Quoique cette grande décomposition fût certainement aussi indispensable qu'inévitable, comme je l'ai établi, son accomplissement n'en a pas moins laissé dès-lors une immense lacune dans l'ensemble de l'organisme européen, dont les divers élémens, devenant presque étrangers les uns aux autres, se trouvèrent désormais essentiellement livrés à leurs divergences spontanées, sans autre frein habituel que l'insuffisant équilibre matériel déterminé naturellement par leur propre antagonisme. Aux temps même que nous considérons, cette dissolution croissante de l'ancien pouvoir européen se fait gravement sentir, ce me semble, dans les luttes, aussi frivoles qu'acharnées, des principaux états, et surtout dans la longueet déplorable contestation entre la France et l'Angleterre, où déjà l'extinction de l'autorité conciliatrice des papes est tristement marquée par leurs fréquens efforts, aussi vains qu'honorables, pour la pacification de l'Europe. Sans doute, la suffisante réalisation du grand système de guerres défensives propre au moyen-âge devait alors, faute d'un but convenable, rendre de plus en plus perturbatrice une exubérante activité militaire, qui, par sa nature, devait long-temps survivre à sa principale destination. L'ascendant social trop prolongé d'une caste militaire désormais essentiellement sans objet capital, constitue, en effet, le vrai principe universel et spontané qui a déterminé, pendant ces deux siècles, l'étrange caractère de la plupart des expéditions guerrières, si loin d'offrir le haut intérêt social des guerres antérieures, et même le puissant intérêt moral des guerres de religion au siècle suivant. Mais, quelque inévitable que dût être alors une telle perturbation européenne, les conséquences immédiates en eussent été certainement bien moins graves, si, par une fatale coïncidence, qui ne pouvait d'ailleurs être entièrement empêchée, elle ne s'était développée sous l'impuissant déclin de l'influence politique qui jusque alors avait régularisé l'ensemble des relations internationales. Deux siècles auparavant,la papauté eût évidemment lutté, avec une énergique efficacité, contre ce principe général de désordre; et, sans pouvoir annuler une suite aussi naturelle de la situation sociale, elle en eût assurément diminué beaucoup les ravages effectifs. Ce cas me paraît l'un des plus propres à faire sentir, aux aveugles partisans de l'optimisme politique, la haute irrationnalité de leur doctrine métaphysique: car, on voit ainsi l'autorité européenne des papes s'éteindre en un temps où elle aurait pu rendre encore à l'humanité d'éminens services politiques, pleinement conformes à sa destination naturelle, et seulement incompatibles avec sa caducité actuelle. Une telle impuissance vérifie d'ailleurs, de la manière la moins équivoque, le caractère essentiellement temporaire inhérent à l'existence générale du pouvoir catholique, qui, si peu éloigné de son plus bel âge, se trouve néanmoins forcé, malgré sa sincère volonté, de manquer à sa principale vocation politique, non par des obstacles accidentels, mais par une suite permanente de sa précoce désorganisation. Nous apprécierons ci-dessous l'expédient provisoire à l'aide duquel la politique moderne s'est ultérieurement efforcée, autant que possible, d'apporter à cette lacune capitale une insuffisante réparation.La désorganisation spontanée de l'ordre temporel propre au moyen-âge, quoique déjà très active auXIIIesiècle, ne pouvait avoir de résultats vraiment décisifs tant que le pouvoir catholique, qui constituait le lieu principal d'un tel régime, conservait toute son intégrité sociale. Mais, à mesure que s'opérait la décomposition spirituelle que nous venons d'apprécier, cette dissolution temporelle prenait un caractère de plus en plus irrévocable; elle tendait évidemment désormais à l'entière subversion de la constitution féodale, dernière phase essentielle du gouvernement militaire, en y altérant radicalement la pondération caractéristique des deux élémens principaux, la force centrale de la royauté, et la force locale de la noblesse, dont l'une, avant la fin duXVesiècle, avait été, en réalité, presque complétement absorbée par l'autre, pendant que celle-ci absorbait aussi la puissance spirituelle. Cette inévitable dislocation devait alors résulter de ce que cette constitution transitoire avait enfin suffisamment accompli, comme on l'a vu, sa principale destination dans l'évolution fondamentale des sociétés modernes, dont l'essor industriel de plus en plus prononcé indiquait déjà leur antipathie nécessaire contre l'antique prépondérance de l'esprit guerrier. Quoique les luttes, si intenses et si nombreuses,que je viens de caractériser, doivent d'abord sembler, à cette époque, directement contradictoires avec ce décroissement spontané du régime militaire, la nature même de ces guerres, essentiellement perturbatrices, devait tendre à ruiner la considération sociale de la caste dominante, dont l'aveugle ardeur belliqueuse, dès-lors habituellement privée de toute application utile, devenait de plus en plus contraire au grand mouvement de civilisation qu'elle avait dû primitivement protéger. C'est toujours, en effet, pour toutes les institutions humaines, temporelles ou spirituelles, le signe le moins équivoque de leur irrévocable extinction, que de les voir ainsi se tourner spontanément contre leur but primordial: l'organisme féodal, destiné surtout, par sa nature, à contenir le système d'invasion, touchait nécessairement à sa fin générale, aussitôt qu'il s'érigeait partout en principe d'envahissement. Aux temps même que nous considérons, la mémorable institution des armées permanentes, née d'abord en Italie, où tout commençait alors, mais bientôt propagée en occident, et principalement développée en France, vient constituer à la fois un témoignage incontestable et une puissante garantie de cette dissolution radicale du régime temporel propre au moyen-âge, en manifestant,d'une part, la répugnance croissante à la prolongation du service féodal chez des populations déjà plus industrielles que militaires, et en brisant, d'une autre part, les liens universels de la discipline féodale, désormais remplacée par la subordination spéciale d'une classe très circonscrite envers des chefs qui, n'étant plus exclusivement féodaux, tendaient nécessairement à priver peu à peu l'ancienne caste militaire de sa plus spéciale attribution. Je signalerai d'ailleurs au chapitre suivant l'heureuse influence d'une telle innovation pour seconder directement l'essor général de la vie industrielle.Dans le cas le plus naturel et le plus commun, dont la France nous présente le meilleur type, la décomposition spontanée du pouvoir temporel, d'après l'antagonisme exagéré de ses deux élémens essentiels, a dû s'opérer nécessairement au profit de la force centrale contre la force locale. L'esprit fondamental de la constitution féodale permettait aisément de prévoir que, presque partout, l'équilibre général de ces deux puissances se romprait surtout au préjudice de l'aristocratie, vu les nombreux moyens, même réguliers, qu'offrait un tel régime à l'accroissement spontané de la royauté. Ce point de vue est aujourd'hui trop connu pour que je doive y insister. Mais je dois,au contraire, signaler, à cet égard, une importante considération nouvelle, qui résulte ici d'un rapprochement d'ensemble entre les deux décompositions simultanées du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Celle-ci, en effet, comme nous l'avons vu, s'accomplissant, par une évidente nécessité, contre la puissance centrale, sans quoi il n'y eût pas eu de révolution, il fallait bien, par une indispensable compensation, que l'autre s'effectuât habituellement en sens inverse, sans quoi cette révolution eût dégénéré en un démembrement universel, dont l'Europe moderne a été spécialement préservée par cette concentration temporelle en faveur de la royauté. En même temps que l'anarchie politique, imminent péril de la grande phase révolutionnaire, pouvait ainsi être essentiellement évitée, on doit reconnaître, sous un autre aspect, que le mouvement général de décomposition atteignait par-là son but principal d'une manière bien plus complète, et surtout beaucoup plus caractéristique, que si la dislocation temporelle s'était, au contraire, opérée ordinairement au profit de l'aristocratie. Quoique chacun des deux élémens ait naturellement dû, comme nous le verrons, irrationnellement tenter, après son triomphe, de reconstruire, sous son ascendant, l'ensemble du régime ancien, cetteentreprise eût été cependant bien plus dangereuse de la part de l'aristocratie qu'elle n'a pu l'être de la part de la royauté: l'extinction finale du système militaire et théologique en eût été bien autrement entravée, aussi bien que l'essor politique des nouvelles forces sociales, ainsi que je l'indiquerai plus spécialement au cinquante-septième chapitre.On voit, par ces explications, que la tendance de la décomposition féodale vers l'ascendant politique de l'aristocratie sur la royauté a dû constituer, dans la désorganisation universelle que nous apprécions, un cas éminemment exceptionnel, dont l'Angleterre offre le principal exemple. Mais la considération en est néanmoins très importante aujourd'hui, pour faire déjà pressentir l'aveugle irrationnalité de ce dangereux empirisme qui prétend borner le grand mouvement européen à l'uniforme transplantation du régime transitoire particulier à l'évolution anglaise. Comparée à celle de presque tout le reste de l'Europe, et surtout de la France, elle présente ainsi, dès les derniers siècles du moyen-âge, une différence, aussi capitale qu'évidente, qui a nécessairement exercé, sur l'ensemble total du développement ultérieur, une influence très prononcée, incompatible avec toute vaine imitation politique, comme je l'expliquerai dans la suite. Il suffit, en ce moment, denoter cette irrécusable diversité effective, qu'atteste spontanément toute l'histoire moderne, et qui constitue le premier trait essentiel de l'isolement caractéristique de la politique anglaise. Une telle anomalie me semble devoir être surtout attribuée à l'action combinée de deux conditions spéciales, la situation insulaire, et la double conquête: la première a dû, en général, rendre le développement social de l'Angleterre toujours plus susceptible qu'aucun autre de suivre, sans perturbation extérieure, une marche qui lui fût propre; la seconde devait particulièrement provoquer à la coalition aristocratique contre la royauté, que la conquête normande avait dû rendre d'abord éminemment prépondérante, comme on le voit clairement, par exemple, en comparant, auXIIesiècle, la puissance royale en France et en Angleterre; en outre, les suites nécessaires de cette conquête exceptionnelle favorisaient la combinaison spontanée de la ligue aristocratique avec les classes industrielles, en constituant entre elles, par la nouvelle position secondaire de la noblesse saxonne, un précieux intermédiaire naturel, qui ne pouvait exister ailleurs[26].Mais nous devons éviter ici d'engager, à cet égard, aucune discussion spéciale, évidemment contraire aux prescriptions logiques établies au début de ce volume contre toute introduction importante des recherches concrètes dans notre élaboration historique, dont le caractère essentiellement abstrait doit être soigneusement maintenu. Au reste, ceux qui voudront convenablement entreprendre une explication vraiment rationnelle de cette mémorable anomalie politique, devront d'abord donner à l'observation même du phénomène toute son extension réelle, en cessant de le considérer, ainsi qu'on le fait trop souvent, comme strictement particulier à l'Angleterre: quoiqu'il y ait été, sans doute, plus spécialement prononcé, on voit cependant, par exemple, le développement politique de la Suède, et auparavant même celui de Venise, offrir, sous ce rapport, une marche fort analogue.Note 26:La marche de l'évolution politique en Écosse, si différente de celle propre à l'Angleterre, me semble confirmer spécialement cette explication générale, en montrant que l'influence particulière de la double conquête a réellement prédominé, à cet égard, sur celle même de l'isolement insulaire commun aux deux populations.Tels sont les divers résultats principaux de la décadence spontanée qui conduisit graduellement le régime catholique et féodal à ce degré de désorganisation, partout essentiellement réalisé, d'une manière plus ou moins explicite, vers la fin duXVesiècle; le pouvoir spirituel étant désormais irrévocablement absorbé par le pouvoir temporel, et l'un des deux élémens générauxde celui-ci radicalement subalternisé envers l'autre: en sorte que l'ensemble de cet immense organisme restait dès-lors totalement concentré autour d'une seule puissance active, ordinairement la royauté, sur laquelle reposaient presque uniquement les destinées ultérieures du système entier, dont la décomposition allait maintenant commencer à devenir nécessairement systématique.Nous avons ci-dessus rationnellement partagé cette phase définitive du grand mouvement révolutionnaire en deux époques principales, l'une purement protestante, l'autre essentiellement déiste, d'après le caractère plus complet et plus décisif qu'acquiert graduellement la philosophie négative. Considérons successivement, dans la première, d'abord ses effets politiques immédiats, et ensuite son influence philosophique ultérieure.Sous le premier aspect, on peut aisément sentir que la réforme duXVIesiècle ne fut réellement, en général, qu'une consécration explicite et irrévocable de la situation des sociétés modernes en résultat final de la décomposition spontanée que nous venons de reconnaître propre aux deux siècles précédens, surtout en ce qui concerne la désorganisation du pouvoir spirituel, principale base du régime ancien. On doit concevoir, enoutre, pour compléter une telle appréciation, que cette commune conséquence politique s'est, au fond, nécessairement réalisée, d'une manière à peu près équivalente, malgré de graves différences intellectuelles, qui n'ont pu devenir sensibles que long-temps après, aussi bien chez les peuples restés nominalement catholiques, que chez ceux devenus ostensiblement protestans: les uns et les autres ont alors définitivement passé, envers l'ordre social du moyen-âge, à un état pareillement révolutionnaire, sauf la diversité naturelle des manifestations. Car, je ne saurais trop l'expliquer, dans la suite entière des désorganisations opérées depuis le début duXIVesiècle, la première et la plus décisive a certainement consisté à détruire l'indépendance du pouvoir spirituel, en le subordonnant partout au pouvoir temporel: or, cette perturbation capitale, principe essentiel de toutes les autres, a été, comme nous l'avons vu, réellement commune à tout l'occident européen, avant la fin duXVesiècle; c'est par là que, sur tous les points importans de ce grand théâtre social, toutes les forces quelconques ont dès-lors instinctivement participé, comme je l'ai montré, au caractère révolutionnaire des temps modernes, sans excepter, non-seulement les rois et les nobles, mais aussi les prêtres, et les papes eux-mêmes:lorsque Henri VIII se sépara de Rome, Charles-Quint et François Iern'en étaient pas, à vrai dire, déjà moins affranchis que lui. En considérant l'ensemble du protestantisme, il est clair que la suppression de la centralisation papale, et l'assujétissement national de l'autorité spirituelle à la puissance temporelle, y constituent les seuls points importans communs à toutes les sectes, les seuls qui y soient restés toujours intacts au milieu d'innombrables variations. La célèbre opération de Luther, malgré son fougueux éclat, se réduisit immédiatement à la consécration fondamentale de ce premier degré de décomposition de la constitution catholique, puisqu'elle n'atteignit d'abord le dogme que d'une manière fort accessoire, qu'elle respecta même essentiellement la hiérarchie, et qu'elle n'altéra gravement que la seule discipline. Or, si l'on analyse politiquement ces dernières altérations, vraiment caractéristiques, on voit qu'elles consistèrent surtout dans l'abolition combinée du célibat ecclésiastique et de la confession universelle; c'est-à-dire, précisément dans les mesures qui, outre l'énergique adhésion spontanée des passions humaines, au sein même du sacerdoce, étaient alors les plus propres, par leur nature, à consolider la ruine antérieure de l'indépendancesacerdotale, à laquelle ce double appui était évidemment indispensable. Une telle destination primordiale du protestantisme explique aisément sa naissance spéciale chez les peuples les plus éloignés du centre catholique, et auxquels, par suite, la tendance de plus en plus italienne de la papauté pendant les deux siècles précédens devait se faire le plus péniblement sentir.D'après cette incontestable appréciation, on ne peut douter que les peuples catholiques n'aient tout aussi réellement participé que les protestans à cette première transformation révolutionnaire, sauf la différence des formes et la diversité des moyens, qui importent peu au résultat[27]. Non-seulement en France, mais en Espagne, en Autriche, etc., les rois, sans s'arroger ouvertementune vaine et ridicule suprématie spirituelle, étaient déjà certainement, au temps de Luther, pour leurs clergés respectifs, des maîtres non moins absolus, non moins indépendans, au fond, du pouvoir papal, que le devinrent alors les divers princes protestans[28]. Mais le mouvement luthérien, surtout parvenu à la phase calviniste, exerça bientôt, à cet égard, d'une manière indirecte, une influence aussi importante qu'inévitable, en disposant de plus en plus le sacerdoce catholique à l'acceptation volontaire d'un tel assujétissement politique, contre lequel il conservait jusque alors, quoiqu'en vain, son antique répugnance naturelle, et où désormais il devait voir, au contraire, la seule garantie efficace de son existence sociale, au milieu de l'imminent essor de l'esprit universel d'émancipation religieuse. C'est seulement à cette époque de décadenceque commence