Chapter 3

Je devais ici m'arrêter particulièrement à la difficile appréciation de cette seconde phase essentielle du mouvement général d'émancipation qui a donné naissance à l'élément le plus caractéristique des sociétés modernes; car, quoique encore purement préliminaire, cette phase est, au fond, la plus importante, et, en outre, la plus méconnue; son analyse, à la fois historique et rationnelle, nous permettra d'ailleurs de procéder plus rapidement à tout le reste d'un tel travail, désormais relatif à un passé mieux exploré. La phase immédiatement suivante comprend l'évolution collective si célèbre sous le nom d'affranchissement des communes, et qui, malgré d'innombrables études, partiellement intéressantes, est jusque ici irrationnellement jugée, non-seulement parce qu'on n'y conçoit pas assez la participation fondamentale du régime catholique et féodal, en accordant trop d'influence à des causes accidentelles ou accessoires, mais surtout parce qu'on la considère trop isolément de la précédente, dont elle ne put être, à vrai dire, que le complément naturel, non moins inévitable qu'indispensable. Quand on envisage principalement, suivant l'usage dominant,la lutte politique des grandes masses sociales, l'ère des communes constitue, en effet, un véritable point de départ, au delà duquel il serait habituellement inutile de remonter, comme ayant directement introduit un nouveau poids dans les conflits historiques. Mais lorsque, au contraire, suivant l'esprit de notre élaboration actuelle, on étudie surtout le mouvement, pour ainsi dire moléculaire, qui a graduellement tendu, à partir du moyen-âge, à la régénération sociale de l'élite de l'humanité, il n'est pas douteux, ce me semble, que cette importante transformation n'a fait que compléter spontanément le travail intestin d'émancipation personnelle propre à la phase ci-dessus examinée, en y ajoutant le degré d'indépendance politique alors nécessaire à sa pleine réalisation, et qui toutefois, loin de caractériser suffisamment l'évolution fondamentale, en a quelquefois gravement détourné ultérieurement la direction essentielle, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement ci-après. Car, en se reportant à l'explication précédente de la libération plus hâtive des habitans des villes, on voit aisément que les mêmes motifs généraux exigeaient nécessairement, eu égard à l'état social correspondant, que la liberté individuelle y fût prochainement accompagnée d'une certaine liberté collective, sanslaquelle l'activité industrielle n'aurait pu assurément, à cette époque, prendre aucun essor vraiment décisif. D'un autre côté, ces influences spontanées tendaient simultanément à réaliser une telle condition de développement, avec le surcroît naturel de rapidité qui devait résulter déjà du premier élan de l'industrie naissante pour surmonter la résistance, d'ailleurs communément très faible, de pouvoirs guère plus disposés et moins capables de s'opposer à l'indépendance qu'à l'affranchissement, en un temps où l'une était universellement jugée plus ou moins inséparable de l'autre. Aussi l'établissement des communes succéda-t-il presque aussitôt à la libération urbaine, tellement qu'une scrupuleuse analyse historique peut à peine assigner la première moitié duXIesiècle comme constituant, en général, l'intervalle effectif entre la fin du mouvement individuel et l'origine du mouvement collectif. Il est clair que l'ensemble du régime propre au moyen-âge tendait spontanément à seconder partout un tel progrès, indépendamment de toutes les circonstances, plus ou moins fortuites, qui n'ont pu influer que sur son inégale rapidité. Malgré d'inévitables conflits ultérieurs, d'abord impossibles à prévoir, l'organisme féodal, par sa nature éminemment dispersive, devait se prêter sans répugnance àl'admission primitive des communautés industrielles parmi les nombreux élémens dont sa hiérarchie était composée; sans devoir redouter alors aucune dangereuse rivalité, sociale ou politique, chez ces forces naissantes où les deux principaux pouvoirs temporels ne durent longtemps, au contraire, que chercher, à l'envi, d'utiles auxiliaires dans leurs luttes intestines. L'organisme catholique était évidemment encore plus favorable à un tel essor, même abstraction faite de toute impulsion chrétienne, puisque la politique sacerdotale y voyait nécessairement un important moyen de consolider sa domination, en secondant, et souvent en provoquant, l'élévation de ces nouvelles classes dont elle ne devait attendre ordinairement qu'une respectueuse reconnaissance, en un temps si éloigné encore de toute émancipation mentale des masses populaires.

Pour achever ici de fixer suffisamment les principales notions relatives à la naissance universelle de l'élément industriel, il convient d'ajouter, quant aux époques, que le mouvement total d'émancipation personnelle, depuis l'entière institution du servage jusqu'à la pleine abolition de tout esclavage, même agricole, a essentiellement coïncidé avec l'admirable système de grandes guerres défensives par lequel, au moyen-âge, l'activité militaire,sous l'inspiration catholique, a si dignement rempli sa dernière mission préparatoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité, suivant les explications du volume précédent. Les deux phases générales que nous venons d'apprécier dans ce mouvement préliminaire, correspondent, avec une remarquable exactitude, dont le lecteur éclairé se rendra aisément raison d'après les principes précédemment posés, aux deux séries d'opérations déjà distinguées dans ce vaste enchaînement protecteur: car, la phase de libération personnelle s'est accomplie pendant la durée des expéditions directement défensives, commençant à Charles Martel et finissant à l'établissement occidental des Normands; la phase consécutive d'établissement des communes industrielles, y compris ses conséquences naturelles, suivant la théorie de Hume et d'Adam Smith, pour l'affranchissement final des campagnes, s'est surtout opérée conjointement avec la grande lutte des croisades contre l'imminente invasion de l'oppressif monothéisme musulman.

En contemplant, avec une haute impartialité philosophique, cette noble portion du passé humain, où, à travers tant d'obstacles essentiels, la progression sociale a reçu une accélération beaucoup plus prononcée qu'en aucun autre âge antérieur, il est vraiment impossible de n'être point choquéde la profonde irrationnalité des préjugés révolutionnaires qui empêchent encore habituellement tant de bons esprits d'apercevoir, dans cette évolution décisive, l'éclatante participation fondamentale de l'ensemble du régime politique correspondant. Deux observations générales, dont l'exactitude est aussi irrécusable que leur conclusion est irrésistible, devraient pourtant suffire pour dissiper, à cet égard, tout aveuglement préalable, si les haines théologiques, protestantes ou déistes, pouvaient être convenablement accessibles aux pures inspirations rationnelles. La première consiste à remarquer que l'entière extension territoriale d'une telle émancipation élémentaire est précisément circonscrite par les mêmes limites essentielles que celle de l'organisme catholique et féodal; c'est-à-dire dans l'occident européen, défini au début de ce chapitre, et dont toutes les parties principales ont participé, avec une mémorable solidarité, à ce mouvement fondamental, sauf l'inégale rapidité naturellement due à la diverse installation locale de ce régime, ainsi qu'à sa destination défensive plus ou moins intense et prolongée: ces différences ont d'ailleurs été alors beaucoup moins prononcées qu'elles ne le devinrent ultérieurement soit en vertu d'un mouvement plus avancé, soit aussi par la moindre énergie du lien catholique.En sens inverse, on ne trouve réellement rien d'équivalent hors d'une telle sphère, ni sous le régime monothéique musulman, ni même sous le monothéisme bizantin, malgré son illusoire conformité théologique, essentiellement neutralisée par le défaut radical d'accomplissement des principales conditions politiques assignées, au cinquante-quatrième chapitre, à l'efficacité sociale du catholicisme. Quoique plus restreinte, la seconde observation n'est pas, sans doute, moins décisive, puisqu'elle consiste à reconnaître, d'après l'évidente convergence de tous les témoignages historiques, que le mouvement d'émancipation préalable, soit personnelle, soit collective, s'est accompli avec le plus de rapidité et de facilité là même où la puissance prépondérante d'un tel organisme exerçait l'ascendant le plus direct et le plus complet, c'est-à-dire en Italie, où personne ne saurait contester, surtout à cet égard, une éclatante précocité spéciale. Les causes, trop exclusivement temporelles, qu'on a coutume d'assigner à cette mémorable accélération, d'après l'affaiblissement caractéristique du pouvoir impérial, ne suffisent certainement point à son explication; outre que, suivant la théorie du volume précédent, ce défaut continu de concentration est essentiellement dû à l'action italienne du catholicisme, onreconnaît d'ailleurs plus directement une telle influence dans la permanente sollicitude des papes pour dissiper les haines aveugles qui s'opposaient alors avec tant d'énergie à la coalition naissante des communautés industrielles, dont la politique habituelle fut si longtemps dirigée surtout par les principaux ordres religieux. Enfin, quant à ce qui concerne plus particulièrement l'impulsion purement féodale, on voit aussi s'élever, sous la protection impériale, à l'autre extrémité du système occidental, les célèbres villes anséatiques, dont la correspondance permanente avec les villes italiennes, par l'intermédiaire normal des villes flamandes, vint bientôt compléter, au moyen-âge, la constitution générale du grand mouvement industriel, comprenant, d'une part, tout le bassin, même oriental, de la Méditerranée, et par suite s'étendant aux principales parties de l'Orient, sans excepter les plus lointaines; d'une autre part, l'Océan européen, et dès lors tout le nord de l'Europe: de manière à former un ensemble habituel de relations européennes beaucoup plus vaste que celui des plus beaux temps de la domination romaine.

