Chapter 8

Si, afin d'abréger, nous mesurons ici la valeur politique d'une telle organisation d'après cette seule propriété, assez décisive, en effet, pour que le nom spécial du système en ait été spontanément déduit, nous trouverons qu'elle permet, mieux qu'aucune autre, d'estimer exactement à la fois la supériorité et l'imperfection du catholicisme, comparé, en général, soit au régime qu'il a remplacé, soit à celui qui doit le suivre. Car, d'un côté, l'organisation catholique a pu embrasser une étendue de territoire et de population beaucoup plus considérable que n'avait pu le faire le système romain, qui, primitivement destiné à une cité unique, n'a pu agrandir progressivement son domaine que par voie d'adoption forcée, en exigeant une compression graduellement croissante, et finalement intolérable, quand les extrémités sont devenues trop éloignées du centre, où tous les pouvoirs étaient radicalement condensés. Quoique le catholicisme commençât déjà à se trouver en pleine décadence lorsquel'Inde et l'Amérique ont été colonisées, il s'y est néanmoins étendu spontanément sans effort, tandis qu'une telle adjonction eût certainement constitué, aux yeux des plus ambitieux Romains, une gigantesque rêverie, si elle eût pu leur être proposée. Mais, d'une autre part, il est sensible que le catholicisme, malgré sa juste tendance à l'universalité, n'a pu réellement s'assimiler, aux temps même de sa plus grande splendeur, que la moindre partie du monde civilisé: puisque, avant même que sa constitution propre fût suffisamment mûre, le monothéisme musulman lui avait enlevé d'avance une portion très notable, et à jamais perdue, de la race blanche, et que, quelques siècles après, le monothéisme byzantin qui, sous une vaine conformité de dogmes, en est, au fond, presque aussi différent que le mahométisme, lui avait irrévocablement aliéné la moitié du monde romain. Loin d'offrir rien d'accidentel, ces restrictions, profondément nécessaires, doivent être vraiment regardées, du point de vue philosophique, comme une conséquence directe et inévitable de la nature éminemment vague et arbitraire des croyances théologiques, qui, même en organisant, par de laborieux artifices, une dangereuse compression intellectuelle, dont le prolongement réel est d'ailleurs très limité, ne peuvent jamaisdéterminer une suffisante convergence mentale entre des populations trop nombreuses et trop distantes, qu'une philosophie purement positive pourra seule un jour solidement rapprocher en une communion durable, à quelque degré que puisse parvenir l'expansion de notre race, comme l'ensemble de notre analyse historique le rendra, j'espère, pleinement incontestable.Après avoir ainsi sommairement caractérisé la grande destination sociale du pouvoir catholique, il est indispensable, pour compléter suffisamment cette appréciation politique du catholicisme, de considérer maintenant, d'un coup d'œil rapide, les principales conditions d'existence, sans lesquelles il eût été essentiellement incapable, à la manière des autres monothéismes, de réaliser assez cet office politique, non plus que sa mission purement morale, que nous devrons ultérieurement examiner, et qui constitue, sans aucun doute, son plus utile et plus admirable ouvrage, dont l'heureuse influence sur la destinée totale de notre espèce est nécessairement à jamais impérissable, malgré l'inévitable décadence de sa première base intellectuelle.Quelque restreinte que doive être ici l'analyse générale de ces indispensables conditions de l'existence sociale du catholicisme, j'y crois cependantdevoir expressément signaler leur distinction rationnelle en deux classes essentielles, suivant leur nature statique ou dynamique, les unes relatives à l'organisation propre de la hiérarchie catholique, les autres se rapportant à l'accomplissement même de sa destination fondamentale. Considérons d'abord et surtout les premières, dont le vrai caractère, quoique spontanément très prononcé, et, par suite, facile à apprécier avec justesse, a été, dans les trois derniers siècles, profondément obscurci par l'irrationnelle critique, d'abord des protestans, et ensuite des déistes, s'obstinant, d'une manière si puérile, à toujours ramener exclusivement le type de l'organisme chrétien au temps de sa primitive ébauche, comme si les institutions humaines devaient indéfiniment rester à l'état fœtal, et ne devaient pas être, au contraire, principalement jugeables d'après leur pleine maturité, quoique leur essor initial doive constamment renfermer le germe, plus ou moins sensible, de tous les développemens ultérieurs, ainsi que les philosophes catholiques l'ont nettement démontré pour le cas actuel.En examinant, même sommairement, d'un point de vue vraiment philosophique, l'ensemble de la constitution ecclésiastique, on ne sauraitêtre surpris de l'énergique ascendant politique qu'a dû prendre universellement, au moyen-âge, une puissance aussi fortement organisée, également supérieure à tout ce qui l'entourait et à tout ce qui l'avait précédée. Directement fondée sur le mérite intellectuel et moral, qui si long-temps y fut le principe habituel de la plus éminente élévation, à la fois mobile et stable dans la plus juste mesure générale, liant profondément toutes ses diverses parties sans trop comprimer leur propre activité, du moins tant que le système a pu maintenir sa prépondérance, cette admirable hiérarchie devait alors inspirer spontanément, même à ses moindres membres, quand leur caractère personnel était au niveau de leur mission sociale, un juste sentiment de supériorité, quelquefois trop dédaigneuse, envers les organismes grossiers dont ils faisaient temporellement partie, et où tout reposait, au contraire, principalement sur la naissance, modifiée, soit par la fortune, soit par l'aptitude militaire. Quand elle a pu se dégager suffisamment des formes trop imparfaites propres à sa première enfance, l'organisation catholique a, d'une part, attribué graduellement au principe électif une plénitude d'extension jusque alors entièrement inconnue, puisque les choix, toujours restreints,dans les anciennes républiques, à une caste déterminée, ont pu dès lors embrasser ordinairement l'ensemble de la société, sans en excepter les moindres rangs, qui ont alors tant fourni de cardinaux et même de papes: d'une autre part, sous un aspect moins apprécié mais non moins capital, elle a radicalement perfectionné la nature de ce principe politique, en le rendant plus rationnel, par cela seul qu'elle substituait essentiellement désormais le choix réel des inférieurs par les supérieurs à la disposition inverse, jusque alors exclusive, quoique seulement convenable à l'ordre temporel; sans toutefois que cette constitution nouvelle méconnût essentiellement la juste influence consultative que devaient, pour le bien commun, conserver, en de tels cas, les légitimes réclamations des subordonnés. Le mode caractéristique d'élection habituelle à la suprême dignité spirituelle, devra toujours être regardé, ce me semble, comme un véritable chef-d'œuvre de sagesse politique, où les garanties générales de stabilité réelle et de convenable préparation se trouvaient encore mieux assurées que n'eût pu le permettre l'empirique expédient de l'hérédité, tandis que la bonté et la maturité des choix, en tant qu'elles peuvent dépendre de la nature du procédé, y devaient être spontanément favorisées,soit par la haute sagesse des électeurs les mieux appropriés, soit par la faculté, soigneusement ménagée, de laisser surgir, de tous les rangs de la hiérarchie, la capacité la plus propre à présider au gouvernement ecclésiastique, après un indispensable noviciat actif: ensemble de précautions successives vraiment admirable, et pleinement en harmonie avec l'extrême importance de cette éminente fonction, où les philosophes catholiques ont si justement placé le nœud fondamental de tout le système ecclésiastique.On doit également reconnaître la haute portée politique, jusqu'au déclin du système, de ces institutions monastiques qui, outre leurs incontestables services intellectuels, constituaient certainement l'un des élémens les plus indispensables de cet immense organisme. Spontanément nées du pressant besoin que devaient éprouver, à l'origine du catholicisme, les esprits les plus contemplatifs de se dégager, autant que possible, de l'exorbitante dissipation et de la corruption excessive du monde contemporain, ces institutions spéciales, maintenant connues par les seuls abus des temps de décadence, furent, en général, le berceau nécessaire où s'élaborèrent, long-temps à l'avance, les principales conceptions chrétiennes, soit dogmatiques, soit même pratiques. Leur régimefondamental devint ensuite l'apprentissage permanent de la classe spéculative, dont les membres les plus actifs venaient souvent retremper ainsi l'énergie et la pureté de leur caractère, trop susceptible d'altération par les contacts temporels journaliers; et la fondation ou la réformation des ordres offraient d'ailleurs directement, pour une telle époque, au génie politique, une heureuse issue élémentaire, et un utile exercice continu, qui ne sauraient plus être convenablement appréciés, depuis l'inévitable désorganisation de ce vaste système provisoire d'organisation spirituelle. Enfin, sous l'aspect politique le plus étendu, il est clair que, sans une pareille influence, ce système n'eût pu acquérir, et encore moins conserver, dans les relations européennes, cet attribut de généralité qui lui était indispensable, et qui eût été rapidement absorbé par l'esprit de nationalité vers lequel devait tendre chaque clergé local, si cette milice contemplative, bien mieux placée, par sa nature, au point de vue vraiment universel, n'en eût toujours reproduit spontanément la pensée directe, en donnant aussi, au besoin, l'exemple d'une indépendance qui lui devait être plus facile.La principale condition d'efficacité commune à toutes les diverses propriétés politiques que jeviens de signaler dans la constitution catholique, consistait surtout en cette puissante éducation spéciale du clergé, qui devait alors rendre le génie ecclésiastique habituellement si supérieur à tout autre, non-seulement en lumières de tous genres, mais, au moins autant, en aptitude politique. Car, les modernes défenseurs du catholicisme, en faisant justement valoir, sous le point de vue intellectuel, une telle éducation comme étant, à cette époque, essentiellement au niveau de l'état le plus avancé de la philosophie générale, encore éminemment métaphysique, n'ont point eux-mêmes assez apprécié la haute portée réelle d'un nouvel élément capital qui devait spontanément caractériser la destination sociale de cette éducation, même sans donner lieu à un enseignement formulé, c'est-à-dire l'histoire, alors nécessairement introduite dans les hautes études ecclésiastiques, au moins comme histoire de l'église. Si l'on considère l'incontestable filiation générale qui, surtout aux premiers temps, rattachait intimement le catholicisme, d'une part, au régime romain, d'une autre, à la philosophie grecque, et même, par le judaïsme, aux plus antiques théocraties; si l'on pense à l'intervention continue, de plus en plus importante, que, dès sa naissance, il avait inévitablement exercée dans toutes lesprincipales affaires humaines, on concevra sans peine que, depuis sa plus éminente maturité sous le grand Hildebrand, l'histoire de l'église tendait, au fond, à constituer spontanément, pour cette époque, une sorte d'histoire fondamentale de l'humanité, essentiellement envisagée sous l'aspect social; et ce qu'un semblable point de vue devait évidemment offrir d'étroit, se trouvait alors très heureusement compensé par l'unité de conception et de composition qui en résultait naturellement, et qui ne pouvait, sans doute, être encore autrement obtenue; en sorte que l'on doit cesser d'être surpris que l'origine philosophique des spéculations historiques vraiment universelles soit due au plus noble génie du catholicisme moderne. Il serait, sans doute, inutile de faire ici expressément ressortir l'évidente supériorité politique que l'habitude régulière d'un tel ordre d'études et de méditations devait nécessairement procurer aux penseurs ecclésiastiques, au milieu d'une ignorante aristocratie temporelle, dont la plupartdesmembres n'attachaient guère d'importance historique qu'à la généalogie de leur maison, sauf l'intérêt accessoire qu'ils pouvaient prendre à quelques incohérentes chroniques, provinciales ou, tout au plus, nationales. Quelque avancée que soit réellement aujourd'hui l'irrévocable décadence,intellectuelle et sociale, du catholicisme, ce privilége caractéristique doit encore s'y faire sentir à un certain degré, parce qu'aucune classe ne s'est disposée jusqu'ici à mieux remplir cette grande attribution philosophique; il est probable, en effet, que, dans les rangs élevés de sa hiérarchie, on continue à trouver plus qu'ailleurs des esprits distingués spontanément susceptibles de se placer convenablement au vrai point de vue de l'ensemble des affaires humaines, quoique la déchéance politique de leur corporation ne leur permette plus de manifester suffisamment, ni même peut-être de cultiver assez, une telle propriété.Enfin, quelque rapide que doive être cette appréciation, je ne négligerai point d'y signaler, pour la première fois, un dernier caractère de haute philosophie politique, que les plus illustres défenseurs du système catholique ne pouvaient y saisir nettement, et qui, par suite, me semble être resté essentiellement inaperçu jusqu'ici. Il s'agit de l'heureuse discipline fondamentale par laquelle le catholicisme, aux temps de sa grandeur, a directement tenté avec succès de diminuer, autant que possible, les dangers politiques de l'esprit religieux, en restreignant de plus en plus le droit d'inspiration surnaturelle, qu'aucunedomination spirituelle fondée sur les doctrines théologiques ne saurait d'ailleurs se dispenser entièrement de consacrer en principe, mais que l'organisation catholique a notablement réduit et entravé par de sages et puissantes prescriptions habituelles, dont l'importance ne saurait être comprise que par comparaison à l'état précédent, et même, en quelque sorte, à l'état suivant. Cette inévitable tendance théologique à de vagues et arbitraires perturbations, individuelles ou sociales, se trouvait nécessairement encouragée, au plus haut degré, sous le régime polythéique, qui, pour ainsi dire, offrait toujours directement quelque divinité disposée à protéger spécialement une inspiration quelconque. Malgré que le monothéisme, en général, ait dû spontanément en réduire aussitôt l'extension, et en modifier radicalement l'exercice, il a pu cependant lui laisser encore un très dangereux essor, comme le témoigne clairement l'exemple des juifs, habituellement inondés de prophètes et d'illuminés, qui d'ailleurs y avaient, jusqu'à un certain point, leur office reconnu, quoique irrégulier. Digne organe nécessaire d'un état mental plus avancé, le catholicisme a graduellement restreint, avec une sagesse trop peu appréciée, le droit direct d'inspiration surnaturelle, en le représentantcomme éminemment exceptionnel, en le bornant à des cas de plus en plus graves, à des élus de plus en plus rares, et à des temps de moins en moins rapprochés, en l'assujétissant enfin à des vérifications d'authenticité de plus en plus sévères, soit chez les laïques, soit chez les clercs eux-mêmes, habituellement contenus, en outre, à cet égard comme à tout autre, par l'organisation hiérarchique: son usage régulier et continu a été essentiellement réduit à ce que la nature du système rendait strictement indispensable, aussitôt que toutes les communications divines ont été, en principe, exclusivement réservées d'ordinaire à la suprême autorité ecclésiastique. Cette infaillibilité papale, si amèrement reprochée au catholicisme, constituait donc, à vrai dire, sous un tel point de vue, un très grand progrès intellectuel et social, outre son évidente nécessité pour l'ensemble du régime théologique, où, selon la judicieuse théorie de De Maistre, elle ne formait réellement que la condition religieuse de la juridiction finale, sans laquelle les inépuisables contestations, journellement suscitées par d'aussi vagues doctrines, eussent indéfiniment troublé la société. En ôtant au souverain pontife cette indispensable prérogative, l'esprit d'inconséquence, qui caractérise le protestantisme, bien loin de supprimer le droit d'inspiration divine,tendait directement, au contraire, à l'augmenter beaucoup, et par suite à faire rétrograder, à ce titre comme à tant d'autres, le développement graduel de l'humanité, ainsi que je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant; puisque sa prétendue réformation consistait entièrement, sous ce rapport, à vulgariser de plus en plus cette mystique faculté, et finalement à l'individualiser: ce qui n'eût pu manquer de produire d'immenses désordres, d'abord intellectuels, et ensuite sociaux, si la décadence simultanée de toute théologie quelconque n'en eût alors nécessairement prévenu l'essor spontané, dont les traces rudimentaires sont néanmoins fort appréciables. Du reste, en reconnaissant ici cette importante propriété générale du monothéisme catholique, le lecteur judicieux aura, sans doute, naturellement remarqué l'éclatante confirmation qu'elle présente directement à la proposition capitale de philosophie historique, établie au chapitre précédent, que, dans le passage du polythéisme au monothéisme, l'esprit religieux a réellement subi un inévitable décroissement intellectuel: car, nous voyons ainsi le catholicisme constamment occupé, dans la vie réelle, personnelle ou collective, à augmenter graduellement le domaine habituel de la sagesse humaine aux dépens de celui,jusque alors si étendu, de l'inspiration divine.Après avoir suffisamment indiqué les vrais principes philosophiques qui doivent présider à un examen approfondi des conditions générales de l'existence sociale du catholicisme, je ne saurais m'arrêter aucunement à la considération des institutions spéciales, quelle qu'en ait dû être l'efficacité réelle pour le développement et le maintien de ce grand organisme. C'est ainsi, par exemple, que je ne dois pas déterminer ici l'importance très grave qu'a présenté, sous ce rapport, l'usage spontané d'une sorte de langue sacrée, par la conservation du latin dans la corporation sacerdotale, quand il eut cessé de rester vulgaire: et, cependant, il n'est pas douteux qu'un tel moyen, systématiquement réglé, a constitué naturellement, à divers titres essentiels, un utile auxiliaire permanent de la puissance catholique, soit au dedans, soit au dehors, en facilitant à la fois sa communication et sa concentration, et même en retardant notablement l'inévitable époque où l'esprit de critique individuelle viendrait graduellement démolir ce noble édifice social, dont les bases intellectuelles étaient si précaires. Mais, évidemment forcé de renvoyer au Traité spécial déjà promis une telle appréciation, et beaucoup d'autres analogues, quel qu'en puisse être l'intérêt réel, je ne doispas néanmoins éviter de signaler encore deux conditions capitales, l'une morale, l'autre politique, qui, sans être, par leur nature, aussi fondamentales que celles ci-dessus caractérisées, ont toutefois été vraiment indispensables, chacune à sa manière, au plein développement du catholicisme, et devaient, en même temps, résulter spontanément de son entière maturité. Toutes deux étaient impérieusement prescrites par la nature spéciale d'une telle époque et d'un tel système, beaucoup plus que par la nature générale de l'organisation spirituelle; distinction importante, qui doit dominer leur appréciation philosophique, autrement confuse et incohérente.La première consiste dans l'institution, vraiment capitale, du célibat ecclésiastique, dont le développement, long-temps entravé, et enfin complété par le puissant Hildebrand, a été ensuite justement regardé comme l'une des bases les plus essentielles de la discipline sacerdotale. Il serait entièrement superflu de rappeler ici les motifs assez connus qui, puisés dans la saine appréciation générale de la nature humaine, expliquent son influence nécessaire sur le meilleur accomplissement, intellectuel ou social, des fonctions spirituelles: nous devons même éviter soigneusement d'entamer, d'une manière directe ou indirecte, l'examende la convenance de cette institution pour le nouveau pouvoir spirituel, ultérieurement destiné à réorganiser les sociétés modernes; cette question délicate, aujourd'hui trop prématurée, serait certainement oiseuse à agiter, et peut-être dangereuse; elle ne saurait être décidée convenablement, d'après une expérience graduelle suffisamment approfondie, que par ce pouvoir lui-même, déjà presque constitué, à l'exemple du catholicisme, quoique beaucoup moins tard. Mais, quant à l'indispensable nécessité relative de cette importante disposition à l'égard du catholicisme, il est aisé de la reconnaître, avec une pleine et irrésistible évidence, malgré tant de sophismes protestans ou philosophiques, même indépendamment des conditions trop manifestes qu'imposait, sous ce rapport, l'exécution journalière des principales fonctions morales du clergé, et surtout de la confession. Il suffit pour cela, en se bornant aux seules considérations politiques, nationales ou européennes, de se représenter convenablement le véritable état général d'une telle société, où, sans le célibat, la hiérarchie catholique n'aurait pu certainement obtenir ou conserver, aux temps mêmes de sa plus grande splendeur, ni l'indépendance sociale ni la liberté d'esprit nécessaires à l'accomplissement suffisant de sa grande missionprovisoire. La tendance universelle, encore si prépondérante, à l'inévitable hérédité de toutes les fonctions quelconques, sous la seule exception capitale des fonctions ecclésiastiques, eût alors, sans aucun doute, irrésistiblement entraîné le clergé à l'imitation continue d'aussi puissants exemples, comme le montre clairement l'analyse judicieuse des dispositions contemporaines, si l'heureuse institution du célibat ne l'en eût radicalement préservé, quelle qu'ait pu y être d'ailleurs l'influence réelle du népotisme, toujours nécessairement exceptionnel, et dont la saine appréciation ne fait, au reste, que mieux ressortir le besoin de lutter, avec une continuelle énergie, contre une telle disposition spontanée, qui, si elle eût prévalu, aurait certainement fini par annuler essentiellement la division fondamentale des deux pouvoirs élémentaires, d'après l'imminente transformation graduelle, que les papes ont alors si péniblement contenue, des évêques en barons et des prêtres en chevaliers. On n'a point assez apprécié l'innovation hardie et vraiment fondamentale que le catholicisme a radicalement opérée dans l'organisme social, en supprimant ainsi à jamais l'hérédité sacerdotale, profondément inhérente à l'économie de toute l'antiquité, non-seulement sous le régime théocratique proprement dit, mais aussichez les Grecs, et même chez les Romains, où les divers offices pontificaux de quelque importance constituaient essentiellement le patrimoine exclusif de quelques familles privilégiées, ou, tout au moins, d'une certaine caste; l'élection, d'ailleurs très circonscrite, n'y ayant obtenu que fort tard une part purement accessoire, par une simple concession graduelle, toujours plus apparente que réelle. Si l'on eût mieux compris de tels antécédens, on eût à la fois senti l'importance et la difficulté de l'immense service politique rendu par le catholicisme, lorsque, en établissant le principe du célibat ecclésiastique, il a posé enfin une insurmontable barrière à cette disposition universelle, dont l'irrévocable abolition, envers des fonctions aussi éminentes, a constitué réellement l'effort le plus décisif contre le système des castes, ultérieurement menacé d'ailleurs dans toutes ses autres parties, d'après la seule influence graduelle de cette grande modification spontanée: nulle autre appréciation spéciale n'est aussi propre peut-être à vérifier combien le système catholique était en avant de la société sur laquelle il devait agir. Je ne saurais m'abstenir, à ce sujet, de signaler incidemment l'inconséquence et la légèreté des aveugles adversaires habituels du catholicisme, qui, en confondant, d'une part, le régime catholiqueavec celui, si radicalement distinct, des vraies théocraties antiques, lui ont, d'une autre part, simultanément adressé d'amers reproches sur cette institution générale du célibat ecclésiastique, essentiellement destinée, au contraire, par sa nature caractéristique, à rendre la pure théocratie radicalement impossible, en garantissant, d'une manière plus spéciale, à tous les rangs sociaux, le légitime accès des dignités sacerdotales.Quant à l'autre condition spéciale subsidiaire de l'existence politique du catholicisme au moyen-âge, elle consiste dans la nécessité, fâcheuse mais indispensable, d'une principauté temporelle suffisamment étendue, directement annexée à jamais au chef-lieu général de l'autorité spirituelle, afin de mieux garantir sa pleine indépendance européenne. Envers le nouveau pouvoir intellectuel et moral destiné à diriger la moderne réorganisation sociale, l'examen d'une