CHAPITRE XIX

DamentanTenda et Gamon

DamentanTenda et Gamon

DamentanTenda et Gamon

Le Tenda et le pays de Gamon. — Frontières, Limites. — Aspect général du pays. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Flore, productions du sol, cultures. — Faune, animaux domestiques. — Populations. — Ethnographie. — Organisation politique. — Rapports avec les pays voisins. — Rapports avec les autorités françaises.

Bien que le Tenda et le pays de Gamon soient deux pays absolument distincts, bien qu’ils n’aient entre eux aucun lien politique ou administratif, il est d’usage de les accoler ainsi. Nous suivrons donc cet usage pour la description physique du pays, nous réservant de faire ensuite des chapitres particuliers pour ce qui les intéresse aux autres points de vue.

Le Tenda, en y comprenant le pays de Gamon, forme un petit État qui, sans être étendu et considérablement peuplé, a cependant pour nous, au point de vue de notre influence en Gambie, une réelle importance. Aussi en donnerons nous une description aussi complète que possible sous tous les rapports.

Frontières, limites.— Les frontières du Tenda, à l’encontre de celles des autres pays que nous avons visités, sont assez nettes. Ses limites extrêmes sont à peu près comprises entre les 15° 30′et 14° 45′ de longitude Ouest et les 12° 55′ et 13° 17′ de latitude Nord. Au Sud, il est borné par la rivière Gambie, à l’est par le Niocolo-Koba, affluent de la Gambie, au Nord par une ligne fictive qui, partant du Niocolo-Koba au point où cette rivière reçoit le marigot de Situdiouma-Kô, se dirige au nord-ouest jusqu’aux environs de Gamon, passe entre ce village et celui de Bokko dans le Diaka, s’infléchit un peu vers le sud jusqu’à la mare de Tioké, et, enfin, de ce point se dirige franchement au sud vers la Gambie, qu’elle atteint au point où se jette le marigot de Dialakoto. Du reste, dans tout ce parcours, elle suit le marigot qui forme la frontière ouest du Tenda.

Le Tenda confine au sud au pays de Damentan dont le sépare la Gambie, à l’ouest au Diaka et au Ouli, au nord au Diaka et au pays désert qui le sépare du Tiali, enfin à l’est et au sud-est au pays de Badon.

Aspect du pays.— L’aspect général du pays est tout différent suivant que l’on parcourt la région sud ou la région nord. Toute la région sud, qui avoisine les rives de la Gambie, est d’une tristesse inimaginable. Ce n’est qu’une vaste plaine absolument stérile, couverte par les eaux pendant l’hivernage, desséchée pendant la bonne saison et couverte alors d’une végétation de nature absolument palustre. Par-ci par-là, quelques arbres rares et rabougrisémergent au-dessus d’une brousse épaisse dont les Carex et autres Cypéracées forment les principaux éléments. Ces derniers végétaux prospèrent là à merveille et y atteignent des dimensions telles que chevaux et cavaliers y disparaissent complètement. Les sentiers y sont à peine visibles, cachés au milieu des herbes qui les recouvrent et transformés en véritables fondrières par les hippopotames et les éléphants qui abondent dans toute cette région. Cette plaine s’étend jusqu’au Ouli. A mesure qu’on s’élève dans le nord, le terrain devient plus accidenté, mais ce n’est qu’à sept kilomètres environ des rives du fleuve que l’on commence à apercevoir les premières ondulations du sol. Dans la région nord, le pays change absolument d’aspect, et nous y retrouvons ces plaines et ces petites collines qui caractérisent le Soudan dans sa partie Est. Là, le sol est éminemment fertile. Dans chaque vallée, se trouve un petit village qui est toujours entouré de belles cultures. Nulle part, je n’ai vu un petit coin de terrain aussi gai et aussi bien cultivé que cette riante vallée qui s’étend de Bady au marigot de Barsancounti, lequel se trouve à trois kilomètres et demi environ au nord-est de Iéninialla. Ce n’est qu’une suite ininterrompue de beaux lougans qu’arrosent de petits marigots dont les rives sont couvertes d’une luxuriante végétation. Toute la partie de la région nord qui confine au Diaka est également très riche. C’est là où s’élevaient autrefois les principaux villages du Tenda. La guerre a malheureusement presque complètement dépeuplé ce pays.

A partir de Gamon et jusqu’au Niocolo-Koba, c’est la désolation dans toute l’acception du mot. C’est la véritable steppe soudanienne avec ses roches nues et sa végétation rachitique. Le pays y est d’une aridité remarquable, et c’est à peine si, sur les bords des marigots, on rencontre quelques rares bambous, quelques rares essences botaniques qui sont l’apanage des terrains pauvres en humus. Les bords de la Gambie y sont comme partout couverts d’une luxuriante végétation, mais qui s’étend à peine à deux cents mètres à l’intérieur des terres.

Hydrologie.— A ce point de vue le Tenda et le pays de Gamon appartiennent tout entiers au bassin de la Gambie. C’est de ce fleuve, en effet, que sont tributaires tous les marigots que l’on y rencontre et c’est elle qui reçoit également deux petites rivières, leNiocolo-Koba et la rivière Balé, qui arrosent ses régions sud-est et nord-est. Il n’y a que fort peu de marigots qui se jettent directement dans la Gambie et encore sont-ils de maigre importance. Presque tous se rendent soit à la rivière Balé, soit au Niocolo-Koba ou plutôt, ce qui serait plus exact, se réunissent pour former ces deux rivières. Beaucoup de ces marigots communiquent entre eux ou bien même communiquent avec le Nieri-Kô ou avec des marigots qui appartiennent au bassin de ce dernier.

La Gambie sert de limite sud au Tenda pendant environ cinquante-cinq kilomètres de son cours, du confluent du Niocolo-Koba à la naissance du marigot de Dialakoto qui sépare le Tenda du Ouli. Cette partie de son cours n’a encore été l’objet d’aucune étude sérieuse. Je doute même qu’elle ait jamais été parcourue par un explorateur quelconque. On ne s’est guère jusqu’à ce jour avancé plus loin que le barrage de Kokonko-Taloto, ou l’embouchure de la rivière Grey. Golberry reconnut, en effet, le confluent de cette dernière avec la Gambie, mais il n’a pas fait, de son cours entre ces deux points une étude hydrologique qui mérite d’être signalée. Tout ce que nous en pouvons dire, c’est en interrogeant les hommes du pays et particulièrement les chasseurs d’éléphants et d’hippopotames que nous l’avons appris. Sa largeur moyenne serait au moment des plus basses eaux de trois à quatre cents mètres au maximum. Pendant la saison des pluies elle doublerait et triplerait même en certains endroits. En toutes saisons, son courant est excessivement rapide. Son impétuosité augmente considérablement au commencement de la belle saison, alors que, rentrée dans son lit, la Gambie reçoit les eaux des affluents et des marigots qui l’alimentent. Mais à la fin de la saison sèche on ne trouve plus guère de courant que là où le fleuve trouve un obstacle à son cours, un petit barrage à franchir. — Elle coule entre deux rives à pic et le niveau de sa masse d’eau, du jour où il est le plus élevé à celui où il est le plus bas, varie de douze à quatorze mètres environ. Les rives sont couvertes d’une riche végétation, mais elle ne s’étend pas à plus de deux cents mètres au delà du fleuve. Plus loin c’est la brousse et le marais, surtout sur la rive droite. Pendant la saison des pluies, alors que ses eaux ont atteint leur niveau le plus élevé, elle serait navigable pour les chalands en bois à fond plat, et, pendant la saison sèche, les pirogues seules pourraient la remonter.On n’y rencontre pas, à proprement parler, de barrages ; mais son lit est en maints endroits obstrué par des quantités considérables de roches qui changent son cours en véritables rapides. Ailleurs ce ne sont que des bancs de sables très fins ou bien encore son fond est constitué par ces petits cailloux ferrugineux, ronds, qui proviennent de la désagrégation des conglomérats. Il n’y a guère que le gué de Voumbouteguenda, où nous l’avons traversée entre Damentan et Bady qui soit réellement praticable. Encore ne l’est-il absolument que pendant trois mois de l’année, janvier, février et mars. La crue du fleuve commence à se faire sentir dans le courant du mois d’avril, et elle atteint son maximum vers le milieu de septembre. Pendant la saison des pluies, ses eaux sont jaunâtres et charrient une grande quantité de matières terreuses. Pendant la saison sèche, au contraire, elles sont d’une limpidité parfaite et ne contiennent qu’une quantité insignifiante de matières organiques. A cette époque de l’année c’est une eau potable de qualité supérieure et qui est propre à tous les usages domestiques. On peut la boire sans la filtrer et sans en être le moindrement incommodé. Mais, pendant l’hivernage, on ne peut s’en servir qu’après l’avoir fait reposer, puis décanter et filtrer.

Ainsi que nous l’avons dit plus haut, la Gambie ne reçoit dans le Tenda aucun marigot qui mérite d’être mentionné. Par contre, deux rivières assez importantes lui apportent le tribut de leurs eaux, la rivière Balé et le Niocolo-Koba.

