Une longue journée de fièvre et de souffrance, des heures lourdes passées dans la petite chambre de la terrasse, couchée sur une natte, en face de l’horizon de feu…
Le soir, comme l’air fraîchit un peu, je me sens mieux, et je me lève pour me traîner jusqu’au parapet : l’une de mes sensations les plus douces, molles jusqu’à la volupté, c’est de regarder ainsi, tous les soirs, se coucher le soleil sur Kenadsa auréolée de pourpre royale.
… Pourtant, les esclaves tardent à venir, aujourd’hui. La nuit tombe, une nuit lunaire d’une transparence infinie.
Toujours rien, ni thé, ni dîner, à peine un peu d’eau au fond de la « delloua » en cuir qui s’égoutte lentement.
J’appelle.
Sur une terrasse voisine, une vieille négresse surgit de l’ombre : les esclaves sont tous partis pour une veillée mortuaire dans le quartier de la mosquée.
Alors, j’installe tant bien que mal mon tapis sur la terrasse encore chaude, et je me couche, dans la clarté rose de la lune, qui descend vers l’horizon.
Dès l’aube, Ba-Mahmadou vient, l’air contrit avec des salutations encore plus respectueuses qu’à l’ordinaire :
— Sidi Mahmoud, « Lella » m’envoie te dire qu’elle te supplie, au nom de Dieu et de Sidi ben-Bou-Ziane, de lui pardonner et de chasser de ton cœur toute amertume. Hier soir nous sommes tous allés l’accompagner auprès du corps d’une sainte femme, Lella Fathima Angadia, qui est morte à l’heure du Mogh’rib. — Dieu lui donne sa miséricorde ! C’est pourquoi « Lella » a oublié de t’envoyer le thé et le repas du soir. Elle te demande le pardon de cette offense involontaire et appelle sur toi la bénédiction de Dieu et de ses ancêtres.
… Je ne la verrai jamais, cette « Lella » toute-puissante, si vénérée, et qui pousse le culte de l’hospitalité jusqu’à mander à un inconnu un message empreint d’une aussi douce humilité, pour solliciter le pardon d’un oubli sans conséquence…
Comment est-elle, cette grande dame musulmane, auprès de laquelle je ne puis pénétrer, puisque je suis Sidi Mahmoud et qu’on continue à me traiter comme tel ? — Si même, par les indiscrétions de Béchar, on a des soupçons, on se gardera bien de me le faire sentir, car ce serait gravement manquer à la politesse musulmane.
A-t-elle les manières graves de son fils ? Et quelles sont les pensées qui occupent le cerveau de cette femme placée dans une situation si particulière, à la fois cloîtrée et investie d’une autorité devant laquelle son fils lui-même plie ?