essentiellement, entre l'influence catholique et le pouvoir royal, cette intime coalition spontanée d'intérêts sociaux, dont la tendance générale, d'abord stationnaire, et bientôt rétrograde, envers le développement final de la civilisation moderne, a été si mal à propos attribuée, par tant d'irrationnels détracteurs, aux plus beaux âges du catholicisme, si long-temps caractérisé, d'après nos explications antérieures, par son noble et énergique antagonisme à l'égard de toutes les puissances temporelles. Il serait d'ailleurs superflu de prouver que cette opposition croissante au progrès ultérieur de l'évolution humaine, loin d'être propre au catholicisme moderne, soit gallican, soit espagnol, etc., appartient, d'une manière beaucoup plus radicale et bien autrement prononcée, au luthéranisme anglican, ou suédois, etc., qui, même en souvenir historique, n'a jamais pu se supposer en état d'indépendance réelle, ayant été, au contraire, expressément institué, dès sa naissance, en vue d'une éternelle sujétion. Quoi qu'il en soit, après son universel asservissement politique, l'église catholique, désormais nécessairement impuissante à remplir ses plus hautes attributions sociales, et voyant ainsi son champ moral partout restreint à la vie individuelle, sauf un reste d'influence sur la vie domestique, estdès-lors conduite inévitablement à s'occuper surtout, d'une manière de plus en plus exclusive, de la seule conservation, de plus en plus difficile, de sa propre existence, en se constituant instinctivement de plus en plus l'indispensable auxiliaire permanent de la royauté, autour de laquelle devaient graduellement se concentrer, par une tendance spontanée, tous les débris quelconques du régime monothéique du moyen-âge, comme seul élément maintenant susceptible d'une énergique activité politique. On conçoit au reste aisément que cette inévitable coalition devait finalement devenir aussi dangereuse pour le catholicisme que pour le pouvoir royal, envers chacun desquels elle constituait naturellement une sorte de cercle vicieux, à la fois mental et social, en présentant comme appui ce qui avait besoin de soutien. Le catholicisme y ruinait radicalement son crédit populaire, en renonçant évidemment, par cette irrationnelle sujétion, à son ancien et principal office politique; sauf la vaine ostentation de quelques rares prédications officielles, que la plus sublime éloquence ne pouvait jamais empêcher d'être, par leur nature, essentiellement déclamatoires, et surtout fort inoffensives au pouvoir qu'elles concernaient, quelque vicieuse que pût devenir habituellement sa conduite réelle. Enmême temps, la royauté était ainsi conduite à lier, d'une manière de plus en plus intime, l'ensemble de ses destinées politiques à un système de doctrines et d'institutions qui devait graduellement exciter de profondes et unanimes répugnances, soit intellectuelles, soit morales, et qui déjà même était partout irrévocablement voué, sous diverses formes, à une imminente dissolution totale.Note 27:Un incident remarquable, aujourd'hui trop oublié, me semble très propre à confirmer directement ce rapprochement fondamental indiqué par ma théorie historique, en manifestant la tendance spontanée des souverains catholiques à recourir quelquefois aux mêmes moyens essentiels que les princes protestans pour garantir radicalement la destruction de l'indépendance politique du clergé. On voit, en effet, l'empereur Ferdinand faire, quoique sans succès, expressément proposer, à diverses reprises, au concile de Trente, par des ambassadeurs spéciaux, le mariage habituel des prêtres, qui eût certainement conduit, dans l'application, à abolir aussi la confession. Ce double caractère de la discipline luthérienne, a depuis fréquemment trouvé, au sein même du catholicisme, de fervens apologistes, très convaincus d'ailleurs qu'ils ne cessaient point ainsi d'appartenir à l'église universelle.Note 28:Quoique cette tendance universelle à la nationalisation du clergé ait dû naturellement être beaucoup moins développée en Italie que partout ailleurs, telle était cependant, à cet égard, la situation fondamentale des peuples modernes, qu'on a pu remarquer alors une semblable transformation révolutionnaire même chez toutes les populations italiennes dont l'état politique a pris un caractère stable suffisamment prononcé. La constitution vénitienne en offre surtout un exemple très décisif, par l'isolement et la dépendance où elle maintient le clergé national envers la puissance temporelle, depuis le triomphe définitif de l'aristocratie sur le pouvoir ducal auXIVesiècle; de manière à organiser, sous la vaine apparence d'une respectueuse orthodoxie, une sorte de religion d'état, encore plus distincte peut-être du vrai catholicisme romain que ne le fut ensuite notre gallicanisme proprement dit.Cette longue et déplorable phase de la désorganisation finale du catholicisme a été, dès sa naissance, principalement systématisée par la grande institution caractéristique de la célèbre compagnie de Jésus, qui, de nature éminemment rétrograde, fut alors spécialement fondée, avec un admirable instinct politique, pour servir d'organe central à la résistance générale du catholicisme contre la destruction universelle dont il était directement menacé par l'essor croissant de l'émancipation spirituelle. Il est clair, en effet, d'après nos indications antérieures, que la papauté, de plus en plus absorbée, depuis le siècle précédent, par les intérêts et les soins de sa principauté temporelle, n'était même plus propre, en réalité, à diriger convenablement cette immense opposition active, dont elle eût souvent sacrifié, sans doute, les besoins essentiels aux seules exigences de sa situation particulière. Aussi les chefs, presque toujours éminens, de cettepuissante corporation se sont-ils dès-lors, sous un titre modeste, spontanément substitués peu à peu aux papes eux-mêmes, pour organiser une suffisante convergence continue entre des efforts partiels que le grand mouvement de décomposition entraînait instinctivement à diverger de plus en plus. Il n'est pas douteux, ce me semble, que, sans une telle centralisation, ordinairement aussi habile qu'énergique, l'action ou plutôt la résistance du catholicisme n'aurait pu offrir, pendant le cours des trois derniers siècles, aucune véritable consistance politique. Mais, malgré d'éclatans services partiels, soit au dedans, soit au dehors, on ne peut davantage méconnaître que l'ensemble de cette politique des jésuites, par une suite nécessaire de son hostilité fondamentale envers l'évolution finale de l'humanité, devait avoir un caractère à la fois éminemment corrupteur et radicalement contradictoire. D'une part, en effet, son principal moyen de succès consistait réellement à intéresser autant que possible toutes les influences sociales quelconques, spirituelles ou temporelles, à la conservation ou à la restauration de l'organisme catholique, en persuadant à tous les esprits éclairés, sous la réserve tacite d'une secrète émancipation personnelle, que la consolidation de leur propre puissance exigeait, en général, de leur part, une certaine participationpermanente, soit active, soit au moins passive, au système d'efforts de tous genres destinés à maintenir le vulgaire sous la tutelle sacerdotale. Or, une telle combinaison politique ne pouvait, évidemment, comporter, par sa nature, qu'un succès fort précaire, limité au seul temps où l'émancipation théologique restait suffisamment concentrée: par son inévitable diffusion ultérieure, ce procédé, d'abord odieux, a fini par devenir, de nos jours, essentiellement ridicule, en conduisant à organiser ainsi une sorte de mystification universelle, où chacun devrait être à la fois, et pour le même dessein, trompeur et trompé. En second lieu, les efforts indispensables de cette intelligente corporation afin d'acquérir ou de conserver la direction, de plus en plus exclusive, de l'instruction publique, l'ont partout entraînée à concourir puissamment elle-même à la propagation croissante du mouvement mental, par un enseignement continu qui, malgré son extrême imperfection, n'en devait pas moins bientôt se tourner nécessairement, soit chez les élèves, soit jusque chez les maîtres, contre la destination primitive de ce système contradictoire. Les célèbres missions extérieures, si habilement dirigées, en général, par cette compagnie, et les seules qui aient jamais obtenu un véritable succès social, présentent, sous cet aspect, un contrastefort analogue, quoique moins tranché, par l'hommage involontaire qu'une telle politique était ainsi conduite à rendre, surtout quant aux sciences, à ce même développement intellectuel des sociétés modernes dont elle s'efforçait de combattre, en Europe, les conséquences nécessaires, tandis que, au dehors, elle s'honorait à juste titre d'y puiser les principales bases de son ascendant spirituel, utilisé ensuite pour l'introduction des croyances qu'elle se sentait d'abord forcée d'écarter ou de dissimuler. Il serait d'ailleurs superflu d'insister ici sur les périls évidens que devait offrir à cette institution une position aussi exceptionnelle dans l'ensemble de l'organisme catholique, où le sentiment naturel de sa supériorité, en vertu de sa haute destination spéciale, devait profondément stimuler l'active jalousie permanente de toutes les autres congrégations religieuses, dès-lors graduellement privées de leurs plus importans attributs réels, et dont l'invincible antipathie a plus tard tant neutralisé, comme on sait, au sein même du clergé catholique, les regrets que devait lui inspirer la chute irréparable d'un tel soutien.Tel est donc le seul effort vraiment grand qu'ait pu tenter le catholicisme moderne contre l'irrésistible progrès du mouvement général de décomposition,en organisant ainsi le maintien, et, autant que possible, la restauration, de la constitution catholique, sous la commune direction des jésuites, et sous la protection spéciale de la monarchie espagnole, désormais devenue le meilleur appui naturel de cette politique, comme mieux préservée qu'aucune autre des contacts hérétiques. Le célèbre concile de Trente ne pouvait, en effet, produire, sous ce point de vue, qu'un résultat purement négatif, que l'instinct des papes semble avoir pressenti, d'après leur profonde répugnance à réunir et à prolonger cette impuissante assemblée; qui, dans sa longue et consciencieuse révision de l'ensemble du système catholique, n'a pu que constater, avec une stérile admiration, la parfaite solidarité, à la fois mentale et sociale, de toutes ses parties importantes, et a dû, dès-lors, malgré les dispositions les plus conciliantes, conclure à la douloureuse impossibilité de consentir à aucune des concessions alors jugées propres à amener la pacification universelle. Toutes les saines méditations historiques sur ce sujet capital aboutiront, je ne crains pas de l'assurer, à reconnaître que, comme je l'ai indiqué au début de ce chapitre, tout l'effort essentiel de réformation dont l'organisme catholique était vraiment susceptible sans se dénaturer, avait déjà été, trois siècles auparavant, convenablementtenté, et bientôt épuisé, par la double institution, intellectuelle et politique, des franciscains et des dominicains. Aussi la vaine formule populaire qui, depuis le commencement du quinzième siècle, indiquait le vœu prépondérant de la catholicité pour l'universelle régénération de l'église, ne constituait-elle, au fond, qu'une manifestation involontaire de l'ascendant spontané que l'esprit critique acquerrait alors partout, d'après le progrès continu du mouvement général de décomposition. Déjà nécessairement entraîné vers son entière dissolution, le système catholique ne pouvait plus, à cette époque, comporter d'autre transformation réelle que cette organisation, ici suffisamment caractérisée, de son active résistance permanente à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. C'est ainsi que le catholicisme, désormais réduit, en Europe, à ne plus former qu'un véritable parti, a été partout conduit à perdre, non-seulement la faculté, mais même la simple volonté, de remplir convenablement son antique destination sociale. Absorbé dès-lors par l'intérêt, de plus en plus exclusif, de sa seule conservation, il s'est vu souvent entraîné, dans son intime solidarité avec la royauté, à inspirer ou à sanctionner les mesures les plus contraires à son esprit caractéristique; comme ne le témoigne que trop, par exemple, l'histoire complètedu plus exécrable attentat politique qui peut-être ait jamais été consommé. Par ces déplorables recours à la compression matérielle, devenus néanmoins inévitables depuis l'entière subordination de l'influence catholique au pouvoir royal, le système de résistance ne faisait que constater de plus en plus son impuissance intellectuelle et morale, et accélérait indirectement la décadence qu'il tentait d'arrêter. En un mot, l'ensemble de la scène politique a pris, dès cette époque, le caractère essentiel qui s'est prolongé jusqu'à nos jours; depuis Philippe II jusqu'à Bonaparte, c'est toujours, sauf la diversité naturelle des circonstances et des moyens, la même lutte fondamentale entre l'instinct rétrograde de l'ancienne organisation, et l'esprit de progression négative propre aux nouvelles forces sociales: il n'y a d'autre différence essentielle, sinon qu'une telle situation était alors pleinement inévitable, tandis qu'elle ne conserve vicieusement aujourd'hui la même physionomie que d'après la seule absence d'une philosophie vraiment appropriée à la phase actuelle de l'évolution générale, comme l'établira spontanément la suite de notre élaboration historique.Sans doute, cette tendance rétrograde de plus en plus prononcée n'a pas empêché la hiérarchie catholique de renfermer, depuis leXVIesiècle,beaucoup d'hommes éminens, soit intellectuellement, soit moralement, quoique le nombre en ait dû décroître avec rapidité, par suite des répugnances instinctives ainsi fréquemment excitées parmi les êtres supérieurs. Mais la dégénération sociale du catholicisme se marque toujours involontairement chez les personnages même qui l'ont le plus justement illustré pendant cette période finale. Dans l'ordre mental surtout, on ne peut certes que profondément admirer en Bossuet l'un des plus sublimes penseurs qui aient honoré notre espèce, et peut-être la plus puissante intelligence des temps modernes après Descartes et Leibnitz. Néanmoins, l'ensemble de sa propre vie me semble éminemment propre, à tous égards, à constater, de la manière la plus expressive, l'irrévocable désorganisation de la constitution catholique; soit par la déplorable situation logique d'un tel esprit, que les exigences contemporaines condamnent, malgré l'intime répugnance de son instinct pontifical, à défendre dogmatiquement les inconséquences gallicanes, et à justifier directement la moderne subordination de l'église à la royauté; soit aussi par cette existence politiquement subalterne, qui réduit à la vaine condition de panégyriste officiel des principaux agens de Louis XIV celui qui, aux temps de Grégoire VII ou d'InnocentIII, eût été unanimement regardé comme leur digne successeur dans l'énergique antagonisme de l'autel envers le trône. On ne peut donc justement envisager le beau génie philosophique de Bossuet comme un véritable produit du catholicisme, dont la déchéance politique fut, au contraire, essentiellement défavorable à son libre essor, qui eût été sans doute, plus complet pour l'humanité et plus satisfaisant pour un tel esprit si sa position sociale avait pu être celle d'un penseur indépendant, à la manière de Descartes ou deLeibnitz: tandis que, au moyen-âge, le système catholique avait, au contraire, puissamment concouru au développement normal des hautes intelligences qui l'illustrèrent alors, en leur fournissant à la fois un champ et une situation convenables. L'ordre moral comporte aussi, quoiqu'à un degré naturellement moindre, une appréciation essentiellement analogue, applicable même aux plus nobles types dont l'église puisse honorer son déclin universel pendant les trois derniers siècles. Quelque juste vénération, par exemple, que doive sans cesse inspirer le touchant souvenir des sublimes vertus de saint Charles Borromée et de saint Vincent de Paule, leur infatigable charité, aussi éclairée qu'ardente, n'avait, au fond, aucun caractère, soit ascétique, soit politique, qui dût la rattacher exclusivementau catholicisme, comme dans les âges antérieurs: sauf le mode de manifestation, de telles natures pouvaient désormais recevoir un développement équivalent parmi les autres sectes religieuses, ou même en dehors de toute croyance théologique.Au reste, il ne faudrait pas croire que l'esprit général de résistance plus ou moins active à l'émancipation intellectuelle, et le caractère correspondant d'hypocrisie plus ou moins systématique chez les classes dirigeantes, aient dû être, depuis leXVIesiècle, particuliers au catholicisme: le protestantisme les a nécessairement présentés aussi, d'une manière non moins réelle au fond, quoique sous d'autres apparences, partout où il a obtenu la prépondérance politique; car, sa propriété progressive ne pouvait lui appartenir essentiellement qu'autant qu'il resterait à l'état d'opposition, seul pleinement convenable à sa nature; passé à l'état de gouvernement, il a dû bientôt devenir radicalement hostile au développement ultérieur de la raison humaine. Cet instinct rétrograde du catholicisme moderne, évidemment contraire à sa propre constitution, n'y ayant pris l'ascendant que par une suite inévitable de la désorganisation de l'ancien pouvoir spirituel et de son assujétissement graduel au pouvoir temporel, comment le protestantisme, qui érigeait directementcette irrationnelle sujétion en une sorte de principe fondamental, aurait-il pu éviter de telles conséquences de son triomphe légal? L'orthodoxie anglicane, par exemple, néanmoins si rigoureusement exigée, chez le vulgaire, pour les besoins politiques du système correspondant, pouvait-elle, en réalité, donner lieu habituellement à des