LeNiokolo-Koban’a pas, à proprement parler, de source ; il est formé par l’apport d’un grand nombre de marigots qui drainent les eaux d’infiltration de la partie Nord du pays de Badon ou qui viennent du Tiali et du Niéri. C’est une jolie petite rivière où l’eau coule en toutes saisons. Ses berges sont taillées à pic, comme celles de tous les cours d’eau de cette région. Sa largeur, qui n’est guère que de 30 à 40 mètres pendant la saison sèche, atteint 250 à 300 mètres pendant l’hivernage. Son lit est formé de sables et de roches dans la plus grande partie de son cours. Les marigots qu’elle reçoit arrosent plutôt le pays de Gamon que le Tenda proprement dit. Ces marigots sont fort nombreux. En voici les principaux : Si nous remontons le cours de la rivière, nous trouvons tout d’abord, à peu de distance de son embouchure, le marigot deKéré-Kô, qui reçoit lui-même le marigot deDiéfagadala. qui passe àGamon. Un peu plus haut se trouvent leSourouba-Kôet leFirali-Kô, que l’on traverse en allant de Gamon à Sibikili. En amont du confluent de ce dernier avec le Niocolo-Koba se trouve l’Oussékiri-Kôet plus haut l’Oussékiba-Kô, tous les deux de peu d’importance. Enfin leCondouko-Boulo, lequel reçoit leSaramé-Kô. Tous ces marigots reçoivent un grand nombre de marigots secondaires sans aucune importance.

La rivière Balé se jette dans la Gambie à environ trente kilomètres en aval du confluent du Niocolo-Koba. Comme cette dernière, elle n’a pas une source propre, elle est formée par l’apport des eaux d’un grand nombre de marigots qui lui viennent du Niéri, du Tenda et du Diaka. Elle reçoit, en outre, un grand nombre de marigots assez importants qui communiquent entre eux pour la plupart ou qui communiquent avec des marigots tributaires du Niéri-Kô ou du Niocolo-Koba. Le cours de la rivière Balé est excessivement sinueux, et, pendant la saison sèche, il est peu rapide. Sa largeur est d’environ dix mètres pendant la saison sèche et trente à quarante mètres pendant la saison des pluies. Ses berges sont à pic et formées d’argiles grasses et très glissantes qui les rendent difficilement accessibles. Son lit est encombré de racines, de feuilles et de vases qui forment une couche excessivement épaisse. Aussi le passage en est-il très difficile surtout pour les animaux. Tandis que les eaux du Niocolo-Koba sont d’une grande pureté, celles de la rivière Balé sont, au contraire, en toutes saisons, absolument souillées. Elles contiennent une grande quantité de matières terreuses et de détritus végétaux. Aussi pourrait-il être dangereux d’en faire un usage prolongé. Pour s’en servir sans en être incommodé, il faut avoir grand soin de les bien filtrer et encore ne sont-elles jamais, malgré cette précaution, d’une limpidité parfaite. Cela tient évidemment à la nature des couches de terrain qui composent son lit. De plus, ses berges sont excessivement boisées ; outre les grands végétaux qui les couvrent, des lianes gigantesques forment au-dessus de son cours, en s’attachant aux arbres, un dôme sous lequel on est absolument à l’abri des rayons du soleil.

Dans le Tenda, la rivière Balé reçoit deux marigots assez importants :

1oLeBarsancounti-Kô, large, vaseux, dont le courant est pendantla saison sèche à peine sensible. Il passe à environ quatre kilomètres de Iéninialla, au nord-est, et reçoit lui-même leNafadala-Kô, que l’on traverse à environ huit cents mètres à l’ouest de ce village en venant de Bady ; 2oLeSékoto-Kô, peu large mais très profond et vaseux. Tous ces marigots renferment un grand nombre de pieds de Belancoumfo, dont les habitants se servent journellement comme purgatif. Aux environs des villages leurs bords, qui sont couverts généralement de vastes marais, sont transformés en belles rizières d’un grand rapport et dont les Malinkés ont un soin tout particulier.

Non loin du confluent de la rivière Balé avec la Gambie et à dix kilomètres en aval environ, se trouve le confluent du marigot deTamou-Takou-Diala, que l’on rencontre à environ un kilomètre et demi à l’est du village de Sansanto. Ce marigot peu important n’est remarquable que par la quantité vraiment prodigieuse de palmiers qui croissent sur ses bords. A cinq kilomètres environ en aval de ce dernier nous trouvons le marigotFayoli-Kôdivisé en deux branches qui passent non loin de Bady, l’une à l’est et l’autre à l’ouest de ce village. Nous citerons enfin en terminant le marigot deDialacoto, qui sépare le Tenda du Ouli, et qui est ainsi appelé du nom du village qui est situé non loin de son cours et qui borne la frontière du Ouli dans cette région.

Le Tenda, comme on le voit, est assez fortement arrosé. C’est à n’en pas douter à cette condition qu’il doit la grande productivité de quelques-unes de ses régions. Cette fertilité serait bien plus grande si les habitants savaient mettre à profit, en les canalisant et en les faisant servir à irriguer leurs champs d’une façon méthodique, ces nombreux cours d’eau dont le sort les a dotés.

Tous les marigots et rivières dont nous venons de parler suivent le régime des eaux de la Gambie. Seules les deux rivières Balé et Niocolo-Koba sont navigables pendant quelques kilomètres seulement à leur embouchure, pendant les hautes eaux et pour des embarcations d’un faible tirant d’eau.

Pour les usages domestiques, dans la plupart des villages du Tenda et à Gamon on ne se sert que d’eau de puits. Ces puits sont peu profonds en général, car on trouve la nappe d’eau souterraine à six ou huit mètres au-dessous du sol. L’eau que l’on en tire est blanchâtre sous une faible épaisseur, elle contienten petite quantité des matières terreuses dont il est facile de la débarrasser en la laissant reposer et en la décantant ensuite. Elle ne contient d’ailleurs aucune matière nuisible. Ces puits, qu’il faut nettoyer fréquemment, donnent en quantité suffisante l’eau nécessaire aux besoins des habitants.

Orographie.— Le Tenda et le pays de Gamon sont plutôt des pays de plaines que de montagnes. L’orographie en est des plus simples, car les reliefs de terrain y sont peu considérables. On ne rencontre, pour ainsi dire, pas de collines dans le Tenda, proprement dit, et c’est à peine si le terrain s’élève un peu dans la région nord-est.

Nous trouvons, au contraire, dans le pays de Gamon quelques rares chaînes de hauteurs qui sont presque toutes parallèles à la Gambie et dont la direction est orientée Est-Ouest. L’aspect du pays change sensiblement, et, aux plaines fertiles du Tenda, ont succédé des plateaux ferrugineux absolument arides. Ces hauteurs peu élevées n’atteignent guère que vingt à vingt-cinq mètres d’élévation et sont les derniers contre-forts du massif rocheux qui limite à l’ouest le désert de Coulicouna. Dans le Tenda les marigots et la rivière Balé coulent en plaines ; dans le pays de Gamon, au contraire, ils coulent, ainsi que le Niocolo-Koba, entre deux rangées de petites collines orientées pour la plupart Nord-Est Sud-Ouest. Ces collines sont également peu élevées et absolument arides.

On rencontre encore dans le Tenda et le pays de Gamon quelques-unes de ces collines isolées si communes dans tout le Soudan et dont nous avons eu fréquemment l’occasion de parler dans le cours de ce travail.

Mentionnons enfin en terminant de nombreuses petites collines argileuses isolées que l’on trouve par ci par là notamment aux environs des villages. Elles sont, en général, recouvertes d’une couche épaisse de latérite et très fertiles. C’est sur une colline de cette nature que s’élève le village de Gamon. Elle peut avoir environ trois kilomètres de large sur six de long. C’est là que se trouvent pour la plupart les lougans des habitants. Son versant ouest est assez rapide, mais son versant sud-est s’affaisse par une pente douce d’environ deux kilomètres de longueur. A son point le plus élevé, cette colline n’a pas plus de quinze mètres de hauteur. Elle est constamment balayée par les vents de Nord et de Nord-Est, et elleest abritée contre les vents de Sud et de Sud-ouest par la rangée de collines qui longe la rive droite de la Gambie et dont l’élévation est plus considérable.

Constitution géologique du sol.— La constitution géologique du sol du Tenda diffère peu de celles des autres pays du Soudan Français. Ce sont toujours les mêmes éléments et les mêmes terrains. Le terrain ardoisier alterne avec les terrains à quartz et à roches ferrugineuses. La latérite y est abondante, surtout dans le Tenda proprement dit. C’est à la période secondaire qu’il convient assurément de rattacher la formation de ces régions.

