CHAPITRE XXII

Graines de Kola : A et B, variété rouge ; C, variété blanche.

Graines de Kola : A et B, variété rouge ; C, variété blanche.

Graines de Kola : A et B, variété rouge ; C, variété blanche.

Lieux de production et culture du Kola au Soudan Français.— D’une façon générale, nous pouvons dire que notre colonie du Soudan français, proprement dite, ne possède aucun lieu de production du kola. Il n’en est pas de même dans certaines autres régionssoumises à notre protectorat, surtout dans le Sud. Binger l’a trouvé dans la plus grande partie des régions qu’il a visitées dans le cours de son voyage au pays de Kong, et, d’après cet auteur, le kola n’arriverait à maturité qu’à partir du 8° 1′ de latitude Nord, et, à mesure qu’on s’avancerait vers le Sud, il deviendrait de plus en plus abondant. Il n’a commencé à le rencontrer qu’à partir du 11° de latitude Nord ; mais, à cette latitude, il ne produirait même plus de fruits. Nous trouvons, en effet, à ce sujet, dans la relation de cet important voyage, le passage suivant qui est concluant. L’auteur décrit le village de Kuitampo et il termine ainsi : « Quelques habitations renferment aussi de jeunes arbres à kola, arbres de luxeseulement, car ils ne produisent pas autre chose que des fleurs, et l’on ne rencontre quelques exemplaires donnant des fruits qu’à une quarantaine de kilomètres dans le Sud ». A Kuitampo, on le trouve environ à 8° 1′ de latitude Nord. Jusqu’à quelle latitude trouve-t-on le kola dans le Sud, nous ne saurions le dire. Toutefois, il semblerait ne plus être cultivé à partir de 6° 30′ de latitude Nord.

Rameau floral et fruit du kolatier.

Rameau floral et fruit du kolatier.

Rameau floral et fruit du kolatier.

Le kola, d’après ce que nous venons de dire, ne serait donc cultivé par les indigènes que du 8° 1′ au 6° 30′ de latitude Nord. On le trouve cependant ailleurs que dans les plantations.

Les forêts de certaines régions en renferment en notable quantité. Les indigènes le cultivent en grand dans les régions qu’il affectionne particulièrement. Binger, le seul voyageur qui ait peut-être observé attentivement à ce sujet, le constate à chaque instant. La relation de son voyage est pleine d’attestations de ce genre. Nous n’en citerons qu’une seule, car elle est typique : « En quittant Babraso, nous traversons de splendides plantations de kola. Ces arbres sont plantés en quinconces alternant avec des palmiers à huile ».

Le kola ne serait donc pas cultivable au Soudan français, puisque cet arbre n’apparaîtrait qu’aux environs du 11° de latitude Nord. Nous croyons cependant qu’il serait bon de s’assurer de ce fait par des essais méthodiques. Peut-être pourrait-on, par des soins entendus, arriver à un résultat satisfaisant.

Dans le cours du voyage que nous venons de faire au Soudan, nous avons trouvé dans la Gambie, la Haute-Falémé et jusque dans le Bambouck, une sterculiacée qui est bien voisine du kola par tous ses caractères. Nous voulons parler duN’taba(sterculia cordifolia). Partout où nous l’avons vu, il acquiert des proportions énormes. Il est très commun dans les cercles de Siguiri et de Bammako. Il nous souvient en avoir vu une belle plantation aux environs de ce dernier poste. Elle fut créée en 1883, par notre excellent ami, M. le vétérinaire Körper, et, grâce à ses soins et à la connaissance approfondie qu’il possède de la culture, elle s’est rapidement développée. Ne serait-il pas possible de faire de même pour le kola. Pourquoi ce végétal ne prospérerait-il pas là où pousse le N’taba ? Aucun essai n’a encore été sérieusement fait à ce sujet. Seul, mon bon ami, le commandant Quiquandon, de l’infanterie de marine, en a fait dans le Kénédougou, pendant son séjour à Sikasso, une plantationqui, à son départ, était en bonne voie de prospérité. Il nous l’a lui-même déclaré. Je crois qu’avec des soins on pourrait arriver à propager ce végétal dans notre colonie. Ce serait une source de profits considérables. De même, croyons-nous, il serait bon de tenter dans nos autres colonies tropicales des essais de cette nature. Déjà aux Antilles, par 14° 5′ de latitude Nord, on a pu obtenir, sous ce rapport, d’après les avis et les conseils de M. le professeur Heckel, des résultats satisfaisants. Nous avons vu des photographies de ce végétal venu dans ce pays et qui ne laissent aucun doute à ce sujet. C’est là une question sérieuse à étudier et à élucider au plus tôt, car, nous le répétons, l’exploitation du kola serait des plus rémunératrices.

Panier à kola.

Panier à kola.

Panier à kola.

Le Kola au point de vue commercial.— Le commerce du Kola qui se fait au Soudan Français est des plus importants. Nous pourrions même dire que c’est le seul produit qui fasse l’objet de transactions suivies, et, à ce point de vue, nous sommes absolument tributaires des colonies anglaises de Sierra-Leone et de Sainte-Marie-de-Bathurst. Le kola pénètre dans notre colonie par plusieurs voies, mais les quantités qui nous viennent par la voie anglaise sont de beaucoup plus considérables.

Saint-Louis qui, lui-même, le reçoit de Gambie et de Sierra-Leone, n’en exporte au Soudan par Bakel et Médine que de très faibles proportions. C’est surtout par Mac-Carthy que se fait l’importationpour tous les pays situés au nord de la Gambie : Ouli, Kalonkadougou, Sandougou, Bondou, Bambouck.

