Cette irrécusable appréciation est clairement confirmée par l'étude attentive des grandes guerres qui remplissent, presque sans intervalle, la mémorable époque que nous analysons, quoique leur existence ait été souvent invoquée contre la doctrine historique sur la décadence continue de l'esprit militaire. Au reste, un examen approfondi de la vraie nature politique de ces guerres, montre clairement qu'elles cessèrent alors, en général, d'être essentiellement dues, comme dansla période précédente, à l'exubérance féodale de l'activité militaire après l'abaissement de l'autorité européenne des papes. On ne peut réellement attribuer, en principe, à la prolongation d'une telle impulsion que les fameuses guerres propres à la première moitié duXVIesiècle, pendant la rivalité de François Ieret Charles-Quint, à la suite de l'invasion française en Italie; l'extension naturelle du système des armées permanentes, et les nouvelles ressources partout procurées par le développement industriel, expliquent d'ailleurs spontanément l'importance supérieure de ces expéditions: encore faut-il reconnaître, au fond, malgré l'illusion due à un reste d'influence des mœurs chevaleresques, que la guerre y devint bientôt essentiellement défensive de la part de la France, qui luttait avec énergie pour le maintien de sa nationalité contre les dangereuses prétentions de Charles-Quint à une sorte de monarchie universelle. Quoi qu'il en soit, l'action politique du protestantisme ne tarda point à rendre, sous ce rapport, un service fondamental à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité, en empêchant radicalement tout essor étendu et durable de l'esprit de conquête par la préoccupation des troubles intérieurs, et en donnant naturellement un nouveau but et un cours différent à l'activité militaire, dès-lorsrattachée à la grande lutte sociale entre le système de résistance et l'instinct progressif: je néglige d'ailleurs ici la tendance anti-militaire propre aux mœurs protestantes, en tant que produisant des habitudes de discussion et de libre examen individuel évidemment antipathiques aux conditions normales de toute discipline guerrière; et j'en fais expressément abstraction provisoire, afin de ne considérer que les influences les plus générales, essentiellement communes à tous les états européens. C'est donc à cette époque qu'il faut placer la véritable origine des guerres révolutionnaires proprement dites, où la guerre extérieure se complique plus ou moins avec la guerre civile, dans l'intérêt sérieux d'un important principe social, qui tend à y déterminer la participation plus ou moins active de tous les hommes convaincus, quelque pacifiques que soient leurs inclinations habituelles; en sorte que l'énergie militaire y peut être fort intense et très soutenue, sans cesser d'y constituer un simple moyen, et sans indiquer réellement aucune prédilection générale pour la vie guerrière. Or, une appréciation suffisamment approfondie démontrera clairement, ce me semble, que tel ne fut pas seulement le nouveau caractère, déjà unanimement reconnu, des longues guerres qui ont alors agité l'Europe, depuis lemilieu environ duXVIesiècle jusqu'à celui duXVIIe, et sans excepter même la célèbre guerre de trente ans; mais elle fera voir aussi qu'une pareille nature appartient essentiellement, d'une manière non moins réelle, au fond, quoique moins explicite, aux guerres, encore plus étendues, qui remplirent ensuite la seconde moitié de ce dernier siècle, et même le commencement du suivant, jusqu'à la paix d'Utrecht. Dans cette série ultérieure de guerres, l'ambition des conquêtes est, sans doute, intervenue, comme au reste, dans la précédente, et peut-être davantage, vu l'affaiblissement naturel, de part et d'autre, de la première ferveur religieuse et politique: mais on lui attribue vulgairement, à ce sujet, une influence capitale qui ne dut être que purement accessoire. Tout autant que les guerres antérieures, celles-ci portent profondément, en réalité, l'empreinte révolutionnaire, en tant que relatives surtout au prolongement de la lutte universelle entre le catholicisme et le protestantisme; lutte alors devenue d'abord offensive de la part de la France, où s'était concentrée l'action catholique depuis l'affaiblissement de l'Espagne, jusqu'à la crise anglaise de 1688, et ensuite défensive, quand l'action protestante a pu être, à son tour, suffisamment condensée autour de Guillaume d'Orange, d'aprèsl'union spontanée de la Hollande avec l'Angleterre. Pendant la majeure partie duXVIIIesiècle, les guerres ont encore changé de nature, par suite de la résignation unanime des divers états européens à maintenir enfin les deux systèmes antipathiques dans leur situation effective, pour s'occuper concurremment désormais du développement industriel, dont l'importance sociale devenait de plus en plus prépondérante: dès-lors, l'activité militaire a été essentiellement subordonnée aux intérêts commerciaux, comme je l'indiquerai au chapitre suivant, jusqu'à l'avénement de la révolution française, où, après une grande aberration guerrière, difficile à éviter, l'esprit militaire a commencé à subir une dernière transformation essentielle, que je caractériserai au cinquante-septième chapitre, et qui marque, encore plus nettement qu'aucune autre, son inévitable décadence finale.L'accomplissement graduel des importantes modifications temporelles que nous venons de rattacher ainsi à la désorganisation radicale du régime militaire, a été spécialement opéré par une nouvelle classe, peu nombreuse mais très remarquable, qui a naturellement surgi, en Europe, presque dès le début du grand mouvement de décomposition universelle, et qui peu à peu y a justementacquis une haute importance politique, que je dois sommairement expliquer: on conçoit qu'il s'agit de la classe diplomatique. Essentiellement étrangère au vrai régime du moyen-âge, cette classe toute moderne est d'abord spontanément issue de la décadence européenne de la constitution catholique, qui en a fait naître la nécessité pour suppléer, autant que possible, aux liens politiques que le pouvoir commun de la papauté maintenait régulièrement jusque là entre les divers états, et qui, en même temps, en a fourni les premiers élémens, en permettant de trouver beaucoup d'hommes intelligens et actifs, naturellement placés, de la manière la plus rationnelle, au point de vue social le plus élevé, sans toutefois être aucunement militaires: on peut noter, en effet, que les diplomates ont été long-temps empruntés au clergé catholique, parmi les membres qui, instinctivement persuadés de la déchéance croissante de leur corporation, se montraient disposés à utiliser ailleurs, d'une manière plus réelle quoique plus secondaire, l'éminente capacité politique qu'ils avaient pu y cultiver. Depuis que la grande dictature temporelle, monarchique ou oligarchique, a pris son caractère définitif, cette classe a été, en apparence, principalement aristocratique, comme le haut sacerdoce; mais cette intrusion nobiliairen'a pu cependant dénaturer son esprit éminemment avancé, où la capacité est toujours, sous de vaines formules officielles, réellement placée au premier rang des titres personnels: il n'y a pas eu, sans doute, en Europe, pendant tout le cours des trois derniers siècles, de classe aussi complétement affranchie de tous préjugés politiques et peut-être même philosophiques, en vertu de la supériorité naturelle de son point de vue habituel. Quoi qu'il en soit, il est clair que cette classe éminemment civile, née et grandie conjointement avec le pouvoir ministériel proprement dit, dont elle constitue une sorte d'appendice naturel, a partout tendu directement à dépouiller de plus en plus les militaires de leurs anciennes attributions politiques, pour les réduire à la simple condition d'instrumens plus ou moins passifs de desseins conçus et dirigés par la puissance civile, dont l'ascendant final a été tant secondé par la diplomatie. Chacun sait, en effet, que dans l'antiquité, et même, à beaucoup d'égards, au moyen-âge, les négociations de paix ou d'alliance étaient habituellement regardées comme un complément spontané du commandement militaire, ainsi que l'exigeait évidemment le libre essor normal du système guerrier, surtout à l'état offensif: par suite, on ne peut douter que la classe diplomatique n'ait immédiatementconcouru, avec une spéciale efficacité, à la décadence continue du régime et de l'esprit militaires, en enlevant dès-lors irrévocablement aux généraux une aussi précieuse partie de leurs fonctions primitives; ce qui explique aisément l'antipathie instinctive qui a toujours existé chez les modernes, sous des formes plus ou moins expressives, entre les rangs supérieurs des deux classes.Ce dernier ordre d'observations nous conduit naturellement à compléter enfin l'appréciation sociologique de la grande dictature temporelle qui a entièrement consommé la décomposition spontanée propre au moyen-âge, en y considérant les efforts qu'elle a dû faire, après sa suffisante consolidation, pour suppléer, le moins imparfaitement possible, à l'immense lacune qu'avait nécessairement laissée, dans le système politique de l'Europe, l'irrévocable extinction croissante de l'autorité universelle des papes. Un tel besoin avait dû se manifester, comme je l'ai expliqué, dès l'origine de la phase révolutionnaire au quatorzième siècle, puisque c'est précisément par l'abolition de ce pouvoir général, suivie d'une dispersion politique correspondante, que le mouvement de désorganisation avait dû partout commencer. Mais les grandes luttes qui absorbèrent ensuite la principale sollicitude des élémens temporels destinés à devenirprépondérans, firent inévitablement ajourner la seule solution que comportait alors cette difficulté fondamentale, et qui devait reposer sur la régularisation systématique du simple antagonisme matériel entre les divers états européens; ce qui supposait évidemment la cessation préalable des différentes agitations intérieures, et la suffisante réalisation de la dictature temporelle où elles devaient aboutir. Quand ces conditions indispensables ont pu être convenablement remplies selon le cours naturel des événemens ci-dessus caractérisés, la diplomatie s'est partout aussitôt occupée, avec une infatigable ardeur, soutenue par un digne sentiment de son importante mission, à instituer équitablement un tel équilibre, dont la nécessité actuelle devenait hautement irrécusable, depuis que le partage presque égal de l'Europe entre le catholicisme et le protestantisme devait évidemment interdire toute illusion, s'il en pouvait rester encore, sur le rétablissement normal d'un véritable organisme européen d'après l'entière réintégration de l'ancien lien spirituel. C'est ainsi que la diplomatie marqua noblement, par le grand traité de Westphalie, sa principale intervention dans le système de la civilisation moderne, d'après un généreux esprit de pacification universelle et permanente, dont la mémorable utopie du bon Henri IVavait déjà signalé les symptômes caractéristiques. Sans doute, la solution diplomatique est, en principe, extrêmement inférieure, comme j'aurai lieu de le faire plus tard sentir spécialement, à l'ancienne solution catholique, la seule qui, par sa nature, puisse être vraiment rationnelle; puisque l'organisme international peut encore moins se passer que l'organisme national d'une base intellectuelle et morale, et ne saurait, par conséquent, jamais reposer solidement sur le simple antagonisme physique, qui, en effet, au cas que nous considérons, n'a pu acquérir aucune consistance réelle, et n'a présenté, à vrai dire, qu'une utilité fort problématique, si même un tel équilibre n'a souvent servi de prétexte plausible à l'essor perturbateur des hautes ambitions politiques. Mais il serait certainement injuste et irrationnel de juger d'après l'état normal un expédient essentiellement destiné à une situation révolutionnaire, et qui, selon cette appréciation relative, a du moins concouru et concourt encore, à un certain degré, à maintenir, entre les divers états européens, la pensée habituelle d'une organisation quelconque, quelque vague et insuffisante qu'en soit la notion; jusqu'à ce que la commune réorganisation spirituelle, qui peut seule terminer la grande phase révolutionnaire, vienne fournir spontanément une basevraiment générale, sur laquelle une nouvelle et plus haute diplomatie puisse réaliser enfin la construction graduelle de la république européenne, également pressentie par l'âme du noble roi Henri et par le génie du grand philosophe Leibnitz, qui, partis de points si divers, et suivant des routes si opposées, ne sauraient, sans doute, s'être ainsi rencontrés sur une pure chimère sociale, comme je l'indiquerai au cinquante-septième chapitre.Tels sont les divers aspects généraux sous lesquels je devais ici considérer sommairement, pendant la période protestante proprement dite, la marche continue de la désorganisation temporelle, qui n'a fait ensuite que se prolonger naturellement dans la même direction, sans aucun caractère vraiment nouveau de quelque importance, pendant la période déiste, jusqu'à l'avénement de la révolution française, ce qui nous dispensera essentiellement d'y revenir en tout le reste de la leçon actuelle. Par là se trouve donc complétée enfin l'appréciation, si difficile et si complexe, de l'immense portée politique propre à la première phase nécessaire de la décomposition systématique de l'ancien système social, précédemment analysée en ce qui concerne la dissolution spirituelle. Je devais, sans doute, sous ce double aspect, spécialement insister ici sur l'établissementrationnel d'un tel point de départ, qui a tant influé sur la suite entière du grand mouvement révolutionnaire, et qui néanmoins n'a jamais été jusqu'ici convenablement jugé, malgré les études presque innombrables auxquelles il a donné lieu, par le triple défaut de rationnalité, d'élévation, et d'impartialité que présentent ordinairement ces conceptions contradictoires, soit historiques, soit politiques, dont les divers auteurs, catholiques, protestants, ou enfin déistes, n'ont pu apercevoir qu'une seule face du sujet, ou les ont toutes enveloppées d'un aveugle dédain. Mais cette analyse fondamentale, désormais exactement rattachée à l'ensemble de notre élaboration historique, va maintenant nous permettre de terminer, avec beaucoup plus de netteté et de rapidité à la fois, l'examen général de la période protestante proprement dite, en y considérant enfin, suivant l'ordre d'abord indiqué, sa haute influence intellectuelle. Nous retirerons d'ailleurs une utilité non moins essentielle de l'explication capitale que nous venons d'établir, en passant ensuite à l'appréciation directe de la dernière phase nécessaire du mouvement de décomposition, où nous pourrons, d'après une telle base, concentrer notre attention presque exclusive sur l'ébranlement mental qui la caractérisa surtout, sans nuire cependantà l'intégrité de notre conception finale relative au système total des diverses opérations révolutionnaires depuis leXIVesiècle.Outre l'action politique propre au protestantisme, et qui, en réalité, consiste seulement dans les différents résultats généraux, directs ou indirects, qui viennent d'être examinés, il a nécessairement servi de premier organe systématique à l'esprit universel d'émancipation, en préparant essentiellement la dissolution radicale, d'abord intellectuelle, et finalement sociale, que l'ancien système devait subir pendant la période suivante. Quoique la formation effective, et surtout le développement de la doctrine critique proprement dite ne doivent pas lui être directement attribués, il en a cependant établi d'abord les principales bases, sur lesquelles une philosophie négative plus complète et plus prononcée a pu ensuite construire aisément l'ensemble de la métaphysique révolutionnaire, destinée à caractériser, à sa manière, l'issue finale du grand mouvement de décomposition. C'est surtout ainsi que l'ébranlement protestant a constitué une situation intermédiaire réellement indispensable, bien que très passagère, dans l'essor fondamental de la raison humaine.Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation générale du protestantisme, nous pouvonsregarder ici le système entier de la doctrine critique comme essentiellement réductible au dogme absolu et indéfini du libre examen individuel, qui en est certainement le principe universel. Dès le début du quatrième volume, j'ai exposé, à ce sujet, des considérations directes, aussi applicables, par leur nature, au passé qu'au présent, et d'où il résulte que les autres dogmes essentiels de la philosophie révolutionnaire ne constituent réellement que de simples conséquences politiques de ce dogme fondamental, qui a graduellement érigé chaque raison individuelle en suprême arbitre de toutes les questions sociales. Il est clair, en effet, qu'une telle liberté de penser doit naturellement conduire chacun à la liberté de parler, d'écrire, et même d'agir conformément à ses convictions personnelles, sans autres réserves sociales que celles relatives à l'équilibre permanent des diverses individualités. Pareillement, cette sorte de souveraineté morale attribuée à chacun, simultanément considérée chez tous les citoyens, et n'y pouvant dès-lors admettre d'autre restriction légitime que celle du nombre, aboutit nécessairement à la souveraineté politique de la multitude, créant ou détruisant à son gré toutes les institutions quelconques. Une telle suprématie individuelle suppose d'ailleurs évidemment la conceptioncorrespondante de l'égalité universelle, ainsi spontanément proclamée dans l'ordre mental, où les hommes, en réalité, diffèrent le plus profondément les uns des autres. Enfin, sous le point de vue international, on ne saurait douter qu'un pareil dogme ne conduise, encore plus directement, à consacrer l'indépendance absolue, ou l'entier isolement politique, de chaque peuple particulier. On voit donc, à tous égards, les différentes notions essentielles propres à la métaphysique révolutionnaire ne constituer réellement que de simples applications sociales, ou plutôt les diverses manifestations nécessaires, de cet unique principe du libre examen individuel, d'où elles peuvent toutes spontanément dériver. J'aurai lieu de faire sentir ci-après qu'une telle filiation générale est aussi historique que logique, puisque chacune de ces conséquences politiques a été effectivement déduite aussitôt que le cours naturel des événemens a dirigé l'attention publique vers l'aspect social correspondant.D'après cette évidente concentration préalable, que je devais ici rappeler sommairement, on ne peut méconnaître l'aptitude nécessaire du protestantisme à jeter le fondement primordial de la philosophie révolutionnaire, en proclamant directement le droit individuel de chacun au libreexamen de toutes les questions quelconques, malgré les restrictions irrationnelles qu'il s'est toujours efforcé d'imposer à ce sujet. Outre que ces diverses restrictions devaient être, par leur nature, successivement rejetées par de nouvelles sectes, il faut remarquer que leur inconséquence même a d'abord facilité l'admission universelle du principe général, dont l'entière promulgation immédiate eût long-temps révolté des consciences qui, rassurées, au contraire, par la conservation primitive des principales croyances, ne luttaient plus contre l'attrait presque irrésistible que présente spontanément à notre orgueilleuse intelligence la libre interprétation personnelle de la foi commune. C'est surtout ainsi que le protestantisme devait indirectement étendre son influence mentale chez les peuples même qui ne l'avaient point ostensiblement adopté, et qui néanmoins ne pouvaient, sans doute, indéfiniment se juger moins aptes que les autres à l'émancipation religieuse, dont les plus grands résultats philosophiques leur étaient, en effet, spécialement réservés, comme on le verra bientôt. Or, l'inoculation universelle de l'esprit critique ne pouvait assurément s'opérer sous une forme plus décisive: car, après avoir audacieusement discuté les opinions les plus respectées et les pouvoirs les plus sacrés, la raisonhumaine pouvait-elle reculer devant aucune maxime ou institution sociale, aussitôt que l'analyse dissolvante y serait spontanément dirigée? Aussi ce premier pas est-il réellement le plus capital de tous ceux relatifs à la formation graduelle de la doctrine révolutionnaire, qui, si elle pouvait, par une rétrogradation chimérique, être ramenée à cet état initial, ne saurait manquer d'y retrouver naturellement le principe nécessaire d'une suite équivalente de nouvelles conséquences analogues.La saine appréciation historique de ce fondement universel de la philosophie négative propre à la dernière phase générale du grand mouvement de décomposition consiste essentiellement à le rattacher, à tous égards, à la désorganisation spontanée qui l'avait précédé, suivant nos explications antérieures. Sous cet aspect, seul vraiment conforme à l'ensemble des faits, le principe du libre examen n'aurait été d'abord, au seizième siècle, qu'un simple résultat naturel de la nouvelle situation sociale graduellement amenée par les deux siècles précédens. On conçoit, en effet, que cette liberté intellectuelle constitue, par sa nature, une disposition purement négative, et ne peut se rapporter réellement qu'à la consécration systématique de l'état de non-gouvernement,spontanément résulté, pour les esprits modernes, de la dissolution croissante de l'ancienne discipline mentale, jusqu'à l'avénement ultérieur de nouveaux liens spirituels. Si ce dogme n'eût été primitivement la simple proclamation abstraite d'un tel fait général, son apparition effective serait assurément incompréhensible, quoiqu'il ait dû ensuite réagir éminemment sur l'extension de la décomposition religieuse qui l'avait originairement produit. Le droit d'examen individuel a cela d'évidemment caractéristique que rien n'en saurait empêcher l'exercice spontané quand une volonté suffisante a pu enfin se former, sauf la difficulté des manifestations extérieures, bientôt levée par une convenable simultanéité de vœux. Or, le développement, toujours imminent, d'une volonté aussi conforme à l'ensemble des penchans humains, ne peut certainement être contenu que par l'influence permanente d'énergiques convictions antérieures, dont sa production suppose toujours l'affaiblissement préalable. Telle est, sans doute, la marche naturelle propre à cette disposition mentale, aussi rebelle à la provocation qu'à l'interdiction hors des conditions normales d'opportunité, et qui a tant donné lieu à de fausses appréciations, où le symptôme est pris pour la cause, et le résultat pour le principe. Dans le cas actuel,nous avons déjà pleinement reconnu que les longues discussions du quatorzième siècle sur le pouvoir européen des papes et celles du siècle suivant sur l'indépendance des églises nationales envers le centre romain avaient spontanément suscité, chez tous les peuples chrétiens, un large exercice spontané du droit d'examen individuel, long-temps avant que le dogme en pût être systématiquement formulé, de manière à priver d'avance l'ensemble des anciennes croyances de leur principale énergie sociale. La proclamation luthérienne n'a donc fait, à vrai dire, qu'étendre solennellement à tous les croyans un privilége dont les rois et les docteurs avaient alors amplement usé, et qui se propageait naturellement de plus en plus chez toutes les autres classes. C'est ainsi que l'esprit général de discussion inhérent à tout monothéisme, et surtout au catholicisme, avait hautement devancé, dans toute l'Europe, l'appel direct du protestantisme. Il est d'ailleurs évident, en fait, que l'ébranlement luthérien, soit quant à la discipline, ou à la hiérarchie, soit même quant au dogme, ne produisit réellement aucune innovation qui n'eût déjà été itérativement proposée long-temps auparavant; en sorte que le succès de Luther, après tant d'autres réformateurs trop précoces, fut essentiellement dû à l'opportunité d'un tel effort,enfin suffisamment préparé par l'universelle désorganisation spontanée du système catholique, suivant nos explications antérieures, que confirme si clairement la propagation rapide et facile de cette explosion décisive. En considérant de plus près cette nouvelle situation générale, il est aisé de reconnaître que l'irrévocable subalternisation du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, qui en constituait partout le caractère plus ou moins explicite, devait spécialement y provoquer à la propagation nécessaire de l'esprit d'émancipation personnelle, en dégradant radicalement, par une irrationnelle sujétion, les seules autorités auxquelles on pût jusque alors reconnaître un droit légitime de discipliner les intelligences, et qui se trouvaient désormais conduites à une sorte d'abdication spontanée de leur ancienne suprématie mentale, en consentant ainsi à subordonner leurs décisions à des puissances temporelles évidemment incompétentes. Une fois réellement passées entre les mains des rois, les anciennes attributions intellectuelles du pouvoir catholique n'y pouvaient, sans doute, être sérieusement respectées, et devaient bientôt céder à l'essor général vers l'affranchissement spirituel, auquel les chefs temporels devaient eux-mêmes tendre naturellement de plus en plus à n'imposer d'autres restrictionsefficaces que celles relatives à la conservation immédiate de l'ordre matériel. Or, telle était certainement, d'une manière plus ou moins prononcée, la situation commune de toutes les populations chrétiennes lors de l'apparition du protestantisme, qui, en formulant le principe du libre examen individuel, ne put que consacrer systématiquement un état préexistant, à la formation duquel toutes les influences sociales avaient spontanément concouru pendant les deux siècles précédens.Cette explication naturelle de l'inévitable avénement direct du principe fondamental de la doctrine critique est également propre à faire concevoir combien son intervention continue devenait désormais indispensable à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. Pour juger sainement une telle destination, il ne faut point la considérer d'une manière absolue, ni rapporter à une situation normale ce qui devait uniquement s'appliquer à un état éminemment exceptionnel; il faut évidemment la comparer toujours à la phase sociale correspondante, dont nous avons déjà exactement déterminé le caractère essentiel: tout autre mode d'examen ne pourrait conduire qu'à une appréciation injuste et déclamatoire, dépourvue de toute réalité historique. Sous cet aspect relatif, le seul qui puisse être vraiment conforme à l'espritgénéral de la philosophie positive, l'ensemble de la doctrine critique doit être envisagé comme constituant le correctif nécessaire de l'inévitable dictature temporelle où nous avons vu aboutir partout, sauf la diversité des manifestations, l'universelle décomposition spontanée du système théologique et militaire. Il est clair, en effet, que, sans un tel antagonisme, cette exceptionnelle concentration de tous les anciens pouvoirs autour du principal élément temporel eût bientôt dégénéré en un ténébreux despotisme, dont le génie rétrograde, dès-lors devenu hautement prépondérant, aurait directement tendu à étouffer tout essor intellectuel et social, sous l'ascendant oppressif d'une autorité absolue qui, par sa nature, ne pouvait plus concevoir d'autre moyen de discipline mentale que la seule compression matérielle. A quelques immenses dangers qu'ait pu jamais conduire l'inévitable abus de la doctrine révolutionnaire, on peut donc aisément expliquer l'invincible attachement instinctif qu'elle a dû inspirer graduellement aux populations européennes à mesure que cette grande dictature, monarchique ou aristocratique, achevait de se consolider, comme nous l'avons vu ci-dessus: car, cette doctrine est ainsi devenue désormais l'organe nécessaire du principal progrès social,qui devait alors rester essentiellement négatif. Quoique ce ne soit pas ici le lieu d'apprécier spécialement son influence réelle pour seconder l'essor direct des nouveaux élémens sociaux, il est néanmoins évident, sans anticiper, à cet égard, sur le chapitre suivant, que, par l'ascendant presque absolu dont elle investit l'esprit d'individualité, elle devait se trouver éminemment adaptée à cette préparation élémentaire, où le développement effectif ne pouvait d'abord résulter que du libre essor de l'énergie personnelle, soit industrielle, soit esthétique, soit scientifique, d'après l'affaiblissement correspondant de l'ancienne discipline, dès-lors impropre à diriger plus long-temps une telle élaboration sociale. Par cette adhésion spontanée, sous des formes plus ou moins explicites, aux dogmes principaux de la philosophie négative, les peuples européens n'ont donc pas cédé uniquement, pendant les trois derniers siècles, aux puissantes séductions démocratiques d'une telle doctrine, comme l'école rétrograde l'a, de nos jours, si superficiellement proclamé, sans pouvoir aucunement expliquer pourquoi cette séduction tant de fois tentée n'avait pu jusque alors obtenir un pareil succès. Ils ont été surtout guidés, à leur insu, par le sentiment naturel des conditions fondamentales propres à la nouvelle situationdes sociétés modernes, en résultat nécessaire du grand mouvement révolutionnaire déjà prononcé depuis le quatorzième siècle, et qui venait d'aboutir à une immense dictature temporelle, dont un tel antagonisme radical pouvait seul empêcher l'oppressive prépondérance. A la vérité, pour que cette importante explication historique ne dégénère point en une vaine concession à l'esprit de parti, il faut aussi concevoir, en sens inverse, que la résistance, plus ou moins rétrograde, inhérente à cette dernière concentration politique, constituait réciproquement, dès-lors comme aujourd'hui, outre son inévitable avénement, un élément non moins indispensable d'une pareille situation, à titre de seul moyen efficace de contenir suffisamment les imminentes perturbations anarchiques vers lesquelles aurait toujours tendu l'ascendant exagéré de l'impulsion révolutionnaire. En un mot, ces deux grandes anomalies, également propres à la phase finale du mouvement général de décomposition, sont réellement inséparables l'une de l'autre, et doivent constamment être appréciées surtout d'après leur mutuelle opposition, qui constitue historiquement la principale destination sociale de chacune d'elles. Pareillement issues de la désorganisation spontanée, l'extension de l'une devait ensuite naturellementexiger et provoquer dans l'autre un accroissement équivalent: car, si l'énergie réelle des principes critiques devait évidemment tenir surtout à leur caractère absolu de négation systématique, un respect non moins aveugle pour tous les précédens quelconques pouvait, réciproquement, seul fournir à la puissance résistante un solide point d'appui contre des innovations essentiellement étrangères à toute idée d'organisation véritable; disposition commune pleinement conforme d'ailleurs à l'esprit également absolu des deux philosophies antagonistes, théologique ou métaphysique, dont l'extinction totale ne pourra être aussi que simultanée. C'est ainsi que, par une restriction toujours croissante de l'action politique, les gouvernemens modernes ont de plus en plus abandonné la direction effective du mouvement social, et ont graduellement tendu à réduire leur principale intervention habituelle au simple maintien de l'ordre matériel, dès-lors de plus en plus difficile à concilier avec le développement continu de l'anarchie mentale et morale. Dans son indispensable consécration dogmatique d'une telle situation politique, la doctrine révolutionnaire n'a eu d'autre tort, d'ailleurs inévitable, que d'ériger en état normal et indéfini une phase essentiellement exceptionnelle et transitoire, à laquelle de semblablesmaximes étaient parfaitement adaptées.Quoique le protestantisme ait seul pu d'abord ébaucher explicitement la formation abstraite des principes critiques, il importe de noter, dès l'origine, leur extension spontanée, par une suite nécessaire d'une pareille situation fondamentale, chez les nations catholiques elles-mêmes, où devait ensuite s'opérer leur élaboration la plus décisive, comme nous le reconnaîtrons bientôt. Sans que le dogme du libre examen individuel y fût encore solennellement proclamé, l'esprit universel de discussion, soit théologique, soit sociale, n'y était pas, au fond, moins développé, sous des formes distinctes mais équivalentes, d'après les luttes propres aux deux siècles précédens; et sa direction générale n'y devenait pas, en réalité, moins prononcée vers l'active dissolution intellectuelle de l'ancien système politique. Les principales différences qui existent véritablement, à cet égard, entre les deux sortes de populations européennes, résultent surtout, à cette époque, de ce que la dictature temporelle n'étant pas aussi légalement établie dans les états catholiques, l'action critique n'y devait pas d'abord être aussi directe que chez les peuples protestans. Mais une appréciation attentive l'y démontre déjà néanmoins avec une pleine évidence, même avant que cette dictatures'y fût complétement organisée. Non-seulement on voit alors le catholicisme involontairement conduit à sanctionner lui-même le principe du libre examen, en l'invoquant solennellement en faveur de la foi catholique, violemment opprimée partout où le protestantisme avait officiellement prévalu. Il faut de plus reconnaître que, au sein même des clergés catholiques, l'usage spontané d'un tel droit était déjà signalé effectivement par des hérésies spéciales, non moins contraires que les hérésies protestantes à la conservation réelle de l'ancien régime mental. Nous pouvons ici nous borner à indiquer cette nouvelle série d'observations chez la nation qui, dès le dix-septième siècle, constituait le principal appui du système catholique contre son imminente décrépitude universelle. On voit alors, en effet, se développer, en France, la mémorable hérésie du jansénisme, qui fut réellement presque aussi nuisible que le luthéranisme lui-même à l'ancienne constitution spirituelle. A travers d'obscures controverses théologiques, cette nouvelle hérésie devenait profondément dangereuse en offrant spontanément aux vieilles inconséquences gallicanes un ralliement dogmatique, sans lequel elles n'avaient pu encore acquérir une consistance suffisamment décisive, mais qui désormais érigeait véritablementune telle dissidence en une sorte de protestantisme français, ardemment embrassé par une portion puissante et respectée du clergé national, et naturellement placé, comme ailleurs, sous l'active protection des corporations judiciaires. Il n'est pas douteux, ce me semble, que cette doctrine se serait officiellement convertie aussi en une vraie religion nationale, si l'essor prochain de la pure philosophie négative n'avait ensuite entraîné les esprits français fort au-delà d'une telle élaboration protestante. La tendance anti-catholique du jansénisme me paraît hautement caractérisée par son antipathie radicale et continue contre la seule corporation qui dès-lors, comme je l'ai expliqué, comprît réellement et défendît habilement le catholicisme, et dont l'abolition vraiment caractéristique fut surtout déterminée ensuite par l'esprit janséniste. D'une autre part, l'invasion d'un tel esprit chez de grands philosophes et d'éminens poètes, qu'on ne peut certes nullement soupçonner d'inclinations révolutionnaires, indique clairement combien il était alors conforme à la situation fondamentale des intelligences.Je crois devoir aussi caractériser sommairement une autre hérésie spontanée du catholicisme français, qui, sans comporter la haute importance politique propre à la précédente,constitue cependant un témoignage non moins décisif de l'entière universalité des tendances dissidentes, d'après un usage naturel du droit individuel de libre examen. On devine aisément qu'il s'agit du quiétisme, dont le caractère philosophique me semble très remarquable, comme offrant, à certains égards, une première protestation solennelle, aussi directe que naïve, de notre constitution morale contre l'ensemble de la doctrine théologique[33]. C'est, en effet, d'une telle protestation spéciale que cette hérésie a pu seulement tirer l'espèce de consistance qu'elle obtint alors passagèrement, et qu'elle conserve peut-être encore chez certaines natures, dont le développement mental est resté trop en arrière du développement moral. Toute discipline morale fondée sur une philosophie purement théologique, exige nécessairement, sans excepter le catholicismelui-même, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent, un appel continu et exorbitant à l'esprit de pur égoïsme, quoique relatif à des intérêts imaginaires, dont la préoccupation habituelle doit naturellement absorber la principale sollicitude de chaque vrai croyant, auprès duquel toute autre considération quelconque ne saurait assurément manquer de paraître ordinairement très secondaire. Cette suprématie religieuse du salut personnel constitue, sans doute, ainsi que Bossuet l'a montré, une indispensable condition générale d'efficacité sociale pour toute morale théologique, qui autrement n'aboutirait, en réalité, qu'à consacrer une vague et dangereuse inertie: elle est pleinement adaptée à cet état d'enfance de la nature humaine que suppose mentalement l'ascendant effectif de la philosophie correspondante. Mais, pour être inévitable, un tel caractère n'en manifeste pas moins, de la manière la plus directe et la plus irrécusable, l'un des vices fondamentaux d'une telle philosophie, qui tend ainsi nécessairement à atrophier, par défaut d'exercice propre, la plus noble partie de