Les bords de la Gambie sont formés de terrain purement argileux en grande partie. On rencontre bien en quelques endroits des bancs de quartz et de grès, mais ils sont assez clairsemés et de peu d’étendue. Par ci par là se trouvent dans cette vaste plaine, qui s’étend depuis le confluent du Niocolo-Koba jusqu’aux collines du Ouli, quelques marécages à fond de vases reposant sur un substratum d’argiles absolument compactes et imperméables. Au-dessous de cette couche on trouve le terrain ardoisier bien caractérisé par des schistes, parmi lesquels le schiste lamelleux domine. A partir du point où il se termine au Nord, le terrain ardoisier alterne avec la latérite et de vastes plateaux rocheux où abondent les grès, les quartz et les conglomérats ferrugineux à gangues d’argiles siliceuses. A deux kilomètres environ de Bady nous ne trouvons plus que de la latérite. Elle forme un véritable îlot d’environ 30 kilomètres de longueur sur 20 à 25 de large, et c’est dans cet espace restreint que s’élèvent les quelques villages du Tenda. A partir de la rivière Balé nous n’avons plus que du terrain ardoisier jusqu’aux environs de Gamon où la latérite reparaît de nouveau. Quelques plateaux rocheux formés de grès et de quartz simples et ferrugineux émergent bien en quelques endroits ; mais ils sont, en général, de peu d’étendue. De Gamon au Niocolo-Koba rien que des roches et plateaux ferrugineux arides.

Les collines du pays de Gamon sont en majeure partie formées de grès, de quartz et de conglomérats. Les schistes y sont assez rares. Le granit et le gneiss y font toujours défaut. La terre végétale y est peu abondante, car le peu qui s’y forme par suite de la désagrégation des conglomérats et des roches cristallines est entraîné dans lesplaines par les pluies torrentielles de l’hivernage. — On ne trouve guère d’humus que sur les bords des marigots du Tenda. Il se forme là par suite de la décomposition des matières végétales qui y abondent. Il manque absolument sur les bords des marigots du pays de Gamon qui sont, en général, peu boisés.

Climatologie.— Le climat du Tenda et du pays de Gamon ne diffère pas sensiblement de celui des autres contrées du Soudan. C’est le climat des pays tropicaux par excellence. L’hivernage y commence un peu plus tôt que sur les bords du Sénégal, et la saison sèche y est plus courte que dans les régions plus septentrionales. La température y subit les mêmes variations et l’atmosphère y est plus longtemps saturée d’humidité. De plus, le paludisme s’y fait sentir davantage et nul doute que l’Européen ne s’y débilite rapidement s’il était forcé d’y résider longtemps. En résumé, cette région est peu faite pour des organismes habitués à vivre dans des climats tempérés. La partie la moins malsaine serait peut-être le village même de Gamon, par le seul fait qu’il est relativement à l’abri des vents humides du Sud et du Sud-Ouest.

Flore. Productions du sol. Cultures.— La flore est peu riche et peu variée. Nous retrouvons là les mêmes essences que l’on trouve partout au Soudan, et, en plus, quelques-uns des végétaux que l’on ne rencontre que dans les rivières du Sud. Légumineuses, Combrétacées, Cypéracées, Sterculiacées, Malvacées, sont les principales familles qui y soient représentées. Sur les rives de la Gambie, on trouve de beaux rôniers et sur les bords des marigots quelques palmiers. Nous mentionnerons tout particulièrement le Karité dont on trouve de nombreux échantillons dans le Tenda surtout. La variété mana y est bien plus commune que la variété Shée. Dans les marigots situés entre Bady et Gamon abonde le Belancoumfo. Nous pourrions citer encore un grand nombre de végétaux, mais ce serait répéter ce que nous avons déjà dit. Les habitants exploitent en petite quantité le Karité, et ils ne fabriquent guère de beurre que ce qu’il leur faut pour leur consommation.

Le Malinké du Tenda se livre particulièrement à la culture. J’ai cru remarquer que les hommes s’y adonnaient plus volontiers que dans les pays voisins. En tout cas, leurs lougans sont toujours et partout très bien entretenus. On y trouve en abondance tout ceque les Noirs sont habitués à cultiver ; le mil, l’arachide, le maïs, les haricots, le fonio, le riz y sont très abondants, et il est rare qu’il y ait jamais de famine. Autour des villages on voit de nombreux petits jardins où sont cultivés avec succès courges, calebasses, tomates, tabac, oseille et ces délicieux petits oignons dont est si friand l’Européen appelé à vivre dans ces régions désolées. Ce n’est guère que dans le Tenda que j’ai vu cultiver sur une grande échelle cette Aroïdée dont les turions sont connus sous le nom de Diabérés et que les indigènes mangent avec tant de plaisir et en si grande quantité. Les procédés de culture employés y sont les mêmes que ceux des autres pays du Soudan et l’étendue de terrain ensemencée chaque année ne dépasse pas le cinquième de ce qui pourrait être cultivé.

Faune. Animaux domestiques.— La faune est peu variée. Nous citerons parmi les animaux nuisibles : la panthère, le guépard, le lynx, le lion, le chat-tigre, etc., etc. Parmi les animaux sauvages, mais non nuisibles, nous mentionnerons tout particulièrement, les antilopes, biches, gazelles, singes et surtout l’hippopotame et l’éléphant que l’on trouve en grand nombre dans les plaines avoisinant la Gambie. Les gens du Tenda s’adonnent fréquemment à la chasse de ces grands animaux et elle est souvent fructueuse. L’ivoire qu’ils récoltent ainsi est échangé à Mac-Carthy ou à Yabouteguenda contre de la poudre, du sel, des kolas, des étoffes, etc., etc. Il n’en vient jamais à notre comptoir de Bakel, bien qu’il ne soit guère plus éloigné que la colonie anglaise.

Les habitants du Tenda sont des apiculteurs émérites. Tout autour des villages, les arbres sont couverts de ruches et la quantité de miel et de cire qui s’y récolte est relativement considérable. Le miel est consommé sur place et la cire, mise en pains, est vendue à Mac-Carthy. Les ruches dont se servent les Malinkés du Tenda sont en bambous ou en chaumes de Graminées tressés. Elles ont à peu près la forme de cet engin de pêche dont on se sert en France pour prendre les goujons dans les eaux courantes et qui ressemble à une bouteille. Les abeilles pénètrent dans l’intérieur par une ouverture. La cavité est cloisonnée et c’est sur ces cloisons que les abeilles construisent leurs rayons. La forme de ces ruches est celle d’un cône. Pour retirer le miel, il suffit d’enlever la ruche de l’arbre et desoulever le fond qui est mobile. Tous ne savent pas procéder à cette opération et se préserver des piqûres. Il en est dont le seul métier est de récolter le miel, moyennant une modique redevance.

En leur qualité de Malinkés, les habitants du Tenda se livrent relativement peu à l’élevage. Aussi leurs troupeaux sont-ils bien moins nombreux qu’ils pourraient l’être. On trouve cependant dans les villages des bœufs, des moutons et surtout beaucoup de chèvres. Les poulets y sont aussi très communs.

Populations.—Ethnographie.— Relativement à son étendue, le Tenda, en y comprenant le pays de Gamon, est fort peu peuplé. C’est à peine s’il compte de trois à quatre mille habitants répandus dans neuf villages :Bady,Iéninialla,Dalésilamé,Niongané,Sansanto,Bamaky,Kénioto,Talicori,Gamon. La population du Tenda, proprement dit, ou Tenda-Touré, comme on l’appelle, est presque uniquement composée de Malinkés.

Les premiers habitants du Tenda furent des Malinkés de la famille desSaniaqui émigrèrent du Bambouck sous la conduite de Fodé-Sania, un des lieutenants de Noïa-Moussa-Sisoko. Ils quittèrent leur chef en même temps que les Sania du Kantora dont ils sont, du reste, parents ; mais pendant la route, une partie de la caravane, attirée et captivée par la richesse en gibier du pays et par la fertilité du sol, se sépara des autres et se fixa dans le Tenda-Touré. Ce sont encore les Sania qui sont les chefs du pays. Ils ne fondèrent que deux villages, Bady et Bamaky. Bady est encore aujourd’hui la résidence du chef du Tenda-Touré. Le chef actuel se nomme : Faramba-Sania. C’est un vieillard absolument impotent, abruti par l’abus des liqueurs alcooliques.

Peu après l’installation des Sania dans le Tenda vinrent se fixer auprès d’eux bon nombre d’autres familles malinkées qui émigrèrent soit du Bondou, soit du Bambouck, soit des bords de la Falémé pour se soustraire aux attaques incessantes des almamys pillards du Bondou. Enfin, il y a une trentaine d’années, quelques familles, à la suite de la conquête du Ghabou et de la majeure partie du Kantora par Alpha-Molo et son fils Moussa, le chef actuel du Fouladougou, vinrent encore se réfugier dans le Tenda et demander l’hospitalité aux Sanias. Malgré ces émigrations successives et souvent nombreuses, la population du Tenda n’a jamais été plusnombreuse qu’elle ne l’est maintenant. Cela tient à ce que ce pays a toujours été en butte aux attaques des almamys du Bondou et qu’ils l’ont souvent pillé et ravagé. Nous y reviendrons plus loin.

