CHAPITRE VII

MAC-CARTHY

MAC-CARTHY

MAC-CARTHY

Mac-Carthy. — Situation géographique. — Notice historique. — Description géographique. — Aspect général. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Climatologie. — Flore. — Productions du sol ; cultures. — Faune. — Animaux domestiques. — Le Protopterus ou Mudfisch des Anglais, ou Schlammfisch des Allemands, ou poisson de vase. — Ethnographie ; populations. — Organisation politique et administration. — Conclusions.

L’île de Mac-Carthy, que les indigènes désignent sous le nom de « Yan-Yan-M’Bouré », est située au milieu du fleuve « Gambie ». Si, partant de Bathurst, on remonte le fleuve, on la trouve à environ 200 milles de l’embouchure. Sa position serait à peu près par 17° 7′ de longitude ouest et 13° 33′ de latitude Nord. Sa plus grande longueur mesurée de l’Est à l’Ouest est de 10 kilomètres environ et sa plus grande largeur, évaluée du Nord au Sud, est de 6 kilomètres. Sa superficie serait à peu près de 53 kilomètres carrés. Sa forme est à peu de chose près celle d’une ellipse dont le grand axe serait orienté Est-Ouest.

Les deux bras du fleuve qui l’enserrent ont une largeur inégale et le bras Nord est de beaucoup le plus important. Il est aussi plus accessible à la navigation que celui du Sud. C’est, du reste, sur sa rive que se trouvent tous les établissements commerciaux de l’île. Au Nord, Mac-Carthy est voisine du Niani. Au Nord-Est, dans ce même pays, et non loin de la rive droite du fleuve, se trouvent, à une quarantaine de kilomètres environ, les ruines du village de Pisania, point de départ choisi par Mungo-Park, lors de son premier voyage en 1796. Au Sud, nous trouvons, en face, sur la rive gauche du fleuve, le Guimara, et, environ à une centaine de kilomètres à l’est, le Kantora où se trouvait autrefois le fameux marché de Kantor, que certains historiens Portuguais citent comme un centre commercial aussi important que pouvait l’être jadis Tombouctou.

Il y a près de trois siècles que Mac-Carthy est connue des Européens. En 1618, Thompson la visita. Parti de l’embouchure dela Gambie, il remonta le fleuve jusqu’au Tenda, reconnut, par conséquent, cette île et se disposait à poursuivre sa route jusqu’à Tombouctou, lorsqu’il fut massacré par les indigènes. Deux années plus tard, Jobson y aborda de nouveau, et, en 1796, Mungo-Park y séjourna. Depuis cette époque de nombreux voyageurs l’ont visitée ; mais c’est au commencement du siècle seulement que les Anglais comprirent son importance et s’y installèrent définitivement.

Description géographique ; aspect général.— Mac-Carthy, dans sa partie moyenne, a absolument l’aspect que présentent nos rivières du Sud. La végétation y est puissante et les végétaux que l’on y trouve acquièrent des dimensions énormes. Les parties Est et Ouest sont plus tristes. On n’y trouve, en effet, que des marais où croissent de nombreuses plantes aquatiques et des Cypéracées gigantesques. Les arbres y sont rares. On peut cependant encore y remarquer de beaux échantillons de palmiers rôniers. En résumé, on peut dire que Mac-Carthy appartient à cette zone de transition que l’on trouve entre les steppes du Sénégal et du Soudan et les régions tropicales du Sud.

Hydrologie.— On ne rencontre dans l’île ni marigots ni rivières. Pendant l’hivernage, il existe parfois, surtout quand la crue du fleuve est très prononcée, une sorte de petit cours d’eau qui, dirigé du Nord au Sud, fait communiquer les deux bras du fleuve. Il est à peu près situé vers la partie médiane de l’île, et ne coule guère que pendant deux ou trois mois au plus. Dans les parties Est et Ouest sont de grands marais qui les rendent absolument inhabitables.

Pour les usages domestiques, on ne fait guère emploi que de l’eau du fleuve, qui, bien filtrée, est loin d’être mauvaise. On trouve aussi, dans les deux villages qui s’y sont construits, quelques puits ; mais l’eau qu’on en retire contient une grande quantité de matières terreuses, qui, surtout pendant l’hivernage, la rendent impropre à la consommation. La masse d’eau souterraine est peu profonde, ce qui se comprend aisément, l’île étant peu élevée au-dessus du fleuve. On la trouve à environ 3m50 de profondeur.

Orographie.— Il n’y a pas trace de collines, le terrain est absolument plat, sauf dans la partie moyenne, où la ville est construite sur une sorte de croupe élevée de 1m50 au plus au-dessus des terrains environnants.

Constitution géologique du sol.— Le sous-sol de l’île de Mac-Carthy appartient tout entier aux terrains de formation secondaire. Les roches qu’on y rencontre, grès, quartz simples ou ferrugineux, conglomérats à gangue silico-argileuse ne permettent pas d’en douter. Cette ossature est recouverte dans les parties Est et Ouest, d’une épaisse couche d’argiles compactes qui forment le fond des marais. Dans la partie centrale et aux environs de Boraba, c’est de la latérite formée par la désagrégation des roches cristallines. Aux environs de la ville commerciale, la roche se montre à nu et l’on peut y remarquer de beaux échantillons de grès, quartz et quelques schistes lamelleux. Cette dernière roche est cependant assez rare. Les rives de l’île sont couvertes d’alluvions anciennes et récentes qui s’étendent à environ 150 mètres vers l’intérieur. Elles sont bien plus abondantes sur la rive Nord et sur la rive Sud. Il résulte, du reste, des observations qui ont été faites, que, chaque année, cette rive empiète sur le fleuve, tandis qu’au Sud c’est, au contraire, la Gambie qui s’avance de plus en plus dans les terres.

Climatologie.— De ce que nous venons de dire de la situation géographique, de l’hydrologie et de la constitution géologique du sol de l’île de Mac-Carthy, nous pouvons aisément conclure ce que doit être son climat. Sa longitude et sa latitude la placent naturellement dans les climats chauds par excellence. La température y est naturellement élevée, surtout pendant la saison chaude. Pendant l’hivernage, au contraire, le thermomètre n’y monte jamais bien haut. Il ne dépasse guère trente à trente-deux degrés centigrades. Mais l’atmosphère y est absolument saturée d’humidité et d’électricité. Aussi cette saison y est-elle des plus pénibles à supporter, et c’est à cette époque de l’année que les Européens y sont le plus éprouvés. L’hivernage y est précoce et les premières pluies apparaissent au commencement de mai. Elles sont toujours très abondantes et durent jusqu’au mois de novembre. Les vents de Sud-Ouest règnent pendant toute cette saison. Durant lapériode sèche, au contraire, de novembre à mai, soufflent les vents brûlants d’Est et de Nord-Est. A cette époque, le rayonnement nocturne est tel que, pendant les mois de novembre, décembre et janvier, il n’est pas rare de voir le thermomètre descendre parfois jusqu’à dix degrés et même au-dessous. On comprend combien de semblables variations sont pernicieuses à la santé. De plus la constitution géologique du sol contribue puissamment à augmenter l’insalubrité de l’île. Les marais des parties Est et Ouest, l’imperméabilité du sous-sol qui ne permet pas aux eaux de s’écouler en font un des coins les plus malsains du globe. C’est ce que dans sa sollicitude pour ses employés, la Compagnie française a bien compris. Aussi a-t-elle décidé que ses agents de Mac-Carthy iraient chaque année se retremper à Bathurst et éliminer au bord de la mer le poison qu’ils y absorbent. Grâce à cette mesure et à un grand confortable, ils peuvent sans trop souffrir y résider plusieurs années.

Flore.—Productions du sol.—Cultures.— La flore de Mac-Carthy est peu variée ; mais, par contre, les essences botaniques que l’on y rencontre, s’y développent rapidement et y acquièrent des dimensions que, seuls, peuvent atteindre les végétaux propres aux régions tropicales. Les végétaux les plus communs sont : le caïl-cédrat (Khaya SenegalensisA. de Juss.), le tamarinier (Tamarindus indicaLin.), le baobab (Adansonia digitataLin.), le fromager (Bombax ceibaLin.), le rônier (Borassus flabelliformisLin.), le n’taba (Sterculia cordifoliaCav.), enfin une grande variété de ficus et de légumineuses. Mais, nous le répétons, ces végétaux, vu l’exiguité de l’île, y sont en minime quantité. On ne les trouve guère que dans la partie centrale. A l’Est et à l’Ouest, à part le rônier, ils sont relativement rares.

