IX

On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées de Lichtenthal, madame de Barizel invita très gracieusement le duc de Naurouse à les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la délicieuse journée qui finissait.

Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien d'une façon directe et avec une certaine initiative.

—Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger.

—Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru.

Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut sa mère qui, voyant qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments à Savine sans que celui-ci s'adoucît.

Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées chez elles, Savine et Roger ne se séparèrent point, car c'était sans retard que celui-ci voulait procéder à son interrogatoire.

—Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le désir d'une réponse affirmative.

—Je voudrais voir un peu où en est la rouge.

Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'à accompagner Savine à la Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait de belle humeur.

Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et après un court moment d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant qu'il ne jouerait pas ce soir-là.

Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de lui attendant qu'il voulût bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder était assez délicat, et avec un homme du caractère de Savine assez difficile pour avoir besoin du calme du tête-à-tête dans la solitude.

Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le jardin, à peu près désert, Roger commença:

—J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne journée que vous m'avez fait passer.

—Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant.

—Cette jeune fille est adorable.

—Oui.

Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas de Corysandre que Savine voulait qu'on lui parlât, c'était de lui-même, de lui seul; il le marqua bien:

—Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mené cette longue course dans des montées et des descentes et un chemin dur? Quand il y aura des courses sérieuses en France, je me charge de battre tous vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai à la mode ne sera pas remplacé par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval.

—Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et madame de Barizel, vous la connaissez beaucoup?

—Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été mis en relation avec elle par Dayelle.

Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:

—Notez que la voiture était lourde; vous me direz qu'on en trouverait difficilement une mieux comprise et où chaque détail soit aussi soigné, aussi parfait; c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous étions sept personnes.

—Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit vivement Roger, se cramponnant à cette idée pour revenir à son sujet.

—Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme.

—Vous pouvez dire la plus belle des femmes.

—Comme vous en parlez!

—Cela vous blesse?

—Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'étonne, voilà tout. De la poésie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas si démonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la jeunesse, mais ils la déforment aussi.

—Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour mademoiselle de Barizel ne soit pas justifié?

Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette question qui allait lui apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait.

—Parfaitement justifié, au contraire; je partage tout à fait votre sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille.

—Ah!

—Comme vous dites cela.

—Je ne dis rien.

—Il me semblait que mon admiration vous surprenait.

—Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce qui me surprendrait, ce serait que la voyant souvent...

—Je la vois tous les jours.

—... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beauté.

—Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la première femme que je rencontre dont la beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le monde la trouve belle, et elle est également belle tous les jours.

Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait, car dans leur franchise apparente elles restaient très vagues; que Savine jugeât Corysandre comme tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il essaya de rendre ses questions plus précises sans qu'elles fussent cependant brutales.

—Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un nom, de la fortune, elle ne soit pas encore mariée?

—Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle.

—Et elle attend encore?

—Vous voyez.

—Et l'on ne parle pas de son mariage?

—Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours.

—Avec qui?

Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette question.

—Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce qu'ils disent, pour parler.

—Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces propos?

Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas autrement.

Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les allées de Lichtenthal était précédé d'un petit jardin: c'était dans ce jardin que Savine et Roger avaient fait leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre, avant que celles-ci fussent dans la maison.

Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte d'entrée, personne ne répondit; aucun bruit à l'intérieur; aucune lumière.

—Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fâché, et Bob aussi.

Sans répondre madame de Barizel abandonna la porte d'entrée et, faisant le tour du chalet, elle alla à une petite porte de derrière qui servait aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte était fermée aussi. Aux coups frappés personne ne répondit.

—Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.

Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant à un massif de fleurs bordé d'un cordon de lierre, elle se mit à tâter dans les feuilles de lierre qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne furent pas longues, bientôt sa main rencontra une clef cachée là.

—Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties ensemble; la première rentrée devait trouver la clef et ouvrir pour les autres.

Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent, il y avait du mécontentement et aussi du mépris; il semblait que ces paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé, qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent ainsi.

Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles étaient entrées dans la cuisine où brûlait une lampe, la mèche charbonnée. La table, noire de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu.

—Chacun de nos trois domestiques avait son invité, dit Corysandre regardant la table; on a fait honneur à ton vin.

Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'était à un melon et à un pâté dont il ne restait plus que des débris, à des écrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un gigot réduit au manche, à un immense fromage à la crème, à une corbeille de fraises, à une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des queues et des noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur la table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles étaient aux trois quarts vides.