Cette partie de notre appréciation actuelle était essentiellement la seule qui, par sa nature, dût exiger ici une véritable discussion, comme étanten opposition radicale avec les fausses conceptions qui, malgré d'utiles modifications partielles, prévalent encore envers l'ensemble de cette époque. Aussi ai-je cru devoir, pour la plus importante évolution élémentaire des sociétés modernes, spécialement rectifier d'abord une aberration fondamentale, qui, rompant tout à coup, dans le nœud le plus décisif, la continuité nécessaire de la progression humaine, empêche directement toute liaison vraiment philosophique du mouvement moderne au mouvement ancien. Je n'ai donc point hésité à témoigner franchement ici, au nom de tous les esprits pleinement émancipés, non moins affranchis de la métaphysique que de la théologie, les sentimens profonds de respectueuse reconnaissance que méritera toujours des vrais philosophes l'immortel souvenir d'un régime auquel notre civilisation actuelle doit, à tous égards, son impulsion initiale, quoique, par sa nature, il soit ensuite inévitablement devenu incompatible avec la tendance finale de l'humanité.

L'introduction sociale de l'élément industriel étant ainsi convenablement rattachée désormais à l'ensemble antérieur du passé humain, nous pourrons maintenant procéder avec plus de rapidité à la juste appréciation générale de son essor ultérieur. Toutefois, afin d'éclairer, et même d'abréger,une telle analyse, il convient d'abord de nous arrêter encore à juger directement le vrai caractère fondamental propre à ce nouveau moteur de l'humanité. On sent qu'il ne saurait être ici question d'aucune vaine apologie philosophique, surtout envers une puissance sociale qui, certes, n'en a désormais aucun besoin, puisque, au contraire, son ascendant réel tend, de nos jours, à devenir beaucoup trop exclusif, comme je l'expliquerai au chapitre suivant: il s'agit seulement d'indiquer, d'une manière abstraite, les principaux attributs normaux de ce nouvel élément, sans négliger de signaler déjà les vices essentiels qui l'ont également distingué jusqu'à présent.

En considérant successivement, à ce sujet, les divers aspects élémentaires de la sociabilité, on reconnaît d'abord, avec une pleine évidence, que, sous le rapport individuel, la grande transformation qui vient d'être expliquée constitue la plus profonde révolution temporelle que l'humanité pût éprouver, puisqu'elle a directement tendu à changer irrévocablement le mode normal de l'existence humaine, jusque alors éminemment guerrière, dès lors de plus enpacifique, chez la majorité croissante des populations civilisées. Si, douze siècles auparavant, on avait annoncé aux philosophes grecs cette abolition universelle de l'esclavage, et cecommun assujettissement volontaire de l'homme libre au travail alors servile, dans une nombreuse et puissante population, les plus hardis et les plus généreux penseurs n'auraient certes nullement hésité à proclamer l'absurdité d'une utopie dont rien ne leur indiquait le fondement; n'ayant pu d'ailleurs reconnaître encore que, suivant le cours naturel des mutations sociales, les changemens spontanés et graduels finissent toujours par dépasser beaucoup les plus audacieuses spéculations primitives. Par cette immense régénération, l'humanité a réellement terminé son âge préliminaire, et commencé son âge définitif, en ce qui concerne l'existence pratique, qui dès lors a été directement constituée en harmonie durable et croissante avec l'ensemble réel de notre nature normale. Car, malgré l'irrécusable instinct qui d'abord entraîne l'homme à la vie guerrière, en lui faisant repousser la vie laborieuse, celle-ci n'en devient pas moins finalement, après une suffisante préparation, la mieux adaptée à notre organisation morale, comme plus convenable au libre et plein développement de nos principales dispositions de tout genre; indépendamment de son évidente propriété exclusive de comporter et même de provoquer la simultanéité la plus étendus, tandis que, dans l'essor militaire, l'activité des uns suppose ou détermine lacompression nécessaire des autres, suivant les explications du cinquante-unième chapitre. La confuse appréciation qui domine encore à ce sujet tient surtout à l'esprit absolu de la philosophie politique actuelle, consacrant à jamais ce qui s'applique uniquement à l'état initial de l'humanité. On ne peut reconnaître, sous ce rapport, d'autre condition vraiment permanente que l'insurmontable prépondérance naturelle, chez presque tous les hommes, de la vie active sur la vie spéculative, comme l'indique aujourd'hui la saine théorie fondamentale de l'organisme cérébral. Mais le mode propre de cette activité pratique nécessairement dominante n'est certainement pas invariable, quoique ses variations essentielles soient assujetties à une marche régulière, représentée par notre loi d'évolution humaine, conformément à l'expérience la plus décisive.

La conception la plus philosophique, et aussi la plus noble, de l'ensemble de cette évolution, consiste, suivant les principes établis à la fin du tome quatrième, à y mesurer surtout le progrès d'après l'ascendant graduel des facultés caractéristiques de l'humanité sur les tendances fondamentales de notre animalité: en sorte que la série sociale se présente rationnellement comme un prolongement spécial de la grande série animale. Or, selon cetterègle générale, la prédominance, commencée au moyen-âge, de la vie industrielle sur la vie guerrière, a directement tendu à élever d'un degré le type primitif de l'homme social, du moins chez l'ensemble de notre race. En considérant d'abord, sous cet aspect, conformément à la théorie du cinquantième chapitre, le principal des deux attributs fondamentaux de notre nature, il est clair que l'usage normal de l'intelligence pour la conduite pratique est communément plus prononcé dans la vie industrielle des modernes que dans la vie militaire des anciens, en comparant judicieusement des organismes équivalens, pareillement placés dans les deux hiérarchies: j'écarte d'ailleurs à dessein, comme trop disproportionnée, la comparaison avec la vie militaire actuelle, à cause de l'automatisme spécial qu'y subissent nécessairement les inférieurs. L'émancipation des classes laborieuses a vulgairement organisé, pour les intelligences modernes, l'exercice continu le mieux adapté à la médiocrité mentale qui caractérise inévitablement l'immense majorité de notre espèce: des questions claires et concrètes, dont la faible étendue est très nettement circonscrite, susceptibles de solution directe ou prochaine, exigeant une attention persévérante et néanmoins facile, et toujours relatives à des occupations immédiatement stimulées parles plus chers intérêts pratiques de l'homme civilisé, aspirant surtout désormais à l'aisance et à l'indépendance, qui dès lors ont tendu de plus en plus à devenir partout la récompense presque assurée d'une sage application au travail. Quant à l'influence habituelle de l'instinct social sur l'instinct personnel, qui constitue le second attribut essentiel de l'humanité, elle a été certainement augmentée, au moins virtuellement, dans l'existence industrielle des modernes, enfin devenue directement compatible avec une bienveillance vraiment universelle, puisque chacun peut y considérer réellement ses opérations journalières comme immédiatement destinées à l'utilité commune autant qu'à son propre avantage; tandis que l'ancien mode d'existence développait nécessairement les passions haineuses, au milieu même du plus noble dévouement. À la vérité, le rétrécissement mental inhérent à une excessive spécialisation du travail, et la stimulation de l'égoïsme par la préoccupation trop exclusive des intérêts privés, ont directement tendu jusqu'ici à neutraliser beaucoup ces heureuses propriétés intellectuelles et morales: mais, en ce qu'ils offrent aujourd'hui d'exorbitant, ces graves inconvéniens naturels propres à l'essor industriel tiennent surtout à ce qu'il n'a pu être encore que simplement spontané, sans avoir convenablementreçu la systématisation rationnelle qui lui appartient, comme l'établira la suite de notre appréciation historique. L'oubli d'une telle lacune fait souvent tomber dans une grande injustice involontaire les partisans spéculatifs de l'activité militaire, dont les incontestables qualités sociales doivent être essentiellement attribuées à la puissante organisation si longtemps élaborée pour elle, et dont l'équivalent industriel n'existe encore aucunement. Qu'est-ce primitivement, en effet, que l'ardeur guerrière, considérée isolément de toute discipline morale, et abstraction faite de toute destination sociale? Rien autre chose, au fond, qu'une combinaison spontanée de l'aversion naturelle du travail avec l'instinct d'une domination brutale; d'où il résulte habituellement une impulsion plus nuisible, et non moins ignoble, que celle tant reprochée aux cupidités industrielles. Ainsi les immenses services communément retirés de la régularisation convenable d'un tel mobile, par cela seul que, chez les moindres agens, il a été profondément investi d'un caractère habituel d'utilité publique, devraient conduire à penser aussi que, chez les modernes, un mobile plus utile et non moins actif serait pareillement susceptible de voir suffisamment atténués, sous une sage systématisation permanente, les vices spéciauxqui altèrent si gravement aujourd'hui son efficacité intellectuelle et morale, presque entièrement abandonnée jusqu'ici à l'aveugle direction des tendances privées, comme je l'expliquerai ultérieurement. Mais cette lacune fondamentale n'a pas cependant empêché, depuis le moyen-âge, de constater réellement, à un certain degré, l'aptitude croissante de la vie industrielle à provoquer spontanément, même chez les derniers rangs de la société européenne, un essor mental et sympathique qui n'y pouvait auparavant être à beaucoup près autant développé.