notre organisme moral, celle d'ailleurs dont la moindre énergie naturelle exige précisément la plus active culture systématique, d'après un suffisant essor désintéressé des affections purementbienveillantes. Or, tel est, à vrai dire, le nouvel aspect capital sous lequel l'hérésie du quiétisme est venue involontairement signaler l'inévitable imperfection des doctrines théologiques, et soulever immédiatement contre elles les plus admirables sentimens de l'humanité; ce qui eût assurément procuré alors une grande importance à un pareil ébranlement, si une semblable protestation n'eût pas été, à cette époque, éminemment prématurée, et bien plus ébauchée par le cœur que par l'esprit de son aimable et immortel organe. En considérant même l'issue effective de cette mémorable controverse, une saine appréciation historique ne peut aboutir qu'à confirmer, auprès des juges impartiaux, l'insurmontable réalité du reproche capital ainsi directement adressé à l'ensemble de la philosophie théologique, en obligeant l'illustre dissident à reconnaître solennellement qu'il avait par-là attaqué, contre son gré, l'une des principales conditions d'existence du système religieux; ce qui fournissait d'ailleurs une nouvelle confirmation spéciale de l'irrévocable décadence générale d'un système déjà aussi mal compris par ses plus purs et plus éminens défenseurs.Note 33:La conformité remarquable, au sujet de cette singulière hérésie, de l'appréciation philosophique de Leibnitz avec la sentence définitive rendueparle pape d'après la lumineuse discussion de Bossuet, offre d'ailleurs un premier exemple important de cette convergence spontanée qui, malgré une entière opposition dogmatique, tend à rallier finalement, dans la plupart des applications sociales, le véritable esprit philosophique et le véritable esprit catholique, d'après un juste sentiment commun, rationnel ou instinctif, des besoins réels de l'humanité. Sous l'ascendant croissant de la philosophie positive, de telles coïncidences devront, sans doute, devenir bien plus fréquentes et plus étendues, comme je crois l'avoir déjà naturellement témoigné, à divers titres essentiels, depuis que je traite ici les questions sociales.Pour compléter suffisamment cette sommaire appréciation historique de l'universelle ébauchepréliminaire de la doctrine critique proprement dite sous l'impulsion, directe ou indirecte, de l'ébranlement protestant, il importe enfin d'y signaler les hautes attributions provisoires de morale sociale dont cette doctrine s'est alors trouvée naturellement investie, par suite de la sorte d'abdication spontanée que le catholicisme en faisait implicitement. Depuis que le pouvoir spirituel avait irrévocablement perdu son ancienne indépendance politique, en se subordonnant de plus en plus à l'élément temporel prépondérant, comme je l'ai établi, le catholicisme tendait partout à dégénérer essentiellement en servile instrument de domination rétrograde, et ne pouvait plus conserver que d'insignifians vestiges de sa propre dignité sociale. Sa doctrine morale, en apparence identique, mais dès-lors radicalement dépourvue de l'énergie politique qui en avait constitué, au moyen-âge, la principale vigueur, n'avait plus, au fond, d'efficacité réelle qu'envers les faibles, auxquels elle prescrivait habituellement une soumission de plus en plus passive à l'égard des puissances quelconques, dont elle proclamait hautement les droits absolus, sans avoir désormais la force d'insister aussi sur leurs devoirs, lors même qu'elle ne ménageait point systématiquement leurs vices dans le simple intérêtisolé de l'existence sacerdotale. Ce nouvel esprit de servile condescendance pour toutes les grandeurs temporelles, qui d'abord concernait seulement les rois, devait ensuite s'étendre graduellement, dans les divers ordres de relations sociales, à des forces de moins en moins supérieures, et par suite multiplier partout son influence corruptrice, ainsi devenue de plus en plus vulgaire, jusqu'à affecter souvent la morale domestique elle-même. Que, malgré son admirable perfection politique, l'organisme catholique, d'après l'insuffisance radicale de la philosophie théologique qui en constituait la base intellectuelle, n'ait pu éviter, suivant la théorie exposée au chapitre précédent, de descendre finalement à un tel abaissement social; cette explication rationnelle, en écartant les vaines considérations personnelles auxquelles on a coutume de rapporter surtout cette immense décadence, n'altère nullement les conséquences nécessaires d'une telle situation effective, et les rend, au contraire, plus évidemment insurmontables. Or, il est clair que la doctrine critique a dû, en résultat général de ce nouvel état de choses, hériter provisoirement des éminentes attributions morales auxquelles le catholicisme était ainsi conduit à renoncer essentiellement; car, les principes critiques étaientalors les seuls propres à rappeler, avec une suffisante énergie, les droits réels de ceux auxquels la morale officielle ne savait plus parler que de leurs devoirs. Telle est, en effet, la tendance évidente, et seulement trop exclusive ou absolue, de chacun de ces divers principes, envisagé sous l'aspect moral; comme je l'ai déjà indiqué, au quarante-sixième chapitre, en ce qui concerne l'époque actuelle, mais d'une manière également applicable à tout l'ensemble de la seconde phase générale du grand mouvement révolutionnaire que nous étudions. C'est ainsi que le dogme fondamental de la liberté de conscience rappelait, à sa manière, la grande obligation morale, d'abord établie par le catholicisme, mais qu'il avait alors si hautement abandonnée, de n'employer que les seules armes spirituelles à la consolidation des opinions quelconques. Il en est de même, par suite, dans l'ordre purement politique, où le dogme de la souveraineté populaire signalait énergiquement la haute subordination morale de tous les pouvoirs sociaux à la considération permanente de l'intérêt commun, trop sacrifié dès-lors par la doctrine catholique au seul ascendant des grands; pareillement, le dogme de l'égalité relevait spontanément la dignité universelle de la nature humaine, directement méconnue par un esprit decaste, déjà dépourvu de son ancienne destination sociale, et désormais affranchi de tout frein moral régulier; enfin, le dogme de l'indépendance nationale pouvait seul, après la dissolution des liens catholiques, inspirer un respect efficace pour l'existence des petits états, et imposer quelques restrictions morales à l'esprit d'incorporation matérielle. Quoique ce grand office moral n'ait pu être alors que très imparfaitement rempli par la doctrine critique, que son caractère nécessairement hostile empêchait, dans l'application, de pouvoir devenir suffisamment habituelle, son aptitude exclusive à maintenir, pendant tout le cours des trois derniers siècles, un certain sentiment réel des principales conditions morales de l'humanité, n'en reste pas moins évidemment incontestable, sauf l'irrégularité du mode, d'ailleurs impérieusement prescrite par la nature exceptionnelle d'une telle situation sociale. Pendant que la dictature temporelle faisait définitivement reposer le système de résistance sur l'emploi continu d'une force matérielle convenablement organisée, il fallait bien que l'esprit révolutionnaire, seul organe alors possible du progrès social, recourût finalement aux tendances insurrectionnelles, afin d'éviter à la fois l'avilissement moral et la dégradation politique auxquels cette situation devaitexposer les sociétés modernes, jusqu'à l'avénement lointain d'une vraie réorganisation, seule susceptible de résoudre enfin ce déplorable antagonisme.Notre appréciation historique de l'ensemble de la doctrine critique ébauchée par le protestantisme, d'après son principe fondamental du libre examen individuel, serait aisément confirmée par l'étude spéciale, ici déplacée, des diverses phases successives qui ont graduellement amené la dissolution systématique de l'ancienne organisation spirituelle: car on y remarque presque toujours que ces dissidences théologiques, alors si décisives, ne sont essentiellement que la reproduction, sous des formes nouvelles, des principales hérésies propres aux premiers siècles du christianisme, et qui avaient dû primitivement s'effacer devant l'irrésistible ascendant de l'unité catholique. Au lieu d'éclairer aujourd'hui les philosophes de l'école rétrograde, un tel rapprochement, mal observé et mal interprété, n'a fait qu'entretenir leurs vaines illusions sur la restauration chimérique de l'antique constitution. Mais, du point de vue propre à ce Traité, il est, au contraire, évident que ce mémorable contraste général entre la chute des hérésies primitives et le succès de leurs modernes équivalens, ne fait que confirmer essentiellement l'opposition des unes et la conformitédes autres aux principales tendances des situations sociales correspondantes, comme nous l'avions déjà directement établi. Toujours et partout, l'esprit d'hérésie est nécessairement plus ou moins inhérent au caractère vague et arbitraire de toute philosophie théologique; seulement cet esprit se trouve, en réalité, contenu ou stimulé, suivant les exigences variables de l'état social: telle est la seule explication rationnelle que puisse évidemment comporter cette sorte de grand paradoxe historique.Quoique nous devions éviter ici de nous engager aucunement dans cet examen spécial des diverses phases propres au protestantisme, j'y dois cependant signaler brièvement au lecteur le principe historique d'après lequel il pourra pénétrer dans l'appréciation graduelle, d'abord si confuse et si désordonnée, de cette multitude de sectes hétérogènes, dont chacune prenait la précédente en pitié et la suivante en horreur, selon la décomposition plus ou moins avancée du système théologique. Il suffit de distinguer, à cet égard, trois degrés essentiels, nécessairement successifs, où l'ancien organisme religieux a été radicalement ruiné, d'abord quant à la discipline, ensuite quant à la hiérarchie, et enfin quant au dogme lui-même, qui en était l'âme: car, si chaquegrand ébranlement protestant devait simultanément produire cette triple altération, il n'en a pas moins dû affecter surtout un seul de ces caractères, de manière à se distinguer suffisamment de l'effort précédent. On arrive ainsi à reconnaître trois phases consécutives, nettement représentées par les noms respectifs de leurs principaux organes, Luther, Calvin et Socin, qui, malgré leur faible intervalle chronologique, n'ont réellement obtenu qu'à de notables distances leur véritable influence sociale, et seulement quand la protestation antérieure avait été convenablement réalisée. Il est clair, en effet, que l'ébranlement luthérien primitif n'a introduit que d'insignifiantes modifications dogmatiques, et qu'il a même essentiellement respecté partout la hiérarchie, sauf la consécration solennelle de cet asservissement politique du clergé qui ne devait rester qu'implicite chez les peuples catholiques: Luther n'a vraiment ruiné que la discipline ecclésiastique, pour la mieux adapter, comme je l'ai expliqué, à cette servile transformation. Aussi cette première désorganisation, où le système catholique était le moins altéré, constitue-t-elle réellement la seule forme sous laquelle le protestantisme ait jamais pu s'organiser provisoirement en une vraie religion d'état, au moins chez de grandes nations indépendantes.Le calvinisme, d'abord ébauché par le célèbre curé de Zurich, est venu ensuite ajouter à cette démolition initiale celle de l'ensemble de la hiérarchie qui maintenait l'unité sociale du catholicisme, en continuant d'ailleurs à n'apporter au dogme chrétien que des modifications simplement secondaires, quoique plus étendues que les précédentes. Cette seconde phase, qui ne peut évidemment convenir qu'à l'état de pure opposition, sans comporter aucune apparence organique durable, me semble dès-lors constituer la vraie situation normale du protestantisme, si l'on peut ainsi qualifier une telle anomalie politique: car, l'esprit protestant s'y est alors développé de la manière la plus convenable à sa nature éminemment critique, qui répugne à l'inerte régularité du luthéranisme officiel. Enfin, l'explosion anti-trinitaire, ou socinienne, a naturellement complété cette double dissolution préalable de la discipline et de la hiérarchie, en y joignant finalement celle des principales croyances qui distinguaient le catholicisme de tout autre monothéisme quelconque: son origine italienne, presque sous les yeux de la papauté, annonçait déjà hautement la tendance ultérieure des esprits catholiques à pousser la décomposition théologique beaucoup plus loin que leurs précurseursprotestans, comme nous le reconnaîtrons bientôt. Ce dernier ébranlement universel était évidemment, par sa nature, le seul pleinement décisif contre tout espoir de restauration catholique: mais, à ce titre même, le protestantisme s'y rapprochait trop du simple déisme moderne pour que cette phase extrême pût rester suffisamment caractéristique d'une telle transition métaphysique, dont le presbytérianisme demeure historiquement le plus pur organe spécial. Après cette filiation principale, il n'y a plus réellement à distinguer, parmi les nombreuses sectes postérieures, aucune nouvelle différence importante à l'étude rationnelle de l'évolution moderne, sauf toutefois la mémorable protestation générale que tentèrent directement les quakers contre l'esprit militaire de l'ancien régime social, lorsque la désorganisation spirituelle, enfin suffisamment consommée par l'accomplissement successif des trois opérations précédentes, dut spontanément conduire à systématiser aussi, à son tour, la décomposition temporelle. J'ai déjà noté ci-dessus l'antipathie naturelle du protestantisme, à un état quelconque, envers toute constitution guerrière, qu'il n'a pu jamais sanctionner que momentanément, dans les luttes entreprises pour le maintien ou le triomphe de ses propres principes: mais il estclair que la célèbre secte des amis, malgré ses ridicules et même son charlatanisme, a dû servir d'organe spécial à une telle manifestation, qui la place au-dessus de toutes les autres sectes protestantes pour l'essor plus complet du grand mouvement révolutionnaire.Afin que notre exposition rationnelle du mode général de formation convenable à cette première ébauche effective de l'ensemble de la doctrine critique puisse toujours demeurer suffisamment historique, j'y crois devoir ajouter, en dernier lieu, une importante considération supplémentaire, destinée à prévenir la disposition trop systématique dans laquelle, contre mon gré, le lecteur pourrait envisager une telle appréciation. C'est seulement, en effet, par contraste envers la phase primitive, toujours essentiellementspontanée, du mouvement de décomposition, que la phase protestante peut être caractérisée comme réellement systématique, en tant que dirigée surtout d'après des doctrines réformatrices, au lieu du simple conflit naturel des anciens élémens politiques: mais la pleine systématisation de la philosophie négative, autant du moins qu'elle en était susceptible, n'a pu véritablement s'accomplir que sous la phase déiste, ci-après examinée, dont une telle opération devait constituer le principalattribut. Sous le protestantisme proprement dit, l'élaboration graduelle des principes critiques a dû rester éminemment empirique, et s'effectuer successivement, au milieu des variations religieuses, d'après l'impulsion instinctive d'une situation fondamentale de plus en plus révolutionnaire, à mesure que le cours général des événemens faisait spécialement ressortir chacune des faces essentielles du besoin uniforme de décomposition radicale, et par suite y sollicitait de nouvelles applications politiques du dogme universel de libre examen individuel, comme base intellectuelle de toute cette série de maximes dissolvantes. En ce sens, seul strictement historique, on ne saurait isoler la considération de ces opérations mentales de celle des diverses révolutions correspondantes, qui leur ont réellement donné lieu, ou sans lesquelles du moins elles n'eussent jamais pu obtenir une haute influence sociale, en vertu de l'extrême incohérence logique que nous avons reconnue propre à de telles conceptions, où l'on tendait toujours à régénérer l'ancienne organisation spirituelle en détruisant de plus en plus les différentes conditions indispensables à son existence effective. Mais, par suite même de cet inévitable caractère commun, ces explosions politiques, quelque intense ou prolongée qu'ait puêtre leur action successive, ne devaient jamais devenir pleinement décisives, de manière à constater irrévocablement la tendance finale des sociétés modernes vers une entière rénovation, tant qu'elles n'avaient point été précédées d'une préparation critique vraiment complète et systématique, ce qui n'a dû avoir lieu que sous la phase suivante. C'est pourquoi nous devons ici nous borner à signaler sommairement ces révolutions purement protestantes, qui, abstraction faite de leur importance locale ou passagère, ne pouvaient constituer que de simples préambules au grand ébranlement final destiné directement à caractériser l'issue nécessaire du mouvement général de l'humanité, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre. La première de ces révolutions préliminaires est celle qui affranchit complétement la Hollande du joug espagnol; elle restera toujours mémorable, comme une haute manifestation primitive de l'énergie propre à la doctrine critique, dirigeant ainsi l'heureuse insurrection d'une petite nation contre la plus puissante monarchie européenne. C'est à cette lutte vraiment héroïque qu'il faut rapporter la première élaboration régulière de cette doctrine politique: mais elle dut s'y borner surtout à ébaucher spécialement le dogme de la souveraineté populaire, et celui de l'indépendancenationale, que les légistes coordonnèrent bientôt à leur conception spontanée du contrat social; suivant les exigences naturelles d'un tel cas, où l'organisation intérieure ne devait être qu'accessoirement modifiée, et dont le principal besoin révolutionnaire devait seulement consister à briser un lien extérieur devenu profondément oppressif. Un caractère plus général, plus complet, et même plus décisif, une tendance mieux prononcée vers la régénération sociale de l'ensemble de l'humanité, distinguent ensuite noblement, malgré son avortement nécessaire, la grande révolution anglaise, non la petite révolution aristocratique et anglicane de 1688, aujourd'hui si ridiculement prônée, et qui ne devait satisfaire qu'à un simple besoin local, mais la révolution démocratique et presbytérienne, dominée par l'éminente nature[34]de l'homme d'état le plusavancé dont le protestantisme puisse jamais s'honorer. L'ébauche primordiale de l'ensemble de la doctrine critique y dut recevoir spécialement son principal