Nous avons pu, pendant notre séjour dans cette ville, nous convaincre de l’importance de ce commerce. Nous avons été heureux de constater qu’il était là tout entier entre les mains du négoce français, que la Compagnie française de la côte occidentale d’Afrique représente si avantageusement et si dignement dans toutes ces régions. Les kolas qu’elle importe lui viennent de Sierra-Leone par Bathurst. C’est par balles de 25, 50 et 100 kilog. qu’elle les livre à ses clients de l’intérieur. Ils sont surtout échangés contre des produits en nature : arachides, cire, ivoire, caoutchouc.

La seconde voie d’importation par laquelle le kola pénètre au Soudan Français, est celle du Fouta-Diallon. La ville où se pratiquent le plus les transactions commerciales concernant ce produit, le plus grand entrepôt est Kédougou, dans le Niocolo. De tous les points des régions situées entre le Niger et la Falémé, les dioulas affluent et vont y faire leurs achats. C’est surtout du mois de novembre au mois de juin que les transactions sont les plus actives. Elles seraient encore bien plus considérables si les almamys du Fouta-Diallon n’avaient pas frappé ce produit d’une taxe exorbitante. Ainsi, tout dioula qui exporte de Kédougou ou d’un point quelconque du Fouta-Diallon ou de ses provinces tributaires, le kola doit payer à la sortie une pièce de guinée ou sa valeur par charge d’âne, soit 50 kilog. et une demi-pièce ou sa valeur par charge d’homme, soit 25 kilog. Cet impôt est énorme, surtout si l’on songe que, dans ces régions, une pièce de guinée vaut de 18 à 25 francs. A Kédougou, tout le commerce des kolas est entre les mains des Sarracolés, et nous en avons vu qui opéraient sur de grandes quantités et réalisaient de beaux bénéfices. Les kolas leur sont apportés du sud par des dioulas, Peulhs et Malinkés surtout. Les achats se paient en étoffes, sel, verroterie, poudre et surtout en captifs.

Le kola jouit à Damentan (Haute-Gambie) et dans le pays des Coniaguiés (contrefort du Fouta-Diallon) de la même faveur que dans tout le reste du Soudan. Les Coniaguiés en sont particulièrement friands, j’ai pu le constater à l’empressement avec lequel ils acceptèrent les cadeaux que je leur faisais de cette graine. Par contre, ils trouvent difficilement à satisfaire leur gourmandise,car le kola y est très rare. Bien que Damentan et le Coniaguié soient relativement peu éloignés de Kédougou, le grand marché de kolas du Niocolo, ils en reçoivent fort peu par cette voie. La plus grande partie de ce qu’ils consomment leur vient de Labé et surtout de Mac-Carthy, elle leur est apportée par les rares dioulas qui sont assez hardis pour s’aventurer dans leur pays sauvage fermé à tout étranger. Aussi, le prix en est-il très élevé, si exorbitant même, que le kola est considéré dans ces régions comme une marchandise de luxe, et qu’il y fait l’objet d’un commerce insignifiant. L’arbre à kolas est absolument inconnu dans ces deux régions, mais j’ai la conviction qu’il y viendrait bien, en raison de la nature du sol et du climat.

Une autre voie de pénétration est celle du Diallonkadougou et du Dialloungala. Je n’ai que des données très vagues sur l’importance du commerce de kola qui se fait dans ces régions, car je ne les ai pas visitées ; mais je puis affirmer avoir souvent rencontré, dans mes voyages à travers le Bambouck, des dioulas qui s’y rendaient pour y faire leurs achats ou qui en revenaient.

La plus grande partie des kolas qui se consomment sur les bords du Niger vient du Sud et de l’Est par les marchés de Tengrela, Kankou, et par la voie du Fouta-Diallon par Timbo et Dinguiray.

On ne saurait s’imaginer l’importance de ce commerce dans les régions comprises dans la boucle du Niger et dans les régions situées au Sud. Il n’y a qu’à lire l’ouvrage de Binger pour s’en rendre un compte exact. En parlant du commerce de l’importante ville de Kong, il dit : « Les filles de l’âge de six ou sept ans vendent et colportent des kolas dans la ville » ; et plus loin : « Les femmes des petits marchands, qui sont forcés de passer au loin une partie de l’année, vivent pendant l’absence de leurs maris en vendant des kolas, etc. » Nous relevons dans le passage où il décrit l’important marché de Bobo-Dioulasou : « Les Haoussas sont très nombreux ici, ils apportent tous du sel pour emporter des kolas. » A propos du gros village de Ouakara, il nous dit que l’élément Peulh n’y est représenté que par quatre familles, et que ce village fait un « gros trafic de sel et de kolas ». Plus loin, il nous apprend que les caravanes qui se rendent du sud vers le Haoussa, « sont surtout chargées de kolas ». « Takla, dit-il plus loin, est un villagefort prospère. Les habitants s’occupent activement du commerce de kola, et bon nombre de gens de Kong et de Bouabé viennent y faire provision de ce produit. » Ces quelques citations sont amplement suffisantes pour montrer toute l’importance de ce produit dans cette partie du Soudan.

Les kolas qui parviennent à Bakel et à Mac-Carthy sont emballés dans de grands paniers à l’aide de feuilles très grandes d’un autre végétal congénère ou de l’arbre producteur lui-même. Ces paniers pèsent de 25 à 100 kilog. environ. Ainsi préparée, la graine se garde longtemps intacte et peut impunément se transporter. Mais, dans l’intérieur, ce procédé n’est pas pratiqué. De semblables charges sont très lourdes et très encombrantes pour les moyens de transport dont disposent les Dioulas. Tout, en effet, est porté dans ces régions à tête d’homme ou au moyen d’ânes. Aussi l’emballage est-il bien différent. Les kolas sont toujours noyés dans une grande quantité de larges feuilles d’une Sterculiacée quelconque, ou, à défaut, de paille defoniolégèrement humide. Le panier, au lieu d’être rond, a une forme elliptique.