Quant à l'influence élémentaire de cette grande transformation sur les relations domestiques, elle a d'abord été immense en ce sens que les douces émotions de la famille sont ainsi devenues enfin communément accessibles à la classe la plus nombreuse, qui n'y pouvait jusque alors prétendre que d'une manière très précaire et fort insuffisante, même après l'incontestable amélioration déterminée, sous ce rapport, au début du moyen-âge, par la substitution générale du servage à l'esclavage. C'est donc là seulement qu'a pu commencer la pleine manifestation directe de la destination finale de presque tous les hommes civilisés à une vie principalement domestique, qui, au contraire, chez les anciens, avait été, d'une part,radicalement interdite aux esclaves, et, d'ailleurs peu goûtée même de la caste libre, habituellement entraînée par les bruyantes émotions de la place publique et des champs de bataille. On voit, en second lieu, que le nouveau mode d'existence a naturellement amélioré le double caractère essentiel des relations de famille, soit en y assimilant davantage les occupations ordinaires des deux sexes, jusque alors trop discordantes pour comporter des mœurs suffisamment communes, soit aussi en y diminuant l'antique dépendance trop absolue des enfants envers les parents. Sous l'un et l'autre aspect, il est clair que la tendance spontanée des habitudes industrielles a directement concouru avec l'action systématique de la morale catholique, à laquelle un enthousiasme irréfléchi a quelquefois attribué ainsi d'heureux effets qui en étaient réellement indépendans, quoique, de nos jours, la méprise soit bien plus souvent inverse, par suite d'une irrationnelle antipathie. Toutefois, à ce double titre, il est d'ailleurs incontestable que le défaut radical de systématisation industrielle a beaucoup neutralisé jusqu'ici, comme sous les rapports ci-dessus appréciés, les propriétés virtuelles d'une semblable transformation sociale, que ses détracteurs spéculatifs ont pu même accuser, d'une manière spécieuse,de tendre, au contraire, à l'intime dissolution des liens domestiques, d'ailleurs rêvée aussi par quelques-uns de ses plus aveugles prôneurs. On pourrait craindre, par exemple, quant à la relation principale, qu'un essor industriel désordonné ne dût finalement altérer l'indispensable subordination des sexes, en procurant habituellement aux femmes une existence trop indépendante, si une appréciation mieux approfondie ne représentait une telle influence comme étant nécessairement plus que compensée par une tendance populaire, bien plus énergique et plus constante, à faire passer, au contraire, chez les hommes beaucoup de professions d'abord exercées par les femmes, de façon à réduire de plus en plus celles-ci à leur destination éminemment domestique, en ne leur laissant guère que les carrières pleinement compatibles avec elle, suivant la marche fondamentale de l'évolution humaine à cet égard, directement caractérisée au cinquante-quatrième chapitre.

Après avoir suffisamment indiqué la réaction élémentaire de l'affranchissement industriel, d'abord sur l'amélioration individuelle du caractère humain, et ensuite sur le perfectionnement de la constitution domestique, il nous reste surtout à considérer abstraitement ses propriétés directement sociales, suivant leur généralité croissante,afin que son universelle efficacité pour préparer spontanément la régénération temporelle des sociétés modernes puisse être ensuite convenablement appréciée, à partir de l'ère décisive précédemment déterminée.

Il est d'abord évident que l'évolution industrielle a nécessairement tendu à compléter, chez les modernes, l'irrévocable abolition du régime des castes, en instituant, envers l'antique ascendant de la naissance, la rivalité progressive de la richesse acquise par le travail. Nous avons reconnu, dans le volume précédent, comment l'organisme catholique avait, au moyen-âge, dignement commencé cet ébranlement décisif, par cela seul qu'il avait radicalement supprimé l'hérédité du sacerdoce, et fondé la hiérarchie spirituelle sur le principe de la capacité. Or, le mouvement industriel est venu ensuite réaliser aussi, à sa manière, jusque pour les moindres fonctions sociales, une transformation équivalente à celle ainsi imprimée aux plus éminentes. Cette influence n'a pu être essentiellement neutralisée par ce qui a dû subsister de la tendance naturelle à l'hérédité des professions, qui, malgré son décroissement continu, se fera nécessairement toujours sentir à un degré quelconque, mais dont l'insuffisante opposition devait dès lors céder de plus en plus, d'unepart, parmi les classes inférieures de la nouvelle hiérarchie, à l'essor continu de ce même instinct d'amélioration universelle qui avait déterminé l'émancipation primordiale, et, d'une autre part, dans les premiers rangs, à l'impossibilité si connue de conserver chez les mêmes familles les grandes fortunes commerciales ou manufacturières. Si l'on combine une telle propriété avec la spécialisation croissante des occupations humaines, non moins inhérente à la vie industrielle, on pourra concevoir l'action permanente de la civilisation moderne pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l'ensemble du classement social, en comportant désormais une plus exacte harmonie journalière entre les aptitudes et les destinations. En même temps, il n'est pas douteux que la liaison normale de l'intérêt privé à l'intérêt public a été dès lors directement perfectionnée par l'influence continue de cette merveilleuse économie instinctive des sociétés actuelles, qu'on admirerait sans doute profondément si, au lieu d'y être habituellement plongé, on l'envisageait seulement dans la lointaine perspective d'une romanesque utopie, où l'on verrait, abstraction faite du mobile, chaque individu constamment appliqué, avec la plus active sollicitude, à imaginer et à réaliser de nouvelles manières de servir la communauté;les moindres opérations privées tendant ainsi à s'anoblir de plus en plus en acquérant spontanément le caractère de fonctions publiques, sans qu'on puisse désormais établir nettement une ligne générale de démarcation entre les unes et les autres, jadis si profondément séparées. Quelle que soit encore, à tous égards, la profonde imperfection d'un tel ordre, d'après son défaut radical de systématisation rationnelle, la convenable appréciation de ces résultats usuels est bien propre à faire sentir l'absurdité historique de ces déclamations illusoires sur la richesse et sur le luxe, qui, chez tant de prétendus philosophes ou moralistes modernes, ne sont surtout qu'un vain retentissement scolastique des fausses notions sociales que notre vicieuse éducation puise encore exclusivement dans le type antique. À la vérité, tous ces heureux résultats dérivent essentiellement de calculs personnels, où ne se manifeste que trop l'action primitive des instincts de ruse et de cupidité propres à des esclaves émancipés: mais on peut assurer, à cet égard, que toutes les récriminations réelles qui ne se rapporteraient point à l'absence actuelle de régularisation générale resteraient purement relatives à l'invincible défectuosité de la nature humaine, où la prépondérance habituelle des impulsions individuelles ne laisse, à cet égard,d'autre variation possible que celle d'un mobile privé plus ou moins accessible aux inspirations de l'instinct social: or, l'amour du pillage serait-il donc plus moral, ou même plus noble, que l'amour du gain?

Quant à l'influence abstraite de l'évolution industrielle sur le caractère essentiel des transactions sociales, il serait superflu de faire spécialement ressortir sa tendance pratique à faire graduellement prévaloir le principe de la conciliation des intérêts, sur l'esprit, d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait jusque alors dans les opérations privées. La législation indépendante et spontanée qui, au moyen-âge, devait appartenir aux communautés industrielles, quoiqu'elle ait dû ensuite disparaître essentiellement, comme je l'expliquerai ci-dessous, pour permettre la formation des grandes unités politiques, nous a laissé un précieux témoignage permanent de cette disposition primitive par l'heureuse institution des réglemens et des tribunaux de commerce, d'abord élaborée sous les sages inspirations des négocians anséatiques, et dont la marche journalière nous offre un contraste si décisif avec celle des autres juridictions, malgré que l'intervention ultérieure des légistes y ait certainement tendu à altérer beaucoup ses qualités primordiales. Je crois devoir insister davantage surl'indication sommaire d'un autre attribut élémentaire de l'esprit industriel, considéré, sous un aspect beaucoup moins senti et encore plus capital, relativement à son mode habituel de discipline sociale. D'après l'aversion primitive de l'homme pour la vie laborieuse, on eût, sans doute, difficilement prévu que le désir d'un travail permanent constituerait un jour le principal vœu ordinaire de la majorité des hommes libres, tellement que la concession ou le refus du travail y deviendrait la base usuelle de l'action disciplinaire, préventive ou même coercitive, indispensable à l'économie générale, en écartant de plus en plus tout usage direct de la force proprement dite. Cette nouvelle tendance, si évidemment propre aux sociétés industrielles, a sans doute besoin, comme toutes celles précédemment signalées, et même à un plus haut degré, d'être enfin convenablement régularisée: mais son influence croissante n'en a pas moins déjà réalisé, depuis le moyen-âge, une notable amélioration universelle, dont l'importance sera dignement appréciée par quiconque voudra, sous ce rapport, judicieusement comparer le principe industriel au principe militaire, où la douleur et la mort sanctionnent finalement toute subordination. Dans les abus même les plus déplorables que puisse engendrer un vicieux ascendant de la richesse,lorsqu'il semblerait que cette transformation s'est réduite, pour ainsi dire, à remplacer le droit de tuer par celui d'empêcher l'existence, on pourrait encore constater que le despotisme industriel se montre nécessairement moins oppressif et plus indirect que le despotisme militaire, de manière à comporter beaucoup plus de moyens de l'adoucir ou de l'éluder; outre qu'un sentiment plus net et plus actif du besoin réciproque de coopération, ainsi que des mœurs plus conciliantes, doivent éloigner davantage d'aussi extrêmes conflits.