telle condition serait certainement encore plus oiseux ainsi que plus prématuré, et finalement plus déplacé, que celui de la précédente. Mais, à l'égard du catholicisme, un pareil besoin ne saurait être douteux, en considérant la nature propre de cet organisme et sa principale destination, aussi bien que d'après sa vraie relation politique avec les puissances au sein desquelles il a dû surgir et vivre. Né, commeon l'oublie trop aujourd'hui, dans un état social où les deux pouvoirs élémentaires étaient radicalement confondus, le système catholique eût été alors rapidement absorbé, ou plutôt politiquement annulé par la prépondérance temporelle, si le siége de son autorité centrale se fût trouvé enclavé dans quelque juridiction particulière, dont le chef n'eût pas tardé, suivant la pente primitive vers la concentration de tous les pouvoirs, à s'assujétir le pape comme une sorte de chapelain; à moins de compter naïvement sur la miraculeuse continuité indéfinie d'une suite de souverains comparables au grand Charlemagne, c'est-à-dire, comprenant assez le véritable esprit de l'organisation européenne au moyen-âge, pour être spontanément disposés à toujours respecter convenablement et à protéger dignement la haute indépendance pontificale. Quoique la philosophie théologique, une fois parvenue à l'état de monothéisme, tende naturellement, d'après nos explications antérieures, à déterminer la séparation des deux puissances, elle est nécessairement bien loin de pouvoir le faire avec l'énergie, la spontanéité, et la précision qui devront certainement caractériser, à ce sujet, la philosophie positive, ainsi que je l'indiquerai plus tard: en sorte que son influence, puissante mais vague, ne pouvait, àcet égard, nullement dispenser, comme tant d'autres exemples d'un vain monothéisme l'ont clairement vérifié, du secours continu des conditions purement politiques, parmi lesquelles devait, sans doute, éminemment surgir l'obligation d'une certaine souveraineté territoriale, embrassant une population assez étendue pour, au besoin, se suffire provisoirement à elle-même; de manière à offrir un refuge assuré à tous les divers membres de cette immense hiérarchie, en cas de collision, partielle mais intense, avec les forces temporelles, qui, sans cette imminente ressource extrême, les auraient toujours tenus dans une trop étroite dépendance locale. Le siége spécial de cette principauté exceptionnelle était d'ailleurs nettement déterminé par l'ensemble de sa destination, puisque le centre de l'autorité la plus générale, seule destinée désormais à agir simultanément sur tous les points du monde civilisé, devait évidemment résider dans cette cité unique, si exclusivement propre à lier, par une admirable continuité active, l'ordre ancien à l'ordre nouveau, d'après les habitudes profondément enracinées qui, depuis plusieurs siècles, y rattachaient, de toutes parts, les pensées et les espérances sociales: De Maistre a fait très bien sentir que, dans la célèbre translation àByzance, Constantin ne fuyait pas moinsmoralement devant l'Église que politiquement devant les Barbares. Mais, du reste, l'irrécusable nécessité de cette adjonction temporelle à la suprême dignité ecclésiastique n'en doit pas faire oublier les graves inconvéniens, essentiellement inévitables, soit envers l'autorité sacerdotale elle-même, soit pour la partie de l'Europe ainsi réservée à cette sorte d'anomalie politique. La pureté, et même la dignité, du caractère pontifical se trouvaient dès-lors exposées sans cesse à une imminente altération directe, par le mélange permanent des hautes attributions propres à la papauté, avec les opérations secondaires d'un gouvernement provincial; quoique, par suite même, du moins en partie, d'une telle discordance, le pape ait réellement toujours assez peu régné à Rome, sans excepter les plus belles époques du catholicisme, pour n'y pouvoir seulement comprimer suffisamment les factions des principales familles, dont les misérables luttes ont si souvent bravé et compromis son autorité temporelle: l'indispensable élévation de ce grand caractère politique, et sa généralité caractéristique, n'en ont pas moins souffert sans doute, par suite de l'ascendant trop exclusif que devaient ainsi obtenir graduellement les ambitions italiennes, et qui, après avoir favorisé d'abord le développement du système, n'a paspeu contribué ensuite à accélérer sa désorganisation, par les inflexibles rivalités qu'il a dû soulever au loin: sous l'un et l'autre aspect, le chef spirituel de l'Europe a fini par se transformer aujourd'hui en un petit prince italien, électif, tandis que tous ses voisins sont héréditaires, mais d'ailleurs essentiellement préoccupé, comme chacun d'eux, et peut-être même davantage, du maintien précaire de sa domination locale. Quant à l'Italie, quoique son essor intellectuel, et même moral, ait été beaucoup hâté par cet inévitable privilége, elle a dû y perdre essentiellement sa nationalité politique: car les papes ne pouvaient, sans se dénaturer totalement, étendre sur l'Italie entière leur domination temporelle, que l'Europe eût d'ailleurs unanimement empêchée; et cependant la papauté ne devait point, sans compromettre gravement son indispensable indépendance, laisser former, autour de son territoire spécial, aucune autre grande souveraineté italienne: la douloureuse fatalité déterminée par ce conflit fondamental, constitue certainement l'une des plus déplorables conséquences de la condition d'existence que nous venons d'examiner, et qui a ainsi exigé, en quelque sorte, sous un aspect capital, le sacrifice politique d'une partie aussi précieuse et aussi intéressante de la communauté européenne,toujours agitée, depuis dix siècles, par d'impuissans efforts pour constituer une unité nationale, nécessairement incompatible, d'après cette explication, jusqu'à présent inaperçue, avec l'ensemble du système politique fondé sur le catholicisme.Je devais ici caractériser distinctement les principales conditions d'existence politique du catholicisme, qui, de nature essentiellement statique, concernent directement son organisation propre; parce qu'elles doivent être aujourd'hui plus profondément méconnues par toutes nos diverses écoles dominantes, qui, dans leur inanité philosophique, ne savent rêver la solution sociale que d'après l'ancienne base théologique, et qui cependant refusent radicalement à une telle économie les moyens fondamentaux les plus indispensables à son efficacité réelle; comme je l'ai indiqué au volume précédent, et comme la suite de notre analyse historique l'expliquera spontanément. Les conditions vraiment dynamiques, relatives à la puissance inévitable que devait procurer au catholicisme l'accomplissement continu de son office social, sont, par leur nature, trop manifestes, et, en effet, trop peu contestées d'ordinaire, pour exiger un examen aussi étendu. Nous pourrons donc, en ce qui les concerne, nous borner, à ce sujet, à l'appréciation sommaire de la grande attributionélémentaire de l'éducation générale, qui, d'après un éclaircissement antérieur, constitue nécessairement la plus importante fonction du pouvoir spirituel, et le fondement primitif de toutes ses autres opérations, parmi lesquelles il suffira de considérer ensuite celle qui, dans la vie active, en devait devenir le prolongement le plus naturel et la plus irrésistible conséquence, pour la direction morale de la conduite privée. Quelque intérêt philosophique que dussent certainement offrir beaucoup d'autres considérations analogues, comme, par exemple, l'examen de l'influence politique que devait spécialement procurer à la hiérarchie catholique l'exercice journalier de ses relations naturelles avec toutes les parties simultanées du monde civilisé, en un temps surtout où les diverses puissances temporelles vivaient essentiellement isolées, je suis évidemment forcé, par l'indispensable restriction de notre appréciation historique, de laisser au lecteur tous les développemens de ce genre.La plupart des philosophes, même catholiques, faute d'une comparaison assez élevée, ont trop peu apprécié l'immense et heureuse innovation sociale graduellement accomplie par le catholicisme, quand il a directement organisé un système fondamental d'éducation générale, intellectuelle etsurtout morale, s'étendant rigoureusement à toutes les classes de la population européenne, sans aucune exception quelconque, même envers le servage. Si une intime habitude ne devait essentiellement blaser nos esprits sur cette admirable institution, où l'on n'est plus frappé que du caractère rétrograde qu'elle offre incontestablement aujourd'hui sous le rapport mental; si on la jugeait du point de vue vraiment philosophique convenable à l'étude rationnelle des révolutions successives de l'humanité, chacun sentirait aisément l'éminente valeur sociale d'une telle amélioration permanente, en partant du régime polythéique, qui condamnait invariablement la masse de la population à un inévitable abrutissement, non-seulement à l'égard des esclaves, dont la prédominance numérique est d'ailleurs bien connue, mais encore pour la majeure partie des hommes libres, essentiellement privés de toute instruction réglée, sauf l'influence spontanée tenant au développement des beaux-arts, et celle que devait produire aussi le système des fêtes publiques, complété par les jeux scéniques: il est clair, en effet, que, dans l'antiquité, l'éducation purement militaire, exclusivement bornée, par sa nature, aux hommes libres, pouvait seule être convenablement organisée, et l'était réellement de la manière la plus parfaite.De tels antécédens, judicieusement appréciés, empêcheraient, sans doute, de méconnaître le grand progrès élémentaire réalisé par le catholicisme, imposant spontanément à chaque croyant, avec une irrésistible autorité, le devoir rigoureux de recevoir, et aussi de procurer autant que possible, le bienfait de cette instruction religieuse, qui, saisissant l'individu dès ses premiers pas, et, après l'avoir préparé à sa destination sociale, le suivait d'ailleurs assidûment dans tout le cours de sa vie active, pour le ramener sans cesse à la juste application de ses principes fondamentaux, par un ensemble admirablement combiné d'exhortations directes, générales ou spéciales, d'exercices individuels ou communs, et de signes matériels convergeant très bien vers l'unité d'impression. En se reportant convenablement à ce temps, on ne tardera point à sentir que, même sous l'aspect intellectuel, ces modestes chefs-d'œuvre de philosophie usuelle qui formaient le fond descatéchismesvulgaires, étaient alors, en réalité, tout ce qu'ils pouvaient être essentiellement, quelque arriérés qu'ils doivent maintenant nous sembler à cet égard; car ils contenaient ce que la philosophie théologique proprement dite, parvenue à l'état de monothéisme, pouvait offrir de plus parfait, à moins de sortir radicalement d'un tel régime mental, ce qui certes étaitencore éminemment chimérique: la seule philosophie un peu plus avancée, à cet égard, qui existât déjà, était, comme on l'a vu, purement métaphysique, et, à ce titre, nécessairement impropre, par sa nature anti-organique, à passer utilement dans la circulation générale, où, d'après l'expérience pleinement décisive des siècles antérieurs, elle n'aurait, évidemment, pu instituer finalement qu'un funeste scepticisme universel, incompatible avec tout vrai gouvernement spirituel de l'humanité; quant aux précieux rudimens scientifiques graduellement élaborés dans l'immortelle école d'Alexandrie, ils étaient, sans aucun doute, beaucoup trop faibles, trop isolés, et trop abstraits, pour devoir pénétrer, à un degré quelconque, dans une telle éducation commune, quand même l'esprit fondamental du système ne les eût pas implicitement repoussés. Mieux on scrutera l'ensemble de cette mémorable organisation, plus on sera choqué de l'irrationnelle et profonde injustice que présente l'aveugle accusation absolue, tant répétée contre le catholicisme, d'avoir, sans distinction d'époques, toujours tendu à étouffer le développement populaire de l'intelligence humaine, dont il fut si long-temps, au contraire, le promoteur le plus efficace: le reproche banal du protestantisme, quant à la sage prohibition de l'égliseromaine relativement à la lecture indiscrète et vulgaire des livres sacrés empruntés au judaïsme, ne devrait pas être servilement reproduit par les philosophes impartiaux, qui, n'étant point retenus, comme les docteurs catholiques, par un respect forcé pour cette dangereuse habitude, pourraient franchement proclamer les graves inconvéniens, intellectuels et sociaux, radicalement inhérens à une telle pratique, qui, résultée du besoin logique de constituer au monothéisme une continuité indéfinie, tendait, chez la plupart des esprits ordinaires, à ériger en type social la notion rétrograde d'une antique théocratie, si antipathique aux vraies nécessités essentielles du moyen-âge. L'exacte interprétation générale des faits montre alors, au contraire, dans le clergé catholique, une disposition constante à faire universellement pénétrer toutes les lumières quelconques qu'il avait lui-même reçues, bien loin d'imiter, à cet égard, la concentration systématique propre au régime vraiment théocratique: et c'était là une suite inévitable de la division fondamentale des deux pouvoirs élémentaires, qui, dans l'intérêt même de sa légitime domination, conduisait cette hiérarchie à exciter partout un certain degré de développement intellectuel, sans lequel sa puissance générale n'aurait pu trouver un point d'appuisuffisant. Au reste, il ne s'agit point directement, en ce moment, de l'appréciation mentale, ni même morale, naturellement examinée ci-après, de ce système général de l'éducation catholique, où nous ne devons maintenant considérer surtout que la haute influence politique qu'il procurait nécessairement à la hiérarchie sacerdotale, et qui devait évidemment résulter de l'ascendant spontané que tendent à conserver indéfiniment les directeurs primitifs de toute éducation réelle, quand elle n'est point bornée à la simple instruction; ascendant immédiat et général, inhérent à cette grande attribution sociale, abstraction faite d'ailleurs du caractère spécialement sacré de l'autorité spirituelle au moyen-âge, et des terreurs superstitieuses qui s'y rattachaient. Simultanément héritier, dès l'origine, de l'empirique sagesse des théocraties orientales, et des ingénieuses études de la philosophie grecque, le clergé catholique a dû ensuite s'appliquer inévitablement, avec une opiniâtre persévérance, à l'exacte investigation de la nature humaine, individuelle ou sociale, qu'il a réellement approfondie autant que peuvent le comporter des observations irrationnelles, dirigées ou interprétées par de vaines conceptions théologiques ou métaphysiques. Or, une telle connaissance, où sa supériorité généraleétait hautement irrécusable, devait éminemment favoriser son ascendant politique, puisque, dans un état quelconque de la société, elle constitue naturellement, de toute nécessité, la première base intellectuelle directe d'un pouvoir spirituel; les autres sciences ne pouvant obtenir, à cet égard, d'efficacité réelle que par leur indispensable influence rationnelle sur l'extension et l'amélioration de ces spéculations, politiquement prépondérantes, relatives à l'homme et à la société.On doit enfin concevoir l'institution, vraiment capitale, de la confession catholique, comme destinée à régulariser une importante fonction élémentaire du pouvoir spirituel, à la fois suite inévitable et complément nécessaire de cette attribution fondamentale que nous venons de considérer: car il est, d'une part, impossible que les directeurs réels de la jeunesse ne deviennent point spontanément, à un degré quelconque, les conseillers habituels de la vie active; et, d'une autre part, sans un tel prolongement d'influence morale, l'efficacité sociale de leurs opérations primitives ne saurait être suffisamment garantie, en vertu de leur aptitude exclusive à surveiller l'exécution journalière des principes de conduite qu'ils ont ainsi enseignés: il eût été d'ailleurs évidemment absurde que cette institution conservât indéfinimentles formes puériles, et même dangereuses, rappelées par l'étymologie d'une telle dénomination, et qui avaient dû subsister jusqu'à ce que la hiérarchie pût être suffisamment constituée. Rien ne peut, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable décadence de l'ancienne organisation spirituelle, que la dénégation systématique, si ardemment propagée depuis trois siècles, d'une condition d'existence aussi simple et aussi évidente, ou la désuétude spontanée, non moins significative, d'un usage aussi bien adapté aux besoins élémentaires de notre nature morale, l'épanchement et la direction, qui, en principe, ne pouvaient certes être plus convenablement satisfaits que par la subordination volontaire de chaque croyant à un guide spirituel, librement choisi dans une vaste et éminente corporation, à la fois apte d'ordinaire à donner d'utiles avis et presque toujours incapable, par son heureuse position spéciale, désintéressée sans être indifférente, d'abuser d'une confiance qui constituait la seule base, constamment facultative, d'une telle autorité personnelle. Si l'on refuse, en effet, au pouvoir spirituel une semblable influence consultative sur la vie humaine, quelle véritable attribution sociale pourrait-il lui rester, qui ne puisse être encore plus justement contestée? Lespuissans effets moraux de cette belle institution pour purifier par l'aveu et rectifier par le repentir, ont été si bien appréciés des philosophes catholiques, que nous sommes ici heureusement dispensés, à cet égard, de toute explication spéciale, au sujet d'une fonction qui a si utilement remplacé la discipline grossière et insuffisante, également précaire et tracassière, d'après laquelle, sous le régime polythéique, le magistrat s'efforçait si vainement de régler les mœurs par d'arbitraires prescriptions, en vertu de la confusion fondamentale des deux ordres des pouvoirs humains. Nous n'avons à l'envisager maintenant que comme une indispensable condition d'existence politique inhérente au gouvernement spirituel, quels qu'en soient la nature et le principe, et sans laquelle il ne pourrait suffisamment remplir son office caractéristique, qui doit y trouver simultanément ses informations élémentaires et ses premiers moyens moraux. Les graves abus qu'elle a produits, même aux plus beaux temps du catholicisme, doivent être bien moins rapportés à l'institution elle-même, abstraitement conçue, qu'à la nature vague et absolue de la philosophie théologique, seule susceptible, de toute nécessité, de constituer alors la base très imparfaite, soit moralement ou mentalement, de l'organisation spirituelle. Ilrésultait forcément, en effet, d'une telle situation, l'inévitable obligation de ce droit, en réalité presque arbitraire malgré les meilleurs réglemens, d'absolution religieuse, au sujet duquel les plus légitimes réclamations ne sauraient empêcher l'irrésistible besoin pratique de cette faculté continue, sans laquelle, à l'imminent péril de l'individu et de la société, une seule faute capitale aurait constamment déterminé un irrévocable désespoir, dont les suites habituelles auraient tendu à convertir bientôt cette salutaire discipline en un principe nécessaire d'incalculables perturbations.Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes, suffisamment ébauché désormais l'appréciation politique du catholicisme, en ce qui concerne les conditions fondamentales du gouvernement spirituel, celles qui, par leur nature, doivent toujours se manifester, à un degré et sous une forme d'ailleurs variables, dans une véritable organisation morale distincte, quel qu'en puisse être le principe, il nous reste encore, pour achever de connaître assez ce grand organisme du moyen-âge, de manière à bien comprendre les exigences réelles, soit de son existence passée, soit de sa vaine restauration ultérieure, à signaler aussi, par l'indication rapide mais caractéristique d'un point de vue plus spécial, ses principalesconditions purement dogmatiques, afin de faire sentir que des croyances théologiques secondaires, aujourd'hui communément regardées comme socialement indifférentes, étaient cependant indispensables à la pleine efficacité politique de ce système factice et complexe, dont l'admirable mais passagère unité résultait péniblement de la laborieuse convergence d'une multitude d'influences hétérogènes, en sorte qu'une seule d'entre elles, profondément ruinée, tendait à entraîner spontanément une inévitable désorganisation, totale quoique graduelle.Nous avons déjà reconnu, à ce sujet, à la fin du chapitre précédent, que le strict monothéisme, tel que le rêvent nos déistes, serait à la fois d'un usage impraticable et d'une application stérile: et tout philosophe impartial qui tentera convenablement de mesurer, pour ainsi dire, la dose fondamentale de polythéisme que le catholicisme a dû nécessairement conserver en la régularisant d'après son principe propre, reconnaîtra qu'elle fut, en général, aussi réduite que le comportent essentiellement les besoins inévitables, intellectuels ou sociaux, du véritable esprit théologique. Mais nous devons, en outre, considérer maintenant, dans le catholicisme, les plus importans des divers dogmes accessoires, qui, dérivés, plus ou moins spontanément, de la conceptionthéologique caractéristique, en ont constitué surtout des développemens plus ou moins indispensables à l'entier accomplissement de sa grande destination provisoire pour l'évolution sociale de l'humanité.La tendance, éminemment vague et mobile, qui caractérise spontanément, même à l'état de monothéisme, les conceptions théologiques, devrait profondément compromettre, de toute nécessité, leur efficacité sociale, en exposant, d'une manière presque indéfinie, dans la vie réelle, les préceptes pratiques dont elles sont la base à des modifications essentiellement arbitraires, déterminées par les diverses passions humaines, si cet imminent péril continu n'était régulièrement conjuré par une active surveillance fondamentale du pouvoir spirituel correspondant. C'est pourquoi la soumission d'esprit, évidemment indispensable, à un certain degré, à toute organisation quelconque du gouvernement moral de l'humanité, avait besoin d'être beaucoup plus intense sous le régime théologique, qu'elle ne devra le devenir, comme je l'indiquerai plus tard, sous le régime positif, où la nature des doctrines pousse d'elle-même à une convergence presque suffisante, et n'exige, par suite, qu'un recours bien moins spécial et moins fréquent à l'autorité interprétativeou directrice. Ainsi, le catholicisme, afin de constituer et de maintenir l'unité nécessaire à sa destination sociale, a dû contenir autant que possible le libre essor individuel, inévitablement discordant, de l'esprit religieux, en érigeant directement la foi la plus absolue en premier devoir du chrétien; puisque, en effet, sans une telle base, toutes les autres obligations morales perdaient aussitôt leur seul point d'appui. Si cette évidente nécessité du système catholique tendait réellement, suivant l'accusation banale, à fonder l'empire du clergé bien plus que celui de la religion, l'école positive, avec la pleine indépendance qui la caractérise, et que ne pouvaient manifester les philosophes catholiques au sujet des vices radicaux de leurs propres doctrines, ne doit pas craindre aujourd'hui de reconnaître hautement que cette substitution tant reprochée avait dû être, au fond, essentiellement avantageuse à la société; car la principale utilité pratique de la religion a dû alors consister réellement à permettre l'élévation provisoire d'une noble corporation spéculative, éminemment apte, comme je l'ai expliqué, par la nature de son organisation, à diriger heureusement, pendant sa période ascensionnelle, les opinions et les mœurs, quoique condamnée ensuite à une irrévocable décadence,non par les défauts essentiels de sa constitution propre, mais précisément, au contraire, par l'inévitable imperfection d'une telle philosophie, dont l'ascendant mental et social devait être purement provisoire, comme le reste de ce volume le rendra, j'espère, de plus en plus incontestable. Cette indispensable considération générale doit toujours dominer désormais toute appréciation vraiment rationnelle du catholicisme, aussi bien sous l'aspect purement dogmatique que sous le point de vue directement politique; elle peut seule conduire à saisir le véritable caractère de certaines croyances, dangereuses sans doute, mais imposées par la nature ou les besoins du système, et qui n'ont jamais pu être jusqu'ici philosophiquement jugées; elle doit enfin faire spontanément comprendre l'importance capitale que tant d'esprits supérieurs ont jadis attachée à certains dogmes spéciaux, qu'un examen superficiel dispose maintenant à proclamer inutiles à la destination finale, mais qui, au fond, étaient d'ordinaire intimement liés aux exigences réelles soit de l'unité ecclésiastique, soit de l'efficacité sociale.Dans le Traité spécial déjà promis, un tel esprit philosophique expliquera facilement plus tard l'irrécusable nécessité relative, intellectuelle ou sociale, des