Il y a peu de champs cultivés. Le sol se prête peu à la culture. On ne trouve des lougans qu’aux environs des villages, encore sont-ils de peu d’étendue. Un peu de mil et de maïs, et voilà tout. Par contre, chaque habitant possède autour de son habitation de petits jardinets où sont cultivés avec grand succès, tabac, courges, calebasses, tomates indigènes, patates douces, manioc. Les papayers, citronniers, goyaviers, bananiers s’y sont très bien acclimatés et y sont cultivés avec grand succès. Dans les régions Est et Ouest se trouvent de belles rizières. Enfin, chaque factorerie, ainsi que les fonctionnaires, possèdent de beaux jardins où l’on récolte quelqueslégumes d’Europe, choux, salades, radis, oignons, etc., qui font les délices de ceux que leurs affaires ou leurs fonctions forcent à résider dans le pays.

Faune, animaux domestiques.— La faune est des plus pauvres. Quelques rares singes, venus là on ne sait pourquoi, quelques pigeons, tourterelles, bécassines et perdrix grises, une grande variété d’oiseaux de toutes sortes, au plumage varié. Pas d’animaux nuisibles ; mais, par contre, une quantité énorme de moustiques, surtout pendant l’hivernage. Quelques rares serpents non venimeux et une grande variété de lézards. Le fleuve est très riche en poissons dont les espèces sont excessivement nombreuses. Quelques-unes sont excellentes et constituent une ressource précieuse pour la table. Mais, par contre, il est absolument infesté de caïmans. Il en est qui sont réellement énormes et qui deviennent un véritable danger pour les baigneurs. Aussi ne s’y plonge-t-on jamais. Les hippopotames s’y montrent aussi fréquemment ; mais ils habitent de préférence les marigots voisins.

Parmi les animaux domestiques nous citerons particulièrement les chiens, chèvres, moutons, poulets, canards. Les bœufs viennent surtout de la terre ferme, selon les besoins de l’alimentation. Les chevaux y vivent difficilement. Pendant le séjour que nous y avons fait, nous n’en avons vu que trois, celui du gouverneur et deux autres qui appartenaient à la Compagnie française.

Le Protopterus annectens, ouMudfisch des Anglais, ouSchlammfisch des Allemands, oupoisson de vase. — Nous serions incomplets si nous ne mentionnions pas ici cette espèce de poisson si bizarre, qui se niche dans la vase du fleuve et des marigots avoisinants et qui peut pendant plusieurs mois vivre en dehors de tout liquide, à l’air libre. C’est leProtopterusou poisson de vase que les Anglais désignent sous le nom deMudfisch, les AllemandsSchlammfisch. Par sa constitution et ses mœurs, il se distingue des poissons proprement dits et forme pour ainsi dire un ordre particulier intermédiaire entre les poissons et les batraciens. Nous verrons plus loin qu’il a en effet des caractères communs à ces deux classes.

On le trouve dans la plupart des cours d’eau de l’Afrique occidentale, surtout dans la région comprise entre les 5eet 13edegrés de latitude nord. Il affectionne particulièrement les marigotsdans lesquels le courant est peu prononcé. On le rencontre également dans les grands fleuves, principalement dans les parties où le courant se fait peu sentir. La Mellacorée, la Casamance et la Gambie, ainsi que les marigots qui en dépendent, sont les fleuves qui en renferment le plus. Il est très commun aux environs de Mac-Carthy et à l’embouchure du Sandougou et du marigot de Countiao.

Grâce à l’obligeance de MM. les agents de la Compagnie française, j’ai pu en expédier en France plusieurs caisses et examiner attentivement ce curieux animal. Mon excellent ami, M. le lieutenant Tête, de l’infanterie de marine, et M. le DrBonnefoy, médecin de 2eclasse de la marine, ont pu également l’observer. Ils ont bien voulu me communiquer leurs notes à son sujet. Elles m’ont été d’un précieux secours pour rédiger ce qui suit et pour compléter l’étude rapide que j’en avais faite[17].

Les Protopterus appartiennent à l’ordre desDipneustes dipneumones. La peau est écailleuse, — cinq branchies tripinnatifides — deux poumons aréolaires, dilatés en avant, rétrécis en arrière, où ils atteignent le cloaque ; ils communiquent par une courte trachée membraneuse, avec le dehors, au moyen d’une glotte s’ouvrant dans le plancher du pharynx ; cœur à ventricule simple, oreillette simple ; appareil génital femelle plus semblable à celui des batraciens qu’à celui des poissons. Au lieu de nageoires, quatre extrémités irrégulièrement cylindriques, longues de cinq à dix centimètres ; les deux antérieures prennent naissance à l’extrémité postérieure de la tête ; les deux postérieures s’étendent à la naissance d’une queue lancéolée. — La couleur de la peau est gris brun, sale. Elle est semée de taches sombres. Le squelette est cartilagineux, sauf la tête, qui est seule ossifiée. La colonne vertébrale est formée d’une tige cylindrique, subcartilagineuse, revêtue d’une gaîne fibreuse et d’une série de pièces neurales disposées en toit au-dessus de la moelle épinière. Ces pièces sont soudées entre elles, sur la ligne médiane, où elles portent une apophyseépineuse styliforme. L’articulation de la tête est effectuée par un seul condyle.

Pendant l’hivernage, ces sortes de poissons vivent dans la vase, au fond des marais, des marigots et du fleuve. Ils se nourrissent de petits poissons et autres animaux aquatiques. Quand les marais commencent à se dessécher, ils font un trou dans la vase molle et y fixent leur demeure. Là, le poisson de vase se replie en deux par une demi-révolution sur lui-même, et la queue vient recouvrir la tête comme un bonnet. A ce moment, les glandes de la peau sécrètent un liquide gluant qui se dessèche et forme une enveloppe imperméable, membraneuse, couleur feuille-morte, et laissant seulement à nu l’ouverture de la bouche. L’animal tombe alors dans une sorte de léthargie qui va durer pendant toute la saison sèche. Il n’en sortira que pendant l’hivernage suivant, lorsque les pluies auront détrempé le sol.

Le moment propice pour s’en emparer est l’époque pendant laquelle il est plongé dans son sommeil léthargique, c’est-à-dire du mois de novembre au mois de juin. Il faut alors découper autour de son nid une motte de vase de la grosseur d’un beau melon, en ayant bien soin de ne pas toucher à ses parois. Cette motte de terre sèche rapidement, devient compacte et très dure. On peut la conserver ainsi pendant sept ou huit mois à l’air libre sans que l’animal en souffre. Il est facile de s’en assurer en examinant de temps en temps la petite ouverture qui y est ménagée pour la bouche. Tant qu’on y constatera la présence de cette partie du corps, le poisson sera vivant. Si elle manque et si le trou apparaît béant, il sera mort. En effet, dès qu’il a cessé de vivre, la tête retombe au bord du nid et l’orifice buccal n’est plus apparent. Il suffit de plonger la motte de vase en entier dans l’eau pendant quarante-huit heures environ pour voir l’animal reprendre toute sa vitalité.

Il ne vit que dans l’eau douce, à une température de 12 à 25 degrés, au plus. L’eau saumâtre lui est funeste, surtout quand elle est très chargée de chlorure de sodium. On ne le trouve, pour ainsi dire jamais dans les marais salants et à l’embouchure des fleuves. Il est inconnu dans le Sénégal, la Falémé, le Niger et le Tankisso.

Le meilleur procédé pour l’expédition en Europe, est d’emballer les mottes dans de la paille bien sèche, paille de riz ou deFonio, ouà défaut dans des feuilles exemptes de toute humidité. La caisse où on les mettra doit être solide, à couvercle grillagé et percée partout de trous nombreux, de façon à laisser librement circuler l’air. Les Protopterus ainsi expédiés sont arrivés en parfait état en France. M. le professeur Vaillant, au Muséum d’Histoire Naturelle, à Paris, et M. le DrHeckel, professeur à la Faculté des Sciences de Marseille, ont pu réussir à les conserver. J’ai appris dernièrement que M. le DrBurckhardt, de Berlin, était en train de faire également des essais d’élevage à l’aquarium de cette ville. Jusqu’à présent, je ne connais pas encore les résultats obtenus dans ce sens.

Ethnographie;populations.— Relativement à son étendue, Mac-Carthy est peu peuplée. Il n’y a pas plus de quinze cents habitants, soit environ vingt-cinq par kilomètre carré. On n’y trouve que deux centres de population : George-Town et Boraba.

George-Town(1,200 habitants), est située vers la partie centrale de l’île, sur sa côte Nord. Sa population se compose d’éléments les plus divers ; un seul Européen, deux au plus, agents de la Compagnie française, des mulâtres anglais venus de Bathurst et de Sierra-Leone, des Ouolofs, des Malinkés, des Akous de Sierra-Leone et quelques Toucouleurs. De tous ces peuples, les Malinkés ou Mandingues sont indigènes ; les autres n’y sont qu’importés et n’y sont venus qu’à la suite des commerçants qui les emploient, ou pour y faire eux-mêmes du commerce à leurs risques et périls.