Enfin, si l'on envisage l'action élémentaire de l'évolution industrielle pour modifier les plus vastes relations sociales, il serait assurément inutile d'insister ici sur sa tendance fondamentale, déjà si prononcée au moyen-âge, à lier directement tous les peuples, malgré les diverses causes quelconques, même religieuses, d'antipathie nationale. Non-seulement l'absence si regrettable de toute vraie systématisation progressive n'a pu neutraliser jusqu'ici l'énergie spontanée de cet instinct caractéristique: mais sa manifestation continue a même surmonté les efforts les plus actifs d'une puissante systématisation rétrograde; comme le montre surtout l'exemple de l'Angleterre, où l'esprit d'égoïsme national habilement stimulé n'a pu parvenir, dans les cas même le plusfavorables à son influence, à contenir entièrement, envers les nations rivales, l'essor journalier des dispositions pacifiques inhérentes à l'existence temporelle des sociétés modernes. Quelles qu'aient dû être les propriétés primitives de l'esprit militaire pour l'extension graduelle des associations humaines, comme je l'ai soigneusement expliqué, il est clair que sa puissance est, à cet égard, nécessairement limitée, et qu'elle avait essentiellement épuisé tout le développement dont elle était susceptible, sous le régime initial qui, dès le moyen-âge, a graduellement tendu vers son entière et irrévocable abolition, pour laisser agir désormais, dans l'esprit industriel convenablement systématisé, une aptitude exclusive à permettre enfin l'assimilation totale de l'humanité.

Cette sommaire appréciation des principaux attributs élémentaires du nouveau moteur temporel, était indispensable ici afin de caractériser nettement le profond changement que sa prépondérance croissante a dû graduellement imprimer au mode primordial de sociabilité. En reprenant maintenant le cours direct de notre élaboration historique, pour analyser, à partir duXIVesiècle, l'essor continu de la puissance industrielle, nous devons d'abord exactement déterminer l'ensemble de sa position nécessaire envers les ancienspouvoirs sociaux, et la direction correspondante de son développement ultérieur. Dans tout ce mouvement élémentaire de recomposition temporelle, nous devrons désormais considérer essentiellement l'industrie urbaine, qui en est restée jusqu'ici le principal siége, par une conséquence plus éloignée des mêmes différences fondamentales ci-dessus signalées pour expliquer d'abord l'émancipation plus tardive de l'industrie rurale, dont l'évolution sociale est encore si arriérée.

La politique spontanée que l'heureux instinct des classes laborieuses leur a presque toujours inspirée, dès leur plein affranchissement au moyen-âge, a été surtout distinguée, sauf les déviations passagères ou locales, par ces deux attributs permanents, suite nécessaire de la situation générale: elle a eu pour caractère propre la spécialité, et pour condition indispensable la liberté; c'est-à-dire que l'ambition prépondérante des nouvelles forces a été concentrée vers leur développement industriel, en s'abstenant de prendre réellement, à la haute gestion des affaires publiques, aucune autre part ordinaire que celle qui se rattachait à une telle destination, dont l'accomplissement ne pouvait alors faire naître d'autre grand besoin politique que celui d'un essor suffisamment libre des facultés industrielles. C'est, en effet, commeseule garantie efficace de cette liberté élémentaire, dans l'état social propre au moyen-âge, que l'indépendance primitive des communautés urbaines conserva si longtemps une importance vraiment fondamentale, malgré les graves aberrations qu'elle pouvait susciter. Il faut attribuer aussi la même destination essentielle à l'existence, d'abord si tutélaire, quoique ultérieurement oppressive, de ces corporations plus spéciales qui, dans chaque communauté urbaine, unissaient plus particulièrement les citoyens de chaque profession, et sans lesquelles la sécurité du travail individuel eût été alors si souvent compromise, outre leur utile influence morale, plus prolongée, pour seconder l'intime développement des mœurs industrielles, en concourant à prévenir l'inconstance naturelle qui pouvait pousser à des changemens de carrière trop désordonnés, surtout en un temps où le nouveau mode d'existence n'avait pu être encore suffisamment apprécié.

Telle est la véritable origine générale de la passion caractéristique des modernes pour cette liberté universelle et continue, suite naturelle et complément nécessaire de l'émancipation personnelle, afin d'assurer à chacun l'essor convenable de son activité normale: l'instinct vulgaire l'a ordinairement mieux appréciée jusqu'ici que laraison spéculative, qui, par un vicieux rapprochement, s'efforçait toujours de la subordonner à cette liberté politique particulière aux anciens, où l'esclavage des travailleurs constituait l'indispensable condition d'une turbulente participation de la caste guerrière à la direction journalière de ses affaires communes. Or, l'esprit féodal était évidemment très favorable à la satisfaction spontanée de ce besoin capital, qui ne pouvait d'abord donner lieu à aucun conflit habituel. Quand l'élan industriel a pu ainsi commencer, ses résultats naturels ont ensuite graduellement développé, envers les divers pouvoirs prépondérans, un moyen d'action de plus en plus irrésistible, par l'entraînement involontaire des ennemis les plus systématiques de l'industrie moderne vers les nouvelles jouissances, de commodité et surtout de vanité, inhérentes à son cours permanent. Ce n'est pas seulement de nos jours que, chez les classes les plus opposées aux suites sociales de l'évolution industrielle, les plus opiniâtres conservateurs n'ont pu cependant se résigner à renoncer aux satisfactions privées qu'elle procure habituellement, et dont la douce influence journalière étouffe spontanément chaque germe sérieux de réaction rétrograde: une pareille inconséquence, et une semblable diversion, ont certainementexisté aussi, quoique à un moindre degré, aux temps même les plus rapprochés de l'affranchissement primordial, dont les grands effets ultérieurs ne pouvaient d'ailleurs être nullement prévus. Ainsi, la politique initiale des classes laborieuses, par cela même qu'elle était exclusivement industrielle, reposait sur une base certaine et inébranlable: sa sagesse instinctive était, en réalité, bien supérieure à celle des plans péniblement conçus alors par tant d'ambitieux spéculatifs qui s'efforçaient, au contraire, de provoquer, au sein des villes, une activité principalement politique, qui eût détourné leurs travaux naissans, et attiré sur elles l'unanime réprobation des pouvoirs prépondérans. On doit donc, contre l'opinion commune, regarder comme éminemment salutaire au véritable essor social du nouvel élément temporel la compression générale que l'ensemble du régime militaire et théologique exerçait d'abord nécessairement sur lui, pourvu que, suivant l'influence la plus ordinaire, ce frein fondamental, assez puissant pour maintenir les forces nouvelles en état de subalternité politique, ne pût acquérir une intensité susceptible d'entraver leur développement spécial. Cette situation naturelle, dont la durée indéfinie eût été sans doute fort désastreuse, et d'ailleurs heureusement impossible, était, àl'origine, tellement indispensable à l'intime élaboration des mœurs industrielles, que lorsque des circonstances exceptionnelles ont empêché une telle résistance de devenir suffisamment puissante, l'essor industriel en a été profondément troublé, par son déplorable mélange avec une tendance vraiment rétrograde vers le système de domination guerrière, le seul qui pût encore satisfaire la vaine ambition politique des cités trop indépendantes, en un temps si voisin de l'entière prépondérance temporelle des mœurs militaires. Une semblable nécessité a été surtout tristement marquée dans les funestes animosités mutuelles et dans les cruelles agitations intestines par lesquelles la plupart des villes italiennes, sauf la sage Venise, où avait pu prévaloir bientôt une heureuse combinaison, compensèrent si douloureusement, auXIIIeet auXIVesiècle, les avantages primitifs que leur précoce émancipation avait retirés d'une moindre compression politique, jusqu'à ce que leur orageuse indépendance eût partout abouti à la suprématie d'une famille locale, d'abord féodale en Lombardie, ensuite industrielle en Toscane. On voit aussi que les principales villes suisses durent plus tard à une cause semblable les abus caractéristiques inhérens à leur domination trop oppressive sur les campagnes environnantes,qui semblaient n'avoir fait que changer de maîtres. Sous ce rapport capital, les cités anséatiques, quoique placées, comme celles de l'Italie, dans un milieu trop peu concentré, avaient une situation beaucoup plus favorable; et, en effet, à raison même des obstacles naturellement apportés à leur essor politique, elles échappèrent heureusement à ces stériles perturbations de la vie industrielle, qui s'y développa aussi purement, et néanmoins plus rapidement, qu'au sein des grandes organisations féodales, comme celles de la France et de l'Angleterre. C'est ainsi que, dans l'ensemble de l'occident européen, les entraves générales que le régime correspondant semble avoir d'abord présentées au nouvel élément temporel constituaient, en réalité, à l'origine, des conditions essentiellement propres à son évolution normale. Si, au début de ce chapitre, j'ai paru attacher, pour la détermination de l'époque initiale, une haute importance à l'admission primitive des classes laborieuses dans les diverses assemblées nationales, ce n'est point à raison de l'influence, très peu profonde en effet, qu'une telle élévation politique put exercer immédiatement sur leur propre essor social; c'est surtout comme offrant un irrécusable symptôme de la puissance universelle qu'elles avaient déjà acquise.

