Les aberrations morales engendrées par l'ébauche protestante de la doctrine critique, sans êtrecertes moins graves que ces diverses aberrations mentales, n'ont pas besoin d'être ici caractérisées aussi soigneusement, parce que leur filiation est plus évidente, et leur appréciation plus facile pour tous les bons esprits qui se seront convenablement établis au point de vue résultant de l'ensemble de notre opération historique. Il est clair, en effet, que le libre essor ainsi imprimé à toutes les intelligences quelconques sur les questions les plus difficiles et les moins désintéressées, sous l'inspiration vague et arbitraire d'une philosophie théologique ou métaphysique désormais livrée sans frein à son cours discordant, devait produire, dans l'ordre moral, les plus graves perturbations, et tendre rapidement à ne laisser intacts, sous la superficielle appréciation des analyses dissolvantes, que les seules notions morales relatives aux cas les plus grossièrement évidents. Tout vrai philosophe doit, à ce sujet, s'étonner surtout, ce me semble, que les déviations n'aient pas été poussées beaucoup plus loin, d'après de telles influences: et il en faut rendre grâces, d'abord à la rectitude spontanée, à la fois morale et intellectuelle, de la nature humaine, que cette impulsion ne pouvait entièrement altérer; et ensuite, plus spécialement, à la prépondérance croissante des habitudes de travail continu et unanime chez lespopulations modernes, ainsi heureusement détournées de s'abandonner aux divagations sociales avec cette avidité soutenue qu'y eussent certainement apportée, en pareille situation, les populations désœuvrées de la Grèce et de Rome. Quoique cet ordre d'aberration ait dû principalement se développer sous la phase suivante du mouvement révolutionnaire, il n'en a pas moins pris sa source générale, et même un essor déjà prononcé, sous la phase purement protestante, qui, à divers titres importans, a offert de graves altérations aux vrais principes fondamentaux de la morale universelle, non-seulement sociale, mais domestique, que le catholicisme avait dignement constituée, sous des prescriptions et des prohibitions auxquelles ramènera essentiellement de plus en plus toute discussion rationnelle suffisamment approfondie[35]. Outre la judicieuse observation historique du sage Hume sur l'appui général que l'ébranlement luthérien avait dû secrètement trouver dans les passions des ecclésiastiques fatigués du célibat sacerdotal et dans l'avidité desnobles pour la spoliation territoriale du clergé, il faut surtout noter ici, comme une suite plus profonde, plus permanente, et plus universelle, de la situation fondamentale dont nous complétons l'appréciation, que la position sociale de plus en plus subalterne du pouvoir moral tendait désormais à lui ôter radicalement la force, et même la volonté, de maintenir l'entière inviolabilité des règles morales les plus élémentaires contre l'énergie dissolvante, à la fois rationnelle et passionnée, qui s'y appliquait dès lors assidûment. Il suffit icid'indiquer, par exemple, la grave altération que le protestantisme a dû sanctionner partout dans l'institution du mariage, première base fondamentale de l'ordre domestique, et par suite de l'ordre social, en permettant régulièrement l'usage universel du divorce, contre lequel les mœurs modernes ont heureusement toujours lutté spontanément, en résultat nécessaire de la loi naturelle de l'évolution humaine relativement à la famille, déjà indiquée au chapitre précédent. Quoique cette puissante influence ait essentiellement neutralisé les effets délétères d'une telle altération, ils n'en ont pas moins été bientôt caractérisés d'une manière très fâcheuse chez les diverses populations protestantes. On peut appliquer le même jugement, quoique à un moindre degré, à la restriction croissante que le protestantisme a fait subir aux principaux cas d'inceste si sagement proscrits par le catholicisme, et dont la rétrograde réhabilitation morale devait tant concourir à la perturbation des familles modernes: le lecteur judicieux suppléera aisément, sur un tel sujet, aux nombreux développemens que je ne saurais indiquer ici. Toutefois, j'y crois devoir signaler distinctement, comme éminemment caractéristique de l'ordre de conséquences que nous examinons, cette honteuse consultation dogmatique, si déplorablementimmortelle, par laquelle les principaux chefs du protestantisme, et Luther à leur tête, autorisaient solennellement, d'après une longue discussion théologique, la bigamie formelle d'un prince allemand: les condescendances presque simultanées des fondateurs de l'église anglicane pour les cruelles faiblesses de leur étrange pape national complètent cette triste observation, mais avec un caractère moins systématique. Quoique le catholicisme, malgré son abaissement politique, ne se soit jamais aussi ouvertement dégradé, son impuissance croissante a néanmoins produit nécessairement des effets presque équivalens, puisque, depuis l'origine de la période révolutionnaire, sa discipline morale n'a pu être assez énergique pour réprimer la licence progressive des déclamations ou des satires dont le mariage devenait l'objet, jusque dans les principales réunions publiques. Il faut même reconnaître, à cet égard, afin d'apprécier complétement la nature et l'étendue du mal, que l'aversion graduelle contre la constitution catholique, à cause de son principe théologique devenu profondément hostile à l'essor mental, a souvent appuyé les aberrations morales[36], parcela même qu'elles étaient proscrites par le catholicisme, contre lequel notre maligne nature se plaisait ainsi à constituer une sorte de puérile insurrection. C'est ainsi que, pendant la période protestante dont nous terminons ici l'examen, les diverses doctrines religieuses ont été spontanément conduites à constater irrécusablement, par des voies diverses mais équivalentes, leur impuissance radicale à diriger désormais la morale humaine, soit en y produisant directement des altérations de plus en plus graves, par suite des divagations intellectuelles librement développées, soit en perdant la force d'y contenir les perturbations, et en discréditant des lois invariables par une aveugle obstination à les rattacher exclusivementà des croyances dès-lors justement antipathiques à la raison humaine. La suite de notre élaboration historique nous fournira naturellement plusieurs occasions importantes de reconnaître sans incertitude que la morale universelle, loin d'avoir à redouter indéfiniment l'action dissolvante de l'analyse philosophique, ne peut plus maintenant trouver de solides fondemens intellectuels qu'en dehors de toute théologie quelconque, en reposant sur une appréciation vraiment rationnelle et suffisamment approfondie des diverses inclinations, actions et habitudes, d'après l'ensemble de leurs conséquences réelles, privées ou publiques. Mais il était ici nécessaire de caractériser déjà l'époque générale à partir de laquelle les croyances religieuses ont directement commencé à perdre, soit par une active anarchie, soit par une passive atonie, les antiques propriétés morales qu'un aveugle empirisme leur suppose encore, contre l'éclatante expérience des trois derniers siècles, qui ont si évidemment représenté toutes les doctrines théologiques comme constituant désormais, chez l'élite de l'humanité, de puissans motifs permanens de haine et de perturbation bien plus que d'ordre et d'amour. On voit ainsi, en résumé, que cette irrévocable dégénération date essentiellement de l'universelle dégradationpolitique du pouvoir spirituel, dont la subalternité croissante envers le pouvoir temporel devait profondément altérer la dignité et la pureté des lois morales, en les subordonnant de plus en plus à l'irrationnel ascendant des passions même qu'elles devaient régler.Note 35:A l'ordre d'aberrations morales signalé dans le texte, on pourrait joindre aussi la tendance directement immorale qui caractérise certaines opinions théologiques propres aux principaux chefs de l'ébranlement protestant, et consacrées même ultérieurement par leur incorporation plus ou moins explicite à la doctrine officielle. Telles sont surtout les obscures divagations de la théologie luthérienne sur le mérite suffisant de la foi indépendamment des œuvres, d'après le dogme étrange de l'inadmissibilitéde la justice, et pareillement les sophismes, non moins dangereux, de la théologie calviniste sur la prédestination des élus. Mais j'ai cru devoir me borner à considérer spécialement les aberrations morales qui constituaient immédiatement la suite nécessaire et universelle de la situation fondamentale, en écartant d'ailleurs les innombrables déviations qui ne résultaient que de l'espèce d'anarchie intellectuelle consacrée par le protestantisme. Toutefois, la direction générale de ces dernières aberrations, tendant presque toujours à tempérer la sévérité des règles morales au lieu de l'exagérer, peut être justement rattachée à la nouvelle situation sociale, qui, en subalternisant radicalement le pouvoir spirituel, devait l'entraîner à des concessions incompatibles avec l'inflexible pureté des principes moraux, et seulement dictées par les besoins de l'existence dépendante propre au sacerdoce protestant. Sous ce rapport, l'abaissement politique du catholicisme l'a nécessairement conduit, dans les trois derniers siècles, à de semblables condescendances pratiques, mais à un degré beaucoup moins prononcé, et surtout sans jamais aller directement jusqu'à l'altération publique des règles morales elles-mêmes, qu'il nous a du moins transmises parfaitement intactes, par la sage résistance qu'il a souvent opposée, à cet égard, à de puissantes obsessions temporelles.Note 36:En considérant avec soin les déplorables discussions de notre siècle au sujet du divorce, il est aisé d'y reconnaître encore que, pour un grand nombre d'esprits actuels, le grand principe social de l'indissolubilité du mariage n'a, au fond, d'autre tort essentiel que d'avoir été dignement consacré par le catholicisme, dont la morale est ainsi aveuglément enveloppée dans la juste antipathie qu'inspire depuis long-temps sa théologie. Sans cette sorte d'instinctive répugnance, en effet, la plupart des hommes sensés comprendraient aisément aujourd'hui que l'usage du divorce ne pourrait constituer véritablement qu'un premier pas vers l'entière abolition du mariage, si le développement réel pouvait en être autorisé par nos mœurs, dont l'invincible résistance, à cet égard, tient heureusement aux conditions fondamentales de la civilisation moderne, que personne ne saurait changer. Ce n'est point certes la seule occasion décisive où l'on puisse nettement constater, soit en public, soit en particulier, le grave préjudice pratique qu'apporte maintenant aux diverses règles morales leur irrationnelle solidarité apparente avec les croyances théologiques, qui leur furent jadis si utiles, mais dont l'inévitable discrédit final tend désormais à les compromettre radicalement chez toutes les natures un peu actives.Telle est donc, enfin, l'importante et difficile appréciation historique, d'abord politique, puis philosophique, de la première période générale, purement protestante, propre à la phase systématique du grand mouvement révolutionnaire. Il était ici spécialement indispensable de caractériser avec soin, à tous les égards essentiels, ce point de départ commun de l'avénement final de la philosophie négative et de toutes les crises sociales correspondantes. La diversité nécessaire des nombreux aspects sous lesquels j'ai dû faire successivement ressortir une époque aussi mal jugée jusqu'ici, explique aisément l'extension considérable d'une telle discussion, que j'ai toujours tendu à resserrer autant que possible sans nuire à mon but principal. Malgré ces développemens, où j'ai tâché de n'omettre aucune indication capitale, je dois craindre qu'un point de vue aussi nouveau, dans une question aussi profondément compliquée, ne soit pas encore suffisamment familier au lecteur judicieux, à moins d'une étude patiemmentréitérée de l'ensemble de cette opération, confirmée ensuite par une rationnelle vérification historique, où je ne saurais entrer ici.Nous devons maintenant, pour avoir entièrement apprécié les résultats définitifs du mouvement général de décomposition, considérer sa phase la plus extrême et la plus décisive, où la doctrine révolutionnaire a été enfin directement systématisée avec toute sa plénitude nécessaire. Mais, malgré l'importance plus immédiate de cette dernière période critique, d'ailleurs presque aussi longue que la précédente, son examen pourra être maintenant plus aisément complété, parce qu'elle n'a pu être, à tous égards, qu'un prolongement général de l'autre, où nous avons déjà soigneusement montré les véritables germes de tous les ébranlemens ultérieurs. On aura donc ici presque toujours une suffisante notion rationnelle de la marche historique propre à la métaphysique révolutionnaire, en s'y bornant essentiellement à rattacher, dans les cas principaux, les conséquences déistes aux principes protestans. En outre, notre attention doit rester désormais exclusivement concentrée, jusqu'à la fin de ce chapitre, sur le progrès de la désorganisation spirituelle. Car, la désorganisation temporelle, tant que l'ébranlement philosophique n'a pas été pleinementconsommé, n'a pu alors présenter, comme je l'ai déjà indiqué, que les caractères politiques précédemment établis pour l'autre période; et, quant à l'immense explosion finale qui a dû succéder à cette opération, son importance prépondérante m'en fait renvoyer la juste appréciation au cinquante-septième chapitre, quand nous aurons, dans le cinquante-sixième, convenablement analysé l'essor croissant du mouvement élémentaire de réorganisation, qui s'était toujours développé conjointement avec la décomposition dont nous allons terminer l'étude générale.Ce serait bien peu connaître la marche lente et incertaine de notre faible intelligence, surtout à l'égard des conceptions sociales, que de supposer l'esprit humain susceptible de se dispenser de cette élaboration finale de la doctrine critique, par cela seul que, tous les principes essentiels en ayant été préalablement ébauchés par le protestantisme, le développement graduel de leurs conséquences nécessaires aurait pu être abandonné à son cours spontané, sans exiger aucune série spéciale de travaux systématiques pour la formation directe de la philosophie négative. D'abord, il n'est pas douteux que l'émancipation humaine eût ainsi inévitablement subi un immense retard, dont on pourra se faire une juste idée en réfléchissantsur la malheureuse aptitude de la plupart des hommes à supporter, avec une résignation presque indéfinie, un état d'inconséquence logique pareil à celui que le protestantisme avait consacré, surtout tant que notre entendement reste encore soumis au régime théologique. Aujourd'hui même, dans les pays protestans où l'ébranlement philosophique n'a pu suffisamment pénétrer, en Angleterre, et encore davantage aux États-Unis, ne voit-on pas les sociniens, et les autres sectes avancées qui ont rejeté presque tous les dogmes essentiels du christianisme, s'obstiner néanmoins à maintenir leur puérile restriction primitive de l'esprit d'examen dans le cercle purement biblique, et nourrir des haines vraiment théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus loin l'affranchissement spirituel? Mais, en outre, par une appréciation plus spéciale et mieux approfondie, on peut aisément reconnaître, ce me semble, que l'indispensable essor de la doctrine révolutionnaire aurait fini par être essentiellement étouffé, sans ce mémorable ébranlement déiste qui a surtout caractérisé le siècle dernier, et qu'on peut justement qualifier de voltairien, du nom de son principal propagateur. Car, le protestantisme, après avoir pris l'initiative des principes critiques, les avait implicitement abandonnés partout où ilavait pu triompher; depuis que, sous la forme luthérienne, il s'était profondément combiné avec le gouvernement temporel, son génie n'était certes pas moins hostile que celui du catholicisme lui-même envers toute émancipation ultérieure: l'élan révolutionnaire n'était plus réellement représenté dès-lors que par les sectes dissidentes, déjà presqu'en tous lieux cruellement comprimées, et que leurs innombrables divergences empêchaient d'ailleurs d'acquérir aucun véritable ascendant mental. Telle était, à cet égard, la vraie situation générale de la chrétienté, aussi bien protestante que catholique, vers la fin duXVIIesiècle, lorsque la grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, eut pris son caractère définitif, après l'expulsion des calvinistes français et le triomphe simultané de l'anglicanisme; d'où date essentiellement, pour l'un et l'autre cas, l'organisation complète du système de résistance plus ou moins rétrograde, graduellement devenu de plus en plus systématique en même temps que l'esprit révolutionnaire. Cette immense concentration politique autour de pouvoirs déjà instinctivement éveillés sur l'imminent danger de tout prolongement ultérieur du mouvement de décomposition, et l'espèce de défection spontanée que venait ainsi de faire le protestantisme envers l'ensemblede la cause révolutionnaire qu'il avait jusque alors exclusivement représentée, tout ce concours d'obstacles universels exigeait évidemment que la désorganisation spirituelle prît une nouvelle marche, et trouvât des chefs plus conséquens, propres à la conduire jusqu'à son dernier terme nécessaire, par des moyens adaptés à la nature de l'opération et à la difficulté des circonstances. Du reste, il serait certainement superflu d'insister ici davantage sur l'indispensable intervention d'une influence philosophique dont l'avénement était pleinement inévitable, comme nous l'allons spécialement reconnaître. Mais il n'était point inutile de vérifier directement, en cette nouvelle occasion capitale, cette invariable correspondance que nous a jusqu'ici toujours offert spontanément, en tant d'autres cas, l'ensemble du passé, entre les grandes exigences sociales et leurs modes naturels de satisfaction simultanée. Il est clair, en général, d'après la série de nos explications antérieures, que la période protestante avait graduellement amené l'ancien système social à un état de décomposition intime où il devenait essentiellement impropre à diriger aucunement l'évolution ultérieure des sociétés modernes, envers laquelle son ascendant politique devenait, au contraire, de plus en plus hostile. Aussi l'imminence d'unerévolution universelle et décisive commençait-elle alors à se faire déjà vaguement pressentir aux penseurs suffisamment pénétrans, comme le grand Leibnitz nous en offre surtout l'exemple. D'une autre part, néanmoins, ce système eût prolongé presque indéfiniment, par la seule force d'inertie, son ascendant oppressif, malgré cet