V

M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès le lendemain; cependant huit jours s'écoulèrent sans nouvelles.

—Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les indiscrétions de l'entourage de madame de Barizel.

Elle connaissait son père et savait quel cas on devait faire de ses nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu l'heureuse chance d'être décoré, il s'était tout à coup imaginé qu'il devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie qu'il avait adoptée sur l'honneur (dont il se croyait le représentant sur la terre), le devoir, la délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait de nom mais sans avoir des idées bien précises sur ce qu'ils pouvaient être; de là aussi son parti pris de paraître ignorer la situation vraie de sa fille et de tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux autres par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre que sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées: n'était-elle pas artiste et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de plus naturel qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des bijoux: n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de cadeaux? Chacun applaudit à sa manière, celui-ci les mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré cette attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était pas moins toujours l'homme d'autrefois, c'est-à-dire parfaitement capable «de jouer l'argent de son enfant», comme autrefois il jouait et dépensait l'argent «de celles qu'il aimait».

Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il n'avait eu garde de ne pas le faire dès son arrivée, il avait néanmoins obtenu certaines indiscrétions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait été obligé, une fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte que ç'avait été après toute une semaine d'attente qu'elle avait reçu la lettre promise, une longue lettre en belle écriture moulée, épaisse et carrée, qu'il avait apprise au régiment et qui lui avait valu la faveur de son major pendant son service.

«Ma chère fille,

«Misère et compagnie.

«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de sa fille.

«Une pareille découverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai eu le chagrin de t'imposer malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras pas d'un retard causé uniquement par les difficultés de ma tâche.

«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les Américaines, difficile avec le prince.

«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne puisse pas encore répondre d'une façon précise à ta question:—Est-il amoureux? Veut-il se marier?

«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette réponse; mais puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder dans son jeu pour le deviner.

«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les Américaines et si peu sur le prince?

«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus, mais un père ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du métier, c'est de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal; en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maîtres (ce qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir, sans esprit de justice (ce qui est fréquent); mais enfin en se tenant sur ses gardes, on peut avec eux serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait causer les domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu employer le même système avec ceux du prince, qui me connaissent; de là cette diversité dans mes renseignements. Il est bien évident, n'est-ce pas, que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient été surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient sûrement »»qui ne me connaissant pas, n'ont point pensé à se tenir en défiance et sont tombés dans tous les traquenards que j'ai eu l'idée de leur tendre.

«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'intérêt pour toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le mérite que j'ai eu à cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse. Ce qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les résultats de ces causeries? Les voici:

«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire, une personne très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse et qui présentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement: le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisième que tu as peut-être vu ou dont tu as peut-être entendu parler, un correspondant de journaux nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois hommes si différents? Cela je n'en sais rien et ce serait à creuser, mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point de ne pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les autres; Dayelle qui, il y a quelques années, était en guerre avec Avizard, est maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et leurs relations, peut-être même leur bourse au service de Leplaquet; et il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment la même femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils sont, compères, associés le plus souvent, au moins quand la femme est habile. Et justement madame de Barizel est une maîtresse femme. De ces trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'épouser, Avizard et Leplaquet, et ceux-là elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne peut devenir leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il y en a un troisième qu'elle veut elle-même épouser, Dayelle, qui, veuf, père d'un fils en âge de prendre femme, n'est point porté au mariage, mais qu'elle espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage qui éblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-père du prince...

«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent et combien un mariage avec notre prince les arrangerait?

«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que tous ceux qui l'entourent ont intérêt à ce que ce mariage se fasse: Dayelle pour avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement le scie à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour ma fille, c'est à cause de ma fille.» Avizard et Leplaquet pour épouser madame de Barizel; de sorte que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre, poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et d'autres encore peut-être que je ne connais pas y poussent de toutes leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité de moyens qui paraissent très remarquables.

«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la démêle au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires, que je suis parvenu à réunir depuis que je suis ici.

«Tu vois qu'elle est redoutable.

«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:

«1° La détresse d'argent des Américaines;

«2° La beauté de la jeune fille.

