The Project Gutenberg eBook ofCroc-Blanc

The Project Gutenberg eBook ofCroc-BlancThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Croc-BlancAuthor: Jack LondonTranslator: Paul GruyerLouis PostifRelease date: May 21, 2021 [eBook #65402]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CROC-BLANC ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Croc-BlancAuthor: Jack LondonTranslator: Paul GruyerLouis PostifRelease date: May 21, 2021 [eBook #65402]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)

Title: Croc-Blanc

Author: Jack LondonTranslator: Paul GruyerLouis Postif

Author: Jack London

Translator: Paul Gruyer

Louis Postif

Release date: May 21, 2021 [eBook #65402]Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CROC-BLANC ***

INTRODUCTIONI.—La piste de la viandeII.—La louveIII.—Le cri de la faimIV.—La bataille des crocsV.—La tanièreVI.—Le louveteau grisVII.—Le mur du mondeVIII.—La loi de la viandeIX.—Les faiseurs de feuX.—La servitudeXI.—Le pariaXII.—La piste des dieuxXIII.—Le pacteXIV.—La famineXV.—L'ennemi de sa raceXVI.—Le dieu fouXVII.—Le règne de la haineXVIII.—La mort adhérenteXIX.—L'indomptableXX.—Le maître d'amourXXI.—Le long voyageXXII.—La terre du SudXXIII.—Le domaine du dieuXXIV.—L'appel de l'espèceXXV.—Le sommeil du loup

Il est le Gorki américain. Comme le célèbre Moscovite, avec des réactions différentes tenant à la diversité des races, il connut les pires misères physiques et morales. Comme lui, il se redressa là où bien d'autres ont sombré et trouva le moyen de jeter sur le papier une œuvre originale et puissante, d'une vie intense, qui a été traduite à peu près dans toutes les langues, notamment en allemand, en suédois, en hollandais, en norvégien et en russe.

Il naquit à San-Francisco, en 1876. Son père, John London, exerçait en Californie le métier de frappeur. Il allait et venait dans le «ranch» et se louait, entre temps, comme gardien de ferme ou de bestiaux. Les atavismes les plus variés se croisaient et se superposaient dans le sang de la famille. Des Anglais, des Gallois, des Hollandais, des Suisses, des Français et des Allemands, six races au total, y avaient fusionné. Tous gens hardis et rudes, gens d'action et gens d'aventure, gens dépourvus des préjugés sociaux du vieux monde, qui avaient secoué derrière eux, sur le sol de leur patrie, la poussière de leurs souliers et s'en étaient venus, par delà l'Atlantique, interroger la vie et tenter un sort meilleur.

Le petit Jack était le dernier de la lignée, la dernière pierre qui allait rouler à son tour, en de rudes et chaotiques soubresauts.

Personne, sur le ranch, ne lui enseigna à lire ni à écrire. À cinq ans, il avait, seul, appris l'un et l'autre. Ses parents se décidèrent à l'envoyer dans une école, durant les quelques loisirs que lui laissait le travail manuel. Car, dès l'âge de huit ans, ils l'avaient engagé comme garçon de ferme. C'était, au demeurant, une école peu ordinaire. «Les élèves, nous a-t-il conté, étaient assis dans la classe, chacun devant un pupitre. Mais, le plus souvent, le magister était ivre. Alors tout le monde était debout et les plus âgés de nous battaient le magister. Celui-ci prenait sa revanche sur les plus jeunes et les rouait d'autant de coups qu'il en avait lui-même encaissés. Oui, vraiment, c'était là une belle école!»

L'enfant commençait à réfléchir. Déjà il pensait. Il voyait plus loin que la vie matérielle et sentait obscurément qu'un autre monde moral existait, un autre univers que celui où il se débattait. Mais il demeurait sans guide aucun. Ni parents, ni amis qui le comprissent; personne avec qui formuler et échanger quelqu'une de ces idées qui germaient en lui. Les hommes parmi lesquels il vivait ne connaissaient qu'une joie, celle de l'alcool et, dès cinq ans, lui avaient appris à s'enivrer.

Il s'était procuré des livres et, dès qu'il en avait le loisir, il les dévorait.L'Alhambra,de Washington Irving, suscita en lui un grand enthousiasme[1]. À d'aide de vieilles briques, il se construisit un château en miniature, avec des tours, des minarets et des terrasses. Des inscriptions à la craie indiquaient l'emplacement des principales scènes du roman. Mais il ne se trouva personne, parmi les gens du ranch, pour comprendre ce chef-d'œuvre. Un jour, un homme de la ville étant venu à la ferme, en bel habit de drap et en souliers vernis, le petit Jack l'amena vers le palais qu'il avait bâti et l'interrogea sur l'Alhambra.Le citadin était non moins ignare que les gens du ranch.

L'enfant se désespérait. L'existence à laquelle il semblait condamné lui apparaissait effroyablement morne. Le spectacle même de la nature, car il était un rêveur, mais non un contemplatif, n'était pas pour lui une consolation. Il haïssait ces champs, ces bois, ces vallons, ces collines, qui lui étaient une prison. Comme le louveteau de Croc-Blanc, il voulait percer l'horizon qu'il avait devant lui, il prétendait crever le mur du monde qui l'entourait et jeter son défi à la vie[2].

**  *

À onze ans, ses vœux furent comblés. Avec ses parents, il quitta le ranch et s'en vint dans une ville, à Oakland, sur le Pacifique. Il y partagea son temps entre la bibliothèque publique, qui était gratuite, heureusement pour lui, la fréquentation des écoles et son nouveau métier de crieur de journaux, où il s'égosillait et qui le faisait vivre. Cette occupation encore n'était pas bien reluisante. Avec quelque patience, il aurait pu, semble-t-il, étant donnée son intelligence précoce, trouver mieux et se créer une situation sociale acceptable. Mais le démon des aventures et la haine de toute sujétion étaient en lui. Ses atavismes ancestraux le poussèrent vers l'inconnu. Il fit un premier saut hors la loi et, quittant le foyer familial, il s'aboucha avec des pilleurs d'huîtres, métier qui était alors fort fructueux. Il eut la chance de ne pas se faire prendre par les policiers.

Puis il s'engagea sur une goélette de garde-pêche et, comme le voleur qui se fait gendarme, il eut pour fonction désormais de coopérer à la répression de la contrebande du poisson. Le métier n'était pas sans risques. Les contrebandiers, Chinois, Grecs ou Italiens, ne craignaient ni Dieu ni diable, et plus d'un garde-pêche payait de sa vie son intervention. Il s'en tira sans écoper et, son engagement terminé, il s'embarqua pour la chasse aux phoques, au détroit de Behring et sur la côte du Japon.