état de quasi-putréfaction, de manière à entraver profondément, même en idée, toute vraie réorganisation sociale, sans cependant pouvoir réaliser sa propre utopie rétrograde, si le ferment révolutionnaire, acquérant spontanément une nouvelle et plus complète énergie, ne fût venu, par l'importante opération philosophique qui nous reste à apprécier, faire hautement ressortir enfin l'inévitable tendance de l'ensemble du grand mouvement de décomposition vers une régénération totale, constituant sa seule issue nécessaire, qui, en toute autre hypothèse, serait demeurée constamment enveloppée sous la nébuleuse indétermination politique de la métaphysique protestante.Il est maintenant facile de concevoir la tendance naturelle de la philosophie négative vers cet état définitif de pleine systématisation, en résultat, direct ou indirect, du mouvement purement hérétique, ci-dessus apprécié. Car, cette disposition graduelle de l'esprit humain à l'entièreémancipation théologique s'était déjà manifestée avant même que la décomposition spontanée du monothéisme catholique commençât à devenir sensible. En remontant autant que possible, on la verrait pour ainsi dire précéder l'organisation du catholicisme, si l'on a convenablement égard aux explications de lacinquante-troisième leçonsur la tendance remarquable de certaines écoles grecques, sous la décadence du régime polythéique, à dépasser spéculativement les bornes générales du simple monothéisme. Un effort aussi éminemment prématuré, en un temps où toute saine conception de philosophie naturelle était évidemment impossible, ne pouvait, sans doute, aboutir qu'à une sorte de panthéisme métaphysique, où la nature était, au fond, abstraitement divinisée: mais une telle doctrine différait peu, en réalité, de ce qu'on a depuis qualifié abusivement d'athéisme; elle s'en rapprochait surtout quant à l'opposition radicale envers toutes les croyances religieuses susceptibles d'une véritable organisation, ce qui est ici le plus important, puisqu'il s'agit d'idées essentiellement négatives. Quoique cette disposition anti-théologique ait dû, ainsi que je l'ai expliqué, s'effacer spontanément sous l'ascendant nécessaire de l'esprit d'organisation monothéique, pendant lalongue période d'ascension sociale du catholicisme, elle n'avait jamais entièrement disparu; et les traces en sont fort sensibles à tous les âges de la grande élaboration catholique, ne fût-ce que par les persécutions qu'eut alors à subir la philosophie d'Aristote, à raison d'un tel caractère, qui, en effet, s'y trouvait implicitement consacré. La scolastique proprement dite résulta ensuite, comme on l'a vu, d'une sorte de transaction spontanée entre les deux métaphysiques antagonistes, et ouvrit elle-même une nouvelle issue normale à l'esprit d'émancipation, qui, à travers la théologie officielle manifestait une prédilection croissante pour les plus libres penseurs de la Grèce, dont l'influence indirecte s'était toujours maintenue, à divers degrés, chez beaucoup d'hommes spéculatifs, et principalement dans le haut clergé italien, constituant alors la portion la plus pensante de l'espèce humaine. Cette métaphysique radicalement négative était déjà très répandue, au treizième siècle, parmi les esprits cultivés; de manière à laisser encore de nombreux souvenirs, tels que ceux des deux principaux amis et prédécesseurs de Dante, ou du célèbre chancelier de Frédéric II, etc. Sans prendre une part très active aux grandes luttes intestines des deux siècles suivans, où la désorganisation spontanéedu système catholique fut surtout dirigée, comme je l'ai montré, par une métaphysique plus théologique, source immédiate du pur protestantisme, cette tendance irréligieuse y trouva naturellement une nouvelle stimulation, ainsi qu'un essor plus facile, et dut y prendre aussi un caractère plus systématique, en même temps que plus prononcé. Au seizième siècle, elle laisse agir le protestantisme, en s'abstenant soigneusement de concourir à son élaboration, et profite seulement de la demi-liberté que la discussion philosophique venait ainsi d'acquérir nécessairement pour commencer à développer directement sa propre influence mentale, soit écrite, soit surtout orale: c'est ce qu'indiquent alors hautement les illustres exemples d'Érasme, de Cardan, de Ramus, de Montaigne, etc.; et c'est ce que confirment, avec encore plus d'évidence, les plaintes naïves de tant de vrais protestans sur le débordement croissant d'un esprit anti-théologique qui menaçait déjà de rendre essentiellement superflue leur réforme naissante, en faisant enfin ressortir immédiatement l'irrévocable caducité du système qui en était l'objet. Les luttes ardentes et prolongées alors déterminées par les dissentimens religieux, durent puissamment contribuer ensuite à fortifier et à propager un tel esprit, dont l'essor, cessant désormaisd'être une simple source de satisfaction personnelle pour les principales intelligences, trouvait dès-lors spontanément, comme je l'ai indiqué, au sein même du vulgaire, une noble destination sociale, puisqu'il devenait ainsi le seul refuge général de l'humanité contre les fureurs et les extravagances des divers systèmes théologiques, partout dégénérés maintenant en principes d'oppression ou de perturbation. Aussi reconnaîtrons-nous ci-après que l'élaboration systématique de la philosophie négative s'est réellement opérée, en tout ce qu'elle offrait de plus fondamental, vers le milieu du dix-septième siècle, malgré qu'elle soit communément rapportée au siècle suivant, réservé seulement à son active propagation universelle.Cet avénement naturel d'une telle philosophie a dû être alors puissamment secondé par un mouvement mental d'une tout autre nature et d'une bien plus haute destination, quoique habituellement confondu avec le premier dans les appréciations actuelles. On conçoit qu'il s'agit de l'essor direct du véritable esprit positif, qui, jusque alors concentré en d'obscures recherches scientifiques, commençait enfin, dès leXVIesiècle, et surtout pendant la première moitié duXVIIe, à manifester hautement son propre caractère philosophique,non moins hostile au fond à la métaphysique elle-même qu'à la pure théologie, mais qui devait d'abord concourir spontanément avec l'une pour l'entière élimination de l'autre, comme je l'indiquerai spécialement au chapitre suivant. J'ai déjà annoncé que ce nouvel esprit avait peu aidé à l'ébranlement protestant, auquel son essor distinct est réellement postérieur, et d'ailleurs peu sympathique, tandis qu'il avait dû beaucoup faciliter l'émancipation ultérieure; c'est ici le lieu de le signaler sommairement. Or, cette inévitable influence résultait directement, chez les intelligences supérieures, de sa tendance nécessaire à favoriser l'empiètement toujours croissant de la raison sur la foi, en disposant au rejet systématique, au moins provisoire, de toute croyance non démontrée. Sans supposer à Bacon et à Descartes aucun dessein formellement irréligieux, peu compatible en effet avec la mission fondamentale qui devait absorber leur active sollicitude, il est néanmoins impossible de méconnaître que l'état préalable de plein affranchissement intellectuel qu'ils prescrivaient si énergiquement à la raison humaine devait désormais conduire les meilleurs esprits à l'entière émancipation théologique, en un temps où déjà l'éveil mental avait été, à cet égard, suffisamment provoqué. Ce résultat naturel devenaitainsi d'autant plus difficile à éviter qu'il devait d'abord être moins soupçonné, comme conséquence d'une simple préparation logique, dont aucun homme judicieux ne pouvait guère contester alors la nécessité abstraite. Tel est toujours, en effet, l'irrésistible ascendant spirituel des révolutions purement relatives à la méthode, et dont les dangers ne peuvent, d'ordinaire, être aperçus que lorsque leur accomplissement est assez avancé pour ne pouvoir plus être réellement contenu. Aussi, dans le cas actuel, le grand Bossuet lui-même, malgré son sincère attachement à des croyances caduques, a-t-il involontairement cédé à la séduction logique du principe cartésien, quoique la tendance anti-religieuse en eût été déjà suffisamment signalée par le janséniste Pascal, qui, en sa qualité de nouveau sectaire, devait avoir une foi plus inquiète en même temps que plus vive. Pendant que cette inévitable influence s'exerçait insensiblement chez les esprits d'élite, le vulgaire ne pouvait manquer, d'une autre part, d'être profondément troublé, dans ses convictions chancelantes, par le conflit non moins nécessaire qui dès-lors commençait à s'élever directement, avec une énergie croissante, des découvertes scientifiques contre les conceptions théologiques. La mémorable persécution, si aveuglément suscitéeau grand Galilée pour sa démonstration du mouvement de la Terre, a dû faire alors plus d'incrédules que toutes les intrigues et les prédications jésuitiques n'en pouvaient convertir ou prévenir; outre la manifestation involontaire que le catholicisme faisait ainsi de son caractère désormais hostile au plus pur et au plus noble essor du génie humain; beaucoup d'autres cas analogues, quoique moins prononcés, ont dû pareillement développer, à divers degrés, cette opposition de plus en plus décisive, avant la fin duXVIIesiècle. Ce qu'il faut surtout noter ici à l'égard de cette double influence nécessaire, à la fois exercée sur tous les rangs intellectuels, c'est sa tendance également contraire aux diverses croyances qui se disputaient encore si vainement le gouvernement moral de l'humanité, et par suite sa convergence spontanée vers l'effort général d'émancipation finale de la raison humaine contre toute théologie quelconque, dont l'incompatibilité radicale avec l'essor total des connaissances réelles était enfin par-là directement dévoilée.A ces diverses sources générales de la grande impulsion intellectuelle d'où la philosophie négative devait tirer son principal ascendant, il faut joindre, comme ayant puissamment secondé, non sa formation systématique, mais son activepropagation, l'assistance naturelle des dispositions morales presque universelles qui devaient ensuite tant influer d'ailleurs sur son énergique application sociale. J'ai déjà suffisamment signalé ci-dessus l'intime affinité nécessaire de l'esprit d'émancipation religieuse avec l'essor légitime de la libre activité individuelle, si indispensable au développement propre de la civilisation moderne; et la leçon suivante donnera spécialement lieu à de nouvelles explications sur cette importante relation mutuelle. On ne peut douter davantage que le besoin, de plus en plus imminent, de lutter avec énergie contre l'ascendant oppressif de la dictature rétrograde, n'ait dû tendre à soulever directement, dès la fin duXVIIesiècle, toutes les passions généreuses en faveur de la doctrine critique pleinement systématisée, qui pouvait seule alors servir d'organe universel au progrès social. Mais, outre ces nobles influences, maintenant partout reconnues, et sur lesquelles leur haute évidence doit ici nous dispenser d'insister plus long-temps, l'impartialité historique exige véritablement que, sans tomber dans les vaines récriminations déclamatoires des champions religieux, on ose apprécier aussi la puissante stimulation que cette indispensable élaboration révolutionnaire a dû secrètement recevoir, dès sonorigine, et pendant tout son cours, des vicieuses inclinations qui prédominent si malheureusement dans l'ensemble de la constitution fondamentale de l'homme, comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre, et qui devaient accueillir si avidement toute conception purement négative, soit spéculative, soit surtout sociale. Relativement au principe absolu du libre examen individuel, base commune de toute la doctrine critique, il serait superflu d'expliquer la séduction spontanée qu'il devait immédiatement exercer sur la puérile vanité de presque tous les hommes, dont la raison privée était ainsi érigée en souverain arbitre des plus hautes discussions: j'ai déjà montré, au quarante-sixième chapitre, comment cet irrésistible attrait attache réellement aujourd'hui à cette doctrine ceux-là même qui s'en constituent avec le plus d'ardeur les adversaires systématiques. En outre, quoique les haines théologiques aient souvent abusé indignement de la dénomination expressive si long-temps appliquée aux libres penseurs, pour susciter contre eux de calomnieuses imputations morales, l'usage unanime, et fréquemment inoffensif, d'une telle qualification jusqu'au siècle dernier, ne doit être d'abord interprété que comme une naïve manifestation de l'impulsion instinctive des passions humaines versune philosophie qui affranchissait notre nature de l'ancienne discipline mentale, et par suite morale, sans pouvoir encore y substituer réellement aucun équivalent normal. Tous les autres dogmes essentiels de la doctrine critique comportent évidemment de semblables remarques, d'une manière d'autant plus prononcée qu'ils intéressent des passions plus énergiques. C'est ainsi que l'ambition devait naturellement accueillir avec ardeur le principe, provisoirement indispensable, de la souveraineté populaire, qui ouvrait à son essor politique une carrière presque indéfinie, en rendant pour ainsi dire continue la pensée de nouveaux bouleversemens, dont rien ne semblait d'avance devoir limiter la portée graduelle. On ne peut davantage se dissimuler que l'orgueil, et même l'envie, n'aient été, à beaucoup d'égards, de puissans auxiliaires permanens de l'amour systématique de l'égalité, qui, abstraction faite de toute hypocrisie, d'ailleurs si facile à ce sujet, ne tient point essentiellement, dans les natures peu élevées, à un actif sentiment généreux de la fraternité universelle, mais bien plutôt à une secrète réaction du penchant à la domination, entraînant spontanément, par suite d'une insuffisante satisfaction effective, à la haine instinctive de toute supériorité quelconque, afin d'obtenir au moins leniveau. Ce n'est point ici le lieu d'apprécier les perturbations pratiques qui ont dû successivement résulter de cette irrécusable corelation des différens principes critiques aux diverses passions prépondérantes de l'organisme humain. Je n'ai voulu maintenant que signaler, en général, sous ce rapport, comment les influences mentales qui poussaient directement à l'élaboration nécessaire d'une telle doctrine ont été naturellement fortifiées par d'énergiques influences morales, dont la coopération spontanée devait se manifester surtout dans les crises insurrectionnelles, où l'on a pu si fréquemment remarquer la tendance instinctive de l'action révolutionnaire à y accueillir sans répugnance l'active participation volontaire de ceux-là même qui supportent impatiemment le frein habituel des règles sociales.L'appréciation directe du développement général propre au système final de philosophie négative dont nous venons de caractériser, à divers titres essentiels, l'avénement nécessaire, exige d'abord qu'on y distingue soigneusement la critique spirituelle et la critique temporelle. Quoique celle-ci ait dû constituer l'indispensable complément de la doctrine révolutionnaire, qui n'aurait pu autrement parvenir à l'activité politique qu'elle devait ensuite si éminemment manifester, ellen'a pu cependant être spécialement entreprise qu'en dernier lieu, par suite d'un suffisant accomplissement de la première opération, dans laquelle devait surtout consister une telle élaboration. Car, l'émancipation philosophique proprement dite était, par sa nature, plus importante, au fond, que l'émancipation purement politique, qui ne pouvait manquer d'en résulter presque spontanément, tandis que, au contraire, elle n'en eût aucunement dispensé, quand même elle eût été immédiatement exécutable. Il est impossible, en effet, de concevoir, d'une manière un peu durable, un respect suffisant pour les préjugés monarchiques ou aristocratiques chez des esprits déjà pleinement affranchis des préjugés théologiques, dont l'empire est bien plus puissant, et qui d'ailleurs formaient alors la base indispensable des autres, principalement depuis la concentration temporelle propre à la période précédente: au lieu que, réciproquement, les plus audacieuses attaques directes contre les anciens principes politiques, si l'on y eût irrationnellement maintenu les croyances correspondantes, n'eussent pu caractériser suffisamment le changement fondamental de système social, tout en exposant aux plus graves perturbations. Ainsi, la liberté mentale était, évidemment, la plus essentielle à établircomplétement par un exercice convenable, afin d'atteindre réellement à la principale destination d'une telle élaboration critique dans l'ensemble de l'évolution moderne, c'est-à -dire de marquer directement la tendance nécessaire vers une entière régénération, et en même temps d'en faciliter ultérieurement l'avénement intellectuel; tandis que l'opération purement protestante, quoique ayant, comme nous l'avons vu, amené le régime ancien à un état radical d'impuissance sociale, en laissaitnéanmoinssubsister indéfiniment la conception générale, de manière à entraver profondément toute pensée de vraie réorganisation. Notre attention doit donc être ici dirigée surtout vers la critique philosophique proprement dite, à laquelle nous ne devrons ensuite joindre l'appréciation de la critique purement politique qu'à titre de dernier complément nécessaire. En second lieu, dans le développement général de la première élaboration, qui a rempli la majeure partie de la phase que nous considérons, il importe de distinguer historiquement la formation originale et systématique de la doctrine négative d'avec l'ultérieure propagation universelle du mouvement d'entière émancipation mentale: car, non-seulement ces deux opérations ne devaient point appartenir au même siècle, mais ellesne devaient avoir non plus ni les mêmes organes ni le même centre d'agitation, comme nous l'allons voir. Par la combinaison naturelle de ces deux divisions, notre appréciation rationnelle de ce mémorable ébranlement philosophique doit, en résumé, se rapporter, tour à tour, à trois élaborations successives, dont l'enchaînement historique est incontestable, et destinées l'une à sa formation, l'autre à sa propagation, et la dernière à son extrême complément politique.Quoique la première opération soit encore rapportée communément auXVIIIesiècle, il est, ce me semble, impossible de méconnaître désormais que, en tout ce qu'elle offre de vraiment fondamental, elle appartient réellement au siècle précédent. Nécessairement émanée d'abord du protestantisme le plus avancé, elle devait s'élaborer en silence dans les pays même qui, comme la Hollande et l'Angleterre, avaient constitué le principal siége du mouvement protestant, soit parce que la liberté intellectuelle y était alors spontanément plus complète que partout ailleurs, soit aussi parce que l'essor