«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient qu'à ceux qui sont aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est là justement le cas de madame de Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis là, mais ce n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain à Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hôtel magnifique, on parle de grosses sommes déposées chez Dayelle et Avizard, on parle d'une fortune considérable en Amérique; mais tout cela est propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients, avec largesse pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui est caché, dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois le plus pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si longue, j'entrerais à ce sujet dans des détails caractéristiques que je réserve pour te les conter: tu verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages qui éblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ça nous venge, nous autres, gens d'honneur.

«En te disant que la beauté de mademoiselle de Barizel est merveilleuse, ce n'est pas de l'exagération; il faut la voir pour admettre qu'une créature humaine peut être aussi admirablement belle. Il est vrai, et je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air très intelligent, on prétend même qu'elle est un peu bête; mais enfin la beauté reste, éblouissante; c'est un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses relations, sa détresse d'argent, la beauté de sa fille font qu'un mariage avec le prince Savine paraît avoir bien des chances pour lui?

«Le prince veut-il ce mariage?

«Toute la question est là, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la résoudre; mais ne le voulût-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il sera amené un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de bonne volonté: il doit être bien difficile de résister à des femmes dangereuses comme celles-là, la mère pour son habileté, la fille pour sa beauté.

«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un indice grave.

«Pour le soustraire à cette influence qui menace de l'envelopper, il faudrait qu'on lui fît connaître ces deux femmes. Mais comment? je n'ai pas des faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à les lui crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand mariage. Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête, à Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là où s'est écoulée la jeunesse de madame de Barizel; c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à déterrer.

«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un mal de galérien et pour pas grand'chose.

«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve serré de plus en plus.

«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est étonnant comme l'argent file.

Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux et dévoué.

«Houssu.»

A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une dépêche télégraphique qui ne contenait que deux mots:

«Reviens immédiatement.»

M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le samedi matin il s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York. Raphaëlle avait jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince.

Le jour même où la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu, rappelé par sa fille, elle recevait un hôte dont leBadeblattannonçait l'arrivée en ces termes:

«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités les plus en vue du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long voyage autour du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc de Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il compte, nous dit-on, faire un séjour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages. Tout donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux engagés dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter cette année un éclat plus vif encore que les années précédentes, aussi bien par le nombre et le mérite des concurrents, que par la réputation des gentlemen qui doivent les monter.»

Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement pour le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on était loin encore, et auquel le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de retour de son voyage autour du monde et il était vrai aussi qu'à peine débarqué à Trieste il était monté en wagon pour venir directement à Bade, au lieu de rentrer en France.

Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir ce qui s'était passé en son absence, un peu mieux et d'une façon plus détaillée et plus précise que les quelques lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui apprendre.

Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ?

A cette question, qu'il s'était si souvent posée et avec tant d'émotion pendant les longues heures mélancoliques de la traversée, en restant appuyé sur le plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes, il n''avait jamais eu d'autres réponses que celles qu'il se donnait lui-même en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitée, c'est-à-dire rien que le rêve.

Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris, lui avait promis de le tenir exactement au courant de ce qui se passerait.

Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller à New-York, et c'était à New-York que Harly devait lui écrire, tandis que c'était à Rio-Janeiro qu'il avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la hâte qu'il avait mise à expédier des dépêches de tous les côtés avait embrouillé les choses: les lettres n'étaient point arrivées en temps là où il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié de celles qui lui avaient été écrites. Celles qui étaient adressées à New-York avaient été le chercher à Rio-Janeiro; celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne l'avaient pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama n'étaient pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir à Singapore, étaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passé le détroit; et ainsi de suite jusqu'à Alexandrie.

De tout cela il était résulté une conversation à bâtons rompus et tellement embrouillée qu'elle était à peu près inintelligible.

Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté leur séparation? L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'était-elle consolée?

Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et, le voyage avait achevé le désenchantement qui avait commencé avant son départ.

Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait point été pour lui la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était près d'elle cependant, par elle qu'il avait eu quelques journées de bonheur.