Il n’y a plus guère maintenant dans tout le Tenda-Touré que deux villages qui ne soient pas musulmans. C’est Bady et Bamaky, c’est à dire les villages des Sanias, les chefs du pays par droit de premiers occupants. Ils ont conservé les habitudes d’intempérance de leurs ancêtres et sont grands amateurs de gin, tafia, absinthe, dolo, en un mot de toute espèce de liqueurs alcooliques. Ils ne diffèrent en rien de leurs congénères du Kantora, du Ouli, du Bambouck, etc., etc. Comme ceux que nous avons visités partout, les Malinkés, proprement dits, du Tenda-Touré sont voleurs, pillards, menteurs, ivrognes, dégoûtants, et leurs villages sont d’une saleté repoussante. Les Musulmans sont moins abrutis que leurs congénères ; leurs villages sont plus propres et mieux entretenus. Ils sont également moins paresseux et s’adonnent plus volontiers au commerce et à l’agriculture. Aussi leurs lougans sont-ils généralement bien cultivés, leurs récoltes sont meilleures et plus abondantes. On sent qu’il règne, en un mot, dans leurs villages, un bien-être qui est absolument inconnu chez leurs voisins.

L’islamisme a fait dans le Tenda-Touré de rapides progrès. Déjà bien avant le prophète El Hadj Oumar, la majorité de la population professait la foi musulmane. Cette religion qui convient si bien aux mœurs et aux aspirations naturelles de la race noire a fini par être adoptée par tous ceux qui vinrent se grouper autour des Sanias. Il n’y a que cette famille qui soit restée fidèle à son culte pour l’alcool, et encore, s’ils ne sont pas musulmans de fait, ils le sont certainement de cœur. S’ils ne font pas Salam, c’est uniquement parce qu’ils ne pourraient pas s’enivrer à leur aise. Tout dans leurs actes, soit publics, soit domestiques, indique qu’ils se sont déjà inclinés devant le Koran, et, au Tenda comme dans tous les autres pays Bambaras et Malinkés, du reste, les conseillers les plus influents des chefs, ceux dont les avis font autorité, sont toujours des marabouts renommés par leur piété et leur austérité.

Nous avons vu que, dans le pays de Gamon, il n’y a qu’un seul village, Gamon, grosse agglomération de plus de douze cents habitants. Gamon a les mêmes origines que Tamba-Counda. C’est unvillage de captifs. Il fut fondé, il y a déjà de nombreuses années, par un captif Malinké, évadé du Bondou et nomméSamba-Takourou. Peu à peu son village grandit et d’autres captifs évadés vinrent se fixer auprès de lui avec leurs familles. Il ne tarda pas à y avoir là un centre important de population. Ils construisirent alors un fort tata et se retranchèrent solidement derrière les murs. Bien leur en prit. Les almamys du Bondou, comme nous le verrons plus loin, encouragés par l’origine même du village, tinrent à honneur de venir souvent l’attaquer. Gamon résista toujours à leurs assauts et infligea à ces pillards de profession de sanglantes défaites bien méritées, du reste. D’ailleurs, les habitants de Gamon ne le cédaient à personne pour voler et piller les caravanes qui s’aventuraient dans ces régions. Il fallut notre intervention pour faire cesser cet état de choses qui persista jusqu’au jour où, en 1887, le colonel Galliéni plaça le Tenda et le Gamon sous notre protectorat. Avec de telles origines, on comprend ce que doit être la population de Gamon. C’est un ramassis de gens de toutes nationalités et de toutes races, mais ce sont les Malinkés qui dominent. Le chef est toujours un Malinké de la famille des Takourou. Le chef actuel se nomme Koulou-Takourou. Il n’y a, pour ainsi dire, pas de Toucouleurs à Gamon, mais on y trouve des Bambaras, des Sarracolés, et surtout des Malinkés. Les Musulmans dominent et la famille du chef appartient à la religion du prophète. Du reste, chacun est libre à ce point de vue, et lors même que l’on ne fait pas le Salam, on peut être sûr de trouver à Gamon, près des Musulmans, aide et protection. Dans tous les pays voisins, il est d’usage de regarder comme libre, tout captif qui réussit à gagner Gamon. Il est certain de trouver là un refuge et la liberté. Si son maître se hasardait à venir le réclamer, il serait défendu par tous les guerriers du village, et l’on sait ce qu’il en coûte de s’adresser à Gamon. Aucun chef n’a jamais pu s’en emparer et c’est à cela qu’il doit tout son prestige.

Aujourd’hui Gamon est bien déchu de son ancienne splendeur. Ce n’est plus la forteresse qui a tenu tête à tous les guerriers de Bondou, et à la porte de laquelle il fallait montrer patte blanche pour entrer. Son tata, renommé partout autrefois par son épaisseur et sa solidité, tombe en ruines. Par les décombres, on peut aisément juger de ce qu’il était jadis. Celui qui entoure les cases du chef est un peu mieux entretenu, sans cependant être en bon état. Quant auvillage lui-même, c’est un village Malinké dans toute l’acception du mot. C’est tout dire.

Organisation politique.— Il n’existe, pour ainsi dire, pas d’organisation politique dans le Tenda. L’autorité y est représentée par le chef de la famille des Sanias, qui réside à Bady, Faramba-Sania, qui porte le titre de Massa. Cette autorité est plutôt nominative que réellement active. C’est, du reste, chez les Malinkés, une coutume de ne pas obéir au chef. Il est plutôt une sorte de juge que l’on consulte dans les circonstances graves sans jamais pourtant suivre ses conseils. Eux-mêmes, du reste, font tout ce qu’il faut pour ne pas être obéis et pour perdre vis-à-vis de leurs sujets le peu de prestige que la naissance aurait pu leur donner. Dans la majorité des cas, quand, par hasard, il veut faire acte d’autorité, il est toujours obligé de capituler. Il n’existe aucun impôt. Les différents villages ne payent au Massa et à leurs chefs aucune redevance. Chaque village est, pour ainsi dire, indépendant chez lui et règle lui-même les affaires.

Il existe dans le Tenda et le pays de Gamon trois chefs absolument indépendants :

1oLe chef du Tenda-Touré, qui réunit autour de lui les villages suivants :Bady, où il réside,Iéninialla,Dalésilamé,Niongané,Sansanto,BamakyetKénioto;

2oGamon, qui ne relève que de son chef ;

3oTalicori. Ce village est peuplé par des Malinkés musulmans de la famille desSanés, venus comme les Sanias du Bambouck. Le chef actuel se nommeOuali-Sané. Talicori peut avoir environ six cents habitants.

Dans ce dernier village, il n’existe pas plus d’organisation politique que dans le Tenda-Touré proprement dit. C’est l’anarchie la plus complète. Tout le monde commande et personne n’obéit.

Rapports du Tenda avec les pays voisins.— Le Tenda vit en bonne intelligence avec les pays voisins, le Bondou, le Ouli, le Diaka, le Niéri et le Tiali. Mais il n’en a pas toujours été ainsi et ce n’est que depuis notre intervention dans ses affaires que la paix règne dans le pays. Les almamys du Bondou se sont pendant de longues années acharnés contre lui. Sous prétexte de faire la guerre auxinfidèles et de les convertir à l’Islam, leurs colonnes les ont souvent attaqués, ont détruit beaucoup de leurs villages et emmené leur population en captivité. La religion n’était que le prétexte et le vol et le pillage ont toujours été les motifs qui les ont toujours guidés dans leurs campagnes contre ce malheureux pays. Depuis Maka-Guiba il n’y eut pas, pour ainsi dire, d’almamy qui ne se crut pour un motif quelconque obligé d’aller attaquer un quelconque des villages du Tenda. Mais celui qui se distingua particulièrement dans ces injustes guerres fut Boubakar-Saada. Quand, après la prise de Guémou sur les Toucouleurs par le lieutenant-colonel Faron, en 1859, Boubakar eût été délivré de ses pires ennemis, il ne songea plus qu’à reconquérir par les armes tous les captifs que lui avaient enlevés les guerres qu’il avait eu à soutenir contre les lieutenants d’El Hadj Oumar. Sous prétexte que le Tenda s’était alors joint à ses ennemis et que ses habitants retenaient de force les émigrés du Bondou qui y étaient venus chercher refuge, et s’opposaient à leur retour dans leur patrie, il marcha vers le mois de mars 1860 contre Talicori et s’en empara sans coup férir. Les Malinkés n’opposèrent aucune résistance sérieuse. Les deux frères du chef périrent dans le combat, et Boubakar revint à Senoudébou, sa résidence, avec un riche butin composé principalement de captifs et d’étoffes du pays. — En 1862, sans aucun motif, il alla attaquer le village deGuénou-Dialanon loin de Bamaky. Surpris, Guénou-Diala fut emporté presque sans combat. Les guerriers furent massacrés, le village pillé et détruit et la population fut emmenée en captivité dans le Bondou. En décembre de la même année, nouvelle campagne contre le Tenda. Cette fois c’estSitta-Oumaque Boubakar vint attaquer sous prétexte que les habitants de ce village avaient pillé une caravane du Bondou. Sitta-Ouma tomba sous les coups de l’almamy qui y fit un riche butin en captifs et en bœufs surtout. Ces deux villages détruits par les Toucouleurs du Bondou n’ont pas été reconstruits. Mais en 1864, il essuya devantTinguéto, village situé dans les environs de Bady et aujourd’hui disparu, une sanglante défaite bien qu’il fût venu l’attaquer à la tête d’une forte armée composée de Toucouleurs du Bondou et de leurs alliés du Natiaga et du Khasso. Boubakar, dans cette affaire, échappa par miracle aux guerriers Malinkés. En 1870, par exemple, il prit une éclatante revanche et s’empara du village deSitta-Ouma,que les Malinkés échappés au pillage de l’ancien village de ce nom avaient construit non loin des ruines de ce dernier. Cette fois, le nouveau Sitta-Ouma fut détruit de fond en comble et toute sa population fut emmenée en captivité dans le Bondou. — En 1874, au mois de mars, les derniers habitants de ce village, attaqués de nouveau dans leurs ruines par Ousmann-Gassy, fils de Boubakar, se défendirent avec acharnement. Ousmann-Gassy parvint cependant à y pénétrer et à y faire quelques prisonniers ; mais il en fut vivement chassé par les défenseurs qui s’étaient retranchés au milieu des ruines de l’ancien tata du chef. Obligé de battre en retraite, il fut sans cesse en butte aux attaques des Malinkés qui le poursuivirent pendant plusieurs jours. Il perdit dans cette campagne un grand nombre de guerriers, et, parmi eux, le chef de Dalafine (Tiali). Il réussit cependant à ramener quelques captifs à Sénoudébou.