dogmes les plus amèrement reprochésau catholicisme, et qui, à raison même de cette intime obligation, ont dû, en effet, puissamment contribuer ensuite à sa décadence, en soulevant partout contre lui d'énergiques répugnances, à la fois mentales et morales. C'est ainsi, par exemple, que l'on peut aisément concevoir l'arrêt fondamental, aussi indispensable que douloureux, qui imposait directement la foi catholique comme une condition rigoureuse du salut éternel, et sans lequel, en effet, il est évident que rien ne pouvait plus contenir la divergence spontanée des croyances théologiques, à moins de recourir sans cesse à une intervention temporelle bientôt illusoire: et, néanmoins, cette fatale prescription, qui conduit inévitablement à la damnation de tous les hétérodoxes quelconques, même involontaires, a dû sans doute, justement exciter, plus qu'aucune autre, au temps de l'émancipation, une profonde indignation unanime; car rien peut-être n'est aussi propre à confirmer, sous le rapport moral, cette destination purement provisoire si clairement inhérente, sous l'aspect mental, à toutes les doctrines religieuses, alors graduellement amenées à convertir un ancien principe d'amour en un motif final de haine insurmontable, comme on le verrait désormais de plus en plus, depuis la dispersion des croyances, sileur activité sociale ne tendait enfin vers une extinction totale et commune. Le fameux dogme de la condamnation originelle de l'humanité tout entière, qui, moralement, est encore plus radicalement révoltant que le précédent, constituait aussi un élément nécessaire de la philosophie catholique, non-seulement par sa relation spontanée à l'explication théologique des misères humaines, qui en a reproduit, en tant d'autres systèmes religieux, le germe essentiel, mais aussi, d'une manière plus spéciale, pour motiver convenablement la nécessité générale d'une rédemption universelle, sur laquelle repose toute l'économie de la foi catholique. De même, il serait facile de reconnaître que l'institution, si amèrement critiquée, du purgatoire fut, au contraire, très heureusement introduite dans la pratique sociale du catholicisme, à titre d'indispensable correctif fondamental de l'éternité des peines futures: car, autrement, cette éternité, sans laquelle les prescriptions religieuses ne pouvaient être efficaces, eût évidemment déterminé souvent ou un relâchement funeste ou un effroyable désespoir, également dangereux l'un et autre pour l'individu et pour la société, et entre lesquels le génie catholique est parvenu à organiser cette ingénieuse issue, qui permettait de graduer immédiatement,avec une scrupuleuse précision, l'application effective du procédé religieux aux convenances de chaque cas réel; quels qu'aient dû être d'ailleurs les abus ultérieurs d'un expédient aussi arbitraire, on n'y doit pas moins voir l'une des conditions usuelles imposées par la nature du système, comme je l'ai indiqué ci-dessus quant au droit d'absolution. Parmi les dogmes plus spéciaux, un examen analogue mettrait en pleine évidence la nécessité politique du caractère intimement divin attribué au premier fondateur, réel ou idéal, de ce grand système religieux, par suite de la relation profonde, incontestable quoique jusqu'ici mal démêlée, d'une telle conception avec l'indépendance radicale du pouvoir spirituel, ainsi spontanément placé sous une inviolable autorité propre, invisible mais directe; tandis que, dans l'hypothèse arienne, le pouvoir temporel, en s'adressant immédiatement à la providence commune, devait être bien moins disposé à respecter la libre intervention du corps sacerdotal, dont le chef mystique était alors bien moins éminent. On ne peut aujourd'hui se former une juste idée des immenses difficultés de tout genre qu'a dû si long-temps combattre le catholicisme pour organiser enfin la séparation fondamentale des deux pouvoirs élémentaires; et, par suite, on apprécie très imparfaitementles ressources diverses que cette grande lutte a exigées, et entre lesquelles figure, au premier rang, une telle apothéose, qui tendait à relever extrêmement la dignité de l'église aux yeux des rois, pendant que, d'un autre côté, une rigoureuse unité divine aurait trop favorisé, en sens inverse, la concentration de l'ascendant social: aussi l'histoire nous manifeste-t-elle alors, d'une manière très variée et fort décisive, la secrète prédilection opiniâtre de la plupart des rois pour l'hérésie d'Arius, où leur instinct de domination sentait confusément un puissant moyen de diminuer l'indépendance pontificale et de favoriser la prépondérance sociale de l'autorité temporelle. Le dogme célèbre de la présence réelle, qui, malgré son étrangeté mentale, ne constituait, au fond, qu'une sorte de prolongement spontané du dogme précédent, comportait évidemment, au plus haut degré, la même efficacité politique, en attribuant au moindre prêtre un pouvoir journalier de miraculeuse consécration, qui devait le rendre éminemment respectable à des chefs dont la puissance matérielle, quelle qu'en fut l'étendue, ne pouvait jamais aspirer à d'aussi sublimes opérations: en un mot, outre l'excitation toujours nouvelle que la foi devait en recevoir continuellement, une telle croyance rendait le ministèreecclésiastique plus irrécusablement indispensable; tandis qu'avec des conceptions plus simples et un culte moins spécial, les magistrats temporels, tendant sans cesse à la suprématie, auraient aisément conçu la pensée de se passer essentiellement de l'intervention sacerdotale, sous la seule condition d'une vaine orthodoxie, comme la décomposition graduelle du christianisme l'a montré de plus en plus dans le cours des trois derniers siècles. Si, après avoir ainsi considéré l'ensemble dogmatique du catholicisme, on soumettait à une appréciation analogue le culte proprement dit, qui n'en était qu'une conséquence nécessaire et une inévitable manifestation permanente, on y vérifierait, d'une manière plus ou moins prononcée, outre d'importans moyens moraux d'action individuelle et d'union sociale, une semblable destination politique, qu'il suffira d'indiquer ici rapidement pour la pratique la plus capitale; sans parler même de ces mémorables sacremens, dont la succession graduelle, très rationnellement combinée, devait solennellement rappeler à chaque croyant, aux plus grandes époques de sa vie, et dans tout son cours régulier, l'esprit fondamental du système universel, par des signes spécialement adaptés au vrai caractère de chaque situation. Mentalement envisagée, la messe catholiqueoffre, sans doute, un aspect très peu satisfaisant, puisque la raison humaine n'y saurait voir, à vrai dire, qu'une sorte d'opération magique, terminée par l'accomplissement d'une pure évocation, réelle quoique mystique: mais, au contraire, du point de vue social, on y doit reconnaître, à mon gré, une très heureuse invention de l'esprit théologique, destinée à réaliser la suppression universelle et irrévocable des sanglans ou atroces sacrifices du polythéisme, en donnant le change, par un sublime subterfuge, à ce besoin instinctif du sacrifice, qui est nécessairement inhérent à tout régime religieux, et que satisfaisait ainsi chaque jour, au-delà de toute possibilité antérieure, l'immolation volontaire de la plus précieuse victime imaginable.Quelque imparfaites que doivent être nécessairement d'aussi sommaires indications sur les divers articles essentiels du dogme et du culte catholiques, dont l'appréciation plus développée serait ici déplacée, elles suffiront, j'espère, pour faire déjà sentir, à tous les vrais philosophes, la nature et l'importance d'un tel ordre de considérations, en attendant l'examen ultérieur ci-dessus annoncé. Plus on approfondira, dans cet esprit positif, l'étude générale du catholicisme au moyen-âge, mieux on s'expliquera l'immense intérêt,non moins social que mental, qu'inspiraient alors universellement tant de mémorables controverses, au milieu desquelles d'éminens génies ont su faire graduellement surgir l'admirable organisation catholique, quoique une superficielle critique les fasse aujourd'hui généralement regarder comme ayant dû toujours être aussi indifférentes qu'elles le sont spontanément devenues depuis l'inévitable décadence du système correspondant. Les infatigables efforts de tant d'illustres docteurs ou pontifes pour combattre l'arianisme, qui tendait nécessairement à ruiner l'indépendance sacerdotale, leurs luttes, non moins capitales, contre le manichéisme, qui menaçait directement l'économie fondamentale du catholicisme, en voulant y substituer le dualisme à l'unité, et beaucoup d'autres débats justement célèbres, n'étaient certes point alors plus dépourvus de destination sérieuse et profonde, même politique, que les contestations les plus agitées de nos jours, et qui paraîtraient peut-être, dans un avenir moins lointain, tout aussi étranges, à des philosophes incapables de discerner les graves intérêts sociaux dissimulés par les thèses mal conçues dont notre siècle est inondé. Une médiocre connaissance de l'histoire ecclésiastique devrait assurément confirmer cette maxime évidente de la sainephilosophie, qui établit directement la haute impossibilité que de telles controverses, ardemment poursuivies, pendant plusieurs siècles, par les meilleurs esprits contemporains, et inspirant la plus vive sollicitude à toutes les nations civilisées, fussent radicalement dénuées de signification réelle, mentale ou sociale: et, en effet, les historiens catholiques ont justement noté que toutes les hérésies de quelque importance se trouvaient habituellement accompagnées de graves aberrations morales ou politiques, dont la filiation logique serait presque toujours facile à établir, d'après des considérations analogues à celles que je viens d'indiquer pour les cas principaux.Telle est donc la faible ébauche, à laquelle je suis obligé de me borner ici, pour la juste appréciation politique de cet immense et admirable organisme, éminent chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine, graduellement élaboré, pendant dix siècles, sous des modes très variés mais tous solidaires, depuis le grand saint Paul, qui en a d'abord conçu l'esprit général, jusqu'à l'énergique Hildebrand, qui en a coordonné enfin l'entière constitution sociale; les développemens intermédiaires ayant d'ailleurs exigé, dans ce vaste intervalle, le puissant concours, intellectuel et moral, si divers et si actif, de tous les hommessupérieurs dont notre espèce pouvait alors s'honorer, les Augustin, les Ambroise, les Jérôme, les Grégoire, etc., dont l'unanime tendance vers la fondation d'une telle unité générale, quoique souvent entravée par l'ombrageuse médiocrité du vulgaire des rois, fut presque toujours hautement secondée par tous les souverains doués d'un vrai génie politique, comme l'immortel Charlemagne, l'illustre Alfred, etc. Après avoir ainsi caractérisé le régime monothéique du moyen-âge relativement à l'organisation spirituelle qui en constituait le principal fondement, il devient facile de procéder maintenant, d'une manière très sommaire mais pleinement suffisante, à l'examen philosophique de l'organisation temporelle correspondante, afin que, l'analyse politique d'un tel régime étant dès-lors complétée, nous puissions ensuite le considérer surtout sous le rapport purement moral, et enfin sous l'aspect mental.Les nombreuses tentatives d'appréciation philosophique auxquelles a donné lieu jusqu'ici l'ordre temporel du moyen-âge, lui ont toujours laissé un caractère essentiellement fortuit, en y attribuant une influence démesurée aux invasions germaniques, d'où il semblerait ainsi exclusivement émané. Il importe beaucoup à la saine philosophie politique de rectifier totalement cetteirrationnelle conception, qui tend à interrompre radicalement, dans l'un de ses termes les plus remarquables, l'indispensable continuité de la grande série sociale. Or, cette rectification capitale résulte directement, avec une heureuse spontanéité, comme je vais l'indiquer, de notre théorie fondamentale du développement social, suivant laquelle on pourrait presque construireà prioriles principaux attributs distinctifs d'un tel régime, d'après le système romain, modifié par l'influence catholique, dont l'avènement graduel, désormais pleinement motivé par l'ensemble de nos explications antérieures, ne doit plus certes conserver maintenant rien d'accidentel: on peut, du moins, ainsi reconnaître aisément que, sans les invasions, le seul poids des divers antécédens eût naturellement constitué, en occident, vers cette époque, un système politique essentiellement analogue au système féodal proprement dit.A la vérité, une rationnalité moins exigeante pourrait suggérer la pensée d'ôter à ce grand spectacle historique ce caractère fortuit qui le dénature dans les conceptions actuelles, en se bornant, par un procédé bien plus facile, mais beaucoup moins satisfaisant, à montrer seulement que ces mémorables invasions successives, loin d'être aucunement accidentelles, devaient nécessairementrésulter de l'extension finale de la domination romaine. Quoique une telle considération ne puisse, en elle-même, nullement suffire ici à notre but principal, il convient cependant de la signaler d'abord, à titre d'éclaircissement accessoire et préliminaire pour l'ensemble temporel du moyen-âge. Or, en appliquant convenablement les principes établis, dans le chapitre précédent, sur les limites nécessairement posées à l'agrandissement progressif de l'empire romain, il est aisé de reconnaître, en général, que cet empire devait être inévitablement borné, d'un côté, par les grandes théocraties orientales, trop éloignées, et surtout trop peu susceptibles, par leur nature, d'une véritable incorporation; d'un autre côté, en occident surtout, par les peuples, chasseurs ou pasteurs, qui, n'étant point encore vraiment domiciliés, ne pouvaient être proprement conquis: en sorte que, vers le temps de Trajan ou des Antonins, ce système avait essentiellement acquis toute l'étendue réelle qu'il pouvait comporter, et que devait bientôt suivre une irrésistible réaction. Sous le second aspect, qui doit naturellement prévaloir au sujet de cette réaction, il est clair, en effet, que l'état pleinement agricole et sédentaire n'est pas moins indispensable chez les vaincus que chez les vainqueurs pourl'entière efficacité de tout vrai système de conquête, auquel échappe spontanément, à moins d'une destruction radicale, toute population nomade, toujours disposée, dans ses défaites, à chercher ailleurs un refuge assuré, d'où elle doit tendre ensuite à revenir à son point de départ, avec d'autant plus d'intensité qu'elle aura été graduellement plus refoulée. D'après un tel mécanisme nécessaire, si bien expliqué par Montesquieu, les invasions, quoique moins systématiques, ne furent point, en réalité, plus accidentelles que les conquêtes qui les avaient provoquées; puisque ce refoulement graduel, en gênant de plus en plus les conditions d'existence des peuples nomades, devait finir par hâter beaucoup leur transition spontanée à la vie agricole; et alors le mode d'exécution le plus naturel devait être, sans doute, au lieu des pénibles travaux qu'eût exigés ce nouvel établissement dans leurs retraites si peu convenables, de s'emparer, dans les parties adjacentes de l'empire, de territoires très favorables et déjà préparés, dont les possesseurs, de plus en plus énervés par l'extension même de cette domination, devenaient de plus en plus incapables de résister à cette énergique tendance. Le développement effectif de cette inévitable réaction ne fut pas, à vrai dire, moins graduel que celui de l'action principale;et l'on n'en juge d'ordinaire autrement que par suite d'une disposition irrationnelle à ne considérer que les invasions pleinement heureuses: une judicieuse exploration montre, au contraire, que ces envahissemens avaient réellement commencé, sur une grande échelle, plusieurs siècles avant que Rome eût acquis son principal ascendant européen; seulement ils ne sont devenus susceptibles de succès permanens que par l'épuisement croissant de l'énergie romaine, après que l'empire eut été suffisamment agrandi. Cette tendance progressive était alors un résultat tellement spontané de la situation générale du monde politique, qu'elle avait donné lieu, long-temps avant le cinquième siècle, à d'irrésistibles concessions, de plus en plus importantes, soit par l'incorporation directe des barbares aux armées romaines, soit par l'abandon volontaire de certaines provinces, sous la condition naturelle de contenir les nouveaux prétendans. Quoique notre attention philosophique doive rester concentrée sur l'élite de l'humanité, comme je l'ai motivé au début de ce volume, il était cependant nécessaire d'apprécier ici sommairement cette immense réaction fondamentale, qui, bien plus vaste et plus durable qu'on ne le conçoit communément, a suscité, au moyen-âge, le principal essor permanentde l'activité militaire, ainsi que je vais l'expliquer.En comparant, dans leur ensemble, l'ordre féodal et l'ordre romain, on reconnaît aisément que, malgré l'inévitable prolongation générale du régime essentiellement militaire, ce système avait partout subi, au moyen-âge, une transformation capitale, suite spontanée de la nouvelle situation du monde civilisé, et principe temporel des modifications universelles de la constitution sociale. On voit ainsi, en effet, que l'activité militaire, quoique toujours très développée, tendait à perdre de plus en plus le caractère éminemment offensif qu'elle avait jusque alors conservé, pour se réduire graduellement à un caractère purement défensif; comme peuvent déjà le faire présumer les remarques habituelles de tous les historiens judicieux sur le contraste frappant, propre à l'organisation féodale, entre son aptitude défensive très prononcée et son peu d'efficacité offensive. Sans doute, le catholicisme a puissamment influé sur cette heureuse transformation, où je signalerai bientôt sa participation générale: mais il n'eût pu la déterminer entièrement, si elle n'eût d'abord résulté spontanément de l'ensemble des antécédens, aussi bien que le catholicisme lui-même, à l'essor duquel elle était d'ailleurs indispensable à un certaindegré. Or, on ne saurait douter que cette modification radicale ne dût être nécessairement produite enfin par l'extension même de la domination romaine; puisque, quand une fois le système de conquête eut acquis toute la plénitude dont il était susceptible, il fallait bien que les principaux efforts militaires se tournassent habituellement vers une conservation, devenue leur seul objet capital, et de plus en plus menacée par l'énergie croissante des nations qui n'avaient pu être conquises, comme je viens de l'expliquer: il serait difficile de concevoir une plus irrécusable nécessité. Telle est donc la source, éminemment naturelle, du nouveau caractère général que doit alors prendre l'organisation temporelle, et qui, d'après ce principe évident, cesse assurément de pouvoir présenter rien d'accidentel. Il résulte, en effet, de cette différence fondamentale, que la constitution sociale, toujours essentiellement militaire, ayant dû s'adapter à cette nouvelle destination, a dû graduellement subir la transformation qui distingue le mieux, dans l'opinion commune, le régime féodal proprement dit, en faisant de plus en plus prévaloir la dispersion politique sur une concentration dont le maintien devenait continuellement plus difficile, en même temps que son but principal avait réellement cessé d'exister: car,l'une de ces tendances n'est pas moins convenable à la défense, où chacun doit exercer une participation directe, spéciale, et actuelle, que l'autre ne l'est à la conquête, qui exige, au contraire, la subordination profonde et continue de toutes les opérations partielles à l'impulsion directrice. C'est ainsi que chaque chef militaire, se tenant constamment disponible pour la défense territoriale, qui ne pouvait cependant imposer habituellement une activité soutenue, a tendu spontanément à ériger un pouvoir presque indépendant, sur la portion de pays qu'il était capable de protéger suffisamment, à l'aide des guerriers qui s'attachaient à sa fortune, et dont le gouvernement journalier devait former sa principale occupation sédentaire, à moins que l'extension de sa puissance ne lui eût déjà permis de les récompenser eux-mêmes par de moindres concessions de même espèce, quelquefois susceptibles, à leur tour, d'être ultérieurement subdivisées, suivant l'esprit général du système. Abstraction faite des invasions germaniques, on peut aisément reconnaître, dans le système purement romain, depuis l'entier agrandissement de l'empire, cette tendance élémentaire au démembrement universel de l'ancien pouvoir, par les efforts très prononcés de la plupart des gouverneurs pour la conservation indépendantede leurs offices territoriaux, et même pour s'assurer directement une hérédité qui constituait le prolongement naturel et le gage le plus certain d'une telle indépendance. Une semblable tendance se fait nettement sentir jusque dans l'empire d'Orient, quoique si long-temps préservé de toute invasion sérieuse. La mémorable centralisation passagère, dont Charlemagne fut si justement destiné à devenir le noble organe, devait être le résultat naturel, mais fugitif, de la prépondérance générale des mœurs féodales, consommant, par l'acte le plus décisif, la séparation politique de l'Occident envers l'empire, dès-lors irrévocablement relégué en Orient, et préparant directement l'uniforme propagation ultérieure du système de féodalité, sans pouvoir d'ailleurs nullement contenir ensuite la tendance dispersive qui en constituait l'esprit. Enfin, le dernier attribut caractéristique de l'ordre féodal, celui qui concerne la modification radicale du sort des esclaves, résulte aussi nécessairement, avec non moins d'évidence, de ce changement fondamental dans la situation militaire, qui devait spontanément provoquer la transformation graduelle de l'esclavage antique en servage proprement dit, d'ailleurs si heureusement consolidée et perfectionnée par l'influence catholique, comme je l'indiquerai ci-après. Déjà,M. Dunoyer, dans l'utile et consciencieux ouvrage qu'il a publié en 1825, a très judicieusement apprécié, le premier, d'après une belle observation historique, l'importante amélioration que la condition générale des esclaves avait dû indirectement éprouver, par une suite naturelle de l'extension de la domination romaine, qui, resserrant et reculant de plus en plus le champ fondamental de la traite, toujours essentiellement extérieure à l'empire, devait la rendre graduellement plus rare et plus difficile, et finalement presque impossible. Or, il est évident que cette abolition continue de la principale traite, en réduisant le commerce des esclaves au seul mouvement intérieur, devait nécessairement tendre peu à peu à déterminer la transformation universelle de l'esclavage en servage, chaque famille se trouvant dès-lors involontairement conduite à attacher bien plus de prix à la conservation indéfinie de ses propres esclaves héréditaires, dont le renouvellement habituel ne pouvait plus être pleinement facultatif: en un mot, la cessation de la traite extérieure devait entraîner bientôt celle de la vente intérieure; et, par suite, les esclaves, désormais invariablement attachés à la maison ou à la terre, devenaient de véritables serfs, sauf l'indispensable complément moral d'une telle modificationpar l'inévitable intervention du catholicisme. Quelque sommaires que doivent être ici de semblables indications, leur nature est si simple et si claire qu'elles suffiront, j'espère, pour rendre irrécusable à tous les bons esprits cette proposition vraiment capitale de philosophie historique que, sous les trois aspects essentiels d'après lesquels l'organisation temporelle du moyen-âge peut être le mieux caractérisée, elle devait, de toute nécessité, résulter spontanément, indépendamment des invasions, de la nouvelle situation générale déterminée, dans le monde romain, par l'entière extension du système de conquête, enfin parvenu à son terme insurmontable: en sorte que le régime féodal en eût également surgi, sans aucune différence radicale, quand même les invasions n'eussent pas eu lieu, ce qui d'ailleurs était hautement impossible. Leur influence réelle n'a donc pu se faire principalement sentir que sur l'institution plus ou moins hâtive de ce régime inévitable; or, sous ce point de vue très secondaire, il est difficile de l'apprécier suffisamment, parce qu'elle a dû être à la fois favorable et contraire, les barbares étant, d'une part, mieux disposés sans doute que les Romains à cette nouvelle politique, dont leurs guerres continuelles devaient, d'une autre part, gêner le développement: en sorte que je n'oserais finalementdécider si l'essor initial a été ainsi accéléré ou retardé; question, au reste, en elle-même fort peu importante, et presque oiseuse, dès qu'on a reconnu la spontanéité fondamentale du nouvel ordre temporel, et, en outre, la nécessité d'une telle cause accessoire, ce qui suffit évidemment pour dissiper déjà toute cette apparence accidentelle et fortuite qui dissimule encore aux meilleurs esprits le vrai caractère de cette grande transformation sociale.