La ville par elle-même se compose de deux parties, l’une construite en pierres ; c’est la ville commerciale ; l’autre construite à la mode indigène, c’est la ville noire.

Les constructions sont peu nombreuses dans la ville commerciale. On n’y trouve guère que la factorerie française, la factorerie anglaise, l’église protestante, quelques magasins et enfin la demeure du gouverneur. De toutes ces constructions, la factorerie française est de beaucoup la mieux comprise et la plus confortable. C’est une vaste maison construite avec galeries et vérandahs, appropriée aux pays chauds et où l’on reçoit un accueil charmant et une large hospitalité. D’immenses magasins en dépendent, et l’on y trouve toutes les installations que nécessite le commerce tout particulier de ces régions. La factorerie anglaise est moins confortable. La résidence du gouverneur est un pavillon carré,construit en pierres avec rez-de-chaussée et étage. Il est à galeries et à arcades. Jusqu’à ce jour, il était assez mal entretenu. Le gouverneur actuel, M. Syrett, y faisait faire de grandes et utiles réparations pendant le séjour que nous avons fait à Mac-Carthy.

George-Town a dû être autrefois un centre de population et de commerce bien plus important qu’il ne l’est aujourd’hui. On peut s’en faire une idée par les ruines que l’on y rencontre à chaque pas : ruines de l’ancien palais de justice, de l’hôpital, de casernes, de maisons particulières, toutes constructions faites à grands frais avec la pierre ferrugineuse du pays, qu’il faut aller chercher au loin sur la terre ferme, et avec ciment et chaux, soit importés d’Europe, soit fabriqués avec des coquilles d’huîtres que les côtres apportent de Bathurst. C’est encore le mode de construction employé aujourd’hui.

Le ville indigène est bien tracée. Les rues sont larges et bien entretenues devant les habitations, mais le milieu est sale et les herbes y poussent à discrétion. Elle se compose de huttes indigènes construites à la mode du pays, en chaume et en bambous. Entre les cases, les habitants font de petits jardinets où ils cultivent du tabac, des courges, calebasses, etc. ; mais avec ce même manque de soin dont le noir fait toujours preuve partout.

Nous avons dit plus haut de quels éléments se composait la population de George-Town. Tout ce monde-là parle anglais, et dans les relations journalières ne se sert absolument que de cette langue. La plupart des habitants sont protestants, et le dimanche est observé comme dans la ville la plus puritaine d’Angleterre. Le pasteur est un noir qui fait partie de la Mission de Bathurst.

Boraba(300 hab.). — A 3 kilomètres environ à l’Est de George-Town se trouve le petit village de Boraba. Il est habité par des Mandingues uniquement. Ils vivent là paisiblement et se livrent à la culture de leurs lougans de mil, patates, riz, arachides. Ils ne viennent guère à George-Town que pour y chercher ce dont ils peuvent avoir besoin.

Les aborigènes de Mac-Carthy sont, avons-nous dit plus haut, les Mandingues. D’où sont-ils venus ? Sans nul doute directement du Manding. La légende nous apprend, en effet, que Moussa-Mansa, fils de Soun-Djatta, le héros mandingue, à son retour du pèlerinage qu’il fit à La Mecque, s’avança jusqu’à Yan-Yan M’Bouré(c’est le nom que les indigènes donnent à Mac-Carthy), après avoir ravagé le Gamon, le Tenda, le Ouli et le Niani. Mais nous croyons aussi qu’à ces premiers colons, compagnons de Moussa-Mansa, vinrent dans la suite se joindre d’autres familles venues du Ghabou et du Ouli. Ce qui nous le ferait supposer avec juste raison, c’est qu’à Yan-Yan M’Bouré, on ne trouve pas seulement des Keitas, mais aussi des Camaras, des Niabalis et des Dabos. Or, toute famille dont un ancêtre a fait partie à un titre quelconque des colonnes de Soun-Djatta ou de ses descendants, ne manque pas d’ajouter à son nom celui de Keita et souvent même de substituer ce dernier au premier. On peut donc affirmer que les familles qui ont conservé leursDiamousprimitifs (nom de famille) ne sont pas venues à la suite des conquérants Mandingues issus du sang de Soun-Djatta. Quoi qu’il en soit, les Mandingues de Mac-Carthy se sont conservés purs de tout mélange. Musulmans farouches, ils vivent renfermés dans leur petit village de Boraba et n’ont que de rares relations avec leurs voisins.

Industrie, Commerce.— Il n’y a à Mac-Carthy aucune industrie. Nous n’y avons trouvé que quelques forgerons indigènes et quelques charpentiers attachés aux maisons de commerce.

Par contre, les transactions commerciales qui s’y font ont une réelle importance, et tout permet d’espérer qu’elles ne feront que prendre chaque année une extension plus considérable. Nous avons été heureux de constater que la plus grande partie du commerce actuel était entre des mains françaises. Grâce à son influence dans ces régions et aux procédés qu’elle emploie, la Compagnie française de la côte occidentale d’Afrique a su monopoliser presque toutes les affaires qui s’y font. Nous avons pu nous procurer des chiffres exacts, que nous tenons à rapporter ici et qui ne permettront pas de douter un instant de l’extension du commerce français dans ces régions. Ce commerce se compose presque uniquement d’échanges de produits du pays contre des étoffes, du sel, tabac, poudre, verroterie, etc., etc. Les principaux produits achetés sont exportés en Europe. Ce sont des arachides, peaux, cire, caoutchouc, ivoire.

En 1890, les quantités traitées ont été environ :

Si nous ajoutons à cela un certain chiffre d’affaires au comptant, consistant dans la vente de riz, mil, verroteries, alcools, sel, étoffes, etc., etc., chiffre qui peut s’élever environ à 3,500 ou 4,000 francs par mois, on verra que Mac-Carthy est un centre de commerce assez important. De ce fait, elle mériterait que l’administration anglaise s’en occupât un peu plus et donnât aux commerçants une protection plus efficace.

Ce n’est assurément pas dans l’île que le commerce peut trouver assez de produits pour s’alimenter. Mais de partout on y apporte des denrées en notable quantité, et, de plus, les maisons de commerce envoient dans tous les pays voisins des représentants qui y drainent tout ce qui peut être l’objet d’un trafic quelconque.

Par eau, les communications se font aisément, et, pendant toute l’année, les grands vapeurs y peuvent venir charger. Cela ne contribue pas peu au développement des affaires.

Outre les produits que nous venons de mentionner, les factoreries en achètent encore d’autres qu’elles revendent sur place. Parmi ceux-là, nous citerons particulièrement les Kolas, le beurre de Karité, les étoffes du pays, le mil et le maïs. Le chiffre d’affaires ainsi obtenu est relativement élevé et vient s’ajouter à ceux que nous avons cités plus haut.

Organisation politique et administration.— Les Anglais ont appliqué à Mac-Carthy le système politique qu’ils ont adopté dans la plupart de leurs colonies africaines. Ils ne se mêlent en rien des affaires des indigènes ; mais aussi, dès qu’un conflit éclate, ils savent bien prendre toutes leurs précautions pour que les intérêts de leurs nationaux, de quelque nature qu’ils soient, restent sauvegardés.

Les habitants de l’île de Mac-Carthy sont sujets anglais, de quelque couleur et de quelque nationalité qu’ils soient. Ceci ne s’applique, bien entendu, qu’aux indigènes. L’esclavage, sous quelque forme que ce soit et de quelque nom qu’on le désigne, y est totalement inconnu. Tout captif évadé qui se réfugie à Mac-Carthyest considéré comme un homme libre et est assuré de la protection efficace des autorités anglaises.

On reconnaîtra que cette ligne de conduite, que les Anglais ont adoptée en Gambie à l’égard des indigènes, est bien faite pour leur attirer toutes les sympathies des noirs. Aussi, il faut voir comme les habitants de George-Town se sont, pour ainsi dire identifiés avec leurs gouvernants. Ils ne leur ont pas pris seulement leur langue, mais aussi leurs mœurs, leurs coutumes, et je dirai presque aussi leurs sympathies et leurs antipathies. Rien d’intéressant et d’instructif comme de voir, le dimanche, cette population de Noirs, de races diverses, se rendre en costume Européen au temple protestant. Enfin la meilleure preuve que nous pourrions apporter à l’appui de ce que nous venons de dire, est le respect qu’ils ont su leur inculquer pour la reine Victoria. Le jour de sa fête est jour férié et l’hymne national y est chanté par toute la population indistinctement.