Un traité conclu entre Boubakar, les chefs du Tenda-Touré et de Gamon mit fin à ces guerres continuelles. Mais la paix ne devait pas régner longtemps. En effet, au mois de mars 1881, Boubakar se disposait à marcher avec ses alliés du Guoy, du Kaméra, du Fouta-Toro et du Khasso contre Koussalan (Niani), lorsqu’arrivé à Sambardé, sur les bords du Niéri-Kô, il y fit la rencontre de quelques dioulas du Bondou qui vinrent se plaindre à lui qu’en revenant du Niocolo, où ils étaient allés commercer, ils avaient été pillés par les guerriers de Gamon, et, malgré leurs réclamations, on n’avait jamais voulu leur rendre leurs marchandises. Le traité passé avec les chefs du Tenda était donc ouvertement violé. Boubakar envoya alors quelques cavaliers à Gamon pour le leur faire remarquer, mais le chef du village et ses notables leur répondirent avec arrogance, les maltraitèrent même et les chassèrent du village en leur déclarant que si Boubakar voulait avoir les marchandises qu’ils avaient pris aux gens du Bondou, il n’avait qu’à venir les chercher. A cette nouvelle, Boubakar, furieux, renonça alors à son expédition contre Koussalan et marcha contre Gamon. Il comptait bien s’en emparer dans la première quinzaine d’avril ; mais toutes ses attaques furent repoussées et il dut se retirer à Bentenani pour pouvoir le harceler sans cesse par des escarmouches répétées, avant de donner un assaut définitif. Aussi, peu de jours après, envoya-t-il contre Gamon trois cents guerriers environ, sous la conduite de ses fils Saada-Amadyet Ousmann-Gassy. Le 30 avril, ils arrivèrent devant Gamon, échangèrent quelques coups de fusil avec les défenseurs et s’emparèrent de quelques bœufs. Mais ils ne purent s’emparer du village et furent obligés de rentrer à Bentenani quelques jours après, sans avoir obtenu de résultats appréciables. Gamon résistait à toutes les attaques. Cela dura ainsi jusqu’au mois de juin suivant, époque à laquelle les habitants de Gamon, voyant que la saison des semailles approchait, comprirent que s’ils voulaient cultiver en paix leurs lougans, il leur importait de traiter avec Boubakar pour échapper à la famine qui les menaçait. Le chef vint donc trouver l’almamy à Bentenani, s’entendit avec lui et un nouveau traité fut conclu. Boubakar revint alors hiverner à Sénoudébou avec ses guerriers.

Mais ce nouveau traité ne devait pas mieux être observé par Gamon que l’ancien. De nouveau, les guerriers de ce village se livrèrent à des pillages en règle des caravanes du Bondou. Boubakar résolut d’en finir cette fois avec eux. Il leva donc une nombreuse armée, dans ce but, et aidé par ses alliés du Guoy, du Kaméra, du Khasso et du pays de Badon, il vint camper, au mois de janvier 1883, à Bentenani, d’où il expédia, comme la première fois, des émissaires à Gamon, pour sommer les habitants d’avoir à lui rendre les marchandises qu’ils avaient volées à ses hommes ou bien l’équivalent. Le chef refusa de les recevoir et les fit immédiatement chasser du village sans même leur permettre de s’y reposer un instant. Boubakar procéda alors comme il l’avait fait à sa précédente campagne et se mit à les harceler par des colonnes volantes jusqu’au mois de juillet, époque à laquelle les plaines marécageuses du Tenda étant inondées, les cavaliers ne pouvaient plus tenir la campagne. Il ajourna donc ses projets, hiverna à Bentenani et attendit le retour de la belle saison pour frapper un coup décisif.

Donc, au mois de février 1884, il se mit en route avec toutes ses bandes. Il vint camper à Safalou, dans le Diaka, et de là à Tenda-Médina, village qui n’existe plus aujourd’hui et qui était situé sur la frontière du pays de Badon. De là, il envoya contre Gamon une colonne pour le harceler avant son arrivée. Cette colonne était commandée par son fils Ousmann-Gassy. Il put arriver avec ses guerriers jusque sur le tata après avoir franchi les sagnés. Le combat dura trois heures, au bout desquelles Ousmann-Gassy dut battre en retraite après avoir perdu beaucoup des siens. Au fort dela mêlée, un des fils de Toumané, chef du pays de Badon, nommé Couroundy, qui avait été élevé par Boubakar et qu’il aimait beaucoup, fut tué aux côtés d’Ousmann-Gassy. Il commandait les auxiliaires du Badon.

Le lendemain matin, Boubakar se mit en marche et vint cerner le tata sans l’attaquer. Il campa autour et s’empara des puits et du marigot qui fournissaient l’eau à la population. Au bout de quatre jours, les habitants, dévorés par une soif ardente, se précipitèrent sur les portes pour les enfoncer. Les guerriers du Badon ayant entendu le tumulte accoururent vers le village qui les reçut par une fusillade bien nourrie. Ils y répondirent vigoureusement et arrivèrent franchement jusque sur le tata. Par une brèche qu’ils y pratiquèrent à coups de pioche, ils purent pénétrer jusque dans l’intérieur du village et y incendier quelques cases. Mais les assiégés accoururent en grand nombre sur le lieu de l’incendie, éteignirent le feu qui commençait à se propager, et repoussèrent les guerriers du Badon.

Etroitement bloqués dans leur village, les habitants de Gamon ne pouvaient se procurer assez d’eau pour étancher leur soif. Arrêtés, comme nous venons de le voir, dans une première sortie par les guerriers du Badon, ils en tentèrent peu après une seconde du côté du campement des guerriers du Bondou. Trois cents guerriers environ sortirent par une porte qu’ils avaient défoncée, malgré tous les efforts des notables qui voulaient s’y opposer, et se dirigèrent vers le marigot. Les guerriers du Bondou se portèrent immédiatement en avant pour leur barrer le passage. Pendant quatre heures, ils échangèrent une vive fusillade et des deux côtés personne ne recula. Boubakar-Saada fit dans cette affaire des pertes très sensibles. Trois des meilleurs captifs de la couronne furent tués à ses côtés et peu après eux, un de ses confidents intimes, El Hadj Kaba qui avait été élevé avec lui et qui avait partagé sa mauvaise comme sa bonne fortune, tomba mortellement frappé d’une balle au front. Il expira quelques minutes après. Toutes ces pertes découragèrent profondément l’almamy et il décida alors de battre en retraite, désespérant de s’emparer d’un village si bien défendu.

A cette vue, les habitants de Gamon qui, déjà, renonçaient à soutenir plus longtemps la lutte, poussèrent de grands cris de joieet se mirent à la poursuite de l’armée du Bondou. La retraite se transforma bientôt en une déroute générale et la poursuite fut des plus vives et des plus acharnées. Elle était dirigée par un brigand renommé dans le pays, du nom de Mahmoudou-Fatouma et qui était venu à Gamon, avec ses hommes, prêter main-forte aux guerriers de ce pays, quelques jours seulement avant son investissement par Boubakar-Saada. L’armée du Bondou fut harcelée nuit et jour jusqu’à un kilomètre environ de Safalou (Diaka) et elle rentra à Sénoudébou après avoir perdu environ trois cents hommes. Durant la poursuite, les gens de Gamon firent environ deux cents prisonniers qui furent passés aussitôt par les armes ou vendus comme captifs dans le Niani. Boubakar rentra à Sénoudébou, très affecté de ce désastre, et sa mort, survenue peu après, vers la fin de 1884, délivra Gamon de son plus redoutable ennemi.