croissant des divergences religieuses y devait plus spécialement provoquer à l'entière émancipation théologique. Ses principaux organes y durent appartenir aussi, comme ceux de l'élaboration purement protestante, à l'école essentiellement métaphysique, devenue graduellement prépondérante, au sein des universités les plus célèbres, sous l'impulsion primitive de la plus hardie scolastique du moyen-âge: mais c'étaient néanmoins de véritables philosophes, embrassant sérieusement, à leur manière, l'ensemble des spéculations humaines, au lieu des simples littérateurs du siècle suivant. Ce grand ébranlement philosophique, si nécessaire alors à l'évolution finale de l'humanité, fut ainsi successivement accompli surtout par trois éminens esprits, de nature fort différente, mais dont l'influence, quoique inégale, devait pareillement concourir au résultat général: d'abord Hobbes, ensuite Spinosa, et enfin Bayle, qui, né français, ne put pleinement travailler qu'en Hollande. Le second de ces philosophes, sous l'impulsion spéciale du principe cartésien, a sans doute exercé une influence décisive sur l'entière émancipation d'un grand nombre d'esprits systématiques, comme l'indiquerait seule la multitude de réfutations soulevées par son audacieuse métaphysique: mais, outre qu'il est postérieur à Hobbes, la nature trop abstraite de son obscure élaboration dogmatique ne permet point de voir en lui le principal fondateur de la philosophie négative, à laquelle il n'avait attribué aucune destination sociale suffisammentcaractérisée. D'un autre côté, c'est surtout au dernier qu'une telle doctrine doit la tendance directement critique convenable à sa nature et à son office: cependant l'incohérente dissémination de ses attaques partielles, encore plus que l'ordre chronologique, doit plutôt le faire ranger parmi les premiers chefs du mouvement de propagation que parmi les organes propres de l'impulsion originale, où sa participation distincte est cependant incontestable. On arrive ainsi, par une exclusion graduelle, à regarder comme le véritable père de cette philosophie révolutionnaire[37]l'illustre Hobbes, que nous retrouverons d'ailleurs, au chapitre suivant, sousun aspect spéculatif bien plus élevé, au nombre des principaux précurseurs de la vraie politique positive. C'est surtout à Hobbes, en effet, que remontent historiquement les plus importantes conceptions critiques, qu'un irrationnel usage attribue encore à nos philosophes duXVIIIesiècle, qui n'en furent essentiellement que les indispensables propagateurs.Note 37:La portion la plus avancée de l'école révolutionnaire, en Angleterre, tente aujourd'hui, avec la dignité et la générosité convenables, une intéressante opération nationale, pour la solennelle réhabilitation universelle de cet illustre philosophe, dont la mémoire, comme le disent avec raison les chefs de cette noble réaction, a été si injustement flétrie, d'abord dans sa patrie, et par suite au dehors, par la coalition spontanée des haines sacerdotales et des rancunes aristocratiques qu'il avait si directement bravées. Quoique un tel effort dût être, pour la France, essentiellement superflu, et dès-lors peu progressif, il n'en est point ainsi sans doute pour l'Angleterre, où l'émancipation mentale est certes beaucoup moins avancée. Il n'est pas inutile de noter ici, à ce sujet, que notre honorable concitoyen, le loyal et judicieux métaphysicien Tracy, avait depuis long-temps pressenti, avec la sagacité habituelle de son instinct anti-théologique, cette nécessité rationnelle de rattacher à Hobbes la formation systématique de la philosophie révolutionnaire; comme l'indiquent ses heureux essais pour faire dignement apprécier en France un énergique penseur qui n'y était guère connu que de nom avant cette puissante recommandation.Dans cette élaboration fondamentale, l'analyse anti-théologique est déjà poussée réellement jusqu'à la plus extrême émancipation religieuse que puisse comporter l'esprit purement métaphysique. On y peut donc mieux saisir qu'en tout autre cas les différences caractéristiques qui distinguent profondément une telle situation mentale du régime véritablement positif, avec lequel une appréciation superficielle la confond presque toujours, quoiqu'elle n'en ait dû constituer qu'un simple préambule, plus ou moins indispensable selon la préparation scientifique plus ou moins avancée. Cette doctrine, si improprement qualifiée d'athéisme, n'est, au fond, qu'une dernière phase essentielle de l'antique philosophie, d'abord purement théologique, puis de plus en plus métaphysique, avec les mêmes attributs essentiels, un esprit non moins absolu, toujours fort opposé à la vraie positivité rationnelle, et une tendancenon moins prononcée à traiter surtout, à sa manière, les questions que la saine philosophie écarte directement, au contraire, comme radicalement inaccessibles à la raison humaine. Une appréciation convenablement approfondie fera aisément reconnaître, du point de vue propre à ce Traité, que le progrès réel dont cette philosophie négative fut l'organe systématique se réduisait surtout à remplacer totalement, pour l'explication absolue des divers phénomènes physiques ou moraux, l'ancienne intervention surnaturelle par le jeu équivalent des entités métaphysiques, graduellement concentrées dans la grande entité générale dela nature, ainsi substituée au créateur, avec un caractère et un office fort analogues, et par suite même avec une espèce de culte à peu près semblable: en sorte que ce prétendu athéisme se réduit presque, au fond, à inaugurer une déesse au lieu d'un dieu, chez ceux du moins qui conçoivent comme définitif cet état purement transitoire. Or, quoique une telle transformation suffise certainement à l'entière désorganisation effective du système social correspondant à l'ancienne philosophie, dès-lors frappée d'une radicale impuissance organique, comme je l'ai tant expliqué, elle est évidemment bien loin de suffire aussi à l'essor réel, non-seulement social, mais même simplementmental, d'une philosophie vraiment nouvelle, dont l'avénement n'est ainsi que préparé par un dernier préambule critique. Tant que l'usage philosophique des divinités ou des entités n'a point effectivement disparu sous la considération prépondérante des lois invariables propres aux divers ordres de phénomènes naturels, et tant que la nature et l'étendue des spéculations humaines n'ont pas habituellement subi les modifications et les restrictions correspondantes, ce qui était certainement impossible en un temps où ces lois étaient si imparfaitement connues, et surtout si mal appréciées, notre entendement reste nécessairement assujéti au régime théologico-métaphysique, quels que puissent être ses efforts d'affranchissement. D'après cette explication nécessaire, qu'il fallait, une seule fois pour toutes, directement indiquer, il est clair que la philosophie vraiment positive n'offre, de sa nature, aucune solidarité spéciale, ni dogmatique, ni historique, avec la philosophie pleinement négative dont il s'agit en ce moment, et qu'elle ne peut envisager que comme une dernière transformation préparatoire de la philosophie primitive, déjà pareillement élaborée dans une semblable direction par les passages successifs du fétichisme primordial, d'abord au simple polythéisme, ensuite au purmonothéisme, et enfin aux diverses phases graduelles de la théologie métaphysique, dont cette sorte de panthéisme ontologique constitue seulement la plus extrême modification. Malgré son évidente efficacité dissolvante, une telle situation mentale, envisagée comme définitive, n'est guère plus décisive que le déisme proprement dit, à titre de garantie philosophique, contre l'entière restauration intellectuelle des conceptions religieuses, toujours imminente, de toute nécessité, jusqu'à ce que les notions positives y aient été habituellement substituées. Par l'identité fondamentale propre aux diverses pensées théologiques, à travers leurs innombrables transformations, il est aisé d'expliquer cette sorte d'affinité intime, si paradoxale en apparence, que l'on peut remarquer, même aujourd'hui, comme je l'ai déjà noté aucinquante-deuxième chapitre, entre le ténébreux panthéisme systématique des écoles métaphysiques qui se croient les plus avancées et le vrai fétichisme spontané des temps primitifs. Telle est, en résumé, la saine appréciation historique du caractère purement intellectuel de la grande élaboration que nous examinons.Considérée maintenant sous l'aspect moral, elle nous offre la première coordination rationnelle de la fameuse théorie de l'intérêt personnel,abusivement attribuée au siècle suivant, et qui constitue, par sa nature, le fondement nécessaire de la morale purement métaphysique. J'ai déjà indiqué, au quarante-cinquième chapitre, comment l'irrationnel esprit d'unité absolue qui caractérise, envers un sujet quelconque, la philosophie métaphysique[38]encore plus que la philosophie théologique elle-même, devait conduire à cette inévitable aberration morale, nullement personnelle au subtil écrivain qui devint, auXVIIIesiècle, l'audacieux propagateur de cette doctrine de Hobbes, nécessairement commune, sous diverses formes, à presque toutes les écoles métaphysiques. Car, l'irrécusable prépondérance effective des penchans personnels dans l'ensemble de notre organisme moral, suivant les explications de la cinquantième leçon, entraîne naturellement à réduire au seul égoïsme toutes les diverses impulsions humaines, lorsque, à l'exemple des métaphysiciens, on s'est d'avance imposé la condition anti-philosophique d'établir, par un sophistique échafaudage de rapprochemens vicieux, une vaine unité factice là où règne nécessairement une grande multiplicité réelle. Les pénibles efforts tentés ensuite, en sens inverse, mais non moins irrationnellement, quoique dans une plus noble intention, pour concentrer, au contraire, toute notre nature morale vers la bienveillance ou la justice, n'ont pu avoir finalement aucune efficacité pratique, si ce n'est à titre de critique provisoire de la précédente théorie métaphysique, parce qu'un tel centre est, en réalité, bien moins énergique que l'autre, en sorte que cette insuffisante protestation n'a pu empêcher le triomphe croissant, sinon formel, du moins implicite, de l'aberration primitive, au grand détriment de notre évolution morale, que peut seule convenablement satisfaire la vraie connaissance de la nature humaine, comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre. On peut même regarder cette dernière école métaphysique, outre son peu d'ascendant effectif, comme étant moralement presque aussi dangereuse, par l'hypocrisie systématique qu'elle tendrait à produire habituellement,que l'autre par l'ignoble cynisme qu'elle a dogmatiquement consacré. Quoi qu'il en soit, pour compléter l'appréciation précédente, il importe d'ajouter que la théorie de l'égoïsme, bien que spéculativement propre, suivant cette explication, à la philosophie métaphysique, y émana surtout de la théologie elle-même, qui, après l'avoir à peu près éludée en principe, aboutissait finalement, dans la pratique, à une équivalente consécration, par la prépondérance, aussi exorbitante qu'inévitable, que toute morale religieuse accorde nécessairement, comme je l'ai noté au sujet du quiétisme, à la préoccupation du salut personnel, dont la considération, habituellement exclusive, doit naturellement disposer à méconnaître l'existence réelle des affections bienveillantes purement désintéressées, que la philosophie positive peut seule directement systématiser, suivant l'étude vraiment rationnelle de l'homme intellectuel et moral. C'est ainsi que la métaphysique, sans être dominée par les mêmes nécessités politiques, mais entraînée par le besoin philosophique de sa vaine unité ontologique, n'a fait réellement, sous ce rapport, que changer, pour ainsi dire, la destination de l'égoïsme fondamental, en remplaçant les calculs relatifs aux intérêts éternels par des combinaisons uniquement relatives aux intérêts temporels, sans pouvoir nonplus s'élever à la conception d'une morale qui ne reposerait point exclusivement sur des calculs personnels d'une espèce quelconque. Aussi le seul danger capital qui, à cet égard, fût entièrement propre à cette métaphysique négative, consiste-t-il surtout en ce que, tout en confirmant, et plus dogmatiquement encore, cette grossière appréciation de la nature humaine, elle désorganisait radicalement l'indispensable antagonisme d'après lequel la sagesse sacerdotale avait eu jusque alors la faculté d'en neutraliser, à un certain degré, l'extrême imperfection, par une heureuse opposition pratique des intérêts imaginaires aux intérêts réels. Mais, quant au principe même de la morale des intérêts privés, il n'est pas douteux que la consécration empirique en a d'abord appartenu, de toute nécessité, aux doctrines purement religieuses, qui imposent directement à chaque croyant un but personnel d'une telle importance que sa considération continue doit inévitablement absorber toute autre affection quelconque, dont l'essor doit toujours lui rester essentiellement subordonné, en tant du moins qu'une semblable philosophie peut entraver le cours spontané de nos sentimens naturels. On voit ainsi, en résumé, que cette immense aberration morale, loin de constituer, comme on l'a cru, un simpleaccident isolé dans le développement général de la philosophie métaphysique, en a, au contraire, immédiatement caractérisé la formation normale, sous l'influence prolongée des conceptions théologiques, dont les conceptions métaphysiques, malgré l'antagonisme le plus apparent, ne sauraient, au fond, jamais offrir, à aucun titre, que de pures modifications dissolvantes.Note 38:Malgré d'insolubles difficultés logiques suscitées par l'obligation continue de concilier l'ascendant trop fréquent du mauvais principe avec l'absolue suprématie du bon, il faut néanmoins reconnaître que la théologie proprement dite, même à l'état monothéique, offrait, par sa nature, pour représenter, au moins empiriquement, la vraie constitution morale de l'homme, des ressources spéciales, que n'a pu ensuite également posséder la pure métaphysique, dominée par la vaine unité ontologique dont elle ne saurait s'affranchir. C'est pourquoi une telle aberration morale doit être surtout considérée comme propre à cette dernière philosophie, ou au moins comme l'un de ces dangers fondamentaux qu'une sage discipline sacerdotale avait pu jusque alors suffisamment contenir, et qui a dû surgir ultérieurement à travers la libre divagation des spéculations métaphysiques.Appréciée enfin sous le rapport politique, cette systématisation fondamentale de la philosophie négative est surtout caractérisée par l'immédiate consécration dogmatique de cette subordination radicale du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, que nous avons vue partout s'établir spontanément pendant la phase précédente, et que le protestantisme avait spécialement proclamée, sans toutefois qu'elle eût encore été directement sanctionnée par aucune discussion rationnelle avant l'élaborationdécisive de Hobbes. Cette conception transitoire, propre à l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire, et qui ne doit cesser qu'avec lui, quels que soient d'ailleurs les graves inconvéniens, intellectuels ou sociaux, inhérens à la nature absolue de l'esprit métaphysique d'où elle émane, n'est, en elle-même, qu'un résultat nécessaire de la situation provisoire des sociétés modernes, ci-dessus convenablement analysée; cequi nous dispense d'un nouvel examen. Il importe seulement de remarquer, à ce sujet, que, par une telle justification systématique de la dictature temporelle qui s'était alors partout constituée, la critique philosophique s'est essentiellement arrêtée, dès l'origine, à la désorganisation spirituelle, en concevant cette dictature comme le seul moyen efficace de maintenir suffisamment un ordre matériel toujours indispensable, jusqu'à ce que, cette démolition préalable étant pleinement consommée, on pût directement travailler à la réorganisation correspondante. Tel était, sans doute, implicitement le dessein principal de Hobbes dans une semblable conception: quoique sa marche inévitablement métaphysique dût malheureusement le pousser à attribuer une destination indéfinie à une condition purement passagère, il n'est pas probable qu'un esprit aussi philosophique crût réellement formuler ainsi l'état normal définitivement propre aux sociétés modernes, en un temps si voisin de celui où les plus éminens penseurs allaient déjà commencer à pressentir l'imminence d'une révolution universelle. Il n'est pas vraisemblable non plus que les chefs ultérieurs de la propagation négative, plus rapprochés encore de ce terme final, aient pris effectivement leur doctrine à ce sujet autrement quecomme adaptée à une simple transition: le principal d'entre eux, Voltaire, dont la légèreté caractéristique n'annulait point l'admirable sagacité spontanée, me paraît, au moins, s'être presque toujours essentiellement préservé d'une pareille illusion. Quoi qu'il en soit, il est aisé de sentir les grandes facilités que ce caractère nécessaire a dû constamment procurer à l'ensemble du développement de la philosophie négative, en rassurant naturellement les gouvernemens sur les suites immédiates d'un tel ébranlement, qui, ainsi restreint, en apparence, à l'ordre spirituel, dès-lors de plus en plus négligé par les hommes d'état, préconisait systématiquement, comme un chef-d'œuvre de la sagesse humaine, cette passagère concentration temporelle, si chère aux pouvoirs dominans. En considérant, sous un aspect plus spécial, la conception de Hobbes à ce sujet, il est, ce me semble, très remarquable que, malgré une tendance nationale évidemment plus favorable à la noblesse qu'à la royauté, comme je l'ai expliqué, ce philosophe ait pris, au contraire, le pouvoir monarchique pour centre unique de la condensation politique, au lieu du pouvoir aristocratique: ce qui a fourni ensuite à l'école rétrograde, aujourd'hui plus puissante, au fond, en Angleterre que partout ailleurs, un spécieuxprétexte pour venger les prêtres et les lords des énergiques attaques d'un esprit aussi progressif, en le représentant comme un véritable fauteur du despotisme, de manière à gravement compromettre jusqu'ici, par cette habile calomnie, sa réputation européenne. Suivant une juste appréciation de ce mémorable contraste, Hobbes me paraît d'abord avoir implicitement compris que la dictature monarchique était réellement beaucoup plus propre que la dictature aristocratique, soit à faciliter l'entière désorganisation de l'ancien système politique, soit à seconder l'avénement des nouveaux élémens sociaux, conformément à nos explications antérieures; et, en second lieu, cet illustre philosophe a, sans doute, ainsi pressenti que son élaboration fondamentale, loin d'être spéciale à sa patrie, devait