MORT MUSULMANE

Le premier soleil du matin s’épanouit à l’horizon, comme une grande fleur pourpre. La dune de sable, piquée de touffes d’alfa, s’embrase autour de la petite koubba de Sidi-Bou-Djemâa, qui domine la route de Beni-Yaho et de Sfissifa. Des lueurs roses s’allument à la crête des figuiers noirs, et les grands saules pleurent des larmes d’argent irisé.

Autour de la koubba, des Arabes se lèvent. Ce sont des pèlerins, venus de loin pour demander la protection du grand saint. Ils se rangent tous, face au jour levant, et prient longuement, avec les beaux gestes graves du rite musulman qui grandit les plus loqueteux.

Derrière le petit mur d’enceinte, les femmes babillent déjà autour d’un feu de bois mort. Ce sont des nomades, venues avec les hommes de leur tribu. Elles se voilent à peine le visage.

Sous un arbre, un fou en haillons, appuyé sur un bâton, psalmodie le Coran, au hasard, mêlant des versets sans suite. Il est beau avec son visage émacié, ses cheveux noirs, attachés autour du front d’un lambeau de linge blanc, et ses grands yeux ardents et inquiets, fixés sur un point invisible de l’espace.

De temps en temps, du groupe des femmes part le « you-you » cristallin des jours de fête.

Mais, au haut de la dune un cortège paraît. Des Arabes s’avancent lentement, sur un chant grave et cadencé.

Derrière le premier groupe, quatre hommes portent sur leurs épaules un brancard recouvert d’un long drap blanc, et, à l’apparition de ce croyant inconnu, qui s’en vient vers l’éternité, dans la gloire du matin, tous les bruits se taisent.

Alors les hommes entrent dans le cimetière sans clôture.

Parmi les tombes essaimées dans la dune, parmi ces pierres anonymes et sans dates, une fosse est creusée, rapidement, si rapidement dans le sable léger ! Et sur le bord de ce petit fossé on pose le mort, face au soleil.

Maintenant, en demi-cercle, les musulmans prient leur dernière prière, à voix basse, sans se prosterner.

Très vite, sur une simple rangée de briques, on remblaie la fosse, et on plante trois palmes vertes dans le sable du tertre que la brise fraîche entame déjà. Tout le monde s’en va.

Que c’est simple de mourir !

A côté de moi, Si Abdelali, un lettré de Marrakech, se met à chanter à mi-voix une complainte ancienne sur le sort de ceux qui ne sont plus.

Voici : je suis mort, mon âme a quitté mon corpsOn a pleuré sur moi les larmes du dernier jour.Quatre hommes m’ont pris sur leurs épaules,En attestant leur foi au Dieu unique.Ils m’ont porté jusqu’au cimetière,Ils ont prié sur moi la prière sans prosternation,La dernière des prières de ce monde.Ils ont rejeté sur moi la terre.Mes amis sont partis comme s’ils ne m’avaient jamais connu,Et je suis resté seul dans les ténèbres de la tombe,Où il n’y a ni joie, ni chagrins, ni lune, ni soleil.Je n’ai plus eu d’autre compagnon que le ver aveugle.Les larmes ont séché sur les joues de mes proches,Et les épines sèches ont poussé sur ma terre.Mon fils a dit : « Dieu lui accorde sa miséricorde ! »Sachez que celui qui est parti vers la miséricorde de son CréateurEst en même temps sorti du cœur des créatures.Sachez que nul n’a souci des absents dans la demeure des morts.O toi qui es devant ma tombe,Ne t’étonne pas de mon sortIl fut un temps où j’étais comme toi,Viendra le temps où tu seras comme moi.