Revenu à terre, après de terribles moments de désespoir, dont il se consolait dans l'ivresse, il rentra dans le giron familial et, comme il se sentait robuste et bien musclé, il s'embaucha comme docker. Sur son torse nu, ruisselant de sueur poussiéreuse et noire, il débarqua du charbon. Afin de varier son labeur, il passa ensuite dans une fabrique de jute, où la journée était de treize heures, de six heures du matin à sept heures du soir. Il s'était créé à lui-même une sorte d'Évangile social. Le travail physique était pour l'homme un devoir, la sanctification de la vie et son salut. «L'orgueil que je retirais d'une journée de besogne bien accomplie ne saurait se concevoir. J'étais l'exploité idéal, l'esclave-type, heureux de sa servitude.» C'est un zèle peu commun et dont les prêcheurs de travail d'ordinaire se gardent fort. Le peu de répits que lui laissaient l'usine et le repos, le jeune homme les consacrait à ses premiers essais littéraires.

Car le démon d'écrire ne l'avait point quitté. Et, comme un journal de San-Francisco offrait un prix pour un article descriptif, sa mère lui conseilla de tenter la chance. Il prit pour sujet:Un typhon sur la côte japonaise.La première nuit, entre minuit et cinq heures et demie du matin, il aligna les deux mille mots exigés. La seconde nuit, mécontent de son œuvre, il coucha sur son papier deux mille autres mots. La troisième nuit, il fondit ensemble ses deux compositions. Sa peine ne fut point vaine, car le premier prix lui fut attribué. Le second et le troisième prix allèrent à des étudiants de l'Université de Stanford et de celle de Berkeley, par-dessus lesquels il passait ainsi.

Encouragé par ce succès, il adressa au même journal un second article, insuffisamment travaillé, et qui fut refusé. Cet échec le découragea. Il prit un bâton au poing, un sac sur son dos et, traversant tout le continent américain, s'en fut à pied, en traînant le long des routes, jusqu'à Boston. Il s'en revint de même, par le Canada, où il se fit condamner et emprisonner pour vagabondage. En 1895, à dix-neuf ans, il est de retour à Oakland, où nous le retrouvons portier de l'École Secondaire et... collaborateur du Bulletin littéraire de la même école. Ces choses-là, évidemment, ne se voient qu'en Amérique. Il donne au Bulletin ses premiers contes, récits vécus de ses aventures de terre et de mer et de sa randonnée pédestre. Cela dura ainsi pendant un an. Puis le métier de portier le dégoûta.

Jack vient à San-Francisco, où il se fait admettre à l'Université. Mais le gain du pain quotidien demeure amer. Il lui faut s'embaucher dans une blanchisserie et repasser des chemises, afin de pouvoir étudier et écrire. Le fer chaud et la plume alternent dans sa main. Mais de sa main lasse la plume tombait souvent, souvent sur le livre ses yeux se fermaient. Au bout de trois mois, il n'y peut plus tenir.

Alors, il part tout là-bas, vers le Nord, vers le Klondike et le pays de l'or. Mais bientôt une épidémie de scorbut se déclare. Il recommence, en sens inverse, le long voyage de quatre mille kilomètres, et se retrouve à Oakland où, son père étant mort, tout le fardeau de la famille lui retombe sur les épaules.

**  *

Des jours meilleurs allaient luire cependant.

L'esprit de Jack London, parmi tant de traverses, commençait à se former et sa pensée se précisait. Ses voyages à travers la société et à travers le monde, pour mouvementés qu'ils eussent été, lui avaient apporté une ample moisson de souvenirs émotifs et d'impressions. Sa plume, errante dans le rêve, allait pouvoir s'exercer sur des réalités. Dans les solitudes neigeuses du Klondike et de la Terre du Nord, «où personne ne parle, où tout le monde pense», il s'était longuement replié sur lui-même. «Mon véritable horizon, dit-il, m'était apparu.»

Cet horizon n'était plus celui du travail manuel, si noble qu'il fût, et que force est bien d'abandonner, dans la société, à ceux qui n'en peuvent accomplir d'autre. Il y avait d'ailleurs pléthore de main-d'œuvre en Californie. Matériellement même, la littérature était pour Jack le salut.

Il commença par rédiger un récit d'un voyage au Klondike, qui ne trouva pas d'amateur. Un roman fut pareillement dédaigné. Mais un magazine californien accepta et publia un conte, qui fut payé cinq dollars et eut du succès. Un autre magazine demanda un deuxième conte et le paya quarante dollars. «Les choses commençaient à prendre tournure et il devenait probable que je n'aurais plus besoin, pendant quelque temps tout au moins, de décharger du charbon.» Pour beaucoup qu'il eût vécu, Jack n'avait que vingt-quatre ans. Malgré ses défauts et ses tares, cette société, maudite par lui dans sa misère, lui tendait la main et se trouvait, en somme, avoir du bon.

En 1900, paraissait le premier volume de Jack London,The Son of the Wolf(le Fils du Loup), recueil de récits du pays de l'or. «Dès alors j'aurais pu, dit-il, gagner des sommes importantes comme journaliste. Mais je m'y refusai, estimant qu'un journal, cette machine à tuer les hommes, n'est nullement ce qui confient à un jeune homme, à l'époque de sa formation.»

Il continua donc à produire de nouveaux volumes qui, au nombre de cinquante, se succédèrent sans interruption:L'Appel du Wild, le Loup des Mers, Avant Adam, Radieuse Aurore, La Vallée de la Lune, Jerry des Iles, Le Talon de Fer, Le Vagabond des Étoiles, Michaël, frère de Jerry,etc., auxquels il faut ajouter trois pièces de théâtre.

«Je suis, écrivait-il, un adepte du travail méthodique et je n'attends jamais l'inspiration. D'un tempérament naturellement insouciant et fantaisiste, facilement mélancolique, je suis arrivé à vaincre ces deux défauts. La discipline que j'ai connue comme matelot a toujours laissé sur moi son empreinte et peut-être lui suis-je redevable de la régularité de ma vie actuelle. Je ne prends que cinq heures et demie de sommeil, limite précise que je m'accorde, et rien n'a jamais été capable de me retenir plus longtemps au lit.»

Les portraits de Jack London nous le montrent avec une large carrure et de puissantes épaules—celles qui portaient les sacs de charbon,—des yeux flambants d'intelligence dans sa face rasée, et un menton proéminent, énergique et volontaire. D'autres portraits de lui l'évoquent en boxeur, à demi nu, et faisant valoir les muscles de sa poitrine et la force de ses biceps.

En parfait Américain, en effet, il était devenu un fervent de tous les sports. «J'aime la boxe, la natation, le yachting et même le cerf-volant. Bien qu'aimant la ville, je préfère habiter sa banlieue et jouir, près de la ville, de la campagne où la vie est meilleure et plus naturelle. Je regrette de n'avoir pas appris la musique. Aujourd'hui je m'adonnerais volontiers à la poésie, si je possédais pour vivre un ou deux millions de dollars.» Un ou deux millions de dollars pour faire décemment bouillir la marmite... L'ancien pilleur d'huîtres et débardeur avait, avouons-le, fait du chemin.