Il est tressé à l’aide de jeunes tiges d’arbres et présente des mailles assez longues, de façon, sans doute, à être bien aéré, afin d’éviter probablement la fermentation des graines. Il est porté à tête d’homme, et deux cordes, fixées à la partie antérieure, permettent au captif de maintenir l’équilibre sans trop de fatigue. Les charges d’ânes sont, le plus souvent, emballées dans de vieilles toiles ou dans des pagnes hors de service et solidement ficelées à l’aide de cordes faites avec des fibres de bambous ou de baobab. C’est ainsi que les kolas arrivent sur les marchés de Bakel, Kayes, Médine, Bafoulabé, Kita, etc.

Le commerce de détail est des plus répandus. On peut dire que, dans tout le Soudan Français, il n’y a pas de village de quelque importance qui n’ait ses marchands de kolas. Dans les centres importants, c’est au marché que se tiennent les débitants. Dans les petits villages, c’est dans les cases même qu’ils installent leurs produits. En tout lieu, ils ont rapidement écoulé leur marchandise.

Les prix en sont excessivement variables. Ils dépendent sur tout du plus ou moins grand éloignement des centres de production et de la plus ou moins grande abondance des arrivages. Dans certains villages du Bambouck, nous les avons vu vendredix centimes l’un ; à Bakel, à Kayes et à Médine, ils sont un peu moins chers, et à Bammako, il nous est arrivé de les payer en moyenne quinze à vingt centimes la pièce. Il faut dire aussi que, là, ils sont beaucoup plus volumineux que dans les régions situées plus à l’Ouest. En général, le kola blanc est bien plus estimé que le kola rouge. Aussi se vend-il un peu plus cher partout ; mais, en général, les deux espèces sont mélangées à peu près en parties égales dans les achats.

Nous ne saurions évaluer en argent l’importance de ce commerce, mais nous pouvons affirmer qu’il est très considérable et doit donner lieu à un chiffre important d’affaires.

Rôle que joue le kola dans la vie des indigènes au Soudan.— Le kola joue un rôle important au Soudan français dans la vie des indigènes. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les relations de voyages faits dans ce pays par les différents explorateurs qui l’ont visité. Il a fallu que les indigènes lui trouvent des propriétés bien salutaires pour qu’ils l’aient en si haute estime. Dans presque toutes les circonstances de leur vie sociale on les voit utiliser cette graine. Ainsi, chez les Bambaras et les Malinkés, s’agit-il d’un serment, c’est sur le kola qu’ils jurent. Voici comment on procède à cette cérémonie. Une contestation s’élève-t-elle entre deux noirs, un homme en accuse-t-il un autre, les anciens et les notables devant lesquels est portée l’affaire font comparaître l’accusé. S’il nie ce qu’on lui reproche, on lui fait prêter serment sur le kola. Pour cela, le forgeron principal (il ne faut pas oublier que les forgerons sont les prêtres dans les pays Malinkés, Mandingues et Bambaras), prend un kola bien sain. Il fait placer devant lui celui qui va jurer. Il allume alors un petit feu de paille et y passe le kola, sans doute pour le purifier, puis le prenant de la main gauche, il le pique en maints endroits avec la pointe de son couteau en prononçant la formule du serment. Ces piqûres sont faites pour bien montrer que le kola est sain.

Voici la formule la plus ordinaire de ce serment : « Je jure que je n’ai pas fait ce dont on m’accuse ; si je mens, je veux que ce kola que je vais manger m’empoisonne dans tant de jours ». Cette formule est répétée mot par mot par l’accusé au fur et à mesure que le forgeron la prononce. Ceci fait, le kola est immédiatementmangé en entier et celui qui vient de jurer est tenu de boire une calebasse d’eau pour bien prouver qu’il ne triche pas. Ce serment est le plus terrible qu’un Malinké ou un Bambara puisse prononcer, et il est bien rare qu’il accepte de se soumettre à cette épreuve s’il se sent coupable. Sans doute, il pourrait aussi bien jurer sur le couscouss, le poulet, la viande ; mais aux yeux de tous, les serments ainsi prononcés ne valent pas ceux qui sont prêtés sur le kola.

Autre fait : Il me souvient avoir lu quelque part, et dans je ne sais trop quel récit de voyage, que lorsqu’un Malinké ou un Bambara voulait demander une jeune fille en mariage, il envoyait au père huit kolas blancs. Si celui-là acquiesçait à la demande, il renvoyait au prétendant deux kolas blancs ; dans le cas contraire, il lui faisait parvenir un kola rouge.

Dans les offrandes que les Bambaras et les Malinkés font à leur divinité, ce sont toujours les kolas qui sont en plus grand nombre. Je n’ai pas besoin de dire que, seuls, les forgerons en profitent. De même, ils déposent des kolas sur la sépulture de leurs parents et de leurs amis les plus chers.

Si on veut honorer un chef, on lui offrira toujours des kolas et, de préférence, des kolas blancs. Tous ceux qui ont vécu au Soudan en ont reçu et donné bien des fois durant le cours de leurs voyages dans cette région. Enfin, si on mange un kola, le plus grand honneur que l’on puisse faire à un noir est de partager avec lui. Dans ce cas-là, on doit détacher les deux cotylédons qui sont unis entre eux et en offrir un à son convive. Nous pourrions multiplier à l’infini les exemples et les faits de ce genre. Ceux que nous venons de citer suffisent amplement, croyons-nous, pour démontrer combien le kola jouit d’une haute estime chez les peuples du Soudan.

Il y a longtemps que les noirs ont reconnu combien cette graine précieuse avait sur leur organisme une heureuse action. Ils lui attribuent toutes sortes de vertus curatives. Ils l’emploient couramment contre les migraines, céphalalgies, diarrhées, dysenteries et surtout contre l’impuissance. Mais c’est principalement quand le noir a une longue course à faire qu’il s’en sert de préférence. Il dit que le kola fait marcher plus vite, calme la soif, empêche la fièvre, fait trouver l’eau la plus mauvaise excellente et, enfin,remplace la viande. Le kola les fait-il marcher plus vite ? Nous ne croyons pas que cette accélération de la marche soit exacte. Disons plutôt que son emploi rend la fatigue moins sensible et permet de marcher plus longtemps. Il me revient, à ce sujet, à la mémoire, un fait que je tiens à relater ici et qui me semble probant.