Après avoir ainsi apprécié la situation primitive de l'élément industriel envers l'ensemble de l'ancien organisme, il convient aussi de caractériser sommairement sa relation spéciale avec chacun des principaux pouvoirs correspondants.

Quant à la puissance catholique, il est évident que l'essor industriel devait alors y recevoir un accueil particulièrement favorable, par sa double conformité spontanée, soit avec l'esprit général de la constitution spirituelle, soit avec les besoins propres de la force ecclésiastique dans son antagonisme politique, comme je l'ai précédemment indiqué. Mais il importe de noter ici que cette utile convergence, d'abord inhérente à la vraie destination sociale du pouvoir spirituel, y était, dès l'origine, notablement altérée par d'inévitables oppositions tenant à cette nature malheureusement théologique de la philosophie correspondante, que nous avons déjà vue tant neutraliser, à d'autres égards, les attributs essentiels du gouvernement moral. Cette restriction ne se rapporte point même à la tendance anti-théologique nécessairement propre à l'industrie convenablement développée, quand elle a enfin largement manifesté son vrai caractère philosophique par une grande action permanente de l'humanité sur le monde extérieur, comme je l'ai indiqué, en principe,au dernier chapitre du tome quatrième: ce conflit nécessaire n'a pu se faire sentir qu'en un temps trop postérieur pour devoir être maintenant considéré. Abstraction faite de cette opposition radicale, qui sera ensuite appréciée, je dois déjà signaler ici le contraste fondamental que l'essor unanime d'une ardente activité industrielle ne pouvait manquer d'offrir bientôt avec l'exclusive préoccupation chrétienne du salut éternel, nécessairement imposée par la doctrine religieuse, dont l'inaptitude pratique à diriger la nouvelle existence des populations civilisées devait ainsi devenir de plus en plus sensible. L'esprit absolu, et par suite immobile, inévitablement propre à une telle doctrine, ne pouvait d'ailleurs lui permettre, sans se dénaturer, aucune modification morale convenable à une situation sociale qui n'avait pu être suffisamment prévue dans l'élaboration primordiale du catholicisme, dès lors réduit à n'y intervenir que par des prescriptions trop vagues et trop imparfaites, souvent même assez incompatibles avec la réalité pour devenir directement contraires aux plus évidentes conditions normales de la vie industrielle. C'est ainsi, par exemple, que, dès l'origine, les irrationnelles déclamations du clergé contre l'intérêt des capitaux, quoique ayant pu d'abord tempérer uneignoble cupidité, n'ont pas tardé à devenir doublement nuisibles aux opérations industrielles, soit en y entravant d'indispensables transactions, soit en y provoquant indirectement d'exorbitantes extorsions. Ne fût-ce qu'à ce titre, il est évident que l'esprit industriel devait promptement se trouver, dans la pratique, en conflit habituel avec l'esprit catholique, qui, même aujourd'hui, n'a pu encore parvenir, malgré tant de laborieuses spéculations théologiques, à établir aucune théorie unanime du prêt à intérêt, au sujet duquel il a donc fallu que l'industrie moderne se trouvât constituée en journalière contravention chrétienne, de manière à constater hautement l'insuffisance pratique d'une morale religieuse inaccessible aux plus irrécusables inspirations de la sagesse vulgaire.

Un tel ordre de considérations explique aisément pourquoi les classes laborieuses, tout en accueillant avec respect l'utile intervention du clergé dans leurs affaires générales, devaient éprouver cependant une prédilection instinctive envers les divers élémens du pouvoir temporel, d'où leur paisible activité continue ne pouvait craindre ordinairement aucune grave opposition systématique. Malgré l'inévitable rivalité sociale qui devait ultérieurement surgir entre l'aristocratieindustrielle et l'aristocratie nobiliaire, après que celle-ci eut suffisamment perdu la supériorité militaire qui la caractérisait, il est clair que, longtemps trop subalternes pour oser tenter une telle concurrence, même à la faveur des plus grandes richesses, les travailleurs devaient d'abord, en général, considérer surtout les nobles, soit comme offrant, par leur luxe, un indispensable stimulant à la production journalière, soit aussi comme constituant, par la supériorité naturelle de leur éducation morale, les meilleurs types du perfectionnement individuel. Sous l'un et l'autre aspect, il n'est pas douteux que les mœurs féodales, même abstraction faite de l'utilité propre à leur mission guerrière, ont exercé pendant plusieurs siècles une heureuse influence sur le développement fondamental de l'industrie moderne. La production directe des objets destinés au plus grand nombre n'a pu constituer que beaucoup plus tard un aliment suffisant à l'activité commerciale ou manufacturière; et, quoique, de nos jours, ce progrès soit enfin heureusement accompli, il n'altère encore que trop rarement la tendance naturelle des améliorations industrielles à s'adresser d'abord aux fortunes supérieures, jusque dans les cas où leur principale extension dépend davantage d'une entière vulgarisation ultérieure. Pareillement,sous le second point de vue, il est clair que la supériorité sociale et la richesse héréditaire devaient ordinairement tendre à entretenir, chez les classes féodales, une généralité de vues et une générosité de sentimens, difficilement compatibles avec la préoccupation spéciale d'une laborieuse économie, et qui devaient naturellement paraître, aux classes industrielles, de dignes sujets d'imitation. À ce double titre, les grandes fortunes patrimoniales constitueront certainement toujours, même après la plus sage régénération sociale, la source d'une influence considérable, qui, dignement systématisée, est susceptible d'ailleurs des plus heureux résultats pour l'amélioration universelle de la condition humaine: qu'on juge donc quelle devait être leur importance en des temps si voisins du premier essor industriel!

Mais, quelque avantageuses que pussent être, en général, les relations normales des classes laborieuses avec l'élément local de l'ancien organisme temporel, jusqu'à l'avénement ultérieur d'une rivalité plus ou moins directe, on conçoit encore mieux que leurs principales sympathies sociales devaient presque toujours se tourner avec prédilection vers l'élément central, même indépendamment des motifs spéciaux de solidarité politique qui, dans le cas le plus fréquent, devaientleur faire préférer la royauté à la noblesse. Car, chez le pouvoir royal, l'industrie trouvait alors évidemment réalisées au plus haut degré les conditions précédentes de son affinité primitive pour la puissance féodale, et spontanément dépouillées, de part et d'autre, en vertu d'une élévation supérieure, de toute source habituelle de graves collisions; sauf les charges pécuniaires, qui ne pouvaient d'abord paraître fort onéreuses à des populations judicieusement disposées, par un long usage antérieur, à regarder comme éminemment favorable la faculté de convertir ainsi leurs divers embarras sociaux. Aussi cette prédilection spéciale envers la royauté s'est-elle fait sentir là même où les classes industrielles, comme je l'expliquerai ci-dessous, ont été exceptionnellement conduites à se liguer contre elle avec la noblesse, surtout en Angleterre, où une telle tendance permanente a beaucoup ralenti la décadence naturelle du pouvoir royal.

Telle était donc, en général, auXIVesiècle, la situation fondamentale du nouvel élément temporel, soit relativement à l'ensemble de l'ancien organisme européen, soit à l'égard de ses diverses branches principales. La politique spéciale qui en résultait spontanément pour les classes laborieuses se trouva d'abord, dans les pays les plus précoces,et surtout en Italie, sous la direction naturelle des influences, ecclésiastique ou nobiliaire, qui avaient été disposées ou contraintes à s'incorporer suffisamment aux communautés industrielles, où l'on distingue alors, d'une manière si éclatante, la haute intervention primitive, ordinairement si heureuse, des nouveaux ordres religieux, et ensuite l'importance plus durable de quelques grandes familles féodales, habilement résignées à fonder leur agrandissement sur une pareille assimilation. Mais, sans cesser totalement de subir l'action permanente de ces deux élémens étrangers, les intérêts sociaux de l'industrie durent spontanément tomber peu à peu sous l'uniforme direction des légistes, d'autant plus exclusive que les cités étaient plus indépendantes, par suite d'une incorporation beaucoup plus complète; si nettement marquée, par exemple, dans cette curieuse classification industrielle qui formait la base de la constitution florentine, où les avocats et les notaires figuraient à la tête de ce qu'on y nommait les grands arts. On conçoit aisément, en effet, l'ascendant familier qu'avait dû spontanément acquérir, chez de telles populations, une classe dont les intérêts étaient alors, quoique radicalement hétérogènes, intimement unis aux leurs, et qui seule y pouvait posséder l'habitude normale d'unecertaine généralité dans les conceptions sociales. C'est ainsi que les légistes, déjà naturellement investis, suivant les explications du chapitre précédent, de la direction temporelle du mouvement de décomposition, ont pareillement obtenu d'ordinaire la principale influence dans la partie correspondante de la progression organique; de manière à rester encore, à beaucoup d'égards, sous l'un et l'autre aspect, les déplorables chefs de l'ensemble du mouvement politique actuel. Quelque désastreuse qu'ait dû ensuite devenir leur influence politique, il ne faut pas oublier que, à cette époque initiale, elle n'était pas moins indispensable qu'inévitable, aussi bien pour la progression organique que nous l'avons déjà reconnu pour la progression critique: puisque, malgré les vices permanens qui lui sont propres, cette classe était alors seule capable, d'ordinaire, de discuter suffisamment avec les anciens pouvoirs les intérêts généraux de la politique industrielle; en même temps, les classes laborieuses pouvaient ainsi développer plus librement leur activité caractéristique, dont une vaine agitation politique eût alors gravement troublé l'essor spontané, principale base ultérieure de leur ascendant social.