Si, afin d'abréger, nous mesurons ici la valeur politique d'une telle organisation d'après cette seule propriété, assez décisive, en effet, pour que le nom spécial du système en ait été spontanément déduit, nous trouverons qu'elle permet, mieux qu'aucune autre, d'estimer exactement à la fois la supériorité et l'imperfection du catholicisme, comparé, en général, soit au régime qu'il a remplacé, soit à celui qui doit le suivre. Car, d'un côté, l'organisation catholique a pu embrasser une étendue de territoire et de population beaucoup plus considérable que n'avait pu le faire le système romain, qui, primitivement destiné à une cité unique, n'a pu agrandir progressivement son domaine que par voie d'adoption forcée, en exigeant une compression graduellement croissante, et finalement intolérable, quand les extrémités sont devenues trop éloignées du centre, où tous les pouvoirs étaient radicalement condensés. Quoique le catholicisme commençât déjà à se trouver en pleine décadence lorsquel'Inde et l'Amérique ont été colonisées, il s'y est néanmoins étendu spontanément sans effort, tandis qu'une telle adjonction eût certainement constitué, aux yeux des plus ambitieux Romains, une gigantesque rêverie, si elle eût pu leur être proposée. Mais, d'une autre part, il est sensible que le catholicisme, malgré sa juste tendance à l'universalité, n'a pu réellement s'assimiler, aux temps même de sa plus grande splendeur, que la moindre partie du monde civilisé: puisque, avant même que sa constitution propre fût suffisamment mûre, le monothéisme musulman lui avait enlevé d'avance une portion très notable, et à jamais perdue, de la race blanche, et que, quelques siècles après, le monothéisme byzantin qui, sous une vaine conformité de dogmes, en est, au fond, presque aussi différent que le mahométisme, lui avait irrévocablement aliéné la moitié du monde romain. Loin d'offrir rien d'accidentel, ces restrictions, profondément nécessaires, doivent être vraiment regardées, du point de vue philosophique, comme une conséquence directe et inévitable de la nature éminemment vague et arbitraire des croyances théologiques, qui, même en organisant, par de laborieux artifices, une dangereuse compression intellectuelle, dont le prolongement réel est d'ailleurs très limité, ne peuvent jamaisdéterminer une suffisante convergence mentale entre des populations trop nombreuses et trop distantes, qu'une philosophie purement positive pourra seule un jour solidement rapprocher en une communion durable, à quelque degré que puisse parvenir l'expansion de notre race, comme l'ensemble de notre analyse historique le rendra, j'espère, pleinement incontestable.