En 1888, lorsque j’étais commandant du cercle de Koundou, je reçus, un jour, un pli de M. le commandant supérieur du Soudan avec ordre de le faire parvenir au plus tôt à M. le commandant du cercle de Bammako. Je fis immédiatement appeler le courrier habituel du poste, Ahmady-Silla, et lui donnai la consigne de se rendre dans le plus bref délai à Bammako. Je lui demandai ce qu’il désirait comme vivres de route :du sucre, répondit-il,du biscuit et des kolas. Avec ce simple viatique, il s’engageait à être le lendemain rendu à destination. Je lui fis donner immédiatement ce qu’il demandait, et il se mit en route aussitôt. Le lendemain, à une heure de l’après-midi, je recevais une dépêche de M. le commandant de Bammako m’accusant réception du pli.

Mon homme était parti à dix heures du matin : il avait donc mis vingt-six heures pour faire les 135 kilomètres qui séparent Koundou de Bammako. Il fit le trajet de retour en un laps de temps aussi court et quand je lui demandai s’il était fatigué : « Non pas beaucoup, mais un peu, parce qu’il y en a bien boufféGourou(Kola) » (sic). Le fait n’a pas besoin de commentaires.

Le kola calme la soif et fait trouver l’eau la plus mauvaise excellente. Comme preuve à l’appui de cette opinion des noirs, nous pourrions citer les noms de bien des officiers qui, comme nous, ont fait au Soudan un usage fréquent du kola. Nous nous contenterons d’affirmer ce fait, pensant bien qu’une expérience de près de cinq années sur laquelle repose notre assertion suffira pour convaincre les plus incrédules.

Les noirs remplacent volontiers la viande par le Kola ; chacun sait que l’usage de la viande est très restreint dans les villages du Soudan. Il faut une circonstance grave pour qu’on immole un bœuf. Aussi les noirs mangent-ils souvent beaucoup de kolas et prétendent-ils que cette graine peut remplacer la viande. Nous ne saurions dire jusqu’à quel point ce fait est exact. Il me souvient qu’à Mac-Carthy, pendant le séjour que nous y fîmes en 1891, laplupart de nos hommes furent atteints par la fièvre, et de plus la viande manquait souvent. Aussi leur donnais-je fréquemment des kolas, et ils ne s’en plaignaient pas, bien au contraire.

Les noirs regardent encore le kola comme un puissant aphrodisiaque. On sait combien les peuples primitifs tiennent à conserver le plus longtemps possible leur vigueur génésique. Aussi les peuples du Soudan, dans ce but, font-ils une ample consommation de Kolas. Jeunes, les hommes en mangent pour augmenter leur virilité ; vieux, pour la voir reparaître s’ils l’ont perdue, et il n’est pas rare de voir des vieillards réduire en poudre le kola à l’aide d’une râpe qu’ils confectionnent avec de vieilles boîtes à sardines. N’ayant plus de dents, ils sont obligés de le réduire en poudre pour pouvoir l’avaler et l’absorber. Nous ne saurions dire si le kola possède réellement cette propriété si appréciée des noirs. Tout ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il jouit universellement au Soudan de cette réputation et qu’il donne, surtout aux jeunes gens, une excitation assez durable. Je doute qu’il agisse de même sur les vieillards.

Les indigènes ne se servent pas seulement du kola dans l’alimentation comme médicament. Ils s’en servent aussi comme teinture. Le kola possède une matière colorante rouge dont ils se servent pour teindre leurs fils et même, dans certaines régions, pour se teindre la barbe.

Nous empruntons ces détails à l’excellent livre du capitaine Binger. Il dit, en effet, en parlant de Bobo Dioulasou : « On y trouve aussi des bandes de coton de Taganora, des fibres d’ananas écrues, rougies au kola ou teintes à l’indigo pour broder les vêtements. » Plus loin, à propos des femmes de Kong : « Les femmes s’occupent beaucoup d’utiliser les feuilles d’ananas, en confectionnant du fil avec leurs fibres. Mis en écheveaux, ce fil est vendu écru ou teint en rouge minium à l’aide de kola ou en bleu avec l’indigo, ou en jaune avec le souaran. » Nous ne croyons pas que, à part les régions visitées par Binger, le kola jouisse au Soudan français d’une grande faveur comme substance colorante.

Nous terminerons ce chapitre par quelques dernières citations destinées à bien montrer toute l’importance que le noir attache au kola. Dans la relation de son voyage au pays de Ségou, Mage rapporte le fait suivant : « Le 8 juillet 1865, à trois heures dix minutes, Ahmadou se mit en marche ; en même temps, ilm’envoyait 100 gourous par Samba N’Diaye, qui, comme un vrai roué, au lieu de m’en dire le nombre, me dit : « Je t’apporte des gourous ». Et il m’en donna quelques poignées, puis affecta de chercher dans son guiba (poche sur le devant de la poitrine), de sorte que, croyant qu’il n’en avait plus que quelques-uns, je lui dis : « Si tu en as encore garde-les pour toi ». Il ne m’en avait donné que 32 et en avait encore 48, car les gourous se comptent comme les cauris, 80 pour 100. Le soir, je le sus et lui en réclamai quelques-uns, et bien qu’il dit les avoir tous mangés ou donnés, je lui en fis rendre 10 ou 15. C’était, en ce moment, une marchandise précieuse,car il allait falloir se tenir éveillé. » Plus loin, lors du siège de Sansandig, les habitants, pour narguer l’armée d’Ahmadou, lui criaient du haut des murs de la ville : « Allons donc Foutankés (hommes du Fouta), venez donc au moins nous attaquer, il ne manque rien ici, voici des gourous ». Et pour complèter l’ironie, ils leur lançaient des poignées de kolas.