Gamon, délivré de Boubakar-Saada, faillit bien avoir dans la personne du marabout Mahmadou-Lamine-Dramé, un ennemi encore plus acharné que ne l’avait été l’almamy du Bondou. Voici d’où était venue cette haine du marabout contre ce grand village. Mahmadou-Lamine-Dramé, né à Safalou (Diaka), habita dans son enfance à Cocoumalla, petit village voisin de Safalou et qui n’existe plus aujourd’hui. Un jour qu’il avait accompagné sa mère et son jeune frère dans leurs lougans pour y faire la cueillette de l’indigo, des pillards venus de Gamon, qui était alors en guerre avec le Bondou, les surprirent dans leur travail et les emmenèrent en captivité à Gamon. Arrivés au village, ils furent mis aux fers par les guerriers qui les avaient pris et qui comptaient bien en tirer un profit considérable en les vendant à quelque dioula de passage. Quelques jours après, une caravane venant des bords de la Gambie et se dirigeant vers le Bondou et le Guidimackha, passa par Gamon. Les habitants chargèrent alors son chef de prévenir les gens de Cocoumalla, que la femme d’Alpha-Ahmadou, marabout de ce village, et ses deux enfants, étaient captifs chez eux. Le marabout, averti, fit tout ce qu’il put pour les racheter. Mais avant qu’il eût pu réunir la somme que lui demandaient les gens de Gamon, la mère de Mahmadou-Lamine, la femme du marabout de Cocoumalla, mourut en peu de jours. Mahmadou-Lamine seul et son frère revinrent donc à Cocoumalla. Revenu dans la maison paternelle, il y continua ses études d’arabe, et, dans ses prières, il demandait toujoursà Allah la punition des infidèles de Gamon qui l’avaient fait prisonnier et l’avaient mis aux fers ; lorsqu’il commença à se créer des partisans, en 1884, il demanda à Boubakar-Saada, peu avant la mort de ce dernier, de joindre ses forces aux siennes afin de faire la guerre aux Infidèles et surtout de détruire Gamon, pensant bien que celui-ci, qui ne pouvait oublier l’échec qu’il y avait reçu en 1883-84, ne manquerait pas de s’allier avec lui. Boubakar lui fit répondre qu’il ne recherchait l’alliance d’aucun marabout, qu’il ne marcherait qu’avec les amis de la France, et que quels que soient les desseins du marabout, il lui défendait formellement de mettre les pieds dans le Bondou. S’il transgressait cet ordre, il l’en chasserait par les armes. Boubakar mourut quinze jours après, et Gamon, pendant la guerre du marabout Mahmadou-Lamine, n’ignorant pas les desseins de celui-ci à son égard, marcha bravement avec nous. Le fils de son chef en personne commanda les auxiliaires qu’ils nous fournirent et se conduisit vaillamment pendant la campagne. Les événements empêchèrent Mahmadou-Lamine de mettre à exécution les menaces qu’il proférait contre lui et il mourut sans s’être vengé.

Le Tenda-Touré n’a jamais de démêlés avec les villages libres, ses voisins, Talicori et Gamon. Certes, il y a bien toujours de temps en temps quelques histoires de captifs. Il ne peut pas en être autrement. Essayer de modifier cela ce serait vouloir changer le caractère, les coutumes, l’instinct des Malinkés. Ce ne sera qu’avec le temps et beaucoup d’adresse et de patience qu’on pourra y arriver. C’étaient tous autrefois de fameux pillards, et Gamon avait sous ce rapport une bien triste célébrité. Aujourd’hui tout cela a cessé, grâce à notre influence, et la paix et la bonne entente régnent dans ces régions que la guerre a si longtemps troublées. Par contre, le Tenda et le Gamon sont souvent en butte aux rapines des Peulhs du Fouladougou et du Foréah. Il n’est pas jusqu’aux habitants du Tamgué qui ne viennent jusque sous les murs des villages enlever des bœufs et des captifs et même des hommes libres qu’ils vont généralement vendre au Fouta-Djallon. En résumé, de pillards ils sont devenus les victimes de plus pillards qu’eux. C’est la peine du talion.

Rapports du Tenda avec les autorités françaises.— Le Tenda toutentier, ainsi que le pays de Gamon, sont placés sous le protectorat de la France.

Gamon a traité avec nous après la colonne de Dianna, et c’est le premier janvier 1887 que le colonel Galliéni signa avec Oussouby, chef du pays, le traité de protectorat. Talicori et le Tenda-Touré ne vinrent à nous qu’en 1888 et le traité qui nous lie à eux a été signé à Khayes le 9 novembre 1888 par le chef d’escadron d’artillerie de marine Archinard, commandant supérieur, et Ouali-Sané, chef de Talicori, et Kolé-Mahady, chef de Bady (Tenda-Touré).

Au point de vue administratif et politique, le Tenda et le pays de Gamon dépendaient autrefois du commandant de Bakel. Mais, depuis les dernières instructions de Monsieur le sous-secrétaire d’Etat, ces régions sont placées sous les ordres du gouverneur du Sénégal et sont administrées par un fonctionnaire qui, d’après les renseignements que j’ai eus dernièrement, réside à Nétéboulou (Ouli).

Conclusions.— Le Tenda et le pays de Gamon, maintenant tranquilles et ne demandant qu’à se développer, devraient être l’objet de plus de sollicitude de notre part qu’ils ne l’ont été depuis qu’ils sont placés sous notre protectorat. Nous n’avons absolument rien fait pour eux et pourtant il y a là une source assez importante de produits à exploiter pour notre commerce. L’ivoire, la cire, les arachides, le beurre de Karité pourraient fournir l’objet de transactions importantes.

Pour cela, il serait urgent de pacifier le pays et de le débarrasser des pillards qui le pressurent. Une bonne organisation politique est indispensable, et il faudrait rendre aux chefs leur autorité, mais les surveiller de façon à ce qu’ils n’en abusent pas. En agissant ainsi, on pourrait peut-être tirer de ce pays quelque chose, si on arrivait à secouer la torpeur et l’inertie de ses habitants et à leur faire passer leur goût immodéré pour les captifs. Ce sera la tâche la plus difficile.

Départ de Gamon. — Difficultés au moment de se mettre en route. — Toujours les porteurs sont en retard. — De Gamon au marigot de Firali-Kô. — Route suivie. — Tumulus. — Respect des Noirs pour les morts. — Campement sur les bords du marigot. — Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — Le Fogan ou Tirba. — Le Cantacoula. — Nouvelle lune. — Pratique religieuse des Noirs à cette occasion. — Départ du Firali-Kô. — Route suivie du Firali-Kô au marigot de Sandikoto-Kô. — Rencontre d’un lion. — Le Niocolo-Koba. — Campement sur les bords du Sandikoto-Kô. — Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — Le Hammout. — Du Sandikoto-Kô à Sibikili. — Route suivie. — Chasse au bœuf sauvage. — Récit de Mahmady au sujet d’un éléphant. — Arrivée à Sibikili. — Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — Le Bambou. — Une maladie particulière sur ce végétal. — Réception à Sibikili. — Tout le village est ivre. — Description du village. — Fortifications Malinkées. — En route pour Badon. — Route suivie. — Rencontre d’une députation que le chef envoie au devant de moi. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Le Calama. — Arrivée à Badon. — Belle réception. — Le village. — Le chef. — La population. — Je tombe sérieusement malade.

2 janvier 1892.— La température a été pendant la nuit un peu moins froide que la nuit précédente. — Ciel clair et étoilé. Brise de Nord. Au réveil, brise de Nord, température fraîche, ciel clair. Le soleil se lève brillant. Hier, pendant toute la journée, mes hommes se sont occupés de faire des provisions pour la route, car nous allons avoir au moins deux jours à passer dans la brousse. Le chef du village met la plus grande obligeance et la meilleure volonté pour leur procurer tout ce dont ils auront besoin pour se nourrir pendant ce temps-là. Il me promet également de me donner quelques hommes pour aider mes porteurs et un bon guide. Aussi, je le remercie chaleureusement de sa belle réception et lui fais cadeau d’un peu de verroterie, de kolas, et de quelques mètres d’étoffes.

A quatre heures quinze minutes, tout mon monde est debout, bien dispos. Pour moi, je n’ai pu fermer l’œil de la nuit. Les chiens du village n’ont pas cessé d’aboyer. Les préparatifs du départ sontrapidement faits, et nous n’attendons plus pour nous mettre en route que les hommes de Gamon qui doivent nous accompagner et qui, d’après les promesses du chef, devaient être réunis devant ma case à la première heure. Nous perdons plus d’une heure pour les rassembler. Il faut aller les sortir les uns après les autres de leurs cases, où ils semblent dormir profondément. Le chef était absolument navré de ce contre-temps, et il vint même me dire que si je n’y allais pas moi-même, ils ne se dérangeraient pas. Voilà pourtant comment est respectée l’autorité du chef dans les villages Malinkés. Ne pouvant décemment pas faire sa besogne, je lui donnai Almoudo, mon interprète, pour le seconder. Peu après, tous étaient rassemblés devant ma porte et à six heures nous pouvions enfin nous mettre en route. Il était temps, car je commençais à être absolument exaspéré. A peine étions-nous sortis du village qu’ils se mettent tous à marcher comme des enragés. Tant mieux, nous arriverons plus tôt à l’étape.