De tout cet amas se dégageait une odeur chaude qui, mêlée à celle de la graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eût sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre que celle-là.

Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traîne de sa robe, tandis que Corysandre retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule; mais là il n'y avait point de bougies sur la table où elles auraient dû se trouver, et il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux.

Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine; mais nulle part aussi on n'aurait trouvé un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre ces deux pièces d'une même maison que chez madame de Barizel. Autant la cuisine était ignoble, autant le salon était coquettement arrangé, disposé pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer de la cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches, enlevées de la serre ou coupées le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce fermée, s'étaient concentrés.

Le flambeau à la main, elles montèrent au premier étage où se trouvaient leurs chambres, celle de Corysandre tout à l'extrémité et séparée de celle de sa mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un cabinet de toilette.

Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient un désordre qui égalait celui de la cuisine. Les lits n'étaient pas faits, les cuvettes n'étaient pas vidées; sur les chaises et les fauteuils traînaient çà et là, entassés dans une étrange confusion, des robes, des jupons, des vêtements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et des malles ouvertes montraient le linge déplié pêle-mêle comme s'il avait été mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un choix.

Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile observateur pour comprendre que tout cela n'était point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il était tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires pour y trouver du linge en bon état et qui avaient tout bouleversé, parce que les premières pièces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée parce que la roue du jupon était déchirée; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient pas de cordons; les boutons de ces cols étaient arrachés.

Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre; mais Corysandre haussa les épaules avec un mouvement d'ennui et de dégoût.

—Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle.

Madame de Barizel ne répondit rien et parut même ne pas entendre.

—Cela est insupportable, continua Corysandre, qui, à peu près muette tant qu'avait duré la promenade, avait retrouvé la parole en entrant chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?

—Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois.

—Si c'était la première; au reste, elles ont bien raison de ne pas se gêner, tu leur passes tout.

—Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler.

—Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?

—Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise.

—Justement c'est le mot; c'est précisément la vie bourgeoise que je voudrais, un peu d'ordre, de régularité, de propreté, car je suis lasse et écoeurée à la fin de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une existence comme tout le monde?

Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa robe et les avait posés où elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les épaules découvertes, elle avait commencé à arranger les draps de son lit; mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait manifestement pour la première fois.

—Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel en haussant les épaules sans se déranger pour venir en aide à sa fille; dépêche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre.

La mère n'avait pas les mêmes exigences que la fille: elle ne s'inquiéta pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se déshabilla, laissant tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le moment, elle était fatiguée et voulait se mettre au lit.

Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans savoir qui elles étaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la mère et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se débarrasser de toute toilette, ils se seraient confirmés dans leur incrédulité: si cette femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle était parfaitement conservée: pas un crépon, pas la plus petite natte, pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs, fermes, se terminant par un poignet aussi délicat que celui d'un enfant; avec cela une apparence de santé à défier la maladie, une solidité à résister à tous les excès. Les propos dont Houssu s'était fait l'écho auraient été explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle pouvait très bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idée de se faire épouser par Dayelle, elle pouvait être aimée. Il est vrai que si l'un de ces amants avait pénétré à cette heure dans cette chambre, il aurait pu éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce qu'il aurait remarqué, et emporter une fâcheuse impression des habitudes de sa maîtresse; mais madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à l'exception du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou dégoûter. C'était dans les appartements du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses amis; et là, dans un milieu où tout était combiné pour parler aux yeux et les charmer, entourée de fleurs fraîches, en grande toilette, rien en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger, ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure, les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les épingles qui rafistolaient un jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise, les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,—et ils étaient séduisants.

Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit commodément:

—Maintenant, dit-elle, causons.

—Qu'ai-je fait encore?

—Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te reproche, et ce n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton intérêt.

—Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon intérêt! Le tien aussi, il me semble.

—Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?

—Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à-dire le tien par le mien. Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas, c'est justement parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en ai pour regarder.

—Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit.

—Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié aux oreilles assez souvent pour qu'il soit inutile de le répéter. Il est possible que je sois bête et quand je me compare à toi, je suis disposée à le croire: je sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait que tu es partout à ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de tout comme toi, même des choses et des gens que je ne connais pas. Si au lieu de me laisser dans l'ignorance, à ne rien faire, sans me donner des maîtres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi bête que tu crois.

—Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien appris? est-ce que j'ai jamais eu des maîtres?...

—Oh! toi!...

Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance sincère d'une supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour sa mère, que la façon dont elles se parlaient; même lorsque madame de Barizel semblait en public témoigner de la sollicitude et de l'affection à Corysandre, le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en tiennent aux apparences; quant à Corysandre, qui ne se donnait pas la peine de feindre, son ton était celui de l'indifférence et de la sécheresse.

—Cela te blesse que ta mère se remarie?

—Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais si cela devait...

—Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout?

—Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a des choses qui deviennent plus pénibles quand on les dit que quand on les tait; les taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit.

Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les épaules avec un sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne la blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment n'était pas qu'il y a des choses qui deviennent plus pénibles quand on les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par curiosité, pour savoir; mais en réalité elle ne trouvait pas que cela valût la peine de les arracher. Elle avait mieux à faire pour le moment, et c'était chez elle une règle de conduite d'aller toujours au plus pressé.

—Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'était une raison pour être aujourd'hui autre que tu n'as été. Combien de fois t'ai-je recommandé d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche.

—Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant, s'admirant complaisamment dans la glace.

—Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, être séduisante, étourdissante; dire tout ce qui te passait par la tête. Dans une bouche comme la tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents comme les tiennes, les sottises même sont charmantes.

—Je n'avais rien à dire.

—Même quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'était pas difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant.

—Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est très bien, le duc de Naurouse; il a tout à fait grand air, la mine fière, l'oeil doux; il me plaît.

—Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'écria madame de Barizel, s'animant pour la première fois et montrant presque de la colère; il te plaît, un homme que tu ne connais pas!

—Il est duc.

—Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune?

—Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit le connaître, M. Dayelle doit savoir quelle est sa fortune.

—Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul qui, présentement, doit te plaire.

—Il ne me plaît point.

—Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête que tu es libre de n'épouser que l'homme qui te plaira?

—Je le voudrais.

—Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il pas un mari désirable pour toi?...

—Pour nous.

—Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le veux, je mettrais tout en oeuvre pour qu'il réussît.

—Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à présent: il paraît prendre plaisir à être avec nous, à se montrer avec nous partout où l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa femme; à vrai dire, je ne crois même pas qu'il en ait l'idée.

—S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta faute; ce n'est pas en étant ce que tu es avec lui que tu peux échauffer sa froideur. Je t'avais dit qu'il était l'orgueil même et que c'était par là qu'il fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les plus exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu jamais fait?

—Cela m'ennuie.

—Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter pour devenir princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y a pas de peine à prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te montrer dans la gloire de ta beauté; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais jamais à un grand mariage si je n'étais pas près de toi. Tu peux le préparer par ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as pas et ce que j'ai, moi.

—Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as n'ont encore décidé Savine.

—Il se décidera ou plutôt on le décidera.

—Qui donc?

—Le duc de Naurouse qui te fera princesse.

—J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.

—Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu peur que tu n'aies froid dans le château d'Eberstein, qui n'est pas glacial?

—Je te le demande.

—Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te faire faire une promenade en bateau?

—Pour rester seule avec le prince.

Madame de Barizel se mit à rire:

—J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager un tête-à-tête avec le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour continuer ce tête-à-tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux. C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer malgré lui. Et c'est à cela que le duc de Naurouse nous servira.

—Pauvre duc de Naurouse!

—Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux, au contraire; sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service. Mais ce qui serait tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en situation de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine et d'être, comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien que Coralie ne rentrera pas. Rêve du duc de Naurouse, si tu veux, de son grand air, de sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!

—Bonne nuit, financière!

Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour habitude de venir le lendemain matin déjeuner d'une tasse de thé avec elle pour parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée qui commençait: c'était l'heure des confidences, des renseignements, des conseils, des projets, où tout se disait librement, comme il convient entre associés qui n'ont qu'un même but et qui travaillent consciencieusement à l'atteindre en unissant leurs efforts.

Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui était interdit pour tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à dormir la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle était là mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination, toujours en travail, et échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas à se gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en avait vu d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes sortes.

Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller, et, comme elle n'avait point été dérangée, elle était de belle humeur.

—Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et en la tendant, à Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau.

—Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a accompagnées dans votre promenade à Eberstein.

—Qu'est ce duc de Naurouse?

—Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs années et qui a retenti partout: sur le turf, dans lehigh-life, devant les tribunaux, et même devant la cour d'assises.

—Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé en cour d'assises?

—Oui, et pour avoir tué un homme.

—Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous, dans la même voiture, il a été vu dans notre compagnie.

—Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et conformément aux règles de l'honneur. Vous comptez donc sur lui?