Ces deux faits suffisent pour prouver ce que nous avions avancé et n’ont pas besoin de commentaires.

Rôle que le kola est appelé à jouer dans l’alimentation des Européens au Soudan Français.— Nous connaissons aujourd’hui exactement toutes les propriétés physiologiques du kola, et nous savons que les vertus attribuées par le noir à cette graine ne sont pas imaginaires. Ce que depuis des siècles l’instinct de la bête a révélé à l’homme primitif, nous en sommes encore, nous hommes de science et de travail, à le discuter, malgré les données les plus précises. Il faut avouer que le dernier des nègres est plus heureux que nous. Son instinct ne le trompe pas, tandis que notre science nous est parfois bien inutile et bien infidèle. Pourquoi chercher à tous les faits observés des explications qui ne seront jamais qu’à la portée d’un petit nombre d’initiés ? Pourquoi ne pas admettre simplement la réalité du fait brutal et ne pas se contenter des résultats indiscutables d’une expérience plusieurs fois séculaire ? Pourquoi enfin, le kola, agissant sur l’organisme du noir, n’agirait-il pas de même sur celui du blanc ? Nous avons vu, constaté, enregistré maintes fois les bienfaits de cette substance, non seulement sur les indigènes, mais encore sur les Européens. Nous nous en sommes servipendant toutes les campagnes que nous avons faites au Soudan et, en en usant modérément, nous nous en sommes toujours bien trouvé. Nous pourrions citer des noms de camarades qui pensent absolument comme nous après expérience.

Je ne doute pas que l’usage modéré du kola serait d’un effet salutaire sur l’organisme trop souvent affaibli et débilité des soldats qui font campagne au Soudan. Il y a là des essais sérieux à tenter, et au Soudan Français, pays du kola, rien n’a encore été fait de méthodique à ce sujet. Il n’eu a pas été de même partout et dans d’autres colonies ; en France même, des expériences sérieuses ont été faites par des hommes dont la compétence en semblable matière ne saurait être mise en doute. Les résultats ont été concluants. Nous-même nous avons cru de notre devoir de nous en occuper sérieusement pendant notre dernier voyage, et, bien que notre opinion soit de peu de poids dans une si importante question, nous ne craignons pas de l’écrire ici et de faire connaître ce à quoi nous sommes arrivé. Nous ne parlerons pas de l’emploi en nature du kola. Après ce que nous venons de dire, nous estimons, n’en déplaise à nos adversaires, que la cause est dès maintenant entendue et jugée. Le procès est gagné. Nous ne relaterons ici, sans aucun commentaire, que les résultats des essais tentés par nous sur les hommes et les animaux avec les rations de guerre au kola formulées par M. le DrHeckel, professeur à la Faculté des sciences de Marseille, dont la compétence scientifique et la haute autorité morale sont universellement reconnues.

La galette(formule du DrHeckel)pour hommesque nous avons expérimentée sur nous-même nous a donné de bons résultats et nous avons pu, en nous en servant pendant la première partie de notre voyage, faire, sans trop de fatigue, de longues, de très longues étapes. Sans doute cette composition n’est pas parfaite, mais nous estimons que, telle qu’elle est, elle pourrait rendre de grands services, surtout si elle était méthodiquement administrée et si son usage en était surveillé par des hommes compétents et observateurs.

La galette pour chevauxpourrait être utilisée avec profit. Nous avons pu constater, qu’au début, les animaux originaires du Soudan ne la mangent qu’avec difficulté. Mais ils finissent par s’y habituer rapidement. Nourris simplement avec du mil, ils ne mangent quepéniblement l’orge et l’avoine qui entrent dans sa composition. Mais deux ou trois jours suffisent pour les y habituer. Le fait suivant en est une preuve évidente. Lorsque je suis arrivé à Nétéboulou (Haute-Gambie), j’avais pour monture une jument indigène originaire du pays de Nioro, d’une maigreur extrême, véritable cheval de l’apocalypse, comme l’appelait un de mes amis, le matin du jour ou je quittai Kayes. Elle n’avait, en raison de son origine, jamais été nourrie qu’avec du mil ; à Nétéboulou, je ne pouvais plus lui en donner ; il n’y en avait même pas pour mes hommes et les habitants du village. Je fus donc obligé de ne la nourrir que de galettes et d’herbes vertes, le fourrage manquant absolument à l’époque de l’hivernage. Il me fallut six jours pour l’y habituer. Pendant plus d’un mois, elle ne vécut que grâce à ces rations de guerre. Quand les galettes vinrent à manquer, elle mourut d’anémie pernicieuse en peu de jours.

J’avais en plus, comme animal de charge, une mule d’Algérie, habituée par conséquent à l’orge. Dès le premier jour que je lui donnai des galettes, elle les dévora de suite avec avidité. Bien qu’elle ne fût nourrie que de ces rations de guerre et de fourrage vert, elle se maintint en bonne santé et engraissa même. Je me souviens combien elle était admirée des habitants du village, et sa mort, survenue à la suite d’un accès pernicieux, stupéfia tout le monde. Détail important : quand elle mourut, il y avait plus de quinze jours que ma provision de galettes était épuisée. Elle ne se nourrissait plus que d’herbes.

La seconde monture que j’eus en remplacement de la jument était un vigoureux cheval que je devais à la complaisance de mon excellent ami le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, commandant du cercle de Bakel, qui me l’avait envoyé selon les instructions de M. le commandant supérieur. C’était un animal qui mangeait beaucoup. Pendant les 24 jours que je fus obligé de passer à Mac-Carthy, étant à bout de forces et miné par la fièvre, je n’avais, pour l’alimenter, que le mil rouge et dur de Sierra-Leone, que je devais à la générosité de la Compagnie Française, mais que l’animal refusait obstinément. J’avais heureusement trouvé plusieurs caisses de galettes que M. le DrHeckel m’avait expédiées par l’un des navires de la Compagnie. Pendant 24 jours, l’animal nemangea que cela et je ne m’aperçus pas au départ qu’il eût maigri ou qu’il eût perdu quoi que ce soit de sa vigueur.

