Après une courte nuit lunaire passée sur une natte, devant le café maure du « Makhzen », au ksar de Beni-Ounif, je m’éveille heureuse, avec cette griserie légère qui me prend quand j’ai dormi dehors, sous le grand ciel, et quand je vais me remettre en route.
Assise sur une pierre, au bord de la route, j’attends Djilali ould Bahti, le mokhazni qui m’accompagnera sur la route de Béchar.
Aller à Béchar ! Dépasser enfin cette limite fatidique de Beni-Ounif, cela suffit pour que je me sente calme et joyeuse, pour que l’ennui qui commençait à m’envahir à Aïn-Sefra achève de se dissiper…
Le temps passe, et ce Djilali tarde à venir.
Le jour se lève, un jour splendide d’été, sans un nuage, sans une brume. Une brise fraîche, qui souffle depuis hier soir, a chassé toutes les poussières, toutes les vapeurs. Le ciel s’ouvre, infini, profond, d’une transparence verte d’océan tranquille.
A l’horizon, dans tout ce vert doré, une lueur plus jaune et plus ardente monte, passant bientôt à l’orangé vif, puis au rouge. En face, dans l’occident obscur, la lune descend, livide, comme le visage d’un mourant.
Tout près de nous, la grande koubba blanche de Sidi Slimane se profile en or, sur le cuivre encore vert du ciel. Des rayons orangés baignent le sol sombre, les tombeaux et les maisons lézardées.
Enfin Djilali arrive, et nous partons, tournant nos chevaux vers la lune qui s’éteint.
Ce mokhazni est un grand garçon brun, bonne et franche figure de nomade Tarfaoui[3]de Géryville. Il est avenant et « dégourdi », et sera pour moi un bon compagnon de route.
[3]De la tribu des Trafi.
[3]De la tribu des Trafi.
… Nous cheminons dans la vallée de pierre noire, entre le Djebel Grouz, encore tout irisé, et les basses collines brûlées du Gara.
Vers la droite passe la jolie petite palmeraie de Mélias, assoupie avec ses « séguia » et ses bassins limpides, à l’entrée d’une gorge profonde du Grouz.
L’an dernier, les bandes de pillards pourchassées venaient s’abreuver là, dans ces jardins déserts, si paisibles et si souriants aujourd’hui.
A mesure que nous nous éloignons de la stérilité de Beni-Ounif, l’alfa apparaît sur le sol sablonneux. Des oueds se creusent, remplis d’arbustes de plus en plus touffus. Quelques grands lentisques, — l’arbre providentiel des solitudes ardentes — y promènent leur ombre circulaire sur le sol rouge, au cours des heures vides.
… Un nuage de poussière vient sur nous de l’Ouest, à l’encontre du vent.
C’est une compagnie de la Légion, des hommes blonds et fortement bronzés, couverts de poussière, qui rentrent du Sud en chantant des romances allemandes ou italiennes.
Sur les araba du train chargés de bagages, les malades sont couchés.
Juchés très haut, ils regardent la monotonie du paysage avec l’indifférence morne des fiévreux, en supputant en silence l’heure probable de l’arrivée à Beni-Ounif, d’où, demain, on les transportera, par chemin de fer, à l’hôpital d’Aïn-Sefra.
… Une heure se passe. Nous rejoignons encore un petit convoi d’araba, escorté de tirailleurs.
Les hommes se sont débarrassés de leurs sacs et de leurs fusils, qu’ils ont chargés sur les carrioles ; ils marchent tout doucement, au petit pas des mulets, avec l’air de gens qui se promènent.
Ils passent. Nous retombons au silence de la route.
De temps en temps, Djilali commence une complainte, qu’il n’achève pas.
Il y a un peu de brise, nous tournons le dos au soleil, la chaleur n’est pas accablante. Nous sommes bien, sans envie de parler.
Il est ainsi, sur les routes désertes du Sud, de longues heures sans tristesse, sans ennui, vagues et reposantes, où l’on peut vivre de silence… Je n’ai jamais regretté une seule de ces heures perdues.