trouver son principal développement ultérieur chez les nations où la concentration temporelle s'était effectivement opérée autour de la royauté: double aperçu instinctif que je ne crois pas supérieur à la vraie portée de cet éminent penseur.Tels sont les divers aspects essentiels sous lesquels je devais ici considérer sommairement la systématisation primordiale de la philosophie négative. Il faut maintenant passer à l'examen équivalent du mouvement décisif qui, pendant la majeure partiedu siècle suivant, a graduellement déterminé l'universelle propagation de cette indispensable émancipation, jusque alors bornée à un petit nombre d'esprits choisis, et dont la destination finale devait cependant dépendre surtout d'une suffisante vulgarisation. Dans cette nouvelle phase révolutionnaire, nous devons apprécier avant tout le changement remarquable qui s'est alors spontanément opéré quant au centre principal de l'impulsion philosophique, et aussi quant à ses organes permanents.Sous le premier point de vue, il est aisé d'expliquer pourquoi le siége de l'ébranlement intellectuel, et par suite social, a été dès-lors essentiellement transporté chez les peuples catholiques, et surtout en France, pour y rester fixé jusqu'à l'entière consommation de l'opération révolutionnaire, et même de la réorganisation qui doit lui succéder; tandis que auparavant la décomposition systématique du régime théologique et militaire avait été directement poursuivie chez les nations protestantes, d'abord en Allemagne, ensuite en Hollande, et enfin en Angleterre, comme je l'ai montré. Ce déplacement nécessaire résultait naturellement de ce que, dans ces divers pays, le triomphe politique du protestantisme avait directement neutralisé sa tendance primitive à l'émancipation philosophique, en rattachant profondément au système général de résistance plus ou moins rétrograde, l'espèce d'organisation dont le protestantisme était susceptible, conformément à nos explications antérieures. Tout affranchissement ultérieur de la raison humaine devenait alors beaucoup plus antipathique encore au protestantisme officiel qu'au catholicisme lui-même, malgré la dégénération mentale dont celui-ci était irrévocablement frappé, en faisant spontanément ressortir l'insuffisance radicale de la vaine réformation spirituelle qu'on venait ainsi d'instituer à grands frais. Cette répugnance instinctive se fait même sentir, hors de la sphère légale, chez les sectes dissidentes où la désorganisation théologique estlaplus avancée, et qui, fières de leur demi-émancipation, retiennent avec plus d'ardeur les croyances qu'elles ont conservées; d'où résulte inévitablement une horreur plus spéciale envers l'irrésistible concurrence des opinions philosophiques qui, d'un seul coup, dispensent immédiatement de toute cette laborieuse transition protestante. Les peuples catholiques, au contraire, pourvu que la compression rétrograde n'y eût pas été poussée jusqu'à produire momentanément une sorte de torpeur intellectuelle, devaient être essentiellement disposés, indépendamment d'unevaine émulation nationale, qui pourtant n'a pas été sans quelque influence, à accueillir l'entière extension systématique de la philosophie négative, où ils trouvaient le seul refuge alors possible contre une oppressive domination, devenue directement hostile à l'essor ultérieur de la raison humaine. Il serait assurément superflu d'expliquer ici l'évidente propriété qui, sous ce rapport, devait, entre tous les pays catholiques, hautement distinguer la France, si heureusement préservée du protestantisme officiel, sans toutefois avoir perdu les avantages principaux d'une première inoculation hérétique, et où l'esprit de dissidence théologique venait de se manifester irrécusablement sous de nouvelles formes nationales, comme on l'a vu ci-dessus. Toutefois, il importe de noter spécialement, à ce sujet, l'influence nécessaire qu'a dû exercer, sur la propagation ultérieure de l'ébranlement philosophique, l'admirable mouvement esthétique, et surtout poétique, dont, auXVIIesiècle, la France, après l'Italie et l'Espagne, venait d'offrir le mémorable développement, qui sera, au chapitre suivant, spécialement apprécié. Au degré déjà atteint par la désorganisation spontanée de l'ancienne discipline mentale, tout ce qui, en un sens quelconque, tendait à provoquer partout l'éveil intellectuel, devait alors nécessairementtourner, en dernier lieu, au profit de l'universelle émancipation des esprits. Mais, en outre, on a justement signalé, à cet égard, la tendance sociale qui, même à leur insu, poussait immédiatement les principaux poètes de cette mémorable époque à concourir, à leur manière, à la grande opération critique: ce caractère, si prononcé chez Molière et Lafontaine, et déjà même chez Corneille, tous plus ou moins initiés aux nouveaux principes philosophiques, se fait sentir aussi jusque chez Racine et Boileau, malgré leur ferveur religieuse, par la direction anti-jésuitique de leur foi janséniste. Quoiqu'on ait souvent attaché à ces diverses observations une importance fort exagérée, il n'est pas douteux que de telles dispositions, peu décisives en elles-mêmes, devaient néanmoins acquérir alors une véritable portée révolutionnaire, à titre d'indication ou même de préparation, par suite de la situation fondamentale où était déjà parvenu le monde intellectuel. Du reste, l'ensemble de motifs irrécusables qui, dès leXVIIIesiècle, assigne si clairement la France pour centre final du grand ébranlement philosophique, et par suite politique, ne tend nullement à réduire cette opération définitive à une simple destination nationale: car, il est évident que, de ce point principal, la philosophie négative devaitnécessairement se propager d'abord chez les autres nations catholiques, et ensuite, quoique avec plus d'efforts et de lenteur, chez les nations protestantes elles-mêmes, où s'accomplit silencieusement aujourd'hui cette dernière préparation indispensable. Abstraction faite de toute puérile nationalité, dans un mouvement essentiellement commun, depuis leXIVesiècle, à l'ensemble de la chrétienté, il ne s'agit donc ici que d'une simple initiative, évidemment réservée à la France pour l'extrême phase révolutionnaire, comme l'Allemagne, la Hollande, et l'Angleterre, avaient dû la prendre tour à tour aux diverses époques principales de la phase purement protestante.Ce mémorable déplacement final du centre d'agitation philosophique a été naturellement accompagné d'une transformation non moins capitale quant aux organes habituels d'une telle élaboration, désormais passée des docteurs proprement dits aux simples littérateurs, quoique toujours nécessairement dirigée par l'esprit purement métaphysique, dont les formes devenaient seulement ainsi moins caractérisées, sans toutefois dissimuler réellement la commune origine et l'éducation semblable des anciens et des nouveaux organes. C'est là qu'il faut placer le véritable avénement social de la classe des littérateurs, qu'une étrangedestinée place provisoirement à la tête de la politique actuelle, depuis qu'elle s'est spontanément complétée par l'ultérieure adjonction temporelle de la classe correspondante des avocats, dès-lors substitués aux juges, comme les premiers aux docteurs, dans la direction générale de la grande transition révolutionnaire, ainsi que je l'expliquerai spécialement au cinquante-septième chapitre. Une telle modification de l'influence métaphysique était devenue graduellement indispensable, à mesure que les corporations universitaires, premiers organes du mouvement critique, se rattachaient instinctivement, quoique sous des formes qui leur restaient propres, au système général de résistance présidé par la dictature temporelle, même indépendamment de l'invasion croissante des jésuites. Cette sorte de défection naturelle, premièrement opérée chez les nations protestantes, où l'ancienne opposition métaphysique avait officiellement prévalu, s'était plus tard essentiellement étendue aux pays catholiques eux-mêmes, où cette force avait atteint un but équivalent, et se trouvait pareillement admise aux bénéfices de la coalition rétrograde; comme le témoigne clairement, en France, dès la fin du dix-septième siècle, en divers cas importans, la nouvelle ferveur des parlemens et des universités contre l'essor ultérieur de l'évolutionmentale. En même temps, la propagation spontanée de l'éducation universitaire, d'abord éminemment doctorale, mais ensuite de plus en plus littéraire, sans que toutefois le caractère métaphysique cessât réellement d'y prédominer, avait inévitablement multiplié partout de plus en plus le nombre de ces esprits qui, se sentant à la fois trop peu de positivité pour se livrer à la vraie culture scientifique alors naissante, trop peu de rationnalité pour embrasser la profession philosophique proprement dite, et trop peu d'imagination pour suivre franchement la carrière purement poétique, tout en s'attribuant néanmoins une vocation exclusivement intellectuelle, sont ainsi conduits à constituer, au sein des sociétés modernes, cette classe singulièrement équivoque, où aucune destination mentale n'est hautement prononcée, et qu'on est dès-lors contraint de désigner par les vagues dénominations de littérateurs, écrivains, etc., qui désignent leur genre habituel d'activité, abstraction faite d'aucun but effectif. Naturellement dépourvue, comme la classe corelative des avocats, de toutes convictions profondes, même des obscures convictions métaphysiques particulières aux anciens docteurs, par l'influence combinée de son organisation, de son éducation, et de ses occupations ordinaires, cette classe nouvelleeût été totalement impropre à l'élaboration systématique de la philosophie négative: mais, en la recevant déjà fondée par quelques purs philosophes, comme je viens de l'expliquer, elle était, au contraire, éminemment apte à en diriger avec succès l'indispensable propagation universelle, à laquelle des esprits plus rationnels eussent assurément participé d'une manière moins active, moins variée, et finalement moins efficace. Son défaut caractéristique de principes propres a pu même tourner finalement au profit de cette importante opération secondaire, non-seulement en procurant spontanément à ses efforts une souplesse mieux diversifiée, suivant les convenances particulières à chaque cas, mais aussi en empêchant ses dissertations critiques de prendre un caractère trop absolu qui eût ensuite trop entravé la vraie réorganisation sociale, au service de laquelle cette heureuse versatilité permettra un jour de transporter aisément des talens de propagation qui, au dernier siècle, devaient être essentiellement consacrés au triomphe de la philosophie négative. C'est ainsi qu'une telle constitution intellectuelle, qui, de toutes, serait évidemment la plus monstrueuse à admettre comme indéfinie, puisque la conception y est directement dominée par l'expression, s'est alors trouvée, au contraire, pleinement adaptée à la nature de la nouvelle élaboration provisoire réservée à cette extrême phase de la désorganisation spirituelle, eu égard surtout au véritable état général des esprits, qui n'exigeait plus l'emploi soutenu des démonstrations régulières, mais principalement la multiplicité continue des stimulations partielles, variées avec une suffisante opportunité.Au degré d'émancipation mentale alors réalisé, même chez le vulgaire, d'après la marche antérieure des intelligences, la seule existence permanente d'une discussion anti-théologique, quelle qu'en fût d'ailleurs l'institution réelle, devait, en effet, presque suffire à déterminer partout, sous l'unique influence de l'exemple, la propagation spontanée d'un ébranlement philosophique dont les principes essentiels existaient déjà , plus ou moins explicitement, chez des esprits qui n'étaient plus retenus surtout que par l'horreur morale qu'on leur avait inspirée envers les organes d'un tel affranchissement, avec lequel un semblable spectacle devait nécessairement les familiariser bientôt. Le succès général de cette opération révolutionnaire était ainsi d'autant mieux assuré, que ceux-là même qui, en de pareilles controverses, défendaient, avec un zèle plus fervent qu'éclairé, l'ensemble des anciennes croyances, concouraientinévitablement, à leur insu, à répandre le scepticisme universel, en sanctionnant de plus en plus, par leurs propres travaux, cette subordination fondamentale de la foi à la raison, véritable germe primordial de la désorganisation théologique. Car, telle est la nature caractéristique des conceptions religieuses, dont toute la force résulte essentiellement de leur spontanéité, que rien ne saurait les préserver d'une irrévocable décomposition finale, aussitôt qu'elles sont habituellement assujéties à la discussion, quelque triomphe qu'elles en aient d'abord retiré. Aussi l'esprit de controverse propre au monothéisme, surtout catholique, doit-il être historiquement regardé comme une manifestation spéciale de ce décroissement continu de la philosophie théologique dont l'état monothéique constitue l'une des principales phases, suivant notre théorie fondamentale. Non-seulement les innombrables démonstrations de l'existence de Dieu, répandues, avec tant d'éclat, depuis le douzième siècle, constatent hautement l'essor des doutes hardis dont ce principe était déjà l'objet direct; mais on peut assurer aussi qu'elles ont beaucoup contribué à les propager, soit en vertu de l'inévitable discrédit que devait faire rejaillir sur les anciennes croyances la faiblesse effective de plusieurs de cesargumentations variées, soit surtout parce que celles même qui semblaient les plus décisives devaient spontanément suggérer d'irrésistibles scrupules sur le tort logique qu'on avait eu jusque alors d'admettre les opinions correspondantes sans pouvoir les appuyer de telles preuves victorieuses. Rien ne peut assurément mieux confirmer la destinée purement provisoire propre aux convictions religieuses, que cette inaptitude finale à résister à la discussion, combinée avec l'évidente impossibilité de s'y soustraire toujours; ce qui fait ressortir l'émancipation universelle des efforts même que le zèle le plus pur tente, avec le plus d'habileté apparente, pour maintenir les esprits sous le joug théologique. Pascal est, ce me semble, le seul philosophe de cette école qui ait réellement compris, ou du moins le seul qui ait nettement signalé, le danger radical de ces imprudentes démonstrations théologiques qu'une ferveur immodérée, stimulée par une vanité fort excusable, multipliait, de son temps, avec une inépuisable fécondité: et encore cet avis, beaucoup trop tardif, aggravait-il lui-même le mal par une impuissante déclaration, qui fournissait aux sceptiques un nouveau motif de reprocher à la théologie qu'elle reculait désormais devant la raison, après en avoir si long-temps accepté le souverain arbitrage.Cet inévitable inconvénient était surtout sensible pour ces célèbres argumentations tirées de l'ordre des phénomènes naturels, que Pascal regardait, à si juste titre, comme spécialement indiscrètes, et auxquelles la théologie dogmatique empruntait cependant, depuis plusieurs siècles, ses principales preuves; sans pouvoir soupçonner qu'une étude approfondie de la nature dévoilerait ultérieurement, à tous égards, l'extrême imperfection réelle de cette même économie qui avait dû inspirer d'abord une aveugle admiration absolue, avant qu'elle eût pu devenir, dans ses différentes parties essentielles, le sujet continu d'une appréciation positive.L'ensemble des diverses considérations précédentes explique aisément combien toutes les voies intellectuelles étaient d'avance spontanémentaplaniespour l'indispensable opération secondaire spécialement réservée aux littérateurs français duXVIIIesiècle, afin d'accomplir graduellement, chez des esprits bien préparés, l'entière vulgarisation finale de la philosophie négative, déjà convenablement systématisée pendant le siècle précédent. Néanmoins, telle est, en tous genres, l'extrême lenteur de notre essor spirituel, même dans l'ordre purement critique, que, entre ces deux siècles, des fondateurs aux propagateurs de l'émancipationmentale, une scrupuleuse appréciation historique signale expressément quelques agens philosophiques spécialement destinés à cette transmission normale de l'ébranlement rationnel. Parmi ces intermédiaires naturels de Bayle à Voltaire, on doit surtout distinguer l'illustre et sage Fontenelle, véritable philosophe sans en affecter le titre, qui, mieux que personne alors, avait à la fois pressenti la haute nécessité, intellectuelle et sociale, de cet affranchissement définitif, et la destination purement provisoire d'une telle opération, dont la tendance ultérieure vers l'avénement final d'une philosophie vraiment positive n'avait pu entièrement échapper à l'heureuse pénétration de son admirable instinct philosophique, comme j'aurai lieu de l'indiquer directement au chapitre suivant. D'une autre part, pendant que la direction générale du mouvement révolutionnaire était ainsi transmise des purs penseurs aux simples écrivains, les littérateurs s'étaient graduellement préparés à cette nouvelle mission, en se livrant naturellement de plus en plus aux dissertations philosophiques, depuis que la pleine réalisation du grand mouvement esthétique propre au siècle précédent ne leur permettait plus d'espérer d'éclatans succès qu'en s'ouvrant une autre issue. On peut regarder la mémorable controversesur les anciens et les modernes, au début duXVIIIesiècle, comme le principal indice et l'occasion la plus décisive de cette transformation spontanée, outre son importance, déjà signalée au quarante-septième chapitre, et qui sera plus spécialement appréciée dans la leçon suivante, pour caractériser la première discussion rationnelle sur la notion fondamentale du progrès humain. Il serait donc maintenant impossible de méconnaître combien était, à tous égards, soigneusement préparée la mission générale de ces littérateurs, si aisément érigés en philosophes, depuis que ce titre, au lieu d'exiger de longues et pénibles méditations, pouvait s'obtenir en dissertant, avec une spécieuse facilité, en faveur de quelques négations systématiques, dogmatiquement établies long-temps d'avance. Toutefois, l'indispensable nécessité, mentale et sociale, d'une telle élaboration provisoire, laissera toujours, dans l'ensemble de l'histoire humaine, une place importante à ses principaux coopérateurs, et surtout à leur type le plus éminent, auquel la postérité la plus lointaine assurera une position vraiment unique; parce que jamais un pareil office n'avait pu jusque alors échoir, et pourra désormais encore moins appartenir, à un esprit de cette nature, chez lequel la plus admirable combinaison qui aitexisté jusqu'ici entre les diverses qualités secondaires de l'intelligence présentait si souvent la séduisante apparence de la force et du génie.