Non loin de la route et à peu de distance de Gamon, nous passons devant un tumulus, fait de conglomérats ferrugineux. Chaque homme de ma caravane, en passant auprès, y jeta un petit morceau de bois ou un fétu de paille. Intrigué, je demandai à Almoudo la raison de cette pratique. Il me répondit que c’était là la sépulture d’un homme, et que tout noir en passant devant, devait y jeter un morceau de bois ou de paille, « afin d’avoir de la chance et pour prouver au défunt qu’on ne l’oubliait pas. » Voilà certes une coutume qui paraîtra bizarre au premier abord. Mais en y réfléchissant bien, elle ne paraîtra pas plus extraordinaire que celle qui consiste à orner, à certaines époques de l’année, les tombes de nos morts. C’est plus primitif, plus naturel et voilà tout. La pratique des noirs vaut bien la nôtre. Au moins, dans ce simple fait de jeter un morceau de bois sur une tombe, il n’y a aucune espèce d’ostentation, aucune satisfaction de vanité, rien de ce luxe malsain et si déplacé que nous aimons tant à afficher dans nos cimetières. C’est le respect dans toute sa simplicité.

En général, les tumulus que l’on rencontre ainsi le long des routes recouvrent les restes de chefs ou de marabouts fameux.

La route se fait sans aucun incident. Après avoir traversé les lougans du village qui, de ce côté, sont immenses et bien cultivés, nous franchissons à 7 h. 50 le marigot de Sourouba, à 8 h. 40 celuide Kéré-Kô et à 9 h. 25 celui de Firali-Kô, où nous campons, car il faudrait marcher encore trop longtemps pour trouver de l’eau. En moins d’une heure, mes hommes et les porteurs de Gamon m’ont construit un gourbi fort confortable à l’ombre d’un magnifique bouquet de superbes bambous. Almoudo se multiplie pour accélérer la besogne. Malgré ses travers, et il en a beaucoup, c’est un serviteur bien précieux et qui, je crois, m’est absolument dévoué.

La route de Gamon au campement du Firali-Kô ne présente absolument aucune difficulté. Elle traverse un pays absolument nu et plat et les marigots que l’on y rencontre, Sourouba-Kô, Kéré-Kô et Firali-Kô n’offrent aucune difficulté.

Au point de vue géologique, rien de bien particulier à signaler, si ce n’est la fréquence des plateaux rocheux. En quittant Gamon, on traverse d’abord un petit banc de latérite où se trouvent les lougans du village. A partir de là, la latérite et les argiles compactes ne font qu’alterner pendant environ six kilomètres. Ces dernières sont plus étendues que la première, dont, dans cet espace, on ne rencontre que trois ilots de fort peu d’étendue. Ils sont cultivés et les lougans de mil et d’arachides occupent toute leur surface. A partir de là, la route ne fait que traverser d’immenses plateaux rocheux, formés de quartz et de conglomérats ferrugineux très abondants. Entre ces plateaux, s’étendent de petits vallons, uniquement formés d’argiles d’une dureté remarquable, et recouvrant un sous-sol formé de quartz et de conglomérats, dont les roches émergent par ci par là à fleur de sol.

Les marigots que nous avons traversés viennent tous du Niocolo-Koba et l’un d’eux, le Firali-Kô, d’après les dires des indigènes, ferait communiquer le Niocolo-Koba avec la rivière Balé.

Au point de vue botanique, jamais je n’ai traversé de pays plus désolé. La végétation y est d’une pauvreté extrême, sauf sur les bords des marigots, où l’on trouve de véritables fourrés de bambous. Les plateaux sont absolument dénudés. Par ci par là, et fort espacés les uns des autres, quelques rares arbres aux formes bizarres, étranges, dépourvus de feuilles et peu susceptibles de vous abriter contre les rayons du soleil. Nous ne noterons seulement que quelques lianes Saba sur les bords du Firali-Kô, quelques fromagers, quelques dondols et enfin, sur les plateaux rocheux, de nombreux échantillons d’une fleur désignée sous le nom deFogan, et quelquesspécimens d’un curieux végétal que les indigènes désignent sous le nom deCantacoulaet qui est assez commun au Soudan.

LeFogan, comme l’appellent les Ouolofs, est désigné par les Bambaras sous le nom deTirbaet par les Malinkés sous le nom deTirbo. C’est une plante terrestre à tige souterraine qui est bien connue de tous ceux qui ont voyagé au Soudan. Vers le mois de décembre, la tige émet un pédoncule long d’environ cinq centimètres et qui se termine par un bourgeon floral. La fleur est éclose vers le commencement de janvier. Elle est caractéristique. Ses larges pétales jaunes ne permettent pas de la confondre avec les autres fleurs similaires que l’on pourrait rencontrer. Elle est peu odorante et très fugace. Les pétales tombent cinq ou six jours après leur éclosion et sont remplacés par un fruit capsulaire qui arrive à maturité vers le mois de mai. Quand la capsule est sèche, elle s’ouvre d’elle-même et laisse échapper de nombreux flocons d’une bourre blanche ressemblant à de la soie végétale. Dans cette bourre sont noyées une quinzaine de graines noirâtres. Cette bourre brûle presque instantanément si on y met le feu avec une allumette, en ne laissant, pour ainsi dire, pas de résidu. Le Fogan affectionne tout particulièrement les terrains ferrugineux, et il croît, de préférence, dans les interstices des roches. On le rencontre rarement dans les argiles et la latérite. Les indigènes attribuent à ses graines des vertus aphrodisiaques[26].

LeCantacoulaest un arbuste qui a de grandes ressemblances, par son port et son fruit, avec l’oranger. Les plus beaux spécimens ne dépassent pas deux mètres à trois mètres cinquante de hauteur et leur tronc à sa partie moyenne n’a pas plus de dix à quinze centimètres de diamètre. Les feuilles qui sont d’un vert pâle rappellent par leur forme celles de l’oranger. Elles sont généralement rares et tombent dès les premières chaleurs. Ses rameaux portent des dards acérés qui peuvent atteindre de quatre à cinq centimètres de longueur. Il fleurit vers la fin de septembre. Ses fleurs blanches ou jaunes sont situées à l’extrémité de petits rameaux et ne tombent guère que quinze ou vingt jours après leur éclosion. Le fruit qui les remplace a absolument la forme d’une orange, et sa couleur, quand il est mûr. Ce fruit possède une coque très épaisse et très résistantedans laquelle sont noyées, au milieu d’une pulpe abondante, trente ou quarante graines de forme discoïde. Cette pulpe excessivement acide est légèrement et agréablement parfumée. Elle est précieuse pour le voyageur pendant les grandes chaleurs, car elle est excessivement rafraîchissante et désaltère celui qui en fait usage. Elle aurait, paraît-il, des vertus astringentes, et les indigènes l’utiliseraient contre certaines diarrhées rebelles. Le Cantacoula croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus et surtout dans les terrains à roches ferrugineuses. Il affectionne tout particulièrement les plateaux rocheux et les versants dénudés des collines. Son fruit arrive à maturité complète à la fin de janvier et dans le courant de février. Il se détache difficilement, et, pour le cueillir, il faut couper le pédoncule à l’extrémité duquel il s’insère. Les indigènes utilisent sa coque pour en faire des tabatières et s’en servent pour fabriquer des récipients dans lesquels ils renferment les grains de cette espèce d’encens, que l’on désigne sous le nom de hammout et sur lequel nous reviendrons plus loin. Dans le premier cas, ils se contentent de percer au niveau du point d’insertion du fruit avec son pédoncule, un trou d’environ un centimètre et demi de diamètre. Par ce trou, ils vident la pulpe et les graines que contient la coque. Ils la laissent exposée au soleil pendant plusieurs jours et la garnissent ensuite de tabac. Le trou est bouché à l’aide d’une petite cheville en bois. Dans le second cas, ils coupent la coque, à peu près aux deux tiers, la débarrassent de sa pulpe et de ses graines, la font sécher au soleil et la remplissent ensuite de hammout[27].

La journée, au campement de Firali-Kô, se passa paisiblement. Vers la fin du jour, arrivèrent deux hommes qui revenaient de Sibikili. Ils me demandèrent à passer la nuit au campement, ce que je leur accordai volontiers. Je leur fis donner en plus à manger, ce qui les remplit d’aise. En revanche, ils m’annoncèrent que j’étais à peine à moitié chemin de Gamon au Niocolo-Koba. J’aurais préféré une autre nouvelle.

De Gamon au campement du Firali-Kô, la route suit, à peu près,une direction générale Est-Sud-Est et la distance qui les sépare est environ de 16 kil. 500.

Aujourd’hui c’est jour de liesse pour les noirs. C’est le premier jour de la lune. Ils l’attendent avec impatience et quand elle paraît, on la salue à coups de fusil. Citons à ce propos une nouvelle pratique religieuse qui leur est commune à tous, aussi bien aux musulmans qu’aux autres. Dès que le mince croissant de l’astre des nuits paraît à l’horizon, on les voit se tourner vers lui. Avec l’index de la main droite ils simulent par gestes la forme de la lune en murmurant quelques paroles et en crachant. Voici l’explication qui m’a été donnée de cette curieuse pratique religieuse. Les noirs ne voient dans la lune qu’un être animé qui peut leur nuire aussi bien que leur faire du bien. C’est pourquoi, quand elle apparaît, ils l’invoquent de la façon que nous venons de décrire afin qu’elle exauce leurs désirs. On ne doit cracher que trois fois seulement en disant cette prière et autant que possible à intervalles égaux. Ceci est encore pour nous une preuve que les religions primitives ne sont à leur origine qu’un culte voué aux grands phénomènes de la nature.

