Corysandre avait longuement répété son rôle dans la scène qu'elle devait jouer avec Roger; elle avait travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses silences, ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une grande heure, madame de Barizel s'était déclarée satisfaite.
—Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser officiellement sa demande. Quelle joie!
Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction, car ç'avait été plutôt par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à cette comédie.
Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien cela était révoltant? Sans doute, elle n'avait vu que le résultat à obtenir; mais qu'importait la légitimité du résultat si les moyens étaient misérables et honteux! Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être toujours en désaccord avec sa mère sur de pareils sujets! Elle eût été si heureuse de n'avoir pas à discuter et à se révolter! A qui la faute? Elle ne voulait pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait pas ne pas se rappeler qu'avec son père ces désaccords n'avaient jamais existé et que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà ce qui se passait autour d'elle, noble, généreux, juste, droit, élevé. Quelle différence, hélas! entre autrefois et maintenant!
Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues qui se nouaient autour d'elle, à toutes les discussions qu'elles soutenaient entre elle et sa mère, à tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait l'affranchir, pouvait-elle en hâter l'heure par des moyens tels que ceux que sa mère lui conseillait?
Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait à cette comédie, c'était encore son amour lui-même qui s'indignait à cette pensée de tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de misères dans sa vie, elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un mauvais souvenir.
C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et elle venait de terminer sa toilette lorsque sa mère rentra dans sa chambre.
—Comment, s'écria madame de Barizel, après l'avoir regardée, c'est ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci?
—Je me suis habillée comme tous les jours.
—C'est justement ce que je te reproche; tu dois être irrésistible.
Corysandre glissa un regard du côté de la glace.
—Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu l'étais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier, que tu dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas expliqué que c'était par ta beauté, plus encore que par tes paroles, que tu devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout à ton avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du tout ce qui convient. C'est quelque chose d'abominable qu'à ton âge tu ne saches pas encore ce qui fait perdre la tête à un homme. Défais-moi vite cette robe-là, ce col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va chanter des psaumes.
En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé son admirable chevelure de façon à changer complètement le caractère de sa physionomie, qui, de calme et honnête qu'elle était, devint audacieuse.
—Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe.
Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui étaient accrochées là les unes à côté des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:
—Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert, montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite croix se détachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les yeux, tu seras à ravir. Essayons.
—Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre résolument.
—Et pourquoi donc!
—Parce qu'elle ouvre trop.
—Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu n'as jamais été aussi jolie que ce soir-là.
—Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un dîner; tu étais là, il y avait du monde.
—Es-tu folle!
—Je ne la mettrai pas.
Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y avait pas à insister.
—Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus à celle-là qu'à une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tête.
Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait atteint une robe blanche, une robe de petite fille.
—C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de Barizel.
Corysandre ne répondit pas.
Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre l'autre:
—Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idée est excellente; ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspiré... Je n'avais pas pensé que le duc, malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup aimé; il sera donc plus touché par l'innocence que par la provocation, et, si tu réussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre cet élan passionné et la toilette virginale sera très puissant sur lui. Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais être obligée de changer une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une inspiration de génie.
De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les retroussant tout simplement et les réunissant en un gros huit; mais ceux du front s'échappèrent en petites boucles crêpées et frisantes qui frémissaient au plus léger souffle et que la lumière dorait en les traversant.
Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela malgré Corysandre, qui aurait mieux aimé s'habiller seule.
Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un peintre qui veut juger son ouvrage.
—Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il est de glace; mais il ne te résistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de la main?
Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition.
—Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel.
Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et ses recommandations; quand la demie après deux heures sonna, elle voulut installer elle-même Corysandre dans le salon.
Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant une pose gracieuse, l'essayant elle-même; puis elle disposa la chaise sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle calcula la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les yeux de Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci.
Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien éclairée, et, comme le photographe qui manoeuvre ses écrans, elle remonta le store et drapa les rideaux de façon à ce que non seulement la lumière fût favorable à Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait souci des regards curieux du dehors, se crût à l'abri de toute indiscrétion et pût en toute sécurité s'abandonner à son élan passionné.
—Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant; tu as un air embarrassé qui te va à merveille et qui est tout à fait en situation.
Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'était la honte qui lui faisait baisser les yeux et l'empêchait de regarder sa mère.
Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maîtresse de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux lèvres et les serraient avec une sensation d'amertume.
—Il semble que je sois à vendre, dit-elle.
—Ne dis donc pas des niaiseries.
—Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de penser que c'en est une pour toi.
Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les épaules sans répondre, et une dernière fois elle passa l'inspection du salon pour voir si tout était bien disposé pour concourir au résultat qu'elle avait préparé et qu'elle attendait.
Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son visage:
—Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains.
Et elle s'éloigna en répétant:
—Bon courage, bon espoir!
Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur ses pas:
—Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement par lequel tu lui tends la main arrive bien sur ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment même, avec l'expression émue de ces yeux mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; à moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il diffère cette demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse en arrière de toi, comme s'il ne s'était rien passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je vais m'y préparer, car je dois le réussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les mêmes conditions que toi, je n'ai pas tes avantages.
Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel étaient des yeux noyés de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un cruel effort de volonté.
Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait; elle devrait répondre. Comment?
Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât.
Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du jardin craqua: c'était lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas.
Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement, avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser qu'elle les rougissait.
Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire dans le salon.
Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où elle s'était sauvée, se trouvait une glace sans tain placée au-dessus des deux cheminées, de sorte qu'en regardant à travers les plantes et les fleurs groupées sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait d'une pièce dans l'autre.
C'était contre cette cheminée du petit salon que Corysandre s'était appuyée. Au bout, de quelques instants elle écarta légèrement le feuillage et regarda où était Roger.
Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne se doutant pas d'ailleurs qu'elle était à quelques pas de lui, derrière cette glace et ces fleurs.
Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant et paraissant réfléchir; de temps en temps un faible sourire à peine perceptible passait sur son visage et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait ses yeux.
Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée dans cet examen qui était devenu une contemplation: elle avait oublié ses angoisses, elle avait oublié sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus à elle; elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait; elle l'admirait.
Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle franchise dans son attitude!
Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle mentirait! Mais jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux levés devant ce regard honnête!
Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et entra dans le salon.
Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et le visage convulsé.
—Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.
Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger s'était déjà acquitté de son rôle et que le duc croyait madame de Barizel malade.
—Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre tout simplement, ce n'est rien.
—Mais vous paraissez troublée?
—Un peu nerveuse, voilà tout.
Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir plus longtemps qu'il ne convenait.
Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil, Roger sur la chaise, qui avaient été disposés par madame de Barizel.
Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien à se dire.
Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de choses à se dire qu'ils se taisaient, aussi embarrassés l'un que l'autre:
Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scène qui lui avait été apprise.
Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire. Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux lèvres étaient des paroles de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas d'aujourd'hui, mais du jour où je vous ai vue pour la première fois, et où j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce que son coeur lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'était là qu'un début. Après ces paroles devaient en venir d'autres qui étaient leur conclusion: «Je vous aime et je vous demande d'être ma femme; le voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement cette conclusion, il ne pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre avant d'avoir reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites. Jusque-là il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement, sous peine de se mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime», qu'ajouterait-il? que répondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas misérable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il parlât, se trouvant ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en étonnerait-elle pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si honnête qu'elle fût, si innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnêteté et cette innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le hasard leur ménageait leur temps se passerait à parler de la pluie, des toilettes de madame de Lucillière, des pertes ou des gains d'Otchakoff. Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, par ses regards, par son empressement auprès d'elle, par son admiration, son enthousiasme, ses élans passionnés, ses recueillements plus passionnés encore, de toutes les manières enfin, excepté des lèvres et en mots précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se présentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en profitait pas? Il n'était pas de ces collégiens timides que la violence même de leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune circonstance il n'était embarrassé; s'il ne parlait pas, s'il ne disait pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'était donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire. Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation était cruelle pour lui, et même jusqu'à un certain point ridicule.
Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-même à parler, nerveusement il est, vrai, presque fiévreusement, mais assez promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba, lui-même oublia son embarras et le temps s'écoula sans qu'ils en eussent conscience. Il semblait qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils étaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé! c'était ce qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait par la tête. Que leur importait! Ce qui charmait Corysandre, c'était la musique de la voix de Roger; ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre: ils étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'était assez pour que leur joie fût oublieuse du reste.
Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent.
Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant et en frappant le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marché.
Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait déjà singulièrement dépassé les limites fixées par les convenances. Il fallait penser à madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait se demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se leva.
Alors Corysandre se leva aussi:
—Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande à vous adresser.
Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et sans toutes les savantes préparations de madame de Barizel, sans trouble, sans confusion, sans hésitation, sans regards de plus en plus tendres, sans doux sourire, plein d'embarras et d'inquiétude.
—Une demande à moi, une demande de vous, quel bonheur!
—Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.
—Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien qu'elle est accordée, ce serait me peiner, et sérieusement, je vous le jure, d'en douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie tout de suite le plaisir de vous répondre:—C'est fait.
Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse contenue, il est vrai, mais sans l'émotion sur laquelle madame de Barizel avait compté.
—Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez pas dans le grand steeple-chase.
—Et pourquoi donc?
—Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister à cette course si vous y preniez part.
—Vraiment?
Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et l'autre.
Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât l'embarras de cette situation.
—Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine?
—Je la trouve...
Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un élan irrésistible et un accent passionné; mais à temps il s'arrêta.
—Je la trouve assez...—il hésita...—assez raisonnable, et je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre désir. Je ne monterai pas; je puis facilement me dégager.
Elle lui tendit la main.
Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter à ses genoux.
Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra.
—Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas?
—A demain, ou plutôt si je revenais ce soir.
—Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle sera heureuse de vous voir. A bientôt.
Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de Barizel se précipitait dans le salon.
—Eh bien? s'écria-t-elle.
Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa mère la ramenait brutalement dans la réalité, et elle eût voulu ne pas y revenir.
—Parle, parle donc.
Elle ne dit rien.
—Tu ne lui as donc pas adressé ta demande?
—Si.
—Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose. Quoi?
—Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre désir, je ne monterai pas, je puis facilement me dégager.»
—Et puis?
—Je lui ai tendu la main.
—Et alors?
—Il est parti.
Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupéfaction désespérée; mais elle ne voulut pas s'abandonner.
—Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer, prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont passées en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il assis?
—Là, sur cette chaise.
—Et toi?
—J'étais dans ce fauteuil.
—Alors?
—Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je lui ai répondu.
—Et puis?
—Il s'est établi un moment de silences entre nous, et nous sommes restés en face l'un de l'autre, un peu embarrassés.
—Très bien. Et puis?
—Nous nous sommes mis à parler.
—De quoi?
—De choses insignifiantes.
—Mais quelles choses?
—Ah! je ne sais pas.
—Mais tu es donc tout à fait stupide?
—Sans doute.
—Comment, tu ne peux pas me répéter ce que vous avez dit?
—-Nous n'avons rien dit.
—Vous êtes restés en tête-à-tête pendant plus de deux heures.
—Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé.
—Alors comment l'avez-vous employé, ce temps?
—De la façon la plus charmante.
—Comment?
—Je ne sais pas.
—Tu te moques de moi.
—Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous nous sommes regardés, nous avons été heureux; mais ce que nous avons dit, les mots mêmes, les idées de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse.
Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans parler, réfléchissant. Évidemment elle était aussi bête que belle, il n'y avait rien à en tirer, et la presser de questions, la secouer fortement, n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser. emporter par la colère et la prendre par la douceur.
—Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as adressé ta demande?
—Si tu y tiens, oui.
—Comment si j'y tiens!
—Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps avait marché et il s'est levé pour se retirer; alors je lui ai adressé ma demande comme je te l'ai dit.
—Et puis?
—Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir.
—Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel, exaspérée, il reviendra demain et puis après-demain, et toujours, jusqu'au moment où il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres; mais de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc pétris?