convictions très profondes et à un respect fort sincère chez ces mêmes lords dont les décisions parlementaires en avaient tant de fois altéré arbitrairement les divers articles, et qui devaient officiellement concevoir le réglement même de leurs propres croyances comme une des attributions essentielles de leur caste? Quant à la compression matérielle envers tout essor ultérieur de l'esprit d'émancipation, elle ne fut, pour le catholicisme, qu'une suite inévitable de sa désorganisation moderne: tandis que, pour le protestantisme, elle était, au contraire, nécessairement inhérente à sa nature générale, d'après l'intime confusion qu'il consacrait entre les deux disciplines; et elle devait s'y manifester aussitôt que sa prépondérance effective serait suffisamment réalisée, comme une longue expérience ne l'a que trop prouvé partout. Ce double effet ne s'est pas seulement développé dans la phase primitive du protestantisme, considérée par rapport à toutes les formes postérieures, par l'esprit despotique du luthéranisme,soit anglican, soit germanique: il a pareillement caractérisé les sectes où la désorganisation spirituelle était plus avancée[29], quand le pouvoir a passé, même momentanément, entre leurs mains, ainsi que le témoignent tant de déplorables exemples, très propres à faire justement apprécier le prétendu esprit de tolérance des doctrines qui subordonnent l'ordre spirituel à l'ordre temporel.Note 29:Sans anticiper mal à propos sur la seconde période du mouvement critique, je crois utile de noter ici, à ce sujet, que le déiste Rousseau a lui-même été conduit à proposer directement, dans son ouvrage le plus dogmatique, l'extermination juridique de tous les athées, comme l'une des conditions essentielles de l'ordre politique qu'il avait conçu: ses disciples n'ont quelquefois que trop témoigné leur disposition spontanée à pratiquer une telle maxime, toujours par suite du dogme de l'asservissement général du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, principale source historique, à mes yeux, de la plupart des aberrations ultérieures, et qui, sous ce rapport, pousse spontanément à remplacer la persuasion par la violence.Relativement à ce système de résistance qui distingue le catholicisme moderne, il faut surtout remarquer enfin que, loin d'avoir été, comme on le suppose aujourd'hui, exclusivement nuisible à l'évolution sociale correspondante, il a constitué, au contraire, l'un des deux élémens essentiels de l'antagonisme général qui devait présider à la progression politique pendant tout le cours des trois derniers siècles. Je ne parle pas seulement de son office continu pour l'indispensable maintien de l'ordre public, qui, alors comme aujourd'hui,devait essentiellement appartenir à la force de résistance des anciens pouvoirs, malgré son caractère plus ou moins rétrograde, tant que les tendances progressives ne pouvaient elles-mêmes avoir qu'un caractère éminemment négatif: cette importante explication se trouve déjà suffisamment opérée dans le premier chapitre du volume précédent, auquel je puis ici renvoyer le lecteur, en l'invitant à rapporter à ce passé, par des motifs pleinement semblables, ce qui n'y est appliqué qu'au présent, puisque, sous cet aspect, la situation sociale a radicalement conservé jusqu'ici la nouvelle nature qu'elle dut manifester auXVIesiècle. Par une considération plus spécialement propre à la première phase de la doctrine critique, je voudrais y faire sentir aux esprits vraiment philosophiques les avantages essentiels, à la fois intellectuels et politiques, que l'évolution finale de l'humanité a retiré de cette active opposition du catholicisme à la propagation spontanée du mouvement protestant. Dans l'ordre purement mental, il est d'abord évident que ce premier essor incomplet de l'esprit d'examen, en vertu des demi-satisfactions qu'il procure à la raison humaine, doit tendre à retarder ensuite son entière émancipation, surtout chez le vulgaire, en flattant directement l'inertie naturelle de notre orgueilleuse intelligence. Il en est à peu près de même sous lerapport politique, où l'on voit le protestantisme apporter à l'ancienne organisation des modifications qui, malgré leur insuffisance radicale, doivent long-temps maintenir une funeste illusion sur la tendance nécessaire des sociétés modernes vers une vraie régénération fondamentale. Aussi les nations protestantes, après avoir, à divers titres, devancé alors, dans leur progrès social, les peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences contraires, essentiellement demeurées en arrière pour le développement final du mouvement révolutionnaire, comme nous le reconnaîtrons ci-dessous. Si ce premier triomphe du protestantisme était devenu universel, ce qui était heureusement impossible, il n'est pas douteux, ce me semble, qu'il eût encore empêché jusqu'ici l'extension totale du grand phénomène de décomposition que nous étudions: par suite, la situation sociale, sans être réellement moins orageuse qu'elle ne l'est de nos jours, se trouverait certainement beaucoup plus éloignée, à tous égards, de sa véritable issue générale, qui, dans une telle hypothèse, semblerait dépendre de la conservation indéfinie de l'ancien organisme à l'état de demi-putréfaction consacré par la politique protestante. La résistance nécessaire du catholicisme a donc involontairement exercé, en général, une réaction très salutaire sur l'état définitif, soitintellectuel, soit politique, de l'ensemble du mouvement révolutionnaire, en retardant spontanément son inévitable essor jusqu'à ce qu'il pût devenir, à l'un et à l'autre titre, suffisamment décisif. En comparant, sous cet aspect, les divers cas principaux, il est aisé de sentir que le plus favorable dut être réellement celui de la France, où le levain protestant avait d'abord assez pénétré pour exciter immédiatement à l'émancipation spirituelle, sans pouvoir néanmoins y obtenir un ascendant légal qui en eût gravement entravé et altéré l'entier développement ultérieur: quand la rétrogradation catholique y fut ensuite poussée jusqu'à l'expulsion violente des protestans, une telle mesure dut avoir, à divers égards partiels, de déplorables conséquences politiques, surtout quant au progrès industriel; mais elle n'y pouvait offrir aucun danger essentiel pour la principale évolution sociale, qui, au point qu'elle y avait alors atteint, en fut bien plus accélérée que ralentie.Après avoir ainsi convenablement apprécié la première phase générale de la doctrine critique dans sa destination la plus directe et la plus importante, en ce qui concerne la dissolution politique de l'ancienne constitution spirituelle, il est aisé de caractériser sommairement son influence nécessaire sur la désorganisation temporelle qui continuaitalors à s'accomplir, en résultat continu de la décomposition spontanée que nous avons reconnue propre aux deux siècles précédens. Déjà nous venons de démontrer implicitement, à ce sujet, la tendance générale de cette époque à compléter systématiquement une telle opération préalable, par la concentration régulière de tous les anciens pouvoirs sociaux autour de l'élément temporel prépondérant, soit que, comme en France et presque partout, ce dût être la puissance royale, ou que ce fût, au contraire, la force aristocratique, par une anomalie particulière à l'Angleterre et à quelques autres pays, ainsi que je l'ai expliqué. Dans les deux cas, l'unique élément demeuré actif s'est dès-lors trouvé naturellement investi d'une sorte de dictature permanente extrêmement remarquable, dont l'établissement, retardé par les troubles religieux, n'a pu toutefois être pleinement caractérisé, de part et d'autre, que pendant la seconde moitié duXVIIesiècle, et qui, malgré sa constitution exceptionnelle, a dû se prolonger essentiellement jusqu'à nos jours, en même temps que la situation sociale correspondante, afin de diriger le système politique durant tout le reste de la grande transition critique, vu la profonde incapacité organique, évidemment propre, d'après nos démonstrations antérieures, aux agens spéciaux de cettetransition. On ne peut douter que cette longue dictature, royale ou nobiliaire, ne fût à la fois la suite inévitable et l'indispensable correctif de la désorganisation spirituelle, qui, sans cela, eût certainement poussé au démembrement universel des sociétés modernes: nous reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, son heureuse influence nécessaire pour hâter simultanément l'essor spontané des nouveaux élémens sociaux, et même pour seconder, à un certain degré, leur avénement politique.En comparant convenablement[30]les deux modes opposés que nous venons d'y distinguer,on peut aisément établir, en général, malgré l'anglomanie chronique de nos publicistes vulgaires, la supériorité fondamentale du mode normal ou français sur le mode exceptionnel ou anglais, soit quant à la dissolution radicale de l'ancien système social, soit quant à la réorganisation totale qui doit lui succéder; sans toutefois méconnaître, à l'un ni à l'autre titre, les avantages réellement particuliers à chaque mode. Sous le premier aspect, seul convenable à ce chapitre, il est clair, en effet, comme je l'ai déjà fait pressentir, que l'ensemble du régime propre au moyen-âge a été finalement conduit à un état beaucoup plus voisin de son extinction totale en se résolvant ainsi, pour la France, en une dictature royale, qu'en aboutissant, pour l'Angleterre, à la dictature aristocratique: quoique cette double dégénération simultanée ait toujours, par l'une ou l'autre voie, irrévocablement rompu le grand équilibre féodal; outre que l'inévitable contact politique des deux populations devait tendre ensuite naturellement à y mettre de niveau ces deux opérations négatives, complémentaires l'une de l'autre pour la destruction directe du système entier. D'abord, l'élément royal étant évidemment plus indispensable à un tel système que l'élément nobiliaire, il en est résulté que la royauté a pu, en France, se passer bien davantage de la noblesse que celle-ci de l'autre, en Angleterre;en sorte que la puissance aristocratique a été nécessairement plus subalternisée en France que la puissance royale en Angleterre. On conçoit, en outre, que, malgré la commune prépondérance finale, ci-dessus expliquée, de l'esprit rétrograde ou du moins stationnaire dans les deux dictatures, la force de résistance de la royauté française, dès-lors politiquement isolée au milieu d'une population vivement poussée à l'émancipation mentale et sociale, a dû ainsi se trouver beaucoup moindre, contre l'évolution ultérieure de la civilisation moderne, que l'active opposition de l'aristocratie anglaise, intimement combinée, par une longue solidarité antérieure, avec l'ensemble de la population correspondante. En dernier lieu, le principe des castes, véritable base temporelle de l'ancienne constitution, a été, sans doute, bien autrement ruiné quand son application essentielle s'est enfin bornée, en France, à une seule famille exceptionnelle, quelque éminente que fût sa condition, qu'en restant consacré, en Angleterre, par un grand nombre de familles distinctes, dont le renouvellement continu devait incessamment tendre à le rajeunir, sans que les plus récemment agrégées dussent être certes les moins oppressives. Quelque orgueil que doive naturellement inspirer à l'oligarchie anglaise son antique attribution historiquede faire ou défaire les rois, le rare exercice d'un tel privilége ne pouvait assurément altérer autant l'esprit général de l'organisation temporelle que l'audacieuse faculté permanente de créer à leur gré des nobles, dont nos rois se sont emparés non moins anciennement, et qui a dû devenir infiniment plus usuelle, au point même de rendre déjà la noblesse presque ridicule dès l'origine de la phase révolutionnaire que nous examinons. Pour compléter suffisamment une telle appréciation, il importe de noter ici, d'après l'évidente indication des faits, que, passée de l'état d'opposition à l'état de gouvernement, la métaphysique protestante ne s'est nulle part, et surtout en Angleterre, montrée aucunement contraire à l'esprit de caste, qu'elle a même tendu, par une opération rétrograde, à restaurer totalement, en y réintégrant, autant que possible, le caractère sacerdotal que la philosophie catholique lui avait radicalement soustrait. En nous bornant, à ce sujet, à signaler spécialement le cas le plus important et le plus caractéristique, on voit, par exemple, le génie catholique, dans une intention évidemment opposée au principe des castes, et en vue de certaines conditions de capacité, toujours repousser directement, surtout en France, l'avénement des femmes aux fonctions royales oumême féodales; tandis que le protestantisme officiel, en Angleterre, en Suède, etc., a pleinement consacré l'existence politique des reines et même des pairesses: cet étrange contraste devait d'ailleurs sembler d'autant plus décisif que la politique protestante avait partout solennellement investi déjà la royauté d'une véritable papauté nationale.Note 30:Une irrationnelle appréciation du développement social comparatif de la France et de l'Angleterre a souvent conduit, de nos jours, à de vaines conceptions historiques, essentiellement contraires à l'ensemble de ce double passé depuis le moyen-âge. Il existe, à cet égard, entre ces deux peuples, des différences tellement radicales, que, en y étudiant successivement les états successifs de la royauté et de l'aristocratie, la saine méthode comparative doit alors tendre à saisir chez l'un, non l'analogue, mais l'inverse de ce qu'on observe chez l'autre, en y remplaçant l'élévation ou la décadence de chacun de ces deux élémens temporels par celle de son antagoniste. Moyennant ce contraste continu, on remarquera toujours une exacte correspondance entre les deux histoires, qui, par des voies équivalentes quoique opposées, marchent également, pendant tout le cours des cinq derniers siècles, vers l'entière désorganisation du système théologique et militaire. Ainsi conçu, un tel rapprochement historique peut devenir vraiment fécond en précieuses indications politiques; tandis qu'il n'a, au contraire, presque jamais servi jusqu'ici, du moins en France, qu'a obscurcir beaucoup la plupart des questions sociales, d'après une vicieuse interprétation des faits, tenant surtout à l'absence préalable de toute saine théorie fondamentale sur l'évolution générale de l'humanité.L'établissement général, d'abord spontané, et enfin systématique, de la dictature temporelle que je viens de caractériser, a dû alors être longtemps entravé par une première influence politique du protestantisme, qui s'est fait également sentir, d'une manière inverse mais équivalente, aux deux modes essentiels que nous venons de comparer. Quoique, par l'ensemble de ses conséquences, le protestantisme ait, sans doute, finalement accéléré la désorganisation totale de l'ancien système social, on doit néanmoins reconnaître, dans les divers cas importans, que son action primitive a tendu spontanément à retarder beaucoup la décomposition temporelle, en procurant de nouvelles forces à celui des deux élémens principaux que la phase antérieure du mouvement révolutionnaire avait déjà destiné à succomber. Cet effet a été produit, de la manière la plus naturelle, pour l'Angleterre, et dans les autres cas analogues, d'après le caractère pontificalque la royauté venait ainsi d'y acquérir, et qui, sans pouvoir inspirer de bien sérieuses convictions, était cependant de nature à compenser d'abord, auprès des masses, le déclin préalable de cette puissance, qui dès-lors y parvint, pendant près d'un siècle, à une prépondérance exceptionnelle, source ultérieure des plus graves convulsions politiques, quand vint l'inévitable époque du retour spontané à la marche normale d'une telle société. Le protestantisme a déterminé simultanément sur le continent, et même en Écosse, mais surtout en France, un résultat équivalent quoique inverse, en y fournissant nécessairement à la noblesse de nouveaux moyens de résister à l'ascendant croissant de la royauté: et, pour s'adapter convenablement à cette apparente variété de destinations temporelles, il lui a suffi de prendre spécialement, en ce second cas, la forme presbytérienne ou calviniste, la mieux assortie à l'état d'opposition, au lieu de la forme épiscopale ou luthérienne, seule correspondante à l'état de gouvernement. De là, dans les deux cas, d'abord une violente compression ou une agitation convulsive, produite par celle des deux forces qui voulait ainsi réparer sa décadence antérieure, et ensuite des conséquences précisément réciproques quand l'élément antagoniste tend à recouvrer son ancienneprépondérance; la masse de la population continuant d'ailleurs à n'y intervenir encore, comme dans les luttes précédentes, qu'à titre de simple auxiliaire naturel, mais dont toutefois la coopération, de plus en plus indispensable, annonce déjà, bien que confusément, d'imminentes tendances personnelles. Telles sont, ce me semble, à la fois l'exacte appréciation et l'explication générale des mémorables perturbations sociales, à double phase nécessaire, respectivement propres, soit à la France, soit à l'Angleterre, et pareillement représentées en tout le reste de l'occident européen, depuis le milieu environ duXVIesiècle jusqu'à celui duXVIIe. Il serait, sans doute, superflu d'insister ici pour faire sentir au lecteur éclairé combien l'ensemble des faits historiques confirme réellement, même en France, cette importante indication spontanée de notre théorie sociologique. On s'explique aisément ainsi l'impopularité radicale qui, sauf quelques localités secondaires, a presque toujours caractérisé le calvinisme français, d'abord essentiellement accueilli par la noblesse comme un puissant moyen de recouvrer, envers la royauté, son antique indépendance féodale, et par suite profondément repoussé par le vieil instinct anti-aristocratique de la masse de la population; ainsi que le représentealors surtout l'admirable résistance spontanée du bon sens parisien aux séductions