Au point de vue administratif comme au point de vue politique, Mac-Carthy dépend entièrement de Bathurst. L’autorité anglaise y est représentée par un gouverneur qui relève de celui de Bathurst. Il est nommé par le pouvoir métropolitain sur la proposition de ce dernier. Lorsqu’il s’absente, il est remplacé dans ses fonctions par un intérimaire nommé par le gouverneur de Bathurst. Cet intérimaire est généralement un habitant notable anglais de la ville.

Le gouverneur est un fonctionnaire absolument civil, qui tient entre ses mains tous les rouages administratifs et tous les pouvoirs. C’est la seule autorité de l’île. Il est assisté, pour la justice, par une sorte de greffier-secrétaire. Sa juridiction est fort peu étendue et ses pouvoirs très restreints. Au criminel, il ne peut condamner qu’à de légères amendes et n’infliger que quelques jours de prison. Au civil, il remplit à peu près les fonctions de juge de paix. Les affaires graves et importantes sont jugées par les tribunaux de Bathurst, auxquels on peut toujours, du reste, faire appel des jugements rendus par le gouverneur.

Il n’y a pas de garnison à Mac-Carthy. Une dizaine de police-men, commandés par un sergent, sont chargés, sous l’autorité du gouverneur, de maintenir l’ordre. A part ces modestes fonctionnaires, il n’y a dans l’île aucune force militaire constituée, et pourla défense, en cas d’attaque, l’autorité ne dispose que de quelques canons d’un ancien modèle et des quelques fusils dont est armée la police.

Balangar. — Factorerie de la Compagnie française de l’Afrique occidentale.

Balangar. — Factorerie de la Compagnie française de l’Afrique occidentale.

Balangar. — Factorerie de la Compagnie française de l’Afrique occidentale.

Les revenus du gouvernement y sont peu importants. Il n’y a pas de douanes. Les droits d’entrée sont acquittés à Bathurst. Pas d’octroi non plus. Les amendes, les frais de justice, quelques taxes de nature municipale, pourrions-nous dire, constituent les recettes de l’île.

L’instruction y est donnée aux enfants par le ministre protestant, qui est en même temps chargé de l’école.

Mac-Carthy ne possède ni service postal, ni service télégraphique, bien qu’elle soit peu éloignée de Bathurst. Aussi les communications avec le chef-lieu sont-elles des plus rares et des plus difficiles, surtout pendant l’hivernage. Il faut avoir recours à la complaisance des maisons de commerce, et encore pendant la saison des pluies ne faut-il pas compter sur plus d’un bateau par mois. La métropole et la colonie ne font rien pour y favoriser le développement des relations commerciales. Tout est laissé à l’initiative privée. Il faut dire aussi que, sous ce rapport, les négociants jouissent de la plus grande latitude. Ce système, certes, peut avoir du bon. Les résultats semblent le prouver. Malgré cela, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que le pouvoir central est bien avare pour Mac-Carthy.

Conclusions.— Notre but, dans ce chapitre, a été de faire connaître autant que possible Mac-Carthy. Nous nous sommes efforcé de l’étudier sous tous ses aspects et de faire ressortir son importance commerciale. Là encore, bien que nous nous trouvions en pays absolument étranger, nous avons été heureux de constater combien était puissant le commerce français. Nous y sommes au premier rang, et pourtant nous avions à lutter contre un terrible et puissant adversaire. Qu’on ne vienne donc pas nous dire que le commerce français est réduit à néant dans les pays d’outre-mer et que l’Anglais nous a partout supplantés et évincés ! Les chiffres que nous avons cités sont plus éloquents que tout ce que nous pourrions dire. Ils ne feront que croître, nous en sommes persuadé, et nous ne saurions mieux conclure qu’en formant le souhait que nos commerçants comprennent toute la grande importance qu’il y a, à l’heure présente, à ne pas laisser péricliter notre influence en Gambie.

Kalonkadougou

Kalonkadougou

Kalonkadougou

Départ de Mac-Carthy. — En route pour le Kalonkadougou. — Diamali. — La vigne du Soudan. — Canouma. — LeFonio. — LeFromager. — Counté-Counda. — Arrivée à Demba-Counda. — Fatigue extrême. — Bonne réception. — Le village. — Son chef. — Je suis forcé d’y rester deux jours. — Description de la route de Mac-Carthy à Demba-Counda. — Géologie. — Botanique. — Bizarre superstition. — Départ de Demba-Counda. — Arrivée à Kountata, premier village du Kalonkadougou. — De Kountata à Diambour. — Beaux lougans. — Les puits de Diambour. — Belle réception. — Le village. — Massa-Diambour.— Séjour à Diambour. — Départ pour Goundiourou. — Arrivée à Goundiourou. — Village en ruines. — Oseille et tomates indigènes. — Description de la route de Diambour à Goundiourou. — De Goundiourou à Daouadi. — Guiriméo. — Mansa-Bakari-Counda. — Saré-Dadi. — Daouadi. — Aspect du village. — Un courrier rapide. — Lettre de M. Frey. — Description de la route de Goundiourou à Daouadi. — Lagommeet lesgommiers. — LagommedeKellé. — De Daouadi à Coutia. — Boulou. — Coutia. — Massa-Coutia. — Aspect du village. — Les tisserands. — Description de la route de Daouadi à Coutia. — Le coton. — Les Niébès-Ghertés ou Tigalo-N’galo. — Patates douces.

27 novembre. — Ce fut le 27 novembre seulement que nous pûmes nous remettre en route. Malgré une nuit de fièvre et d’insomnie, bien que la température fût excellente, je me décidai quand même à partir. J’étais intimement convaincu que dès que nous aurions atteint des régions plus septentrionales et des plateaux plus élevés, nous verrions rapidement disparaître les accidents palustres dont nous avions souffert à Mac-Carthy. Ma faiblesse était devenue extrême, en peu de jours ma figure avait pris le cachet paludéen caractéristique de la côte occidentale d’Afrique. MM. les agents font tous leurs efforts pour me retenir ; mais je refuse absolument leur bonne invitation. Je ne puis rester plus longtemps, j’estime que j’ai assez perdu de jours et il faut enfin partir, si je ne veux pas tomber plus sérieusement malade et peut-être être obligé de rentrer en France sans avoir accompli ma tâche.

Donc, le 27 novembre, à 7 heures du matin, nous quittons la factorerie. MM. les agents viennent m’accompagner de l’autre côté du fleuve où m’attendent mon cheval et mon palefrenier. Là, après les avoir remerciés de leur bonne hospitalité, je monte à cheval, et, à mon grand étonnement, je me hisse avec bien moins de peine que je ne l’aurais cru. A Lamine-Coto, je trouve tout préparé pour le départ, et après avoir remercié le chef d’avoir donné l’hospitalité à mes hommes et lui avoir prouvé par un beau cadeau toute ma reconnaissance, nous nous mettons en route pour Demba-Counda, village distant de seize kilomètres environ et où j’avais décidé de faire étape ce jour-là.

Diamali.— A 7 h. 50, nous traversons le petit village Toucouleur de Diamali. Sa population est d’environ 150 habitants. Ce sont des Toucouleurs-Torodos qui y émigrèrent à peu près à la même époque que ceux de Oualia et de Dinguiray. Tout le long de la route,je constatai l’existence de nombreux pieds de « Vigne du Soudan », de différentes espèces.

Vigne du Soudan.— Ce végétal est très commun au Soudan. Je l’ai trouvé un peu partout mais particulièrement aux environs de Kayes, à Koundou, à Niagassola, dans le Bondou, le Tiali, le Niéri, le Ouli, le Bélédougou, le ravin de Soknafi, non loin de Bammako, etc., etc. Nulle part il n’est cultivé et croît partout spontanément. Il affectionne particulièrement les terrains bas, humides et surtout les forêts les plus épaisses et dont le sol est le plus riche en humus. J’ai remarqué que les pieds qui croissaient sur les plateaux portaient rarement des fruits. Ils étaient brûlés par le soleil avant d’avoir produit, et n’arrivaient jamais à complet développement.

La vigne du Soudan ressemble beaucoup, comme port, aux vignes américaines et surtout aux espècesOthelloetHundincktonque l’on cultive actuellement en France, mais elle est loin d’atteindre les dimensions qu’elles acquièrent sous nos climats. C’est surtout par le feuillage qu’elle s’en rapproche le plus.

Elle fleurit vers la fin de juillet ou le commencement d’août, ses fruits arrivent à maturité complète vers la fin d’octobre ou au commencement de novembre. Les grappes en sont généralement peu nombreuses et peu fournies. Nous avons souvent vu des pieds adultes qui n’en portaient aucune.

Jusqu’à ce jour on en a déterminé cinq espèces principales, lesVitis Lecardi,Durandi,Faidherbi,ChantinietNarydi. Les trois dernières sont les plus productives. LeVitis Faidherbidonne un raisin jaunâtre, et laVitis Narydiun raisin très doré ; quant à l’espèceLecardi, qui est surtout très commune sur les bords du Niger, elle produit un grain violet noirâtre qui n’a que peu de saveur.