Après avoir ainsi sommairement caractérisé la grande destination sociale du pouvoir catholique, il est indispensable, pour compléter suffisamment cette appréciation politique du catholicisme, de considérer maintenant, d'un coup d'œil rapide, les principales conditions d'existence, sans lesquelles il eût été essentiellement incapable, à la manière des autres monothéismes, de réaliser assez cet office politique, non plus que sa mission purement morale, que nous devrons ultérieurement examiner, et qui constitue, sans aucun doute, son plus utile et plus admirable ouvrage, dont l'heureuse influence sur la destinée totale de notre espèce est nécessairement à jamais impérissable, malgré l'inévitable décadence de sa première base intellectuelle.

Quelque restreinte que doive être ici l'analyse générale de ces indispensables conditions de l'existence sociale du catholicisme, j'y crois cependantdevoir expressément signaler leur distinction rationnelle en deux classes essentielles, suivant leur nature statique ou dynamique, les unes relatives à l'organisation propre de la hiérarchie catholique, les autres se rapportant à l'accomplissement même de sa destination fondamentale. Considérons d'abord et surtout les premières, dont le vrai caractère, quoique spontanément très prononcé, et, par suite, facile à apprécier avec justesse, a été, dans les trois derniers siècles, profondément obscurci par l'irrationnelle critique, d'abord des protestans, et ensuite des déistes, s'obstinant, d'une manière si puérile, à toujours ramener exclusivement le type de l'organisme chrétien au temps de sa primitive ébauche, comme si les institutions humaines devaient indéfiniment rester à l'état fœtal, et ne devaient pas être, au contraire, principalement jugeables d'après leur pleine maturité, quoique leur essor initial doive constamment renfermer le germe, plus ou moins sensible, de tous les développemens ultérieurs, ainsi que les philosophes catholiques l'ont nettement démontré pour le cas actuel.

En examinant, même sommairement, d'un point de vue vraiment philosophique, l'ensemble de la constitution ecclésiastique, on ne sauraitêtre surpris de l'énergique ascendant politique qu'a dû prendre universellement, au moyen-âge, une puissance aussi fortement organisée, également supérieure à tout ce qui l'entourait et à tout ce qui l'avait précédée. Directement fondée sur le mérite intellectuel et moral, qui si long-temps y fut le principe habituel de la plus éminente élévation, à la fois mobile et stable dans la plus juste mesure générale, liant profondément toutes ses diverses parties sans trop comprimer leur propre activité, du moins tant que le système a pu maintenir sa prépondérance, cette admirable hiérarchie devait alors inspirer spontanément, même à ses moindres membres, quand leur caractère personnel était au niveau de leur mission sociale, un juste sentiment de supériorité, quelquefois trop dédaigneuse, envers les organismes grossiers dont ils faisaient temporellement partie, et où tout reposait, au contraire, principalement sur la naissance, modifiée, soit par la fortune, soit par l'aptitude militaire. Quand elle a pu se dégager suffisamment des formes trop imparfaites propres à sa première enfance, l'organisation catholique a, d'une part, attribué graduellement au principe électif une plénitude d'extension jusque alors entièrement inconnue, puisque les choix, toujours restreints,dans les anciennes républiques, à une caste déterminée, ont pu dès lors embrasser ordinairement l'ensemble de la société, sans en excepter les moindres rangs, qui ont alors tant fourni de cardinaux et même de papes: d'une autre part, sous un aspect moins apprécié mais non moins capital, elle a radicalement perfectionné la nature de ce principe politique, en le rendant plus rationnel, par cela seul qu'elle substituait essentiellement désormais le choix réel des inférieurs par les supérieurs à la disposition inverse, jusque alors exclusive, quoique seulement convenable à l'ordre temporel; sans toutefois que cette constitution nouvelle méconnût essentiellement la juste influence consultative que devaient, pour le bien commun, conserver, en de tels cas, les légitimes réclamations des subordonnés. Le mode caractéristique d'élection habituelle à la suprême dignité spirituelle, devra toujours être regardé, ce me semble, comme un véritable chef-d'œuvre de sagesse politique, où les garanties générales de stabilité réelle et de convenable préparation se trouvaient encore mieux assurées que n'eût pu le permettre l'empirique expédient de l'hérédité, tandis que la bonté et la maturité des choix, en tant qu'elles peuvent dépendre de la nature du procédé, y devaient être spontanément favorisées,soit par la haute sagesse des électeurs les mieux appropriés, soit par la faculté, soigneusement ménagée, de laisser surgir, de tous les rangs de la hiérarchie, la capacité la plus propre à présider au gouvernement ecclésiastique, après un indispensable noviciat actif: ensemble de précautions successives vraiment admirable, et pleinement en harmonie avec l'extrême importance de cette éminente fonction, où les philosophes catholiques ont si justement placé le nœud fondamental de tout le système ecclésiastique.

On doit également reconnaître la haute portée politique, jusqu'au déclin du système, de ces institutions monastiques qui, outre leurs incontestables services intellectuels, constituaient certainement l'un des élémens les plus indispensables de cet immense organisme. Spontanément nées du pressant besoin que devaient éprouver, à l'origine du catholicisme, les esprits les plus contemplatifs de se dégager, autant que possible, de l'exorbitante dissipation et de la corruption excessive du monde contemporain, ces institutions spéciales, maintenant connues par les seuls abus des temps de décadence, furent, en général, le berceau nécessaire où s'élaborèrent, long-temps à l'avance, les principales conceptions chrétiennes, soit dogmatiques, soit même pratiques. Leur régimefondamental devint ensuite l'apprentissage permanent de la classe spéculative, dont les membres les plus actifs venaient souvent retremper ainsi l'énergie et la pureté de leur caractère, trop susceptible d'altération par les contacts temporels journaliers; et la fondation ou la réformation des ordres offraient d'ailleurs directement, pour une telle époque, au génie politique, une heureuse issue élémentaire, et un utile exercice continu, qui ne sauraient plus être convenablement appréciés, depuis l'inévitable désorganisation de ce vaste système provisoire d'organisation spirituelle. Enfin, sous l'aspect politique le plus étendu, il est clair que, sans une pareille influence, ce système n'eût pu acquérir, et encore moins conserver, dans les relations européennes, cet attribut de généralité qui lui était indispensable, et qui eût été rapidement absorbé par l'esprit de nationalité vers lequel devait tendre chaque clergé local, si cette milice contemplative, bien mieux placée, par sa nature, au point de vue vraiment universel, n'en eût toujours reproduit spontanément la pensée directe, en donnant aussi, au besoin, l'exemple d'une indépendance qui lui devait être plus facile.

La principale condition d'efficacité commune à toutes les diverses propriétés politiques que jeviens de signaler dans la constitution catholique, consistait surtout en cette puissante éducation spéciale du clergé, qui devait alors rendre le génie ecclésiastique habituellement si supérieur à tout autre, non-seulement en lumières de tous genres, mais, au moins autant, en aptitude politique. Car, les modernes défenseurs du catholicisme, en faisant justement valoir, sous le point de vue intellectuel, une telle éducation comme étant, à cette époque, essentiellement au niveau de l'état le plus avancé de la philosophie générale, encore éminemment métaphysique, n'ont point eux-mêmes assez apprécié la haute portée réelle d'un nouvel élément capital qui devait spontanément caractériser la destination sociale de cette éducation, même sans donner lieu à un enseignement formulé, c'est-à-dire l'histoire, alors nécessairement introduite dans les hautes études ecclésiastiques, au moins comme histoire de l'église. Si l'on considère l'incontestable filiation générale qui, surtout aux premiers temps, rattachait intimement le catholicisme, d'une part, au régime romain, d'une autre, à la philosophie grecque, et même, par le judaïsme, aux plus antiques théocraties; si l'on pense à l'intervention continue, de plus en plus importante, que, dès sa naissance, il avait inévitablement exercée dans toutes lesprincipales affaires humaines, on concevra sans peine que, depuis sa plus éminente maturité sous le grand Hildebrand, l'histoire de l'église tendait, au fond, à constituer spontanément, pour cette époque, une sorte d'histoire fondamentale de l'humanité, essentiellement envisagée sous l'aspect social; et ce qu'un semblable point de vue devait évidemment offrir d'étroit, se trouvait alors très heureusement compensé par l'unité de conception et de composition qui en résultait naturellement, et qui ne pouvait, sans doute, être encore autrement obtenue; en sorte que l'on doit cesser d'être surpris que l'origine philosophique des spéculations historiques vraiment universelles soit due au plus noble génie du catholicisme moderne. Il serait, sans doute, inutile de faire ici expressément ressortir l'évidente supériorité politique que l'habitude régulière d'un tel ordre d'études et de méditations devait nécessairement procurer aux penseurs ecclésiastiques, au milieu d'une ignorante aristocratie temporelle, dont la plupartdesmembres n'attachaient guère d'importance historique qu'à la généalogie de leur maison, sauf l'intérêt accessoire qu'ils pouvaient prendre à quelques incohérentes chroniques, provinciales ou, tout au plus, nationales. Quelque avancée que soit réellement aujourd'hui l'irrévocable décadence,intellectuelle et sociale, du catholicisme, ce privilége caractéristique doit encore s'y faire sentir à un certain degré, parce qu'aucune classe ne s'est disposée jusqu'ici à mieux remplir cette grande attribution philosophique; il est probable, en effet, que, dans les rangs élevés de sa hiérarchie, on continue à trouver plus qu'ailleurs des esprits distingués spontanément susceptibles de se placer convenablement au vrai point de vue de l'ensemble des affaires humaines, quoique la déchéance politique de leur corporation ne leur permette plus de manifester suffisamment, ni même peut-être de cultiver assez, une telle propriété.

Enfin, quelque rapide que doive être cette appréciation, je ne négligerai point d'y signaler, pour la première fois, un dernier caractère de haute philosophie politique, que les plus illustres défenseurs du système catholique ne pouvaient y saisir nettement, et qui, par suite, me semble être resté essentiellement inaperçu jusqu'ici. Il s'agit de l'heureuse discipline fondamentale par laquelle le catholicisme, aux temps de sa grandeur, a directement tenté avec succès de diminuer, autant que possible, les dangers politiques de l'esprit religieux, en restreignant de plus en plus le droit d'inspiration surnaturelle, qu'aucunedomination spirituelle fondée sur les doctrines théologiques ne saurait d'ailleurs se dispenser entièrement de consacrer en principe, mais que l'organisation catholique a notablement réduit et entravé par de sages et puissantes prescriptions habituelles, dont l'importance ne saurait être comprise que par comparaison à l'état précédent, et même, en quelque sorte, à l'état suivant. Cette inévitable tendance théologique à de vagues et arbitraires perturbations, individuelles ou sociales, se trouvait nécessairement encouragée, au plus haut degré, sous le régime polythéique, qui, pour ainsi dire, offrait toujours directement quelque divinité disposée à protéger spécialement une inspiration quelconque. Malgré que le monothéisme, en général, ait dû spontanément en réduire aussitôt l'extension, et en modifier radicalement l'exercice, il a pu cependant lui laisser encore un très dangereux essor, comme le témoigne clairement l'exemple des juifs, habituellement inondés de prophètes et d'illuminés, qui d'ailleurs y avaient, jusqu'à un certain point, leur office reconnu, quoique irrégulier. Digne organe nécessaire d'un état mental plus avancé, le catholicisme a graduellement restreint, avec une sagesse trop peu appréciée, le droit direct d'inspiration surnaturelle, en le représentantcomme éminemment exceptionnel, en le bornant à des cas de plus en plus graves, à des élus de plus en plus rares, et à des temps de moins en moins rapprochés, en l'assujétissant enfin à des vérifications d'authenticité de plus en plus sévères, soit chez les laïques, soit chez les clercs eux-mêmes, habituellement contenus, en outre, à cet égard comme à tout autre, par l'organisation hiérarchique: son usage régulier et continu a été essentiellement réduit à ce que la nature du système rendait strictement indispensable, aussitôt que toutes les communications divines ont été, en principe, exclusivement réservées d'ordinaire à la suprême autorité ecclésiastique. Cette infaillibilité papale, si amèrement reprochée au catholicisme, constituait donc, à vrai dire, sous un tel point de vue, un très grand progrès intellectuel et social, outre son évidente nécessité pour l'ensemble du régime théologique, où, selon la judicieuse théorie de De Maistre, elle ne formait réellement que la condition religieuse de la juridiction finale, sans laquelle les inépuisables contestations, journellement suscitées par d'aussi vagues doctrines, eussent indéfiniment troublé la société. En ôtant au souverain pontife cette indispensable prérogative, l'esprit d'inconséquence, qui caractérise le protestantisme, bien loin de supprimer le droit d'inspiration divine,tendait directement, au contraire, à l'augmenter beaucoup, et par suite à faire rétrograder, à ce titre comme à tant d'autres, le développement graduel de l'humanité, ainsi que je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant; puisque sa prétendue réformation consistait entièrement, sous ce rapport, à vulgariser de plus en plus cette mystique faculté, et finalement à l'individualiser: ce qui n'eût pu manquer de produire d'immenses désordres, d'abord intellectuels, et ensuite sociaux, si la décadence simultanée de toute théologie quelconque n'en eût alors nécessairement prévenu l'essor spontané, dont les traces rudimentaires sont néanmoins fort appréciables. Du reste, en reconnaissant ici cette importante propriété générale du monothéisme catholique, le lecteur judicieux aura, sans doute, naturellement remarqué l'éclatante confirmation qu'elle présente directement à la proposition capitale de philosophie historique, établie au chapitre précédent, que, dans le passage du polythéisme au monothéisme, l'esprit religieux a réellement subi un inévitable décroissement intellectuel: car, nous voyons ainsi le catholicisme constamment occupé, dans la vie réelle, personnelle ou collective, à augmenter graduellement le domaine habituel de la sagesse humaine aux dépens de celui,jusque alors si étendu, de l'inspiration divine.

Après avoir suffisamment indiqué les vrais principes philosophiques qui doivent présider à un examen approfondi des conditions générales de l'existence sociale du catholicisme, je ne saurais m'arrêter aucunement à la considération des institutions spéciales, quelle qu'en ait dû être l'efficacité réelle pour le développement et le maintien de ce grand organisme. C'est ainsi, par exemple, que je ne dois pas déterminer ici l'importance très grave qu'a présenté, sous ce rapport, l'usage spontané d'une sorte de langue sacrée, par la conservation du latin dans la corporation sacerdotale, quand il eut cessé de rester vulgaire: et, cependant, il n'est pas douteux qu'un tel moyen, systématiquement réglé, a constitué naturellement, à divers titres essentiels, un utile auxiliaire permanent de la puissance catholique, soit au dedans, soit au dehors, en facilitant à la fois sa communication et sa concentration, et même en retardant notablement l'inévitable époque où l'esprit de critique individuelle viendrait graduellement démolir ce noble édifice social, dont les bases intellectuelles étaient si précaires. Mais, évidemment forcé de renvoyer au Traité spécial déjà promis une telle appréciation, et beaucoup d'autres analogues, quel qu'en puisse être l'intérêt réel, je ne doispas néanmoins éviter de signaler encore deux conditions capitales, l'une morale, l'autre politique, qui, sans être, par leur nature, aussi fondamentales que celles ci-dessus caractérisées, ont toutefois été vraiment indispensables, chacune à sa manière, au plein développement du catholicisme, et devaient, en même temps, résulter spontanément de son entière maturité. Toutes deux étaient impérieusement prescrites par la nature spéciale d'une telle époque et d'un tel système, beaucoup plus que par la nature générale de l'organisation spirituelle; distinction importante, qui doit dominer leur appréciation philosophique, autrement confuse et incohérente.