Et comment l'en avait-il payée?

Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu envisager froidement les choses? N'en était-elle pas encore au moment où, sur la jetée du Havre, quand elle l'avait vu emporté par leRosarioelle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans un mouvement où il y avait autant de colère que de douleur?

Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par Bade, où il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui écrire exactement quelle était la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait faire: rentrer à Paris où rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son château de Varages ou dans celui de Naurouse.

A peine installé à l'hôtel, dans un appartement assez modeste, son premier soin fut de demander les derniers numéro, duBadeblattet de chercher sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses amis qui étaient arrivés à Bade en ces derniers temps.

Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arrêta point, aimant mieux s'adresser à un ami avec lequel il n'aurait point à se tenir sur ses gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant un juge d'instruction.

Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revînt à Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenât à Bade quelqu'un qu'il pourrait interroger librement.

Ne voulant point attendre, il se rendit auGraben, se promettant de veiller sur son impatience. Mais Savine n'était point chez lui; il était à laConversationoccupé à essayer de faire triompher la morale publique à la table de trente-et-quarante en opérant d'après les combinaisons inexorables du marquis de Mantailles.

Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation c'était l'heure où la musique jouait sous le kiosque qui s'élève devant la maison de Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une élégante cohue un public nombreux qui réunissait à peu près toutes les nationalités des deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher par la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, les femmes à Paris.

Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société cosmopolite qu'on rencontre dans toutes les villes d'eaux à la mode pour le regarder avec curiosité et l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, quoiqu'il ne promenât sur cette assemblée qu'un regard nonchalant et indifférent, ses yeux furent tout à coup irrésistiblement attirés et retenus par la beauté d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. Alors il la regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle était blonde, avec des yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et soyeux; l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; elle était de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste cependant et qui n'avait rien d'apprêté, naturelle au contraire et gracieuse; près d'elle était assise une femme jeune encore, sa mère sans doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût entre elles aucune ressemblance, la mère ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux.

Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé devant elles en admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il était sorti de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout triste et morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien faire dans un trou comme Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie s'était faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le ciel, de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; cette verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux yeux qu'à l'esprit, ce paysage entouré de montagnes aux sommets sombres était charmant; cette chaude journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade était le plus gracieux de la terre; il était heureux de se retrouver au milieu de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis qu'il avait vus dans son voyage.

C'était tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait l'éveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le frappa:

—Roger!

Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait résonné dans son coeur, était partie.

La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point trompé: c'était elle; c'était madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle avait crié lorsqu'ils s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle prononçait après une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il s'était éloigné emporté par leRosario, elle l'avait répété. Cet appel le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi.

Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant, penchée en avant, à demi soulevée sur sa chaise. Il alla à elle, sans bien voir quelle était l'expression vraie de ce visage ému.

Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:

—Vous ici!

—J'arrive.

—Et moi aussi. Quel bonheur!

Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incliné vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler.

Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit, tant avait été vif l'élan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement et déjà les oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'était pas le moment de se donner en spectacle.

—Votre bras? dit-elle à Roger.

En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre sa réponse, elle lui avait pris le bras.

Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux désappointés.

Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui était loin de lui rendre le calme.

Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle prit la parole: se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura:

—Carino, Carino, enfin je te revois!

Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant où allait aboutir cet entretien commencé sur ce ton. Ce qu'il avait redouté se réalisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il était ému par cette pression de son bras et plus encore par ce nom deCarinoqu'elle avait si souvent prononcé et qui évoquait tant de souvenirs passionnés; mais le sentiment qu'il éprouvait ne ressemblait en rien à l'amour.

—Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien.

—Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.

Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda en face, plongeant dans ses yeux.

—Vrai, dit-elle, c'est vrai?

Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait, car elle baissa la tête et reprit son chemin.

—Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetée du Havre, dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'éloigner, me laissant là désespérée, anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce courage féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;—elle baissa la voix,—et au lit encore?

Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient pour lui terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda à qui ce signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme qui se trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment, avait été arrêté par madame d'Arvernes au moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti, de tournure élégante, à la mine fière, avec des yeux au regard velouté.

Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle avait très bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle se mit à sourire et, prenant un ton enjoué:

—Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte de Baudrimont. Je te le présenterai, mais pas tout de suite; il nous gênerait.

Ces quelques paroles avaient été une douche glacée qui s'était abattue sur les épaules de Naurouse. Eh quoi, c'était quand il cherchait des mots adoucis et des périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait si franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux passionnés! Et un moment il avait eu peur d'elle!

—Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.

Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.

—Charmant, dit-il en riant.

—N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garçon, tu vois qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente nature, mais malgré toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garçon n'avait pas été là, je serais devenue folle.

—Il était là.

—Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger.

Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait tout un monde de souvenirs et même peut-être autre chose que des souvenirs; mais l'heure de l'émotion était passée; maintenant il était décidé à prendre la situation gaiement.

—Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais séparée de toi. Mais tu as voulu être chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi ce sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce pas?

—N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après que j'avais donné ma parole, ma douleur, mon désespoir? Que pouvais-je?

—C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi a servi ton sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'étais pour toi; il n'est pas pour moi ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme je l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien à blâmer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M. d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a consolé?

—Personne.

Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant contre lui:

—Ah! Carino, murmura-t-elle.

Mais cette pression, qui naguère le secouait de la tête aux pieds, arrêtait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le laissa insensible et froid.

Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:

—Nous allons dîner ensemble...

—Mais...

—... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est déjà bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grâce à te demander: il voudra se lier avec toi...

—... Mais...

—... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras de faire des folies, il est si jeune, tu me le garderas.

Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras:

—Tu ne veux pas?

—Au fait, cela est drôle.

A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame d'Arvernes l'appela d'un signe et la présentation fut vite faite.

—M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de dîner avec nous, dit-elle, il nous contera son voyage.

Roger se réveilla le lendemain matin maussade et triste.

Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'était passé la veille, ce qu'il avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa tête troublée.

Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer sa journée. Il n'avait plus à chercher Savine; il savait; et même ce que Savine pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de l'adoucir; il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les amours de madame d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait pas de faire bien certainement.

L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris, maintenant qu'il n'avait plus à s'inquiéter de ce qui l'y attendait. En réalité, ce qui l'attendait, c'était... rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne, excepté Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette époque. Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait avant son départ? Il en avait tristement exploré le vide. Où cela le conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille. La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa cousine Christine, était au couvent. Des amis qui méritaient à peine le titre de camarades de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre, car il ne pouvait pas songer à rentrer au ministère et à demander un poste quelconque dans une ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours ministre et que, s'adresser à lui, c'eût été en quelque sorte demander le paiement du sacrifice qu'il avait accompli.

N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait épuisés, d'autres émotions que celles du jeu?

Ne rien faire.

Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine à Cara, de Cara à Raphaëlle, et toujours ainsi.

Il se sentait né pour mieux que cela cependant.

Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce voyage, ç'avait été son isolement: plusieurs fois il avait été en danger, et alors il avait eu la pensée désespérante qu'à ce moment même personne ne prenait intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât. On dirait: «Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi il avait eu des heures, des journées de plaisir, des élans d'admiration et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur personne et se dire: «Si elle était là;» ou bien: «Je lui conterai cela.» C'était seul qu'il avait souffert; c'était seul qu'il avait joui.

Pourquoi ne se marierait-il pas?

De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait.

Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à rendre heureuse, sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui l'aimerait, l'honnête femme qui serait la mère de ses enfants.

Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'était un devoir de ne pas le laisser s'éteindre.

Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher sinon sa fortune, au moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient sa famille,—ces Condrieu-Revel exécrés,—qui n'étaient que ses ennemis après avoir été ses persécuteurs?

C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant machinalement le jeu de la lumière dans les branches des arbres, qu'il réfléchissait ainsi. Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une valse que jouait une musique militaire.

Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille blonde qu'il avait vue la veille et à laquelle il n'avait plus pensé venait de se dresser devant lui, évoquée par cette musique, et il la retrouvait aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle lui était apparue la veille.

Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face à face avec Savine, qui arrivait.

—Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc.

C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer qu'on devait toujours aller chez lui et que lui n'avait à aller chez ses amis que quand il avait besoin d'eux; c'était pour cela qu'ayant appris la veille que le duc de Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé de toute la matinée, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'était séparé depuis près de deux ans et ne se décidant à venir chez cet ami qu'à la dernière extrémité.

—J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre.

Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de sympathie:

—D'abord ce qui vous touche de près: Madame d'Arvernes n'a point été malade de désespoir après votre départ; elle a reçu les consolations d'un très joli garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais où, le vicomte de Baudrimont.

—J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes.

—Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec votre flegme.

Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était l'amant de madame d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'était pas plus disposé à un aveu de ce genre maintenant que tout était fini entre elle et lui.

—Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'à un certain point, mais qui ne me touchent pas de près comme vous pensez; il est donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point.

Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne; heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà et là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence de devenir trop embarrassant pour l'un comme pour l'autre.

D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait s'il n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle était précisément à la place même où il l'avait vue et près d'elle se trouvait la dame dont il avait remarqué l'air dur.

Toutes deux en même temps firent une inclinaison de tête du côté de Savine, un sourire amical accompagné d'un geste de main qui semblait une invitation à les aborder.

—Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils eurent fait quelques pas.

—Si je connais la belle Corysandre!

Et, se rengorgeant de son air le plus vain:

—Vous ne lisez donc pas les journaux?

—Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?

—Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête dans la forêt, un bal suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a été la reine. Tous les journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de l'avis unanime, a été tout à fait réussie.

Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel, c'est-à-dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant jamais eu l'intention d'épouser mademoiselle de Barizel, il ne s'était pas donné la peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et sur sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beauté, et cette beauté se manifestait à tous éclatante, indiscutable.

Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel ne lui disait rien; c'était la première fois qu'il l'entendait et il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en inquiétait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait être qu'une fille de race.

Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer devant elles:

—Voulez-vous que je vous présente? demanda Savine.

—Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel qu'il faudrait demander si elle veut bien que je lui sois présenté?

—Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement.

Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on pouvait lui en faire une, il entraîna doucement son ami, comme il disait: ce n'était pas le duc de Naurouse qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela devait suffire.

Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette présentation et en insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins pour la galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer l'attention.

Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle appuyait ses pieds à Savine et, sur un signe de sa mère, Corysandre avait offert la sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à-vis «de la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son esprit, libre de la regarder, libre de lui parler, libre de l'écouter.

A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut celle du regard; ce fut à peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui ou du dédain. Tout au contraire, c'était avec un sourire que Roger trouvait le plus ravissant qu'il eût jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et de Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire, bien qu'il ne traduisît qu'une seule impression, il était si joli, si gracieux en plissant les paupières, en creusant des fossettes dans les joues, en entr'ouvrant les lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait et même s'il exprimait quelque chose.

Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières il passa aux fossettes, puis aux lèvres, puis aux dents, puis au menton, descendant ainsi aux épaules, au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de Corysandre rencontrait le sien; encore témoignait-elle si peu d'embarras à se surprendre ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et par respect, qu'il détournait ses yeux un moment.

Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans qu'il eût conscience aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout à coup, il fut surpris et comme éveillé par une main qui se posait sur son épaule,—celle de Savine.

—Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons dîner au bord de la Murg, une partie arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend.

Par convenance, Roger se défendit un peu; mais madame de Barizel s'étant jointe à Savine et Corysandre l'ayant regardé en souriant, il accepta.

Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui devait servir à cette promenade, mais bien une calèche aux armes de Savine, avec un cocher et deux valets de pied portant la livrée du prince; la calèche découverte avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis parmi les plus beaux de son haras, forçaient l'attention des curieux et l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer près d'eux sans les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la voiture, beauté des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied, richesse de la livrée, tout cela faisait partie de la mise en scène dont Savine aimait à s'entourer dans ses représentations, bien plus par besoin de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire sur les curieux pour voir si l'effet produit était en proportion de la dépense,—ce qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une préoccupation constante.