complément naturel par l'élaboration directe du dogme de l'égalité, jusque alors à peine manifesté, et qui n'avait pu certes ressortir suffisamment des inclinations calvinistes de la noblesse française; tandis qu'on le voit enfin nettement surgir, sous cette mémorable impulsion, de la conception métaphysique sur l'état de nature, ancienne émanation de la théorie théologique relative à la constitution humaine avant le péché originel. On ne peut douter, en effet, que cette révolution n'ait surtout consisté historiquement dans l'effort généreux, mais trop prématuré, qui fut alors directement tenté, avec tant d'énergie, pour l'abaissement politique de l'aristocratie anglaise, principal élément temporel de l'ancienne nationalité: la chute de la royauté sous le protectoratn'y fut, au contraire, comparativement à l'audacieuse suppression de la Chambre des lords, qu'un incident secondaire, dont les temps antérieurs avaient souvent offert l'équivalent, et qui n'a trop préoccupé les esprits français que par suite des irrationnelles habitudes de vicieux rapprochemens historiques que j'ai déjà suffisamment signalées. C'est essentiellement ainsi qu'un tel ébranlement social, quoiqu'il n'ait pu réussir politiquement, en vertu de l'insuffisante préparation mentale d'où il émanait, a néanmoins constitué, en réalité, dans la série générale des opérations révolutionnaires, le principal symptôme précurseur de la grande révolution française ou européenne, seule destinée à devenir décisive, comme je l'expliquerai en son lieu. Il faut enfin rattacher aussi à cette suite préliminaire d'explosions politiques une troisième révolution, dont la vraie nature ne fut pas, au fond, moins purement protestante que celle des deux précédentes, quoique son avénement chronologique, spontanément retardé par les circonstances spéciales de ce dernier cas, la fasse d'ordinaire rapporter abusivement à un état plus avancé du mouvement général de décomposition. La révolution américaine, à laquelle aucune importante élaboration nouvelle de la doctrine critique ne fut réellement due, n'apu être, en effet, à tous égards, qu'une simple extension commune des deux autres révolutions protestantes, dont les conséquences politiques y ont été ultérieurement développées par un concours spontané de conditions favorables, les unes locales, les autres sociales, particulières à une telle application. Dans son principe, elle se borne évidemment à reproduire, sous de nouvelles formes, la révolution hollandaise; dans son essor final, elle prolonge la révolution anglaise, qu'elle réalise autant que le protestantisme puisse le comporter. Sous l'un ni l'autre aspect, la saine philosophie ne permet point d'envisager comme socialement décisive une révolution qui, en développant outre mesure les inconvéniens propres à l'ensemble de la doctrine critique, n'a pu aboutir jusqu'ici qu'à consacrer, plus profondément que partout ailleurs, l'entière suprématie politique des métaphysiciens et des légistes, chez une population où d'innombrables cultes incohérens prélèvent habituellement, sans aucune vraie destination sociale, un tribut fort supérieur au budget actuel d'aucun clergé catholique. Aussi cette colonie universelle, malgré les éminens avantages temporels de sa présente situation, doit-elle être regardée, au fond, comme étant réellement, à tous les égards principaux, bien plus éloignée d'une véritable réorganisationsociale que les peuples d'où elle émane, et d'où elle devra recevoir, en temps opportun, cette régénération finale, dont l'initiative philosophique ne saurait lui appartenir nullement; quelles que soient aujourd'hui les puériles illusions relatives à la prétendue supériorité politique d'une société où les divers élémens essentiels propres à la civilisation moderne sont encore si imparfaitement développés, sauf la seule activité industrielle, ainsi que je l'indiquerai plus spécialement au chapitre suivant.Note 34:Les admirateurs fanatiques de Bonaparte dédaigneraient aujourd'hui son ancienne comparaison politique avec le grand Cromwell, comme trop inférieure à la sublimité de leur héros, qui leur semble ne pouvoir comporter de digne parallèle historique qu'avec Charlemagne ou César. Néanmoins, avant même que les influences contemporaines aient pu être aussi effacées pour l'un qu'elles le sont maintenant pour l'autre, la postérité éclairée mettra, sans doute, au contraire, un immense intervalle définitif entre la dictature éminemment progressive de Cromwell, s'efforçant d'améliorer l'organisation anglaise fort au-delà de ce qui était alors possible, et la tyrannie purement rétrograde de Bonaparte, entreprenant, à grands frais, après tant d'autres empiriques, la vaine résurrection, en France, du régime féodal et théologique, sans même en comprendre réellement l'esprit ni les conditions. Quant à la comparaison militaire, qui n'offre d'ailleurs qu'un intérêt très secondaire, ceux qui voudraient l'établir judicieusement devraient, avant tout, prendre en suffisante considération l'exiguïté des moyens employés par Cromwell, eu égard à l'importance et à la stabilité des résultats obtenus, par opposition à la monstrueuse consommation d'hommes indispensable à la plupart des succès de Bonaparte, sauf sa première expédition.Notre appréciation générale de cette ébauche préliminaire de la doctrine révolutionnaire ne serait pas entièrement suffisante, si, après avoir ainsi jugé l'ébranlement mental du protestantisme conformément à sa principale destination sociale, nous n'accordions pas enfin une attention sommaire mais distincte à la considération historique des aberrations inévitables qui l'accompagnèrent accessoirement. Il importe, en effet, de concevoir nettement la véritable origine commune de ces déviations caractéristiques, d'abord intellectuelles, ensuite morales, qui, développées surtout pendant la période suivante, et prolongées essentiellement jusqu'à nos jours, avec un effrayant surcroît de gravité, prennent toujours leur source réelle dans cette dangereuse position spirituelle,consacrée par le protestantisme, où la liberté spéculative est proclamée pour tous sans qu'aucun puisse établir solidement les principes propres à en diriger convenablement l'usage. Du reste, il faut évidemment réduire ici un tel examen aux aberrations pour ainsi dire, normales, c'est-à-dire à celles qui furent une conséquence naturelle et universelle de la situation générale, en évitant soigneusement de s'arrêter aux anomalies locales ou passagères, signalées avec une aveugle partialité par la plupart des philosophes catholiques, et dont l'équivalent pourrait se retrouver aux plus beaux temps du catholicisme lui-même, d'après la tendance plus ou moins inévitable de toutes les doctrines théologiques quelconques à favoriser spontanément le désordre intellectuel, et par suite moral.La plus ancienne et la plus funeste, comme la mieux enracinée et la plus unanime, de ces aberrations nécessaires, consiste assurément dans le préjugé fondamental qui, suivant la marche métaphysique habituelle, consacrant un état exceptionnel et transitoire par un dogme absolu et immuable, condamne indéfiniment l'existence politique de tout pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel. Ayant déjà convenablement apprécié l'inévitable avénement de ladictature temporelle, qui constitue le principal caractère politique de l'ensemble de l'époque révolutionnaire, je n'ai pas besoin de m'arrêter ici pour faire de nouveau sentir combien une telle concentration, par suite de son irrégularité même, était pleinement adaptée à la nature de cette transition, qui, au contraire, n'aurait pu s'accomplir si la condensation politique avait pu avoir lieu au profit du pouvoir spirituel, ce qui d'ailleurs était radicalement impossible. Mais cette démonstration de l'indispensable utilité d'une semblable dictature pendant toute la période que nous considérons, soit pour la désorganisation de l'ancien système, soit pour l'élaboration élémentaire du nouveau, n'altère nullement celle du chapitre précédent sur l'immense perfectionnement apporté à la théorie universelle de l'organisme social par la division fondamentale des deux puissances, éternel honneur du catholicisme: elle ne saurait davantage exclure la conclusion générale qui résultera spontanément de l'ensemble des deux chapitres suivans sur la nécessité encore plus prononcée de cette grande division politique dans l'ordre final vers lequel tendent les sociétés modernes. Aussi ce préjugé révolutionnaire doit-il être regardé comme la plus déplorable conséquence, aussi bien que la plus inévitable, de cecaractère absolu, inhérent, en tous genres, aux conceptions métaphysiques, qui les pousse à établir des principes indéfinis d'après des faits passagers; car une telle disposition constitue réellement aujourd'hui l'un des plus puissans obstacles à toute vraie réorganisation sociale, qui devra, sans doute, ainsi que dut le faire la désorganisation précédente, commencer par l'ordre spirituel, comme je l'établirai ultérieurement. Ce qui rend spécialement dangereuse cette aberration fondamentale, source nécessaire de la plupart des autres, c'est son effrayante universalité pendant les trois derniers siècles, par suite de l'uniformité essentielle de la situation sociale correspondante, suivant nos explications antérieures. Partout, depuis le début duXVIesiècle, on peut dire, sans exagération, que, sous cette première forme, l'esprit révolutionnaire s'est spontanément propagé, à divers degrés, dans toutes les classes de la société européenne. Quoique le protestantisme ait dû se trouver naturellement investi de la consécration solennelle d'un tel préjugé, nous avons reconnu cependant qu'il ne l'avait nullement créé, et que, au contraire, il lui devait son origine distincte. Sous des formes plus implicites, la même aberration se retrouve dès lors aussi de plus en plus, d'une manière moins dogmatique, mais presqueéquivalente socialement, chez la majeure partie du clergé catholique, dont la dégradation politique, subie avec une résignation croissante, a graduellement entraîné jusqu'à la perte des souvenirs de son ancienne indépendance. C'est ainsi que s'est successivement effacée, en Europe, pendant cette période, toute apparence habituelle et directe du grand principe de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, principal caractère politique de la civilisation moderne; en sorte que, de nos jours, on n'en peut retrouver une certaine appréciation rationnelle que chez le clergé italien, où elle est trop justement suspecte de partialité intéressée pour opposer aucune résistance efficace à l'impulsion universelle des habitudes déterminées par l'ensemble de la situation révolutionnaire. Toutefois, une telle séparation est trop profondément conforme à la nature essentielle des sociétés actuelles, pour n'en pas ressortir spontanément, sous les conditions convenables, malgré tous les obstacles quelconques, quand l'esprit de réorganisation aura pu enfin acquérir, sous l'ascendant de la philosophie positive, sa prépondérance normale, comme je l'indiquerai en son lieu.C'est à l'influence universelle de cette aberration fondamentale qu'il faut rapporter, ce mesemble, la principale origine historique de cet irrationnel dédain qui s'est alors manifesté pour le moyen-âge, sous l'inspiration directe du protestantisme, et qui s'est ensuite propagé partout, avec une énergie toujours croissante, par une suite commune de la même situation fondamentale, jusqu'à la fin du siècle dernier: car, c'est surtout en haine de la constitution catholique que cette grande époque sociale a été si injustement flétrie, avec une déplorable unanimité, non-seulement chez les protestants, mais aussi chez les catholiques eux-mêmes, où l'indépendance politique du pouvoir spirituel n'était guère moins décriée. Telle est la première source de cette aveugle admiration pour le régime polythéique de l'antiquité, qui a exercé une si déplorable influence sociale pendant tout le cours de la période révolutionnaire, en inspirant une exaltation absolue en faveur d'un système social correspondant à une civilisation radicalement distincte de la nôtre, et que le catholicisme avait justement appréciée, au temps de sa splendeur, comme essentiellement inférieure. Le protestantisme a d'ailleurs spécialement contribué à cette dangereuse déviation des esprits, par son irrationnelle prédilection exclusive pour la primitive église, et surtout par son enthousiasme spontané, encore moins judicieux et plus nuisible,pour la théocratie hébraïque. C'est ainsi qu'a été presque effacée, pendant la majeure partie des trois derniers siècles, ou du moins profondément altérée, la notion fondamentale du progrès social, que le catholicisme avait d'abord, comme je l'ai expliqué, nécessairement ébauchée, ne fût-ce que par la légitime proclamation continue de la supériorité générale de son propre système politique sur les divers régimes antérieurs. La théorie métaphysique de l'état de nature est venue ensuite imprimer une sorte de sanction dogmatique à cette aberration rétrograde, en représentant tout ordre social comme une dégénération croissante de cette chimérique situation, ainsi que la période suivante l'a surtout montré hautement, sous la dangereuse impulsion de l'éloquent sophiste protestant qui a le plus concouru à vulgariser la métaphysique révolutionnaire. Nous reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, comment l'élaboration simultanée des nouveaux élémens sociaux a spontanément empêché que la notion du progrès ne se perdît alors totalement, et lui a même imprimé de plus en plus une invincible rationnalité, qu'elle ne pouvait d'abord nullement avoir.L'aberration fondamentale que nous apprécions s'est concurremment manifestée sous un autre aspect général, à la fois politique et philosophique,qu'il importe aussi de signaler sommairement, à cause des immenses dangers qui lui sont propres. Par une suite nécessaire de ce préjugé révolutionnaire sur la confusion permanente du pouvoir moral avec le pouvoir politique, toutes les ambitions ont dû naturellement tendre, chacune à sa manière, vers une telle concentration absolue. Dès lors, pendant que les rois rêvaient le type musulman comme l'idéal de la monarchie moderne, les prêtres, surtout protestans, rêvaient, en sens inverse, une sorte de restauration de la théocratie juive ou égyptienne, et les philosophes eux-mêmes reprenaient, à leur tour, sous de nouvelles formes, le rêve primitif des écoles grecques sur l'espèce de théocratie métaphysique qui constituerait le prétendu règne de l'esprit, discuté au chapitre précédent. Cette dernière utopie, relative à une situation encore plus chimérique que les deux précédentes, est aujourd'hui la plus perturbatrice au fond, parce qu'elle tend à séduire indirectement, avec trop de variété pour être pleinement évitable, presque toutes les intelligences actives. Parmi les penseurs appartenant réellement à l'école progressive, dans le cours des trois derniers siècles, et s'étant expressément livrés aux spéculations sociales, je ne connais que le grand Leibnitz qui ait eu la force de résister suffisammentà ce puissant entraînement: Descartes l'eût fait sans doute aussi, s'il eût été conduit à formuler sa pensée à ce sujet, comme le fit jadis le seul Aristote; mais Bacon lui-même a certainement partagé au fond l'illusion commune de l'orgueil philosophique. Nous devrons apprécier ailleurs les graves conséquences ultérieures de cette aberration capitale, qui exerce aujourd'hui une si désastreuse influence, à l'insu même de la plupart de ses sectateurs spontanés: il suffisait, en ce moment, d'en caractériser historiquement l'origine nécessaire, ou plutôt la résurrection moderne, jusqu'au temps où elle devra s'effacer en vertu d'un retour rationnel à la saine théorie générale de l'organisme social, ainsi que je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent.Il faut, en dernier lieu, remarquer la tendance générale, inévitablement propre au grand préjugé révolutionnaire que nous examinons, à entretenir directement des habitudes éminemment perturbatrices, en disposant à chercher exclusivement dans l'altération des institutions légales la satisfaction de tous les divers besoins sociaux, lors même que, comme en la plupart des cas, et surtout aujourd'hui, elle doit dépendre bien davantage de la préalable réformation des mœurs, et d'abord des principes. En obéissant instinctivementà son aveugle ardeur pour l'entière concentration des pouvoirs quelconques, la dictature temporelle, soit monarchique, soit aristocratique, n'a pu habituellement comprendre, depuis le seizième siècle, l'immense responsabilité sociale qu'elle assumait ainsi spontanément, par cela seul que dès lors elle rendait immédiatement politiques toutes les questions qui avaient pu jusque alors n'être que morales. Si la société n'en souffrait point, le pouvoir n'y trouverait qu'une juste punition de son insatiable avidité, comme je l'ai remarqué au quarante-sixième chapitre: mais, il est malheureusement évident que cette disposition irrationnelle, suite nécessaire de l'aberration fondamentale sur la confusion indéfinie du gouvernement moral avec le gouvernement politique, est devenue de plus en plus une source continue de désordres et de désappointemens fort graves, aussi bien qu'un encouragement permanent pour les jongleurs et les fanatiques, ainsi poussés à montrer ou à voir toutes les solutions sociales dans de stériles bouleversemens politiques. Aux instans même les moins orageux, il en résulte l'extrême rétrécissement habituel des conceptions relatives à la satisfaction des besoins quelconques de la société, dès lors réduites de plus en plus à la seule considération sérieuse des mesures susceptiblesd'application immédiate. Cette exorbitante prépondérance du point de vue matériel et actuel, qui, dans la pratique, conduit à tant de rêveries politiques, quand les vraies nécessités sociales réclament surtout l'emploi de moyens moraux longuement préparés, a été, sans doute, d'abord manifestée principalement chez les peuples protestans, où elle reste, même aujourd'hui, plus prononcée qu'ailleurs, par suite d'une sorte de consécration dogmatique d'habitudes invétérées: mais les peuples catholiques ne pouvaient réellement en être guère plus préservés, d'après l'uniformité effective de la situation fondamentale correspondante, et du préjugé universel qui en est émané. Quelque profondément nuisibles que doivent être aujourd'hui, soit aux gouvernemens, soit aux sociétés, ces irrationnelles dispositions, maintenant communes à tous les partis politiques, qui proscrivent partout les spéculations élevées et lointaines, seules susceptibles néanmoins de conduire à une vraie solution, elles ne pourront s'effacer suffisamment que sous l'ascendant rationnel de la philosophie positive, comme je l'indiquerai spécialement au cinquante-septième chapitre.