Les aberrations morales engendrées par l'ébauche protestante de la doctrine critique, sans êtrecertes moins graves que ces diverses aberrations mentales, n'ont pas besoin d'être ici caractérisées aussi soigneusement, parce que leur filiation est plus évidente, et leur appréciation plus facile pour tous les bons esprits qui se seront convenablement établis au point de vue résultant de l'ensemble de notre opération historique. Il est clair, en effet, que le libre essor ainsi imprimé à toutes les intelligences quelconques sur les questions les plus difficiles et les moins désintéressées, sous l'inspiration vague et arbitraire d'une philosophie théologique ou métaphysique désormais livrée sans frein à son cours discordant, devait produire, dans l'ordre moral, les plus graves perturbations, et tendre rapidement à ne laisser intacts, sous la superficielle appréciation des analyses dissolvantes, que les seules notions morales relatives aux cas les plus grossièrement évidents. Tout vrai philosophe doit, à ce sujet, s'étonner surtout, ce me semble, que les déviations n'aient pas été poussées beaucoup plus loin, d'après de telles influences: et il en faut rendre grâces, d'abord à la rectitude spontanée, à la fois morale et intellectuelle, de la nature humaine, que cette impulsion ne pouvait entièrement altérer; et ensuite, plus spécialement, à la prépondérance croissante des habitudes de travail continu et unanime chez lespopulations modernes, ainsi heureusement détournées de s'abandonner aux divagations sociales avec cette avidité soutenue qu'y eussent certainement apportée, en pareille situation, les populations désœuvrées de la Grèce et de Rome. Quoique cet ordre d'aberration ait dû principalement se développer sous la phase suivante du mouvement révolutionnaire, il n'en a pas moins pris sa source générale, et même un essor déjà prononcé, sous la phase purement protestante, qui, à divers titres importans, a offert de graves altérations aux vrais principes fondamentaux de la morale universelle, non-seulement sociale, mais domestique, que le catholicisme avait dignement constituée, sous des prescriptions et des prohibitions auxquelles ramènera essentiellement de plus en plus toute discussion rationnelle suffisamment approfondie[35]. Outre la judicieuse observation historique du sage Hume sur l'appui général que l'ébranlement luthérien avait dû secrètement trouver dans les passions des ecclésiastiques fatigués du célibat sacerdotal et dans l'avidité desnobles pour la spoliation territoriale du clergé, il faut surtout noter ici, comme une suite plus profonde, plus permanente, et plus universelle, de la situation fondamentale dont nous complétons l'appréciation, que la position sociale de plus en plus subalterne du pouvoir moral tendait désormais à lui ôter radicalement la force, et même la volonté, de maintenir l'entière inviolabilité des règles morales les plus élémentaires contre l'énergie dissolvante, à la fois rationnelle et passionnée, qui s'y appliquait dès lors assidûment. Il suffit icid'indiquer, par exemple, la grave altération que le protestantisme a dû sanctionner partout dans l'institution du mariage, première base fondamentale de l'ordre domestique, et par suite de l'ordre social, en permettant régulièrement l'usage universel du divorce, contre lequel les mœurs modernes ont heureusement toujours lutté spontanément, en résultat nécessaire de la loi naturelle de l'évolution humaine relativement à la famille, déjà indiquée au chapitre précédent. Quoique cette puissante influence ait essentiellement neutralisé les effets délétères d'une telle altération, ils n'en ont pas moins été bientôt caractérisés d'une manière très fâcheuse chez les diverses populations protestantes. On peut appliquer le même jugement, quoique à un moindre degré, à la restriction croissante que le protestantisme a fait subir aux principaux cas d'inceste si sagement proscrits par le catholicisme, et dont la rétrograde réhabilitation morale devait tant concourir à la perturbation des familles modernes: le lecteur judicieux suppléera aisément, sur un tel sujet, aux nombreux développemens que je ne saurais indiquer ici. Toutefois, j'y crois devoir signaler distinctement, comme éminemment caractéristique de l'ordre de conséquences que nous examinons, cette honteuse consultation dogmatique, si déplorablementimmortelle, par laquelle les principaux chefs du protestantisme, et Luther à leur tête, autorisaient solennellement, d'après une longue discussion théologique, la bigamie formelle d'un prince allemand: les condescendances presque simultanées des fondateurs de l'église anglicane pour les cruelles faiblesses de leur étrange pape national complètent cette triste observation, mais avec un caractère moins systématique. Quoique le catholicisme, malgré son abaissement politique, ne se soit jamais aussi ouvertement dégradé, son impuissance croissante a néanmoins produit nécessairement des effets presque équivalens, puisque, depuis l'origine de la période révolutionnaire, sa discipline morale n'a pu être assez énergique pour réprimer la licence progressive des déclamations ou des satires dont le mariage devenait l'objet, jusque dans les principales réunions publiques. Il faut même reconnaître, à cet égard, afin d'apprécier complétement la nature et l'étendue du mal, que l'aversion graduelle contre la constitution catholique, à cause de son principe théologique devenu profondément hostile à l'essor mental, a souvent appuyé les aberrations morales[36], parcela même qu'elles étaient proscrites par le catholicisme, contre lequel notre maligne nature se plaisait ainsi à constituer une sorte de puérile insurrection. C'est ainsi que, pendant la période protestante dont nous terminons ici l'examen, les diverses doctrines religieuses ont été spontanément conduites à constater irrécusablement, par des voies diverses mais équivalentes, leur impuissance radicale à diriger désormais la morale humaine, soit en y produisant directement des altérations de plus en plus graves, par suite des divagations intellectuelles librement développées, soit en perdant la force d'y contenir les perturbations, et en discréditant des lois invariables par une aveugle obstination à les rattacher exclusivementà des croyances dès-lors justement antipathiques à la raison humaine. La suite de notre élaboration historique nous fournira naturellement plusieurs occasions importantes de reconnaître sans incertitude que la morale universelle, loin d'avoir à redouter indéfiniment l'action dissolvante de l'analyse philosophique, ne peut plus maintenant trouver de solides fondemens intellectuels qu'en dehors de toute théologie quelconque, en reposant sur une appréciation vraiment rationnelle et suffisamment approfondie des diverses inclinations, actions et habitudes, d'après l'ensemble de leurs conséquences réelles, privées ou publiques. Mais il était ici nécessaire de caractériser déjà l'époque générale à partir de laquelle les croyances religieuses ont directement commencé à perdre, soit par une active anarchie, soit par une passive atonie, les antiques propriétés morales qu'un aveugle empirisme leur suppose encore, contre l'éclatante expérience des trois derniers siècles, qui ont si évidemment représenté toutes les doctrines théologiques comme constituant désormais, chez l'élite de l'humanité, de puissans motifs permanens de haine et de perturbation bien plus que d'ordre et d'amour. On voit ainsi, en résumé, que cette irrévocable dégénération date essentiellement de l'universelle dégradationpolitique du pouvoir spirituel, dont la subalternité croissante envers le pouvoir temporel devait profondément altérer la dignité et la pureté des lois morales, en les subordonnant de plus en plus à l'irrationnel ascendant des passions même qu'elles devaient régler.
Note 35:A l'ordre d'aberrations morales signalé dans le texte, on pourrait joindre aussi la tendance directement immorale qui caractérise certaines opinions théologiques propres aux principaux chefs de l'ébranlement protestant, et consacrées même ultérieurement par leur incorporation plus ou moins explicite à la doctrine officielle. Telles sont surtout les obscures divagations de la théologie luthérienne sur le mérite suffisant de la foi indépendamment des œuvres, d'après le dogme étrange de l'inadmissibilitéde la justice, et pareillement les sophismes, non moins dangereux, de la théologie calviniste sur la prédestination des élus. Mais j'ai cru devoir me borner à considérer spécialement les aberrations morales qui constituaient immédiatement la suite nécessaire et universelle de la situation fondamentale, en écartant d'ailleurs les innombrables déviations qui ne résultaient que de l'espèce d'anarchie intellectuelle consacrée par le protestantisme. Toutefois, la direction générale de ces dernières aberrations, tendant presque toujours à tempérer la sévérité des règles morales au lieu de l'exagérer, peut être justement rattachée à la nouvelle situation sociale, qui, en subalternisant radicalement le pouvoir spirituel, devait l'entraîner à des concessions incompatibles avec l'inflexible pureté des principes moraux, et seulement dictées par les besoins de l'existence dépendante propre au sacerdoce protestant. Sous ce rapport, l'abaissement politique du catholicisme l'a nécessairement conduit, dans les trois derniers siècles, à de semblables condescendances pratiques, mais à un degré beaucoup moins prononcé, et surtout sans jamais aller directement jusqu'à l'altération publique des règles morales elles-mêmes, qu'il nous a du moins transmises parfaitement intactes, par la sage résistance qu'il a souvent opposée, à cet égard, à de puissantes obsessions temporelles.
Note 36:En considérant avec soin les déplorables discussions de notre siècle au sujet du divorce, il est aisé d'y reconnaître encore que, pour un grand nombre d'esprits actuels, le grand principe social de l'indissolubilité du mariage n'a, au fond, d'autre tort essentiel que d'avoir été dignement consacré par le catholicisme, dont la morale est ainsi aveuglément enveloppée dans la juste antipathie qu'inspire depuis long-temps sa théologie. Sans cette sorte d'instinctive répugnance, en effet, la plupart des hommes sensés comprendraient aisément aujourd'hui que l'usage du divorce ne pourrait constituer véritablement qu'un premier pas vers l'entière abolition du mariage, si le développement réel pouvait en être autorisé par nos mœurs, dont l'invincible résistance, à cet égard, tient heureusement aux conditions fondamentales de la civilisation moderne, que personne ne saurait changer. Ce n'est point certes la seule occasion décisive où l'on puisse nettement constater, soit en public, soit en particulier, le grave préjudice pratique qu'apporte maintenant aux diverses règles morales leur irrationnelle solidarité apparente avec les croyances théologiques, qui leur furent jadis si utiles, mais dont l'inévitable discrédit final tend désormais à les compromettre radicalement chez toutes les natures un peu actives.
Telle est donc, enfin, l'importante et difficile appréciation historique, d'abord politique, puis philosophique, de la première période générale, purement protestante, propre à la phase systématique du grand mouvement révolutionnaire. Il était ici spécialement indispensable de caractériser avec soin, à tous les égards essentiels, ce point de départ commun de l'avénement final de la philosophie négative et de toutes les crises sociales correspondantes. La diversité nécessaire des nombreux aspects sous lesquels j'ai dû faire successivement ressortir une époque aussi mal jugée jusqu'ici, explique aisément l'extension considérable d'une telle discussion, que j'ai toujours tendu à resserrer autant que possible sans nuire à mon but principal. Malgré ces développemens, où j'ai tâché de n'omettre aucune indication capitale, je dois craindre qu'un point de vue aussi nouveau, dans une question aussi profondément compliquée, ne soit pas encore suffisamment familier au lecteur judicieux, à moins d'une étude patiemmentréitérée de l'ensemble de cette opération, confirmée ensuite par une rationnelle vérification historique, où je ne saurais entrer ici.
Nous devons maintenant, pour avoir entièrement apprécié les résultats définitifs du mouvement général de décomposition, considérer sa phase la plus extrême et la plus décisive, où la doctrine révolutionnaire a été enfin directement systématisée avec toute sa plénitude nécessaire. Mais, malgré l'importance plus immédiate de cette dernière période critique, d'ailleurs presque aussi longue que la précédente, son examen pourra être maintenant plus aisément complété, parce qu'elle n'a pu être, à tous égards, qu'un prolongement général de l'autre, où nous avons déjà soigneusement montré les véritables germes de tous les ébranlemens ultérieurs. On aura donc ici presque toujours une suffisante notion rationnelle de la marche historique propre à la métaphysique révolutionnaire, en s'y bornant essentiellement à rattacher, dans les cas principaux, les conséquences déistes aux principes protestans. En outre, notre attention doit rester désormais exclusivement concentrée, jusqu'à la fin de ce chapitre, sur le progrès de la désorganisation spirituelle. Car, la désorganisation temporelle, tant que l'ébranlement philosophique n'a pas été pleinementconsommé, n'a pu alors présenter, comme je l'ai déjà indiqué, que les caractères politiques précédemment établis pour l'autre période; et, quant à l'immense explosion finale qui a dû succéder à cette opération, son importance prépondérante m'en fait renvoyer la juste appréciation au cinquante-septième chapitre, quand nous aurons, dans le cinquante-sixième, convenablement analysé l'essor croissant du mouvement élémentaire de réorganisation, qui s'était toujours développé conjointement avec la décomposition dont nous allons terminer l'étude générale.
Ce serait bien peu connaître la marche lente et incertaine de notre faible intelligence, surtout à l'égard des conceptions sociales, que de supposer l'esprit humain susceptible de se dispenser de cette élaboration finale de la doctrine critique, par cela seul que, tous les principes essentiels en ayant été préalablement ébauchés par le protestantisme, le développement graduel de leurs conséquences nécessaires aurait pu être abandonné à son cours spontané, sans exiger aucune série spéciale de travaux systématiques pour la formation directe de la philosophie négative. D'abord, il n'est pas douteux que l'émancipation humaine eût ainsi inévitablement subi un immense retard, dont on pourra se faire une juste idée en réfléchissantsur la malheureuse aptitude de la plupart des hommes à supporter, avec une résignation presque indéfinie, un état d'inconséquence logique pareil à celui que le protestantisme avait consacré, surtout tant que notre entendement reste encore soumis au régime théologique. Aujourd'hui même, dans les pays protestans où l'ébranlement philosophique n'a pu suffisamment pénétrer, en Angleterre, et encore davantage aux États-Unis, ne voit-on pas les sociniens, et les autres sectes avancées qui ont rejeté presque tous les dogmes essentiels du christianisme, s'obstiner néanmoins à maintenir leur puérile restriction primitive de l'esprit d'examen dans le cercle purement biblique, et nourrir des haines vraiment théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus loin l'affranchissement spirituel? Mais, en outre, par une appréciation plus spéciale et mieux approfondie, on peut aisément reconnaître, ce me semble, que l'indispensable essor de la doctrine révolutionnaire aurait fini par être essentiellement étouffé, sans ce mémorable ébranlement déiste qui a surtout caractérisé le siècle dernier, et qu'on peut justement qualifier de voltairien, du nom de son principal propagateur. Car, le protestantisme, après avoir pris l'initiative des principes critiques, les avait implicitement abandonnés partout où ilavait pu triompher; depuis que, sous la forme luthérienne, il s'était profondément combiné avec le gouvernement temporel, son génie n'était certes pas moins hostile que celui du catholicisme lui-même envers toute émancipation ultérieure: l'élan révolutionnaire n'était plus réellement représenté dès-lors que par les sectes dissidentes, déjà presqu'en tous lieux cruellement comprimées, et que leurs innombrables divergences empêchaient d'ailleurs d'acquérir aucun véritable ascendant mental. Telle était, à cet égard, la vraie situation générale de la chrétienté, aussi bien protestante que catholique, vers la fin duXVIIesiècle, lorsque la grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, eut pris son caractère définitif, après l'expulsion des calvinistes français et le triomphe simultané de l'anglicanisme; d'où date essentiellement, pour l'un et l'autre cas, l'organisation complète du système de résistance plus ou moins rétrograde, graduellement devenu de plus en plus systématique en même temps que l'esprit révolutionnaire. Cette immense concentration politique autour de pouvoirs déjà instinctivement éveillés sur l'imminent danger de tout prolongement ultérieur du mouvement de décomposition, et l'espèce de défection spontanée que venait ainsi de faire le protestantisme envers l'ensemblede la cause révolutionnaire qu'il avait jusque alors exclusivement représentée, tout ce concours d'obstacles universels exigeait évidemment que la désorganisation spirituelle prît une nouvelle marche, et trouvât des chefs plus conséquens, propres à la conduire jusqu'à son dernier terme nécessaire, par des moyens adaptés à la nature de l'opération et à la difficulté des circonstances. Du reste, il serait certainement superflu d'insister ici davantage sur l'indispensable intervention d'une influence philosophique dont l'avénement était pleinement inévitable, comme nous l'allons spécialement reconnaître. Mais il n'était point inutile de vérifier directement, en cette nouvelle occasion capitale, cette invariable correspondance que nous a jusqu'ici toujours offert spontanément, en tant d'autres cas, l'ensemble du passé, entre les grandes exigences sociales et leurs modes naturels de satisfaction simultanée. Il est clair, en général, d'après la série de nos explications antérieures, que la période protestante avait graduellement amené l'ancien système social à un état de décomposition intime où il devenait essentiellement impropre à diriger aucunement l'évolution ultérieure des sociétés modernes, envers laquelle son ascendant politique devenait, au contraire, de plus en plus hostile. Aussi l'imminence d'unerévolution universelle et décisive commençait-elle alors à se faire déjà vaguement pressentir aux penseurs suffisamment pénétrans, comme le grand Leibnitz nous en offre surtout l'exemple. D'une autre part, néanmoins, ce système eût prolongé presque indéfiniment, par la seule force d'inertie, son ascendant oppressif, malgré cet état de quasi-putréfaction, de manière à entraver profondément, même en idée, toute vraie réorganisation sociale, sans cependant pouvoir réaliser sa propre utopie rétrograde, si le ferment révolutionnaire, acquérant spontanément une nouvelle et plus complète énergie, ne fût venu, par l'importante opération philosophique qui nous reste à apprécier, faire hautement ressortir enfin l'inévitable tendance de l'ensemble du grand mouvement de décomposition vers une régénération totale, constituant sa seule issue nécessaire, qui, en toute autre hypothèse, serait demeurée constamment enveloppée sous la nébuleuse indétermination politique de la métaphysique protestante.