Il en fut de même, du reste, pour le cheval de Nétéboulou qui m’accompagnait. Cet animal, de plus, fut sujet, pendant les premiers jours de notre arrivée, à de fréquents accès de fièvre. Quand nous quittâmes Mac-Carthy, il était complètement remis et fit toujours son service. Je ne veux point dire que l’usage des galettes amena sa guérison ; mais je ne puis m’empêcher de croire qu’elles y aidèrent beaucoup.

Il fallut trois jours pour habituer ces bêtes aux rations à base de kola. Voilà certes des résultats probants ; quoi qu’on en ait dit et quoi qu’on en puisse dire encore, nous ne pouvons nous empêcher de conclure que le kola est appelé à jouer, un jour ou l’autre, un grand rôle au Soudan dans la vie des Européens et dans l’existence des animaux que nous y employons.

Je fus très heureux de l’arrivée à Laminia de cette caravane de marchands de kolas, car cela me permit d’en renouveler ma provision, qui commençait singulièrement à s’épuiser. Bien que nous fûmes très-près du marché de Kédougou, je les payai encore très cher. Je ne pus pas m’en procurer à moins de 7 francs le cent et encore je fus obligé, pour ne pas être plus écorché, de les faire acheter par Almoudo, en lui recommandant bien de ne pas dire qu’ils étaient pour moi. Je procédais, du reste, toujours de cette façon quand j’avais quelque chose à acheter aux dioulas. Ces honnêtes commerçants ne manquent jamais de mettre en pratique l’axiome que j’avais entendu formuler un jour à Kayes par un forgeron indigène employé au chemin de fer : « Les Blancs, disait-il, ne sont venus chez nous que pour nous donner de l’argent » ; aussi peut-on être assuré qu’ils nous feront toujours payer n’importe quoi le double ou le triple de sa valeur. Je savais qu’Almoudo était foncièrement honnête et incapable de me tromper. Je me suis toujours très-bien trouvé de l’avoir chargé de mes achats.

La case dans laquelle je fus logé à Laminia était située non loin de celle où se tenait l’école des marabouts. Les Diakankés sont tous musulmans fanatiques, pratiquant dévoiement et réellement militants. Ils se sont toujours rangés sous la bannière de tous les faux prophètes qui surgissent si souvent malheureusement au Soudan. El Hadj Oumar n’eût pas de peine à les entraîner à sasuite, et dernièrement encore, ils combattirent aux côtés du marabout Mahmadou-Lamine contre nous et lui donnèrent asile dans le village de Dianna, dans le Diaka, lorsque nos colonnes l’eurent chassé du Bondou. Ils écoutent avec ferveur leurs marabouts, pratiquent avec assiduité leurs enseignements et ne manquent pas de se rendre régulièrement à l’école des jeunes Talibés (disciples). Là, sous la direction d’un marabout, ils apprennent à lire et à écrire l’arabe, et surtout à psalmodier les versets du Coran. Dans une case spécialement affectée à cet usage, ils sont réunis dix ou douze depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher. On commence d’abord à leur apprendre à lire, et, pour cela, on leur fait répéter maintes fois le verset du saint livre que le marabout a écrit sur leur planchette de bois. Puis, on leur apprend à écrire. Mais on ne néglige pas pour cela leur instruction religieuse. Plusieurs heures y sont consacrées chaque jour, et rien n’est énervant pour l’Européen comme de les entendre psalmodier en chœur les versets du Coran dont on leur inculque les principes. Le papier est absolument inconnu dans les écoles. Il n’y a guère que les marabouts qui en possèdent quelque peu et encore ne le prodiguent ils pas. Ils s’en servent pour copier le Coran dont tout fervent musulman doit avoir au moins un exemplaire écrit de sa main. Les élèves, pour écrire, se servent d’une petite planchette en bois bien poli. C’est sur cette planchette qu’ils transcrivent la leçon du jour, à l’aide d’un petit morceau de bambou taillé en pointe qui leur sert de plume. L’encre est fabriquée avec un peu de noir de fumée obtenu en faisant griller des arachides et dissous dans un peu d’eau. Cette encre, on le comprend, est assez pâle et peu fixe. Il suffit de passer un peu d’eau sur la planchette pour faire disparaître immédiatement les caractères qui y ont été tracés. D’après ce que nous venons de dire, on peut voir que la planchette des jeunes Talibés n’est autre chose que l’ardoise dont nous nous servons dans nos écoles primaires. — L’eau qui a servi à laver l’écriture d’un grand marabout est, paraît-il, une panacée universelle. Il suffit de la boire pour être immédiatement guéri de n’importe quelle maladie. Je n’ai pas besoin de dire, que dans chaque village, il existe encore des musulmans fameux qui exploitent ainsi la crédulité de leurs coréligionnaires. Car, là comme ailleurs, tout se paye. Un malade est-il désespéré, on va trouver le marabout. Celui-ci fait un salam, écrit sur sa tablette unou deux versets du Coran, les lave ensuite en ayant bien soin de ne pas perdre une goutte du précieux liquide, et fait avaler cette originale potion au moribond. Coût de la présente, cinq ou six moules de mil ou une vingtaine de kolas. Cela n’empêche pas le malade de mourir. Malgré cela, la famille paye sans murmurer. On se contente simplement de dire que si le gris-gris n’a pas réussi, c’est uniquement parce que l’on ne l’avait pas payé assez cher. Ce simple raisonnement suffira pour bien faire connaître au lecteur le fanatisme de ces gens-là. Il n’est pas étonnant dès lors, que vu leurs bonnes dispositions, les marabouts abusent de la situation exceptionnelle qui leur est faite et se livrent sans pudeur à leur malhonnête industrie.