—Beaucoup.

—Alors le prince Savine est lâché?

—Au contraire.

—Je n'y suis plus.

—Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez du duc de Naurouse, tout ce que vous savez.

—Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide, belle fortune. Cependant cette fortune a dû être écornée par des folies de jeunesse; ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que lui ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutté avec acharnement pendant plusieurs années. A la fin il en a triomphé et il est aujourd'hui maître de ce qui lui reste de sa fortune.

—Qu'est ce reste?

—Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être. Bien entendu je ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir.

—Je demanderai à Dayelle.

—Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec un certain mécontentement.

Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression désagréable, et tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse.

—Quelle a été sa vie?

—Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les derniers temps de son séjour en France, il était l'amant de la duchesse d'Arvernes, et l'amant déclaré au vu et au su de tout le Paris; leurs amours ont fait scandale; il s'est à moitié tué pour la duchesse...

—Un passionné alors, c'est à merveille cela!

A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse qui entra portant un plateau sur lequel était servi un déjeuner au thé pour deux personnes.

Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau; mais les négresses, au moins certaines négresses, affinées, ont l'adresse et la souplesses des chattes pour se faufiler à travers les obstacles sans rien casser. Celle-là manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une place pour son plateau sans le lâcher.

—Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame de Barizel d'un ton indulgent, nous étions exposées à coucher dehors.

La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse, au moins par la souplesse de ses mouvements et la mobilité de sa physionomie, se mit à sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes avec les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui veut adoucir son maître.

—Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec Dinah, elle rentrer; Dinah pas faute à elle non plus; grand machin de montre cassé, criiii, criiii;—et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;—elle pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fâchée; moi, grand chagrin.

Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à pleurer.

—Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant.

Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant.

Madame de Barizel la rappela:

—Et nos chambres?

—Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand chagrin.

De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement elle tira la porte et la ferma.

Tout en se disculpant de cette façon originale, elle avait placé un petit guéridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux malades.

Leplaquet s'occupa à faire le thé.

—Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse!

—Son effet ordinaire, c'est-à-dire extraordinaire: le duc est resté en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai ménagé quelques instants de tête-à-tête, où ils auraient pu se dire toutes sortes de choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre de parler.

—Comment, Corysandre?

—Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué ou plutôt elle m'a déclaré, car elle n'est pas fille à avouer, que le duc de Naurouse lui plaît: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle.

—Mais c'est dangereux, cela.

—Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit Corysandre, et élevée par son père elle l'est très peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi de rassurant, qu'on peut la laisserflirtersans danger. Elle se laissera faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui dire de tendre ou de passionné; elle serrera toutes les mains qui chercheront les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui à droite et à gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le tête-à-tête elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un baiser sur son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas aller plus loin; elle connaît la valeur de la dot qu'elle doit apporter en mariage et elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté graine ce sera autre chose, mais alors je n'aurai plus à en prendre souci.

—Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un prétendant?

—Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine qu'en étant amoureux de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est à la glace, incapable de passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et lui seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimité avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon par la fortune, du moins par le rang, car un duc français de noblesse ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour où il verra que ce duc français est amoureux pour de bon et parle, il parlera lui-même.

—Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites.

—Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa visite, je l'attends aujourd'hui; je l'inviterai à dîner pour après-demain avec Savine, Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera très aimable pour le duc de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura qu'à obéir à son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait naturellement. De son côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour Corysandre; cela, je l'espère, fondra la glace de Savine. Vous, de votre côté, c'est-à-dire vous, mon cher Leplaquet, aidé de Dayelle, vous agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de Dayelle, je l'obtiendrai après-demain.

—Voilà ce que je n'aime pas.

—Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros niais: tu sais bien pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre.

Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant que le duc de Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour même.

Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout naturel qu'il vînt prendre des nouvelles de leur santé? N'étaient-elles pas fatiguées? Et puis il craignait que Corysandre n'eût eu froid sur la rivière.

Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas fatiguée; Corysandre n'avait pas gagné froid, elle avait été enchantée de cette promenade.

Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la faisant durer plus qu'il ne convenait peut-être, Corysandre ne parut pas, car madame de Barizel avait décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une si forte impression, et elle avait exigé que sa fille restât dans sa chambre. Corysandre avait commencé par se révolter devant cette exigence, puis elle avait fini par céder aux raisons de sa mère.

—Veux-tu qu'il pense à toi?

—Oui.

—Veux-tu qu'il rêve de toi?