Les grains de toutes les espèces de vigne du Soudan sont petits. Leur grosseur ne dépasse pas celle d’un gros pois. La pulpe est peu abondante et les graines très volumineuses. C’est, du reste, la caractéristique de la majeure partie des fruits non cultivés des pays chauds. Cette pulpe a légèrement le goût du raisin, et encore n’arrive-t-on à le découvrir qu’avec la plus grande bonne volonté. On a fait à ces végétaux une réputation qu’ils sont loin de mériter, et certains utopistes leur ont attribué une importance que dansl’état actuel des choses, ils sont loin d’avoir. Peut-être arrivera-t-on, par la culture, à les améliorer et à en augmenter la production, mais bien des siècles s’écouleront encore avant qu’on ait pu en tirer un produit qui puisse rappeler de loin les vins de nos plus mauvais crûs.

A neuf heures, nous faisons halte au village Toucouleur de Canouma.Canoumaest un village de 350 habitants, bien bâti, propre et habité par des Toucouleurs-Torodos émigrés du Fouta, à la suite d’Ousmann-Celli, le chef de Oualia. Ils s’étaient d’abord fixés dans ce dernier village, mais des différends étant survenus entre eux et le chef, ils partirent et vinrent s’établir à Canouma. Dès mon arrivée, le chef et les principaux notables vinrent me saluer. Je trouve là également le frère du chef de Demba-Counda, venu au-devant de moi pour me conduire dans son village. Après une halte d’un quart d’heure pendant lequel nous pûmes nous désaltérer, grâce à l’amabilité du chef qui, dès que j’eus mis pied à terre, m’avait envoyé deux calebasses d’excellent lait, nous nous remettons en route. Non loin de Canouma, nous laissons un peu sur notre droite un petit village Peulh, enfoui, comme ils le sont tous, au milieu du mil. Quand nous passons devant ses cases, qui s’élèvent à deux cents mètres de la route environ, les femmes et les enfants sont occupés à récolter le Fonio. C’est la saison, du reste. Le riz a disparu et est remplacé par cette céréale, que, dans certaines régions, les indigènes lui préfèrent.

Le Fonio.— On a souvent regardé le fonio comme une variété du sorgho. Il n’en est rien. Cette confusion provient de ce que, dans certaines régions, le Fouta par exemple, les indigènes, quand on leur demande les noms des différentes variétés de mils, désignent l’une d’entre elles sous ce nom. Mais il ne faut pas s’y tromper, ce mot désigne deux plantes absolument différentes, une variété de petit mil Toucouleur et une autre céréale qui n’a avec elle rien de commun.

Le fonio, proprement dit, n’est autre chose que lePenicellaria spicataWild., que les Ouolofs appellent encoreDekkélé. C’est une graminée dont les proportions sont bien plus petites que celles du sorgho. Sa tige a environ trente-cinq centimètres de hauteur, cinquante au plus, à feuilles très étroites, relativement longues et dont la forme rappelle celle d’un fer de lance très effilé. Sesgraines sont très petites, de forme légèrement oblongue, très nombreuses et groupées sur une inflorescence cylindrique en forme d’épi très allongé. Elles sont de meilleure qualité que celles du sorgho et servent à préparer un aliment très apprécié des indigènes.

Sa culture, très facile, ne demande pas une préparation méticuleuse du terrain. Après avoir enlevé et brûlé les herbes des terres que l’on veut ensemencer en fonio, les semis sont faits à la volée. Un léger grattage du sol à l’aide d’une piochead hocsuffit pour recouvrir les semences. Ce travail, peu pénible, est fait surtout par les femmes et les enfants. Le fonio est semé au début de la saison des pluies, après les premières tornades, vers le commencement de juillet. Il lève quinze jours après et les fruits arrivent à maturité vers la fin de novembre. Il demande un sol peu riche en humus, ni trop sec, ni trop humide. Les semis faits dans les marais et dans les endroits bien ombragés donnent un résultat bien inférieur aux semis pratiqués dans les terrains secs et bien exposés au soleil. L’humidité qui résulte des pluies d’hivernage suffit pour lui permettre de bien prospérer. Une trop grande abondance d’eau l’empêche de bien fructifier. Jusqu’au moment de la récolte, on ne prend nullement le soin d’enlever les herbes inutiles des lougans. Il en résulte que lorsqu’il est arrivé à maturité complète on est obligé, pour le cueillir, de le couper tige par tige. Ce qui, on le comprendra, occasionne une perte de temps considérable. On le met ensuite à sécher dans les cours des habitations, dont le sol a été, au préalable, bien battu et enduit de bouse de vache. Deux ou trois jours suffisent pour cela. Les grains se détachent alors très aisément et pour cela il n’y a qu’à le prendre à poignée et à le frapper légèrement contre le sol. Vannés et débarrassés des fragments de paille qui s’y sont mélangés, ils sont ensuite enfermés dans des récipients en terre analogues à ceux dont nous avons parlé plus haut. Ils s’y conservent sans s’altérer jusqu’à la récolte prochaine. Ces grains sont de couleur légèrement brune. Mais quand ils ont été décortiqués à l’aide du mortier et du pilon à couscouss, et débarrassés de leurs enveloppes, ils présentent un aspect légèrement jaunâtre qui rappelle beaucoup celui de la semoule, avec laquelle le fonio, a du reste, de grands points de ressemblance.

Les indigènes préparent avec le fonio un couscouss qui jouit partout d’une grande faveur. On le fait bouillir ou cuire à la vapeur d’eau et on le mange avec de la viande, du poisson et une sauce très relevée. Il est considéré par les noirs comme la plante la plus nourrissante. Il contient en effet une proportion relativement considérable de matières azotées : 10,84 pour cent environ. Très facile à préparer, il est de ce fait excessivement précieux pour l’alimentation dans les expéditions. C’est le viatique indispensable de tous les dioulas et l’aliment que l’on emporte, de préférence, pour les longs voyages et les longues chasses dans la brousse. Il est au préalable bien décortiqué, bien pilé et bien séché au soleil. Le voyageur en emplit sa peau de bouc et à l’étape le fait cuire généralement dans une vieille boîte de conserves qu’il porte attachée à la ceinture.

Le fonio est peu utilisé pour la nourriture des animaux, des chevaux particulièrement. D’abord il n’y en a jamais en assez grande quantité pour cela. De plus, ils le digèrent assez difficilement, ses grains étant généralement mal broyés. On lui préfère de beaucoup le mil pour cet usage.

La paille très fine constitue un excellent fourrage dont les bestiaux sont très friands. Elle est très hygrométrique, et les dioulas s’en servent pour emballer leurs Kolas après l’avoir légèrement mouillée. Bien empaquetée dans des paniersad hoc, elle conserve son humidité pendant plusieurs jours. De ce fait les Kolas ne se dessèchent pas, et, pour les maintenir toujours frais, il suffit d’asperger les ballots tous les quatre jours à peu près. Elle peut enfin servir à fabriquer de bonnes paillasses pour le couchage. Elles ont sur les paillasses faites avec la paille de maïs le grand avantage de ne pas s’affaisser autant, et de s’échauffer plus lentement. Nous nous sommes fréquemment très bien trouvé de l’avoir ainsi employée pour notre usage personnel.

Le rendement du fonio est bien plus considérable que celui du mil ou du riz. De toutes les céréales cultivées dans ces régions, c’est celle qui produit le plus. Il donne environ 5,000 kilogrammes à l’hectare. Sa valeur commerciale est à peu près de 20 francs les cent kilogs. On en trouve, du reste, fort peu sur les marchés. La récolte est consommée presque entièrement sur place. Monsieurle pharmacien en chef des colonies Raoul, dans son savant « Manuel pratique des cultures tropicales » donne, des grains de cette précieuse plante, une analyse détaillée qui nous permet de conclure qu’elle possède au plus haut degré les qualités que l’on doit exiger d’une céréale destinée à concourir à l’alimentation de l’homme.

Le Fromager.— Ce végétal, très commun dans tout le Soudan Français, disparaît peu à peu à mesure que l’on s’éloigne de la Gambie et que l’on s’avance dans les régions septentrionales. Canouma est le dernier village où nous l’ayons vu dans ces parages. C’est un arbre qui atteint des dimensions colossales et qui est très facile à reconnaître à son port majestueux, à ses fruits caractéristiques et aux épines qui couvrent sa tige et ses principaux rameaux. C’est l’arbre à palabre de beaucoup de villages et c’est à ses pieds que, dans bien des villages Malinkés, on construit ces vastes lits de camp sur lesquels couchent les hommes pendant les nuits étouffantes de la saison chaude.