Cette irrécusable appréciation est clairement confirmée par l'étude attentive des grandes guerres qui remplissent, presque sans intervalle, la mémorable époque que nous analysons, quoique leur existence ait été souvent invoquée contre la doctrine historique sur la décadence continue de l'esprit militaire. Au reste, un examen approfondi de la vraie nature politique de ces guerres, montre clairement qu'elles cessèrent alors, en général, d'être essentiellement dues, comme dansla période précédente, à l'exubérance féodale de l'activité militaire après l'abaissement de l'autorité européenne des papes. On ne peut réellement attribuer, en principe, à la prolongation d'une telle impulsion que les fameuses guerres propres à la première moitié duXVIesiècle, pendant la rivalité de François Ieret Charles-Quint, à la suite de l'invasion française en Italie; l'extension naturelle du système des armées permanentes, et les nouvelles ressources partout procurées par le développement industriel, expliquent d'ailleurs spontanément l'importance supérieure de ces expéditions: encore faut-il reconnaître, au fond, malgré l'illusion due à un reste d'influence des mœurs chevaleresques, que la guerre y devint bientôt essentiellement défensive de la part de la France, qui luttait avec énergie pour le maintien de sa nationalité contre les dangereuses prétentions de Charles-Quint à une sorte de monarchie universelle. Quoi qu'il en soit, l'action politique du protestantisme ne tarda point à rendre, sous ce rapport, un service fondamental à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité, en empêchant radicalement tout essor étendu et durable de l'esprit de conquête par la préoccupation des troubles intérieurs, et en donnant naturellement un nouveau but et un cours différent à l'activité militaire, dès-lorsrattachée à la grande lutte sociale entre le système de résistance et l'instinct progressif: je néglige d'ailleurs ici la tendance anti-militaire propre aux mœurs protestantes, en tant que produisant des habitudes de discussion et de libre examen individuel évidemment antipathiques aux conditions normales de toute discipline guerrière; et j'en fais expressément abstraction provisoire, afin de ne considérer que les influences les plus générales, essentiellement communes à tous les états européens. C'est donc à cette époque qu'il faut placer la véritable origine des guerres révolutionnaires proprement dites, où la guerre extérieure se complique plus ou moins avec la guerre civile, dans l'intérêt sérieux d'un important principe social, qui tend à y déterminer la participation plus ou moins active de tous les hommes convaincus, quelque pacifiques que soient leurs inclinations habituelles; en sorte que l'énergie militaire y peut être fort intense et très soutenue, sans cesser d'y constituer un simple moyen, et sans indiquer réellement aucune prédilection générale pour la vie guerrière. Or, une appréciation suffisamment approfondie démontrera clairement, ce me semble, que tel ne fut pas seulement le nouveau caractère, déjà unanimement reconnu, des longues guerres qui ont alors agité l'Europe, depuis lemilieu environ duXVIesiècle jusqu'à celui duXVIIe, et sans excepter même la célèbre guerre de trente ans; mais elle fera voir aussi qu'une pareille nature appartient essentiellement, d'une manière non moins réelle, au fond, quoique moins explicite, aux guerres, encore plus étendues, qui remplirent ensuite la seconde moitié de ce dernier siècle, et même le commencement du suivant, jusqu'à la paix d'Utrecht. Dans cette série ultérieure de guerres, l'ambition des conquêtes est, sans doute, intervenue, comme au reste, dans la précédente, et peut-être davantage, vu l'affaiblissement naturel, de part et d'autre, de la première ferveur religieuse et politique: mais on lui attribue vulgairement, à ce sujet, une influence capitale qui ne dut être que purement accessoire. Tout autant que les guerres antérieures, celles-ci portent profondément, en réalité, l'empreinte révolutionnaire, en tant que relatives surtout au prolongement de la lutte universelle entre le catholicisme et le protestantisme; lutte alors devenue d'abord offensive de la part de la France, où s'était concentrée l'action catholique depuis l'affaiblissement de l'Espagne, jusqu'à la crise anglaise de 1688, et ensuite défensive, quand l'action protestante a pu être, à son tour, suffisamment condensée autour de Guillaume d'Orange, d'aprèsl'union spontanée de la Hollande avec l'Angleterre. Pendant la majeure partie duXVIIIesiècle, les guerres ont encore changé de nature, par suite de la résignation unanime des divers états européens à maintenir enfin les deux systèmes antipathiques dans leur situation effective, pour s'occuper concurremment désormais du développement industriel, dont l'importance sociale devenait de plus en plus prépondérante: dès-lors, l'activité militaire a été essentiellement subordonnée aux intérêts commerciaux, comme je l'indiquerai au chapitre suivant, jusqu'à l'avénement de la révolution française, où, après une grande aberration guerrière, difficile à éviter, l'esprit militaire a commencé à subir une dernière transformation essentielle, que je caractériserai au cinquante-septième chapitre, et qui marque, encore plus nettement qu'aucune autre, son inévitable décadence finale.
L'accomplissement graduel des importantes modifications temporelles que nous venons de rattacher ainsi à la désorganisation radicale du régime militaire, a été spécialement opéré par une nouvelle classe, peu nombreuse mais très remarquable, qui a naturellement surgi, en Europe, presque dès le début du grand mouvement de décomposition universelle, et qui peu à peu y a justementacquis une haute importance politique, que je dois sommairement expliquer: on conçoit qu'il s'agit de la classe diplomatique. Essentiellement étrangère au vrai régime du moyen-âge, cette classe toute moderne est d'abord spontanément issue de la décadence européenne de la constitution catholique, qui en a fait naître la nécessité pour suppléer, autant que possible, aux liens politiques que le pouvoir commun de la papauté maintenait régulièrement jusque là entre les divers états, et qui, en même temps, en a fourni les premiers élémens, en permettant de trouver beaucoup d'hommes intelligens et actifs, naturellement placés, de la manière la plus rationnelle, au point de vue social le plus élevé, sans toutefois être aucunement militaires: on peut noter, en effet, que les diplomates ont été long-temps empruntés au clergé catholique, parmi les membres qui, instinctivement persuadés de la déchéance croissante de leur corporation, se montraient disposés à utiliser ailleurs, d'une manière plus réelle quoique plus secondaire, l'éminente capacité politique qu'ils avaient pu y cultiver. Depuis que la grande dictature temporelle, monarchique ou oligarchique, a pris son caractère définitif, cette classe a été, en apparence, principalement aristocratique, comme le haut sacerdoce; mais cette intrusion nobiliairen'a pu cependant dénaturer son esprit éminemment avancé, où la capacité est toujours, sous de vaines formules officielles, réellement placée au premier rang des titres personnels: il n'y a pas eu, sans doute, en Europe, pendant tout le cours des trois derniers siècles, de classe aussi complétement affranchie de tous préjugés politiques et peut-être même philosophiques, en vertu de la supériorité naturelle de son point de vue habituel. Quoi qu'il en soit, il est clair que cette classe éminemment civile, née et grandie conjointement avec le pouvoir ministériel proprement dit, dont elle constitue une sorte d'appendice naturel, a partout tendu directement à dépouiller de plus en plus les militaires de leurs anciennes attributions politiques, pour les réduire à la simple condition d'instrumens plus ou moins passifs de desseins conçus et dirigés par la puissance civile, dont l'ascendant final a été tant secondé par la diplomatie. Chacun sait, en effet, que dans l'antiquité, et même, à beaucoup d'égards, au moyen-âge, les négociations de paix ou d'alliance étaient habituellement regardées comme un complément spontané du commandement militaire, ainsi que l'exigeait évidemment le libre essor normal du système guerrier, surtout à l'état offensif: par suite, on ne peut douter que la classe diplomatique n'ait immédiatementconcouru, avec une spéciale efficacité, à la décadence continue du régime et de l'esprit militaires, en enlevant dès-lors irrévocablement aux généraux une aussi précieuse partie de leurs fonctions primitives; ce qui explique aisément l'antipathie instinctive qui a toujours existé chez les modernes, sous des formes plus ou moins expressives, entre les rangs supérieurs des deux classes.
Ce dernier ordre d'observations nous conduit naturellement à compléter enfin l'appréciation sociologique de la grande dictature temporelle qui a entièrement consommé la décomposition spontanée propre au moyen-âge, en y considérant les efforts qu'elle a dû faire, après sa suffisante consolidation, pour suppléer, le moins imparfaitement possible, à l'immense lacune qu'avait nécessairement laissée, dans le système politique de l'Europe, l'irrévocable extinction croissante de l'autorité universelle des papes. Un tel besoin avait dû se manifester, comme je l'ai expliqué, dès l'origine de la phase révolutionnaire au quatorzième siècle, puisque c'est précisément par l'abolition de ce pouvoir général, suivie d'une dispersion politique correspondante, que le mouvement de désorganisation avait dû partout commencer. Mais les grandes luttes qui absorbèrent ensuite la principale sollicitude des élémens temporels destinés à devenirprépondérans, firent inévitablement ajourner la seule solution que comportait alors cette difficulté fondamentale, et qui devait reposer sur la régularisation systématique du simple antagonisme matériel entre les divers états européens; ce qui supposait évidemment la cessation préalable des différentes agitations intérieures, et la suffisante réalisation de la dictature temporelle où elles devaient aboutir. Quand ces conditions indispensables ont pu être convenablement remplies selon le cours naturel des événemens ci-dessus caractérisés, la diplomatie s'est partout aussitôt occupée, avec une infatigable ardeur, soutenue par un digne sentiment de son importante mission, à instituer équitablement un tel équilibre, dont la nécessité actuelle devenait hautement irrécusable, depuis que le partage presque égal de l'Europe entre le catholicisme et le protestantisme devait évidemment interdire toute illusion, s'il en pouvait rester encore, sur le rétablissement normal d'un véritable organisme européen d'après l'entière réintégration de l'ancien lien spirituel. C'est ainsi que la diplomatie marqua noblement, par le grand traité de Westphalie, sa principale intervention dans le système de la civilisation moderne, d'après un généreux esprit de pacification universelle et permanente, dont la mémorable utopie du bon Henri IVavait déjà signalé les symptômes caractéristiques. Sans doute, la solution diplomatique est, en principe, extrêmement inférieure, comme j'aurai lieu de le faire plus tard sentir spécialement, à l'ancienne solution catholique, la seule qui, par sa nature, puisse être vraiment rationnelle; puisque l'organisme international peut encore moins se passer que l'organisme national d'une base intellectuelle et morale, et ne saurait, par conséquent, jamais reposer solidement sur le simple antagonisme physique, qui, en effet, au cas que nous considérons, n'a pu acquérir aucune consistance réelle, et n'a présenté, à vrai dire, qu'une utilité fort problématique, si même un tel équilibre n'a souvent servi de prétexte plausible à l'essor perturbateur des hautes ambitions politiques. Mais il serait certainement injuste et irrationnel de juger d'après l'état normal un expédient essentiellement destiné à une situation révolutionnaire, et qui, selon cette appréciation relative, a du moins concouru et concourt encore, à un certain degré, à maintenir, entre les divers états européens, la pensée habituelle d'une organisation quelconque, quelque vague et insuffisante qu'en soit la notion; jusqu'à ce que la commune réorganisation spirituelle, qui peut seule terminer la grande phase révolutionnaire, vienne fournir spontanément une basevraiment générale, sur laquelle une nouvelle et plus haute diplomatie puisse réaliser enfin la construction graduelle de la république européenne, également pressentie par l'âme du noble roi Henri et par le génie du grand philosophe Leibnitz, qui, partis de points si divers, et suivant des routes si opposées, ne sauraient, sans doute, s'être ainsi rencontrés sur une pure chimère sociale, comme je l'indiquerai au cinquante-septième chapitre.
Tels sont les divers aspects généraux sous lesquels je devais ici considérer sommairement, pendant la période protestante proprement dite, la marche continue de la désorganisation temporelle, qui n'a fait ensuite que se prolonger naturellement dans la même direction, sans aucun caractère vraiment nouveau de quelque importance, pendant la période déiste, jusqu'à l'avénement de la révolution française, ce qui nous dispensera essentiellement d'y revenir en tout le reste de la leçon actuelle. Par là se trouve donc complétée enfin l'appréciation, si difficile et si complexe, de l'immense portée politique propre à la première phase nécessaire de la décomposition systématique de l'ancien système social, précédemment analysée en ce qui concerne la dissolution spirituelle. Je devais, sans doute, sous ce double aspect, spécialement insister ici sur l'établissementrationnel d'un tel point de départ, qui a tant influé sur la suite entière du grand mouvement révolutionnaire, et qui néanmoins n'a jamais été jusqu'ici convenablement jugé, malgré les études presque innombrables auxquelles il a donné lieu, par le triple défaut de rationnalité, d'élévation, et d'impartialité que présentent ordinairement ces conceptions contradictoires, soit historiques, soit politiques, dont les divers auteurs, catholiques, protestants, ou enfin déistes, n'ont pu apercevoir qu'une seule face du sujet, ou les ont toutes enveloppées d'un aveugle dédain. Mais cette analyse fondamentale, désormais exactement rattachée à l'ensemble de notre élaboration historique, va maintenant nous permettre de terminer, avec beaucoup plus de netteté et de rapidité à la fois, l'examen général de la période protestante proprement dite, en y considérant enfin, suivant l'ordre d'abord indiqué, sa haute influence intellectuelle. Nous retirerons d'ailleurs une utilité non moins essentielle de l'explication capitale que nous venons d'établir, en passant ensuite à l'appréciation directe de la dernière phase nécessaire du mouvement de décomposition, où nous pourrons, d'après une telle base, concentrer notre attention presque exclusive sur l'ébranlement mental qui la caractérisa surtout, sans nuire cependantà l'intégrité de notre conception finale relative au système total des diverses opérations révolutionnaires depuis leXIVesiècle.
Outre l'action politique propre au protestantisme, et qui, en réalité, consiste seulement dans les différents résultats généraux, directs ou indirects, qui viennent d'être examinés, il a nécessairement servi de premier organe systématique à l'esprit universel d'émancipation, en préparant essentiellement la dissolution radicale, d'abord intellectuelle, et finalement sociale, que l'ancien système devait subir pendant la période suivante. Quoique la formation effective, et surtout le développement de la doctrine critique proprement dite ne doivent pas lui être directement attribués, il en a cependant établi d'abord les principales bases, sur lesquelles une philosophie négative plus complète et plus prononcée a pu ensuite construire aisément l'ensemble de la métaphysique révolutionnaire, destinée à caractériser, à sa manière, l'issue finale du grand mouvement de décomposition. C'est surtout ainsi que l'ébranlement protestant a constitué une situation intermédiaire réellement indispensable, bien que très passagère, dans l'essor fondamental de la raison humaine.
Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation générale du protestantisme, nous pouvonsregarder ici le système entier de la doctrine critique comme essentiellement réductible au dogme absolu et indéfini du libre examen individuel, qui en est certainement le principe universel. Dès le début du quatrième volume, j'ai exposé, à ce sujet, des considérations directes, aussi applicables, par leur nature, au passé qu'au présent, et d'où il résulte que les autres dogmes essentiels de la philosophie révolutionnaire ne constituent réellement que de simples conséquences politiques de ce dogme fondamental, qui a graduellement érigé chaque raison individuelle en suprême arbitre de toutes les questions sociales. Il est clair, en effet, qu'une telle liberté de penser doit naturellement conduire chacun à la liberté de parler, d'écrire, et même d'agir conformément à ses convictions personnelles, sans autres réserves sociales que celles relatives à l'équilibre permanent des diverses individualités. Pareillement, cette sorte de souveraineté morale attribuée à chacun, simultanément considérée chez tous les citoyens, et n'y pouvant dès-lors admettre d'autre restriction légitime que celle du nombre, aboutit nécessairement à la souveraineté politique de la multitude, créant ou détruisant à son gré toutes les institutions quelconques. Une telle suprématie individuelle suppose d'ailleurs évidemment la conceptioncorrespondante de l'égalité universelle, ainsi spontanément proclamée dans l'ordre mental, où les hommes, en réalité, diffèrent le plus profondément les uns des autres. Enfin, sous le point de vue international, on ne saurait douter qu'un pareil dogme ne conduise, encore plus directement, à consacrer l'indépendance absolue, ou l'entier isolement politique, de chaque peuple particulier. On voit donc, à tous égards, les différentes notions essentielles propres à la métaphysique révolutionnaire ne constituer réellement que de simples applications sociales, ou plutôt les diverses manifestations nécessaires, de cet unique principe du libre examen individuel, d'où elles peuvent toutes spontanément dériver. J'aurai lieu de faire sentir ci-après qu'une telle filiation générale est aussi historique que logique, puisque chacune de ces conséquences politiques a été effectivement déduite aussitôt que le cours naturel des événemens a dirigé l'attention publique vers l'aspect social correspondant.