Les enfants, dans ces écoles, payent à leur professeur une petite redevance en mil, poulets, etc., etc. Ils doivent, de plus, le soir, à la sortie de la classe, aller dans le village quêter de porte en porte pour le marabout qui les instruit. Il est rare qu’ils reviennent les mains vides et ils lui portent régulièrement tout ce qui leur a été donné, sans en rien détourner.

Je crois bien, malgré toute leur assiduité, que la classe ne fut pas régulièrement faite pendant la journée que je passai à Laminia ; car l’arrivée d’un blanc dans un village noir est toujours un gros événement. Chacun veut le voir, lui parler, et les jeunes élèves ne furent pas les derniers à venir me visiter. Aussi ne fut-ce guère que dans la soirée, et encore pendant peu de temps, que je les entendis psalmodier leur leçon du jour.

Vers cinq heures du soir, quand je sortis un peu dans la cour de l’habitation pour prendre l’air au coucher du soleil, je pus assister à une séance de tatouages assez originale pour que je la raconte ici. D’une façon générale, le tatouage est peu usité chez les Noirs. Par tatouages j’entends les dessins bizarres, étranges et burlesques que l’on voit sur le corps des indigènes de certaines îles océaniennes. Chez les noirs du Soudan, et particulièrement chez les peuplades de race Peulhe et Ouolove, il n’y a guère que les lèvres et les gencives qui soient l’objet de pratiques de ce genre. Cette coutume est bien plus fréquente chez la femme que chez l’homme. Elle consiste à tatouer en bleu foncé tirant sur le noir, la lèvre inférieure, et en bleu clair les gencives. L’opération est pratiquée presque uniquement par les femmes de cordonnier.Nous avons pu en suivre exactement tous les détails et ils sont assez curieux pour que nous n’en omettions aucun.

La femme qui opère s’asseoit à l’extrémité d’une natte, les jambes étendues et écartées. Le ou la patiente s’étend sur le dos, la tête reposant sur le pagne de l’opérateur, entre ses jambes.

Femme Toucouleur (Sénoudébou).

Femme Toucouleur (Sénoudébou).

Femme Toucouleur (Sénoudébou).

L’appareil opératoire est des plus simples. Il se compose : 1od’une poudre noire très fine contenue dans une corne de bœuf ou de chèvre, et obtenue par la calcination d’arachides pilées ensuite et réduites en poudre absolument impalpable ; 2oun ou plusieurs chiffons ; 3ode l’appareil qui sert à faire les piqûres. Cet instrument se compose d’une demi-douzaine environ de dards d’Accacia très acérés et fortement attachés ensemble.

Le patient couché, comme je l’ai dit plus haut, l’opérateur lui relève la lèvre supérieure de la main gauche, s’il s’agit de tatouer les gencives supérieures ; avec la droite et principalement à l’aide du pouce, il étend sur la gencive une petite couche de poudre d’arachides calcinées ; puis, à l’aide de l’instrument décrit plus haut, il pratique des piqûres multiples sur toute la gencive, de façon à ce que le sang jaillisse. Ceci fait, et lorsque la victime a craché tout le sang ainsi extrait, l’opérateur essuie avec le chiffon (lequel sert à tout le monde), en appuyant fortement, puis, à l’aide du pouce de la main droite, il applique sur la gencive une couche relativement épaisse de poudre d’arachides en appuyant fortement. L’opération est faite. Mais pour qu’elle réussisse, on comprend qu’il est nécessaire que la poudre reste en contact pendant plusieurs jours avec la partie intéressée. Pour cela, le patient est obligé de parler le moins possible ou, tout au moins en parlant, de s’efforcer de ne pas remuer la gencive tatouée. Il faut boire et manger avec mille précautions ; enfin, faire en sorte de ne pas enlever la couche de poudre qui doit produire le tatouage. Deux ou trois jours suffisent pour cela, et, alors, après s’être bien lavé, on constate que la gencive a cette belle couleur violacée si appréciée des élégantes.

Beaucoup de femmes se colorent aussi les gencives supérieures et inférieures, ainsi que la lèvre inférieure, ou bien seulement les gencives. Mais il est rare, lorsque la lèvre inférieure est tatouée, que les gencives ne le soient pas.

Le tatouage de la lèvre inférieure se fait absolument comme celui des gencives. Il est bien plus douloureux. Cela se comprend aisément. De plus, la grosseur de la lèvre est de beaucoup accrue, ce qui augmente en même temps considérablement le prognathisme, qui est, comme on le sait, considéré chez les noirs comme un des principaux attributs de la beauté.

Il est très rare que la lèvre supérieure soit tatouée.

En général, les hommes ne se livrent pas à ces pratiques. Quelques-uns, cependant, se font tatouer les gencives supérieures seulement. C’est encore peu fréquent, et cela ne se voit guère que chez les jeunes gommeux.

Parfois, lorsqu’à la suite d’une plaie, il est resté une cicatrice à la figure, dont le tissu est plus clair que la peau qui l’entoure,on procède, d’après la technique dont nous venons de parler plus haut, à un tatouage foncé de cette partie.

La coloration ainsi obtenue persiste pendant deux ou trois mois environ. Après quoi, il faut recommencer, car elle pâlit rapidement.

Femme Toucouleur (Bakel).

Femme Toucouleur (Bakel).

Femme Toucouleur (Bakel).

Les noirs trouvent ce tatouage, chez la femme, très beau. C’est ce qu’il y a de pluschic, me disait un ancien tirailleur. Aussi, n’y a-t-il guère que les femmes, filles de notables huppés ou les griotes qui se payent ce luxe. S’il n’est pas coûteux, il est du moins fort douloureux. Beaucoup d’élégantes reculent devant cette opération qui est, paraît-il, un véritable supplice, surtout lorsqu’il s’agit de tatouer la lèvre inférieure.