Ayant désormais suffisamment analysé, quant à l'évolution fondamentale du nouvel élémenttemporel, d'abord son origine essentielle, ensuite son caractère propre, et enfin sa situation générale envers le milieu politique correspondant, il ne nous reste plus ici, pour compléter cette appréciation historique du principal moteur des sociétés modernes, qu'à y caractériser sommairement son développement universel pendant la mémorable période des cinq siècles qui ont suivi son essor initial, selon la marche indiquée au début de ce chapitre.

En étudiant, dans la leçon précédente, le cours simultané du mouvement révolutionnaire, nous avons été spontanément conduits, sans aucune résolution antérieure, et par la seule tendance directe de l'ensemble des événemens, à partager successivement cette grande époque préparatoire en trois phases consécutives, suivant l'état plus ou moins avancé de la décomposition politique: la fin duXVesiècle servant à séparer les temps où la dissolution, spirituelle et temporelle, était surtout spontanée, de ceux où elle est devenue graduellement systématique; et, pour ce dernier âge, le milieu environ duXVIIesiècle divisant le règne direct de la philosophie négative en critique protestante, purement préliminaire, et critique déiste, seule décisive: d'où résultent finalement trois périodes peu inégales, comprenant à peu près, la premièresix générations, la seconde cinq, et la dernière quatre, du moins en arrêtant celle-ci, comme nous avons dû le faire, au début de la révolution française. Or, la rationnalité fondamentale d'une telle distribution générale de notre passé immédiat va maintenant recevoir la plus heureuse et la moins équivoque confirmation, en ce que le même ordre doit naturellement présider ici à l'examen philosophique du mouvement élémentaire de recomposition temporelle, dont les progrès principaux correspondent, en effet, avec une remarquable convergence, à ces divers degrés nécessaires du mouvement de décomposition. Comme cette concordance essentielle doit évidemment résulter, à priori, de la connexité naturelle des deux séries, sa vérification propre devra réciproquement rendre hautement incontestable à tous les bons esprits l'obligation de procéder désormais à toute saine appréciation des temps modernes d'après la nouvelle division que j'ai été conduit ainsi à établir, et qui seule, j'ose l'assurer, peut soutenir convenablement l'épreuve décisive d'une suffisante conformité entre la progression critique et la progression organique, dont le concours permanent constitue, à mes yeux, pour un tel âge, le vrai criterium de la rationnalité historique.

La première phase, que, dans la série négative,nous avons jugée, à tant d'égards, la plus capitale, conserve certainement la même supériorité fondamentale dans notre série positive, malgré les préventions ordinaires en l'un et l'autre cas. C'est, en effet, pendant les deux siècles environ relatifs à la principale décomposition spontanée du régime catholique et féodal d'après les luttes intestines de ses élémens essentiels, que l'industrie a réellement commencé à établir son irrévocable ascendant élémentaire, de manière à manifester déjà le vrai caractère pratique de la civilisation moderne. On conçoit même aisément que cette dissolution croissante de l'ordre ancien, et sa tendance continue vers la dictature temporelle qui en devait provisoirement résulter, suivant la théorie du chapitre précédent, devaient être éminemment favorables à l'évolution industrielle, que les divers pouvoirs s'efforçaient à l'envi de seconder, soit d'après une sympathie directe, essentiellement commune à tous, par suite de l'esprit catholique et féodal, si longtemps protecteur de l'industrie naissante, soit en vertu des motifs politiques qui devaient plus spécialement disposer l'élément temporel, tendant alors vers un ascendant très contesté, à se ménager l'appui de forces nouvelles, dont la haute importance sociale était déjà pleinement irrécusable. En sens inverse, iln'est pas douteux que l'extension et la consolidation de la vie industrielle ont alors directement commencé à seconder activement l'intime dissolution naturelle de l'ancienne constitution sociale, en tendant de plus en plus, surtout au sein des villes, et par suite aussi, quoiqu'à un moindre degré, jusque parmi les campagnes, à ruiner radicalement l'antique subordination journalière qui lui rattachait auparavant la majorité des classes inférieures. Les grandes cités, principal foyer, en tout temps, et surtout chez les modernes, de la civilisation humaine, comme le rappelle si heureusement une étymologie expressive, remontent essentiellement jusqu'à cette phase capitale, avant laquelle l'importance de Londres, d'Amsterdam, etc., et même de Paris, était encore si faible. Quoique les causes purement politiques aient dû beaucoup influer sur un tel phénomène, il est, au fond, principalement résulté, dès lors comme aujourd'hui, de l'essor industriel, qui a surtout imprimé à ces divers centres européens ce caractère fondamental de bienveillante solidarité mutuelle envers les populations moins condensées, si différent du superbe esprit de domination universelle, propre, dans l'antiquité, aux rares chefs-lieux de l'activité militaire.

Parmi les nombreuses institutions qui, à cetteépoque, témoignent évidemment de la prépondérance naissante de la vie industrielle sur la vie militaire, je dois me borner ici à signaler spécialement celle qui, soit comme symptôme, soit comme cause, fut assurément la plus décisive de toutes, l'établissement universel des armées soldées, d'abord temporaires au début de cette phase, et partout permanentes vers sa fin. J'en ai déjà suffisamment indiqué, au chapitre précédent, la haute portée pour accélérer notablement la dissolution spontanée de l'ancien ordre temporel: nous ne devons l'envisager maintenant que relativement à son influence vraiment fondamentale sur le mouvement industriel. En voyant naître, en Italie, cette grande innovation, au commencement duXIVesiècle, d'abord à Venise, ensuite à Florence, chacun peut aisément constater son origine essentiellement industrielle, pareillement sensible aussi dans son extension ultérieure à tout le reste de notre occident, et qui partout devenait une manifestation non équivoque de l'antipathie croissante des nouvelles populations pour les mœurs militaires, ainsi concentrées désormais chez une minorité spéciale, dont la proportion n'a pas, en général, cessé de décroître, malgré l'agrandissement numérique des armées modernes. Quant à la réaction organique d'une telle institutionsuffisamment développée, il est clair que sans elle l'essor universel de la vie industrielle n'aurait pu devenir convenablement décisif, par le mélange d'habitudes guerrières qui eût continué à en altérer la pure efficacité morale au sein des populations européennes. Ce préambule était surtout indispensable pour que les classes inférieures pussent enfin être irrévocablement soustraites à la subordination féodale, et désormais pleinement rattachées, comme aujourd'hui, aux chefs naturels de leurs travaux journaliers; tandis que, d'une autre part, l'essor industriel tendait aussi à ruiner essentiellement la grande influence populaire que procurait au clergé son vaste système de charités publiques, dès lors de plus en plus secondaire vis-à-vis des voies nouvelles, non moins supérieures en importance qu'en moralité, que l'industrie commençait à ouvrir spontanément à l'amélioration universelle des conditions temporelles. La double influence ainsi exercée pour l'organisation élémentaire du travail européen était, à cette époque, d'autant plus assurée que la rareté naturelle des ouvriers, et spécialement de ceux doués de quelque habileté, y rendait leur situation relative bien plus favorable que de nos jours. En un mot, sous quelque aspect industriel qu'on étudie cette phase mémorable,on y trouvera clairement le premier germe social des divers progrès qui ont ensuite caractérisé, avec tant d'éclat, les deux phases postérieures. On y voit même, dès le début, l'ébauche primitive, distincte quoique imparfaite, du vrai système de crédit public, si justement regardé aujourd'hui comme l'un des principes fondamentaux de la constitution industrielle, mais auquel on suppose communément une source beaucoup trop récente; car il remonte certainement aux efforts de Florence et de Venise vers le milieu duXIVesiècle, bientôt suivis de la vaste organisation de la banque de Gênes, long-temps avant que la Hollande, et ensuite l'Angleterre, pussent acquérir une grande importance financière.