démocratiques de la doctrine presbytérienne.Je ne crois pas inutile de signaler ici un appendice naturel et général, quoique accessoire et passager, de la phase temporelle que je viens d'apprécier, en y signalant une tentative politique directe, nécessairement infructueuse, de la part des organes spéciaux de la transition critique, à l'issue de cet antagonisme final, contre l'ascendant, désormais absolu en apparence, de l'élément temporel qui avait dû rester enfin prépondérant. On voit alors, en effet, les métaphysiciens et les légistes, qui avaient toujours si efficacement secondé un tel triomphe, s'efforcer, presqu'à la fois, en France et en Angleterre, de restreindre, au profit de leur classe, ce même pouvoir qu'ils venaient ainsi de consolider à jamais contre son antique rival, et dont ils redoutaient justement dès-lors la tendance inévitable à des envahissemens indéfinis, aussitôt que ce défaut même d'adversaires l'aurait conduit à dédaigner l'intervention ultérieure de ses anciens agens, que cette nouvelle situation devait d'ailleurs rendre plus exigeans. C'est par-là qu'il est facile d'expliquer les efforts simultanés des parlemens français contre l'autorité royale, dont ils veulent régler les choix ministériels, etdes principaux chefs de la Chambre des Communes d'Angleterre pour lui subordonner la Chambre des Lords, soit avant, soit après la mort de Charles Ier. Quoique ces tentatives prématurées, faute d'assez profondes bases populaires, n'aient pu évidemment obtenir aucun succès durable, ni même troubler essentiellement l'avénement nécessaire de la dictature correspondante, si hautement amené par l'ensemble de la situation sociale, il était pourtant convenable de les caractériser ici rapidement, comme marquant avec précision l'indication initiale de la tendance spontanée des légistes et des métaphysiciens à diriger désormais par eux-mêmes le grand mouvement politique, où ils n'avaient jusque alors figuré qu'à titre de simples auxiliaires, quelque importante ou même indispensable qu'y eût été d'ailleurs leur intervention continue.Enfin, pour compléter suffisamment l'exacte appréciation historique de la grande dictature temporelle que nous considérons, il ne me reste plus qu'à indiquer l'esprit général qu'elle a finalement développé partout après avoir ainsi pleinement consolidé son ascendant politique, sauf les diversités de mode, et même les inégalités de degré, commandées par les situations sociales correspondantes; cet esprit commun et définitifdevant être dès-lors jugé le plus conforme à sa vraie nature fondamentale. Or, il est aisé de reconnaître, à ce sujet, que, dans les deux cas essentiels ci-dessus distingués, l'élément temporel demeuré alors prépondérant a toujours essentiellement tendu à relever l'existence sociale de son ancien antagoniste, qui, de son côté, acceptait enfin, sous des formes plus ou moins explicites, une éternelle subalternité politique. Rien n'était plus naturel, sans doute, qu'une telle conversion d'après la conformité fondamentale d'origine, de caste, et d'éducation qui existait spontanément entre la royauté et l'aristocratie, et qui devait nécessairement amener leur intime liaison, aussitôt que la rivalité d'ascendant aurait cessé d'en contenir l'influence permanente. Le pouvoir prépondérant avait déjà partout fait nettement pressentir cette tendance nouvelle par la manière dont il venait d'écarter ses anciens auxiliaires, dans la courte période accessoire que je viens de signaler, et qui constitue ainsi historiquement une sorte de transition normale entre les dernières luttes essentielles des deux élémens temporels et le paisible abaissement, volontaire de l'un envers l'autre, désormais devenu de plus en plus prononcé. Chacune des deux forces est dès-lors venue, par suite même de son triomphe politique, dévoilerspontanément, de la manière la plus décisive, le vrai motif principal de ses anciennes concessions démocratiques, presque toujours dues surtout aux seuls intérêt de sa propre ambition, bien plus qu'à aucune véritable inclination populaire, comme elle le confirmait dorénavant d'après l'emploi de son ascendant final au profit de son ancien adversaire contre son invariable allié. Telle a été, depuis sa prépondérance définitive, l'attitude générale de l'aristocratie anglaise envers la royauté, désormais placée sous sa tutelle de plus en plus affectueuse: telle a été réciproquement, à partir de Louis XIV, la prédilection croissante de la royauté française pour la noblesse enfin complétement asservie[31]; ce second cas ayant dû être, par sa nature, beaucoup plus prononcé que le premier, en vertu d'une plus profonde dépression antérieure et d'une moins dangereuse restauration actuelle, conformément ànos explications précédentes. Quoique, en principe, l'esprit de calcul dirige certainement encore moins la vie politique que la vie privée, de semblables conversions sont trop souvent attribuées à de profonds desseins, tandis qu'elles furent d'abord essentiellement dues, de part et d'autre, à l'involontaire entraînement des affinités naturelles, sauf l'influence ultérieure des réflexions relatives à l'utilité de cette nouvelle union comme moyen de résistance au mouvement révolutionnaire, qui dès-lors devait bientôt devenir pleinement systématique. On voit ainsi se reproduire, pour la seconde fois, et d'une manière beaucoup moins excusable sans doute, quoique presque également inévitable, la fatale illusion qui, lors de l'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel, avait entraîné celui-ci à confondre une charge avec un soutien; plus la décomposition s'accomplissait, plus cette erreur capitale devait à la fois devenir dangereuse et grossière. Cette dernière transformation mérite ici d'autant plus d'attention qu'elle pose réellement le véritable terme naturel de la désorganisation spontanée propre à la phase précédente, et nécessairement prolongée dans celle-ci jusqu'à ce que, par le conflit universel des différens élémens essentiels du régime ancien, les divers débris de ce système fussentenfin condensés autour d'un élément unique, demeuré seul actif désormais, après avoir successivement absorbé ou subalternisé tous les autres; ce qui n'a été pleinement consommé qu'à l'époque considérée maintenant, et à partir de laquelle nous allons voir la décomposition, prenant un nouveau caractère, tendre directement et de plus en plus vers une révolution décisive, essentiellement impossible tant que le conflit dissolvant n'avait pas encore atteint son but définitif. Enfin, c'est ainsi que la dictature temporelle, royale ou aristocratique, pendant qu'elle se complétait à l'issue finale du dernier antagonisme, prenait aussi dès-lors un caractère essentiellement rétrograde, qui n'avait pu se développer nettement avant qu'elle eût achevé la défaite d'un élément plus directement hostile à l'essor final des sociétés modernes. C'est donc seulement alors qu'il faut regarder comme réellement accomplie, autant que possible, l'entière organisation universelle, sous des formes diverses, du système de résistance plus ou moins rétrograde, primitivement ébauché par Philippe II d'après l'inspiration continue des jésuites, et contre l'ensemble duquel allait maintenant se diriger immédiatement l'esprit révolutionnaire, bientôt parvenu à sa pleine maturité, surtout en France, où nous devrons, dèsce moment, concentrer la principale étude ultérieure du grand mouvement de décomposition.Note 31:Cette conversion finale, si évidente chez Louis XIV, des inclinations de la royauté française vers ses antiques rivaux politiques, a d'ailleurs spontanément concouru à compléter le mouvement antérieur de décomposition féodale, par la déconsidération croissante que devait nécessairement répandre sur la noblesse cette transformation définitive des anciens chefs féodaux de la population française, ainsi volontairement réduits désormais, après tant de luttes, à la condition plus ou moins vile de courtisan proprement dit, dont si peu d'entre eux cependant ont su se préserver par un juste sentiment de leur dignité aristocratique.Après sa complète installation, la dictature temporelle dont je viens de terminer l'appréciation fondamentale a dû gravement altérer, au détriment nécessaire de l'ancien système social, le caractère et l'existence propres au pouvoir correspondant, ainsi passé de l'état primitif de simple élément à un ascendant universel qui ne pouvait convenir à sa véritable nature. Les rois, d'abord simples chefs de guerre au moyen-âge, devaient être sans doute de plus en plus incapables d'exercer réellement les immenses attributions qu'ils avaient graduellement conquises sur tous les autres pouvoirs sociaux. C'est pourquoi, presque dès l'origine de cette concentration révolutionnaire, on voit partout surgir spontanément peu à peu une nouvelle force politique, le pouvoir ministériel proprement dit, essentiellement étranger au vrai régime du moyen-âge, et qui, quoique dérivé et secondaire, devient de plus en plus indispensable à la nouvelle situation de la royauté, et par suite tend à acquérir une importance de plus en plus distincte et même indépendante. Louis XI me paraît être, en Europe[32], le dernierroi qui ait vraiment dirigé par lui-même l'ensemble de ses affaires, malgré la vaine prétention de quelques-uns de ses successeurs: et, quelle que fût sa mémorable capacité politique, il aurait certainement éprouvé le besoin de véritables ministres au lieu de simples agens, si la décomposition de l'ancien système, et par suite la formation de la dictature royale, avaient pu être alors aussi avancées qu'elles le devinrent deux siècles après. Une superficielle appréciation peut donc seule, par exemple, faire attribuer surtout à des causes purement personnelles l'éminente élévation du grand Richelieu, essentiellement résultée de cette nouvelle disposition politique: même avant cet admirable ministre, et principalement après lui, des hommes d'un génie très inférieur au sien ont acquis une autorité non moins réelle et peut-être encore plus étendue, quand leur caractère s'est trouvé suffisamment au niveau de leur position. Or, une telle institution constitue nécessairement l'aveu involontaire d'une sorte d'impuissance radicale de la part d'un pouvoirqui, après avoir absorbé toutes les attributions politiques, est ainsi conduit à en abdiquer spontanément la direction effective, de manière à altérer gravement à la fois sa dignité sociale et sa propre indépendance: j'indiquerai d'ailleurs, au cinquante-septième chapitre, la destination ultérieure qui est probablement réservée à cette singulière création, comme moyen régulier de transition politique vers la réorganisation finale. Ce décroissement spontané de la dictature royale, par suite même de son triomphe, devient surtout caractéristique en considérant son extension graduelle jusqu'aux fonctions militaires elles-mêmes, principal attribut naturel d'une telle autorité. On voit, en effet, partout, et surtout en France, dès leXVIIesiècle, les rois renoncer essentiellement désormais, malgré de vaines démonstrations officielles, au commandement réel des armées, qui devenait évidemment de plus en plus incompatible avec l'ensemble de leur nouveau caractère politique. Au reste, quoique, pour plus de netteté, j'aie cru devoir ici indiquer spécialement ce genre de décroissement envers la seule dictature royale, où il devait être mieux marqué, on doit également reconnaître qu'il n'est pas, au fond, moins applicable, sauf la diversité des manifestations, à la dictature aristocratique elle-même, enrésultat nécessaire d'une pareille situation. Quelle que soit, par exemple, l'orgueilleuse prétention de l'oligarchie anglaise à la haute direction exclusive de son système politique, elle n'a pas été moins entraînée que la royauté française, et environ dès la même époque, à confier de plus en plus ses attributions principales à des ministres pris hors de son sein, et aussi à choisir habituellement dans la caste inférieure les véritables chefs des opérations militaires, soit terrestres, soit maritimes: seulement, elle a pu mieux dissimuler cette double nécessité nouvelle, en s'incorporant avec résignation, et quelquefois même avec habileté, les organes étrangers qu'elle était ainsi forcée d'emprunter, d'après le sentiment involontaire de sa propre insuffisance. Près d'un siècle auparavant, l'aristocratie vénitienne avait déjà subi une pareille dégénération politique, par suite d'une situation semblable, quoique moins prononcée.Note 32:Cette observation générale n'admet réellement d'exception importante que par rapport au grand Frédéric. Mais cette unique anomalie, relative à un état nouvellement formé, et à l'homme le plus éminent qui ait régné depuis Charlemagne, ne saurait évidemment altérer, en aucune manière, la justesse fondamentale d'une telle remarque sur l'insuffisance croissante de la capacité royale dans les temps modernes, à mesure que la grande dictature temporelle s'y complétait graduellement.De tels symptômes généraux devaient directement confirmer la destination éminemment précaire de la dictature temporelle, qui, dans chacun de ses deux modes principaux, ne pouvait être réellement motivée que sur l'imminent besoin social d'une suffisante résistance centrale contre le démembrement universel vers lequel tendait de plusen plus le développement continu du grand mouvement de décomposition que nous apprécions. Envisagées sous un autre aspect, ces observations conduisent aussi à mesurer le progrès capital que devait faire, dans cette nouvelle phase révolutionnaire, la décadence générale de l'esprit militaire, immédiatement manifestée, dans la phase précédente, par la commune substitution des armées permanentes aux anciennes milices féodales, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Il est clair, en effet, que la renonciation des rois au commandement effectif, et l'essor simultané du pouvoir ministériel, si souvent exercé par les personnages les plus étrangers à la guerre, devaient tendre fortement à subalterniser de plus en plus la profession des armes, que sa spécialisation même avait déjà frappée d'une déconsidération croissante, comparativement à sa suprématie féodale, dont les formules officielles ne faisaient plus que reproduire vainement le lointain souvenir, répété même aujourd'hui par la routine arriérée du vulgaire des déclamateurs politiques, qui n'ont pas encore compris, à cet égard, le profond changement des sociétés européennes depuis leXIVesiècle. Quand l'impression trop exclusive des grandes guerres modernes tend à produire une dangereuse illusion sur la décadence continue durégime et de l'esprit militaires, je ne saurais conseiller de meilleur moyen de la dissiper que d'entreprendre, à ce sujet, un judicieux examen comparatif entre les sociétés actuelles et celles de l'antiquité, ou même du moyen-âge; ce qui suffira toujours pour manifester spontanément, sans la moindre incertitude, la vraie direction de l'évolution humaine sous ce rapport. Pour que cette comparaison devienne suffisamment décisive, il n'est pas même nécessaire de l'étendre à l'intensité, à la multiplicité, et surtout à la continuité des guerres respectives, ni à la participation effective de l'ensemble de la population: on peut se borner, en la circonscrivant aussi simplement que possible, à faire contraster, de part et d'autre, la position habituelle et la puissance normale des chefs militaires. Déjà Machiavel, au début duXVIesiècle, avait justement signalé, quoique dans une intention très peu philosophique, l'existence précaire et dépendante des généraux modernes, de plus en plus réduits à la condition de simples agens d'une autorité civile de plus en plus ombrageuse; comparativement à l'empire presque absolu et indéfini dont jouissaient, surtout à Rome, les généraux anciens, pendant toute la durée de leurs opérations, et qui, en effet, était indispensable au libre essor du système de conquête.Or, ce que Machiavel croyait alors constituer une sorte d'anomalie passagère, spécialement propre aux états italiens, et surtout à Venise, qui en donnait l'exemple depuis près d'un siècle, est, au contraire, devenu ensuite, d'une manière de plus en plus prononcée, la situation normale de tous les états européens, sans excepter les plus étendus et les plus puissans, où, sous toutes les formes politiques, les chefs de guerre, désormais profondément subordonnés au pouvoir civil, ont été habituellement assujétis, malgré les plus éminens services, à une sorte de système continu de suspicion et de surveillance, souvent poussé jusqu'à leur ravir aussi la haute direction des diverses expéditions de quelque importance, soit offensives, soit même défensives, presque toujours réglées ainsi, non-seulement dans la conception, mais dans l'exécution principale, par des ministres non militaires. Les vaines plaintes de Machiavel à ce sujet seraient, sans doute, justement répétées par nos guerriers, si le point de vue militaire avait dû conserver son antique prépondérance politique; puisqu'une telle constitution est évidemment très peu favorable au succès habituel des expéditions: mais ces regrets stériles n'ont cependant pas empêché depuis trois siècles, et empêcheront probablement encore moins à l'avenir,le développement permanent de ces nouvelles habitudes, naturellement déterminées par la rénovation graduelle des opinions et des mœurs sociales, et d'ailleurs tacitement ratifiées par la libre adhésion journalière des généraux eux-mêmes, que d'aussi pénibles conditions ordinaires n'ont jamais empêché jusqu'ici de solliciter à l'envi le commandement des armées modernes. Rien n'est donc plus propre qu'un tel changement, à la fois spontané et universel, à faire hautement ressortir la nature anti-militaire des sociétés modernes, pour lesquelles la guerre constitue nécessairement un état de plus en plus exceptionnel, dont les courtes et rares périodes n'offrent, même pendant leur durée, qu'un intérêt social de plus en plus accessoire, sauf chez la classe spéciale, de plus en plus circonscrite, qui s'y livre exclusivement.