D'après cette évidente concentration préalable, que je devais ici rappeler sommairement, on ne peut méconnaître l'aptitude nécessaire du protestantisme à jeter le fondement primordial de la philosophie révolutionnaire, en proclamant directement le droit individuel de chacun au libreexamen de toutes les questions quelconques, malgré les restrictions irrationnelles qu'il s'est toujours efforcé d'imposer à ce sujet. Outre que ces diverses restrictions devaient être, par leur nature, successivement rejetées par de nouvelles sectes, il faut remarquer que leur inconséquence même a d'abord facilité l'admission universelle du principe général, dont l'entière promulgation immédiate eût long-temps révolté des consciences qui, rassurées, au contraire, par la conservation primitive des principales croyances, ne luttaient plus contre l'attrait presque irrésistible que présente spontanément à notre orgueilleuse intelligence la libre interprétation personnelle de la foi commune. C'est surtout ainsi que le protestantisme devait indirectement étendre son influence mentale chez les peuples même qui ne l'avaient point ostensiblement adopté, et qui néanmoins ne pouvaient, sans doute, indéfiniment se juger moins aptes que les autres à l'émancipation religieuse, dont les plus grands résultats philosophiques leur étaient, en effet, spécialement réservés, comme on le verra bientôt. Or, l'inoculation universelle de l'esprit critique ne pouvait assurément s'opérer sous une forme plus décisive: car, après avoir audacieusement discuté les opinions les plus respectées et les pouvoirs les plus sacrés, la raisonhumaine pouvait-elle reculer devant aucune maxime ou institution sociale, aussitôt que l'analyse dissolvante y serait spontanément dirigée? Aussi ce premier pas est-il réellement le plus capital de tous ceux relatifs à la formation graduelle de la doctrine révolutionnaire, qui, si elle pouvait, par une rétrogradation chimérique, être ramenée à cet état initial, ne saurait manquer d'y retrouver naturellement le principe nécessaire d'une suite équivalente de nouvelles conséquences analogues.
La saine appréciation historique de ce fondement universel de la philosophie négative propre à la dernière phase générale du grand mouvement de décomposition consiste essentiellement à le rattacher, à tous égards, à la désorganisation spontanée qui l'avait précédé, suivant nos explications antérieures. Sous cet aspect, seul vraiment conforme à l'ensemble des faits, le principe du libre examen n'aurait été d'abord, au seizième siècle, qu'un simple résultat naturel de la nouvelle situation sociale graduellement amenée par les deux siècles précédens. On conçoit, en effet, que cette liberté intellectuelle constitue, par sa nature, une disposition purement négative, et ne peut se rapporter réellement qu'à la consécration systématique de l'état de non-gouvernement,spontanément résulté, pour les esprits modernes, de la dissolution croissante de l'ancienne discipline mentale, jusqu'à l'avénement ultérieur de nouveaux liens spirituels. Si ce dogme n'eût été primitivement la simple proclamation abstraite d'un tel fait général, son apparition effective serait assurément incompréhensible, quoiqu'il ait dû ensuite réagir éminemment sur l'extension de la décomposition religieuse qui l'avait originairement produit. Le droit d'examen individuel a cela d'évidemment caractéristique que rien n'en saurait empêcher l'exercice spontané quand une volonté suffisante a pu enfin se former, sauf la difficulté des manifestations extérieures, bientôt levée par une convenable simultanéité de vœux. Or, le développement, toujours imminent, d'une volonté aussi conforme à l'ensemble des penchans humains, ne peut certainement être contenu que par l'influence permanente d'énergiques convictions antérieures, dont sa production suppose toujours l'affaiblissement préalable. Telle est, sans doute, la marche naturelle propre à cette disposition mentale, aussi rebelle à la provocation qu'à l'interdiction hors des conditions normales d'opportunité, et qui a tant donné lieu à de fausses appréciations, où le symptôme est pris pour la cause, et le résultat pour le principe. Dans le cas actuel,nous avons déjà pleinement reconnu que les longues discussions du quatorzième siècle sur le pouvoir européen des papes et celles du siècle suivant sur l'indépendance des églises nationales envers le centre romain avaient spontanément suscité, chez tous les peuples chrétiens, un large exercice spontané du droit d'examen individuel, long-temps avant que le dogme en pût être systématiquement formulé, de manière à priver d'avance l'ensemble des anciennes croyances de leur principale énergie sociale. La proclamation luthérienne n'a donc fait, à vrai dire, qu'étendre solennellement à tous les croyans un privilége dont les rois et les docteurs avaient alors amplement usé, et qui se propageait naturellement de plus en plus chez toutes les autres classes. C'est ainsi que l'esprit général de discussion inhérent à tout monothéisme, et surtout au catholicisme, avait hautement devancé, dans toute l'Europe, l'appel direct du protestantisme. Il est d'ailleurs évident, en fait, que l'ébranlement luthérien, soit quant à la discipline, ou à la hiérarchie, soit même quant au dogme, ne produisit réellement aucune innovation qui n'eût déjà été itérativement proposée long-temps auparavant; en sorte que le succès de Luther, après tant d'autres réformateurs trop précoces, fut essentiellement dû à l'opportunité d'un tel effort,enfin suffisamment préparé par l'universelle désorganisation spontanée du système catholique, suivant nos explications antérieures, que confirme si clairement la propagation rapide et facile de cette explosion décisive. En considérant de plus près cette nouvelle situation générale, il est aisé de reconnaître que l'irrévocable subalternisation du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, qui en constituait partout le caractère plus ou moins explicite, devait spécialement y provoquer à la propagation nécessaire de l'esprit d'émancipation personnelle, en dégradant radicalement, par une irrationnelle sujétion, les seules autorités auxquelles on pût jusque alors reconnaître un droit légitime de discipliner les intelligences, et qui se trouvaient désormais conduites à une sorte d'abdication spontanée de leur ancienne suprématie mentale, en consentant ainsi à subordonner leurs décisions à des puissances temporelles évidemment incompétentes. Une fois réellement passées entre les mains des rois, les anciennes attributions intellectuelles du pouvoir catholique n'y pouvaient, sans doute, être sérieusement respectées, et devaient bientôt céder à l'essor général vers l'affranchissement spirituel, auquel les chefs temporels devaient eux-mêmes tendre naturellement de plus en plus à n'imposer d'autres restrictionsefficaces que celles relatives à la conservation immédiate de l'ordre matériel. Or, telle était certainement, d'une manière plus ou moins prononcée, la situation commune de toutes les populations chrétiennes lors de l'apparition du protestantisme, qui, en formulant le principe du libre examen individuel, ne put que consacrer systématiquement un état préexistant, à la formation duquel toutes les influences sociales avaient spontanément concouru pendant les deux siècles précédens.
Cette explication naturelle de l'inévitable avénement direct du principe fondamental de la doctrine critique est également propre à faire concevoir combien son intervention continue devenait désormais indispensable à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. Pour juger sainement une telle destination, il ne faut point la considérer d'une manière absolue, ni rapporter à une situation normale ce qui devait uniquement s'appliquer à un état éminemment exceptionnel; il faut évidemment la comparer toujours à la phase sociale correspondante, dont nous avons déjà exactement déterminé le caractère essentiel: tout autre mode d'examen ne pourrait conduire qu'à une appréciation injuste et déclamatoire, dépourvue de toute réalité historique. Sous cet aspect relatif, le seul qui puisse être vraiment conforme à l'espritgénéral de la philosophie positive, l'ensemble de la doctrine critique doit être envisagé comme constituant le correctif nécessaire de l'inévitable dictature temporelle où nous avons vu aboutir partout, sauf la diversité des manifestations, l'universelle décomposition spontanée du système théologique et militaire. Il est clair, en effet, que, sans un tel antagonisme, cette exceptionnelle concentration de tous les anciens pouvoirs autour du principal élément temporel eût bientôt dégénéré en un ténébreux despotisme, dont le génie rétrograde, dès-lors devenu hautement prépondérant, aurait directement tendu à étouffer tout essor intellectuel et social, sous l'ascendant oppressif d'une autorité absolue qui, par sa nature, ne pouvait plus concevoir d'autre moyen de discipline mentale que la seule compression matérielle. A quelques immenses dangers qu'ait pu jamais conduire l'inévitable abus de la doctrine révolutionnaire, on peut donc aisément expliquer l'invincible attachement instinctif qu'elle a dû inspirer graduellement aux populations européennes à mesure que cette grande dictature, monarchique ou aristocratique, achevait de se consolider, comme nous l'avons vu ci-dessus: car, cette doctrine est ainsi devenue désormais l'organe nécessaire du principal progrès social,qui devait alors rester essentiellement négatif. Quoique ce ne soit pas ici le lieu d'apprécier spécialement son influence réelle pour seconder l'essor direct des nouveaux élémens sociaux, il est néanmoins évident, sans anticiper, à cet égard, sur le chapitre suivant, que, par l'ascendant presque absolu dont elle investit l'esprit d'individualité, elle devait se trouver éminemment adaptée à cette préparation élémentaire, où le développement effectif ne pouvait d'abord résulter que du libre essor de l'énergie personnelle, soit industrielle, soit esthétique, soit scientifique, d'après l'affaiblissement correspondant de l'ancienne discipline, dès-lors impropre à diriger plus long-temps une telle élaboration sociale. Par cette adhésion spontanée, sous des formes plus ou moins explicites, aux dogmes principaux de la philosophie négative, les peuples européens n'ont donc pas cédé uniquement, pendant les trois derniers siècles, aux puissantes séductions démocratiques d'une telle doctrine, comme l'école rétrograde l'a, de nos jours, si superficiellement proclamé, sans pouvoir aucunement expliquer pourquoi cette séduction tant de fois tentée n'avait pu jusque alors obtenir un pareil succès. Ils ont été surtout guidés, à leur insu, par le sentiment naturel des conditions fondamentales propres à la nouvelle situationdes sociétés modernes, en résultat nécessaire du grand mouvement révolutionnaire déjà prononcé depuis le quatorzième siècle, et qui venait d'aboutir à une immense dictature temporelle, dont un tel antagonisme radical pouvait seul empêcher l'oppressive prépondérance. A la vérité, pour que cette importante explication historique ne dégénère point en une vaine concession à l'esprit de parti, il faut aussi concevoir, en sens inverse, que la résistance, plus ou moins rétrograde, inhérente à cette dernière concentration politique, constituait réciproquement, dès-lors comme aujourd'hui, outre son inévitable avénement, un élément non moins indispensable d'une pareille situation, à titre de seul moyen efficace de contenir suffisamment les imminentes perturbations anarchiques vers lesquelles aurait toujours tendu l'ascendant exagéré de l'impulsion révolutionnaire. En un mot, ces deux grandes anomalies, également propres à la phase finale du mouvement général de décomposition, sont réellement inséparables l'une de l'autre, et doivent constamment être appréciées surtout d'après leur mutuelle opposition, qui constitue historiquement la principale destination sociale de chacune d'elles. Pareillement issues de la désorganisation spontanée, l'extension de l'une devait ensuite naturellementexiger et provoquer dans l'autre un accroissement équivalent: car, si l'énergie réelle des principes critiques devait évidemment tenir surtout à leur caractère absolu de négation systématique, un respect non moins aveugle pour tous les précédens quelconques pouvait, réciproquement, seul fournir à la puissance résistante un solide point d'appui contre des innovations essentiellement étrangères à toute idée d'organisation véritable; disposition commune pleinement conforme d'ailleurs à l'esprit également absolu des deux philosophies antagonistes, théologique ou métaphysique, dont l'extinction totale ne pourra être aussi que simultanée. C'est ainsi que, par une restriction toujours croissante de l'action politique, les gouvernemens modernes ont de plus en plus abandonné la direction effective du mouvement social, et ont graduellement tendu à réduire leur principale intervention habituelle au simple maintien de l'ordre matériel, dès-lors de plus en plus difficile à concilier avec le développement continu de l'anarchie mentale et morale. Dans son indispensable consécration dogmatique d'une telle situation politique, la doctrine révolutionnaire n'a eu d'autre tort, d'ailleurs inévitable, que d'ériger en état normal et indéfini une phase essentiellement exceptionnelle et transitoire, à laquelle de semblablesmaximes étaient parfaitement adaptées.
Quoique le protestantisme ait seul pu d'abord ébaucher explicitement la formation abstraite des principes critiques, il importe de noter, dès l'origine, leur extension spontanée, par une suite nécessaire d'une pareille situation fondamentale, chez les nations catholiques elles-mêmes, où devait ensuite s'opérer leur élaboration la plus décisive, comme nous le reconnaîtrons bientôt. Sans que le dogme du libre examen individuel y fût encore solennellement proclamé, l'esprit universel de discussion, soit théologique, soit sociale, n'y était pas, au fond, moins développé, sous des formes distinctes mais équivalentes, d'après les luttes propres aux deux siècles précédens; et sa direction générale n'y devenait pas, en réalité, moins prononcée vers l'active dissolution intellectuelle de l'ancien système politique. Les principales différences qui existent véritablement, à cet égard, entre les deux sortes de populations européennes, résultent surtout, à cette époque, de ce que la dictature temporelle n'étant pas aussi légalement établie dans les états catholiques, l'action critique n'y devait pas d'abord être aussi directe que chez les peuples protestans. Mais une appréciation attentive l'y démontre déjà néanmoins avec une pleine évidence, même avant que cette dictatures'y fût complétement organisée. Non-seulement on voit alors le catholicisme involontairement conduit à sanctionner lui-même le principe du libre examen, en l'invoquant solennellement en faveur de la foi catholique, violemment opprimée partout où le protestantisme avait officiellement prévalu. Il faut de plus reconnaître que, au sein même des clergés catholiques, l'usage spontané d'un tel droit était déjà signalé effectivement par des hérésies spéciales, non moins contraires que les hérésies protestantes à la conservation réelle de l'ancien régime mental. Nous pouvons ici nous borner à indiquer cette nouvelle série d'observations chez la nation qui, dès le dix-septième siècle, constituait le principal appui du système catholique contre son imminente décrépitude universelle. On voit alors, en effet, se développer, en France, la mémorable hérésie du jansénisme, qui fut réellement presque aussi nuisible que le luthéranisme lui-même à l'ancienne constitution spirituelle. A travers d'obscures controverses théologiques, cette nouvelle hérésie devenait profondément dangereuse en offrant spontanément aux vieilles inconséquences gallicanes un ralliement dogmatique, sans lequel elles n'avaient pu encore acquérir une consistance suffisamment décisive, mais qui désormais érigeait véritablementune telle dissidence en une sorte de protestantisme français, ardemment embrassé par une portion puissante et respectée du clergé national, et naturellement placé, comme ailleurs, sous l'active protection des corporations judiciaires. Il n'est pas douteux, ce me semble, que cette doctrine se serait officiellement convertie aussi en une vraie religion nationale, si l'essor prochain de la pure philosophie négative n'avait ensuite entraîné les esprits français fort au-delà d'une telle élaboration protestante. La tendance anti-catholique du jansénisme me paraît hautement caractérisée par son antipathie radicale et continue contre la seule corporation qui dès-lors, comme je l'ai expliqué, comprît réellement et défendît habilement le catholicisme, et dont l'abolition vraiment caractéristique fut surtout déterminée ensuite par l'esprit janséniste. D'une autre part, l'invasion d'un tel esprit chez de grands philosophes et d'éminens poètes, qu'on ne peut certes nullement soupçonner d'inclinations révolutionnaires, indique clairement combien il était alors conforme à la situation fondamentale des intelligences.
Je crois devoir aussi caractériser sommairement une autre hérésie spontanée du catholicisme français, qui, sans comporter la haute importance politique propre à la précédente,constitue cependant un témoignage non moins décisif de l'entière universalité des tendances dissidentes, d'après un usage naturel du droit individuel de libre examen. On devine aisément qu'il s'agit du quiétisme, dont le caractère philosophique me semble très remarquable, comme offrant, à certains égards, une première protestation solennelle, aussi directe que naïve, de notre constitution morale contre l'ensemble de la doctrine théologique[33]. C'est, en effet, d'une telle protestation spéciale que cette hérésie a pu seulement tirer l'espèce de consistance qu'elle obtint alors passagèrement, et qu'elle conserve peut-être encore chez certaines natures, dont le développement mental est resté trop en arrière du développement moral. Toute discipline morale fondée sur une philosophie purement théologique, exige nécessairement, sans excepter le catholicismelui-même, comme je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent, un appel continu et exorbitant à l'esprit de pur égoïsme, quoique relatif à des intérêts imaginaires, dont la préoccupation habituelle doit naturellement absorber la principale sollicitude de chaque vrai croyant, auprès duquel toute autre considération quelconque ne saurait assurément manquer de paraître ordinairement très secondaire. Cette suprématie religieuse du salut personnel constitue, sans doute, ainsi que Bossuet l'a montré, une indispensable condition générale d'efficacité sociale pour toute morale théologique, qui autrement n'aboutirait, en réalité, qu'à consacrer une vague et dangereuse inertie: elle est pleinement adaptée à cet état d'enfance de la nature humaine que suppose mentalement l'ascendant effectif de la philosophie correspondante. Mais, pour être inévitable, un tel caractère n'en manifeste pas moins, de la manière la plus directe et la plus irrécusable, l'un des vices fondamentaux d'une telle philosophie, qui tend ainsi nécessairement à atrophier, par défaut d'exercice propre, la plus noble partie de notre organisme moral, celle d'ailleurs dont la moindre énergie naturelle exige précisément la plus active culture systématique, d'après un suffisant essor désintéressé des affections purementbienveillantes. Or, tel est, à vrai dire, le nouvel aspect capital sous lequel l'hérésie du quiétisme est venue involontairement signaler l'inévitable imperfection des doctrines théologiques, et soulever immédiatement contre elles les plus admirables sentimens de l'humanité; ce qui eût assurément procuré alors une grande importance à un pareil ébranlement, si une semblable protestation n'eût pas été, à cette époque, éminemment prématurée, et bien plus ébauchée par le cœur que par l'esprit de son aimable et immortel organe. En considérant même l'issue effective de cette mémorable controverse, une saine appréciation historique ne peut aboutir qu'à confirmer, auprès des juges impartiaux, l'insurmontable réalité du reproche capital ainsi directement adressé à l'ensemble de la philosophie théologique, en obligeant l'illustre dissident à reconnaître solennellement qu'il avait par-là attaqué, contre son gré, l'une des principales conditions d'existence du système religieux; ce qui fournissait d'ailleurs une nouvelle confirmation spéciale de l'irrévocable décadence générale d'un système déjà aussi mal compris par ses plus purs et plus éminens défenseurs.