La première consiste dans l'institution, vraiment capitale, du célibat ecclésiastique, dont le développement, long-temps entravé, et enfin complété par le puissant Hildebrand, a été ensuite justement regardé comme l'une des bases les plus essentielles de la discipline sacerdotale. Il serait entièrement superflu de rappeler ici les motifs assez connus qui, puisés dans la saine appréciation générale de la nature humaine, expliquent son influence nécessaire sur le meilleur accomplissement, intellectuel ou social, des fonctions spirituelles: nous devons même éviter soigneusement d'entamer, d'une manière directe ou indirecte, l'examende la convenance de cette institution pour le nouveau pouvoir spirituel, ultérieurement destiné à réorganiser les sociétés modernes; cette question délicate, aujourd'hui trop prématurée, serait certainement oiseuse à agiter, et peut-être dangereuse; elle ne saurait être décidée convenablement, d'après une expérience graduelle suffisamment approfondie, que par ce pouvoir lui-même, déjà presque constitué, à l'exemple du catholicisme, quoique beaucoup moins tard. Mais, quant à l'indispensable nécessité relative de cette importante disposition à l'égard du catholicisme, il est aisé de la reconnaître, avec une pleine et irrésistible évidence, malgré tant de sophismes protestans ou philosophiques, même indépendamment des conditions trop manifestes qu'imposait, sous ce rapport, l'exécution journalière des principales fonctions morales du clergé, et surtout de la confession. Il suffit pour cela, en se bornant aux seules considérations politiques, nationales ou européennes, de se représenter convenablement le véritable état général d'une telle société, où, sans le célibat, la hiérarchie catholique n'aurait pu certainement obtenir ou conserver, aux temps mêmes de sa plus grande splendeur, ni l'indépendance sociale ni la liberté d'esprit nécessaires à l'accomplissement suffisant de sa grande missionprovisoire. La tendance universelle, encore si prépondérante, à l'inévitable hérédité de toutes les fonctions quelconques, sous la seule exception capitale des fonctions ecclésiastiques, eût alors, sans aucun doute, irrésistiblement entraîné le clergé à l'imitation continue d'aussi puissants exemples, comme le montre clairement l'analyse judicieuse des dispositions contemporaines, si l'heureuse institution du célibat ne l'en eût radicalement préservé, quelle qu'ait pu y être d'ailleurs l'influence réelle du népotisme, toujours nécessairement exceptionnel, et dont la saine appréciation ne fait, au reste, que mieux ressortir le besoin de lutter, avec une continuelle énergie, contre une telle disposition spontanée, qui, si elle eût prévalu, aurait certainement fini par annuler essentiellement la division fondamentale des deux pouvoirs élémentaires, d'après l'imminente transformation graduelle, que les papes ont alors si péniblement contenue, des évêques en barons et des prêtres en chevaliers. On n'a point assez apprécié l'innovation hardie et vraiment fondamentale que le catholicisme a radicalement opérée dans l'organisme social, en supprimant ainsi à jamais l'hérédité sacerdotale, profondément inhérente à l'économie de toute l'antiquité, non-seulement sous le régime théocratique proprement dit, mais aussichez les Grecs, et même chez les Romains, où les divers offices pontificaux de quelque importance constituaient essentiellement le patrimoine exclusif de quelques familles privilégiées, ou, tout au moins, d'une certaine caste; l'élection, d'ailleurs très circonscrite, n'y ayant obtenu que fort tard une part purement accessoire, par une simple concession graduelle, toujours plus apparente que réelle. Si l'on eût mieux compris de tels antécédens, on eût à la fois senti l'importance et la difficulté de l'immense service politique rendu par le catholicisme, lorsque, en établissant le principe du célibat ecclésiastique, il a posé enfin une insurmontable barrière à cette disposition universelle, dont l'irrévocable abolition, envers des fonctions aussi éminentes, a constitué réellement l'effort le plus décisif contre le système des castes, ultérieurement menacé d'ailleurs dans toutes ses autres parties, d'après la seule influence graduelle de cette grande modification spontanée: nulle autre appréciation spéciale n'est aussi propre peut-être à vérifier combien le système catholique était en avant de la société sur laquelle il devait agir. Je ne saurais m'abstenir, à ce sujet, de signaler incidemment l'inconséquence et la légèreté des aveugles adversaires habituels du catholicisme, qui, en confondant, d'une part, le régime catholiqueavec celui, si radicalement distinct, des vraies théocraties antiques, lui ont, d'une autre part, simultanément adressé d'amers reproches sur cette institution générale du célibat ecclésiastique, essentiellement destinée, au contraire, par sa nature caractéristique, à rendre la pure théocratie radicalement impossible, en garantissant, d'une manière plus spéciale, à tous les rangs sociaux, le légitime accès des dignités sacerdotales.

Quant à l'autre condition spéciale subsidiaire de l'existence politique du catholicisme au moyen-âge, elle consiste dans la nécessité, fâcheuse mais indispensable, d'une principauté temporelle suffisamment étendue, directement annexée à jamais au chef-lieu général de l'autorité spirituelle, afin de mieux garantir sa pleine indépendance européenne. Envers le nouveau pouvoir intellectuel et moral destiné à diriger la moderne réorganisation sociale, l'examen d'une telle condition serait certainement encore plus oiseux ainsi que plus prématuré, et finalement plus déplacé, que celui de la précédente. Mais, à l'égard du catholicisme, un pareil besoin ne saurait être douteux, en considérant la nature propre de cet organisme et sa principale destination, aussi bien que d'après sa vraie relation politique avec les puissances au sein desquelles il a dû surgir et vivre. Né, commeon l'oublie trop aujourd'hui, dans un état social où les deux pouvoirs élémentaires étaient radicalement confondus, le système catholique eût été alors rapidement absorbé, ou plutôt politiquement annulé par la prépondérance temporelle, si le siége de son autorité centrale se fût trouvé enclavé dans quelque juridiction particulière, dont le chef n'eût pas tardé, suivant la pente primitive vers la concentration de tous les pouvoirs, à s'assujétir le pape comme une sorte de chapelain; à moins de compter naïvement sur la miraculeuse continuité indéfinie d'une suite de souverains comparables au grand Charlemagne, c'est-à-dire, comprenant assez le véritable esprit de l'organisation européenne au moyen-âge, pour être spontanément disposés à toujours respecter convenablement et à protéger dignement la haute indépendance pontificale. Quoique la philosophie théologique, une fois parvenue à l'état de monothéisme, tende naturellement, d'après nos explications antérieures, à déterminer la séparation des deux puissances, elle est nécessairement bien loin de pouvoir le faire avec l'énergie, la spontanéité, et la précision qui devront certainement caractériser, à ce sujet, la philosophie positive, ainsi que je l'indiquerai plus tard: en sorte que son influence, puissante mais vague, ne pouvait, àcet égard, nullement dispenser, comme tant d'autres exemples d'un vain monothéisme l'ont clairement vérifié, du secours continu des conditions purement politiques, parmi lesquelles devait, sans doute, éminemment surgir l'obligation d'une certaine souveraineté territoriale, embrassant une population assez étendue pour, au besoin, se suffire provisoirement à elle-même; de manière à offrir un refuge assuré à tous les divers membres de cette immense hiérarchie, en cas de collision, partielle mais intense, avec les forces temporelles, qui, sans cette imminente ressource extrême, les auraient toujours tenus dans une trop étroite dépendance locale. Le siége spécial de cette principauté exceptionnelle était d'ailleurs nettement déterminé par l'ensemble de sa destination, puisque le centre de l'autorité la plus générale, seule destinée désormais à agir simultanément sur tous les points du monde civilisé, devait évidemment résider dans cette cité unique, si exclusivement propre à lier, par une admirable continuité active, l'ordre ancien à l'ordre nouveau, d'après les habitudes profondément enracinées qui, depuis plusieurs siècles, y rattachaient, de toutes parts, les pensées et les espérances sociales: De Maistre a fait très bien sentir que, dans la célèbre translation àByzance, Constantin ne fuyait pas moinsmoralement devant l'Église que politiquement devant les Barbares. Mais, du reste, l'irrécusable nécessité de cette adjonction temporelle à la suprême dignité ecclésiastique n'en doit pas faire oublier les graves inconvéniens, essentiellement inévitables, soit envers l'autorité sacerdotale elle-même, soit pour la partie de l'Europe ainsi réservée à cette sorte d'anomalie politique. La pureté, et même la dignité, du caractère pontifical se trouvaient dès-lors exposées sans cesse à une imminente altération directe, par le mélange permanent des hautes attributions propres à la papauté, avec les opérations secondaires d'un gouvernement provincial; quoique, par suite même, du moins en partie, d'une telle discordance, le pape ait réellement toujours assez peu régné à Rome, sans excepter les plus belles époques du catholicisme, pour n'y pouvoir seulement comprimer suffisamment les factions des principales familles, dont les misérables luttes ont si souvent bravé et compromis son autorité temporelle: l'indispensable élévation de ce grand caractère politique, et sa généralité caractéristique, n'en ont pas moins souffert sans doute, par suite de l'ascendant trop exclusif que devaient ainsi obtenir graduellement les ambitions italiennes, et qui, après avoir favorisé d'abord le développement du système, n'a paspeu contribué ensuite à accélérer sa désorganisation, par les inflexibles rivalités qu'il a dû soulever au loin: sous l'un et l'autre aspect, le chef spirituel de l'Europe a fini par se transformer aujourd'hui en un petit prince italien, électif, tandis que tous ses voisins sont héréditaires, mais d'ailleurs essentiellement préoccupé, comme chacun d'eux, et peut-être même davantage, du maintien précaire de sa domination locale. Quant à l'Italie, quoique son essor intellectuel, et même moral, ait été beaucoup hâté par cet inévitable privilége, elle a dû y perdre essentiellement sa nationalité politique: car les papes ne pouvaient, sans se dénaturer totalement, étendre sur l'Italie entière leur domination temporelle, que l'Europe eût d'ailleurs unanimement empêchée; et cependant la papauté ne devait point, sans compromettre gravement son indispensable indépendance, laisser former, autour de son territoire spécial, aucune autre grande souveraineté italienne: la douloureuse fatalité déterminée par ce conflit fondamental, constitue certainement l'une des plus déplorables conséquences de la condition d'existence que nous venons d'examiner, et qui a ainsi exigé, en quelque sorte, sous un aspect capital, le sacrifice politique d'une partie aussi précieuse et aussi intéressante de la communauté européenne,toujours agitée, depuis dix siècles, par d'impuissans efforts pour constituer une unité nationale, nécessairement incompatible, d'après cette explication, jusqu'à présent inaperçue, avec l'ensemble du système politique fondé sur le catholicisme.

Je devais ici caractériser distinctement les principales conditions d'existence politique du catholicisme, qui, de nature essentiellement statique, concernent directement son organisation propre; parce qu'elles doivent être aujourd'hui plus profondément méconnues par toutes nos diverses écoles dominantes, qui, dans leur inanité philosophique, ne savent rêver la solution sociale que d'après l'ancienne base théologique, et qui cependant refusent radicalement à une telle économie les moyens fondamentaux les plus indispensables à son efficacité réelle; comme je l'ai indiqué au volume précédent, et comme la suite de notre analyse historique l'expliquera spontanément. Les conditions vraiment dynamiques, relatives à la puissance inévitable que devait procurer au catholicisme l'accomplissement continu de son office social, sont, par leur nature, trop manifestes, et, en effet, trop peu contestées d'ordinaire, pour exiger un examen aussi étendu. Nous pourrons donc, en ce qui les concerne, nous borner, à ce sujet, à l'appréciation sommaire de la grande attributionélémentaire de l'éducation générale, qui, d'après un éclaircissement antérieur, constitue nécessairement la plus importante fonction du pouvoir spirituel, et le fondement primitif de toutes ses autres opérations, parmi lesquelles il suffira de considérer ensuite celle qui, dans la vie active, en devait devenir le prolongement le plus naturel et la plus irrésistible conséquence, pour la direction morale de la conduite privée. Quelque intérêt philosophique que dussent certainement offrir beaucoup d'autres considérations analogues, comme, par exemple, l'examen de l'influence politique que devait spécialement procurer à la hiérarchie catholique l'exercice journalier de ses relations naturelles avec toutes les parties simultanées du monde civilisé, en un temps surtout où les diverses puissances temporelles vivaient essentiellement isolées, je suis évidemment forcé, par l'indispensable restriction de notre appréciation historique, de laisser au lecteur tous les développemens de ce genre.

La plupart des philosophes, même catholiques, faute d'une comparaison assez élevée, ont trop peu apprécié l'immense et heureuse innovation sociale graduellement accomplie par le catholicisme, quand il a directement organisé un système fondamental d'éducation générale, intellectuelle etsurtout morale, s'étendant rigoureusement à toutes les classes de la population européenne, sans aucune exception quelconque, même envers le servage. Si une intime habitude ne devait essentiellement blaser nos esprits sur cette admirable institution, où l'on n'est plus frappé que du caractère rétrograde qu'elle offre incontestablement aujourd'hui sous le rapport mental; si on la jugeait du point de vue vraiment philosophique convenable à l'étude rationnelle des révolutions successives de l'humanité, chacun sentirait aisément l'éminente valeur sociale d'une telle amélioration permanente, en partant du régime polythéique, qui condamnait invariablement la masse de la population à un inévitable abrutissement, non-seulement à l'égard des esclaves, dont la prédominance numérique est d'ailleurs bien connue, mais encore pour la majeure partie des hommes libres, essentiellement privés de toute instruction réglée, sauf l'influence spontanée tenant au développement des beaux-arts, et celle que devait produire aussi le système des fêtes publiques, complété par les jeux scéniques: il est clair, en effet, que, dans l'antiquité, l'éducation purement militaire, exclusivement bornée, par sa nature, aux hommes libres, pouvait seule être convenablement organisée, et l'était réellement de la manière la plus parfaite.De tels antécédens, judicieusement appréciés, empêcheraient, sans doute, de méconnaître le grand progrès élémentaire réalisé par le catholicisme, imposant spontanément à chaque croyant, avec une irrésistible autorité, le devoir rigoureux de recevoir, et aussi de procurer autant que possible, le bienfait de cette instruction religieuse, qui, saisissant l'individu dès ses premiers pas, et, après l'avoir préparé à sa destination sociale, le suivait d'ailleurs assidûment dans tout le cours de sa vie active, pour le ramener sans cesse à la juste application de ses principes fondamentaux, par un ensemble admirablement combiné d'exhortations directes, générales ou spéciales, d'exercices individuels ou communs, et de signes matériels convergeant très bien vers l'unité d'impression. En se reportant convenablement à ce temps, on ne tardera point à sentir que, même sous l'aspect intellectuel, ces modestes chefs-d'œuvre de philosophie usuelle qui formaient le fond descatéchismesvulgaires, étaient alors, en réalité, tout ce qu'ils pouvaient être essentiellement, quelque arriérés qu'ils doivent maintenant nous sembler à cet égard; car ils contenaient ce que la philosophie théologique proprement dite, parvenue à l'état de monothéisme, pouvait offrir de plus parfait, à moins de sortir radicalement d'un tel régime mental, ce qui certes étaitencore éminemment chimérique: la seule philosophie un peu plus avancée, à cet égard, qui existât déjà, était, comme on l'a vu, purement métaphysique, et, à ce titre, nécessairement impropre, par sa nature anti-organique, à passer utilement dans la circulation générale, où, d'après l'expérience pleinement décisive des siècles antérieurs, elle n'aurait, évidemment, pu instituer finalement qu'un funeste scepticisme universel, incompatible avec tout vrai gouvernement spirituel de l'humanité; quant aux précieux rudimens scientifiques graduellement élaborés dans l'immortelle école d'Alexandrie, ils étaient, sans aucun doute, beaucoup trop faibles, trop isolés, et trop abstraits, pour devoir pénétrer, à un degré quelconque, dans une telle éducation commune, quand même l'esprit fondamental du système ne les eût pas implicitement repoussés. Mieux on scrutera l'ensemble de cette mémorable organisation, plus on sera choqué de l'irrationnelle et profonde injustice que présente l'aveugle accusation absolue, tant répétée contre le catholicisme, d'avoir, sans distinction d'époques, toujours tendu à étouffer le développement populaire de l'intelligence humaine, dont il fut si long-temps, au contraire, le promoteur le plus efficace: le reproche banal du protestantisme, quant à la sage prohibition de l'égliseromaine relativement à la lecture indiscrète et vulgaire des livres sacrés empruntés au judaïsme, ne devrait pas être servilement reproduit par les philosophes impartiaux, qui, n'étant point retenus, comme les docteurs catholiques, par un respect forcé pour cette dangereuse habitude, pourraient franchement proclamer les graves inconvéniens, intellectuels et sociaux, radicalement inhérens à une telle pratique, qui, résultée du besoin logique de constituer au monothéisme une continuité indéfinie, tendait, chez la plupart des esprits ordinaires, à ériger en type social la notion rétrograde d'une antique théocratie, si antipathique aux vraies nécessités essentielles du moyen-âge. L'exacte interprétation générale des faits montre alors, au contraire, dans le clergé catholique, une disposition constante à faire universellement pénétrer toutes les lumières quelconques qu'il avait lui-même reçues, bien loin d'imiter, à cet égard, la concentration systématique propre au régime vraiment théocratique: et c'était là une suite inévitable de la division fondamentale des deux pouvoirs élémentaires, qui, dans l'intérêt même de sa légitime domination, conduisait cette hiérarchie à exciter partout un certain degré de développement intellectuel, sans lequel sa puissance générale n'aurait pu trouver un point d'appuisuffisant. Au reste, il ne s'agit point directement, en ce moment, de l'appréciation mentale, ni même morale, naturellement examinée ci-après, de ce système général de l'éducation catholique, où nous ne devons maintenant considérer surtout que la haute influence politique qu'il procurait nécessairement à la hiérarchie sacerdotale, et qui devait évidemment résulter de l'ascendant spontané que tendent à conserver indéfiniment les directeurs primitifs de toute éducation réelle, quand elle n'est point bornée à la simple instruction; ascendant immédiat et général, inhérent à cette grande attribution sociale, abstraction faite d'ailleurs du caractère spécialement sacré de l'autorité spirituelle au moyen-âge, et des terreurs superstitieuses qui s'y rattachaient. Simultanément héritier, dès l'origine, de l'empirique sagesse des théocraties orientales, et des ingénieuses études de la philosophie grecque, le clergé catholique a dû ensuite s'appliquer inévitablement, avec une opiniâtre persévérance, à l'exacte investigation de la nature humaine, individuelle ou sociale, qu'il a réellement approfondie autant que peuvent le comporter des observations irrationnelles, dirigées ou interprétées par de vaines conceptions théologiques ou métaphysiques. Or, une telle connaissance, où sa supériorité généraleétait hautement irrécusable, devait éminemment favoriser son ascendant politique, puisque, dans un état quelconque de la société, elle constitue naturellement, de toute nécessité, la première base intellectuelle directe d'un pouvoir spirituel; les autres sciences ne pouvant obtenir, à cet égard, d'efficacité réelle que par leur indispensable influence rationnelle sur l'extension et l'amélioration de ces spéculations, politiquement prépondérantes, relatives à l'homme et à la société.