La mort, hélas! fauchait en 1916, à quarante ans et en pleine production, ce curieux et robuste gaillard. Depuis longtemps déjà il souffrait d'une entérite chronique, à laquelle s'ajoutait un épuisement nerveux qui lui avait fait perdre le sommeil. Le matin de son dernier jour (22 novembre 1916), son domestique japonais ne put le réveiller. Il appela la sœur de Jack, Elisa Shepard, qui elle-même alla quérir Mistress Charmian London. Jack était dans un état de prostration complet et il fut impossible de lui faire reprendre ses sens. Il présentait tous les symptômes d'un empoisonnement du sang. Quatre médecins furent mandés en hâte, d'Oakland et de San-Francisco. Mais il expira dans l'après-midi. Ses restes furent incinérés, selon sa volonté, et les cendres déposées dans un endroit de sa propriété, qu'il avait désigné. Bien qu'il eût eu l'intuition de sa fin prochaine, la veille de sa mort il avait fait sa promenade habituelle et lu comme de coutume[3].

**  *

White FangouCroc-Blanc,que nous offrons aujourd'hui au public, histoire d'un loup qui vient à la civilisation et se fait chien, est commeThe Call of the Wildoul'Appel du Wild,histoire d'un chien qui retourne à l'état sauvage et se refait loup, commeJerry des IlesetMichaël, frère de Jerry,histoires de chiens, un roman de psychologie animale.

D'autres auteurs ont mis en scène des animaux, mais dans un sens différent. Ceux que nous présente La Fontaine, par exemple, et plus près de nous R. Kipling, agissent en êtres humains et nous empruntent nos sentiments, dont il deviennent, avec plus ou moins de bonhomie ou de lyrisme, comme le miroir et le symbole. De nos caractères et de nos passions ils sont comme les synthèses. Les bêtes de Jack London, au contraire, agissent et pensent exclusivement en bêtes. L'auteur, dans les mornes solitudes du Wild, le Grand Désert Blanc, qui de la terre habitée monte vers le Cercle Arctique, les a longuement observés de près. Il a vécu avec eux, côte à côte, en ami ou en ennemi. Il s'est penché vers ces frères inférieurs, vers ces anneaux, moraux comme physiques, de la grande chaîne des êtres, dont l'homme, avec plus d'indignité parfois, occupe le sommet. Il a scruté leur pensée rudimentaire, interrogé leur cerveau. Se faisant, en imagination, chien, loup, lynx, porc-épic, écureuil, il s'est demandé quelle conception, plus ou moins développée, plus ou moins restreinte, toutes ces bêtes pouvaient bien avoir de la vie, ce qu'elles pouvaient en sentir et en comprendre, sous quel angle visuel les mêmes événements qui nous touchent pouvaient les atteindre et impressionner leurs cerveaux.

Quant au paysage évoqué, il n'est, en dehors de toute littérature descriptive proprement dite, qu'un décor, tragique à souhait, pour le drame qui s'y joue. Plus exactement, l'un et l'autre se confondent, car, sur cette Terre du Nord, dont l'écrivain éveille pour nous la poignante vision, il est impossible de séparer l'être de l'ambiance où il vit et qui l'étreint, la créature de la création. Rien ici ne saurait être factice. De Jack London on peut dire avec raison que l'œuvre est l'homme même. Ce sont ses ressouvenances, ses impressions, ses émotions, tout ce qu'il a vécu lui-même, qu'il nous dépeint.

Dans ce déchaînement des forces hostiles, parmi leur indestructible pérennité, «où l'homme est moins qu'une pomme de terre», l'homme lutte cependant, il lutte et il pense. Il est le roseau pensant de Pascal, et surtout le roseau agissant. Car l'action, sur la Terre du Nord, est tout. Sans l'action, sans l'action perpétuelle, la mort est là, embusquée, qui ne tarde guère.

De même, avant de s'embarquer en une longue croisière sur leSnark,il écrira: «Me voici, chétif animal appelé homme. Un brin de matière animée, cent soixante-cinq livres de chair, d'os, de nerfs, de tendons et de cerveau, tout cela doux et tendre, vulnérable et fragile, un brin de vie palpitante. Voilà tout ce que je suis. Autour de moi vont les grandes forces naturelles, menaces colossales, Titans de destruction, monstres dénués de sentiment, qui ont autant d'égards envers moi que moi pour le grain de sable que j'écrase sous mon pied. Ils ne me connaissent point, ils sont inconscients, impitoyables, amoraux. Ces monstres ont nom les cyclones et les tornades, les éclairs et le tonnerre, les lames furieuses et les trombes, les tremblements de terre et les volcans, les écumes qui heurtent avec fracas la côte hérissée de récifs, et les vagues qui bondissent par-dessus les sabords des plus grands navires, faisant des hommes une bouillie ou les projetant dans la mer. Aucun de ces monstres déchaînés ne connaît la minuscule créature, toute sensitive, toute de nerfs et de faiblesse, que les hommes, appellent Jack London et qui lui-même se croit quelque chose et même un être supérieur. Dans le conflit de tous ces Titans, dans le labyrinthe de périls dont ils m'enveloppent, je dois me frayer un chemin. Et le brin de vie que je suis exultera en triomphant d'eux.»

C'est tout cela que rend admirablement Jack London, et son style alors demeure net et ferme, ferme comme l'acte qu'il décrit. Tout ce qui est tragique, chez lui, l'est à souhait. Sa plume, par contre, devient plus indécise dès que la bataille de la vie se détend et que, dépouillant sa rude écorce, il se fait sentimental. L'auteur demeure, malgré lui, un être de drame et de souffrance. Parfois aussi, lorsqu'il tend aux considérations générales, son style se fait plus diffus. L'ancien fils du trappeur errant n'a pas suffisamment appris à mettre en ordre le flot de ses pensées et celui de ses phrases. Il est un émotif de premier ordre, mais la solide culture classique des races latines lui a manqué. Le rôle du traducteur devient alors infiniment délicat. Sans s'attacher obstinément à un mot à mot littéral, que rend plus difficile encore la différence de génie des langues anglo-saxonnes et de la langue française, celle-ci éprise avant tout de netteté et de clarté, le traducteur doit s'efforcer de faire jaillir, le plus fidèlement possible, la pensée enclose dans l'original.

Tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, Jack London n'en demeure pas moins une des plus originales et des plus puissantes incarnations du génie anglo-saxon.

PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF.

[1]On sait que Washington Irving (1783-1859), historien et romancier, est un des plus célèbres écrivains américains. Il fit de nombreux voyages en Europe et séjourna longtemps en Angleterre et en Espagne. Son style, à la fois riche et pur, rivalise avec celui des meilleurs prosateurs anglais.

[1]On sait que Washington Irving (1783-1859), historien et romancier, est un des plus célèbres écrivains américains. Il fit de nombreux voyages en Europe et séjourna longtemps en Angleterre et en Espagne. Son style, à la fois riche et pur, rivalise avec celui des meilleurs prosateurs anglais.

[2]CROC-BLANC:Le Mur du monde.

[2]CROC-BLANC:Le Mur du monde.

[3]Mistress Charmian London qui nous a conté la vie de son mari (Biographie de Jack London, 2 vol. avec photographies, qui doivent être prochainement traduits en français par Mme Alice Bossuet), a également écrit divers autres volumes, dontJack London dans les Mers du SudetUne femme parmi les Chasseurs de Têtes.

