Cum vere rubenti candida venit avis.VIRGILE.
Cum vere rubenti candida venit avis.
Cum vere rubenti candida venit avis.
VIRGILE.
Elle revenait déjà, les bras tendus par les seaux de lait ; ses sabots étaient mouillés de rosée, et le bas de son jupon lui faisait froid. Quand le soleil fut visible, rouge dans la brume du matin, elle songea :
« La journée va être belle. »
Elle songea cela longtemps, évitant les cailloux du sentier, pour ne pas répandre son lait, et les hautes herbes penchées et pleurantes, car ses jambes nues avaient vraiment froid.
« La journée va être belle. »
Elle allait toujours, traversant maintenant un champ d'ajoncs, où la sente, plus large, s'allongeait toute droite, faite exprès par les gens de la ferme. La brume avait disparu, enchantée par le soleil, remontée là-haut, sans doute, d'où elle retomberait doucement, rosée sereine, manteau de fraîcheur que les étoiles jettent fraternellement sur les épaules de la terre altérée.
Elle songea encore :
« Il va faire très chaud. »
Puis une tige de sarrasin, perdue là par un oiseau, lui suggéra :
« Le sarrasin sera bon à battre. »
Cette idée lui fit plaisir, ensuite la tourmenta, car la saison avait été mouillée, et si le sarrasin était bon à battre, sûrement on le battrait. Alors il fallait rentrer vite, vite passer le lait, donner à manger aux poules, et bien des choses, tant de choses qu'elle en eut un serrement de cœur.
Comme elle marchait trop vite, une goutte de lait sauta du seau et tomba sur son sabot. Elle s'arrêta, posa les seaux, contente de se reposer un peu, bien qu'elle en eût des remords, levant tout haut, pour les défatiguer, ses beaux bras roses, dorés aussi par le feu du soleil.
Soudain, elle sursauta, devenant presque pâle, portant la main à sa poitrine. Elle n'avait pas eu peur. Elle avait seulement été surprise par le premier coup de fusil de l'année.
Au même instant, elle vit un flocon de fumée ; une plume vola près d'elle ; une perdrix blessée tomba au milieu des ajoncs.
— Allons, Tom! disait une voix. Cherche! Apporte.
Le chien sautait le long du sentier, allait, revenait, affairé, inquiet, mais bien décidé à ne pas pénétrer dans la forêt dangereuse. Comme la voix, plus impérieuse, plus colère, plus rapprochée aussi, répétait le commandement, Tom, la queue basse, vint se réfugier dans les jupes de la jeune fille, qui se baissa pour le caresser, pour l'encourager.
— Ne le caressez pas, battez-le! cria la voix.
C'était celle d'un jeune homme qui se montrait maintenant, debout dans la haie, parmi les branches.
La servante se redressa, regarda, rougit. Elle n'avait pas reconnu, à la voix, si c'était le père ou le fils. Elle croyait que c'était le père ; elle le désirait, parce que le mépris du grand jeune homme, qui ne lui avait jamais adressé la parole, lui était très pénible.
Elle rougit et se troubla, mais sans pouvoir baisser les yeux. Elle admirait, elle se sentait prête à tomber à genoux.
Le commandement fut répété, le chien fit le mort.
Alors, nu-jambes et nu-bras, elle entra dans les ajoncs et elle saigna. Elle marchait sans presque chercher son chemin, très vite, retenant ses larmes.
Ayant rapporté la perdrix, elle la jeta dans la gueule de Tom.
Le jeune homme, toujours debout entre les arbres, au-dessus de la mer des ajoncs cruels, lui fit un signe amical, puis sauta, allant au devant de son chien.
Elle, sans répondre, sans avoir vu, peut-être le signe amical qui remerciait la pauvre servante, tendit encore une fois sous le bât ses jeunes épaules, et les seaux de lait, bien en équilibre, pendaient à ses mains rouges.
Elle allait, sans plus songer à rien qu'à des choses si obscures et si profondes que son esprit ne pouvait les atteindre.
Ses jambes saignaient, sa main saignait, elle avait autour du bras droit une large éraflure qui lui faisait comme un bracelet.
« Cela, c'est une ronce. »
Les ajoncs piquent, mais ne déchirent pas.
Les seaux de lait, cependant, lui paraissaient plus légers. Elle marchait, vite, aussi vite que le permettait son instable fardeau.
Un homme, qu'elle croisa près de la ferme, regarda son bras sanglant. Alors, elle rougit. Plus tard, en passant son lait, elle pensa se trouver mal.
Le bracelet de pourpre lui serrait le bras, mais c'est au cœur qu'elle ressentait l'étreinte.
Tom arrivait vers elle. Elle eut peur.
« Est-ce que cela va recommencer? » se disait-elle, toute étourdie par l'émotion.
Haletant, mais joyeux, le chien se coucha à ses pieds. Alors, avisant une écuelle, elle lui versa un peu de lait.
— Vous le gâtez, dit le jeune homme, qui s'avançait. Je vous l'ai dit, il mériterait plutôt d'être battu.
Elle trouva des mots, pour dire :
— Battre votre chien?
— Ma foi, si j'avais été seul, la perdrix serait restée dans les ajoncs. Vous êtes-vous fait mal? Oh! vous saignez?
Elle était si heureuse qu'elle ne sentait plus sa joie. Un autre monde l'entourait. Elle était une femme en face d'un homme.
— Montrez!
Elle tendit son bras rose et doré, le retira aussitôt, ce qui fit remuer ses seins, sous la grosse toile plissée. Le jeune homme fut tenté, mais il se maîtrisa :
— Ne dites rien. Mais je ne veux pas que l'on sache que je vous ai rencontrée près des ajoncs.
Il s'en alla, sachant très bien ce qu'il devait faire.
Le lendemain matin, comme la rosée se levait et que Tom quêtait après les perdrix de la veille, un cri inattendu, un cri doux et douloureux, monta d'entre les hautes herbes sèches, près du champ des ajoncs, là où commence la bruyère.
La servante revint comme la veille, les épaules sous le bât, les mains pendantes, maintenant les seaux de lait. Elle ne s'arrêta pas en chemin, malgré qu'elle fût très lasse et très émue. Elle passa son lait, comme tous les jours, la pensée obscure. Mais, sa besogne finie, elle s'assit sur un escabeau, et elle regarda son bras.
Une morsure folle avait mis au bracelet de sang un fermoir rouge.