On doit enfin concevoir l'institution, vraiment capitale, de la confession catholique, comme destinée à régulariser une importante fonction élémentaire du pouvoir spirituel, à la fois suite inévitable et complément nécessaire de cette attribution fondamentale que nous venons de considérer: car il est, d'une part, impossible que les directeurs réels de la jeunesse ne deviennent point spontanément, à un degré quelconque, les conseillers habituels de la vie active; et, d'une autre part, sans un tel prolongement d'influence morale, l'efficacité sociale de leurs opérations primitives ne saurait être suffisamment garantie, en vertu de leur aptitude exclusive à surveiller l'exécution journalière des principes de conduite qu'ils ont ainsi enseignés: il eût été d'ailleurs évidemment absurde que cette institution conservât indéfinimentles formes puériles, et même dangereuses, rappelées par l'étymologie d'une telle dénomination, et qui avaient dû subsister jusqu'à ce que la hiérarchie pût être suffisamment constituée. Rien ne peut, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable décadence de l'ancienne organisation spirituelle, que la dénégation systématique, si ardemment propagée depuis trois siècles, d'une condition d'existence aussi simple et aussi évidente, ou la désuétude spontanée, non moins significative, d'un usage aussi bien adapté aux besoins élémentaires de notre nature morale, l'épanchement et la direction, qui, en principe, ne pouvaient certes être plus convenablement satisfaits que par la subordination volontaire de chaque croyant à un guide spirituel, librement choisi dans une vaste et éminente corporation, à la fois apte d'ordinaire à donner d'utiles avis et presque toujours incapable, par son heureuse position spéciale, désintéressée sans être indifférente, d'abuser d'une confiance qui constituait la seule base, constamment facultative, d'une telle autorité personnelle. Si l'on refuse, en effet, au pouvoir spirituel une semblable influence consultative sur la vie humaine, quelle véritable attribution sociale pourrait-il lui rester, qui ne puisse être encore plus justement contestée? Lespuissans effets moraux de cette belle institution pour purifier par l'aveu et rectifier par le repentir, ont été si bien appréciés des philosophes catholiques, que nous sommes ici heureusement dispensés, à cet égard, de toute explication spéciale, au sujet d'une fonction qui a si utilement remplacé la discipline grossière et insuffisante, également précaire et tracassière, d'après laquelle, sous le régime polythéique, le magistrat s'efforçait si vainement de régler les mœurs par d'arbitraires prescriptions, en vertu de la confusion fondamentale des deux ordres des pouvoirs humains. Nous n'avons à l'envisager maintenant que comme une indispensable condition d'existence politique inhérente au gouvernement spirituel, quels qu'en soient la nature et le principe, et sans laquelle il ne pourrait suffisamment remplir son office caractéristique, qui doit y trouver simultanément ses informations élémentaires et ses premiers moyens moraux. Les graves abus qu'elle a produits, même aux plus beaux temps du catholicisme, doivent être bien moins rapportés à l'institution elle-même, abstraitement conçue, qu'à la nature vague et absolue de la philosophie théologique, seule susceptible, de toute nécessité, de constituer alors la base très imparfaite, soit moralement ou mentalement, de l'organisation spirituelle. Ilrésultait forcément, en effet, d'une telle situation, l'inévitable obligation de ce droit, en réalité presque arbitraire malgré les meilleurs réglemens, d'absolution religieuse, au sujet duquel les plus légitimes réclamations ne sauraient empêcher l'irrésistible besoin pratique de cette faculté continue, sans laquelle, à l'imminent péril de l'individu et de la société, une seule faute capitale aurait constamment déterminé un irrévocable désespoir, dont les suites habituelles auraient tendu à convertir bientôt cette salutaire discipline en un principe nécessaire d'incalculables perturbations.

Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes, suffisamment ébauché désormais l'appréciation politique du catholicisme, en ce qui concerne les conditions fondamentales du gouvernement spirituel, celles qui, par leur nature, doivent toujours se manifester, à un degré et sous une forme d'ailleurs variables, dans une véritable organisation morale distincte, quel qu'en puisse être le principe, il nous reste encore, pour achever de connaître assez ce grand organisme du moyen-âge, de manière à bien comprendre les exigences réelles, soit de son existence passée, soit de sa vaine restauration ultérieure, à signaler aussi, par l'indication rapide mais caractéristique d'un point de vue plus spécial, ses principalesconditions purement dogmatiques, afin de faire sentir que des croyances théologiques secondaires, aujourd'hui communément regardées comme socialement indifférentes, étaient cependant indispensables à la pleine efficacité politique de ce système factice et complexe, dont l'admirable mais passagère unité résultait péniblement de la laborieuse convergence d'une multitude d'influences hétérogènes, en sorte qu'une seule d'entre elles, profondément ruinée, tendait à entraîner spontanément une inévitable désorganisation, totale quoique graduelle.

Nous avons déjà reconnu, à ce sujet, à la fin du chapitre précédent, que le strict monothéisme, tel que le rêvent nos déistes, serait à la fois d'un usage impraticable et d'une application stérile: et tout philosophe impartial qui tentera convenablement de mesurer, pour ainsi dire, la dose fondamentale de polythéisme que le catholicisme a dû nécessairement conserver en la régularisant d'après son principe propre, reconnaîtra qu'elle fut, en général, aussi réduite que le comportent essentiellement les besoins inévitables, intellectuels ou sociaux, du véritable esprit théologique. Mais nous devons, en outre, considérer maintenant, dans le catholicisme, les plus importans des divers dogmes accessoires, qui, dérivés, plus ou moins spontanément, de la conceptionthéologique caractéristique, en ont constitué surtout des développemens plus ou moins indispensables à l'entier accomplissement de sa grande destination provisoire pour l'évolution sociale de l'humanité.

La tendance, éminemment vague et mobile, qui caractérise spontanément, même à l'état de monothéisme, les conceptions théologiques, devrait profondément compromettre, de toute nécessité, leur efficacité sociale, en exposant, d'une manière presque indéfinie, dans la vie réelle, les préceptes pratiques dont elles sont la base à des modifications essentiellement arbitraires, déterminées par les diverses passions humaines, si cet imminent péril continu n'était régulièrement conjuré par une active surveillance fondamentale du pouvoir spirituel correspondant. C'est pourquoi la soumission d'esprit, évidemment indispensable, à un certain degré, à toute organisation quelconque du gouvernement moral de l'humanité, avait besoin d'être beaucoup plus intense sous le régime théologique, qu'elle ne devra le devenir, comme je l'indiquerai plus tard, sous le régime positif, où la nature des doctrines pousse d'elle-même à une convergence presque suffisante, et n'exige, par suite, qu'un recours bien moins spécial et moins fréquent à l'autorité interprétativeou directrice. Ainsi, le catholicisme, afin de constituer et de maintenir l'unité nécessaire à sa destination sociale, a dû contenir autant que possible le libre essor individuel, inévitablement discordant, de l'esprit religieux, en érigeant directement la foi la plus absolue en premier devoir du chrétien; puisque, en effet, sans une telle base, toutes les autres obligations morales perdaient aussitôt leur seul point d'appui. Si cette évidente nécessité du système catholique tendait réellement, suivant l'accusation banale, à fonder l'empire du clergé bien plus que celui de la religion, l'école positive, avec la pleine indépendance qui la caractérise, et que ne pouvaient manifester les philosophes catholiques au sujet des vices radicaux de leurs propres doctrines, ne doit pas craindre aujourd'hui de reconnaître hautement que cette substitution tant reprochée avait dû être, au fond, essentiellement avantageuse à la société; car la principale utilité pratique de la religion a dû alors consister réellement à permettre l'élévation provisoire d'une noble corporation spéculative, éminemment apte, comme je l'ai expliqué, par la nature de son organisation, à diriger heureusement, pendant sa période ascensionnelle, les opinions et les mœurs, quoique condamnée ensuite à une irrévocable décadence,non par les défauts essentiels de sa constitution propre, mais précisément, au contraire, par l'inévitable imperfection d'une telle philosophie, dont l'ascendant mental et social devait être purement provisoire, comme le reste de ce volume le rendra, j'espère, de plus en plus incontestable. Cette indispensable considération générale doit toujours dominer désormais toute appréciation vraiment rationnelle du catholicisme, aussi bien sous l'aspect purement dogmatique que sous le point de vue directement politique; elle peut seule conduire à saisir le véritable caractère de certaines croyances, dangereuses sans doute, mais imposées par la nature ou les besoins du système, et qui n'ont jamais pu être jusqu'ici philosophiquement jugées; elle doit enfin faire spontanément comprendre l'importance capitale que tant d'esprits supérieurs ont jadis attachée à certains dogmes spéciaux, qu'un examen superficiel dispose maintenant à proclamer inutiles à la destination finale, mais qui, au fond, étaient d'ordinaire intimement liés aux exigences réelles soit de l'unité ecclésiastique, soit de l'efficacité sociale.

Dans le Traité spécial déjà promis, un tel esprit philosophique expliquera facilement plus tard l'irrécusable nécessité relative, intellectuelle ou sociale, des dogmes les plus amèrement reprochésau catholicisme, et qui, à raison même de cette intime obligation, ont dû, en effet, puissamment contribuer ensuite à sa décadence, en soulevant partout contre lui d'énergiques répugnances, à la fois mentales et morales. C'est ainsi, par exemple, que l'on peut aisément concevoir l'arrêt fondamental, aussi indispensable que douloureux, qui imposait directement la foi catholique comme une condition rigoureuse du salut éternel, et sans lequel, en effet, il est évident que rien ne pouvait plus contenir la divergence spontanée des croyances théologiques, à moins de recourir sans cesse à une intervention temporelle bientôt illusoire: et, néanmoins, cette fatale prescription, qui conduit inévitablement à la damnation de tous les hétérodoxes quelconques, même involontaires, a dû sans doute, justement exciter, plus qu'aucune autre, au temps de l'émancipation, une profonde indignation unanime; car rien peut-être n'est aussi propre à confirmer, sous le rapport moral, cette destination purement provisoire si clairement inhérente, sous l'aspect mental, à toutes les doctrines religieuses, alors graduellement amenées à convertir un ancien principe d'amour en un motif final de haine insurmontable, comme on le verrait désormais de plus en plus, depuis la dispersion des croyances, sileur activité sociale ne tendait enfin vers une extinction totale et commune. Le fameux dogme de la condamnation originelle de l'humanité tout entière, qui, moralement, est encore plus radicalement révoltant que le précédent, constituait aussi un élément nécessaire de la philosophie catholique, non-seulement par sa relation spontanée à l'explication théologique des misères humaines, qui en a reproduit, en tant d'autres systèmes religieux, le germe essentiel, mais aussi, d'une manière plus spéciale, pour motiver convenablement la nécessité générale d'une rédemption universelle, sur laquelle repose toute l'économie de la foi catholique. De même, il serait facile de reconnaître que l'institution, si amèrement critiquée, du purgatoire fut, au contraire, très heureusement introduite dans la pratique sociale du catholicisme, à titre d'indispensable correctif fondamental de l'éternité des peines futures: car, autrement, cette éternité, sans laquelle les prescriptions religieuses ne pouvaient être efficaces, eût évidemment déterminé souvent ou un relâchement funeste ou un effroyable désespoir, également dangereux l'un et autre pour l'individu et pour la société, et entre lesquels le génie catholique est parvenu à organiser cette ingénieuse issue, qui permettait de graduer immédiatement,avec une scrupuleuse précision, l'application effective du procédé religieux aux convenances de chaque cas réel; quels qu'aient dû être d'ailleurs les abus ultérieurs d'un expédient aussi arbitraire, on n'y doit pas moins voir l'une des conditions usuelles imposées par la nature du système, comme je l'ai indiqué ci-dessus quant au droit d'absolution. Parmi les dogmes plus spéciaux, un examen analogue mettrait en pleine évidence la nécessité politique du caractère intimement divin attribué au premier fondateur, réel ou idéal, de ce grand système religieux, par suite de la relation profonde, incontestable quoique jusqu'ici mal démêlée, d'une telle conception avec l'indépendance radicale du pouvoir spirituel, ainsi spontanément placé sous une inviolable autorité propre, invisible mais directe; tandis que, dans l'hypothèse arienne, le pouvoir temporel, en s'adressant immédiatement à la providence commune, devait être bien moins disposé à respecter la libre intervention du corps sacerdotal, dont le chef mystique était alors bien moins éminent. On ne peut aujourd'hui se former une juste idée des immenses difficultés de tout genre qu'a dû si long-temps combattre le catholicisme pour organiser enfin la séparation fondamentale des deux pouvoirs élémentaires; et, par suite, on apprécie très imparfaitementles ressources diverses que cette grande lutte a exigées, et entre lesquelles figure, au premier rang, une telle apothéose, qui tendait à relever extrêmement la dignité de l'église aux yeux des rois, pendant que, d'un autre côté, une rigoureuse unité divine aurait trop favorisé, en sens inverse, la concentration de l'ascendant social: aussi l'histoire nous manifeste-t-elle alors, d'une manière très variée et fort décisive, la secrète prédilection opiniâtre de la plupart des rois pour l'hérésie d'Arius, où leur instinct de domination sentait confusément un puissant moyen de diminuer l'indépendance pontificale et de favoriser la prépondérance sociale de l'autorité temporelle. Le dogme célèbre de la présence réelle, qui, malgré son étrangeté mentale, ne constituait, au fond, qu'une sorte de prolongement spontané du dogme précédent, comportait évidemment, au plus haut degré, la même efficacité politique, en attribuant au moindre prêtre un pouvoir journalier de miraculeuse consécration, qui devait le rendre éminemment respectable à des chefs dont la puissance matérielle, quelle qu'en fut l'étendue, ne pouvait jamais aspirer à d'aussi sublimes opérations: en un mot, outre l'excitation toujours nouvelle que la foi devait en recevoir continuellement, une telle croyance rendait le ministèreecclésiastique plus irrécusablement indispensable; tandis qu'avec des conceptions plus simples et un culte moins spécial, les magistrats temporels, tendant sans cesse à la suprématie, auraient aisément conçu la pensée de se passer essentiellement de l'intervention sacerdotale, sous la seule condition d'une vaine orthodoxie, comme la décomposition graduelle du christianisme l'a montré de plus en plus dans le cours des trois derniers siècles. Si, après avoir ainsi considéré l'ensemble dogmatique du catholicisme, on soumettait à une appréciation analogue le culte proprement dit, qui n'en était qu'une conséquence nécessaire et une inévitable manifestation permanente, on y vérifierait, d'une manière plus ou moins prononcée, outre d'importans moyens moraux d'action individuelle et d'union sociale, une semblable destination politique, qu'il suffira d'indiquer ici rapidement pour la pratique la plus capitale; sans parler même de ces mémorables sacremens, dont la succession graduelle, très rationnellement combinée, devait solennellement rappeler à chaque croyant, aux plus grandes époques de sa vie, et dans tout son cours régulier, l'esprit fondamental du système universel, par des signes spécialement adaptés au vrai caractère de chaque situation. Mentalement envisagée, la messe catholiqueoffre, sans doute, un aspect très peu satisfaisant, puisque la raison humaine n'y saurait voir, à vrai dire, qu'une sorte d'opération magique, terminée par l'accomplissement d'une pure évocation, réelle quoique mystique: mais, au contraire, du point de vue social, on y doit reconnaître, à mon gré, une très heureuse invention de l'esprit théologique, destinée à réaliser la suppression universelle et irrévocable des sanglans ou atroces sacrifices du polythéisme, en donnant le change, par un sublime subterfuge, à ce besoin instinctif du sacrifice, qui est nécessairement inhérent à tout régime religieux, et que satisfaisait ainsi chaque jour, au-delà de toute possibilité antérieure, l'immolation volontaire de la plus précieuse victime imaginable.