[3]Mistress Charmian London qui nous a conté la vie de son mari (Biographie de Jack London, 2 vol. avec photographies, qui doivent être prochainement traduits en français par Mme Alice Bossuet), a également écrit divers autres volumes, dontJack London dans les Mers du SudetUne femme parmi les Chasseurs de Têtes.

De chaque côté du fleuve glacé, l'immense forêt de sapins s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient s'accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques, dans le jour qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que la pensée s'enfuyait, devant elle, au delà même de la tristesse. Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique, comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le sarcasme de l'Éternité devant la futilité de l'existence et les vains efforts de notre être. C'était leWild, le Wild farouche, glacé jusqu'au cœur, de la terre du Nord[4].

Sur la glace du fleuve et comme un défi au néant du Wild, peinait un attelage de chiens-loups[5]. Leur fourrure, hérissée, s'alourdissait de neige. À peine sorti de leur bouche, leur souffle se condensait en vapeur, pour geler presque aussitôt et retomber sur eux en cristaux transparents, comme s'ils avaient écumé des glaçons.

Des courroies de cuir sanglaient les chiens et des harnais les attachaient à un traîneau, qui suivait, assez loin derrière eux, tout cahoté. Le traîneau, sans patins, était formé d'écorces de bouleaux, solidement liées entre elles, et reposait sur la neige de toute sa surface. Son avant était recourbé en forme de rouleau, afin qu'il rejetât sous lui, sans s'y enfoncer, l'amas de neige molle qui accumulait ses vagues moutonnantes. Sur le traîneau était fortement attachée une grande boîte, étroite et oblongue, qui prenait presque toute la place. À côté d'elle, se tassaient divers autres objets: des couvertures, une hache, une cafetière et une poêle à frire.

Devant les chiens, sur de larges raquettes, peinait un homme et, derrière le traîneau, un autre homme. Dans la boîte qui était sur le traîneau, en gisait un troisième, dont le souci était fini. Celui-là, le Wild l'avait abattu, et si bien qu'il ne connaîtrait jamais plus le mouvement et la lutte. Le mouvement répugne au Wild et la vie lui est une offense. Il congèle l'eau, pour l'empêcher de courir à la mer; il glace la sève sous l'écorce puissante des arbres, jusqu'à ce qu'ils en meurent, et plus férocement encore, plus implacablement, il s'acharne sur l'homme, pour le soumettre à lui et l'écraser. Car l'homme est le plus agité de tous les êtres, jamais en repos et jamais las, et le Wild hait le mouvement.

Cependant, en avant et en arrière du traîneau, indomptables et sans perdre courage, trimaient les deux hommes qui n'étaient pas encore morts. Ils étaient vêtus de fourrures et de cuir souple, tanné. Leur haleine, en se gelant comme celle des chiens, avait recouvert de cristallisations glacées leurs paupières, leurs joues, leurs lèvres, toute leur figure, si bien qu'il eût été impossible de les discerner l'un de l'autre. On eût dit des croque-morts masqués, conduisant, en un monde surnaturel, les funérailles de quelque fantôme. Mais, sous ce masque, il y avait des hommes, qui avançaient malgré tout, sur cette terre désolée, méprisants de sa railleuse ironie, dressés, quelque chétifs qu'ils fussent, contre la puissance d'un monde qui leur était aussi étranger, aussi hostile et impassible que l'abîme infini de l'espace.

Ils avançaient, les muscles tendus, évitant tout effort inutile et ménageant jusqu'à leur souffle. Partout autour d'eux était le silence, le silence qui les écrasait de son poids lourd, comme pèse l'eau sur le corps du plongeur, à mesure qu'il s'enfonce plus avant aux profondeurs de l'Océan.

Une heure passa, puis une deuxième heure. La blême lumière du jour, lumière sans soleil, était près de s'éteindre, quand un cri s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri se mit à grandir, par saccades, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa note culminante. Il persista alors, durant quelque temps, puis il cessa. On aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante, sans la sauvagerie farouche dont il était empreint. C'était une clameur ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie.

L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son regard se croisât avec celui de l'homme qui était derrière. Par-dessus la boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe.

Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situèrent le son. C'était en arrière d'eux, quelque part en la neigeuse étendue qu'ils venaient de traverser. Un troisième cri répondit aux deux autres. Il venait aussi de l'arrière et s'élevait vers la gauche du second cri.

—Ils sont après nous, Bill, dit l'homme qui était devant.

Sa voix résonnait, rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait un effort pour parler.

—La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lapin.

Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la clameur de chasse qui continuait à monter derrière eux.

Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, ils dételèrent les chiens et les parquèrent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis, à quelque distance des bêtes, ils installèrent le campement. Le cercueil, près du feu, servit à la fois de siège et de table. Les chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher à fuir et à se sauver dans les ténèbres.

—Il me semble, Henry, qu'ils demeurent singulièrement fidèles à notre compagnie, observa Bill.

Henry, penché sur le feu et occupé à faire fondre un peu de glace, pour préparer le café, approuva d'un signe. S'étant ensuite assis sur le cercueil et ayant commencé à manger:

—Ils savent, dit-il, que près de nous leurs peaux sont sauves, et ils préfèrent manger qu'être mangés. Ces chiens ne manquent pas d'esprit.

Bill secoua la tête:

—Oh! je n'en sais rien!

Son camarade le regarda avec étonnement.

—C'est la première fois, Bill, que je vous entends suspecter l'intelligence des chiens.

—Avez-vous remarqué, reprit l'autre, en mâchant des fèves avec énergie, comme ils se sont agités quand je leur ai apporté leur dîner. Combien avez-vous de chiens Henry?

—Six.

—Bien, Henry.

Bill s'arrêta un instant, comme pour donner plus de poids à ses paroles.

—Nous disions que nous avions six chiens. J'ai pris six poissons dans le sac et j'en ai donné un à chaque chien. Eh bien! je me suis trouvé à court d'un poisson.

—Vous avez mal compté.

—Nous possédons six chiens, poursuivit Bill avec calme. J'ai pris six poissons et N'a-qu'une-Oreille[6]n'en a pas eu. Alors je suis revenu au sac et j'y ai pris un septième poisson, que je lui ai donné.

—Nous n'avons que six chiens, répliqua Henry.

—Je n'ai pas dit qu'il n'y avait là que des chiens, mais qu'ils étaient sept convives, à qui j'ai donné du poisson.

Henry s'arrêta de manger et, par-dessus le feu, compta de loin les bêtes.

—En tout cas, observa-t-il, ils ne sont que six à présent.

—J'ai vu le septième convive s'enfuir à travers la neige.

Henry regarda Bill d'un air de pitié, puis déclara:

—Je serai fort satisfait quand ce voyage aura pris fin.

—Qu'entendez-vous par là?

—J'entends que l'excès de nos peines influe durement sur vos nerfs et que vous commencez à voir des choses...

—C'est ce que je me suis dit tout d'abord, riposta Bill, avec gravité. Mais les traces laissées derrière lui par le septième animal sont encore marquées sur la neige. Je vous les montrerai, si vous le désirez.

Henry ne répondit point et se remit à manger en silence. Lorsque le repas fut terminé, il l'arrosa d'une tasse de café et, s'essuyant la bouche, du revers de sa main:

—Alors, Bill, vous croyez que cela était?