Quoique cette grande décomposition fût certainement aussi indispensable qu'inévitable, comme je l'ai établi, son accomplissement n'en a pas moins laissé dès-lors une immense lacune dans l'ensemble de l'organisme européen, dont les divers élémens, devenant presque étrangers les uns aux autres, se trouvèrent désormais essentiellement livrés à leurs divergences spontanées, sans autre frein habituel que l'insuffisant équilibre matériel déterminé naturellement par leur propre antagonisme. Aux temps même que nous considérons, cette dissolution croissante de l'ancien pouvoir européen se fait gravement sentir, ce me semble, dans les luttes, aussi frivoles qu'acharnées, des principaux états, et surtout dans la longueet déplorable contestation entre la France et l'Angleterre, où déjà l'extinction de l'autorité conciliatrice des papes est tristement marquée par leurs fréquens efforts, aussi vains qu'honorables, pour la pacification de l'Europe. Sans doute, la suffisante réalisation du grand système de guerres défensives propre au moyen-âge devait alors, faute d'un but convenable, rendre de plus en plus perturbatrice une exubérante activité militaire, qui, par sa nature, devait long-temps survivre à sa principale destination. L'ascendant social trop prolongé d'une caste militaire désormais essentiellement sans objet capital, constitue, en effet, le vrai principe universel et spontané qui a déterminé, pendant ces deux siècles, l'étrange caractère de la plupart des expéditions guerrières, si loin d'offrir le haut intérêt social des guerres antérieures, et même le puissant intérêt moral des guerres de religion au siècle suivant. Mais, quelque inévitable que dût être alors une telle perturbation européenne, les conséquences immédiates en eussent été certainement bien moins graves, si, par une fatale coïncidence, qui ne pouvait d'ailleurs être entièrement empêchée, elle ne s'était développée sous l'impuissant déclin de l'influence politique qui jusque alors avait régularisé l'ensemble des relations internationales. Deux siècles auparavant,la papauté eût évidemment lutté, avec une énergique efficacité, contre ce principe général de désordre; et, sans pouvoir annuler une suite aussi naturelle de la situation sociale, elle en eût assurément diminué beaucoup les ravages effectifs. Ce cas me paraît l'un des plus propres à faire sentir, aux aveugles partisans de l'optimisme politique, la haute irrationnalité de leur doctrine métaphysique: car, on voit ainsi l'autorité européenne des papes s'éteindre en un temps où elle aurait pu rendre encore à l'humanité d'éminens services politiques, pleinement conformes à sa destination naturelle, et seulement incompatibles avec sa caducité actuelle. Une telle impuissance vérifie d'ailleurs, de la manière la moins équivoque, le caractère essentiellement temporaire inhérent à l'existence générale du pouvoir catholique, qui, si peu éloigné de son plus bel âge, se trouve néanmoins forcé, malgré sa sincère volonté, de manquer à sa principale vocation politique, non par des obstacles accidentels, mais par une suite permanente de sa précoce désorganisation. Nous apprécierons ci-dessous l'expédient provisoire à l'aide duquel la politique moderne s'est ultérieurement efforcée, autant que possible, d'apporter à cette lacune capitale une insuffisante réparation.
La désorganisation spontanée de l'ordre temporel propre au moyen-âge, quoique déjà très active auXIIIesiècle, ne pouvait avoir de résultats vraiment décisifs tant que le pouvoir catholique, qui constituait le lieu principal d'un tel régime, conservait toute son intégrité sociale. Mais, à mesure que s'opérait la décomposition spirituelle que nous venons d'apprécier, cette dissolution temporelle prenait un caractère de plus en plus irrévocable; elle tendait évidemment désormais à l'entière subversion de la constitution féodale, dernière phase essentielle du gouvernement militaire, en y altérant radicalement la pondération caractéristique des deux élémens principaux, la force centrale de la royauté, et la force locale de la noblesse, dont l'une, avant la fin duXVesiècle, avait été, en réalité, presque complétement absorbée par l'autre, pendant que celle-ci absorbait aussi la puissance spirituelle. Cette inévitable dislocation devait alors résulter de ce que cette constitution transitoire avait enfin suffisamment accompli, comme on l'a vu, sa principale destination dans l'évolution fondamentale des sociétés modernes, dont l'essor industriel de plus en plus prononcé indiquait déjà leur antipathie nécessaire contre l'antique prépondérance de l'esprit guerrier. Quoique les luttes, si intenses et si nombreuses,que je viens de caractériser, doivent d'abord sembler, à cette époque, directement contradictoires avec ce décroissement spontané du régime militaire, la nature même de ces guerres, essentiellement perturbatrices, devait tendre à ruiner la considération sociale de la caste dominante, dont l'aveugle ardeur belliqueuse, dès-lors habituellement privée de toute application utile, devenait de plus en plus contraire au grand mouvement de civilisation qu'elle avait dû primitivement protéger. C'est toujours, en effet, pour toutes les institutions humaines, temporelles ou spirituelles, le signe le moins équivoque de leur irrévocable extinction, que de les voir ainsi se tourner spontanément contre leur but primordial: l'organisme féodal, destiné surtout, par sa nature, à contenir le système d'invasion, touchait nécessairement à sa fin générale, aussitôt qu'il s'érigeait partout en principe d'envahissement. Aux temps même que nous considérons, la mémorable institution des armées permanentes, née d'abord en Italie, où tout commençait alors, mais bientôt propagée en occident, et principalement développée en France, vient constituer à la fois un témoignage incontestable et une puissante garantie de cette dissolution radicale du régime temporel propre au moyen-âge, en manifestant,d'une part, la répugnance croissante à la prolongation du service féodal chez des populations déjà plus industrielles que militaires, et en brisant, d'une autre part, les liens universels de la discipline féodale, désormais remplacée par la subordination spéciale d'une classe très circonscrite envers des chefs qui, n'étant plus exclusivement féodaux, tendaient nécessairement à priver peu à peu l'ancienne caste militaire de sa plus spéciale attribution. Je signalerai d'ailleurs au chapitre suivant l'heureuse influence d'une telle innovation pour seconder directement l'essor général de la vie industrielle.
Dans le cas le plus naturel et le plus commun, dont la France nous présente le meilleur type, la décomposition spontanée du pouvoir temporel, d'après l'antagonisme exagéré de ses deux élémens essentiels, a dû s'opérer nécessairement au profit de la force centrale contre la force locale. L'esprit fondamental de la constitution féodale permettait aisément de prévoir que, presque partout, l'équilibre général de ces deux puissances se romprait surtout au préjudice de l'aristocratie, vu les nombreux moyens, même réguliers, qu'offrait un tel régime à l'accroissement spontané de la royauté. Ce point de vue est aujourd'hui trop connu pour que je doive y insister. Mais je dois,au contraire, signaler, à cet égard, une importante considération nouvelle, qui résulte ici d'un rapprochement d'ensemble entre les deux décompositions simultanées du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Celle-ci, en effet, comme nous l'avons vu, s'accomplissant, par une évidente nécessité, contre la puissance centrale, sans quoi il n'y eût pas eu de révolution, il fallait bien, par une indispensable compensation, que l'autre s'effectuât habituellement en sens inverse, sans quoi cette révolution eût dégénéré en un démembrement universel, dont l'Europe moderne a été spécialement préservée par cette concentration temporelle en faveur de la royauté. En même temps que l'anarchie politique, imminent péril de la grande phase révolutionnaire, pouvait ainsi être essentiellement évitée, on doit reconnaître, sous un autre aspect, que le mouvement général de décomposition atteignait par-là son but principal d'une manière bien plus complète, et surtout beaucoup plus caractéristique, que si la dislocation temporelle s'était, au contraire, opérée ordinairement au profit de l'aristocratie. Quoique chacun des deux élémens ait naturellement dû, comme nous le verrons, irrationnellement tenter, après son triomphe, de reconstruire, sous son ascendant, l'ensemble du régime ancien, cetteentreprise eût été cependant bien plus dangereuse de la part de l'aristocratie qu'elle n'a pu l'être de la part de la royauté: l'extinction finale du système militaire et théologique en eût été bien autrement entravée, aussi bien que l'essor politique des nouvelles forces sociales, ainsi que je l'indiquerai plus spécialement au cinquante-septième chapitre.
On voit, par ces explications, que la tendance de la décomposition féodale vers l'ascendant politique de l'aristocratie sur la royauté a dû constituer, dans la désorganisation universelle que nous apprécions, un cas éminemment exceptionnel, dont l'Angleterre offre le principal exemple. Mais la considération en est néanmoins très importante aujourd'hui, pour faire déjà pressentir l'aveugle irrationnalité de ce dangereux empirisme qui prétend borner le grand mouvement européen à l'uniforme transplantation du régime transitoire particulier à l'évolution anglaise. Comparée à celle de presque tout le reste de l'Europe, et surtout de la France, elle présente ainsi, dès les derniers siècles du moyen-âge, une différence, aussi capitale qu'évidente, qui a nécessairement exercé, sur l'ensemble total du développement ultérieur, une influence très prononcée, incompatible avec toute vaine imitation politique, comme je l'expliquerai dans la suite. Il suffit, en ce moment, denoter cette irrécusable diversité effective, qu'atteste spontanément toute l'histoire moderne, et qui constitue le premier trait essentiel de l'isolement caractéristique de la politique anglaise. Une telle anomalie me semble devoir être surtout attribuée à l'action combinée de deux conditions spéciales, la situation insulaire, et la double conquête: la première a dû, en général, rendre le développement social de l'Angleterre toujours plus susceptible qu'aucun autre de suivre, sans perturbation extérieure, une marche qui lui fût propre; la seconde devait particulièrement provoquer à la coalition aristocratique contre la royauté, que la conquête normande avait dû rendre d'abord éminemment prépondérante, comme on le voit clairement, par exemple, en comparant, auXIIesiècle, la puissance royale en France et en Angleterre; en outre, les suites nécessaires de cette conquête exceptionnelle favorisaient la combinaison spontanée de la ligue aristocratique avec les classes industrielles, en constituant entre elles, par la nouvelle position secondaire de la noblesse saxonne, un précieux intermédiaire naturel, qui ne pouvait exister ailleurs[26].Mais nous devons éviter ici d'engager, à cet égard, aucune discussion spéciale, évidemment contraire aux prescriptions logiques établies au début de ce volume contre toute introduction importante des recherches concrètes dans notre élaboration historique, dont le caractère essentiellement abstrait doit être soigneusement maintenu. Au reste, ceux qui voudront convenablement entreprendre une explication vraiment rationnelle de cette mémorable anomalie politique, devront d'abord donner à l'observation même du phénomène toute son extension réelle, en cessant de le considérer, ainsi qu'on le fait trop souvent, comme strictement particulier à l'Angleterre: quoiqu'il y ait été, sans doute, plus spécialement prononcé, on voit cependant, par exemple, le développement politique de la Suède, et auparavant même celui de Venise, offrir, sous ce rapport, une marche fort analogue.
Note 26:La marche de l'évolution politique en Écosse, si différente de celle propre à l'Angleterre, me semble confirmer spécialement cette explication générale, en montrant que l'influence particulière de la double conquête a réellement prédominé, à cet égard, sur celle même de l'isolement insulaire commun aux deux populations.
Tels sont les divers résultats principaux de la décadence spontanée qui conduisit graduellement le régime catholique et féodal à ce degré de désorganisation, partout essentiellement réalisé, d'une manière plus ou moins explicite, vers la fin duXVesiècle; le pouvoir spirituel étant désormais irrévocablement absorbé par le pouvoir temporel, et l'un des deux élémens générauxde celui-ci radicalement subalternisé envers l'autre: en sorte que l'ensemble de cet immense organisme restait dès-lors totalement concentré autour d'une seule puissance active, ordinairement la royauté, sur laquelle reposaient presque uniquement les destinées ultérieures du système entier, dont la décomposition allait maintenant commencer à devenir nécessairement systématique.
Nous avons ci-dessus rationnellement partagé cette phase définitive du grand mouvement révolutionnaire en deux époques principales, l'une purement protestante, l'autre essentiellement déiste, d'après le caractère plus complet et plus décisif qu'acquiert graduellement la philosophie négative. Considérons successivement, dans la première, d'abord ses effets politiques immédiats, et ensuite son influence philosophique ultérieure.
Sous le premier aspect, on peut aisément sentir que la réforme duXVIesiècle ne fut réellement, en général, qu'une consécration explicite et irrévocable de la situation des sociétés modernes en résultat final de la décomposition spontanée que nous venons de reconnaître propre aux deux siècles précédens, surtout en ce qui concerne la désorganisation du pouvoir spirituel, principale base du régime ancien. On doit concevoir, enoutre, pour compléter une telle appréciation, que cette commune conséquence politique s'est, au fond, nécessairement réalisée, d'une manière à peu près équivalente, malgré de graves différences intellectuelles, qui n'ont pu devenir sensibles que long-temps après, aussi bien chez les peuples restés nominalement catholiques, que chez ceux devenus ostensiblement protestans: les uns et les autres ont alors définitivement passé, envers l'ordre social du moyen-âge, à un état pareillement révolutionnaire, sauf la diversité naturelle des manifestations. Car, je ne saurais trop l'expliquer, dans la suite entière des désorganisations opérées depuis le début duXIVesiècle, la première et la plus décisive a certainement consisté à détruire l'indépendance du pouvoir spirituel, en le subordonnant partout au pouvoir temporel: or, cette perturbation capitale, principe essentiel de toutes les autres, a été, comme nous l'avons vu, réellement commune à tout l'occident européen, avant la fin duXVesiècle; c'est par là que, sur tous les points importans de ce grand théâtre social, toutes les forces quelconques ont dès-lors instinctivement participé, comme je l'ai montré, au caractère révolutionnaire des temps modernes, sans excepter, non-seulement les rois et les nobles, mais aussi les prêtres, et les papes eux-mêmes:lorsque Henri VIII se sépara de Rome, Charles-Quint et François Iern'en étaient pas, à vrai dire, déjà moins affranchis que lui. En considérant l'ensemble du protestantisme, il est clair que la suppression de la centralisation papale, et l'assujétissement national de l'autorité spirituelle à la puissance temporelle, y constituent les seuls points importans communs à toutes les sectes, les seuls qui y soient restés toujours intacts au milieu d'innombrables variations. La célèbre opération de Luther, malgré son fougueux éclat, se réduisit immédiatement à la consécration fondamentale de ce premier degré de décomposition de la constitution catholique, puisqu'elle n'atteignit d'abord le dogme que d'une manière fort accessoire, qu'elle respecta même essentiellement la hiérarchie, et qu'elle n'altéra gravement que la seule discipline. Or, si l'on analyse politiquement ces dernières altérations, vraiment caractéristiques, on voit qu'elles consistèrent surtout dans l'abolition combinée du célibat ecclésiastique et de la confession universelle; c'est-à-dire, précisément dans les mesures qui, outre l'énergique adhésion spontanée des passions humaines, au sein même du sacerdoce, étaient alors les plus propres, par leur nature, à consolider la ruine antérieure de l'indépendancesacerdotale, à laquelle ce double appui était évidemment indispensable. Une telle destination primordiale du protestantisme explique aisément sa naissance spéciale chez les peuples les plus éloignés du centre catholique, et auxquels, par suite, la tendance de plus en plus italienne de la papauté pendant les deux siècles précédens devait se faire le plus péniblement sentir.