Quelque imparfaites que doivent être nécessairement d'aussi sommaires indications sur les divers articles essentiels du dogme et du culte catholiques, dont l'appréciation plus développée serait ici déplacée, elles suffiront, j'espère, pour faire déjà sentir, à tous les vrais philosophes, la nature et l'importance d'un tel ordre de considérations, en attendant l'examen ultérieur ci-dessus annoncé. Plus on approfondira, dans cet esprit positif, l'étude générale du catholicisme au moyen-âge, mieux on s'expliquera l'immense intérêt,non moins social que mental, qu'inspiraient alors universellement tant de mémorables controverses, au milieu desquelles d'éminens génies ont su faire graduellement surgir l'admirable organisation catholique, quoique une superficielle critique les fasse aujourd'hui généralement regarder comme ayant dû toujours être aussi indifférentes qu'elles le sont spontanément devenues depuis l'inévitable décadence du système correspondant. Les infatigables efforts de tant d'illustres docteurs ou pontifes pour combattre l'arianisme, qui tendait nécessairement à ruiner l'indépendance sacerdotale, leurs luttes, non moins capitales, contre le manichéisme, qui menaçait directement l'économie fondamentale du catholicisme, en voulant y substituer le dualisme à l'unité, et beaucoup d'autres débats justement célèbres, n'étaient certes point alors plus dépourvus de destination sérieuse et profonde, même politique, que les contestations les plus agitées de nos jours, et qui paraîtraient peut-être, dans un avenir moins lointain, tout aussi étranges, à des philosophes incapables de discerner les graves intérêts sociaux dissimulés par les thèses mal conçues dont notre siècle est inondé. Une médiocre connaissance de l'histoire ecclésiastique devrait assurément confirmer cette maxime évidente de la sainephilosophie, qui établit directement la haute impossibilité que de telles controverses, ardemment poursuivies, pendant plusieurs siècles, par les meilleurs esprits contemporains, et inspirant la plus vive sollicitude à toutes les nations civilisées, fussent radicalement dénuées de signification réelle, mentale ou sociale: et, en effet, les historiens catholiques ont justement noté que toutes les hérésies de quelque importance se trouvaient habituellement accompagnées de graves aberrations morales ou politiques, dont la filiation logique serait presque toujours facile à établir, d'après des considérations analogues à celles que je viens d'indiquer pour les cas principaux.

Telle est donc la faible ébauche, à laquelle je suis obligé de me borner ici, pour la juste appréciation politique de cet immense et admirable organisme, éminent chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine, graduellement élaboré, pendant dix siècles, sous des modes très variés mais tous solidaires, depuis le grand saint Paul, qui en a d'abord conçu l'esprit général, jusqu'à l'énergique Hildebrand, qui en a coordonné enfin l'entière constitution sociale; les développemens intermédiaires ayant d'ailleurs exigé, dans ce vaste intervalle, le puissant concours, intellectuel et moral, si divers et si actif, de tous les hommessupérieurs dont notre espèce pouvait alors s'honorer, les Augustin, les Ambroise, les Jérôme, les Grégoire, etc., dont l'unanime tendance vers la fondation d'une telle unité générale, quoique souvent entravée par l'ombrageuse médiocrité du vulgaire des rois, fut presque toujours hautement secondée par tous les souverains doués d'un vrai génie politique, comme l'immortel Charlemagne, l'illustre Alfred, etc. Après avoir ainsi caractérisé le régime monothéique du moyen-âge relativement à l'organisation spirituelle qui en constituait le principal fondement, il devient facile de procéder maintenant, d'une manière très sommaire mais pleinement suffisante, à l'examen philosophique de l'organisation temporelle correspondante, afin que, l'analyse politique d'un tel régime étant dès-lors complétée, nous puissions ensuite le considérer surtout sous le rapport purement moral, et enfin sous l'aspect mental.

Les nombreuses tentatives d'appréciation philosophique auxquelles a donné lieu jusqu'ici l'ordre temporel du moyen-âge, lui ont toujours laissé un caractère essentiellement fortuit, en y attribuant une influence démesurée aux invasions germaniques, d'où il semblerait ainsi exclusivement émané. Il importe beaucoup à la saine philosophie politique de rectifier totalement cetteirrationnelle conception, qui tend à interrompre radicalement, dans l'un de ses termes les plus remarquables, l'indispensable continuité de la grande série sociale. Or, cette rectification capitale résulte directement, avec une heureuse spontanéité, comme je vais l'indiquer, de notre théorie fondamentale du développement social, suivant laquelle on pourrait presque construireà prioriles principaux attributs distinctifs d'un tel régime, d'après le système romain, modifié par l'influence catholique, dont l'avènement graduel, désormais pleinement motivé par l'ensemble de nos explications antérieures, ne doit plus certes conserver maintenant rien d'accidentel: on peut, du moins, ainsi reconnaître aisément que, sans les invasions, le seul poids des divers antécédens eût naturellement constitué, en occident, vers cette époque, un système politique essentiellement analogue au système féodal proprement dit.

A la vérité, une rationnalité moins exigeante pourrait suggérer la pensée d'ôter à ce grand spectacle historique ce caractère fortuit qui le dénature dans les conceptions actuelles, en se bornant, par un procédé bien plus facile, mais beaucoup moins satisfaisant, à montrer seulement que ces mémorables invasions successives, loin d'être aucunement accidentelles, devaient nécessairementrésulter de l'extension finale de la domination romaine. Quoique une telle considération ne puisse, en elle-même, nullement suffire ici à notre but principal, il convient cependant de la signaler d'abord, à titre d'éclaircissement accessoire et préliminaire pour l'ensemble temporel du moyen-âge. Or, en appliquant convenablement les principes établis, dans le chapitre précédent, sur les limites nécessairement posées à l'agrandissement progressif de l'empire romain, il est aisé de reconnaître, en général, que cet empire devait être inévitablement borné, d'un côté, par les grandes théocraties orientales, trop éloignées, et surtout trop peu susceptibles, par leur nature, d'une véritable incorporation; d'un autre côté, en occident surtout, par les peuples, chasseurs ou pasteurs, qui, n'étant point encore vraiment domiciliés, ne pouvaient être proprement conquis: en sorte que, vers le temps de Trajan ou des Antonins, ce système avait essentiellement acquis toute l'étendue réelle qu'il pouvait comporter, et que devait bientôt suivre une irrésistible réaction. Sous le second aspect, qui doit naturellement prévaloir au sujet de cette réaction, il est clair, en effet, que l'état pleinement agricole et sédentaire n'est pas moins indispensable chez les vaincus que chez les vainqueurs pourl'entière efficacité de tout vrai système de conquête, auquel échappe spontanément, à moins d'une destruction radicale, toute population nomade, toujours disposée, dans ses défaites, à chercher ailleurs un refuge assuré, d'où elle doit tendre ensuite à revenir à son point de départ, avec d'autant plus d'intensité qu'elle aura été graduellement plus refoulée. D'après un tel mécanisme nécessaire, si bien expliqué par Montesquieu, les invasions, quoique moins systématiques, ne furent point, en réalité, plus accidentelles que les conquêtes qui les avaient provoquées; puisque ce refoulement graduel, en gênant de plus en plus les conditions d'existence des peuples nomades, devait finir par hâter beaucoup leur transition spontanée à la vie agricole; et alors le mode d'exécution le plus naturel devait être, sans doute, au lieu des pénibles travaux qu'eût exigés ce nouvel établissement dans leurs retraites si peu convenables, de s'emparer, dans les parties adjacentes de l'empire, de territoires très favorables et déjà préparés, dont les possesseurs, de plus en plus énervés par l'extension même de cette domination, devenaient de plus en plus incapables de résister à cette énergique tendance. Le développement effectif de cette inévitable réaction ne fut pas, à vrai dire, moins graduel que celui de l'action principale;et l'on n'en juge d'ordinaire autrement que par suite d'une disposition irrationnelle à ne considérer que les invasions pleinement heureuses: une judicieuse exploration montre, au contraire, que ces envahissemens avaient réellement commencé, sur une grande échelle, plusieurs siècles avant que Rome eût acquis son principal ascendant européen; seulement ils ne sont devenus susceptibles de succès permanens que par l'épuisement croissant de l'énergie romaine, après que l'empire eut été suffisamment agrandi. Cette tendance progressive était alors un résultat tellement spontané de la situation générale du monde politique, qu'elle avait donné lieu, long-temps avant le cinquième siècle, à d'irrésistibles concessions, de plus en plus importantes, soit par l'incorporation directe des barbares aux armées romaines, soit par l'abandon volontaire de certaines provinces, sous la condition naturelle de contenir les nouveaux prétendans. Quoique notre attention philosophique doive rester concentrée sur l'élite de l'humanité, comme je l'ai motivé au début de ce volume, il était cependant nécessaire d'apprécier ici sommairement cette immense réaction fondamentale, qui, bien plus vaste et plus durable qu'on ne le conçoit communément, a suscité, au moyen-âge, le principal essor permanentde l'activité militaire, ainsi que je vais l'expliquer.

En comparant, dans leur ensemble, l'ordre féodal et l'ordre romain, on reconnaît aisément que, malgré l'inévitable prolongation générale du régime essentiellement militaire, ce système avait partout subi, au moyen-âge, une transformation capitale, suite spontanée de la nouvelle situation du monde civilisé, et principe temporel des modifications universelles de la constitution sociale. On voit ainsi, en effet, que l'activité militaire, quoique toujours très développée, tendait à perdre de plus en plus le caractère éminemment offensif qu'elle avait jusque alors conservé, pour se réduire graduellement à un caractère purement défensif; comme peuvent déjà le faire présumer les remarques habituelles de tous les historiens judicieux sur le contraste frappant, propre à l'organisation féodale, entre son aptitude défensive très prononcée et son peu d'efficacité offensive. Sans doute, le catholicisme a puissamment influé sur cette heureuse transformation, où je signalerai bientôt sa participation générale: mais il n'eût pu la déterminer entièrement, si elle n'eût d'abord résulté spontanément de l'ensemble des antécédens, aussi bien que le catholicisme lui-même, à l'essor duquel elle était d'ailleurs indispensable à un certaindegré. Or, on ne saurait douter que cette modification radicale ne dût être nécessairement produite enfin par l'extension même de la domination romaine; puisque, quand une fois le système de conquête eut acquis toute la plénitude dont il était susceptible, il fallait bien que les principaux efforts militaires se tournassent habituellement vers une conservation, devenue leur seul objet capital, et de plus en plus menacée par l'énergie croissante des nations qui n'avaient pu être conquises, comme je viens de l'expliquer: il serait difficile de concevoir une plus irrécusable nécessité. Telle est donc la source, éminemment naturelle, du nouveau caractère général que doit alors prendre l'organisation temporelle, et qui, d'après ce principe évident, cesse assurément de pouvoir présenter rien d'accidentel. Il résulte, en effet, de cette différence fondamentale, que la constitution sociale, toujours essentiellement militaire, ayant dû s'adapter à cette nouvelle destination, a dû graduellement subir la transformation qui distingue le mieux, dans l'opinion commune, le régime féodal proprement dit, en faisant de plus en plus prévaloir la dispersion politique sur une concentration dont le maintien devenait continuellement plus difficile, en même temps que son but principal avait réellement cessé d'exister: car,l'une de ces tendances n'est pas moins convenable à la défense, où chacun doit exercer une participation directe, spéciale, et actuelle, que l'autre ne l'est à la conquête, qui exige, au contraire, la subordination profonde et continue de toutes les opérations partielles à l'impulsion directrice. C'est ainsi que chaque chef militaire, se tenant constamment disponible pour la défense territoriale, qui ne pouvait cependant imposer habituellement une activité soutenue, a tendu spontanément à ériger un pouvoir presque indépendant, sur la portion de pays qu'il était capable de protéger suffisamment, à l'aide des guerriers qui s'attachaient à sa fortune, et dont le gouvernement journalier devait former sa principale occupation sédentaire, à moins que l'extension de sa puissance ne lui eût déjà permis de les récompenser eux-mêmes par de moindres concessions de même espèce, quelquefois susceptibles, à leur tour, d'être ultérieurement subdivisées, suivant l'esprit général du système. Abstraction faite des invasions germaniques, on peut aisément reconnaître, dans le système purement romain, depuis l'entier agrandissement de l'empire, cette tendance élémentaire au démembrement universel de l'ancien pouvoir, par les efforts très prononcés de la plupart des gouverneurs pour la conservation indépendantede leurs offices territoriaux, et même pour s'assurer directement une hérédité qui constituait le prolongement naturel et le gage le plus certain d'une telle indépendance. Une semblable tendance se fait nettement sentir jusque dans l'empire d'Orient, quoique si long-temps préservé de toute invasion sérieuse. La mémorable centralisation passagère, dont Charlemagne fut si justement destiné à devenir le noble organe, devait être le résultat naturel, mais fugitif, de la prépondérance générale des mœurs féodales, consommant, par l'acte le plus décisif, la séparation politique de l'Occident envers l'empire, dès-lors irrévocablement relégué en Orient, et préparant directement l'uniforme propagation ultérieure du système de féodalité, sans pouvoir d'ailleurs nullement contenir ensuite la tendance dispersive qui en constituait l'esprit. Enfin, le dernier attribut caractéristique de l'ordre féodal, celui qui concerne la modification radicale du sort des esclaves, résulte aussi nécessairement, avec non moins d'évidence, de ce changement fondamental dans la situation militaire, qui devait spontanément provoquer la transformation graduelle de l'esclavage antique en servage proprement dit, d'ailleurs si heureusement consolidée et perfectionnée par l'influence catholique, comme je l'indiquerai ci-après. Déjà,M. Dunoyer, dans l'utile et consciencieux ouvrage qu'il a publié en 1825, a très judicieusement apprécié, le premier, d'après une belle observation historique, l'importante amélioration que la condition générale des esclaves avait dû indirectement éprouver, par une suite naturelle de l'extension de la domination romaine, qui, resserrant et reculant de plus en plus le champ fondamental de la traite, toujours essentiellement extérieure à l'empire, devait la rendre graduellement plus rare et plus difficile, et finalement presque impossible. Or, il est évident que cette abolition continue de la principale traite, en réduisant le commerce des esclaves au seul mouvement intérieur, devait nécessairement tendre peu à peu à déterminer la transformation universelle de l'esclavage en servage, chaque famille se trouvant dès-lors involontairement conduite à attacher bien plus de prix à la conservation indéfinie de ses propres esclaves héréditaires, dont le renouvellement habituel ne pouvait plus être pleinement facultatif: en un mot, la cessation de la traite extérieure devait entraîner bientôt celle de la vente intérieure; et, par suite, les esclaves, désormais invariablement attachés à la maison ou à la terre, devenaient de véritables serfs, sauf l'indispensable complément moral d'une telle modificationpar l'inévitable intervention du catholicisme. Quelque sommaires que doivent être ici de semblables indications, leur nature est si simple et si claire qu'elles suffiront, j'espère, pour rendre irrécusable à tous les bons esprits cette proposition vraiment capitale de philosophie historique que, sous les trois aspects essentiels d'après lesquels l'organisation temporelle du moyen-âge peut être le mieux caractérisée, elle devait, de toute nécessité, résulter spontanément, indépendamment des invasions, de la nouvelle situation générale déterminée, dans le monde romain, par l'entière extension du système de conquête, enfin parvenu à son terme insurmontable: en sorte que le régime féodal en eût également surgi, sans aucune différence radicale, quand même les invasions n'eussent pas eu lieu, ce qui d'ailleurs était hautement impossible. Leur influence réelle n'a donc pu se faire principalement sentir que sur l'institution plus ou moins hâtive de ce régime inévitable; or, sous ce point de vue très secondaire, il est difficile de l'apprécier suffisamment, parce qu'elle a dû être à la fois favorable et contraire, les barbares étant, d'une part, mieux disposés sans doute que les Romains à cette nouvelle politique, dont leurs guerres continuelles devaient, d'une autre part, gêner le développement: en sorte que je n'oserais finalementdécider si l'essor initial a été ainsi accéléré ou retardé; question, au reste, en elle-même fort peu importante, et presque oiseuse, dès qu'on a reconnu la spontanéité fondamentale du nouvel ordre temporel, et, en outre, la nécessité d'une telle cause accessoire, ce qui suffit évidemment pour dissiper déjà toute cette apparence accidentelle et fortuite qui dissimule encore aux meilleurs esprits le vrai caractère de cette grande transformation sociale.


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