Un long cri d'appel, à la fois lamentable et sauvage, jaillissant de l'obscurité, l'interrompit. Il se tut, pour écouter, et, tendant la main dans la direction d'où le cri était issu:

—C'est un d'eux, dit-il, qui est venu?

Bill approuva de la tête.

—Je donnerais gros pour pouvoir penser autrement. Vous avez remarqué vous-même quel vacarme ont fait les chiens.

Cris et cris, après cris, se répondant, de près, de loin, de tous côtés, semblaient avoir mué tout à coup le Wild en une maison de fous. Les chiens, effrayés, avaient rompu leurs attaches et étaient venus se tasser, les uns contre les autres, autour du foyer, si près que leurs poils en étaient roussis par la flamme.

Bill jeta du bois dans le brasier, alluma sa pipe et, après en avoir tiré quelques bouffées:

—Je songe, Henry, que celui qui est là-dedans (et il indiquait, de son pouce, la boîte sur laquelle ils étaient assis) est diantrement plus heureux que vous et moi nous ne serons jamais. Au lieu de voyager aussi confortablement après notre mort, aurons-nous seulement, un jour, quelques pierres sur notre carcasse? Ce qui me dépasse, c'est qu'un gaillard comme celui-ci, qui était dans son pays, un lord ou quelque chose d'approchant, et qui n'a jamais eu à trimarder pour la niche et la pâtée, ait eu l'idée de venir traîner ses guêtres sur cette fin de terre, abandonnée de Dieu. Cela, en vérité, je ne puis le comprendre exactement.

—Il aurait pu vivre un bon vieil âge mûr, s'il était demeuré chez lui, approuva Henry.

Bill allait continuer la conversation, quand il vit, dans le noir mur de nuit qui se pressait sur eux et où toute forme était indistincte, une paire d'yeux, brillants comme des braises. Il la montra à Henry, qui lui en montra une seconde, puis une troisième. Un cercle d'yeux étincelants les entourait. Par moments, une de ces paires d'yeux se déplaçait, ou disparaissait, pour reparaître à nouveau, l'instant d'après.

La terreur des chiens ne faisait que croître. Ils bondissaient, affolés, autour du feu, ou venaient, en rampant, se tapir entre les jambes des deux hommes. Au milieu de la bousculade, l'un d'eux bascula dans la flamme. Il se mit à pousser des hurlements plaintifs, tandis que l'air s'imprégnait de l'odeur de sa fourrure brûlée. Ce remue-ménage fit se disperser le cercle d'yeux, qui se reforma, une fois l'incident terminé et les chiens calmés.

—C'est, dit Bill, une fâcheuse et blâmable situation, de se trouver à court de munitions.

Il avait achevé sa pipe et aidait son compagnon à étendre, sur des branches de sapin préalablement disposées sur la neige, un lit de couvertures et de fourrures.

Henry grogna, tout en commençant à délacer ses mocassins de peau de daim:

—Combien, dites-vous, Bill, qu'il nous reste de cartouches?

—Trois. Et je voudrais qu'il y en eût trois cents. Je leur montrerais alors quelque chose, à ces damnés.

Il secoua son poing, avec colère, vers les yeux luisants. Puis ayant enlevé à son tour ses mocassins, il les déposa soigneusement devant le feu.

—Je voudrais bien aussi que ce froid soit coupé net. Nous avons eu 50° sous zéro[7]depuis deux semaines. Plût à Dieu que nous n'eussions pas entrepris cette expédition! je n'aime pas la tournure qu'elle prend. Ça cloche, je le sens. Mais, puisqu'elle est entamée, qu'elle se termine au plus vite et qu'il n'en soit plus question! Heureux le jour où nous nous retrouverons, vous et moi, au Fort M'Gurry, tranquillement assis auprès du feu et jouant aux cartes. Voilà mes souhaits!

Henry poussa un nouveau grognement et se glissa dans le lit. Comme il allait s'endormir, Bill l'interpella avec vivacité:

—Dites-moi, Henry, cet intrus qui est venu se joindre à nos bêtes et attraper un poisson, pour quoi, dites-moi, les chiens ne lui sont-ils pas tombés dessus? C'est là ce qui me tourmente.

—Vous vous faites, Bill, beaucoup de tracas, répondit Henry, d'une voix ensommeillée. Vous n'étiez pas ainsi autrefois. Vous digérez mal, je pense. Mais assez péroré! Dormez, sinon vous serez demain, fort mal en point. Vous vous mettez, sans raison, la cervelle à l'envers.

Les deux compagnons, là-dessus, s'assoupirent. Ils soufflaient lourdement, côte à côte, sous la même couverture.

Le feu tomba peu à peu et les yeux brillants resserrèrent le cercle qu'ils traçaient. Dès que deux d'entre eux s'avançaient, plus proches, les chiens grondaient, apeurés et menaçants à la fois. Leurs cris devinrent si forts, à un moment, que Bill s'éveilla.

Il descendit du lit avec précaution, afin de ne pas troubler le sommeil de son camarade, et renouvela le bois du foyer. Dès que la flamme se fut élevée, le cercle d'yeux recula. Bill jeta un regard sur le groupe des chiens. Puis, s'étant frotté les paupières, il se reprit à les regarder, avec plus d'attention. Après quoi, s'étant coulé sous la couverture:

—Henry... Oh! Henry!

Henry gémit, comme fait quelqu'un que l'on réveille.

—Qu'est-ce qui ne va pas? interrogea-t-il.

—Rien. Mais je viens de les compter, et ils sont sept derechef.

Henry reçut cette communication sans se troubler et, quelques instants après, il ronflait à poings fermés.

C'est lui qui, le matin venu, s'éveilla le premier et tira hors du lit son compagnon. Il était six heures, mais le jour ne devait point naître avant que trois heures encore ne se fussent écoulées. Il se mit, dans l'obscurité, à préparer le déjeuner, tandis que Bill roulait les couvertures et disposait le traîneau pour le départ.

—Dites-moi, Henry, demanda-t-il soudainement. Combien de chiens prétendez-vous que nous avons?

—Six.

—Erreur! s'exclama Bill, triomphant.

—Sept, de nouveau? questionna Henry.

—Non. Cinq! Un est parti.

—L'Enfer! cria Henry, avec colère.

Et quittant sa besogne pour venir compter ses chiens:

—Vous avez raison, Bill, Boule-de-Suif[8]est parti.

—Il s'est éclipsé avec la rapidité d'un éclair. La fumée nous aura caché sa fuite.

—Ce n'est pas de chance, pour lui ni pour nous. Ils l'auront avalé vivant. Je parie qu'il hurlait comme un damné, en descendant dans leur gosier. Malédiction sur eux!

—Ce fut toujours un chien fou, observa Bill.

—Si fou qu'il soit, comment un chien a-t-il été assez fou pour se suicider de la sorte?

Henry jeta un coup d'œil sur les survivants de l'attelage, supputant mentalement ce que l'on pouvait pénétrer de leur caractère et de leurs aptitudes.