Il est maintenant facile de concevoir la tendance naturelle de la philosophie négative vers cet état définitif de pleine systématisation, en résultat, direct ou indirect, du mouvement purement hérétique, ci-dessus apprécié. Car, cette disposition graduelle de l'esprit humain à l'entièreémancipation théologique s'était déjà manifestée avant même que la décomposition spontanée du monothéisme catholique commençât à devenir sensible. En remontant autant que possible, on la verrait pour ainsi dire précéder l'organisation du catholicisme, si l'on a convenablement égard aux explications de lacinquante-troisième leçonsur la tendance remarquable de certaines écoles grecques, sous la décadence du régime polythéique, à dépasser spéculativement les bornes générales du simple monothéisme. Un effort aussi éminemment prématuré, en un temps où toute saine conception de philosophie naturelle était évidemment impossible, ne pouvait, sans doute, aboutir qu'à une sorte de panthéisme métaphysique, où la nature était, au fond, abstraitement divinisée: mais une telle doctrine différait peu, en réalité, de ce qu'on a depuis qualifié abusivement d'athéisme; elle s'en rapprochait surtout quant à l'opposition radicale envers toutes les croyances religieuses susceptibles d'une véritable organisation, ce qui est ici le plus important, puisqu'il s'agit d'idées essentiellement négatives. Quoique cette disposition anti-théologique ait dû, ainsi que je l'ai expliqué, s'effacer spontanément sous l'ascendant nécessaire de l'esprit d'organisation monothéique, pendant lalongue période d'ascension sociale du catholicisme, elle n'avait jamais entièrement disparu; et les traces en sont fort sensibles à tous les âges de la grande élaboration catholique, ne fût-ce que par les persécutions qu'eut alors à subir la philosophie d'Aristote, à raison d'un tel caractère, qui, en effet, s'y trouvait implicitement consacré. La scolastique proprement dite résulta ensuite, comme on l'a vu, d'une sorte de transaction spontanée entre les deux métaphysiques antagonistes, et ouvrit elle-même une nouvelle issue normale à l'esprit d'émancipation, qui, à travers la théologie officielle manifestait une prédilection croissante pour les plus libres penseurs de la Grèce, dont l'influence indirecte s'était toujours maintenue, à divers degrés, chez beaucoup d'hommes spéculatifs, et principalement dans le haut clergé italien, constituant alors la portion la plus pensante de l'espèce humaine. Cette métaphysique radicalement négative était déjà très répandue, au treizième siècle, parmi les esprits cultivés; de manière à laisser encore de nombreux souvenirs, tels que ceux des deux principaux amis et prédécesseurs de Dante, ou du célèbre chancelier de Frédéric II, etc. Sans prendre une part très active aux grandes luttes intestines des deux siècles suivans, où la désorganisation spontanéedu système catholique fut surtout dirigée, comme je l'ai montré, par une métaphysique plus théologique, source immédiate du pur protestantisme, cette tendance irréligieuse y trouva naturellement une nouvelle stimulation, ainsi qu'un essor plus facile, et dut y prendre aussi un caractère plus systématique, en même temps que plus prononcé. Au seizième siècle, elle laisse agir le protestantisme, en s'abstenant soigneusement de concourir à son élaboration, et profite seulement de la demi-liberté que la discussion philosophique venait ainsi d'acquérir nécessairement pour commencer à développer directement sa propre influence mentale, soit écrite, soit surtout orale: c'est ce qu'indiquent alors hautement les illustres exemples d'Érasme, de Cardan, de Ramus, de Montaigne, etc.; et c'est ce que confirment, avec encore plus d'évidence, les plaintes naïves de tant de vrais protestans sur le débordement croissant d'un esprit anti-théologique qui menaçait déjà de rendre essentiellement superflue leur réforme naissante, en faisant enfin ressortir immédiatement l'irrévocable caducité du système qui en était l'objet. Les luttes ardentes et prolongées alors déterminées par les dissentimens religieux, durent puissamment contribuer ensuite à fortifier et à propager un tel esprit, dont l'essor, cessant désormaisd'être une simple source de satisfaction personnelle pour les principales intelligences, trouvait dès-lors spontanément, comme je l'ai indiqué, au sein même du vulgaire, une noble destination sociale, puisqu'il devenait ainsi le seul refuge général de l'humanité contre les fureurs et les extravagances des divers systèmes théologiques, partout dégénérés maintenant en principes d'oppression ou de perturbation. Aussi reconnaîtrons-nous ci-après que l'élaboration systématique de la philosophie négative s'est réellement opérée, en tout ce qu'elle offrait de plus fondamental, vers le milieu du dix-septième siècle, malgré qu'elle soit communément rapportée au siècle suivant, réservé seulement à son active propagation universelle.
Cet avénement naturel d'une telle philosophie a dû être alors puissamment secondé par un mouvement mental d'une tout autre nature et d'une bien plus haute destination, quoique habituellement confondu avec le premier dans les appréciations actuelles. On conçoit qu'il s'agit de l'essor direct du véritable esprit positif, qui, jusque alors concentré en d'obscures recherches scientifiques, commençait enfin, dès leXVIesiècle, et surtout pendant la première moitié duXVIIe, à manifester hautement son propre caractère philosophique,non moins hostile au fond à la métaphysique elle-même qu'à la pure théologie, mais qui devait d'abord concourir spontanément avec l'une pour l'entière élimination de l'autre, comme je l'indiquerai spécialement au chapitre suivant. J'ai déjà annoncé que ce nouvel esprit avait peu aidé à l'ébranlement protestant, auquel son essor distinct est réellement postérieur, et d'ailleurs peu sympathique, tandis qu'il avait dû beaucoup faciliter l'émancipation ultérieure; c'est ici le lieu de le signaler sommairement. Or, cette inévitable influence résultait directement, chez les intelligences supérieures, de sa tendance nécessaire à favoriser l'empiètement toujours croissant de la raison sur la foi, en disposant au rejet systématique, au moins provisoire, de toute croyance non démontrée. Sans supposer à Bacon et à Descartes aucun dessein formellement irréligieux, peu compatible en effet avec la mission fondamentale qui devait absorber leur active sollicitude, il est néanmoins impossible de méconnaître que l'état préalable de plein affranchissement intellectuel qu'ils prescrivaient si énergiquement à la raison humaine devait désormais conduire les meilleurs esprits à l'entière émancipation théologique, en un temps où déjà l'éveil mental avait été, à cet égard, suffisamment provoqué. Ce résultat naturel devenaitainsi d'autant plus difficile à éviter qu'il devait d'abord être moins soupçonné, comme conséquence d'une simple préparation logique, dont aucun homme judicieux ne pouvait guère contester alors la nécessité abstraite. Tel est toujours, en effet, l'irrésistible ascendant spirituel des révolutions purement relatives à la méthode, et dont les dangers ne peuvent, d'ordinaire, être aperçus que lorsque leur accomplissement est assez avancé pour ne pouvoir plus être réellement contenu. Aussi, dans le cas actuel, le grand Bossuet lui-même, malgré son sincère attachement à des croyances caduques, a-t-il involontairement cédé à la séduction logique du principe cartésien, quoique la tendance anti-religieuse en eût été déjà suffisamment signalée par le janséniste Pascal, qui, en sa qualité de nouveau sectaire, devait avoir une foi plus inquiète en même temps que plus vive. Pendant que cette inévitable influence s'exerçait insensiblement chez les esprits d'élite, le vulgaire ne pouvait manquer, d'une autre part, d'être profondément troublé, dans ses convictions chancelantes, par le conflit non moins nécessaire qui dès-lors commençait à s'élever directement, avec une énergie croissante, des découvertes scientifiques contre les conceptions théologiques. La mémorable persécution, si aveuglément suscitéeau grand Galilée pour sa démonstration du mouvement de la Terre, a dû faire alors plus d'incrédules que toutes les intrigues et les prédications jésuitiques n'en pouvaient convertir ou prévenir; outre la manifestation involontaire que le catholicisme faisait ainsi de son caractère désormais hostile au plus pur et au plus noble essor du génie humain; beaucoup d'autres cas analogues, quoique moins prononcés, ont dû pareillement développer, à divers degrés, cette opposition de plus en plus décisive, avant la fin duXVIIesiècle. Ce qu'il faut surtout noter ici à l'égard de cette double influence nécessaire, à la fois exercée sur tous les rangs intellectuels, c'est sa tendance également contraire aux diverses croyances qui se disputaient encore si vainement le gouvernement moral de l'humanité, et par suite sa convergence spontanée vers l'effort général d'émancipation finale de la raison humaine contre toute théologie quelconque, dont l'incompatibilité radicale avec l'essor total des connaissances réelles était enfin par-là directement dévoilée.
A ces diverses sources générales de la grande impulsion intellectuelle d'où la philosophie négative devait tirer son principal ascendant, il faut joindre, comme ayant puissamment secondé, non sa formation systématique, mais son activepropagation, l'assistance naturelle des dispositions morales presque universelles qui devaient ensuite tant influer d'ailleurs sur son énergique application sociale. J'ai déjà suffisamment signalé ci-dessus l'intime affinité nécessaire de l'esprit d'émancipation religieuse avec l'essor légitime de la libre activité individuelle, si indispensable au développement propre de la civilisation moderne; et la leçon suivante donnera spécialement lieu à de nouvelles explications sur cette importante relation mutuelle. On ne peut douter davantage que le besoin, de plus en plus imminent, de lutter avec énergie contre l'ascendant oppressif de la dictature rétrograde, n'ait dû tendre à soulever directement, dès la fin duXVIIesiècle, toutes les passions généreuses en faveur de la doctrine critique pleinement systématisée, qui pouvait seule alors servir d'organe universel au progrès social. Mais, outre ces nobles influences, maintenant partout reconnues, et sur lesquelles leur haute évidence doit ici nous dispenser d'insister plus long-temps, l'impartialité historique exige véritablement que, sans tomber dans les vaines récriminations déclamatoires des champions religieux, on ose apprécier aussi la puissante stimulation que cette indispensable élaboration révolutionnaire a dû secrètement recevoir, dès sonorigine, et pendant tout son cours, des vicieuses inclinations qui prédominent si malheureusement dans l'ensemble de la constitution fondamentale de l'homme, comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre, et qui devaient accueillir si avidement toute conception purement négative, soit spéculative, soit surtout sociale. Relativement au principe absolu du libre examen individuel, base commune de toute la doctrine critique, il serait superflu d'expliquer la séduction spontanée qu'il devait immédiatement exercer sur la puérile vanité de presque tous les hommes, dont la raison privée était ainsi érigée en souverain arbitre des plus hautes discussions: j'ai déjà montré, au quarante-sixième chapitre, comment cet irrésistible attrait attache réellement aujourd'hui à cette doctrine ceux-là même qui s'en constituent avec le plus d'ardeur les adversaires systématiques. En outre, quoique les haines théologiques aient souvent abusé indignement de la dénomination expressive si long-temps appliquée aux libres penseurs, pour susciter contre eux de calomnieuses imputations morales, l'usage unanime, et fréquemment inoffensif, d'une telle qualification jusqu'au siècle dernier, ne doit être d'abord interprété que comme une naïve manifestation de l'impulsion instinctive des passions humaines versune philosophie qui affranchissait notre nature de l'ancienne discipline mentale, et par suite morale, sans pouvoir encore y substituer réellement aucun équivalent normal. Tous les autres dogmes essentiels de la doctrine critique comportent évidemment de semblables remarques, d'une manière d'autant plus prononcée qu'ils intéressent des passions plus énergiques. C'est ainsi que l'ambition devait naturellement accueillir avec ardeur le principe, provisoirement indispensable, de la souveraineté populaire, qui ouvrait à son essor politique une carrière presque indéfinie, en rendant pour ainsi dire continue la pensée de nouveaux bouleversemens, dont rien ne semblait d'avance devoir limiter la portée graduelle. On ne peut davantage se dissimuler que l'orgueil, et même l'envie, n'aient été, à beaucoup d'égards, de puissans auxiliaires permanens de l'amour systématique de l'égalité, qui, abstraction faite de toute hypocrisie, d'ailleurs si facile à ce sujet, ne tient point essentiellement, dans les natures peu élevées, à un actif sentiment généreux de la fraternité universelle, mais bien plutôt à une secrète réaction du penchant à la domination, entraînant spontanément, par suite d'une insuffisante satisfaction effective, à la haine instinctive de toute supériorité quelconque, afin d'obtenir au moins leniveau. Ce n'est point ici le lieu d'apprécier les perturbations pratiques qui ont dû successivement résulter de cette irrécusable corelation des différens principes critiques aux diverses passions prépondérantes de l'organisme humain. Je n'ai voulu maintenant que signaler, en général, sous ce rapport, comment les influences mentales qui poussaient directement à l'élaboration nécessaire d'une telle doctrine ont été naturellement fortifiées par d'énergiques influences morales, dont la coopération spontanée devait se manifester surtout dans les crises insurrectionnelles, où l'on a pu si fréquemment remarquer la tendance instinctive de l'action révolutionnaire à y accueillir sans répugnance l'active participation volontaire de ceux-là même qui supportent impatiemment le frein habituel des règles sociales.
L'appréciation directe du développement général propre au système final de philosophie négative dont nous venons de caractériser, à divers titres essentiels, l'avénement nécessaire, exige d'abord qu'on y distingue soigneusement la critique spirituelle et la critique temporelle. Quoique celle-ci ait dû constituer l'indispensable complément de la doctrine révolutionnaire, qui n'aurait pu autrement parvenir à l'activité politique qu'elle devait ensuite si éminemment manifester, ellen'a pu cependant être spécialement entreprise qu'en dernier lieu, par suite d'un suffisant accomplissement de la première opération, dans laquelle devait surtout consister une telle élaboration. Car, l'émancipation philosophique proprement dite était, par sa nature, plus importante, au fond, que l'émancipation purement politique, qui ne pouvait manquer d'en résulter presque spontanément, tandis que, au contraire, elle n'en eût aucunement dispensé, quand même elle eût été immédiatement exécutable. Il est impossible, en effet, de concevoir, d'une manière un peu durable, un respect suffisant pour les préjugés monarchiques ou aristocratiques chez des esprits déjà pleinement affranchis des préjugés théologiques, dont l'empire est bien plus puissant, et qui d'ailleurs formaient alors la base indispensable des autres, principalement depuis la concentration temporelle propre à la période précédente: au lieu que, réciproquement, les plus audacieuses attaques directes contre les anciens principes politiques, si l'on y eût irrationnellement maintenu les croyances correspondantes, n'eussent pu caractériser suffisamment le changement fondamental de système social, tout en exposant aux plus graves perturbations. Ainsi, la liberté mentale était, évidemment, la plus essentielle à établircomplétement par un exercice convenable, afin d'atteindre réellement à la principale destination d'une telle élaboration critique dans l'ensemble de l'évolution moderne, c'est-à -dire de marquer directement la tendance nécessaire vers une entière régénération, et en même temps d'en faciliter ultérieurement l'avénement intellectuel; tandis que l'opération purement protestante, quoique ayant, comme nous l'avons vu, amené le régime ancien à un état radical d'impuissance sociale, en laissaitnéanmoinssubsister indéfiniment la conception générale, de manière à entraver profondément toute pensée de vraie réorganisation. Notre attention doit donc être ici dirigée surtout vers la critique philosophique proprement dite, à laquelle nous ne devrons ensuite joindre l'appréciation de la critique purement politique qu'à titre de dernier complément nécessaire. En second lieu, dans le développement général de la première élaboration, qui a rempli la majeure partie de la phase que nous considérons, il importe de distinguer historiquement la formation originale et systématique de la doctrine négative d'avec l'ultérieure propagation universelle du mouvement d'entière émancipation mentale: car, non-seulement ces deux opérations ne devaient point appartenir au même siècle, mais ellesne devaient avoir non plus ni les mêmes organes ni le même centre d'agitation, comme nous l'allons voir. Par la combinaison naturelle de ces deux divisions, notre appréciation rationnelle de ce mémorable ébranlement philosophique doit, en résumé, se rapporter, tour à tour, à trois élaborations successives, dont l'enchaînement historique est incontestable, et destinées l'une à sa formation, l'autre à sa propagation, et la dernière à son extrême complément politique.