Si, après cette sommaire appréciation de ce que l'essor social de l'industrie offre alors d'essentiellement uniforme en tout notre occident, on considère les principales différences qui, sous ce rapport, devaient distinguer les divers élémens généraux de la république européenne, on trouve encore qu'elles s'accordent spontanément avec celles que le chapitre précédent a pleinement caractérisées quant au mouvement simultané de décomposition temporelle, suivant qu'il a tendu vers l'irrévocable prépondérance du pouvoir central ou du pouvoir local. On voit, en effet, dans cetimmense conflit décisif entre la royauté et la noblesse, l'industrie, partout sollicitée des deux côtés, se prononcer, le plus souvent, d'après l'admirable sentiment de la situation qui avait jusque alors caractérisé sa politique instinctive, pour celle des deux puissances qui avait été primitivement la plus faible, mais qui devait ensuite obtenir l'ascendant final, si utilement secondé par un tel secours. Sans aucun calcul systématique, cette sagesse spontanée résultait évidemment de la prédilection spéciale que les classes laborieuses devaient graduellement concevoir pour celui des deux pouvoirs antagonistes qui, à raison de son infériorité primordiale, devait être le mieux disposé à s'assurer leur assistance par des services convenables. C'est ainsi surtout que, diversement déterminée par un esprit identique, la force industrielle, en France, contracta avec la royauté la plus intime alliance politique; tandis que, au contraire, en Angleterre, elle se ligua contre le trône avec l'aristocratie féodale, malgré la sympathie naturelle, ci-dessus expliquée, qui, là comme en tout autre milieu, l'attirait en sens inverse. Une telle diversité ne devait recevoir son développement actif que sous les deux autres phases, où elle a tant concouru à constituer les différences fondamentales entre l'industrie française et l'industrieanglaise, la première tendant surtout à une centralisation systématique, la seconde à des ligues spontanées mais partielles, suivant la propre nature des élémens féodaux qu'elles choisirent pour contracter cette longue confraternité politique. Quoique devant ainsi me borner maintenant à signaler la véritable origine historique de ces importans attributs, je dois d'ailleurs noter ici que, dans notre série positive actuelle, comme dans la série négative du chapitre précédent, le cas français a été essentiellement normal, et commun à la majeure partie de la république européenne; pendant que le cas anglais a été, au contraire, éminemment exceptionnel, mais réalisé cependant, à un moindre degré, chez quelques autres populations occidentales, ainsi que je l'ai indiqué envers le mouvement critique. Il est clair, en effet, que le premier mode d'évolution temporelle est nécessairement de beaucoup le plus favorable à l'ascendant social de l'industrie moderne, dont le principal antagoniste universel était naturellement la noblesse, au triomphe politique de laquelle le second mode l'obligeait irrationnellement à concourir elle-même. L'influence spontanée de l'une et l'autre marche sur l'éducation mentale de la puissance industrielle conduit aussi à de pareilles conclusions, en montrant quela voie exceptionnelle, ou anglaise, devait tendre à fortifier, par une telle alliance, les habitudes de spécialité dispersive dont la prépondérance constituait nécessairement, sous l'aspect intellectuel, le vice universel de l'évolution industrielle; pendant que la voie normale, ou française, tendait, au contraire, à corriger spontanément, à un certain degré, cet inconvénient fondamental, d'après les habitudes émanées d'une direction politique plus élevée et plus systématique, susceptibles de mieux préparer les classes nouvelles à l'ultérieure conception rationnelle d'une véritable organisation générale, encore si confusément soupçonnée jusqu'ici. Vers la fin même de la phase que nous considérons, cette grave différence me semble déjà réellement caractérisée sous plusieurs rapports intéressans, et surtout par une grande institution centrale, qui a si heureusement influé dès lors sur l'ensemble de l'essor industriel: on conçoit qu'il s'agit de la création des postes, alors émanée de la royauté française, et par laquelle l'illustre Louis XI a commencé à marquer l'utile intervention d'une influence générale dans le système de l'industrie européenne; tandis que l'esprit anglais a souvent poussé la défiance nationale envers toute direction centrale jusqu'à repousser directement, comme on sait, l'organisation d'une policeassez étendue pour garantir la sécurité des grandes villes britanniques, où cette importante amélioration a été si spécialement tardive.

En considérant enfin cette phase capitale sous un point de vue plus particulier, on y trouve aussi l'esprit fondamental de la civilisation moderne profondément empreint, jusque dans la nature technologique des grandes inventions qui ont alors influé sur les destinées ultérieures de l'humanité. J'ai indiqué, en principe, à la fin de la cinquante-quatrième leçon, que les procédés modernes se distinguaient essentiellement de ceux que les anciens employaient à des usages équivalens, par la tendance croissante à y substituer les divers agens extérieurs à l'action physique de la force humaine; et j'ai rattaché cette différence capitale à l'émancipation personnelle qui, chez les modernes, a rendu l'agent humain beaucoup plus précieux, tandis que l'esclavage antique, permettant de prodiguer l'activité musculaire de l'homme, repoussait toute large application ordinaire des forces naturelles. Les derniers siècles du moyen-âge s'étaient déjà illustrés, à cet égard, par diverses créations importantes, dont l'usage journalier devrait nous faire mieux sentir la barbarie du préjugé philosophique qui attribue une ténébreuse tendance aux temps mémorables où l'humanité en futgratifiée. Toutefois, c'est surtout dans la troisième phase moderne que ce grand caractère de notre industrie a dû se développer convenablement, comme je l'expliquerai en son lieu. Mais il est néanmoins nécessaire de le remarquer déjà envers notre première phase, où les conditions fondamentales de la société moderne me paraissent avoir déterminé surtout trois inventions capitales, dont une irrationnelle appréciation attribue jusqu'ici l'origine à des causes purement accidentelles, tandis que, au contraire, aucun avénement industriel ne me semble avoir été mieux préparé par le système des influences contemporaines: il s'agit d'abord de la boussole, ensuite des armes à feu, et enfin de l'imprimerie.

Quoique l'invention primitive de la boussole ait certainement précédé, d'environ deux siècles, les temps que nous examinons, c'est cependant auXIVesiècle qu'il en faut rapporter le perfectionnement suffisant, et surtout l'usage actif. Ce lent progrès est lui-même très propre à indiquer que la vraie source rationnelle s'en trouvait, au fond, dans l'ensemble de la nouvelle situation sociale, qui poussait déjà, avec une énergie continue, à l'extension et à l'amélioration de la navigation européenne, en imposant toujours d'ailleurs une économie, de plus en plus indispensable, des forcesphysiques de l'homme. Serait-il donc étrange que de telles nécessités eussent graduellement inspiré le perfectionnement successif, et même la recherche initiale, d'une pareille découverte, en un temps où la philosophie naturelle commençait déjà à être activement cultivée? Quand on a vu, de nos jours, tant d'esprits superficiels attribuer aussi au seul hasard la belle observation originale de M. Œrsted sur l'influence mutuelle de la pile voltaïque et de l'aiguille aimantée, comme je l'ai signalé dans le second volume de ce Traité, on doit assurément se défier de l'irrationnelle présomption qui a vulgairement supposé à la boussole une origine purement accidentelle, spécialement démentie d'ailleurs par de précieuses indications historiques, directement relatives aux plus anciennes ébauches de théorie, grossière mais progressive, dont les phénomènes magnétiques ont été l'objet au moyen-âge.