—Pas un de ceux-ci, je le jure bien, ne consentirait à en faire autant. On frapperait dessus à coups de bâton qu'ils refuseraient de s'éloigner.

—J'ai toujours pensé, dit Bill, et je le répète, que Boule-de-Suif avait la cervelle tant soit peu fêlée.

Telle fut l'oraison funèbre d'un chien, mort en cours de route, sur une piste de la Terre du Nord. Combien d'autres chiens, combien d'hommes, n'en ont pas même une semblable!

[4]LeWildest un terme générique, intraduisible, qui, comme le Causse, le Maquis, la Brousse, la Pampa, le Steppe, la Jungle désigne une région particulière et l'ensemble des éléments types qui la constituent. LeWildcomprend, dans l'Amérique du Nord, la région traversée par le Cercle Arctique et celle qui l'avoisine, qui ne sont plus la terre normalement habitable, sans être encore la glace éternelle et la région morte du Pôle. L'Alaska presque entier en fait partie. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses et le sol, très accidenté, enferme divers gisements minéraux, dont la houille et l'or. Durant la plus grande partie de l'année, l'hiver sévit et la neige recouvre uniformément la terre. Elle fond et la glace se brise vers la mois de juin. Mais le sol ne dégèle jamais qu'à une faible profondeur. Un court été fait croître rapidement une végétation hâtive et luxuriante. Puis l'hiver reparaît bientôt, sans plus de transition, et le linceul funèbre s'étend à nouveau. (Note des Traducteurs.)

[4]LeWildest un terme générique, intraduisible, qui, comme le Causse, le Maquis, la Brousse, la Pampa, le Steppe, la Jungle désigne une région particulière et l'ensemble des éléments types qui la constituent. LeWildcomprend, dans l'Amérique du Nord, la région traversée par le Cercle Arctique et celle qui l'avoisine, qui ne sont plus la terre normalement habitable, sans être encore la glace éternelle et la région morte du Pôle. L'Alaska presque entier en fait partie. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses et le sol, très accidenté, enferme divers gisements minéraux, dont la houille et l'or. Durant la plus grande partie de l'année, l'hiver sévit et la neige recouvre uniformément la terre. Elle fond et la glace se brise vers la mois de juin. Mais le sol ne dégèle jamais qu'à une faible profondeur. Un court été fait croître rapidement une végétation hâtive et luxuriante. Puis l'hiver reparaît bientôt, sans plus de transition, et le linceul funèbre s'étend à nouveau. (Note des Traducteurs.)

[5]Wolfdogs, race de chiens, se rapprochant de celle du loup par leur aspect et par leurs mœurs, et qui fournit les attelages habituels des traîneaux. (Idem.)

[5]Wolfdogs, race de chiens, se rapprochant de celle du loup par leur aspect et par leurs mœurs, et qui fournit les attelages habituels des traîneaux. (Idem.)

[6]One Ear.

[6]One Ear.

[7]Il s'agit de degrés Fahrenheit (Note des Traducteurs.)

[7]Il s'agit de degrés Fahrenheit (Note des Traducteurs.)

[8]Fatty.

[8]Fatty.

Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement rechargé sur le traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu joyeux et poussèrent de l'avant dans les ténèbres qui n'étaient point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces, continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid. Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença à paraître. À midi, le ciel, vers le Sud, parut se réchauffer et se teignit de couleur rose. La ligne de démarcation se dessina, que met la rondeur de la terre entre les pays méridionaux, où luit le soleil, et le monde du Nord. Mais la couleur rose, rapidement, se fana. Un jour gris lui succéda, qui dura jusqu'à trois heures, puis disparut à son tour, et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse, à droite, à gauche, recommencèrent, provoquant parmi les chiens, tout harassés qu'ils fussent, de folles paniques.

—Je voudrais bien, dit Bill, en remettant, pour la vingtième fois, les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et nous laissent tranquilles.

—Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva Henry.

Le campement fut dressé, comme le soir précédent. Henry surveillait la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri, poussé par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le fit sursauter. Il releva le nez, juste à temps pour voir une forme vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il aperçut Bill, qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux, mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin, de l'autre la queue et une partie du corps d'un saumon séché.

—Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill. Mais le voleur en a reçu pour le reste. L'entendez-vous hurler?

—Et quelle figure avait-il, ce voleur? demanda Henry.

—Je n'ai pu le bien voir. Mais ce que je sais, c'est qu'il a quatre pattes, une gueule, et une fourrure qui ressemble à celle d'un chien.

—Ce doit être, j'en jurerais, un loup apprivoisé.

—Diantrement apprivoisé, en ce cas, pour être venu ici au moment juste du dîner et emporter un morceau de poisson!

Les deux hommes, assis sur la boîte oblongue, avaient, après avoir mangé, humé leurs pipes, comme ils en avaient l'habitude. Le cercle d'yeux flamboyants vint les entourer comme la veille, mais plus proche.

Bill se reprit à gémir.

—Dieu veuille qu'ils tombent sur une bande d'élans ou sur quelque autre gibier, et qu'ils décampent à sa suite! Ce serait pour nous un débarras...

Henry eut l'air de n'avoir pas entendu. Mais, comme Bill faisait mine de recommencer ses plaintes, il se fâcha tout rouge.

—Arrêtez, Bill, vos croassements. Vous avez des crampes d'estomac, je vous l'ai déjà dit, et c'est ce qui vous fait divaguer. Avalez une pleine cuillerée de bi-carbonate de soude, cela vous calmera, je vous assure et vous redeviendrez d'une plus plaisante compagnie.

Le matin suivant, d'énergiques blasphèmes, proférés par Bill, réveillèrent Henry. Celui-ci se souleva sur son coude et, à la lueur du feu qui resplendissait, vit son camarade, entouré des chiens, qui agitait dramatiquement ses bras et se livrait aux plus affreuses grimaces.

—Hello! appela Henry. Qu'y a-t-il de nouveau?

—Grenouille[9]a décampé, fut la réponse.

—Non?

—Je dis oui.

Henry sauta hors des couvertures et alla vers les chiens. Il les compta avec soin, après quoi il se joignit à Bill pour maudire les pouvoirs malfaisants du Wild, qui lui avaient ravi un autre chien.

—Grenouille était le plus vigoureux de la troupe, prononça Bill.

—Et celui-là n'était pas un chien fou, ajouta Henry.

Telle fut, en deux jours, la seconde oraison funèbre.

Le déjeuner fut mélancolique et les quatre chiens qui restaient furent attelés au traîneau. La journée ne différa pas de la précédente. Les deux hommes peinaient, sans parler. Le silence n'était interrompu que par les cris qui les poursuivaient et qui s'attachaient, invisibles, à leur marche. Mêmes paniques des chiens, mêmes écarts de leur part, hors du sentier tracé, et même lassitude physique et morale des deux hommes, qui en résultait.

Quand le campement eut été établi, Bill, à la mode indienne, enroula autour du cou des chiens une solide lanière de cuir, à laquelle était lié, à son tour, un bâton de cinq à six pieds de long. Le bâton, à son autre extrémité, était attaché, par une seconde lanière, à un pieu fiché en terre. Les joints, de chaque côté, étaient si serrés que les chiens ne pouvaient mordre le cuir et le ronger.