Quoique la première opération soit encore rapportée communément auXVIIIesiècle, il est, ce me semble, impossible de méconnaître désormais que, en tout ce qu'elle offre de vraiment fondamental, elle appartient réellement au siècle précédent. Nécessairement émanée d'abord du protestantisme le plus avancé, elle devait s'élaborer en silence dans les pays même qui, comme la Hollande et l'Angleterre, avaient constitué le principal siége du mouvement protestant, soit parce que la liberté intellectuelle y était alors spontanément plus complète que partout ailleurs, soit aussi parce que l'essor croissant des divergences religieuses y devait plus spécialement provoquer à l'entière émancipation théologique. Ses principaux organes y durent appartenir aussi, comme ceux de l'élaboration purement protestante, à l'école essentiellement métaphysique, devenue graduellement prépondérante, au sein des universités les plus célèbres, sous l'impulsion primitive de la plus hardie scolastique du moyen-âge: mais c'étaient néanmoins de véritables philosophes, embrassant sérieusement, à leur manière, l'ensemble des spéculations humaines, au lieu des simples littérateurs du siècle suivant. Ce grand ébranlement philosophique, si nécessaire alors à l'évolution finale de l'humanité, fut ainsi successivement accompli surtout par trois éminens esprits, de nature fort différente, mais dont l'influence, quoique inégale, devait pareillement concourir au résultat général: d'abord Hobbes, ensuite Spinosa, et enfin Bayle, qui, né français, ne put pleinement travailler qu'en Hollande. Le second de ces philosophes, sous l'impulsion spéciale du principe cartésien, a sans doute exercé une influence décisive sur l'entière émancipation d'un grand nombre d'esprits systématiques, comme l'indiquerait seule la multitude de réfutations soulevées par son audacieuse métaphysique: mais, outre qu'il est postérieur à Hobbes, la nature trop abstraite de son obscure élaboration dogmatique ne permet point de voir en lui le principal fondateur de la philosophie négative, à laquelle il n'avait attribué aucune destination sociale suffisammentcaractérisée. D'un autre côté, c'est surtout au dernier qu'une telle doctrine doit la tendance directement critique convenable à sa nature et à son office: cependant l'incohérente dissémination de ses attaques partielles, encore plus que l'ordre chronologique, doit plutôt le faire ranger parmi les premiers chefs du mouvement de propagation que parmi les organes propres de l'impulsion originale, où sa participation distincte est cependant incontestable. On arrive ainsi, par une exclusion graduelle, à regarder comme le véritable père de cette philosophie révolutionnaire[37]l'illustre Hobbes, que nous retrouverons d'ailleurs, au chapitre suivant, sousun aspect spéculatif bien plus élevé, au nombre des principaux précurseurs de la vraie politique positive. C'est surtout à Hobbes, en effet, que remontent historiquement les plus importantes conceptions critiques, qu'un irrationnel usage attribue encore à nos philosophes duXVIIIesiècle, qui n'en furent essentiellement que les indispensables propagateurs.
Note 37:La portion la plus avancée de l'école révolutionnaire, en Angleterre, tente aujourd'hui, avec la dignité et la générosité convenables, une intéressante opération nationale, pour la solennelle réhabilitation universelle de cet illustre philosophe, dont la mémoire, comme le disent avec raison les chefs de cette noble réaction, a été si injustement flétrie, d'abord dans sa patrie, et par suite au dehors, par la coalition spontanée des haines sacerdotales et des rancunes aristocratiques qu'il avait si directement bravées. Quoique un tel effort dût être, pour la France, essentiellement superflu, et dès-lors peu progressif, il n'en est point ainsi sans doute pour l'Angleterre, où l'émancipation mentale est certes beaucoup moins avancée. Il n'est pas inutile de noter ici, à ce sujet, que notre honorable concitoyen, le loyal et judicieux métaphysicien Tracy, avait depuis long-temps pressenti, avec la sagacité habituelle de son instinct anti-théologique, cette nécessité rationnelle de rattacher à Hobbes la formation systématique de la philosophie révolutionnaire; comme l'indiquent ses heureux essais pour faire dignement apprécier en France un énergique penseur qui n'y était guère connu que de nom avant cette puissante recommandation.
Dans cette élaboration fondamentale, l'analyse anti-théologique est déjà poussée réellement jusqu'à la plus extrême émancipation religieuse que puisse comporter l'esprit purement métaphysique. On y peut donc mieux saisir qu'en tout autre cas les différences caractéristiques qui distinguent profondément une telle situation mentale du régime véritablement positif, avec lequel une appréciation superficielle la confond presque toujours, quoiqu'elle n'en ait dû constituer qu'un simple préambule, plus ou moins indispensable selon la préparation scientifique plus ou moins avancée. Cette doctrine, si improprement qualifiée d'athéisme, n'est, au fond, qu'une dernière phase essentielle de l'antique philosophie, d'abord purement théologique, puis de plus en plus métaphysique, avec les mêmes attributs essentiels, un esprit non moins absolu, toujours fort opposé à la vraie positivité rationnelle, et une tendancenon moins prononcée à traiter surtout, à sa manière, les questions que la saine philosophie écarte directement, au contraire, comme radicalement inaccessibles à la raison humaine. Une appréciation convenablement approfondie fera aisément reconnaître, du point de vue propre à ce Traité, que le progrès réel dont cette philosophie négative fut l'organe systématique se réduisait surtout à remplacer totalement, pour l'explication absolue des divers phénomènes physiques ou moraux, l'ancienne intervention surnaturelle par le jeu équivalent des entités métaphysiques, graduellement concentrées dans la grande entité générale dela nature, ainsi substituée au créateur, avec un caractère et un office fort analogues, et par suite même avec une espèce de culte à peu près semblable: en sorte que ce prétendu athéisme se réduit presque, au fond, à inaugurer une déesse au lieu d'un dieu, chez ceux du moins qui conçoivent comme définitif cet état purement transitoire. Or, quoique une telle transformation suffise certainement à l'entière désorganisation effective du système social correspondant à l'ancienne philosophie, dès-lors frappée d'une radicale impuissance organique, comme je l'ai tant expliqué, elle est évidemment bien loin de suffire aussi à l'essor réel, non-seulement social, mais même simplementmental, d'une philosophie vraiment nouvelle, dont l'avénement n'est ainsi que préparé par un dernier préambule critique. Tant que l'usage philosophique des divinités ou des entités n'a point effectivement disparu sous la considération prépondérante des lois invariables propres aux divers ordres de phénomènes naturels, et tant que la nature et l'étendue des spéculations humaines n'ont pas habituellement subi les modifications et les restrictions correspondantes, ce qui était certainement impossible en un temps où ces lois étaient si imparfaitement connues, et surtout si mal appréciées, notre entendement reste nécessairement assujéti au régime théologico-métaphysique, quels que puissent être ses efforts d'affranchissement. D'après cette explication nécessaire, qu'il fallait, une seule fois pour toutes, directement indiquer, il est clair que la philosophie vraiment positive n'offre, de sa nature, aucune solidarité spéciale, ni dogmatique, ni historique, avec la philosophie pleinement négative dont il s'agit en ce moment, et qu'elle ne peut envisager que comme une dernière transformation préparatoire de la philosophie primitive, déjà pareillement élaborée dans une semblable direction par les passages successifs du fétichisme primordial, d'abord au simple polythéisme, ensuite au purmonothéisme, et enfin aux diverses phases graduelles de la théologie métaphysique, dont cette sorte de panthéisme ontologique constitue seulement la plus extrême modification. Malgré son évidente efficacité dissolvante, une telle situation mentale, envisagée comme définitive, n'est guère plus décisive que le déisme proprement dit, à titre de garantie philosophique, contre l'entière restauration intellectuelle des conceptions religieuses, toujours imminente, de toute nécessité, jusqu'à ce que les notions positives y aient été habituellement substituées. Par l'identité fondamentale propre aux diverses pensées théologiques, à travers leurs innombrables transformations, il est aisé d'expliquer cette sorte d'affinité intime, si paradoxale en apparence, que l'on peut remarquer, même aujourd'hui, comme je l'ai déjà noté aucinquante-deuxième chapitre, entre le ténébreux panthéisme systématique des écoles métaphysiques qui se croient les plus avancées et le vrai fétichisme spontané des temps primitifs. Telle est, en résumé, la saine appréciation historique du caractère purement intellectuel de la grande élaboration que nous examinons.
Considérée maintenant sous l'aspect moral, elle nous offre la première coordination rationnelle de la fameuse théorie de l'intérêt personnel,abusivement attribuée au siècle suivant, et qui constitue, par sa nature, le fondement nécessaire de la morale purement métaphysique. J'ai déjà indiqué, au quarante-cinquième chapitre, comment l'irrationnel esprit d'unité absolue qui caractérise, envers un sujet quelconque, la philosophie métaphysique[38]encore plus que la philosophie théologique elle-même, devait conduire à cette inévitable aberration morale, nullement personnelle au subtil écrivain qui devint, auXVIIIesiècle, l'audacieux propagateur de cette doctrine de Hobbes, nécessairement commune, sous diverses formes, à presque toutes les écoles métaphysiques. Car, l'irrécusable prépondérance effective des penchans personnels dans l'ensemble de notre organisme moral, suivant les explications de la cinquantième leçon, entraîne naturellement à réduire au seul égoïsme toutes les diverses impulsions humaines, lorsque, à l'exemple des métaphysiciens, on s'est d'avance imposé la condition anti-philosophique d'établir, par un sophistique échafaudage de rapprochemens vicieux, une vaine unité factice là où règne nécessairement une grande multiplicité réelle. Les pénibles efforts tentés ensuite, en sens inverse, mais non moins irrationnellement, quoique dans une plus noble intention, pour concentrer, au contraire, toute notre nature morale vers la bienveillance ou la justice, n'ont pu avoir finalement aucune efficacité pratique, si ce n'est à titre de critique provisoire de la précédente théorie métaphysique, parce qu'un tel centre est, en réalité, bien moins énergique que l'autre, en sorte que cette insuffisante protestation n'a pu empêcher le triomphe croissant, sinon formel, du moins implicite, de l'aberration primitive, au grand détriment de notre évolution morale, que peut seule convenablement satisfaire la vraie connaissance de la nature humaine, comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre. On peut même regarder cette dernière école métaphysique, outre son peu d'ascendant effectif, comme étant moralement presque aussi dangereuse, par l'hypocrisie systématique qu'elle tendrait à produire habituellement,que l'autre par l'ignoble cynisme qu'elle a dogmatiquement consacré. Quoi qu'il en soit, pour compléter l'appréciation précédente, il importe d'ajouter que la théorie de l'égoïsme, bien que spéculativement propre, suivant cette explication, à la philosophie métaphysique, y émana surtout de la théologie elle-même, qui, après l'avoir à peu près éludée en principe, aboutissait finalement, dans la pratique, à une équivalente consécration, par la prépondérance, aussi exorbitante qu'inévitable, que toute morale religieuse accorde nécessairement, comme je l'ai noté au sujet du quiétisme, à la préoccupation du salut personnel, dont la considération, habituellement exclusive, doit naturellement disposer à méconnaître l'existence réelle des affections bienveillantes purement désintéressées, que la philosophie positive peut seule directement systématiser, suivant l'étude vraiment rationnelle de l'homme intellectuel et moral. C'est ainsi que la métaphysique, sans être dominée par les mêmes nécessités politiques, mais entraînée par le besoin philosophique de sa vaine unité ontologique, n'a fait réellement, sous ce rapport, que changer, pour ainsi dire, la destination de l'égoïsme fondamental, en remplaçant les calculs relatifs aux intérêts éternels par des combinaisons uniquement relatives aux intérêts temporels, sans pouvoir nonplus s'élever à la conception d'une morale qui ne reposerait point exclusivement sur des calculs personnels d'une espèce quelconque. Aussi le seul danger capital qui, à cet égard, fût entièrement propre à cette métaphysique négative, consiste-t-il surtout en ce que, tout en confirmant, et plus dogmatiquement encore, cette grossière appréciation de la nature humaine, elle désorganisait radicalement l'indispensable antagonisme d'après lequel la sagesse sacerdotale avait eu jusque alors la faculté d'en neutraliser, à un certain degré, l'extrême imperfection, par une heureuse opposition pratique des intérêts imaginaires aux intérêts réels. Mais, quant au principe même de la morale des intérêts privés, il n'est pas douteux que la consécration empirique en a d'abord appartenu, de toute nécessité, aux doctrines purement religieuses, qui imposent directement à chaque croyant un but personnel d'une telle importance que sa considération continue doit inévitablement absorber toute autre affection quelconque, dont l'essor doit toujours lui rester essentiellement subordonné, en tant du moins qu'une semblable philosophie peut entraver le cours spontané de nos sentimens naturels. On voit ainsi, en résumé, que cette immense aberration morale, loin de constituer, comme on l'a cru, un simpleaccident isolé dans le développement général de la philosophie métaphysique, en a, au contraire, immédiatement caractérisé la formation normale, sous l'influence prolongée des conceptions théologiques, dont les conceptions métaphysiques, malgré l'antagonisme le plus apparent, ne sauraient, au fond, jamais offrir, à aucun titre, que de pures modifications dissolvantes.
Note 38:Malgré d'insolubles difficultés logiques suscitées par l'obligation continue de concilier l'ascendant trop fréquent du mauvais principe avec l'absolue suprématie du bon, il faut néanmoins reconnaître que la théologie proprement dite, même à l'état monothéique, offrait, par sa nature, pour représenter, au moins empiriquement, la vraie constitution morale de l'homme, des ressources spéciales, que n'a pu ensuite également posséder la pure métaphysique, dominée par la vaine unité ontologique dont elle ne saurait s'affranchir. C'est pourquoi une telle aberration morale doit être surtout considérée comme propre à cette dernière philosophie, ou au moins comme l'un de ces dangers fondamentaux qu'une sage discipline sacerdotale avait pu jusque alors suffisamment contenir, et qui a dû surgir ultérieurement à travers la libre divagation des spéculations métaphysiques.
Appréciée enfin sous le rapport politique, cette systématisation fondamentale de la philosophie négative est surtout caractérisée par l'immédiate consécration dogmatique de cette subordination radicale du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, que nous avons vue partout s'établir spontanément pendant la phase précédente, et que le protestantisme avait spécialement proclamée, sans toutefois qu'elle eût encore été directement sanctionnée par aucune discussion rationnelle avant l'élaborationdécisive de Hobbes. Cette conception transitoire, propre à l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire, et qui ne doit cesser qu'avec lui, quels que soient d'ailleurs les graves inconvéniens, intellectuels ou sociaux, inhérens à la nature absolue de l'esprit métaphysique d'où elle émane, n'est, en elle-même, qu'un résultat nécessaire de la situation provisoire des sociétés modernes, ci-dessus convenablement analysée; cequi nous dispense d'un nouvel examen. Il importe seulement de remarquer, à ce sujet, que, par une telle justification systématique de la dictature temporelle qui s'était alors partout constituée, la critique philosophique s'est essentiellement arrêtée, dès l'origine, à la désorganisation spirituelle, en concevant cette dictature comme le seul moyen efficace de maintenir suffisamment un ordre matériel toujours indispensable, jusqu'à ce que, cette démolition préalable étant pleinement consommée, on pût directement travailler à la réorganisation correspondante. Tel était, sans doute, implicitement le dessein principal de Hobbes dans une semblable conception: quoique sa marche inévitablement métaphysique dût malheureusement le pousser à attribuer une destination indéfinie à une condition purement passagère, il n'est pas probable qu'un esprit aussi philosophique crût réellement formuler ainsi l'état normal définitivement propre aux sociétés modernes, en un temps si voisin de celui où les plus éminens penseurs allaient déjà commencer à pressentir l'imminence d'une révolution universelle. Il n'est pas vraisemblable non plus que les chefs ultérieurs de la propagation négative, plus rapprochés encore de ce terme final, aient pris effectivement leur doctrine à ce sujet autrement quecomme adaptée à une simple transition: le principal d'entre eux, Voltaire, dont la légèreté caractéristique n'annulait point l'admirable sagacité spontanée, me paraît, au moins, s'être presque toujours essentiellement préservé d'une pareille illusion. Quoi qu'il en soit, il est aisé de sentir les grandes facilités que ce caractère nécessaire a dû constamment procurer à l'ensemble du développement de la philosophie négative, en rassurant naturellement les gouvernemens sur les suites immédiates d'un tel ébranlement, qui, ainsi restreint, en apparence, à l'ordre spirituel, dès-lors de plus en plus négligé par les hommes d'état, préconisait systématiquement, comme un chef-d'œuvre de la sagesse humaine, cette passagère concentration temporelle, si chère aux pouvoirs dominans. En considérant, sous un aspect plus spécial, la conception de Hobbes à ce sujet, il est, ce me semble, très remarquable que, malgré une tendance nationale évidemment plus favorable à la noblesse qu'à la royauté, comme je l'ai expliqué, ce philosophe ait pris, au contraire, le pouvoir monarchique pour centre unique de la condensation politique, au lieu du pouvoir aristocratique: ce qui a fourni ensuite à l'école rétrograde, aujourd'hui plus puissante, au fond, en Angleterre que partout ailleurs, un spécieuxprétexte pour venger les prêtres et les lords des énergiques attaques d'un esprit aussi progressif, en le représentant comme un véritable fauteur du despotisme, de manière à gravement compromettre jusqu'ici, par cette habile calomnie, sa réputation européenne. Suivant une juste appréciation de ce mémorable contraste, Hobbes me paraît d'abord avoir implicitement compris que la dictature monarchique était réellement beaucoup plus propre que la dictature aristocratique, soit à faciliter l'entière désorganisation de l'ancien système politique, soit à seconder l'avénement des nouveaux élémens sociaux, conformément à nos explications antérieures; et, en second lieu, cet illustre philosophe a, sans doute, ainsi pressenti que son élaboration fondamentale, loin d'être spéciale à sa patrie, devait trouver son principal développement ultérieur chez les nations où la concentration temporelle s'était effectivement opérée autour de la royauté: double aperçu instinctif que je ne crois pas supérieur à la vraie portée de cet éminent penseur.
