgré vous, je ne viendrai pas comme un oiseau de proie.»… Est-ce vous, mon cher maître, qui avez pu revêtir de si fausses couleurs la plus douce espérance de ma vie? Injuste, injuste ami! Croyez-moi, si, pensant bien faire, j'avais fui votre présence, j'aurais dû vous inspirer plus de tristesse que de colère. Ce qui m'en avait inspiré l'idée, c'est que je ne croyais pas avoir le temps d'échanger plusieurs lettres avec vous; votre retour devait être bien plus rapproché. Mais chacune de vos lettres en retarde l'époque, et maintenant la rigueur de l'hiver me fait souhaiter que vous attendiez le printemps.
Renvoyez-moi, je vous prie, votre lettre du 20 novembre! Lisez-la bien; mais n'y revenons plus: c'est un écueil franchi qu'il faut oublier.
Du 20.—Ils ont évité de vous nommer et de vous placer à leur tête sans secousse, sans dislocation. On dit qu'ils vous craignent: et, moi, moi, je crains qu'ils n'aient agi d'accord avec vous et que vous ne restiez à Rome.
Dans l'abattement de mon âme, je vous souhaitais dernièrementce que vous voulez. C'est du repos et un peu d'amitié que vous demandez. Aimez donc votre Marie, qui vous consacre l'une et ne troublera jamais l'autre!