—Regardez, Henry, dit Bill, avec satisfaction, si j'ai bien travaillé! Ces imbéciles seront forcés de se tenir tranquilles jusqu'à demain. S'il en manque un seul à l'appel, je veux me passer de mon café.

Henry trouva que c'était parfait ainsi. Mais, montrant à Bill le cercle d'ardentes prunelles qui, pour le troisième soir, les enserrait:

—Dommage, tout de même, fit-il, de ne pouvoir flanquer à ceux-ci quelques bons coups de fusil! Ils ont compris que nous n'avions pas de quoi tirer, aussi deviennent-ils de plus en plus hardis.

Les deux hommes furent quelque temps avant de s'endormir. Ils regardaient les formes vagues aller et venir, hors de la frontière de lumière que marquait le feu. En observant avec attention les endroits où une paire d'yeux apparaissait, ils finissaient par percevoir la silhouette de l'animal, qui se dessinait et se mouvait dans les ténèbres.

Un remue-ménage qui se produisait parmi les chiens, les fit se détourner de leur côté. N'a-qu'une-Oreille, gémissant et geignant avec des cris aigus, tirait de toutes ses forces dans la direction de l'ombre, sur son bâton, qu'il mordait frénétiquement et à pleines dents.

—Bill, regardez ceci! chuchota Henry.

Dans la lumière du feu, un animal, semblable à un chien, se glissait, d'un mouvement oblique et furtif. Il paraissait en même temps audacieux et craintif, observant les deux hommes avec précaution, et cherchait visiblement à se rapprocher des chiens. N'a-qu'une-Oreille, s'aplatissant vers lui, sur le sol, redoublait ses gémissements.

—C'est une louve, murmura Henry. Elle sert d'appât pour la meute. Quand elle a attiré un chien à sa suite, toute la bande tombe dessus et le mange.

Au même moment, une des bûches empilées sur le feu dégringola, en éclatant avec bruit. L'étrange animal, effaré, fit un saut en arrière, dans les ténèbres, et disparut.

—Je pense une chose, dit Bill.

—Laquelle, s'il vous plaît?

—C'est que l'animal vu par nous est le même que celui qui a été rossé hier par mon gourdin.

—Il n'y a pas au monde le plus léger doute sur ce point.

—Il convient en outre de remarquer, poursuivit Bill, que sa familiarité excessive avec la flamme de notre foyer n'est pas naturelle et choque toutes les idées reçues.

—Ce loup en connait certainement plus qu'un loup qui se respecte ne doit connaître, confirma Henry. Il n'ignore pas non plus l'heure du repas des chiens. Cet animal a de l'expérience.

—Le vieux Villan, dit Bill, en se parlant tout haut à lui-même, possédait un chien qui avait coutume de s'échapper pour aller courir avec les loups. Nul ne le sait mieux que moi. Car je le tuai un beau jour, dans un pacage d'élans, surLittle Stick.Le vieux Villan en pleura comme un enfant qui vient de naître. Il n'avait pas vu ce chien depuis trois ans. Tout ce temps, le chien était demeuré avec les loups.

—Je pense, opina Henry, que vous avez trouvé la vérité. Ce loup est un chien, et il y a longtemps qu'il mange du poisson de la main de l'homme.

—Si j'ai quelque chance, de ce loup qui est un chien nous aurons la peau, déclara Bill. Nous ne pouvons continuer à perdre d'autres bêtes.

—Souvenez-vous qu'il ne nous reste plus que trois cartouches.

—Je le sais et les réserve pour un coup sûr.

Henry, au matin, ayant ranimé le feu, fit cuire le déjeuner, accompagné dans cette opération par les ronflements sonores de son camarade. Il le réveilla seulement lorsque les aliments furent prêts. Bill commença à manger, dormant encore.

Ayant remarqué que sa tasse à café était vide, il se pencha pour atteindre la cafetière. Mais celle-ci était du côté d'Henry et hors de sa portée.

—Dites-moi, Henry, interrogea-t-il avec un petit grognement d'amitié, n'avez-vous rien oublié de me donner?

Henry fit mine de regarder autour de lui et secoua la tête. Bill avança sa tasse vide.

—Vous n'aurez pas de café, prononça Henry.

—Aurait-il été renversé? demanda Bill avec anxiété.

—Ce n'est pas cela.

—Si vous m'en refusez, vous allez arrêter ma digestion.

—Vous n'en aurez pas!

Un flux de sang et de colère monta au visage de Bill.

—Voulez-vous, je vous prie, parler et vous expliquer?

—Gros-Gaillard[10]est parti.

Lentement, avec la résignation du malheur, Bill tourna la tête et compta les chiens.

—Comment cela est il arrivé? demanda-t-il, anéanti.

—Je l'ignore. Gros-Gaillard ne pouvait assurément ronger lui-même la lanière qui l'attachait au bâton. N'a-qu'une-Oreille lui aura rendu sans doute ce service.

—Le damné chien! dit Bill. Ne pouvant se libérer, il a libéré son compère.

—En tout cas, c'en est fini maintenant de Gros-Gaillard. Je suppose qu'il est déjà digéré et qu'il se cahote, en ce moment, dans les ventres de vingt loups différents.

Cette troisième oraison funèbre prononcée, Henry poursuivit:

—Maintenant, Bill, voulez-vous du café?

Bill fit un signe négatif.

—C'est bien certain? insista Henry, en levant la cafetière, il est pourtant bon.

Mais Bill était têtu. Il mit sa tasse à l'écart.

—J'aimerais mieux, dit-il, être pendu ding-ding-dong. J'ai donné ma parole et je la tiendrai.

Il absorba son déjeuner à sec et ne l'arrosa que de malédiction, à l'adresse de N'a-qu'une-Oreille, qui lui avait joué ce mauvais tour.

—Cette nuit, dit-il, je les attacherai mutuellement hors de leur atteinte.

Les deux hommes avaient repris leur marche. Ils n'avaient pas cheminé plus de cent yards[11], quand Henry, qui allait devant, heurta du pied, dans l'obscurité, un objet qu'il ramassa, puis qu'il lança, s'étant retourné, dans la direction de Bill.

—Tenez, Bill, dit-il, voilà quelque chose qui pourra vous être utile.

Bill poussa une exclamation. C'était tout ce qui restait de Gros-Gaillard; le bâton auquel il avait été attaché.

—Ils l'ont dévoré en entier, dit Bill, les os, les côtes, la peau, et tout. Le bâton même est aussi net que le dessus de ma main; ils ont mangé le cuir qui le garnissait à ses deux bouts. Ils ont l'air terriblement affamés. Pourvu que vous et moi nous ne subissions pas un sort identique avant d'être parvenus au terme de notre voyage!

Henry se mit à rire.

—C'est la première fois, dit-il, que je suis ainsi pisté par des loups, mais j'ai connu d'autres dangers et m'en suis tiré sain et sauf. Prenez votre courage à deux mains et ne craignez rien. Ils ne nous auront pas, mon fils.