D'après cette incontestable appréciation, on ne peut douter que les peuples catholiques n'aient tout aussi réellement participé que les protestans à cette première transformation révolutionnaire, sauf la différence des formes et la diversité des moyens, qui importent peu au résultat[27]. Non-seulement en France, mais en Espagne, en Autriche, etc., les rois, sans s'arroger ouvertementune vaine et ridicule suprématie spirituelle, étaient déjà certainement, au temps de Luther, pour leurs clergés respectifs, des maîtres non moins absolus, non moins indépendans, au fond, du pouvoir papal, que le devinrent alors les divers princes protestans[28]. Mais le mouvement luthérien, surtout parvenu à la phase calviniste, exerça bientôt, à cet égard, d'une manière indirecte, une influence aussi importante qu'inévitable, en disposant de plus en plus le sacerdoce catholique à l'acceptation volontaire d'un tel assujétissement politique, contre lequel il conservait jusque alors, quoiqu'en vain, son antique répugnance naturelle, et où désormais il devait voir, au contraire, la seule garantie efficace de son existence sociale, au milieu de l'imminent essor de l'esprit universel d'émancipation religieuse. C'est seulement à cette époque de décadenceque commence essentiellement, entre l'influence catholique et le pouvoir royal, cette intime coalition spontanée d'intérêts sociaux, dont la tendance générale, d'abord stationnaire, et bientôt rétrograde, envers le développement final de la civilisation moderne, a été si mal à propos attribuée, par tant d'irrationnels détracteurs, aux plus beaux âges du catholicisme, si long-temps caractérisé, d'après nos explications antérieures, par son noble et énergique antagonisme à l'égard de toutes les puissances temporelles. Il serait d'ailleurs superflu de prouver que cette opposition croissante au progrès ultérieur de l'évolution humaine, loin d'être propre au catholicisme moderne, soit gallican, soit espagnol, etc., appartient, d'une manière beaucoup plus radicale et bien autrement prononcée, au luthéranisme anglican, ou suédois, etc., qui, même en souvenir historique, n'a jamais pu se supposer en état d'indépendance réelle, ayant été, au contraire, expressément institué, dès sa naissance, en vue d'une éternelle sujétion. Quoi qu'il en soit, après son universel asservissement politique, l'église catholique, désormais nécessairement impuissante à remplir ses plus hautes attributions sociales, et voyant ainsi son champ moral partout restreint à la vie individuelle, sauf un reste d'influence sur la vie domestique, estdès-lors conduite inévitablement à s'occuper surtout, d'une manière de plus en plus exclusive, de la seule conservation, de plus en plus difficile, de sa propre existence, en se constituant instinctivement de plus en plus l'indispensable auxiliaire permanent de la royauté, autour de laquelle devaient graduellement se concentrer, par une tendance spontanée, tous les débris quelconques du régime monothéique du moyen-âge, comme seul élément maintenant susceptible d'une énergique activité politique. On conçoit au reste aisément que cette inévitable coalition devait finalement devenir aussi dangereuse pour le catholicisme que pour le pouvoir royal, envers chacun desquels elle constituait naturellement une sorte de cercle vicieux, à la fois mental et social, en présentant comme appui ce qui avait besoin de soutien. Le catholicisme y ruinait radicalement son crédit populaire, en renonçant évidemment, par cette irrationnelle sujétion, à son ancien et principal office politique; sauf la vaine ostentation de quelques rares prédications officielles, que la plus sublime éloquence ne pouvait jamais empêcher d'être, par leur nature, essentiellement déclamatoires, et surtout fort inoffensives au pouvoir qu'elles concernaient, quelque vicieuse que pût devenir habituellement sa conduite réelle. Enmême temps, la royauté était ainsi conduite à lier, d'une manière de plus en plus intime, l'ensemble de ses destinées politiques à un système de doctrines et d'institutions qui devait graduellement exciter de profondes et unanimes répugnances, soit intellectuelles, soit morales, et qui déjà même était partout irrévocablement voué, sous diverses formes, à une imminente dissolution totale.
Note 27:Un incident remarquable, aujourd'hui trop oublié, me semble très propre à confirmer directement ce rapprochement fondamental indiqué par ma théorie historique, en manifestant la tendance spontanée des souverains catholiques à recourir quelquefois aux mêmes moyens essentiels que les princes protestans pour garantir radicalement la destruction de l'indépendance politique du clergé. On voit, en effet, l'empereur Ferdinand faire, quoique sans succès, expressément proposer, à diverses reprises, au concile de Trente, par des ambassadeurs spéciaux, le mariage habituel des prêtres, qui eût certainement conduit, dans l'application, à abolir aussi la confession. Ce double caractère de la discipline luthérienne, a depuis fréquemment trouvé, au sein même du catholicisme, de fervens apologistes, très convaincus d'ailleurs qu'ils ne cessaient point ainsi d'appartenir à l'église universelle.
Note 28:Quoique cette tendance universelle à la nationalisation du clergé ait dû naturellement être beaucoup moins développée en Italie que partout ailleurs, telle était cependant, à cet égard, la situation fondamentale des peuples modernes, qu'on a pu remarquer alors une semblable transformation révolutionnaire même chez toutes les populations italiennes dont l'état politique a pris un caractère stable suffisamment prononcé. La constitution vénitienne en offre surtout un exemple très décisif, par l'isolement et la dépendance où elle maintient le clergé national envers la puissance temporelle, depuis le triomphe définitif de l'aristocratie sur le pouvoir ducal auXIVesiècle; de manière à organiser, sous la vaine apparence d'une respectueuse orthodoxie, une sorte de religion d'état, encore plus distincte peut-être du vrai catholicisme romain que ne le fut ensuite notre gallicanisme proprement dit.
Cette longue et déplorable phase de la désorganisation finale du catholicisme a été, dès sa naissance, principalement systématisée par la grande institution caractéristique de la célèbre compagnie de Jésus, qui, de nature éminemment rétrograde, fut alors spécialement fondée, avec un admirable instinct politique, pour servir d'organe central à la résistance générale du catholicisme contre la destruction universelle dont il était directement menacé par l'essor croissant de l'émancipation spirituelle. Il est clair, en effet, d'après nos indications antérieures, que la papauté, de plus en plus absorbée, depuis le siècle précédent, par les intérêts et les soins de sa principauté temporelle, n'était même plus propre, en réalité, à diriger convenablement cette immense opposition active, dont elle eût souvent sacrifié, sans doute, les besoins essentiels aux seules exigences de sa situation particulière. Aussi les chefs, presque toujours éminens, de cettepuissante corporation se sont-ils dès-lors, sous un titre modeste, spontanément substitués peu à peu aux papes eux-mêmes, pour organiser une suffisante convergence continue entre des efforts partiels que le grand mouvement de décomposition entraînait instinctivement à diverger de plus en plus. Il n'est pas douteux, ce me semble, que, sans une telle centralisation, ordinairement aussi habile qu'énergique, l'action ou plutôt la résistance du catholicisme n'aurait pu offrir, pendant le cours des trois derniers siècles, aucune véritable consistance politique. Mais, malgré d'éclatans services partiels, soit au dedans, soit au dehors, on ne peut davantage méconnaître que l'ensemble de cette politique des jésuites, par une suite nécessaire de son hostilité fondamentale envers l'évolution finale de l'humanité, devait avoir un caractère à la fois éminemment corrupteur et radicalement contradictoire. D'une part, en effet, son principal moyen de succès consistait réellement à intéresser autant que possible toutes les influences sociales quelconques, spirituelles ou temporelles, à la conservation ou à la restauration de l'organisme catholique, en persuadant à tous les esprits éclairés, sous la réserve tacite d'une secrète émancipation personnelle, que la consolidation de leur propre puissance exigeait, en général, de leur part, une certaine participationpermanente, soit active, soit au moins passive, au système d'efforts de tous genres destinés à maintenir le vulgaire sous la tutelle sacerdotale. Or, une telle combinaison politique ne pouvait, évidemment, comporter, par sa nature, qu'un succès fort précaire, limité au seul temps où l'émancipation théologique restait suffisamment concentrée: par son inévitable diffusion ultérieure, ce procédé, d'abord odieux, a fini par devenir, de nos jours, essentiellement ridicule, en conduisant à organiser ainsi une sorte de mystification universelle, où chacun devrait être à la fois, et pour le même dessein, trompeur et trompé. En second lieu, les efforts indispensables de cette intelligente corporation afin d'acquérir ou de conserver la direction, de plus en plus exclusive, de l'instruction publique, l'ont partout entraînée à concourir puissamment elle-même à la propagation croissante du mouvement mental, par un enseignement continu qui, malgré son extrême imperfection, n'en devait pas moins bientôt se tourner nécessairement, soit chez les élèves, soit jusque chez les maîtres, contre la destination primitive de ce système contradictoire. Les célèbres missions extérieures, si habilement dirigées, en général, par cette compagnie, et les seules qui aient jamais obtenu un véritable succès social, présentent, sous cet aspect, un contrastefort analogue, quoique moins tranché, par l'hommage involontaire qu'une telle politique était ainsi conduite à rendre, surtout quant aux sciences, à ce même développement intellectuel des sociétés modernes dont elle s'efforçait de combattre, en Europe, les conséquences nécessaires, tandis que, au dehors, elle s'honorait à juste titre d'y puiser les principales bases de son ascendant spirituel, utilisé ensuite pour l'introduction des croyances qu'elle se sentait d'abord forcée d'écarter ou de dissimuler. Il serait d'ailleurs superflu d'insister ici sur les périls évidens que devait offrir à cette institution une position aussi exceptionnelle dans l'ensemble de l'organisme catholique, où le sentiment naturel de sa supériorité, en vertu de sa haute destination spéciale, devait profondément stimuler l'active jalousie permanente de toutes les autres congrégations religieuses, dès-lors graduellement privées de leurs plus importans attributs réels, et dont l'invincible antipathie a plus tard tant neutralisé, comme on sait, au sein même du clergé catholique, les regrets que devait lui inspirer la chute irréparable d'un tel soutien.
Tel est donc le seul effort vraiment grand qu'ait pu tenter le catholicisme moderne contre l'irrésistible progrès du mouvement général de décomposition,en organisant ainsi le maintien, et, autant que possible, la restauration, de la constitution catholique, sous la commune direction des jésuites, et sous la protection spéciale de la monarchie espagnole, désormais devenue le meilleur appui naturel de cette politique, comme mieux préservée qu'aucune autre des contacts hérétiques. Le célèbre concile de Trente ne pouvait, en effet, produire, sous ce point de vue, qu'un résultat purement négatif, que l'instinct des papes semble avoir pressenti, d'après leur profonde répugnance à réunir et à prolonger cette impuissante assemblée; qui, dans sa longue et consciencieuse révision de l'ensemble du système catholique, n'a pu que constater, avec une stérile admiration, la parfaite solidarité, à la fois mentale et sociale, de toutes ses parties importantes, et a dû, dès-lors, malgré les dispositions les plus conciliantes, conclure à la douloureuse impossibilité de consentir à aucune des concessions alors jugées propres à amener la pacification universelle. Toutes les saines méditations historiques sur ce sujet capital aboutiront, je ne crains pas de l'assurer, à reconnaître que, comme je l'ai indiqué au début de ce chapitre, tout l'effort essentiel de réformation dont l'organisme catholique était vraiment susceptible sans se dénaturer, avait déjà été, trois siècles auparavant, convenablementtenté, et bientôt épuisé, par la double institution, intellectuelle et politique, des franciscains et des dominicains. Aussi la vaine formule populaire qui, depuis le commencement du quinzième siècle, indiquait le vœu prépondérant de la catholicité pour l'universelle régénération de l'église, ne constituait-elle, au fond, qu'une manifestation involontaire de l'ascendant spontané que l'esprit critique acquerrait alors partout, d'après le progrès continu du mouvement général de décomposition. Déjà nécessairement entraîné vers son entière dissolution, le système catholique ne pouvait plus, à cette époque, comporter d'autre transformation réelle que cette organisation, ici suffisamment caractérisée, de son active résistance permanente à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. C'est ainsi que le catholicisme, désormais réduit, en Europe, à ne plus former qu'un véritable parti, a été partout conduit à perdre, non-seulement la faculté, mais même la simple volonté, de remplir convenablement son antique destination sociale. Absorbé dès-lors par l'intérêt, de plus en plus exclusif, de sa seule conservation, il s'est vu souvent entraîné, dans son intime solidarité avec la royauté, à inspirer ou à sanctionner les mesures les plus contraires à son esprit caractéristique; comme ne le témoigne que trop, par exemple, l'histoire complètedu plus exécrable attentat politique qui peut-être ait jamais été consommé. Par ces déplorables recours à la compression matérielle, devenus néanmoins inévitables depuis l'entière subordination de l'influence catholique au pouvoir royal, le système de résistance ne faisait que constater de plus en plus son impuissance intellectuelle et morale, et accélérait indirectement la décadence qu'il tentait d'arrêter. En un mot, l'ensemble de la scène politique a pris, dès cette époque, le caractère essentiel qui s'est prolongé jusqu'à nos jours; depuis Philippe II jusqu'à Bonaparte, c'est toujours, sauf la diversité naturelle des circonstances et des moyens, la même lutte fondamentale entre l'instinct rétrograde de l'ancienne organisation, et l'esprit de progression négative propre aux nouvelles forces sociales: il n'y a d'autre différence essentielle, sinon qu'une telle situation était alors pleinement inévitable, tandis qu'elle ne conserve vicieusement aujourd'hui la même physionomie que d'après la seule absence d'une philosophie vraiment appropriée à la phase actuelle de l'évolution générale, comme l'établira spontanément la suite de notre élaboration historique.
Sans doute, cette tendance rétrograde de plus en plus prononcée n'a pas empêché la hiérarchie catholique de renfermer, depuis leXVIesiècle,beaucoup d'hommes éminens, soit intellectuellement, soit moralement, quoique le nombre en ait dû décroître avec rapidité, par suite des répugnances instinctives ainsi fréquemment excitées parmi les êtres supérieurs. Mais la dégénération sociale du catholicisme se marque toujours involontairement chez les personnages même qui l'ont le plus justement illustré pendant cette période finale. Dans l'ordre mental surtout, on ne peut certes que profondément admirer en Bossuet l'un des plus sublimes penseurs qui aient honoré notre espèce, et peut-être la plus puissante intelligence des temps modernes après Descartes et Leibnitz. Néanmoins, l'ensemble de sa propre vie me semble éminemment propre, à tous égards, à constater, de la manière la plus expressive, l'irrévocable désorganisation de la constitution catholique; soit par la déplorable situation logique d'un tel esprit, que les exigences contemporaines condamnent, malgré l'intime répugnance de son instinct pontifical, à défendre dogmatiquement les inconséquences gallicanes, et à justifier directement la moderne subordination de l'église à la royauté; soit aussi par cette existence politiquement subalterne, qui réduit à la vaine condition de panégyriste officiel des principaux agens de Louis XIV celui qui, aux temps de Grégoire VII ou d'InnocentIII, eût été unanimement regardé comme leur digne successeur dans l'énergique antagonisme de l'autel envers le trône. On ne peut donc justement envisager le beau génie philosophique de Bossuet comme un véritable produit du catholicisme, dont la déchéance politique fut, au contraire, essentiellement défavorable à son libre essor, qui eût été sans doute, plus complet pour l'humanité et plus satisfaisant pour un tel esprit si sa position sociale avait pu être celle d'un penseur indépendant, à la manière de Descartes ou deLeibnitz: tandis que, au moyen-âge, le système catholique avait, au contraire, puissamment concouru au développement normal des hautes intelligences qui l'illustrèrent alors, en leur fournissant à la fois un champ et une situation convenables. L'ordre moral comporte aussi, quoiqu'à un degré naturellement moindre, une appréciation essentiellement analogue, applicable même aux plus nobles types dont l'église puisse honorer son déclin universel pendant les trois derniers siècles. Quelque juste vénération, par exemple, que doive sans cesse inspirer le touchant souvenir des sublimes vertus de saint Charles Borromée et de saint Vincent de Paule, leur infatigable charité, aussi éclairée qu'ardente, n'avait, au fond, aucun caractère, soit ascétique, soit politique, qui dût la rattacher exclusivementau catholicisme, comme dans les âges antérieurs: sauf le mode de manifestation, de telles natures pouvaient désormais recevoir un développement équivalent parmi les autres sectes religieuses, ou même en dehors de toute croyance théologique.