Une pareille rectification des préjugés ordinaires est encore plus sensible et plus importante envers l'invention, ou plutôt peut-être l'introduction usuelle[8], des armes à feu, où tout esprit vraimentphilosophique aurait dû, ce me semble, saisir déjà l'influence fondamentale de la nouvelle situation sociale, poussant, d'une manière directe et puissante, à perfectionner assez les procédés militaires pour que de paisibles populations industrielles pussent enfin lutter réellement contre les tentatives oppressives de la caste guerrière, sans altérer habituellement leurs travaux par un long et pénible apprentissage, qui devait même être le plus souvent insuffisant contre les récens progrès de l'armure féodale. La découverte chimique de la poudre à canon est, par sa nature, d'une telle facilité, qu'on devrait bien plutôt s'étonner si elle avait plus longtemps résisté aux nombreux efforts qu'une telle stimulation permanente devait partoutsusciter à cet égard, en un temps où l'ardeur scientifique était d'ailleurs déjà vivement éveillée, surtout quant aux mélanges explosifs. Il faut noter, en outre, qu'un tel changement se rattachait alors, par sa nature, à l'institution naissante des armées soldées, où les rois et les villes avaient tant d'intérêt à mettre un petit nombre de guerriers d'élite en état de triompher d'une puissante coalition féodale. Sans m'arrêter aucunement ici aux irrationnelles exagérations relatives à cette invention, dont l'importance sociale est toutefois incontestable, j'y dois signaler deux nouvelles considérations capitales, tendant à rectifier, à ce sujet, la commune opinion des philosophes. La première, déjà indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre, consiste à remarquer qu'un tel progrès n'indique nullement, chez les modernes, une recrudescence imprévue de l'esprit militaire, dont les guerriers d'alors déploraient, au contraire, avec une si juste naïveté, qu'il eût notablement accéléré le décroissement universel. Toute convenable appréciation comparative établira clairement, en général, que, nonobstant cette grande innovation, l'industrie militaire des anciens était, eu égard aux temps et aux moyens, très supérieure à la nôtre, par suite de l'importance beaucoup plus fondamentale que la guerre devait avoirhabituellement chez eux. Aujourd'hui surtout, il est clair que les procédés militaires sont infiniment au-dessous de la puissante extension que nos connaissances et nos ressources permettraient d'imprimer rapidement à l'ensemble des appareils destructifs, si les nations modernes pouvaient jamais subir, sous ce rapport, par une situation exceptionnelle, une stimulation, même passagère, équivalente à celle qui sollicitait communément les peuples anciens. L'autre rectification se rapporte à la confusion historique où l'on tombe fréquemment en attribuant à l'introduction des armes à feu plusieurs conséquences sociales réellement dues à l'institution simultanée des soldats permanens: c'est ainsi que d'éminens philosophes, et surtout Adam Smith, ont expliqué la tendance des guerres modernes à se placer de plus en plus sous la dépendance de l'essor industriel, par suite de l'énorme accroissement des frais militaires. Or, cette incontestable extension de dépenses publiques me semble dérivée, au contraire, de la substitution croissante des troupes soldées à des armées volontaires et gratuites; transformation qui eût certainement produit un tel résultat, quand même la nature des armes n'aurait pas été changée: comme l'indique aisément une judicieuse comparaison entre les frais respectifs des deuxsystèmes, d'où peut-être on devrait plutôt conclure que les nouveaux procédés procurèrent d'abord une véritable économie totale. Enfin, je dois surtout signaler ici, sur cet important sujet, une conséquence très heureuse, et néanmoins inaperçue jusqu'à présent, de cette grande révolution militaire, qui, en imprimant à l'art de la guerre un caractère de plus en plus scientifique, a directement tendu à intéresser tous les pouvoirs à l'actif développement continu de la philosophie naturelle, et même à sa propagation sociale, par de nombreux établissemens spéciaux, dont l'utile création eût été, sans doute, bien plus tardive sans une telle solidarité, que j'ai d'ailleurs déjà signalée, en terminant le tome quatrième, comme tendant aussi à rapprocher l'esprit militaire des convenances fondamentales de la civilisation moderne, par la positivité rationnelle qu'il a ainsi tendu à acquérir de plus en plus.

Note 8:Un philosophe militaire, que j'ai déjà cité dans une note de la cinquante-troisième leçon, a pensé, de nos jours, que la poudre avait toujours été connue depuis l'antique domination des théocraties orientales, et que son emploi, jamais totalement abandonné, avait seulement été étendu, sous de nouvelles formes, à des usages militaires plus considérables, par les hardis explorateurs de la fin du moyen-âge. Cette hypothèse ne serait certes nullement contraire à mon appréciation historique, en prouvant que cette pratique avait pris une grande importance aux temps précis où les besoins sociaux en avaient dû solliciter l'extension. Quant à sa vraisemblance intrinsèque, l'auteur la fondait sur la notoire nitrification spontanée de la surface du sol en beaucoup de lieux de l'Égypte, de l'Inde, et même de la Chine, où sans exiger, en effet, de grandes connaissances chimiques, la sagesse sacerdotale l'aurait aisément appliquée à consolider la domination théocratique; comme il tentait de le prouver par les ingénieuses ressources qu'il tirait naturellement de sa vaste érudition spéciale, appuyée surtout de nombreux passages bibliques, d'où il croyait pouvoir conclure l'usage prolongé des mélanges explosifs enseignés à Moïse par les prêtres égyptiens.

Une semblable appréciation historique est plus indispensable encore et non moins évidente envers la troisième grande invention technologique ci-dessus indiquée, communément restée jusqu'ici le sujet, pour ainsi dire obligé, d'une admiration ridiculement déclamatoire, incompatible avec tout véritable examen philosophique, par suite d'une irrationnelle exagération qui, sans teniraucun compte essentiel de la civilisation antérieure, dispose à rattacher surtout à l'art typographique l'ensemble d'un mouvement progressif où il n'a pu utilement intervenir qu'à titre de puissant moyen matériel de propagation universelle, et par suite aussi de consolidation indirecte. Autant, et même davantage que les deux précédentes, cette innovation capitale, dont l'importance n'exige assurément aucune explication nouvelle, fut un résultat nécessaire de la situation naissante des sociétés modernes, source spontanée, à cet égard, d'une profonde stimulation permanente, graduellement développée depuis trois siècles, surtout en conséquence de l'essor industriel succédant à l'émancipation personnelle. Dans cette antiquité trop vantée, où, en vertu de l'esclavage et de la guerre, les productions de l'esprit humain ne pouvaient jamais trouver qu'un petit nombre de lecteurs d'élite, le mode naturel de propagation des écrits était, sans doute, pleinement suffisant pour correspondre aux besoins normaux, et même pour satisfaire quelquefois à des nécessités extraordinaires. Il en fut tout autrement au moyen-âge, où l'immense extension d'un puissant clergé européen, naturellement poussé à la lecture, quelques reproches qu'aient pu ultérieurement mériter sa paresse et son ignorance, devait tantexciter un intime désir continu de rendre les transcriptions plus économiques et plus rapides. Quand l'essor de la scolastique, après l'entière ascension politique du catholicisme, fut venu, comme je l'ai expliqué, imprimer directement une énergie nouvelle au mouvement intellectuel, cette nécessité devait évidemment faire naître, à cet égard, une inquiète sollicitude permanente, en un temps où d'avides auditeurs affluaient habituellement par milliers dans les principales universités de l'Europe, comme on le voit déjà partout au douzième siècle, où la multiplication des exemplaires avait dû acquérir une extension que les anciens n'avaient jamais pu connaître. Mais l'entière abolition du servage, et le développement simultané d'une activité industrielle de plus en plus répandue, durent ensuite rendre un tel besoin plus irrésistible encore, et surtout bien plus universel, à mesure que l'aisance croissante devait multiplier les lecteurs, pendant que l'industrie tendait à propager, jusqu'aux derniers rangs sociaux, le désir et même l'obligation d'une certaine instruction écrite, à laquelle la parole ne pouvait plus convenablement suppléer: il serait d'ailleurs superflu d'insister, à cet égard, sur le puissant concours spontané de l'essor mental simultané, esthétique, scientifique et philosophique, quicaractérisait aussi cette première phase de révolution moderne, comme je l'expliquerai bientôt. Ainsi, en aucun cas antérieur, des exigences sociales nettement prononcées n'avaient pu, sans doute, susciter et maintenir une tendance spéciale vers un nouvel art, autant que dut le faire alors la situation fondamentale de l'élite de l'humanité relativement à la typographie. Or, d'un autre côté, quelle qu'en soit réellement la difficulté technologique, très supérieure, ce me semble, à celle de l'invention ci-dessus appréciée, il n'est pas douteux que l'industrie moderne avait déjà hautement manifesté depuis longtemps, par plusieurs créations importantes, son aptitude caractéristique à substituer les procédés mécaniques à l'usage direct des agens humains, conformément au principe rappelé plus haut. Quelques siècles auparavant, le plus indispensable préambule de l'art typographique avait été suffisamment réalisé par l'heureuse innovation du papier, premier résultat évident de la tendance croissante à faciliter les transcriptions. D'après un tel ensemble de considérations, une appréciation vraiment philosophique, loin de justifier l'irrationnellesurprise qu'inspire ordinairement une découverte si poursuivie et tant préparée, conduirait bien plutôt à rechercher soigneusement pourquoi elle fut aussitardive, ce qui exigerait une discussion trop spéciale pour être ici convenablement placée; quoique déjà notre théorie antérieure indique spontanément les actives controverses contemporaines sur la nationalisation des divers clergés européens, afin de consolider la suprématie naissante du pouvoir temporel, comme ayant dû alors exciter, chez toutes les classes, et surtout en Allemagne, un sentiment encore plus vif du besoin de perfectionner la propagation des livres. En terminant cet examen sommaire, je crois d'ailleurs devoir signaler, au sujet de l'imprimerie, une importante considération historique, inaperçue jusqu'ici, en indiquant l'utile solidarité permanente que l'essor intellectuel a dès lors directement contractée avec la marche d'un nouvel art, destiné à acquérir bientôt une grande portée industrielle, et dont les intérêts, de plus en plus respectés par des pouvoirs protecteurs du travail, ont si heureusement forcé, en tant d'occasions, la plus ombrageuse politique à tolérer la libre circulation des écrits, et par suite même à favoriser leur production, afin de ne point tarir une source de richesse publique, désormais de plus en plus précieuse. Ce motif universel, qui eut d'abord tant de poids en Hollande, sous les deux autres phases générales de l'évolution moderne, dut exercer aussi, quoique à unmoindre degré, une notable influence ultérieure dans tout le reste de la république européenne, où il contribue souvent encore à contenir les velléités rétrogrades inspirées aux gouvernemens par les abus de la presse, indistinctement accessible, de sa nature, aux plus viles et aux plus nobles inspirations mentales, en vertu des conditions d'existence propres à notre anarchie spirituelle.


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