Il a fait pendant toute la journée une température assez supportable, malgré un fort vent d’Est. Vers quatre heures, le soleil s’est un peu voilé. Légère buée à l’horizon. La brise tombe et la température devient lourde et orageuse.

3 janvier 1892.— La nuit s’est passée sans aucun incident. Température assez fraîche. Nuit claire et étoilée. Brise de Nord assez forte. Au réveil, ciel clair et sans nuages. Rosée abondante dans les vallées, nulle sur les plateaux.

Les préparatifs du départ se font rapidement. Personne ne se fait tirer l’oreille pour se lever, et à 4 h. 15 nous pouvons nous mettre en route. La marche est un peu hésitante au début, mais dès que le jour commence à poindre, nous marchons d’une vive allure. A 5 h. 25, nous franchissons le marigot deOussékiri-Kô, et à 6 h. 15, celui deOussékiba-Kô, sur les bords duquel nous faisons la halte. A 6 h. 30, nous nous remettons en route, et à 2 kil. 500 du marigot de Oussékiba-Kô, les porteurs qui sont en avant viennent me dire qu’ils ont trouvé une superbe antilope, qui avait été égorgée par un lion, et qu’il dévorait quand ils sont arrivés. Il s’est enfui à leurapproche et ils ont pu le voir. C’était, parait-il, un superbe animal. Ils me demandent l’autorisation de dépouiller l’antilope et d’en emporter la viande, ce que je leur permets, me promettant de profiter aussi de cette bonne aubaine. Ils s’y mettent tous, et en une demi-heure, ils ont le temps de faire l’opération et d’ingurgiter chacun un énorme bifteck. Inutile de dire que mes lascars n’étaient pas les derniers à la curée. Cette antilope était très belle et elle était pleine. Avant de partir, les porteurs mangent la viande du fœtus. Le lion avait bondi sur la croupe, où on voyait distinctement les traces de ses puissantes griffes. Il lui avait brisé les reins, et quand mes hommes l’ont dérangé de son repas, il avait commencé à dévorer les filets et une partie du petit. Je prends pour moi une cuisse et ce qui reste des filets, les reliefs du festin du lion, en un mot. A 7 h. 30, nous nous remettons en route. Un quart d’heure après, nous faisons lever une superbe biche et un peu plus loin un troupeau d’une douzaine d’antilopes, qui détalent à notre approche. A huit heures, nous franchissons le marigot deSaramé, et à 8 h. 30, celui deCondouko-Boulo, où nous faisons halte sous de superbes arbres, les seuls, du reste, que nous ayons trouvés pendant l’étape. Caïl-cédrats, fromagers, nétés, n’tabas, télès, croissent d’une façon surprenante dans le petit coin de la vallée du Condouko-Boulo. Leurs dimensions sont énormes, leur feuillage touffu, et c’est à regret que nous quittons ces délicieux ombrages.

A 8 h. 40, nous repartons, et, chemin faisant, nous faisons lever deux autres troupeaux de superbes antilopes et bon nombre de biches et de gazelles. A 9 h. 45, nous traversons enfin, à gué, le Niocolo-Koba, cette jolie petite rivière qui sert de limite au pays de Bondou et au pays de Gamon. A l’endroit où nous l’avons traversée, elle coule sur un lit de petits cailloux ferrugineux. Ses berges sont à pic et il faut descendre de cheval pour les escalader. Son eau est claire, limpide et fraîche. Aussi ne manquâmes-nous pas de nous y désaltérer et de nous y baigner. Nous arrivons enfin, à 10 heures, sur les bords du Sandikoto-Kô, où nous allons camper. Les bords de ce marigot sont très escarpés et en gravissant le bord opposé à celui par lequel nous sommes arrivés, mon cheval s’abat. Fort heureusement, ni lui ni moi ne sommes blessés. J’eusse été fort contrarié qu’il arrivât quelque chose de fâcheux à cette jolie petitebête ; car c’est un brave et bon animal qui me rend de grands services.

Le campement du Sandikoto-Kô est un des plus mauvais que je connaisse. Il faut camper au milieu de la brousse pour avoir un peu d’ombre. En une demi-heure, Almoudo et les porteurs m’ont construit un gourbi assez confortable. Il était temps, car je commençais littéralement à griller au soleil. Tout autour de nous, une brousse sèche. Je recommande bien à tout le monde de bien faire attention au feu, et pour le combattre, je fais débroussailler un large espace de terrain tout autour de mon gourbi et j’exige que mes hommes aient sous la main de longues branches d’arbre munies de leurs feuilles, pour être immédiatement prêts en cas d’alerte. C’est la meilleure façon d’éteindre ces feux de brousse, qui se propagent toujours avec une rapidité surprenante. Il suffit de battre la zone incendiée, pour étouffer rapidement tout commencement de feu et éviter parfois de graves désordres. Malgré mes recommandations, vers trois heures de l’après-midi, un incendie éclate tout à coup, non loin de mon gourbi. Immédiatement les hommes s’arment de leurs branches et se précipitent vers le lieu du sinistre. En quelques minutes, le feu est éteint, mais pas assez vite cependant pour empêcher de brûler plus de trois cents mètres carrés de brousse. Fort heureusement, mon gourbi se trouvait au vent de l’incendie. Sans cela, il eût été infailliblement consumé, ainsi que mes bagages, ce qui eût été pour moi une perte énorme, difficile à combler, là où je me trouvais. Ce qui m’aurait été le plus pénible, c’eût été certainement la perte de mes papiers, de tous mes cahiers où se trouvent consignées les notes que je me suis toujours efforcé de prendre régulièrement et le plus exactement possible depuis plus de six années que je parcours le Sénégal et le Soudan. Je n’eus pas à déplorer ce désastre. Du reste, dès le commencement de l’incendie, Almoudo, sans que j’eus besoin de rien dire, se précipita dans mon gourbi et, s’emparant de ma précieuse cantine, la porta en lieu sûr. Il ne me la rapporta que lorsqu’on se fût bien assuré que tout danger avait disparu. On comprendra aisément, qu’après cela, je pris les dispositions les plus rigoureuses. Je fis éteindre tous les brasiers que les hommes avaient allumés autour de mon gourbi, et je ne les autorisai à n’allumer leurs feux qu’à l’endroit qui venait d’être débroussaillé par l’incendie. C’est là égalementque je les fis coucher. Malgré cela, je fus loin d’être tranquille, surtout pendant la nuit.

Du campement du Firali-Kô au campement du Sandikoto-Kô, la route suit une direction générale Est-Sud-Est, et la distance qui sépare ces deux points, est environ de 24 kil. 500.

Jusqu’au Condouko-Boulo, cette route ne présente aucune difficulté sérieuse. Elle traverse un pays plat, présentant à peine quelques légères ondulations du terrain. A partir de ce marigot, il en est tout autrement. Il faut d’abord gravir, par une pente raide, le versant Nord-Ouest d’un vaste plateau ferrugineux, semé de roches, qui rendent la route pénible. Pendant trois kilomètres environ, elle longe le versant Sud-Est de ce plateau. De là, on a une vue magnifique. On voit se dérouler devant soi une immense vallée, au milieu de laquelle coule le Niocolo-Koba. On arrive par une pente douce sur les bords de cette rivière, et si ce n’étaient ses bords escarpés, sa traversée n’offrirait aucune difficulté. Il en est de même pour le Sandikoto-Kô.

Au point de vue géologique, on peut dire que, depuis le campement du Firali-Kô jusqu’à celui du Sandikoto Kô, ce n’est qu’une succession de plateaux formés de roches et de conglomérats ferrugineux. Ils sont peu élevés et séparés par de petites vallées dans lesquelles coulent les marigots. Ces vallées sont formées d’argiles, recouvrant un sous-sol ardoisier. La vallée tout entière du Niocolo-Koba est ainsi formée, et sur ses bords, les schistes apparaissent à nu. — Le fond des marigots est formé de vases peu épaisses, reposant sur un sous-sol de quartz et de conglomérats ferrugineux. Au Niocolo-Koba, dont le courant est très rapide, la vase fait absolument défaut. Les berges sont formées d’argiles compactes.

Au point de vue botanique, la végétation est d’une rare pauvreté. Rien sur les plateaux qu’une herbe mince et ténue et quelques végétaux difformes et rachitiques. Dans les vallées, la végétation n’est réellement belle que sur les bords des marigots, où l’on trouve de majestueuses légumineuses, quelques caïl-cédrats et de nombreux échantillons de lianes Saba et Delbi. Les fromagers, n’tabas, baobabs, etc., sont relativement rares. Sur les deux rives des marigots, s’étend une plaine peu large (un kilomètre cinq cents mètres au plus), où croissent des carex et des cypéracées énormes. Lesol de ces plaines est, sur les bords des cours d’eau, absolument défoncé par les éléphants, et les traces de leurs pas forment de véritables fondrières, qu’il faut avoir grand soin d’éviter pendant la marche. Dans tout ce trajet, je n’ai trouvé d’intéressant à signaler que la plante qui donne cette résine, que les indigènes désignent sous le nom deHammout.


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