Le Fromager (Bombax ceibaL.) est une Malvoïdée de la famille desBombacées. Sa tige est très volumineuse et atteint parfois jusqu’à huit et dix mètres de hauteur. On montre à Goniokori les deux fromagers sous lesquels campa Mungo-Park lorsqu’il passa dans ce village, et tous les Européens les connaissent sous les noms de « Fromagers de Mungo-Park ». Ils ont des dimensions réellement gigantesques.

L’écorce du fromager ordinaire est d’une belle couleur vert lézard. Elle est couverte d’épines volumineuses très acérées et qui se détachent difficilement. Le bois, très tendre, est peu employé. Les feuilles sont alternes, stipulées et généralement peu abondantes. L’arbre en porte toute l’année. Il fleurit en janvier ou février et ses fruits arrivent à maturité en juin ou juillet. Ces fruits secs ont l’endocarpe chargé de poils à l’intérieur, et ils renferment une trentaine de graines qu’entoure une sorte de bourre laineuse caractéristique qui permet de reconnaître aisément ce végétal.

Le fromager, proprement dit, croît dans les terrains légèrement humides et a besoin d’une forte terre pour bien prospérer. Nous en avons vu à Mac-Carthy de beaux spécimens.

Il existe au Soudan deux sortes de fromagers, le fromagerproprement dit et leDondol. Ce dernier présente des particularités qui méritent d’être signalées. A l’encontre de son frère, il croît de préférence dans les terrains pauvres en humus, surtout sur les plateaux ferrugineux, si communs dans ces régions arides et désolées. Il n’acquiert jamais les énormes proportions du fromager proprement dit. Le diamètre de sa tige ne dépasse guère quarante ou cinquante centimètres au maximum. Son écorce, au lieu d’être verte, a une couleur brun noirâtre prononcée. Elle est profondément fendillée, et il n’y a que les jeunes rameaux qui présentent des épines, peu adhérentes et qui tombent au bout de deux ou trois ans. Ses rameaux sont peu nombreux et de petites dimensions si on les compare au tronc. Ils ne portent que de rares feuilles alternes et stipulées, peu persistantes et qui tombent dès les premières chaleurs. Les feuilles ne se montrent que longtemps après la floraison, c’est-à-dire deux mois environ après la chute des fleurs. La floraison a lieu vers la fin de décembre. A cette époque, l’arbre se couvre de belles fleurs d’un rouge vif, qui sont absolument caractéristiques de ce végétal. Elles ne durent guère que trois à cinq jours au plus et tombent naturellement. Au pied de l’arbre, le sol en est littéralement jonché. Rien de curieux à voir comme le dondol en fleur, on dirait un superbe pied de flamboyant, mais absolument dépourvu de feuilles. Du rouge, rien que du rouge, les rameaux disparaissent entièrement sous cette avalanche de couleurs vives et chatoyantes. A ces fleurs succèdent en quantité relativement considérable les fruits. Ces fruits sont secs, déhiscents, à coque de couleur marron foncé, et s’ouvrant aisément au choc. La grande chaleur suffit pour les faire éclater quand ils sont arrivés à maturité. L’endocarpe en est chargé de poils doux et soyeux à l’intérieur. La cavité de ce fruit (tous ceux qui ont vécu au Soudan le connaissent bien) est remplie par une bourre épaisse, laineuse, douce au toucher et ayant, à la lumière, le reflet de la soie. A l’époque de la maturité, c’est-à-dire vers mai, juin et juillet, le sol en est couvert au pied des arbres. Elle est excessivement légère, très riche en nitrate de potasse, et, même sous un gros volume, s’enflamme rapidement et brûle comme le coton poudre, en ne laissant qu’un résidu absolument insignifiant. Cette bourre est très difficile à tisser et à filer. J’ai cependant entendu dire que les indigènes du Canadougou, pays situé à l’Est du Niger, dans lapartie la plus méridionale de sa boucle, s’en servaient parfois pour fabriquer certaines étoffes de prix et pour exécuter de fines broderies. Elle est, par contre, très bonne pour confectionner des matelas et des oreillers. Nous l’avons souvent employée à cet usage.

Cette bourre enveloppe une trentaine de graines noirâtres qui diffèrent de celles du fromager ordinaire, d’après M. le professeur Cornu, du Muséum d’histoire naturelle de Paris, en ce qu’elles ne sont pas bosselées. Je dédie cette espèce nouvelle à M. le professeur Cornu en l’appelantBombax Cornui.

Les indigènes utilisent peu le fromager. Toutefois, ses fleurs sécréteraient une liqueur qui serait à la fois diurétique et purgative. Le suc de ses racines est apéritif et son écorce serait aussi légèrement apéritive.

Le bois du dondol ressemble à s’y méprendre à celui du peuplier, dont il a, du reste, toutes les qualités, et je me souviens avoir entendu dire, en 1892, par mon excellent camarade, M. le capitaine Huvenoit, de l’artillerie de marine, alors directeur des travaux du chemin de fer de Kayes à Bafoulabé, qu’il en avait fait débiter des planches dont il avait tiré grande utilité.

A neuf heures quarante-cinq minutes, nous traversons le petit village deCounté-Counda. Sa population, qui y est d’environ trois cents habitants, est composée de Ouolofs émigrés du Bondou et du Saloum. A onze heures environ, nous arrivons à Demba-Counda, où j’avais résolu de faire étape ce jour-là. Il était temps, j’étais exténué. Cette route s’est faite pour moi dans des conditions déplorables de souffrances. Je me demande encore comment j’ai pu arriver à l’étape. La fièvre ne m’a pas quitté tout le long de la route, et vers le petit village de Diamali, je fus pris de douleurs telles, dans la région de la rate et s’irradiant jusqu’à l’épaule gauche, que j’eus peine à me tenir à cheval. C’est dans ces conditions que j’arrivai à Demba-Counda, où m’attendait enfin le calme et le repos. Dès mon arrivée, je fus obligé de me mettre au lit et ce n’est que dans la soirée que, la douleur de l’épaule et de la région splénique ayant disparu, je pus travailler un peu.

Demba-Counda.— Demba-Counda est un gros village d’environ six cents habitants. Sa population est uniquement composée de Ouolofs venus du Bondou. Il est relativement propre et bienentretenu. Il faut dire aussi qu’il a été reconstruit depuis peu de temps. Les chapeaux des cases sont absolument neufs, ce qui lui donne un aspect réjouissant que n’ont pas les vieux villages Malinkés. Il est absolument ouvert et ne possède ni sagné, ni tata. Les habitants sont de grands cultivateurs. Ils possèdent de beaux lougans et un beau troupeau de plusieurs centaines de têtes.

Le chef est un bon vieillard à l’aspect patriarcal. Il est regardé comme le chef de tous les Ouolofs du Niani. Il jouit dans toute cette région d’une grande réputation de justice et on vient de loin lui demander ses avis et ses conseils. Il me reçut à merveille, me donna pour logement sa meilleure case et me fit cadeau d’un beau bœuf « pour mon déjeuner », selon la formule consacrée. Je n’ai pas besoin de dire qu’il fut immédiatement occis et dévoré. Mes hommes et le village tout entier s’en régalèrent. Le bœuf est viande de luxe dans ces régions, et il faut une grande circonstance pour qu’on se décide à en abattre un. C’est alors une série de festins et d’agapes d’autant plus estimés qu’ils sont plus rares.

La route de Mac-Carthy à Demba-Counda présente ceci de particulier, qu’à peine à quelques kilomètres de la Gambie, nous reconnaissons de suite que nous venons de quitter la zone première de la région tropicale pour entrer de nouveau dans cette région bâtarde à laquelle appartient la partie sud de nos possessions Soudaniennes. Plus, en effet, de ces gigantesques végétaux que nous avions remarqués dans le Sandougou. N’tabas, nétés, fromagers, etc., etc., disparaissent. Plus nous nous enfonçons dans le Nord et plus la végétation se ralentit et plus la flore devient pauvre et rabougrie. Les productions du sol sont toujours les mêmes, mais le riz fait absolument défaut.

La nature du sol se modifie considérablement. Plus de marais, comme dans le Sud. La latérite disparaît complètement et nous ne trouvons plus que des argiles alluvionnaires anciennes qui recouvrent un sous-sol ardoisier dont les roches émergent par-ci par-là de la couche d’alluvions. Plus de marigots. On ne boit que l’eau des puits qui sont excessivement profonds. En résumé le terrain se rapproche de plus en plus de ceux que nous avons rencontrés dans le Bondou et le Ferlo-Bondou.