—Oui.

—Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses; on est stupide quand on écoute son coeur, on ne fait que des sottises.

Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant à la fenêtre, derrière un rideau, de façon à voir le duc de Naurouse quand il arriverait et repartirait.

Après une longue attente, Roger, perdant toute espérance de voir Corysandre ce jour-là, s'était levé pour se retirer; alors madame de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son invitation à dîner pour le surlendemain.

—Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous connaissez sans doute? Et puis un bon ami à nous; un ami d'Amérique, maintenant fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent, M. Leplaquet.

Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent au nom et à la qualité des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dînerait, ce serait avec Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de madame de Barizel; le journaliste et lui de chaque côté de Corysandre: ce serait charmant.

C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir à sa table le prince Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'était pas tout: pour que cette réunion portât les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle qu'elle leur destinait; elle n'était pas femme à s'en rapporter aux hasards de l'inspiration, et à l'avance elle entendait régler chaque chose, chaque détail, chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à ce que tout marchât régulièrement, sûrement, pour arriver à un succès certain.

Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un associé, un complice sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutôt à modérer son zèle qu'à l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et âme au mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de rêves, que de projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de bohème, plus de travail, plus de copie, une position, des relations.

Mais pour Dayelle il n'en était pas de même: Dayelle était un bourgeois, un homme à principes, que sa situation financière et politique rendait circonspect et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui ne devait pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre. Qu'attendre de bon d'un homme qui, à chaque instant, s'écriait avec la meilleure foi du monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!» S'il était heureux d'avoir une maîtresse dont il se croyait aimé, une femme jeune encore, lui qui était un vieillard; une grande dame, lui qui était un parvenu, c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait pas trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir à Bade deux fois par mois était quelque chose d'extraordinaire, un témoignage de passion qu'un homme follement épris pouvait seul donner. Cela n'était ni de son âge, ni de sa position. Il perdait de l'argent, il compromettait ses intérêts pendant ces absences qui duraient trois jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à Paris, il lui fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilité, son application ordinaires pour le travail, sa lucidité, sa sûreté de coup d'oeil. Pendant cinquante années sa vie avait été consacrée, avait été vouée au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le mari le meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier tout cela. A chaque instant, à chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait été la vie de cet homme, qui tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin, avait fait un commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait au moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser à ses anciennes habitudes, à son caractère, à ses craintes, à ses réflexions, aux reproches qu'il s'adressait lui-même sur sa propre folie.

Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé encore moins un complice, à qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans doute il désirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à faire beaucoup, même à verser une dot qu'il était censé avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût jamais reçu un sou, si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert, jaune sur lequel elles étaient imprimées mais en tout cas il ne ferait que ce qui lui paraîtrait délicat, droit, correct, en accord avec ses idées étroites d'honnêteté bourgeoise.

Lui demander franchement de prendre un chemin détourné, semé de pièges et de chausse-trapes était aussi inutile que dangereux; non seulement il refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait, il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela l'amènerait à des réflexions, à des appréciations, à des inquiétudes qu'il fallait soigneusement éviter, sous peine de perdre en une minute ce qu'elle avait si laborieusement préparé depuis son arrivée en France,—c'est-à-dire son mariage avec Dayelle.

Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait un grand intérêt pour elle, mais se marier elle-même et se faire épouser par Dayelle en avait un bien plus grand encore.

Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures, les jours se précipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est arrivé au bout de sa course et tombe de haut; encore une année, encore deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle serait une vieille femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Où trouver un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-là? avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnât: l'un resterait ce qu'il était, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un bohême.

C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade, par le train parti de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eût horreur de se lever matin, ce jour-là elle montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos, qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.

Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement, elle n'avait jamais eu de ces attentions, mais alors les démonstrations et les preuves étaient inutiles, tandis que maintenant elles étaient indispensables. Dayelle était défiant; de plus, il avait des moments lucides où, se voyant ce qu'il était réellement, un vieillard, il se demandait s'il pouvait être vraiment aimé, si ce n'était point une illusion de le croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour combattre ces défiances était de lui donner de telles preuves de cet amour, qu'elles fissent taire les soupçons du doute aussi bien que les objections de la raison. Comment ne pas croire à la tendresse d'une femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui quitte son lit à huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire une surprise!

Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agréable, quand pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on détachait son wagon du train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il vit la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaître, souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux.

—Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider à monter, vous ici!


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