Au reste, il ne faudrait pas croire que l'esprit général de résistance plus ou moins active à l'émancipation intellectuelle, et le caractère correspondant d'hypocrisie plus ou moins systématique chez les classes dirigeantes, aient dû être, depuis leXVIesiècle, particuliers au catholicisme: le protestantisme les a nécessairement présentés aussi, d'une manière non moins réelle au fond, quoique sous d'autres apparences, partout où il a obtenu la prépondérance politique; car, sa propriété progressive ne pouvait lui appartenir essentiellement qu'autant qu'il resterait à l'état d'opposition, seul pleinement convenable à sa nature; passé à l'état de gouvernement, il a dû bientôt devenir radicalement hostile au développement ultérieur de la raison humaine. Cet instinct rétrograde du catholicisme moderne, évidemment contraire à sa propre constitution, n'y ayant pris l'ascendant que par une suite inévitable de la désorganisation de l'ancien pouvoir spirituel et de son assujétissement graduel au pouvoir temporel, comment le protestantisme, qui érigeait directementcette irrationnelle sujétion en une sorte de principe fondamental, aurait-il pu éviter de telles conséquences de son triomphe légal? L'orthodoxie anglicane, par exemple, néanmoins si rigoureusement exigée, chez le vulgaire, pour les besoins politiques du système correspondant, pouvait-elle, en réalité, donner lieu habituellement à des convictions très profondes et à un respect fort sincère chez ces mêmes lords dont les décisions parlementaires en avaient tant de fois altéré arbitrairement les divers articles, et qui devaient officiellement concevoir le réglement même de leurs propres croyances comme une des attributions essentielles de leur caste? Quant à la compression matérielle envers tout essor ultérieur de l'esprit d'émancipation, elle ne fut, pour le catholicisme, qu'une suite inévitable de sa désorganisation moderne: tandis que, pour le protestantisme, elle était, au contraire, nécessairement inhérente à sa nature générale, d'après l'intime confusion qu'il consacrait entre les deux disciplines; et elle devait s'y manifester aussitôt que sa prépondérance effective serait suffisamment réalisée, comme une longue expérience ne l'a que trop prouvé partout. Ce double effet ne s'est pas seulement développé dans la phase primitive du protestantisme, considérée par rapport à toutes les formes postérieures, par l'esprit despotique du luthéranisme,soit anglican, soit germanique: il a pareillement caractérisé les sectes où la désorganisation spirituelle était plus avancée[29], quand le pouvoir a passé, même momentanément, entre leurs mains, ainsi que le témoignent tant de déplorables exemples, très propres à faire justement apprécier le prétendu esprit de tolérance des doctrines qui subordonnent l'ordre spirituel à l'ordre temporel.
Note 29:Sans anticiper mal à propos sur la seconde période du mouvement critique, je crois utile de noter ici, à ce sujet, que le déiste Rousseau a lui-même été conduit à proposer directement, dans son ouvrage le plus dogmatique, l'extermination juridique de tous les athées, comme l'une des conditions essentielles de l'ordre politique qu'il avait conçu: ses disciples n'ont quelquefois que trop témoigné leur disposition spontanée à pratiquer une telle maxime, toujours par suite du dogme de l'asservissement général du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, principale source historique, à mes yeux, de la plupart des aberrations ultérieures, et qui, sous ce rapport, pousse spontanément à remplacer la persuasion par la violence.
Relativement à ce système de résistance qui distingue le catholicisme moderne, il faut surtout remarquer enfin que, loin d'avoir été, comme on le suppose aujourd'hui, exclusivement nuisible à l'évolution sociale correspondante, il a constitué, au contraire, l'un des deux élémens essentiels de l'antagonisme général qui devait présider à la progression politique pendant tout le cours des trois derniers siècles. Je ne parle pas seulement de son office continu pour l'indispensable maintien de l'ordre public, qui, alors comme aujourd'hui,devait essentiellement appartenir à la force de résistance des anciens pouvoirs, malgré son caractère plus ou moins rétrograde, tant que les tendances progressives ne pouvaient elles-mêmes avoir qu'un caractère éminemment négatif: cette importante explication se trouve déjà suffisamment opérée dans le premier chapitre du volume précédent, auquel je puis ici renvoyer le lecteur, en l'invitant à rapporter à ce passé, par des motifs pleinement semblables, ce qui n'y est appliqué qu'au présent, puisque, sous cet aspect, la situation sociale a radicalement conservé jusqu'ici la nouvelle nature qu'elle dut manifester auXVIesiècle. Par une considération plus spécialement propre à la première phase de la doctrine critique, je voudrais y faire sentir aux esprits vraiment philosophiques les avantages essentiels, à la fois intellectuels et politiques, que l'évolution finale de l'humanité a retiré de cette active opposition du catholicisme à la propagation spontanée du mouvement protestant. Dans l'ordre purement mental, il est d'abord évident que ce premier essor incomplet de l'esprit d'examen, en vertu des demi-satisfactions qu'il procure à la raison humaine, doit tendre à retarder ensuite son entière émancipation, surtout chez le vulgaire, en flattant directement l'inertie naturelle de notre orgueilleuse intelligence. Il en est à peu près de même sous lerapport politique, où l'on voit le protestantisme apporter à l'ancienne organisation des modifications qui, malgré leur insuffisance radicale, doivent long-temps maintenir une funeste illusion sur la tendance nécessaire des sociétés modernes vers une vraie régénération fondamentale. Aussi les nations protestantes, après avoir, à divers titres, devancé alors, dans leur progrès social, les peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences contraires, essentiellement demeurées en arrière pour le développement final du mouvement révolutionnaire, comme nous le reconnaîtrons ci-dessous. Si ce premier triomphe du protestantisme était devenu universel, ce qui était heureusement impossible, il n'est pas douteux, ce me semble, qu'il eût encore empêché jusqu'ici l'extension totale du grand phénomène de décomposition que nous étudions: par suite, la situation sociale, sans être réellement moins orageuse qu'elle ne l'est de nos jours, se trouverait certainement beaucoup plus éloignée, à tous égards, de sa véritable issue générale, qui, dans une telle hypothèse, semblerait dépendre de la conservation indéfinie de l'ancien organisme à l'état de demi-putréfaction consacré par la politique protestante. La résistance nécessaire du catholicisme a donc involontairement exercé, en général, une réaction très salutaire sur l'état définitif, soitintellectuel, soit politique, de l'ensemble du mouvement révolutionnaire, en retardant spontanément son inévitable essor jusqu'à ce qu'il pût devenir, à l'un et à l'autre titre, suffisamment décisif. En comparant, sous cet aspect, les divers cas principaux, il est aisé de sentir que le plus favorable dut être réellement celui de la France, où le levain protestant avait d'abord assez pénétré pour exciter immédiatement à l'émancipation spirituelle, sans pouvoir néanmoins y obtenir un ascendant légal qui en eût gravement entravé et altéré l'entier développement ultérieur: quand la rétrogradation catholique y fut ensuite poussée jusqu'à l'expulsion violente des protestans, une telle mesure dut avoir, à divers égards partiels, de déplorables conséquences politiques, surtout quant au progrès industriel; mais elle n'y pouvait offrir aucun danger essentiel pour la principale évolution sociale, qui, au point qu'elle y avait alors atteint, en fut bien plus accélérée que ralentie.
Après avoir ainsi convenablement apprécié la première phase générale de la doctrine critique dans sa destination la plus directe et la plus importante, en ce qui concerne la dissolution politique de l'ancienne constitution spirituelle, il est aisé de caractériser sommairement son influence nécessaire sur la désorganisation temporelle qui continuaitalors à s'accomplir, en résultat continu de la décomposition spontanée que nous avons reconnue propre aux deux siècles précédens. Déjà nous venons de démontrer implicitement, à ce sujet, la tendance générale de cette époque à compléter systématiquement une telle opération préalable, par la concentration régulière de tous les anciens pouvoirs sociaux autour de l'élément temporel prépondérant, soit que, comme en France et presque partout, ce dût être la puissance royale, ou que ce fût, au contraire, la force aristocratique, par une anomalie particulière à l'Angleterre et à quelques autres pays, ainsi que je l'ai expliqué. Dans les deux cas, l'unique élément demeuré actif s'est dès-lors trouvé naturellement investi d'une sorte de dictature permanente extrêmement remarquable, dont l'établissement, retardé par les troubles religieux, n'a pu toutefois être pleinement caractérisé, de part et d'autre, que pendant la seconde moitié duXVIIesiècle, et qui, malgré sa constitution exceptionnelle, a dû se prolonger essentiellement jusqu'à nos jours, en même temps que la situation sociale correspondante, afin de diriger le système politique durant tout le reste de la grande transition critique, vu la profonde incapacité organique, évidemment propre, d'après nos démonstrations antérieures, aux agens spéciaux de cettetransition. On ne peut douter que cette longue dictature, royale ou nobiliaire, ne fût à la fois la suite inévitable et l'indispensable correctif de la désorganisation spirituelle, qui, sans cela, eût certainement poussé au démembrement universel des sociétés modernes: nous reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, son heureuse influence nécessaire pour hâter simultanément l'essor spontané des nouveaux élémens sociaux, et même pour seconder, à un certain degré, leur avénement politique.
En comparant convenablement[30]les deux modes opposés que nous venons d'y distinguer,on peut aisément établir, en général, malgré l'anglomanie chronique de nos publicistes vulgaires, la supériorité fondamentale du mode normal ou français sur le mode exceptionnel ou anglais, soit quant à la dissolution radicale de l'ancien système social, soit quant à la réorganisation totale qui doit lui succéder; sans toutefois méconnaître, à l'un ni à l'autre titre, les avantages réellement particuliers à chaque mode. Sous le premier aspect, seul convenable à ce chapitre, il est clair, en effet, comme je l'ai déjà fait pressentir, que l'ensemble du régime propre au moyen-âge a été finalement conduit à un état beaucoup plus voisin de son extinction totale en se résolvant ainsi, pour la France, en une dictature royale, qu'en aboutissant, pour l'Angleterre, à la dictature aristocratique: quoique cette double dégénération simultanée ait toujours, par l'une ou l'autre voie, irrévocablement rompu le grand équilibre féodal; outre que l'inévitable contact politique des deux populations devait tendre ensuite naturellement à y mettre de niveau ces deux opérations négatives, complémentaires l'une de l'autre pour la destruction directe du système entier. D'abord, l'élément royal étant évidemment plus indispensable à un tel système que l'élément nobiliaire, il en est résulté que la royauté a pu, en France, se passer bien davantage de la noblesse que celle-ci de l'autre, en Angleterre;en sorte que la puissance aristocratique a été nécessairement plus subalternisée en France que la puissance royale en Angleterre. On conçoit, en outre, que, malgré la commune prépondérance finale, ci-dessus expliquée, de l'esprit rétrograde ou du moins stationnaire dans les deux dictatures, la force de résistance de la royauté française, dès-lors politiquement isolée au milieu d'une population vivement poussée à l'émancipation mentale et sociale, a dû ainsi se trouver beaucoup moindre, contre l'évolution ultérieure de la civilisation moderne, que l'active opposition de l'aristocratie anglaise, intimement combinée, par une longue solidarité antérieure, avec l'ensemble de la population correspondante. En dernier lieu, le principe des castes, véritable base temporelle de l'ancienne constitution, a été, sans doute, bien autrement ruiné quand son application essentielle s'est enfin bornée, en France, à une seule famille exceptionnelle, quelque éminente que fût sa condition, qu'en restant consacré, en Angleterre, par un grand nombre de familles distinctes, dont le renouvellement continu devait incessamment tendre à le rajeunir, sans que les plus récemment agrégées dussent être certes les moins oppressives. Quelque orgueil que doive naturellement inspirer à l'oligarchie anglaise son antique attribution historiquede faire ou défaire les rois, le rare exercice d'un tel privilége ne pouvait assurément altérer autant l'esprit général de l'organisation temporelle que l'audacieuse faculté permanente de créer à leur gré des nobles, dont nos rois se sont emparés non moins anciennement, et qui a dû devenir infiniment plus usuelle, au point même de rendre déjà la noblesse presque ridicule dès l'origine de la phase révolutionnaire que nous examinons. Pour compléter suffisamment une telle appréciation, il importe de noter ici, d'après l'évidente indication des faits, que, passée de l'état d'opposition à l'état de gouvernement, la métaphysique protestante ne s'est nulle part, et surtout en Angleterre, montrée aucunement contraire à l'esprit de caste, qu'elle a même tendu, par une opération rétrograde, à restaurer totalement, en y réintégrant, autant que possible, le caractère sacerdotal que la philosophie catholique lui avait radicalement soustrait. En nous bornant, à ce sujet, à signaler spécialement le cas le plus important et le plus caractéristique, on voit, par exemple, le génie catholique, dans une intention évidemment opposée au principe des castes, et en vue de certaines conditions de capacité, toujours repousser directement, surtout en France, l'avénement des femmes aux fonctions royales oumême féodales; tandis que le protestantisme officiel, en Angleterre, en Suède, etc., a pleinement consacré l'existence politique des reines et même des pairesses: cet étrange contraste devait d'ailleurs sembler d'autant plus décisif que la politique protestante avait partout solennellement investi déjà la royauté d'une véritable papauté nationale.
Note 30:Une irrationnelle appréciation du développement social comparatif de la France et de l'Angleterre a souvent conduit, de nos jours, à de vaines conceptions historiques, essentiellement contraires à l'ensemble de ce double passé depuis le moyen-âge. Il existe, à cet égard, entre ces deux peuples, des différences tellement radicales, que, en y étudiant successivement les états successifs de la royauté et de l'aristocratie, la saine méthode comparative doit alors tendre à saisir chez l'un, non l'analogue, mais l'inverse de ce qu'on observe chez l'autre, en y remplaçant l'élévation ou la décadence de chacun de ces deux élémens temporels par celle de son antagoniste. Moyennant ce contraste continu, on remarquera toujours une exacte correspondance entre les deux histoires, qui, par des voies équivalentes quoique opposées, marchent également, pendant tout le cours des cinq derniers siècles, vers l'entière désorganisation du système théologique et militaire. Ainsi conçu, un tel rapprochement historique peut devenir vraiment fécond en précieuses indications politiques; tandis qu'il n'a, au contraire, presque jamais servi jusqu'ici, du moins en France, qu'a obscurcir beaucoup la plupart des questions sociales, d'après une vicieuse interprétation des faits, tenant surtout à l'absence préalable de toute saine théorie fondamentale sur l'évolution générale de l'humanité.
L'établissement général, d'abord spontané, et enfin systématique, de la dictature temporelle que je viens de caractériser, a dû alors être longtemps entravé par une première influence politique du protestantisme, qui s'est fait également sentir, d'une manière inverse mais équivalente, aux deux modes essentiels que nous venons de comparer. Quoique, par l'ensemble de ses conséquences, le protestantisme ait, sans doute, finalement accéléré la désorganisation totale de l'ancien système social, on doit néanmoins reconnaître, dans les divers cas importans, que son action primitive a tendu spontanément à retarder beaucoup la décomposition temporelle, en procurant de nouvelles forces à celui des deux élémens principaux que la phase antérieure du mouvement révolutionnaire avait déjà destiné à succomber. Cet effet a été produit, de la manière la plus naturelle, pour l'Angleterre, et dans les autres cas analogues, d'après le caractère pontificalque la royauté venait ainsi d'y acquérir, et qui, sans pouvoir inspirer de bien sérieuses convictions, était cependant de nature à compenser d'abord, auprès des masses, le déclin préalable de cette puissance, qui dès-lors y parvint, pendant près d'un siècle, à une prépondérance exceptionnelle, source ultérieure des plus graves convulsions politiques, quand vint l'inévitable époque du retour spontané à la marche normale d'une telle société. Le protestantisme a déterminé simultanément sur le continent, et même en Écosse, mais surtout en France, un résultat équivalent quoique inverse, en y fournissant nécessairement à la noblesse de nouveaux moyens de résister à l'ascendant croissant de la royauté: et, pour s'adapter convenablement à cette apparente variété de destinations temporelles, il lui a suffi de prendre spécialement, en ce second cas, la forme presbytérienne ou calviniste, la mieux assortie à l'état d'opposition, au lieu de la forme épiscopale ou luthérienne, seule correspondante à l'état de gouvernement. De là, dans les deux cas, d'abord une violente compression ou une agitation convulsive, produite par celle des deux forces qui voulait ainsi réparer sa décadence antérieure, et ensuite des conséquences précisément réciproques quand l'élément antagoniste tend à recouvrer son ancienneprépondérance; la masse de la population continuant d'ailleurs à n'y intervenir encore, comme dans les luttes précédentes, qu'à titre de simple auxiliaire naturel, mais dont toutefois la coopération, de plus en plus indispensable, annonce déjà, bien que confusément, d'imminentes tendances personnelles. Telles sont, ce me semble, à la fois l'exacte appréciation et l'explication générale des mémorables perturbations sociales, à double phase nécessaire, respectivement propres, soit à la France, soit à l'Angleterre, et pareillement représentées en tout le reste de l'occident européen, depuis le milieu environ duXVIesiècle jusqu'à celui duXVIIe. Il serait, sans doute, superflu d'insister ici pour faire sentir au lecteur éclairé combien l'ensemble des faits historiques confirme réellement, même en France, cette importante indication spontanée de notre théorie sociologique. On s'explique aisément ainsi l'impopularité radicale qui, sauf quelques localités secondaires, a presque toujours caractérisé le calvinisme français, d'abord essentiellement accueilli par la noblesse comme un puissant moyen de recouvrer, envers la royauté, son antique indépendance féodale, et par suite profondément repoussé par le vieil instinct anti-aristocratique de la masse de la population; ainsi que le représentealors surtout l'admirable résistance spontanée du bon sens parisien aux séductions démocratiques de la doctrine presbytérienne.