Je fus forcé de rester deux jours à Demba-Counda. Ma faiblesse était telle, que j’aurais été absolument incapable de metenir à cheval. Malgré cela, je fus obligé de recevoir de nombreuses visites. Tous les chefs des environs vinrent me saluer et il m’en aurait coûté de les renvoyer sans les remercier et leur serrer la main. Je n’ai pas besoin de dire que, dans cette circonstance, je n’eus qu’à me louer du dévouement de Sandia et d’Almoudo. Ils ne me quittèrent pas et me prodiguèrent les soins les plus attentifs. Il est curieux de voir combien, chez le Noir, l’instinct premier de la race tend toujours à se manifester même chez ceux qui ont vécu pendant longtemps au contact de l’Européen. Le fait suivant en est une preuve certaine. Almoudo, comme je l’ai dit au début de ce récit, vit, depuis une quinzaine d’années, au milieu de nous. Il connaît nos mœurs, nos coutumes, et peut, à juste titre, être regardé comme un noir intelligent et relativement civilisé. Cela ne l’empêche pas de se livrer à toutes les pratiques superstitieuses de sa race. Dans la case où j’étais logé à Demba-Counda se trouvait un de ces petits tabourets sur lesquels les femmes ont l’habitude de s’asseoir. Je ne sais à quel moment je dis à Almoudo de s’y asseoir. Je le vis alors examiner attentivement cet escabeau et cracher ensuite légèrement dessus. Je lui demandai les motifs de cette nouvelle pratique. Ce à quoi il me répondit : « Ces sièges ne sont faits que pour les femmes, et si un homme s’asseoit dessus sans y avoir préalablement craché, tous les enfants qu’il aura dans la suite seront sûrement des filles. » Or, comme Almoudo venait de se marier, on comprendra aisément que comme tout bon noir, son unique désir était de voir ses fils perpétuer sa race et son nom. Je me suis souvent demandé quels pouvaient être les motifs de cette étrange superstition. Je n’ai jamais pu, malgré mes recherches, en avoir une explication satisfaisante.

29 novembre.— Bien que j’aie passé une fort mauvaise nuit et que la fièvre dure toujours au moment où je me lève, je décide quand même de me rendre à Kountata, village distant seulement de quelques kilomètres de Demba-Counda. Donc, malgré les instances du brave chef, qui, me voyant si souffrant, veut à toutes forces me retenir, nous nous mettons en route à six heures dix. La température est des plus agréables. Nous sommes en pleine saison fraîche. Les nuits sont même un peu froides et on a besoin de se bien couvrir. La roule se fait sans incidents et à 8 heures 15 nous arrivons à Kountata. Rien de bien particulier à signaler, sice n’est trois petits villages Peulhs au milieu de beaux lougans. Ce sont :Fara-Counda, 150 hab. ;Diané-Counda, 200 hab. ;Bouran-Counda, 250 hab. — La nature du terrain s’accentue de plus en plus. Ce sont toujours les mêmes argiles. La flore devient de plus en plus pauvre.

Kountata.— Kountata est un village Malinké de 450 habitants environ. On s’en aperçoit de suite en y entrant, tellement il est sale, puant et mal entretenu. Malgré cela, j’y suis bien reçu. C’est le premier village du Kalonkadougou ; il obéit au chef de Diambour. J’y reçois encore quelques visites et suis obligé de passer la journée sur mon lit. Malgré de fréquentes nausées, je puis cependant prendre quelque nourriture. On me donne à profusion tout ce qui m’est nécessaire pour nourrir mes hommes et mes animaux. De Demba-Counda à Kountata, la distance n’est que de 10 kil. 375.

30 novembre.— La fièvre ne m’a pas quitté, je passe cependant une nuit relativement calme. Mais au moment de me lever, je suis absolument exténué. Je me mets quand même en route pour Diambour, et à 5 heures 40 nous quittons Kountata en bon ordre. Pas un seul village entre Kountata et Diambour. Quelques cases de Peulhs seulement à environ trois kilomètres avant d’arriver. Je n’oublierai jamais ce que j’ai souffert pendant cette étape de vingt kilomètres. Ma faiblesse était si grande et les nausées si fréquentes, que j’étais obligé de descendre de cheval toutes les demi-heures pour me reposer et vomir, et cela de 5 heures 40 à 10 heures 40, heure à laquelle nous sommes arrivés à l’étape. Je faillis avoir une syncope en descendant de cheval. Heureusement que mes hommes avaient pris les devants et avaient eu la présence d’esprit de monter mon lit en arrivant. Je pus m’étendre aussitôt.

La route de Kountata à Diambour traverse la brousse et rien que la brousse. La sécheresse y devient de plus en plus grande, et les habitants, pour avoir l’eau qui leur est nécessaire, sont obligés de creuser des puits de 45 à 50 mètres de profondeur. Ces puits, on le comprend aisément, vu les moyens primitifs employés pour les construire, demandent un long et pénible travail. Ce sont les Ouolofs qui y sont les plus habiles, et chaque village leur paie une assez forte redevance pour qu’ils les nettoient et les entretiennent en temps voulu. On y puise à l’aide d’unecalebasse attachée à l’extrémité d’une longue corde de baobab, et pour que les femmes et les enfants n’y tombent pas, leur ouverture est fermée à l’aide de pièces de bois jointives qui forment un véritable plancher, dans lequel on ménage deux ou plusieurs passages pour permettre d’y plonger les récipients. Ces puits diffèrent beaucoup de ceux du Cayor. Ils ne sont pas comme ceux-ci creusés en forme de cuvettes, mais absolument à pic. Comme ils ne sont pas maçonnés à l’intérieur, il se produit parfois des éboulements dangereux. Ces sortes d’accidents sont cependant moins fréquents dans le Kalonkadougou que dans le Cayor et le Baol, par exemple. Car le sol du Kalonkadougou, formé d’argiles, est moins mouvant que les sables de ces deux derniers pays. Bien qu’il n’y ait, dans cette région, aucun marigot, le sol est cependant encore assez fertile, et Diambour est entouré de beaux lougans de mil.

Diambour.— Diambour est un gros village Malinké de huit cents habitants environ, puant, dégoûtant et tombant en ruines. Il est entouré d’un sagné des plus rudimentaires et on y voit encore les vestiges d’un tata qui devait être assez sérieux. Ses cases sont construites à la mode indigène. Beaucoup d’entre elles ne sont plus que des décombres. C’est la résidence du chef de cette partie du Kalonkadougou qui a Diambour pour chef-lieu. Ce chef, connu sous le nom de Massa-Diambour, est un vieillard absolument idiot, abruti par l’alcool, et repoussant tellement il est sale, crasseux et nauséabond. Il ne jouit, pour ainsi dire, d’aucune autorité dans la région. J’y reçois, du reste, le meilleur accueil. A peine étais-je installé dans une magnifique case, qui avait été préparée à mon intention, que le chef vint me rendre visite. Précédé de deux griots, dont l’un jouait du balafon et l’autre du cora (guitare à vingt-six cordes), et suivi de tous ses notables, il pénétra dans la cour de mon habitation et Sandia l’introduisit auprès de moi. Malgré ma grande fatigue, je m’entretins longuement avec lui, et, après un palabre de trois quarts d’heure, il me quitta en me disant que je pouvais me reposer dans son village aussi longtemps que je le désirais, et que plus j’y resterais et plus il serait heureux, que je n’avais pas à me préoccuper de la nourriture de mes hommes et de mes animaux, et qu’il pourvoirait à tout. J’étais loin de m’attendre à une semblable réception, carj’étais le troisième Européen qui s’aventurait dans ces régions. J’ai été heureux de constater une fois de plus combien était grand en Afrique le prestige du nom français.

Le Cora.— Le Cora est le nom Khassonké d’une grande guitare que l’on rencontre surtout chez les peuples de race Mandingue. Les Bambaras la nommentM’Bolo, les MalinkésM’Boloégalement, les PeulhsM’Bolo M’Bata, ainsi que les Sarracolés.

De tous les instruments de musique en usage parmi les peuples du Soudan, cette guitare est assurément le plus harmonieux. Je me souviens que cela m’avait frappé la première fois que je l’entendis à Saint-Louis. Je me promenais avec un de mes collègues lorsque nous fîmes, dans le village de Guet N’dar, la rencontre de deux artistes qui se promenaient dans les rues en jouant de leur instrument. Nous les amenâmes avec nous et les installâmes sur une petite terrasse sur laquelle s’ouvrait la porte de notre salle à manger, et, moyennant une modique rétribution, nous les fîmes jouer pendant tout le repas du soir, et nous ne nous sommes pas ennuyés en les entendant. Je l’ai depuis maintes et maintes fois entendue, et toujours avec le même plaisir. Je ne suis pas le seul sur lequel cet instrument ait fait cette impression. A Tombé, dans le Konkodougou, pendant notre mission dans le Bambouck, un joueur de Cora charma, pendant plusieurs heures, mes compagnons de route. Je ne pus en profiter, car alors je dormais profondément. Aussi, le lendemain, je regrettai vivement de ne pas avoir pris ma part du concert, surtout lorsque mes compagnons me dirent quelle délicieuse soirée ils avaient passée.