N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre, elle éprouva un mouvement de soulagement à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son mépris et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à sacrifier les affaires d'intérêt à de vaines satisfactions.
—Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la réparer que de la pleurer. J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à-tête d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su jouer la scène que nous avons répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur le passé, préparons l'avenir. Demain nous devons aller à Fribourg avec le duc; tu t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une façon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.
—Je l'aime!
—Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est à votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme toi, qui ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours de leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente et dévouée vaut mieux qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc de Naurouse. Réfléchis à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons Bade.
Cette promenade à Fribourg avait été arrangée depuis quelque temps déjà: il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans la cathédrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait à Fribourg; on entendait la messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient déjà visité la cathédrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la réputation d'être admirable, et c'était pour cette musique qu'elles faisaient une seconde fois ce petit voyage.
La première partie du programme s'exécuta ainsi qu'elle avait été arrêtée, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'être ensemble et beaucoup plus sensibles à cette joie intime qu'aux merveilles gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses vitraux et qu'à la musique dont l'exécution se fait dans une tribune, comme dans certaines églises italiennes. Le bonheur de Corysandre était d'autant plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le goûter sans arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas reparlé de Roger.
Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la prenant à part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le précisa:
—J'ai commandé une voiture pour que nous fassions une promenade dans la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner à l'église, et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai dans la calèche. Vous allez donc vous retrouver en tête-à-tête. Arrange-toi pour en profiter; quand je suis montée avec toi à cette tour, il y a quelque temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était un endroit tout à fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est là isolé entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poétique. Il est vrai qu'on peut être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas l'être aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur la place, où je serai dans la voiture découverte, tu seras fixée à ce sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main, s'il n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche à suivre. Prends celle que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu m'importe, pourvu que tu arrives au résultat que j'exige. Si tu n'y arrives pas, nous aurons quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais.
Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne le lui permit pas; la voiture attendait; on se fit conduire au Münster, et là madame de Barizel, déclarant qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre à faire l'ascension de la tour.
—Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous privez pas de jouir complètement de la belle vue qu'on a de là-haut; je vais me reposer dans la voiture; je serai là admirablement.
Et elle montra un endroit de la place abrité du soleil, où elle dit au cocher de la conduire; au pied même de la tour, elle eût été en mauvaise position pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se pencherait du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle avait adopté, elle serait facilement aperçue et en même temps elle pourrait surveiller la porte d'entrée, de façon à ne pas laisser passer des visiteurs, sans les signaler aussitôt au moyen de son mouchoir.
En montant derrière Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait qu'une seule pensée, qui était une espérance.
—Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle.
Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres de grès rouge qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient auprès d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour, leur arrivait le croassement de quelque corneille qui revenait à son nid ou qui s'envolait.
—Il semble que nous soyons seuls dans cette église, dit Roger en se retournant vers elle.
Ils continuèrent de monter, allant lentement.
Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des merveilles de l'architecture gothique, est aussi large à sa base que la nef elle-même, alors elle est quadrangulaire; mais en s'élevant cette forme se rétrécit et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide qui se termine par une flèche hardie que couronne une croix.
C'est jusqu'au point où commence cette flèche que montent les visiteurs: là se trouve une plate-forme que borde un balcon d'où la vue embrasse l'ensemble du monument et un immense panorama: à ses pieds on a la cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses arcs-boutants, ses statues, ses gouttières, ses colonnes, ses clochers aux dentelures byzantines, puis, par-dessus les toits et les cheminées de la ville, d'un côté la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement, et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleuâtre des Vosges.
Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement d'un côté à l'autre, de façon à embrasser entièrement la vue qui se déroulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère, immobile dans la calèche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir.
Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps allait en s'accroissant.
La journée était radieuse et chaude, mais à cette hauteur la brise qui soufflait à travers les arceaux rafraîchissait l'air; cependant elle étouffait, le coeur serré par l'émotion.
Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à chaque instant il étendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui désignait jusqu'à ce qu'elle l'eût aperçu elle-même.
—Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de poésie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein?
Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux pieds, elle se sentit prise par une molle langueur.
—Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.
—Déjà!
—Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture.
Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna:
—Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama, dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est là un des charmes de ces belles vues de faire un cadre à nos souvenirs.
Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre était trop émue, trop profondément troublée, pour rien voir: personne n'était venu, et elle n'avait rien dit.
Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très étroit et tourne dans une assez brusque révolution. Roger descendit le premier et Corysandre le suivit, indifférente, insensible à ce qui se passait autour d'elle, marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée de la séparation que sa mère allait certainement lui imposer, n'étant pas femme à revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'était point prononcée il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?
Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en avant; justement en face d'elle une petite fenêtre longue s'ouvrait sur le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait être précipitée par cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa échapper un cri:
—Roger!
Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner la tête. Vivement il lui tendit les bras et la reçut sur sa poitrine; comme il avait le dos appuyé contre la muraille, il ne fut pas renversé.
Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur l'épaule de Roger, à demi cachée dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et, la serrant dans ses deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres. Alors à son baiser elle répondit par un baiser.
Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée.
Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:
—Vous m'aimez donc!
Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de voix retentirent an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs qui montaient et qui allaient les rejoindre.
Il fallut se séparer et descendre.
Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable, leur était devenu contraire: le déjeuner venait de finir dans les hôtels et c'était par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient à la tour; ils n'eurent pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers déserts, lors de leur ascension, et dont les voûtes sonores retentissaient maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner à leur amour, ce furent de furtives étreintes bien vite interrompues.
Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa mère posés sur elle et la dévorant; mais elle tint les siens baissés, incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur répondre: une émotion délicieuse l'avait envahie et elle eût voulu ne pas s'en laisser distraire; tout bas elle se répétait: «Il m'aime, il m'aime, il m'aime;» et quand elle ne prononçait pas ces mots avec ses lèvres, ils résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.
—Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et Corysandre eurent pris place près d'elle.
Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées de gens endimanchés; les femmes coiffées du bonnet au fond brodé d'or et d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacées de rubans; les hommes, pour la plupart portant le chapeau à une corne ou même, malgré la chaleur, le bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté d'une houppe en clinquant.
A entendre les observations de madame de Barizel, c'était à croire qu'elle n'avait d'autre souci en tête que de regarder les gens de Fribourg et de les étudier au point de vue du costume et des moeurs.
Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils paraissaient écouter; en réalité ils se regardaient et par de brûlants éclairs leurs yeux se disaient leur bonheur.
—Je t'aime.
—Je t'aime.
A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un accès de pitié pour les chevaux, ce qui n'était cependant pas dans ses habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de peine la côte, qui était rude.
Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour l'aider à descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait osé le faire jusqu'à ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle de marcher côte à côte dans cette montée ombragée par de grands bois sombres.
Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à coup elle appela Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter.
—Eh bien? demanda madame de Barizel à voix basse lorsque sa fille fut à portée de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mère, s'attendait à cette question et elle avait préparé sa réponse.
—Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.
—Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à nous. Tu vois si j'avais raison dans mes prévisions et mes combinaisons; écoute-moi donc jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon côté, je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tête-à-tête, ceux que je vous ai ménagés étaient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles. Il vaut mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de le satisfaire.
Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir même; aussi fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit congé d'elles sans avoir rien dit.
—Ce sera pour demain, pensa-t-elle.
Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été celle du dimanche, au moins quant à la demande attendue.
Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.
Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à Corysandre un grand mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se réalisant, pouvait anéantir ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé. Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé, ne se retirerait-il pas?
Savine l'avait-il connu?
Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt théorique; mais, pour le duc, elle avait un intérêt immédiat et pratique d'une telle importance, qu'il fallait coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi s'en tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait, si cela était possible, l'impression que cette révélation du passé avait produite.
Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et lorsque son fidèle Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour déjeuner avec elle, elle lui en fit part.
—Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononcé?
—Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je décidé d'agir pour obliger le duc à parler enfin.