Tels sont les divers aspects essentiels sous lesquels je devais ici considérer sommairement la systématisation primordiale de la philosophie négative. Il faut maintenant passer à l'examen équivalent du mouvement décisif qui, pendant la majeure partiedu siècle suivant, a graduellement déterminé l'universelle propagation de cette indispensable émancipation, jusque alors bornée à un petit nombre d'esprits choisis, et dont la destination finale devait cependant dépendre surtout d'une suffisante vulgarisation. Dans cette nouvelle phase révolutionnaire, nous devons apprécier avant tout le changement remarquable qui s'est alors spontanément opéré quant au centre principal de l'impulsion philosophique, et aussi quant à ses organes permanents.
Sous le premier point de vue, il est aisé d'expliquer pourquoi le siége de l'ébranlement intellectuel, et par suite social, a été dès-lors essentiellement transporté chez les peuples catholiques, et surtout en France, pour y rester fixé jusqu'à l'entière consommation de l'opération révolutionnaire, et même de la réorganisation qui doit lui succéder; tandis que auparavant la décomposition systématique du régime théologique et militaire avait été directement poursuivie chez les nations protestantes, d'abord en Allemagne, ensuite en Hollande, et enfin en Angleterre, comme je l'ai montré. Ce déplacement nécessaire résultait naturellement de ce que, dans ces divers pays, le triomphe politique du protestantisme avait directement neutralisé sa tendance primitive à l'émancipation philosophique, en rattachant profondément au système général de résistance plus ou moins rétrograde, l'espèce d'organisation dont le protestantisme était susceptible, conformément à nos explications antérieures. Tout affranchissement ultérieur de la raison humaine devenait alors beaucoup plus antipathique encore au protestantisme officiel qu'au catholicisme lui-même, malgré la dégénération mentale dont celui-ci était irrévocablement frappé, en faisant spontanément ressortir l'insuffisance radicale de la vaine réformation spirituelle qu'on venait ainsi d'instituer à grands frais. Cette répugnance instinctive se fait même sentir, hors de la sphère légale, chez les sectes dissidentes où la désorganisation théologique estlaplus avancée, et qui, fières de leur demi-émancipation, retiennent avec plus d'ardeur les croyances qu'elles ont conservées; d'où résulte inévitablement une horreur plus spéciale envers l'irrésistible concurrence des opinions philosophiques qui, d'un seul coup, dispensent immédiatement de toute cette laborieuse transition protestante. Les peuples catholiques, au contraire, pourvu que la compression rétrograde n'y eût pas été poussée jusqu'à produire momentanément une sorte de torpeur intellectuelle, devaient être essentiellement disposés, indépendamment d'unevaine émulation nationale, qui pourtant n'a pas été sans quelque influence, à accueillir l'entière extension systématique de la philosophie négative, où ils trouvaient le seul refuge alors possible contre une oppressive domination, devenue directement hostile à l'essor ultérieur de la raison humaine. Il serait assurément superflu d'expliquer ici l'évidente propriété qui, sous ce rapport, devait, entre tous les pays catholiques, hautement distinguer la France, si heureusement préservée du protestantisme officiel, sans toutefois avoir perdu les avantages principaux d'une première inoculation hérétique, et où l'esprit de dissidence théologique venait de se manifester irrécusablement sous de nouvelles formes nationales, comme on l'a vu ci-dessus. Toutefois, il importe de noter spécialement, à ce sujet, l'influence nécessaire qu'a dû exercer, sur la propagation ultérieure de l'ébranlement philosophique, l'admirable mouvement esthétique, et surtout poétique, dont, auXVIIesiècle, la France, après l'Italie et l'Espagne, venait d'offrir le mémorable développement, qui sera, au chapitre suivant, spécialement apprécié. Au degré déjà atteint par la désorganisation spontanée de l'ancienne discipline mentale, tout ce qui, en un sens quelconque, tendait à provoquer partout l'éveil intellectuel, devait alors nécessairementtourner, en dernier lieu, au profit de l'universelle émancipation des esprits. Mais, en outre, on a justement signalé, à cet égard, la tendance sociale qui, même à leur insu, poussait immédiatement les principaux poètes de cette mémorable époque à concourir, à leur manière, à la grande opération critique: ce caractère, si prononcé chez Molière et Lafontaine, et déjà même chez Corneille, tous plus ou moins initiés aux nouveaux principes philosophiques, se fait sentir aussi jusque chez Racine et Boileau, malgré leur ferveur religieuse, par la direction anti-jésuitique de leur foi janséniste. Quoiqu'on ait souvent attaché à ces diverses observations une importance fort exagérée, il n'est pas douteux que de telles dispositions, peu décisives en elles-mêmes, devaient néanmoins acquérir alors une véritable portée révolutionnaire, à titre d'indication ou même de préparation, par suite de la situation fondamentale où était déjà parvenu le monde intellectuel. Du reste, l'ensemble de motifs irrécusables qui, dès leXVIIIesiècle, assigne si clairement la France pour centre final du grand ébranlement philosophique, et par suite politique, ne tend nullement à réduire cette opération définitive à une simple destination nationale: car, il est évident que, de ce point principal, la philosophie négative devaitnécessairement se propager d'abord chez les autres nations catholiques, et ensuite, quoique avec plus d'efforts et de lenteur, chez les nations protestantes elles-mêmes, où s'accomplit silencieusement aujourd'hui cette dernière préparation indispensable. Abstraction faite de toute puérile nationalité, dans un mouvement essentiellement commun, depuis leXIVesiècle, à l'ensemble de la chrétienté, il ne s'agit donc ici que d'une simple initiative, évidemment réservée à la France pour l'extrême phase révolutionnaire, comme l'Allemagne, la Hollande, et l'Angleterre, avaient dû la prendre tour à tour aux diverses époques principales de la phase purement protestante.
Ce mémorable déplacement final du centre d'agitation philosophique a été naturellement accompagné d'une transformation non moins capitale quant aux organes habituels d'une telle élaboration, désormais passée des docteurs proprement dits aux simples littérateurs, quoique toujours nécessairement dirigée par l'esprit purement métaphysique, dont les formes devenaient seulement ainsi moins caractérisées, sans toutefois dissimuler réellement la commune origine et l'éducation semblable des anciens et des nouveaux organes. C'est là qu'il faut placer le véritable avénement social de la classe des littérateurs, qu'une étrangedestinée place provisoirement à la tête de la politique actuelle, depuis qu'elle s'est spontanément complétée par l'ultérieure adjonction temporelle de la classe correspondante des avocats, dès-lors substitués aux juges, comme les premiers aux docteurs, dans la direction générale de la grande transition révolutionnaire, ainsi que je l'expliquerai spécialement au cinquante-septième chapitre. Une telle modification de l'influence métaphysique était devenue graduellement indispensable, à mesure que les corporations universitaires, premiers organes du mouvement critique, se rattachaient instinctivement, quoique sous des formes qui leur restaient propres, au système général de résistance présidé par la dictature temporelle, même indépendamment de l'invasion croissante des jésuites. Cette sorte de défection naturelle, premièrement opérée chez les nations protestantes, où l'ancienne opposition métaphysique avait officiellement prévalu, s'était plus tard essentiellement étendue aux pays catholiques eux-mêmes, où cette force avait atteint un but équivalent, et se trouvait pareillement admise aux bénéfices de la coalition rétrograde; comme le témoigne clairement, en France, dès la fin du dix-septième siècle, en divers cas importans, la nouvelle ferveur des parlemens et des universités contre l'essor ultérieur de l'évolutionmentale. En même temps, la propagation spontanée de l'éducation universitaire, d'abord éminemment doctorale, mais ensuite de plus en plus littéraire, sans que toutefois le caractère métaphysique cessât réellement d'y prédominer, avait inévitablement multiplié partout de plus en plus le nombre de ces esprits qui, se sentant à la fois trop peu de positivité pour se livrer à la vraie culture scientifique alors naissante, trop peu de rationnalité pour embrasser la profession philosophique proprement dite, et trop peu d'imagination pour suivre franchement la carrière purement poétique, tout en s'attribuant néanmoins une vocation exclusivement intellectuelle, sont ainsi conduits à constituer, au sein des sociétés modernes, cette classe singulièrement équivoque, où aucune destination mentale n'est hautement prononcée, et qu'on est dès-lors contraint de désigner par les vagues dénominations de littérateurs, écrivains, etc., qui désignent leur genre habituel d'activité, abstraction faite d'aucun but effectif. Naturellement dépourvue, comme la classe corelative des avocats, de toutes convictions profondes, même des obscures convictions métaphysiques particulières aux anciens docteurs, par l'influence combinée de son organisation, de son éducation, et de ses occupations ordinaires, cette classe nouvelleeût été totalement impropre à l'élaboration systématique de la philosophie négative: mais, en la recevant déjà fondée par quelques purs philosophes, comme je viens de l'expliquer, elle était, au contraire, éminemment apte à en diriger avec succès l'indispensable propagation universelle, à laquelle des esprits plus rationnels eussent assurément participé d'une manière moins active, moins variée, et finalement moins efficace. Son défaut caractéristique de principes propres a pu même tourner finalement au profit de cette importante opération secondaire, non-seulement en procurant spontanément à ses efforts une souplesse mieux diversifiée, suivant les convenances particulières à chaque cas, mais aussi en empêchant ses dissertations critiques de prendre un caractère trop absolu qui eût ensuite trop entravé la vraie réorganisation sociale, au service de laquelle cette heureuse versatilité permettra un jour de transporter aisément des talens de propagation qui, au dernier siècle, devaient être essentiellement consacrés au triomphe de la philosophie négative. C'est ainsi qu'une telle constitution intellectuelle, qui, de toutes, serait évidemment la plus monstrueuse à admettre comme indéfinie, puisque la conception y est directement dominée par l'expression, s'est alors trouvée, au contraire, pleinement adaptée à la nature de la nouvelle élaboration provisoire réservée à cette extrême phase de la désorganisation spirituelle, eu égard surtout au véritable état général des esprits, qui n'exigeait plus l'emploi soutenu des démonstrations régulières, mais principalement la multiplicité continue des stimulations partielles, variées avec une suffisante opportunité.
Au degré d'émancipation mentale alors réalisé, même chez le vulgaire, d'après la marche antérieure des intelligences, la seule existence permanente d'une discussion anti-théologique, quelle qu'en fût d'ailleurs l'institution réelle, devait, en effet, presque suffire à déterminer partout, sous l'unique influence de l'exemple, la propagation spontanée d'un ébranlement philosophique dont les principes essentiels existaient déjà , plus ou moins explicitement, chez des esprits qui n'étaient plus retenus surtout que par l'horreur morale qu'on leur avait inspirée envers les organes d'un tel affranchissement, avec lequel un semblable spectacle devait nécessairement les familiariser bientôt. Le succès général de cette opération révolutionnaire était ainsi d'autant mieux assuré, que ceux-là même qui, en de pareilles controverses, défendaient, avec un zèle plus fervent qu'éclairé, l'ensemble des anciennes croyances, concouraientinévitablement, à leur insu, à répandre le scepticisme universel, en sanctionnant de plus en plus, par leurs propres travaux, cette subordination fondamentale de la foi à la raison, véritable germe primordial de la désorganisation théologique. Car, telle est la nature caractéristique des conceptions religieuses, dont toute la force résulte essentiellement de leur spontanéité, que rien ne saurait les préserver d'une irrévocable décomposition finale, aussitôt qu'elles sont habituellement assujéties à la discussion, quelque triomphe qu'elles en aient d'abord retiré. Aussi l'esprit de controverse propre au monothéisme, surtout catholique, doit-il être historiquement regardé comme une manifestation spéciale de ce décroissement continu de la philosophie théologique dont l'état monothéique constitue l'une des principales phases, suivant notre théorie fondamentale. Non-seulement les innombrables démonstrations de l'existence de Dieu, répandues, avec tant d'éclat, depuis le douzième siècle, constatent hautement l'essor des doutes hardis dont ce principe était déjà l'objet direct; mais on peut assurer aussi qu'elles ont beaucoup contribué à les propager, soit en vertu de l'inévitable discrédit que devait faire rejaillir sur les anciennes croyances la faiblesse effective de plusieurs de cesargumentations variées, soit surtout parce que celles même qui semblaient les plus décisives devaient spontanément suggérer d'irrésistibles scrupules sur le tort logique qu'on avait eu jusque alors d'admettre les opinions correspondantes sans pouvoir les appuyer de telles preuves victorieuses. Rien ne peut assurément mieux confirmer la destinée purement provisoire propre aux convictions religieuses, que cette inaptitude finale à résister à la discussion, combinée avec l'évidente impossibilité de s'y soustraire toujours; ce qui fait ressortir l'émancipation universelle des efforts même que le zèle le plus pur tente, avec le plus d'habileté apparente, pour maintenir les esprits sous le joug théologique. Pascal est, ce me semble, le seul philosophe de cette école qui ait réellement compris, ou du moins le seul qui ait nettement signalé, le danger radical de ces imprudentes démonstrations théologiques qu'une ferveur immodérée, stimulée par une vanité fort excusable, multipliait, de son temps, avec une inépuisable fécondité: et encore cet avis, beaucoup trop tardif, aggravait-il lui-même le mal par une impuissante déclaration, qui fournissait aux sceptiques un nouveau motif de reprocher à la théologie qu'elle reculait désormais devant la raison, après en avoir si long-temps accepté le souverain arbitrage.Cet inévitable inconvénient était surtout sensible pour ces célèbres argumentations tirées de l'ordre des phénomènes naturels, que Pascal regardait, à si juste titre, comme spécialement indiscrètes, et auxquelles la théologie dogmatique empruntait cependant, depuis plusieurs siècles, ses principales preuves; sans pouvoir soupçonner qu'une étude approfondie de la nature dévoilerait ultérieurement, à tous égards, l'extrême imperfection réelle de cette même économie qui avait dû inspirer d'abord une aveugle admiration absolue, avant qu'elle eût pu devenir, dans ses différentes parties essentielles, le sujet continu d'une appréciation positive.
L'ensemble des diverses considérations précédentes explique aisément combien toutes les voies intellectuelles étaient d'avance spontanémentaplaniespour l'indispensable opération secondaire spécialement réservée aux littérateurs français duXVIIIesiècle, afin d'accomplir graduellement, chez des esprits bien préparés, l'entière vulgarisation finale de la philosophie négative, déjà convenablement systématisée pendant le siècle précédent. Néanmoins, telle est, en tous genres, l'extrême lenteur de notre essor spirituel, même dans l'ordre purement critique, que, entre ces deux siècles, des fondateurs aux propagateurs de l'émancipationmentale, une scrupuleuse appréciation historique signale expressément quelques agens philosophiques spécialement destinés à cette transmission normale de l'ébranlement rationnel. Parmi ces intermédiaires naturels de Bayle à Voltaire, on doit surtout distinguer l'illustre et sage Fontenelle, véritable philosophe sans en affecter le titre, qui, mieux que personne alors, avait à la fois pressenti la haute nécessité, intellectuelle et sociale, de cet affranchissement définitif, et la destination purement provisoire d'une telle opération, dont la tendance ultérieure vers l'avénement final d'une philosophie vraiment positive n'avait pu entièrement échapper à l'heureuse pénétration de son admirable instinct philosophique, comme j'aurai lieu de l'indiquer directement au chapitre suivant. D'une autre part, pendant que la direction générale du mouvement révolutionnaire était ainsi transmise des purs penseurs aux simples écrivains, les littérateurs s'étaient graduellement préparés à cette nouvelle mission, en se livrant naturellement de plus en plus aux dissertations philosophiques, depuis que la pleine réalisation du grand mouvement esthétique propre au siècle précédent ne leur permettait plus d'espérer d'éclatans succès qu'en s'ouvrant une autre issue. On peut regarder la mémorable controversesur les anciens et les modernes, au début duXVIIIesiècle, comme le principal indice et l'occasion la plus décisive de cette transformation spontanée, outre son importance, déjà signalée au quarante-septième chapitre, et qui sera plus spécialement appréciée dans la leçon suivante, pour caractériser la première discussion rationnelle sur la notion fondamentale du progrès humain. Il serait donc maintenant impossible de méconnaître combien était, à tous égards, soigneusement préparée la mission générale de ces littérateurs, si aisément érigés en philosophes, depuis que ce titre, au lieu d'exiger de longues et pénibles méditations, pouvait s'obtenir en dissertant, avec une spécieuse facilité, en faveur de quelques négations systématiques, dogmatiquement établies long-temps d'avance. Toutefois, l'indispensable nécessité, mentale et sociale, d'une telle élaboration provisoire, laissera toujours, dans l'ensemble de l'histoire humaine, une place importante à ses principaux coopérateurs, et surtout à leur type le plus éminent, auquel la postérité la plus lointaine assurera une position vraiment unique; parce que jamais un pareil office n'avait pu jusque alors échoir, et pourra désormais encore moins appartenir, à un esprit de cette nature, chez lequel la plus admirable combinaison qui aitexisté jusqu'ici entre les diverses qualités secondaires de l'intelligence présentait si souvent la séduisante apparence de la force et du génie.