Cette guitare est très volumineuse. Aussi les joueurs sont-ils obligés de la porter en en appuyant la caisse sur le ventre et en passant autour de leur cou un cordon qui vient se fixer sur cette caisse. Quand ils en jouent assis, ils placent la caisse entre leurs jambes, le manche étant tourné en haut. Il est très-difficile d’en jouer et elle est peu commune. Elle est accordée d’avance et les artistes n’ont pas à appuyer sur les cordes pour produire les notes. Chaque corde donne une note unique.

Elle se compose essentiellement d’une caisse qui n’est autre chose qu’une grande calebasse recouverte de peau bien tendue. Un manche y est adapté. Les cordes viennent s’y attacher. Elles sont fixées d’autre part à l’extrémité diamétralement opposée du pointde la calebasse où s’insère le manche. Ces cordes, à l’aide d’un support, sont disposées de haut en bas dans un sens horizontal par rapport à la caisse. Leur nombre varie de douze à trente. A l’extrémité libre du manche se trouve un petit ornement en fer ayant forme de palette recourbée. Ses bords sont percés de petits trous dans lesquels sont passés de petits anneaux de métal très mobiles qui tintent rien que du seul fait de jouer de l’instrument. Le prix de cette guitare est relativement élevé, quatre-vingt-dix à cent francs environ.

Je fus obligé de séjourner pendant trois jours à Diambour. J’aurais été incapable de continuer ma route tant était grande ma faiblesse. Pendant tout ce temps, le Massa fit tout ce qu’il put pour que nous ne manquions de rien. Aussi, ce fut avec grand plaisir que je lui fis en partant un cadeau d’étoffe et d’argent qui compensa dans une juste mesure les dépenses qu’il avait dû faire pour nous recevoir et nous héberger.

3 décembre.— Le 3 décembre, après une excellente nuit, me sentant tout dispos, je donnai le signal du départ, et à cinq heures cinquante du matin nous prenions la route de Goundiourou, village situé à environ seize kilomètres dans le Nord de Diambour. La température était excellente et si douce qu’on ne se serait jamais figuré qu’on se trouvait dans un des pays les plus chauds du globe. Mais cette illusion dure peu, et le soleil est-il levé depuis une heure à peine, que ses brûlants rayons nous ont vite rappelé à la réalité. La route se fait rapidement et sans aucun incident. A neuf heures vingt minutes nous arrivons à l’étape, et, à mon grand contentement, je ne suis pas trop fatigué de ce trajet relativement un peu long pour un convalescent.

La route de Diambour à Goundiourou ne présente rien de bien particulier. Elle traverse la brousse uniquement et il n’y a pas un seul village jusqu’à Goundiourou. A environ six kilomètres de Diambour, nous entrons dans une forêt de bambous au milieu de laquelle nous n’avançons qu’à grand peine et encore à l’aide du sabre d’abattis. C’est un fouillis inextricable. Cela dure ainsi pendant plus de huit kilomètres, et quand nous en sortons, peu après, nous apercevons le village de Goundiourou, but de l’étape.

La nature du terrain s’est fort peu modifiée. Plus nous avançons dans le Nord et plus nous voyons disparaître les élémentsgéologiques que nous avions trouvés sur les rives du fleuve. Les argiles compactes prennent la place de la latérite et la nature du sol se rapproche de plus en plus de celle du Ferlo et du Bondou.

Du reste, la flore elle-même se modifie et les Mimosées recommencent à apparaître. Signalons encore quelques lianes à caoutchouc, mais de très petites dimensions. La brousse a également changé d’aspect, et nous n’avons plus qu’une herbe, mince, ténue, rabougrie, parsemée par-ci par-là de touffes de hautes Cypéracées.

Plus de marigots. Cela n’a rien d’étonnant, étant donnée la nature du terrain.

Goundiourou.— Goundiourou, où nous faisons étape, est un petit village Malinké de 200 habitants environ. Il tombe littéralement en ruines, et la plus grande partie de sa population habite pour ainsi dire au milieu des décombres. Il y a bien quelques toitures de cases neuves ; mais elles sont très rares. Le Malinké, du reste, aime peu à réparer son habitation. Il préfère, quand elle menace de s’effondrer sur lui, en construire une nouvelle auprès de l’ancienne. Cette façon de procéder contribue beaucoup à donner à leurs villages l’aspect misérable qu’ils ont tous. On voit encore à Goundiourou les vestiges d’un ancien tata qui avait la réputation d’être le plus sérieux de la région. Il n’en reste plus que quelques pans de murs. A l’intérieur se trouve un second tata concentrique au premier. Il entoure les cases du chef et est un peu mieux entretenu que le tata extérieur.

Je fus très bien reçu à Goundiourou. Du reste, le chef m’avait envoyé saluer par son frère à Diambour. Ce chef, assez jeune, m’a paru relativement intelligent. En causant avec lui, je lui demandai comment il se faisait que son village soit si mal entretenu. Il me répondit que les terres étant devenues mauvaises pour la culture, il avait l’intention d’aller se fixer ailleurs, et c’est pourquoi on ne réparait pas les cases. Tout autour du tata et même jusque dans les cours intérieures du village se voient de jolis petits jardinets où sont cultivées, pour les besoins journaliers, des tomates et de l’oseille.

Tomates.— Il existe dans toute cette région une Solanée que les indigènes désignent sous le nom deDiakatoet qui, par son port, ses fleurs et ses fruits, rappelle la tomate des pays tempérés.Elle en diffère sensiblement cependant. Ainsi, quand la plante est arrivée à complet développement, elle n’a pas besoin de support pour soutenir ses rameaux. Sa tige est plutôt arborescente. Elle ne rampe pas, elle se dresse, au contraire, vigoureusement. Par ce caractère, elle se classe naturellement dans le type des Solanées arborescentes. Ses fleurs, toujours très nombreuses, ressemblent absolument aux fleurs de nos tomates, mais elles sont de couleur légèrement violacée. Ses feuilles sont bien moins profondément découpées. Elles présentent une curieuse particularité. Les nervures principales à leurs faces inférieures sont très saillantes et sont munies de plusieurs épines légèrement molles, très adhérentes, cependant, et très acérées. On les trouve encore sur les jeunes rameaux. La tige principale et ses premières divisions en sont dépourvues. La face supérieure des feuilles est d’un vert luisant et la face inférieure blanchâtre et légèrement veloutée. Les fruits ressemblent à ceux de la tomate ordinaire, mais sont un peu plus petits. Leur forme et leur disposition intérieure sont les mêmes. Leur goût est, par contre, tout différent. Au lieu d’être acide, comme cela a généralement lieu, ou sucré, il est excessivement amer. Cette amertume est surtout très prononcée quand ce fruit est mangé cru. Elle disparaît un peu quand il est cuit. La couleur de ce fruit n’est jamais d’un rouge vif comme celle de nos tomates. Elle est jaune pâle et rouge écarlate mélangés.

Les semis se font vers la fin de mai. Quand la plante a atteint environ huit à dix centimètres de hauteur, elle est repiquée dans les jardins. Les pieds sont placés à environ trente centimètres les uns des autres. Cette opération s’effectue généralement dans les premiers jours de juillet. La floraison a lieu en août, et les fruits arrivent à maturité en octobre et en novembre.

Les indigènes mangent cette tomate crue ou cuite, et, dans ce dernier cas, elle leur sert surtout à assaisonner leur riz. Nous avons souvent mangé de ce riz ainsi préparé et nous l’avons toujours trouvé plus savoureux. Cette espèce tient, par sa tige, ses feuilles et ses fleurs, du groupeMelongenaappartenant au genreSolanum.

Il existe encore dans toute cette région une Solanée qui donne de magnifiques petits fruits rouges de la grosseur d’une cerise et que l’on trouve en abondance sur tous le marchés du Soudan. C’estla «Tomate cerise». Elle croît partout en grande quantité, et, dans beaucoup de villages, elle tapisse les clôtures en bambous des jardins. Son port est absolument le même que celui de nos tomates des climats tempérés. Sa feuille et sa fleur ont les mêmes caractères. Elle se developpe spontanément et n’a besoin d’aucune culture. Les indigènes la mangent crue ou bien s’en servent comme condiment. Son goût aigrelet et rafraîchissant la fait rechercher des Européens, et il n’est pas de poste où elle ne paraisse, chaque jour, régulièrement sur la table. On la mange comme hors-d’œuvre avec ou sans sel, ou bien en salade, ou bien en omelette. Elle entre également dans la composition d’un excellent potage.


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