Son bonheur fut complet, car à ce moment même Otchakoff vint à passer traînant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards des curieux s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements tout à faits significatifs, qui le comblèrent de joie.

Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tête, les épaules en bombant la poitrine, et autour de la calèche il marchait de côté tout gonflé comme un paon qui se pavane.

En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine, eût très probablement deviné ce qui causait cette joie débordante; mais, ne pensant qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina que ce qui transportait ainsi Savine était le plaisir de faire une promenade avec elle et cela l'attrista.

La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des allées de Lichtenthal, et madame de Barizel qui lui faisait vis-à-vis, l'interrogeait sur ses voyages.

—Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des États-Unis? Que pensait-il du Mississipi?

Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans, le Mississipi, la Louisiane, la Floride, les États-Unis (du Sud bien entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les bêtes, les gens.

Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était à madame de Barizel qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que c'était sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attachés.

Quant à elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fût question de son pays natal. Quand Roger la prenait à témoin, elle se contentait d'incliner la tête en accentuant son sourire.

Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées d'une colline par une route en zig zag qui de chaque côté était bordée de grands arbres, tantôt des hêtres monstrueux qui couvraient les mousses veloutées de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers le ciel, éteignant la lumière sous leurs branches superposées et leurs aiguilles noires. Les lacets du chemin faisaient que tantôt Corysandre était exposée en plein au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait tout à coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement que ces jeux de la lumière sur ce visage souriant et c'était une question qu'il se posait sans la décider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la pleine lumière ou les caprices de l'ombre.

Il vint un moment où il garda le silence et où dans l'air épais et chaud de la forêt on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de la route.

—Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine qui ne manquait jamais de placer une observation désagréable, vous êtes devenu bien morne, mon cher Naurouse.

—C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme les cathédrales, ils me portent au recueillement et au silence; instinctivement je parle bas si j'ai à parler.

—Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant?

—Il y a des jours ou plutôt des circonstances.

S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile, silencieux, à demi tourné vers Corysandre qui l'avait regardé.

On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été des ducs de Bade libéralement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne connaissait pas encore l'intérieur du château, elle voulut le parcourir; mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva que ces pièces sombres, à l'ameublement gothique et aux fenêtres fermées de vitraux de couleurs, étaient trop fraîches pour Corysandre.

—J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui n'aimes guère ces antiquailles.

—Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger.

Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec Savine et ils gagnèrent une terrasse d'où la vue s'étend librement sur la vallée de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre intérêt au paysage qui s'étalait à ses pieds et que fermaient bientôt de hautes collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se découpaient nettement sur le ciel.

Après quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna vers elle:

—Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensée se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent! La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.

—Oui, cela est beau, très beau.

—Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu plusieurs fois, mais que je ne connaissais pas encore, un souvenir ému.

Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa pas les siens, mais elle ne répondit rien, se laissant regarder sans confusion.

A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on remonta en voiture pour descendre au village où l'on devait dîner, ce qui faisait une assez longue course.

Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque la calèche arriva devant la porte du restaurant, on se précipita au-devant de Son Excellence que l'on conduisit cérémonieusement à la table qui avait été dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les eaux tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon.

—Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux précautions de madame de Barizel dans les salles du château d'Eberstein.

Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre:

—Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la fraîcheur du plein air.

Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa à sa fille de faire une promenade en bateau.

—Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence.

Une petite barque était amarrée à quelques pas de là. Corysandre nonchalamment, se dirigea de son côté; mais Roger la suivit et, s'étant embarqué avec elle, ce fut lui qui prit les avirons.

Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table où madame de Barizel et Savine étaient restés assis puis, ayant relevé les avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant.

Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là sans faire un mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourné vers Roger et éclairé en plein par la pâle lumière de la lune, qui se levait.

—Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que celle-là? dit-il.

—Non, dit-elle, jamais.

—Voulez-vous que nous retournions?

—Allons encore.

Et la barque continua de suivre le courant; mais bientôt ils touchèrent le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'était lui qui était éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait comme lui-même quelques instants auparavant l'avait regardée.


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