Je ne crois pas inutile de signaler ici un appendice naturel et général, quoique accessoire et passager, de la phase temporelle que je viens d'apprécier, en y signalant une tentative politique directe, nécessairement infructueuse, de la part des organes spéciaux de la transition critique, à l'issue de cet antagonisme final, contre l'ascendant, désormais absolu en apparence, de l'élément temporel qui avait dû rester enfin prépondérant. On voit alors, en effet, les métaphysiciens et les légistes, qui avaient toujours si efficacement secondé un tel triomphe, s'efforcer, presqu'à la fois, en France et en Angleterre, de restreindre, au profit de leur classe, ce même pouvoir qu'ils venaient ainsi de consolider à jamais contre son antique rival, et dont ils redoutaient justement dès-lors la tendance inévitable à des envahissemens indéfinis, aussitôt que ce défaut même d'adversaires l'aurait conduit à dédaigner l'intervention ultérieure de ses anciens agens, que cette nouvelle situation devait d'ailleurs rendre plus exigeans. C'est par-là qu'il est facile d'expliquer les efforts simultanés des parlemens français contre l'autorité royale, dont ils veulent régler les choix ministériels, etdes principaux chefs de la Chambre des Communes d'Angleterre pour lui subordonner la Chambre des Lords, soit avant, soit après la mort de Charles Ier. Quoique ces tentatives prématurées, faute d'assez profondes bases populaires, n'aient pu évidemment obtenir aucun succès durable, ni même troubler essentiellement l'avénement nécessaire de la dictature correspondante, si hautement amené par l'ensemble de la situation sociale, il était pourtant convenable de les caractériser ici rapidement, comme marquant avec précision l'indication initiale de la tendance spontanée des légistes et des métaphysiciens à diriger désormais par eux-mêmes le grand mouvement politique, où ils n'avaient jusque alors figuré qu'à titre de simples auxiliaires, quelque importante ou même indispensable qu'y eût été d'ailleurs leur intervention continue.
Enfin, pour compléter suffisamment l'exacte appréciation historique de la grande dictature temporelle que nous considérons, il ne me reste plus qu'à indiquer l'esprit général qu'elle a finalement développé partout après avoir ainsi pleinement consolidé son ascendant politique, sauf les diversités de mode, et même les inégalités de degré, commandées par les situations sociales correspondantes; cet esprit commun et définitifdevant être dès-lors jugé le plus conforme à sa vraie nature fondamentale. Or, il est aisé de reconnaître, à ce sujet, que, dans les deux cas essentiels ci-dessus distingués, l'élément temporel demeuré alors prépondérant a toujours essentiellement tendu à relever l'existence sociale de son ancien antagoniste, qui, de son côté, acceptait enfin, sous des formes plus ou moins explicites, une éternelle subalternité politique. Rien n'était plus naturel, sans doute, qu'une telle conversion d'après la conformité fondamentale d'origine, de caste, et d'éducation qui existait spontanément entre la royauté et l'aristocratie, et qui devait nécessairement amener leur intime liaison, aussitôt que la rivalité d'ascendant aurait cessé d'en contenir l'influence permanente. Le pouvoir prépondérant avait déjà partout fait nettement pressentir cette tendance nouvelle par la manière dont il venait d'écarter ses anciens auxiliaires, dans la courte période accessoire que je viens de signaler, et qui constitue ainsi historiquement une sorte de transition normale entre les dernières luttes essentielles des deux élémens temporels et le paisible abaissement, volontaire de l'un envers l'autre, désormais devenu de plus en plus prononcé. Chacune des deux forces est dès-lors venue, par suite même de son triomphe politique, dévoilerspontanément, de la manière la plus décisive, le vrai motif principal de ses anciennes concessions démocratiques, presque toujours dues surtout aux seuls intérêt de sa propre ambition, bien plus qu'à aucune véritable inclination populaire, comme elle le confirmait dorénavant d'après l'emploi de son ascendant final au profit de son ancien adversaire contre son invariable allié. Telle a été, depuis sa prépondérance définitive, l'attitude générale de l'aristocratie anglaise envers la royauté, désormais placée sous sa tutelle de plus en plus affectueuse: telle a été réciproquement, à partir de Louis XIV, la prédilection croissante de la royauté française pour la noblesse enfin complétement asservie[31]; ce second cas ayant dû être, par sa nature, beaucoup plus prononcé que le premier, en vertu d'une plus profonde dépression antérieure et d'une moins dangereuse restauration actuelle, conformément ànos explications précédentes. Quoique, en principe, l'esprit de calcul dirige certainement encore moins la vie politique que la vie privée, de semblables conversions sont trop souvent attribuées à de profonds desseins, tandis qu'elles furent d'abord essentiellement dues, de part et d'autre, à l'involontaire entraînement des affinités naturelles, sauf l'influence ultérieure des réflexions relatives à l'utilité de cette nouvelle union comme moyen de résistance au mouvement révolutionnaire, qui dès-lors devait bientôt devenir pleinement systématique. On voit ainsi se reproduire, pour la seconde fois, et d'une manière beaucoup moins excusable sans doute, quoique presque également inévitable, la fatale illusion qui, lors de l'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel, avait entraîné celui-ci à confondre une charge avec un soutien; plus la décomposition s'accomplissait, plus cette erreur capitale devait à la fois devenir dangereuse et grossière. Cette dernière transformation mérite ici d'autant plus d'attention qu'elle pose réellement le véritable terme naturel de la désorganisation spontanée propre à la phase précédente, et nécessairement prolongée dans celle-ci jusqu'à ce que, par le conflit universel des différens élémens essentiels du régime ancien, les divers débris de ce système fussentenfin condensés autour d'un élément unique, demeuré seul actif désormais, après avoir successivement absorbé ou subalternisé tous les autres; ce qui n'a été pleinement consommé qu'à l'époque considérée maintenant, et à partir de laquelle nous allons voir la décomposition, prenant un nouveau caractère, tendre directement et de plus en plus vers une révolution décisive, essentiellement impossible tant que le conflit dissolvant n'avait pas encore atteint son but définitif. Enfin, c'est ainsi que la dictature temporelle, royale ou aristocratique, pendant qu'elle se complétait à l'issue finale du dernier antagonisme, prenait aussi dès-lors un caractère essentiellement rétrograde, qui n'avait pu se développer nettement avant qu'elle eût achevé la défaite d'un élément plus directement hostile à l'essor final des sociétés modernes. C'est donc seulement alors qu'il faut regarder comme réellement accomplie, autant que possible, l'entière organisation universelle, sous des formes diverses, du système de résistance plus ou moins rétrograde, primitivement ébauché par Philippe II d'après l'inspiration continue des jésuites, et contre l'ensemble duquel allait maintenant se diriger immédiatement l'esprit révolutionnaire, bientôt parvenu à sa pleine maturité, surtout en France, où nous devrons, dèsce moment, concentrer la principale étude ultérieure du grand mouvement de décomposition.
Note 31:Cette conversion finale, si évidente chez Louis XIV, des inclinations de la royauté française vers ses antiques rivaux politiques, a d'ailleurs spontanément concouru à compléter le mouvement antérieur de décomposition féodale, par la déconsidération croissante que devait nécessairement répandre sur la noblesse cette transformation définitive des anciens chefs féodaux de la population française, ainsi volontairement réduits désormais, après tant de luttes, à la condition plus ou moins vile de courtisan proprement dit, dont si peu d'entre eux cependant ont su se préserver par un juste sentiment de leur dignité aristocratique.
Après sa complète installation, la dictature temporelle dont je viens de terminer l'appréciation fondamentale a dû gravement altérer, au détriment nécessaire de l'ancien système social, le caractère et l'existence propres au pouvoir correspondant, ainsi passé de l'état primitif de simple élément à un ascendant universel qui ne pouvait convenir à sa véritable nature. Les rois, d'abord simples chefs de guerre au moyen-âge, devaient être sans doute de plus en plus incapables d'exercer réellement les immenses attributions qu'ils avaient graduellement conquises sur tous les autres pouvoirs sociaux. C'est pourquoi, presque dès l'origine de cette concentration révolutionnaire, on voit partout surgir spontanément peu à peu une nouvelle force politique, le pouvoir ministériel proprement dit, essentiellement étranger au vrai régime du moyen-âge, et qui, quoique dérivé et secondaire, devient de plus en plus indispensable à la nouvelle situation de la royauté, et par suite tend à acquérir une importance de plus en plus distincte et même indépendante. Louis XI me paraît être, en Europe[32], le dernierroi qui ait vraiment dirigé par lui-même l'ensemble de ses affaires, malgré la vaine prétention de quelques-uns de ses successeurs: et, quelle que fût sa mémorable capacité politique, il aurait certainement éprouvé le besoin de véritables ministres au lieu de simples agens, si la décomposition de l'ancien système, et par suite la formation de la dictature royale, avaient pu être alors aussi avancées qu'elles le devinrent deux siècles après. Une superficielle appréciation peut donc seule, par exemple, faire attribuer surtout à des causes purement personnelles l'éminente élévation du grand Richelieu, essentiellement résultée de cette nouvelle disposition politique: même avant cet admirable ministre, et principalement après lui, des hommes d'un génie très inférieur au sien ont acquis une autorité non moins réelle et peut-être encore plus étendue, quand leur caractère s'est trouvé suffisamment au niveau de leur position. Or, une telle institution constitue nécessairement l'aveu involontaire d'une sorte d'impuissance radicale de la part d'un pouvoirqui, après avoir absorbé toutes les attributions politiques, est ainsi conduit à en abdiquer spontanément la direction effective, de manière à altérer gravement à la fois sa dignité sociale et sa propre indépendance: j'indiquerai d'ailleurs, au cinquante-septième chapitre, la destination ultérieure qui est probablement réservée à cette singulière création, comme moyen régulier de transition politique vers la réorganisation finale. Ce décroissement spontané de la dictature royale, par suite même de son triomphe, devient surtout caractéristique en considérant son extension graduelle jusqu'aux fonctions militaires elles-mêmes, principal attribut naturel d'une telle autorité. On voit, en effet, partout, et surtout en France, dès leXVIIesiècle, les rois renoncer essentiellement désormais, malgré de vaines démonstrations officielles, au commandement réel des armées, qui devenait évidemment de plus en plus incompatible avec l'ensemble de leur nouveau caractère politique. Au reste, quoique, pour plus de netteté, j'aie cru devoir ici indiquer spécialement ce genre de décroissement envers la seule dictature royale, où il devait être mieux marqué, on doit également reconnaître qu'il n'est pas, au fond, moins applicable, sauf la diversité des manifestations, à la dictature aristocratique elle-même, enrésultat nécessaire d'une pareille situation. Quelle que soit, par exemple, l'orgueilleuse prétention de l'oligarchie anglaise à la haute direction exclusive de son système politique, elle n'a pas été moins entraînée que la royauté française, et environ dès la même époque, à confier de plus en plus ses attributions principales à des ministres pris hors de son sein, et aussi à choisir habituellement dans la caste inférieure les véritables chefs des opérations militaires, soit terrestres, soit maritimes: seulement, elle a pu mieux dissimuler cette double nécessité nouvelle, en s'incorporant avec résignation, et quelquefois même avec habileté, les organes étrangers qu'elle était ainsi forcée d'emprunter, d'après le sentiment involontaire de sa propre insuffisance. Près d'un siècle auparavant, l'aristocratie vénitienne avait déjà subi une pareille dégénération politique, par suite d'une situation semblable, quoique moins prononcée.
Note 32:Cette observation générale n'admet réellement d'exception importante que par rapport au grand Frédéric. Mais cette unique anomalie, relative à un état nouvellement formé, et à l'homme le plus éminent qui ait régné depuis Charlemagne, ne saurait évidemment altérer, en aucune manière, la justesse fondamentale d'une telle remarque sur l'insuffisance croissante de la capacité royale dans les temps modernes, à mesure que la grande dictature temporelle s'y complétait graduellement.
De tels symptômes généraux devaient directement confirmer la destination éminemment précaire de la dictature temporelle, qui, dans chacun de ses deux modes principaux, ne pouvait être réellement motivée que sur l'imminent besoin social d'une suffisante résistance centrale contre le démembrement universel vers lequel tendait de plusen plus le développement continu du grand mouvement de décomposition que nous apprécions. Envisagées sous un autre aspect, ces observations conduisent aussi à mesurer le progrès capital que devait faire, dans cette nouvelle phase révolutionnaire, la décadence générale de l'esprit militaire, immédiatement manifestée, dans la phase précédente, par la commune substitution des armées permanentes aux anciennes milices féodales, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Il est clair, en effet, que la renonciation des rois au commandement effectif, et l'essor simultané du pouvoir ministériel, si souvent exercé par les personnages les plus étrangers à la guerre, devaient tendre fortement à subalterniser de plus en plus la profession des armes, que sa spécialisation même avait déjà frappée d'une déconsidération croissante, comparativement à sa suprématie féodale, dont les formules officielles ne faisaient plus que reproduire vainement le lointain souvenir, répété même aujourd'hui par la routine arriérée du vulgaire des déclamateurs politiques, qui n'ont pas encore compris, à cet égard, le profond changement des sociétés européennes depuis leXIVesiècle. Quand l'impression trop exclusive des grandes guerres modernes tend à produire une dangereuse illusion sur la décadence continue durégime et de l'esprit militaires, je ne saurais conseiller de meilleur moyen de la dissiper que d'entreprendre, à ce sujet, un judicieux examen comparatif entre les sociétés actuelles et celles de l'antiquité, ou même du moyen-âge; ce qui suffira toujours pour manifester spontanément, sans la moindre incertitude, la vraie direction de l'évolution humaine sous ce rapport. Pour que cette comparaison devienne suffisamment décisive, il n'est pas même nécessaire de l'étendre à l'intensité, à la multiplicité, et surtout à la continuité des guerres respectives, ni à la participation effective de l'ensemble de la population: on peut se borner, en la circonscrivant aussi simplement que possible, à faire contraster, de part et d'autre, la position habituelle et la puissance normale des chefs militaires. Déjà Machiavel, au début duXVIesiècle, avait justement signalé, quoique dans une intention très peu philosophique, l'existence précaire et dépendante des généraux modernes, de plus en plus réduits à la condition de simples agens d'une autorité civile de plus en plus ombrageuse; comparativement à l'empire presque absolu et indéfini dont jouissaient, surtout à Rome, les généraux anciens, pendant toute la durée de leurs opérations, et qui, en effet, était indispensable au libre essor du système de conquête.Or, ce que Machiavel croyait alors constituer une sorte d'anomalie passagère, spécialement propre aux états italiens, et surtout à Venise, qui en donnait l'exemple depuis près d'un siècle, est, au contraire, devenu ensuite, d'une manière de plus en plus prononcée, la situation normale de tous les états européens, sans excepter les plus étendus et les plus puissans, où, sous toutes les formes politiques, les chefs de guerre, désormais profondément subordonnés au pouvoir civil, ont été habituellement assujétis, malgré les plus éminens services, à une sorte de système continu de suspicion et de surveillance, souvent poussé jusqu'à leur ravir aussi la haute direction des diverses expéditions de quelque importance, soit offensives, soit même défensives, presque toujours réglées ainsi, non-seulement dans la conception, mais dans l'exécution principale, par des ministres non militaires. Les vaines plaintes de Machiavel à ce sujet seraient, sans doute, justement répétées par nos guerriers, si le point de vue militaire avait dû conserver son antique prépondérance politique; puisqu'une telle constitution est évidemment très peu favorable au succès habituel des expéditions: mais ces regrets stériles n'ont cependant pas empêché depuis trois siècles, et empêcheront probablement encore moins à l'avenir,le développement permanent de ces nouvelles habitudes, naturellement déterminées par la rénovation graduelle des opinions et des mœurs sociales, et d'ailleurs tacitement ratifiées par la libre adhésion journalière des généraux eux-mêmes, que d'aussi pénibles conditions ordinaires n'ont jamais empêché jusqu'ici de solliciter à l'envi le commandement des armées modernes. Rien n'est donc plus propre qu'un tel changement, à la fois spontané et universel, à faire hautement ressortir la nature anti-militaire des sociétés modernes, pour lesquelles la guerre constitue nécessairement un état de plus en plus exceptionnel, dont les courtes et rares périodes n'offrent, même pendant leur durée, qu'un intérêt social de plus en plus accessoire, sauf chez la classe spéciale, de plus en plus circonscrite, qui s'y livre exclusivement.