Voici : je suis mort, mon âme a quitté mon corpsOn a pleuré sur moi les larmes du dernier jour.Quatre hommes m’ont pris sur leurs épaules,En attestant leur foi au Dieu unique.Ils m’ont porté jusqu’au cimetière,Ils ont prié sur moi la prière sans prosternation,La dernière des prières de ce monde.Ils ont rejeté sur moi la terre.Mes amis sont partis comme s’ils ne m’avaient jamais connu,Et je suis resté seul dans les ténèbres de la tombe,Où il n’y a ni joie, ni chagrins, ni lune, ni soleil.Je n’ai plus eu d’autre compagnon que le ver aveugle.Les larmes ont séché sur les joues de mes proches,Et les épines sèches ont poussé sur ma terre.Mon fils a dit : « Dieu lui accorde sa miséricorde ! »Sachez que celui qui est parti vers la miséricorde de son CréateurEst en même temps sorti du cœur des créatures.Sachez que nul n’a souci des absents dans la demeure des morts.O toi qui es devant ma tombe,Ne t’étonne pas de mon sortIl fut un temps où j’étais comme toi,Viendra le temps où tu seras comme moi.

Voici : je suis mort, mon âme a quitté mon corps

On a pleuré sur moi les larmes du dernier jour.

Quatre hommes m’ont pris sur leurs épaules,

En attestant leur foi au Dieu unique.

Ils m’ont porté jusqu’au cimetière,

Ils ont prié sur moi la prière sans prosternation,

La dernière des prières de ce monde.

Ils ont rejeté sur moi la terre.

Mes amis sont partis comme s’ils ne m’avaient jamais connu,

Et je suis resté seul dans les ténèbres de la tombe,

Où il n’y a ni joie, ni chagrins, ni lune, ni soleil.

Je n’ai plus eu d’autre compagnon que le ver aveugle.

Les larmes ont séché sur les joues de mes proches,

Et les épines sèches ont poussé sur ma terre.

Mon fils a dit : « Dieu lui accorde sa miséricorde ! »

Sachez que celui qui est parti vers la miséricorde de son Créateur

Est en même temps sorti du cœur des créatures.

Sachez que nul n’a souci des absents dans la demeure des morts.

O toi qui es devant ma tombe,

Ne t’étonne pas de mon sort

Il fut un temps où j’étais comme toi,

Viendra le temps où tu seras comme moi.

L’air de cette complainte est mélancolique et doux, la voix du taleb harmonieuse… Et je regarde le petit tertre abandonné là, pour toujours, dans le vide du désert de sable.

… Nous allions à Sfissifa, un petit bourg tout musulman, sans un seul Européen, sans même un juif.

Encore les rochers sombres du Sud-Oranais, et, dans l’intérieur du ksar, une vie délabrée, des murs de pisé qui s’écroulent, des faces de momies qui se voilent. Tout tombe en ruines, mais nous goûtons un sommeil très doux sous un large grenadier, dans l’éblouissement du soleil déjà haut…

Là je vous retrouvai, si curieusement, ksouriens malingres, au teint blafard et aux attitudes humbles, aux vêtements efféminés, race dégénérée par la vie sédentaire entassée et par la consanguinité séculaire des mariages ! Je vous revis, ksour tombant en ruines, à l’ombre des jardins délicieux que le désert envahit peu à peu et dévore. Et je pensai qu’il est aussi des peuples qui ont l’air de mourir.

Au retour, le soleil venait de disparaître, mais une grande clarté rouge baignait encore la vallée.

Nous repassons devant Sidi-Bou-Djemâa.

Un silence profond, un silence qu’on sent, presque une angoisse, pèse sur la koubba et sur le cimetière, où, parmi les petites pierres anonymes s’élèvent quelques tombeaux maraboutiques, rectangles frustes de terre sèche.

La porte est close, et devant s’est assis un vieux mendiant, son bâton posé contre le mur. Doucement, dans l’ombre de sa cécité, il marmonne des mots sans accent, comme s’il se racontait des choses à soi-même.

Sur la hauteur, deux mokhazni en burnous noirs sont descendus de cheval et prient, tout seuls, dans le dernier rayonnement du jour.

Un chien enchaîné tend vers le ciel son museau de loup aux petits yeux sanglants et obliques, et pousse un long aboiement, une sorte de lamentation d’une tristesse infinie.


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