Note 33:La conformité remarquable, au sujet de cette singulière hérésie, de l'appréciation philosophique de Leibnitz avec la sentence définitive rendueparle pape d'après la lumineuse discussion de Bossuet, offre d'ailleurs un premier exemple important de cette convergence spontanée qui, malgré une entière opposition dogmatique, tend à rallier finalement, dans la plupart des applications sociales, le véritable esprit philosophique et le véritable esprit catholique, d'après un juste sentiment commun, rationnel ou instinctif, des besoins réels de l'humanité. Sous l'ascendant croissant de la philosophie positive, de telles coïncidences devront, sans doute, devenir bien plus fréquentes et plus étendues, comme je crois l'avoir déjà naturellement témoigné, à divers titres essentiels, depuis que je traite ici les questions sociales.
Pour compléter suffisamment cette sommaire appréciation historique de l'universelle ébauchepréliminaire de la doctrine critique proprement dite sous l'impulsion, directe ou indirecte, de l'ébranlement protestant, il importe enfin d'y signaler les hautes attributions provisoires de morale sociale dont cette doctrine s'est alors trouvée naturellement investie, par suite de la sorte d'abdication spontanée que le catholicisme en faisait implicitement. Depuis que le pouvoir spirituel avait irrévocablement perdu son ancienne indépendance politique, en se subordonnant de plus en plus à l'élément temporel prépondérant, comme je l'ai établi, le catholicisme tendait partout à dégénérer essentiellement en servile instrument de domination rétrograde, et ne pouvait plus conserver que d'insignifians vestiges de sa propre dignité sociale. Sa doctrine morale, en apparence identique, mais dès-lors radicalement dépourvue de l'énergie politique qui en avait constitué, au moyen-âge, la principale vigueur, n'avait plus, au fond, d'efficacité réelle qu'envers les faibles, auxquels elle prescrivait habituellement une soumission de plus en plus passive à l'égard des puissances quelconques, dont elle proclamait hautement les droits absolus, sans avoir désormais la force d'insister aussi sur leurs devoirs, lors même qu'elle ne ménageait point systématiquement leurs vices dans le simple intérêtisolé de l'existence sacerdotale. Ce nouvel esprit de servile condescendance pour toutes les grandeurs temporelles, qui d'abord concernait seulement les rois, devait ensuite s'étendre graduellement, dans les divers ordres de relations sociales, à des forces de moins en moins supérieures, et par suite multiplier partout son influence corruptrice, ainsi devenue de plus en plus vulgaire, jusqu'à affecter souvent la morale domestique elle-même. Que, malgré son admirable perfection politique, l'organisme catholique, d'après l'insuffisance radicale de la philosophie théologique qui en constituait la base intellectuelle, n'ait pu éviter, suivant la théorie exposée au chapitre précédent, de descendre finalement à un tel abaissement social; cette explication rationnelle, en écartant les vaines considérations personnelles auxquelles on a coutume de rapporter surtout cette immense décadence, n'altère nullement les conséquences nécessaires d'une telle situation effective, et les rend, au contraire, plus évidemment insurmontables. Or, il est clair que la doctrine critique a dû, en résultat général de ce nouvel état de choses, hériter provisoirement des éminentes attributions morales auxquelles le catholicisme était ainsi conduit à renoncer essentiellement; car, les principes critiques étaientalors les seuls propres à rappeler, avec une suffisante énergie, les droits réels de ceux auxquels la morale officielle ne savait plus parler que de leurs devoirs. Telle est, en effet, la tendance évidente, et seulement trop exclusive ou absolue, de chacun de ces divers principes, envisagé sous l'aspect moral; comme je l'ai déjà indiqué, au quarante-sixième chapitre, en ce qui concerne l'époque actuelle, mais d'une manière également applicable à tout l'ensemble de la seconde phase générale du grand mouvement révolutionnaire que nous étudions. C'est ainsi que le dogme fondamental de la liberté de conscience rappelait, à sa manière, la grande obligation morale, d'abord établie par le catholicisme, mais qu'il avait alors si hautement abandonnée, de n'employer que les seules armes spirituelles à la consolidation des opinions quelconques. Il en est de même, par suite, dans l'ordre purement politique, où le dogme de la souveraineté populaire signalait énergiquement la haute subordination morale de tous les pouvoirs sociaux à la considération permanente de l'intérêt commun, trop sacrifié dès-lors par la doctrine catholique au seul ascendant des grands; pareillement, le dogme de l'égalité relevait spontanément la dignité universelle de la nature humaine, directement méconnue par un esprit decaste, déjà dépourvu de son ancienne destination sociale, et désormais affranchi de tout frein moral régulier; enfin, le dogme de l'indépendance nationale pouvait seul, après la dissolution des liens catholiques, inspirer un respect efficace pour l'existence des petits états, et imposer quelques restrictions morales à l'esprit d'incorporation matérielle. Quoique ce grand office moral n'ait pu être alors que très imparfaitement rempli par la doctrine critique, que son caractère nécessairement hostile empêchait, dans l'application, de pouvoir devenir suffisamment habituelle, son aptitude exclusive à maintenir, pendant tout le cours des trois derniers siècles, un certain sentiment réel des principales conditions morales de l'humanité, n'en reste pas moins évidemment incontestable, sauf l'irrégularité du mode, d'ailleurs impérieusement prescrite par la nature exceptionnelle d'une telle situation sociale. Pendant que la dictature temporelle faisait définitivement reposer le système de résistance sur l'emploi continu d'une force matérielle convenablement organisée, il fallait bien que l'esprit révolutionnaire, seul organe alors possible du progrès social, recourût finalement aux tendances insurrectionnelles, afin d'éviter à la fois l'avilissement moral et la dégradation politique auxquels cette situation devaitexposer les sociétés modernes, jusqu'à l'avénement lointain d'une vraie réorganisation, seule susceptible de résoudre enfin ce déplorable antagonisme.
Notre appréciation historique de l'ensemble de la doctrine critique ébauchée par le protestantisme, d'après son principe fondamental du libre examen individuel, serait aisément confirmée par l'étude spéciale, ici déplacée, des diverses phases successives qui ont graduellement amené la dissolution systématique de l'ancienne organisation spirituelle: car on y remarque presque toujours que ces dissidences théologiques, alors si décisives, ne sont essentiellement que la reproduction, sous des formes nouvelles, des principales hérésies propres aux premiers siècles du christianisme, et qui avaient dû primitivement s'effacer devant l'irrésistible ascendant de l'unité catholique. Au lieu d'éclairer aujourd'hui les philosophes de l'école rétrograde, un tel rapprochement, mal observé et mal interprété, n'a fait qu'entretenir leurs vaines illusions sur la restauration chimérique de l'antique constitution. Mais, du point de vue propre à ce Traité, il est, au contraire, évident que ce mémorable contraste général entre la chute des hérésies primitives et le succès de leurs modernes équivalens, ne fait que confirmer essentiellement l'opposition des unes et la conformitédes autres aux principales tendances des situations sociales correspondantes, comme nous l'avions déjà directement établi. Toujours et partout, l'esprit d'hérésie est nécessairement plus ou moins inhérent au caractère vague et arbitraire de toute philosophie théologique; seulement cet esprit se trouve, en réalité, contenu ou stimulé, suivant les exigences variables de l'état social: telle est la seule explication rationnelle que puisse évidemment comporter cette sorte de grand paradoxe historique.
Quoique nous devions éviter ici de nous engager aucunement dans cet examen spécial des diverses phases propres au protestantisme, j'y dois cependant signaler brièvement au lecteur le principe historique d'après lequel il pourra pénétrer dans l'appréciation graduelle, d'abord si confuse et si désordonnée, de cette multitude de sectes hétérogènes, dont chacune prenait la précédente en pitié et la suivante en horreur, selon la décomposition plus ou moins avancée du système théologique. Il suffit de distinguer, à cet égard, trois degrés essentiels, nécessairement successifs, où l'ancien organisme religieux a été radicalement ruiné, d'abord quant à la discipline, ensuite quant à la hiérarchie, et enfin quant au dogme lui-même, qui en était l'âme: car, si chaquegrand ébranlement protestant devait simultanément produire cette triple altération, il n'en a pas moins dû affecter surtout un seul de ces caractères, de manière à se distinguer suffisamment de l'effort précédent. On arrive ainsi à reconnaître trois phases consécutives, nettement représentées par les noms respectifs de leurs principaux organes, Luther, Calvin et Socin, qui, malgré leur faible intervalle chronologique, n'ont réellement obtenu qu'à de notables distances leur véritable influence sociale, et seulement quand la protestation antérieure avait été convenablement réalisée. Il est clair, en effet, que l'ébranlement luthérien primitif n'a introduit que d'insignifiantes modifications dogmatiques, et qu'il a même essentiellement respecté partout la hiérarchie, sauf la consécration solennelle de cet asservissement politique du clergé qui ne devait rester qu'implicite chez les peuples catholiques: Luther n'a vraiment ruiné que la discipline ecclésiastique, pour la mieux adapter, comme je l'ai expliqué, à cette servile transformation. Aussi cette première désorganisation, où le système catholique était le moins altéré, constitue-t-elle réellement la seule forme sous laquelle le protestantisme ait jamais pu s'organiser provisoirement en une vraie religion d'état, au moins chez de grandes nations indépendantes.Le calvinisme, d'abord ébauché par le célèbre curé de Zurich, est venu ensuite ajouter à cette démolition initiale celle de l'ensemble de la hiérarchie qui maintenait l'unité sociale du catholicisme, en continuant d'ailleurs à n'apporter au dogme chrétien que des modifications simplement secondaires, quoique plus étendues que les précédentes. Cette seconde phase, qui ne peut évidemment convenir qu'à l'état de pure opposition, sans comporter aucune apparence organique durable, me semble dès-lors constituer la vraie situation normale du protestantisme, si l'on peut ainsi qualifier une telle anomalie politique: car, l'esprit protestant s'y est alors développé de la manière la plus convenable à sa nature éminemment critique, qui répugne à l'inerte régularité du luthéranisme officiel. Enfin, l'explosion anti-trinitaire, ou socinienne, a naturellement complété cette double dissolution préalable de la discipline et de la hiérarchie, en y joignant finalement celle des principales croyances qui distinguaient le catholicisme de tout autre monothéisme quelconque: son origine italienne, presque sous les yeux de la papauté, annonçait déjà hautement la tendance ultérieure des esprits catholiques à pousser la décomposition théologique beaucoup plus loin que leurs précurseursprotestans, comme nous le reconnaîtrons bientôt. Ce dernier ébranlement universel était évidemment, par sa nature, le seul pleinement décisif contre tout espoir de restauration catholique: mais, à ce titre même, le protestantisme s'y rapprochait trop du simple déisme moderne pour que cette phase extrême pût rester suffisamment caractéristique d'une telle transition métaphysique, dont le presbytérianisme demeure historiquement le plus pur organe spécial. Après cette filiation principale, il n'y a plus réellement à distinguer, parmi les nombreuses sectes postérieures, aucune nouvelle différence importante à l'étude rationnelle de l'évolution moderne, sauf toutefois la mémorable protestation générale que tentèrent directement les quakers contre l'esprit militaire de l'ancien régime social, lorsque la désorganisation spirituelle, enfin suffisamment consommée par l'accomplissement successif des trois opérations précédentes, dut spontanément conduire à systématiser aussi, à son tour, la décomposition temporelle. J'ai déjà noté ci-dessus l'antipathie naturelle du protestantisme, à un état quelconque, envers toute constitution guerrière, qu'il n'a pu jamais sanctionner que momentanément, dans les luttes entreprises pour le maintien ou le triomphe de ses propres principes: mais il estclair que la célèbre secte des amis, malgré ses ridicules et même son charlatanisme, a dû servir d'organe spécial à une telle manifestation, qui la place au-dessus de toutes les autres sectes protestantes pour l'essor plus complet du grand mouvement révolutionnaire.
Afin que notre exposition rationnelle du mode général de formation convenable à cette première ébauche effective de l'ensemble de la doctrine critique puisse toujours demeurer suffisamment historique, j'y crois devoir ajouter, en dernier lieu, une importante considération supplémentaire, destinée à prévenir la disposition trop systématique dans laquelle, contre mon gré, le lecteur pourrait envisager une telle appréciation. C'est seulement, en effet, par contraste envers la phase primitive, toujours essentiellementspontanée, du mouvement de décomposition, que la phase protestante peut être caractérisée comme réellement systématique, en tant que dirigée surtout d'après des doctrines réformatrices, au lieu du simple conflit naturel des anciens élémens politiques: mais la pleine systématisation de la philosophie négative, autant du moins qu'elle en était susceptible, n'a pu véritablement s'accomplir que sous la phase déiste, ci-après examinée, dont une telle opération devait constituer le principalattribut. Sous le protestantisme proprement dit, l'élaboration graduelle des principes critiques a dû rester éminemment empirique, et s'effectuer successivement, au milieu des variations religieuses, d'après l'impulsion instinctive d'une situation fondamentale de plus en plus révolutionnaire, à mesure que le cours général des événemens faisait spécialement ressortir chacune des faces essentielles du besoin uniforme de décomposition radicale, et par suite y sollicitait de nouvelles applications politiques du dogme universel de libre examen individuel, comme base intellectuelle de toute cette série de maximes dissolvantes. En ce sens, seul strictement historique, on ne saurait isoler la considération de ces opérations mentales de celle des diverses révolutions correspondantes, qui leur ont réellement donné lieu, ou sans lesquelles du moins elles n'eussent jamais pu obtenir une haute influence sociale, en vertu de l'extrême incohérence logique que nous avons reconnue propre à de telles conceptions, où l'on tendait toujours à régénérer l'ancienne organisation spirituelle en détruisant de plus en plus les différentes conditions indispensables à son existence effective. Mais, par suite même de cet inévitable caractère commun, ces explosions politiques, quelque intense ou prolongée qu'ait puêtre leur action successive, ne devaient jamais devenir pleinement décisives, de manière à constater irrévocablement la tendance finale des sociétés modernes vers une entière rénovation, tant qu'elles n'avaient point été précédées d'une préparation critique vraiment complète et systématique, ce qui n'a dû avoir lieu que sous la phase suivante. C'est pourquoi nous devons ici nous borner à signaler sommairement ces révolutions purement protestantes, qui, abstraction faite de leur importance locale ou passagère, ne pouvaient constituer que de simples préambules au grand ébranlement final destiné directement à caractériser l'issue nécessaire du mouvement général de l'humanité, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre. La première de ces révolutions préliminaires est celle qui affranchit complétement la Hollande du joug espagnol; elle restera toujours mémorable, comme une haute manifestation primitive de l'énergie propre à la doctrine critique, dirigeant ainsi l'heureuse insurrection d'une petite nation contre la plus puissante monarchie européenne. C'est à cette lutte vraiment héroïque qu'il faut rapporter la première élaboration régulière de cette doctrine politique: mais elle dut s'y borner surtout à ébaucher spécialement le dogme de la souveraineté populaire, et celui de l'indépendancenationale, que les légistes coordonnèrent bientôt à leur conception spontanée du contrat social; suivant les exigences naturelles d'un tel cas, où l'organisation intérieure ne devait être qu'accessoirement modifiée, et dont le principal besoin révolutionnaire devait seulement consister à briser un lien extérieur devenu profondément oppressif. Un caractère plus général, plus complet, et même plus décisif, une tendance mieux prononcée vers la régénération sociale de l'ensemble de l'humanité, distinguent ensuite noblement, malgré son avortement nécessaire, la grande révolution anglaise, non la petite révolution aristocratique et anglicane de 1688, aujourd'hui si ridiculement prônée, et qui ne devait satisfaire qu'à un simple besoin local, mais la révolution démocratique et presbytérienne, dominée par l'éminente nature[34]de l'homme d'état le plusavancé dont le protestantisme puisse jamais s'honorer. L'ébauche primordiale de l'ensemble de la doctrine critique y dut recevoir spécialement son principal complément naturel par l'élaboration directe du dogme de l'égalité, jusque alors à peine manifesté, et qui n'avait pu certes ressortir suffisamment des inclinations calvinistes de la noblesse française; tandis qu'on le voit enfin nettement surgir, sous cette mémorable impulsion, de la conception métaphysique sur l'état de nature, ancienne émanation de la théorie théologique relative à la constitution humaine avant le péché originel. On ne peut douter, en effet, que cette révolution n'ait surtout consisté historiquement dans l'effort généreux, mais trop prématuré, qui fut alors directement tenté, avec tant d'énergie, pour l'abaissement politique de l'aristocratie anglaise, principal élément temporel de l'ancienne nationalité: la chute de la royauté sous le protectoratn'y fut, au contraire, comparativement à l'audacieuse suppression de la Chambre des lords, qu'un incident secondaire, dont les temps antérieurs avaient souvent offert l'équivalent, et qui n'a trop préoccupé les esprits français que par suite des irrationnelles habitudes de vicieux rapprochemens historiques que j'ai déjà suffisamment signalées. C'est essentiellement ainsi qu'un tel ébranlement social, quoiqu'il n'ait pu réussir politiquement, en vertu de l'insuffisante préparation mentale d'où il émanait, a néanmoins constitué, en réalité, dans la série générale des opérations révolutionnaires, le principal symptôme précurseur de la grande révolution française ou européenne, seule destinée à devenir décisive, comme je l'expliquerai en son lieu. Il faut enfin rattacher aussi à cette suite préliminaire d'explosions politiques une troisième révolution, dont la vraie nature ne fut pas, au fond, moins purement protestante que celle des deux précédentes, quoique son avénement chronologique, spontanément retardé par les circonstances spéciales de ce dernier cas, la fasse d'ordinaire rapporter abusivement à un état plus avancé du mouvement général de décomposition. La révolution américaine, à laquelle aucune importante élaboration nouvelle de la doctrine critique ne fut réellement due, n'apu être, en effet, à tous égards, qu'une simple extension commune des deux autres révolutions protestantes, dont les conséquences politiques y ont été ultérieurement développées par un concours spontané de conditions favorables, les unes locales, les autres sociales, particulières à une telle application. Dans son principe, elle se borne évidemment à reproduire, sous de nouvelles formes, la révolution hollandaise; dans son essor final, elle prolonge la révolution anglaise, qu'elle réalise autant que le protestantisme puisse le comporter. Sous l'un ni l'autre aspect, la saine philosophie ne permet point d'envisager comme socialement décisive une révolution qui, en développant outre mesure les inconvéniens propres à l'ensemble de la doctrine critique, n'a pu aboutir jusqu'ici qu'à consacrer, plus profondément que partout ailleurs, l'entière suprématie politique des métaphysiciens et des légistes, chez une population où d'innombrables cultes incohérens prélèvent habituellement, sans aucune vraie destination sociale, un tribut fort supérieur au budget actuel d'aucun clergé catholique. Aussi cette colonie universelle, malgré les éminens avantages temporels de sa présente situation, doit-elle être regardée, au fond, comme étant réellement, à tous les égards principaux, bien plus éloignée d'une véritable réorganisationsociale que les peuples d'où elle émane, et d'où elle devra recevoir, en temps opportun, cette régénération finale, dont l'initiative philosophique ne saurait lui appartenir nullement; quelles que soient aujourd'hui les puériles illusions relatives à la prétendue supériorité politique d'une société où les divers élémens essentiels propres à la civilisation moderne sont encore si imparfaitement développés, sauf la seule activité industrielle, ainsi que je l'indiquerai plus spécialement au chapitre suivant.