—Voilà ce qu'on ne sait pas; oui, ce qu'on ne sait pas.

—Vous êtes pâle et avez une mauvaise circulation du sang. Il vous faudrait de la quinine. Je vous en bourrerai quand nous serons arrivés.

Le jour fut, une fois de plus, semblable aux jours précédents. Apparition de la lumière à neuf heures; à midi, le reflet lointain, vers le Sud, du soleil invisible; puis la grise après-midi, précédant la nuit rapide. À l'heure où le soleil esquissait son faible effort, Bill prit le fusil dans le traîneau et dit:

—Je vais aller voir, Henry, ce que je puis faire.

—Soyez prudent et gardez-vous qu'il ne vous arrive malheur!

Bill s'éloigna dans la solitude. Il revint, une heure après, vers son compagnon, qui l'attendait avec une certaine anxiété.

—Ils se sont éparpillés, raconta-t-il, et rôdent au large de nous, courant de-ci, de-là, mais sans nous lâcher. Ils savent qu'ils sont sûrs de nous avoir et qu'il leur suffit de patienter. En attendant ils tâchent de se mettre quelque autre chose sous la dent.

—Vous prétendez, observa Henry, qu'ils sont sûrs de nous avoir?

Bill fit semblant de ne pas avoir entendu et continua:

—J'en ai aperçu quelques-uns. Ils sont maigres à faire peur. Ils n'ont pas mangé un morceau depuis des semaines, en dehors, bien entendu, de nos trois chiens. Il y en a parmi eux qui n'iront pas loin. Leurs côtes sont pareilles à des planches à laver et leurs estomacs remontés collent presque à l'épine dorsale. Ils en sont, je puis vous le dire, à la dernière phase de la désespérance. Ils sont à demi enragés et attendent.

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quand Henry, qui avait pris la place d'arrière et poussait le traîneau, afin d'aider les chiens, jeta vers Bill, en guise d'appel, un sifflement étouffé. Derrière eux, en pleine vue et sur la même piste qu'ils venaient de parcourir, s'avançait, le nez collé contre le sol, une forme velue. La bête trottinait sans effort apparent, semblant glisser plutôt que courir. Les deux hommes s'étant arrêtés, elle s'arrêta ainsi qu'eux et, ayant levé la tête, elle les regarda avec fixité, dilatant son nez frémissant, en reniflant leur odeur, comme pour se faire d'eux une opinion.

—C'est la louve! dit Bill.

Les chiens s'étaient couchés sur la neige, et il vint, derrière le traîneau, rejoindre son camarade. Ensemble ils examinèrent l'étrange animal qui les suivait depuis plusieurs jours et qui leur avait déjà soufflé la moitié de leur attelage. Ils le virent trotter encore, en avant, de quelques pas, puis s'arrêter, puis recommencer à diverses reprises le même manège, jusqu'à ce qu'il ne se trouvât plus qu'à une courte distance. Alors il fit halte, la tête dressée, près d'un groupe de sapins, et se remit à observer les deux hommes. Il les considérait avec une insistance singulière, comme eût pu le faire un chien, mais sans qu'il y eût rien dans ses yeux du regard affectueux de l'ami de l'homme. Cette insistance était celle de la faim. Elle était implacable comme les crocs de la bête, aussi inhumaine que la neige et le froid. L'animal était plutôt grand pour un loup, et ses formes décharnées dénotaient un des spécimens les plus importants de l'espèce.

—Il doit mesurer près de deux pieds et demi à hauteur d'épaule, constata Henry, et n'a pas loin de cinq pieds de long.

—Il a une drôle de couleur pour un loup, dit Bill, et je n'en ai jamais vu de pareille. Sa robe tire sur le rouge, et même sur l'orangé. Elle a un ton cannelle.

La robe de la bête n'était point cependant de cette couleur et le gris y dominait, comme chez tous les loups. Mais de fugitifs et indéfinissables reflets couraient par moment sur le poil, qui trompaient et illusionnaient la vue.

—On dirait un rude et gros chien de traîneau, poursuivit Bill. Je ne serais pas autrement étonné de voir cet animal remuer la queue.

—Hé! gros chien, appela-t-il. Venez, vous! quel que vous soyez!

—Il n'a pas de toi la moindre peur, dit Henry, en riant.

Bill agita sa main, fit semblant de menacer, cria à tue-tête. La bête ne manifesta aucune crainte et se contenta de se mettre légèrement en garde. Elle ne cessait point de dévisager les deux hommes, avec une fixité affamée. Son désir évident était, si elle l'osait, de venir à cette viande et de s'en repaître.

—Écoutez, Henry, dit Bill, en baissant la voix, très bas. Voici le cas d'utiliser nos trois cartouches. Mais il faut ne point manquer le coup et qu'il soit mortel, qu'en pensez-vous?

Henry approuva et Bill, avec mille précautions, amena à lui le fusil. Mais à peine avait-il fait le geste de le lever vers son épaule que la louve, faisant un saut de côté, hors de la piste, disparut parmi les sapins.

Les deux compagnons se regardèrent. Henry sifflota, d'un air entendu, et Bill, se morigénant lui-même, remit en place le fusil.

—Je devais m'y attendre, dit-il. Un loup assez instruit pour venir partager le dîner de nos chiens doit être également renseigné sur les coups de fusil. Sa science est la cause de tous nos malheurs. Mais je le démolirai, aussi sûr que mon nom est Bill! Puisqu'il est trop rusé pour être tué à découvert, j'irai le tirer de l'affût.

—Si vous voulez tenter de l'abattre, faites-le d'ici, conseilla Henry. Que la bande survienne autour de vous, en admettant que vos trois cartouches tuent trois bêtes, les autres vous régleront votre compte.

On campa de bonne heure, ce soir-là. Les trois chiens survivants avaient remorqué moins vite le traîneau et avaient été las plus tôt. Les deux hommes ne dormirent que d'un œil. Le cercle d'ennemis s'était resserré encore. Sans cesse il fallait se relever, pour attiser le feu, afin que la flamme ne tombât point.

—J'ai ouï des marins, dit Bill, me parler des requins qui ont coutume de suivre les navires. Les loups sont les requins de la terre. Ils s'y connaissent mieux que nous dans leurs affaires. Ils savent que bientôt ils nous auront.

—Ils vous ont déjà à moitié, rétorqua Henry, avec rudesse, vous qui vous laissez aller à parler ainsi. C'en est fait d'un homme, dès l'instant où il se déclare perdu. Vous êtes, rien qu'en le disant, à demi mangé.

—Ils en ont mangé d'autres, et qui nous valaient, vous et moi, répondit Bill.

—Assez croassé! Vous m'excédez plus que de raison.

Henry tourna brusquement le dos à Bill, et il s'attendait à ce que celui-ci, avec le caractère emporté qu'il lui connaissait, s'irritât du ton tranchant de ses paroles. Mais Bill ne répondit rien.

—Mauvais présage, songea Henry, dont les paupières se fermaient malgré lui. Le moral de Bill, il n'y a pas à s'y tromper, est gravement entamé. J'aurai, demain matin, fort à faire pour retaper ce garçon.


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