—Comment cela?
En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par vous. C'est-à-dire en empruntant votre plume si fine et si habile pour écrire une lettre que Corysandre recopiera et que j'enverrai.
—Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original.
—Me blâmez-vous?
—Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne serait pas par vous que je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver originale une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car cette lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée ou tout au moins sous votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui est drôle. Mais quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce qui réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour le succès je n'ai que des applaudissements.
—Vous savez que le duc a déclaré son amour à Corysandre sur la plate-forme de la cathédrale de Fribourg.
—Ça, c'est drôle aussi.
—En descendant, Corysandre était terriblement émue et elle n'a pas pu me cacher son trouble. Je l'ai interrogée et elle m'a, en honnête fille qu'elle est, avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne trouvera pas invraisemblable que je sache la vérité; la sachant, il est tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi, j'en conviens, mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main de ma fille. Il ne m'a pas adressé sa demande, je ne le reçois pas aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera, Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au duc pour l'avertir de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer.
—Et si le duc montrait cette lettre?
—Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête homme pour cela: d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la rédaction de cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre ne sache pas qu'elle est de vous et, après l'avoir fait copier par ma fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous au travail.
Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas chose commode chez madame de Barizel, qui n'écrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît pas son écriture et surtout son orthographe. C'était même cette grave question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait à Leplaquet de lui écrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait rien.
Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour qu'il pût écrire son brouillon.
—Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel.
—C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras.
—Pas pour vous, mon ami.
—Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement, sans s'arrêter; les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets.
—Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame de Barizel.
—Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut des préparations, des transitions.
—Chez une jeune fille? Enfin, allez.
Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixième feuillet.
—Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?
—Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux.
Il commença sa lecture, que madame de Barizel écouta sans interrompre, sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se tut qu'elle prit la parole.
—C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangées et de beaux sentiments merveilleusement exprimés, seulement ce n'est pas tout à fait ainsi qu'écrit une jeune fille.
—Ah! dit Leplaquet d'un air pincé.
—Ne soyez pas blessé de mon observation, mon ami, toutes les fois que j'ai lu des lettres de femmes dans des romans écrits par des hommes, je les ai trouvées fausses et maladroites; les hommes ne savent pas attraper le tour des femmes ni leur manière de dire, qui, toute vague qu'elle paraisse, est cependant si précise. C'est là le défaut de votre lettre, qui dit trop nettement les choses, trop régulièrement, en suivant un programme raisonné: les femmes n'écrivent pas ainsi.
—Alors, comment écrivent-elles?
—Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'écrire?
Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit ce qu'elle dictait, assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hésitation:
«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité devait cesser; j'étais heureuse; je vivais de ma journée de la veille et de l'espérance du lendemain, sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que tout à coup on me prouve que ce que je croyais per» mis est blâmable, que ce qui faisait ma joie est défendu.
—Il me semble qu'après avoir confessé son amour il est bon que Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cède à sa mère.
—Très bon; continuez.
«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez plus reçu chez ma mère, et si je veux rester l'honnête fille que je dois être il me faudra effacer de mon souvenir...»
—Elle s'interrompit:
—Si nous mettions «même»!
«... Même de mon souvenir les doux moments passés ensemble; je devrai me dire que j'ai rêvé. Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos promenades, nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!...
Elle s'interrompit encore:
—Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation?
—Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.
—Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent.
Elle continua de dicter:
«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous; et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tête, désespérée de mon impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée de vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais au contraire vous appeler toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle démarche m'aura coûté de douleurs...»—Soyons tendre, n'est-ce pas? «ce que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour n'être pas arrêtée au premier mot de cette lettre et pour la terminer en vous disant...»
Elle s'arrêta:
—Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le point délicat, car il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire.
Après un moment de réflexion, elle poursuivit:
«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule peut vous ouvrir notre maison qu'elle veut vous tenir fermée.»
—Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide. Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit.
—Je me garderai bien de changer un seul mot à cette lettre, qui est vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me démontrez une chose que je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui puissent écrire des lettres.