Note 34:Les admirateurs fanatiques de Bonaparte dédaigneraient aujourd'hui son ancienne comparaison politique avec le grand Cromwell, comme trop inférieure à la sublimité de leur héros, qui leur semble ne pouvoir comporter de digne parallèle historique qu'avec Charlemagne ou César. Néanmoins, avant même que les influences contemporaines aient pu être aussi effacées pour l'un qu'elles le sont maintenant pour l'autre, la postérité éclairée mettra, sans doute, au contraire, un immense intervalle définitif entre la dictature éminemment progressive de Cromwell, s'efforçant d'améliorer l'organisation anglaise fort au-delà de ce qui était alors possible, et la tyrannie purement rétrograde de Bonaparte, entreprenant, à grands frais, après tant d'autres empiriques, la vaine résurrection, en France, du régime féodal et théologique, sans même en comprendre réellement l'esprit ni les conditions. Quant à la comparaison militaire, qui n'offre d'ailleurs qu'un intérêt très secondaire, ceux qui voudraient l'établir judicieusement devraient, avant tout, prendre en suffisante considération l'exiguïté des moyens employés par Cromwell, eu égard à l'importance et à la stabilité des résultats obtenus, par opposition à la monstrueuse consommation d'hommes indispensable à la plupart des succès de Bonaparte, sauf sa première expédition.
Notre appréciation générale de cette ébauche préliminaire de la doctrine révolutionnaire ne serait pas entièrement suffisante, si, après avoir ainsi jugé l'ébranlement mental du protestantisme conformément à sa principale destination sociale, nous n'accordions pas enfin une attention sommaire mais distincte à la considération historique des aberrations inévitables qui l'accompagnèrent accessoirement. Il importe, en effet, de concevoir nettement la véritable origine commune de ces déviations caractéristiques, d'abord intellectuelles, ensuite morales, qui, développées surtout pendant la période suivante, et prolongées essentiellement jusqu'à nos jours, avec un effrayant surcroît de gravité, prennent toujours leur source réelle dans cette dangereuse position spirituelle,consacrée par le protestantisme, où la liberté spéculative est proclamée pour tous sans qu'aucun puisse établir solidement les principes propres à en diriger convenablement l'usage. Du reste, il faut évidemment réduire ici un tel examen aux aberrations pour ainsi dire, normales, c'est-à-dire à celles qui furent une conséquence naturelle et universelle de la situation générale, en évitant soigneusement de s'arrêter aux anomalies locales ou passagères, signalées avec une aveugle partialité par la plupart des philosophes catholiques, et dont l'équivalent pourrait se retrouver aux plus beaux temps du catholicisme lui-même, d'après la tendance plus ou moins inévitable de toutes les doctrines théologiques quelconques à favoriser spontanément le désordre intellectuel, et par suite moral.
La plus ancienne et la plus funeste, comme la mieux enracinée et la plus unanime, de ces aberrations nécessaires, consiste assurément dans le préjugé fondamental qui, suivant la marche métaphysique habituelle, consacrant un état exceptionnel et transitoire par un dogme absolu et immuable, condamne indéfiniment l'existence politique de tout pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel. Ayant déjà convenablement apprécié l'inévitable avénement de ladictature temporelle, qui constitue le principal caractère politique de l'ensemble de l'époque révolutionnaire, je n'ai pas besoin de m'arrêter ici pour faire de nouveau sentir combien une telle concentration, par suite de son irrégularité même, était pleinement adaptée à la nature de cette transition, qui, au contraire, n'aurait pu s'accomplir si la condensation politique avait pu avoir lieu au profit du pouvoir spirituel, ce qui d'ailleurs était radicalement impossible. Mais cette démonstration de l'indispensable utilité d'une semblable dictature pendant toute la période que nous considérons, soit pour la désorganisation de l'ancien système, soit pour l'élaboration élémentaire du nouveau, n'altère nullement celle du chapitre précédent sur l'immense perfectionnement apporté à la théorie universelle de l'organisme social par la division fondamentale des deux puissances, éternel honneur du catholicisme: elle ne saurait davantage exclure la conclusion générale qui résultera spontanément de l'ensemble des deux chapitres suivans sur la nécessité encore plus prononcée de cette grande division politique dans l'ordre final vers lequel tendent les sociétés modernes. Aussi ce préjugé révolutionnaire doit-il être regardé comme la plus déplorable conséquence, aussi bien que la plus inévitable, de cecaractère absolu, inhérent, en tous genres, aux conceptions métaphysiques, qui les pousse à établir des principes indéfinis d'après des faits passagers; car une telle disposition constitue réellement aujourd'hui l'un des plus puissans obstacles à toute vraie réorganisation sociale, qui devra, sans doute, ainsi que dut le faire la désorganisation précédente, commencer par l'ordre spirituel, comme je l'établirai ultérieurement. Ce qui rend spécialement dangereuse cette aberration fondamentale, source nécessaire de la plupart des autres, c'est son effrayante universalité pendant les trois derniers siècles, par suite de l'uniformité essentielle de la situation sociale correspondante, suivant nos explications antérieures. Partout, depuis le début duXVIesiècle, on peut dire, sans exagération, que, sous cette première forme, l'esprit révolutionnaire s'est spontanément propagé, à divers degrés, dans toutes les classes de la société européenne. Quoique le protestantisme ait dû se trouver naturellement investi de la consécration solennelle d'un tel préjugé, nous avons reconnu cependant qu'il ne l'avait nullement créé, et que, au contraire, il lui devait son origine distincte. Sous des formes plus implicites, la même aberration se retrouve dès lors aussi de plus en plus, d'une manière moins dogmatique, mais presqueéquivalente socialement, chez la majeure partie du clergé catholique, dont la dégradation politique, subie avec une résignation croissante, a graduellement entraîné jusqu'à la perte des souvenirs de son ancienne indépendance. C'est ainsi que s'est successivement effacée, en Europe, pendant cette période, toute apparence habituelle et directe du grand principe de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, principal caractère politique de la civilisation moderne; en sorte que, de nos jours, on n'en peut retrouver une certaine appréciation rationnelle que chez le clergé italien, où elle est trop justement suspecte de partialité intéressée pour opposer aucune résistance efficace à l'impulsion universelle des habitudes déterminées par l'ensemble de la situation révolutionnaire. Toutefois, une telle séparation est trop profondément conforme à la nature essentielle des sociétés actuelles, pour n'en pas ressortir spontanément, sous les conditions convenables, malgré tous les obstacles quelconques, quand l'esprit de réorganisation aura pu enfin acquérir, sous l'ascendant de la philosophie positive, sa prépondérance normale, comme je l'indiquerai en son lieu.
C'est à l'influence universelle de cette aberration fondamentale qu'il faut rapporter, ce mesemble, la principale origine historique de cet irrationnel dédain qui s'est alors manifesté pour le moyen-âge, sous l'inspiration directe du protestantisme, et qui s'est ensuite propagé partout, avec une énergie toujours croissante, par une suite commune de la même situation fondamentale, jusqu'à la fin du siècle dernier: car, c'est surtout en haine de la constitution catholique que cette grande époque sociale a été si injustement flétrie, avec une déplorable unanimité, non-seulement chez les protestants, mais aussi chez les catholiques eux-mêmes, où l'indépendance politique du pouvoir spirituel n'était guère moins décriée. Telle est la première source de cette aveugle admiration pour le régime polythéique de l'antiquité, qui a exercé une si déplorable influence sociale pendant tout le cours de la période révolutionnaire, en inspirant une exaltation absolue en faveur d'un système social correspondant à une civilisation radicalement distincte de la nôtre, et que le catholicisme avait justement appréciée, au temps de sa splendeur, comme essentiellement inférieure. Le protestantisme a d'ailleurs spécialement contribué à cette dangereuse déviation des esprits, par son irrationnelle prédilection exclusive pour la primitive église, et surtout par son enthousiasme spontané, encore moins judicieux et plus nuisible,pour la théocratie hébraïque. C'est ainsi qu'a été presque effacée, pendant la majeure partie des trois derniers siècles, ou du moins profondément altérée, la notion fondamentale du progrès social, que le catholicisme avait d'abord, comme je l'ai expliqué, nécessairement ébauchée, ne fût-ce que par la légitime proclamation continue de la supériorité générale de son propre système politique sur les divers régimes antérieurs. La théorie métaphysique de l'état de nature est venue ensuite imprimer une sorte de sanction dogmatique à cette aberration rétrograde, en représentant tout ordre social comme une dégénération croissante de cette chimérique situation, ainsi que la période suivante l'a surtout montré hautement, sous la dangereuse impulsion de l'éloquent sophiste protestant qui a le plus concouru à vulgariser la métaphysique révolutionnaire. Nous reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, comment l'élaboration simultanée des nouveaux élémens sociaux a spontanément empêché que la notion du progrès ne se perdît alors totalement, et lui a même imprimé de plus en plus une invincible rationnalité, qu'elle ne pouvait d'abord nullement avoir.
L'aberration fondamentale que nous apprécions s'est concurremment manifestée sous un autre aspect général, à la fois politique et philosophique,qu'il importe aussi de signaler sommairement, à cause des immenses dangers qui lui sont propres. Par une suite nécessaire de ce préjugé révolutionnaire sur la confusion permanente du pouvoir moral avec le pouvoir politique, toutes les ambitions ont dû naturellement tendre, chacune à sa manière, vers une telle concentration absolue. Dès lors, pendant que les rois rêvaient le type musulman comme l'idéal de la monarchie moderne, les prêtres, surtout protestans, rêvaient, en sens inverse, une sorte de restauration de la théocratie juive ou égyptienne, et les philosophes eux-mêmes reprenaient, à leur tour, sous de nouvelles formes, le rêve primitif des écoles grecques sur l'espèce de théocratie métaphysique qui constituerait le prétendu règne de l'esprit, discuté au chapitre précédent. Cette dernière utopie, relative à une situation encore plus chimérique que les deux précédentes, est aujourd'hui la plus perturbatrice au fond, parce qu'elle tend à séduire indirectement, avec trop de variété pour être pleinement évitable, presque toutes les intelligences actives. Parmi les penseurs appartenant réellement à l'école progressive, dans le cours des trois derniers siècles, et s'étant expressément livrés aux spéculations sociales, je ne connais que le grand Leibnitz qui ait eu la force de résister suffisammentà ce puissant entraînement: Descartes l'eût fait sans doute aussi, s'il eût été conduit à formuler sa pensée à ce sujet, comme le fit jadis le seul Aristote; mais Bacon lui-même a certainement partagé au fond l'illusion commune de l'orgueil philosophique. Nous devrons apprécier ailleurs les graves conséquences ultérieures de cette aberration capitale, qui exerce aujourd'hui une si désastreuse influence, à l'insu même de la plupart de ses sectateurs spontanés: il suffisait, en ce moment, d'en caractériser historiquement l'origine nécessaire, ou plutôt la résurrection moderne, jusqu'au temps où elle devra s'effacer en vertu d'un retour rationnel à la saine théorie générale de l'organisme social, ainsi que je l'ai déjà indiqué au chapitre précédent.
Il faut, en dernier lieu, remarquer la tendance générale, inévitablement propre au grand préjugé révolutionnaire que nous examinons, à entretenir directement des habitudes éminemment perturbatrices, en disposant à chercher exclusivement dans l'altération des institutions légales la satisfaction de tous les divers besoins sociaux, lors même que, comme en la plupart des cas, et surtout aujourd'hui, elle doit dépendre bien davantage de la préalable réformation des mœurs, et d'abord des principes. En obéissant instinctivementà son aveugle ardeur pour l'entière concentration des pouvoirs quelconques, la dictature temporelle, soit monarchique, soit aristocratique, n'a pu habituellement comprendre, depuis le seizième siècle, l'immense responsabilité sociale qu'elle assumait ainsi spontanément, par cela seul que dès lors elle rendait immédiatement politiques toutes les questions qui avaient pu jusque alors n'être que morales. Si la société n'en souffrait point, le pouvoir n'y trouverait qu'une juste punition de son insatiable avidité, comme je l'ai remarqué au quarante-sixième chapitre: mais, il est malheureusement évident que cette disposition irrationnelle, suite nécessaire de l'aberration fondamentale sur la confusion indéfinie du gouvernement moral avec le gouvernement politique, est devenue de plus en plus une source continue de désordres et de désappointemens fort graves, aussi bien qu'un encouragement permanent pour les jongleurs et les fanatiques, ainsi poussés à montrer ou à voir toutes les solutions sociales dans de stériles bouleversemens politiques. Aux instans même les moins orageux, il en résulte l'extrême rétrécissement habituel des conceptions relatives à la satisfaction des besoins quelconques de la société, dès lors réduites de plus en plus à la seule considération sérieuse des mesures susceptiblesd'application immédiate. Cette exorbitante prépondérance du point de vue matériel et actuel, qui, dans la pratique, conduit à tant de rêveries politiques, quand les vraies nécessités sociales réclament surtout l'emploi de moyens moraux longuement préparés, a été, sans doute, d'abord manifestée principalement chez les peuples protestans, où elle reste, même aujourd'hui, plus prononcée qu'ailleurs, par suite d'une sorte de consécration dogmatique d'habitudes invétérées: mais les peuples catholiques ne pouvaient réellement en être guère plus préservés, d'après l'uniformité effective de la situation fondamentale correspondante, et du préjugé universel qui en est émané. Quelque profondément nuisibles que doivent être aujourd'hui, soit aux gouvernemens, soit aux sociétés, ces irrationnelles dispositions, maintenant communes à tous les partis politiques, qui proscrivent partout les spéculations élevées et lointaines, seules susceptibles néanmoins de conduire à une vraie solution, elles ne pourront s'effacer suffisamment que sous l'ascendant rationnel de la philosophie positive, comme je l'indiquerai spécialement au cinquante-septième chapitre.