Niocolo

Niocolo

Niocolo

Le Niocolo. — Limites, Frontières. — Aspect général du pays. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Climatologie. — Flore, productions du sol, cultures. — Faunes, animaux domestiques. — Populations, Ethnographie. — Situation et organisation politiques actuelles. — Rapports du Niocolo avec les pays voisins. — Rapports du Niocolo avec les autorités Françaises. — Le Niocolo au point de vue commercial. — Conclusions.

On désigne sous le nom de Niocolo tout ce vaste territoire compris dans ce grand coude que forme la Haute-Gambie entre le Tenda (embouchure du Niocolo-Koba et le massif montagneux du Sabé). Par sa constitution et son aspect général, le Niocolo peut être considéré comme le dernier contre-fort Nord du massif du Fouta-Diallon dont il forme, du reste, une des provinces tributaires. Il a été particulièrement visité par Bayol, Noirot et Levasseur, mais il n’en a jamais été fait une description méthodique. Les quelques notes que nous avons pu recueillir à son sujet permettront de se faire une idée, bien vague certainement, de ce qu’il est et de ce qu’il pourra devenir un jour. En tout cas, il sera facile de se convaincre que, par sa situation géographique, il sera, dans l’avenir, appelé à jouer un rôle important au point de vue de notre influence dans ces régions.

Limites, frontières.— Le Niocolo, d’après ce que nous avons dit plus haut, est à peu près compris entre les 12° 58′ et 12° 28′ de latitude Nord et les 14° 58′ et 14° 28′ de longitude à l’ouest du méridien de Paris. Comme on le voit, il est relativement étendu si on le compare aux autres pays Noirs que nous avons visités dans cette partie du Soudan. Il est peuplé en conséquence.

Les frontières sont assez bien déterminées pour qu’il n’y ait pas à ce sujet de contestation avec les pays voisins. Il est borné au Nord par la Gambie, au Nord-Est, à l’Est et au Sud par une ligne fictive assez bien définie. Cette ligne qui, partant du gué de la Gambie à Tamborocoto, se dirige directement à l’est, coupe le marigot de Fatafi-Kô et de là se dirige directement au Sud-Est, jusqu’au marigot de Koumountourou. De ce marigot, elle se dirige droit au Sud, coupe les marigots de Daguiri, Kobali, Colongué et aboutit au marigot de Saguiri qui forme la frontière Sud. La frontière Ouest est formée aussi par une ligne fictive qui, partant à peu près du marigot de Nomandi, aboutirait au sud au marigot de Saguiri. Ainsi limité, le Niocolo peut avoir à peu près dans ses dimensions les plus grandes en longueur du Nord-Ouest au Sud-Est, environ 110 kilomètres, en largeur de l’Est à l’Ouest 80 kilomètres. Sa superficie est d’environ 7,500 kilomètres carrés.

Il confine au Nord et au Nord-Est au pays de Badon, à l’Est au Dentilia, au Sud au Sabé et au Coniaguié et à l’Ouest auConiaguié et au pays de Damentan. Il est séparé de ces deux pays par une large bande de terrain absolument inhabitée. Ce qui est une garantie pour la paix du pays.

Jeune fille malinkée (Badon).

Jeune fille malinkée (Badon).

Jeune fille malinkée (Badon).

Quoi qu’il en soit, et bien qu’il n’ait pas de frontières naturelles bien déterminées, les frontières fictives qui ont été établies par accord avec les pays voisins sont assez bien respectées et il n’y a, pour ainsi dire, jamais de contestation de territoire. Il faut dire aussi que la force et la puissance du Fouta-Diallon sont des garanties suffisantes pour que les différends, s’il y en avait toutefois, se règlent à l’amiable.

Aspect général.— L’aspect général du Niocolo diffère absolument de celui des régions que nous avons visitées jusqu’à ce jour. Il varie de plus selon les parties que l’on examine. On peut, à ce point de vue, en effet, y considérer deux régions bien distinctes que des caractères tout particuliers différencient l’une de l’autre d’une façon absolument indiscutable. En effet, la région Est est montagneuse et la région Ouest est, au contraire, un pays complètement plat. Une ligne partant au Nord du gué de la Gambie, près de Tamborocoto et venant aboutir perpendiculairement au Sud au marigot de Saguiri, formerait une démarcation assez exacte entre ces deux régions. Non seulement elles diffèrent d’aspect, mais encore leurs productions et leur flore sont tout autres. De plus, tandis que la région montagneuse est excessivement peuplée, la région des plaines l’est très peu. La région des montagnes qui confine à la Gambie, est excessivement arrosée ; la région des plaines l’est moins, bien qu’elle le soit elle-même beaucoup.

La région montagneuse est excessivement pittoresque et diffère absolument de tout ce que l’on est habitué à voir au Soudan. Partout, sur tous les sommets des collines, on a devant soi des horizons immenses qui reposent des plaines et des vastes étendues couvertes de brousse que l’on rencontre au Nord de la Gambie. Ici pas le moindre horizon. La vue est bornée par de minces rideaux d’arbres. C’est la monotonie la plus désespérante. Là, au contraire, l’œil du voyageur se plaît et se réjouit à contempler les vastes étendues qui s’ouvrent devant lui. On éprouve un soulagement délicieux, quand, après avoir franchi des centaines de kilomètres d’une tristesse inouïe, on arrive sur ces plateaux élevés où l’air estplus pur et du haut desquels on peut contempler un ravissant panorama. La poitrine se dilate délicieusement et l’impression que l’on éprouve fait oublier pendant quelques minutes l’aridité des terrains qui vous environnent. La région des steppes du Kalonkadougou et des pays situés au Nord du Sénégal n’a, dans le Niocolo, rien qui lui ressemble, et la région des plaines elle-même a un tout autre aspect. Elle est excessivement vallonée et les vallées des marigots qui l’arrosent sont couvertes d’une riche végétation. Nous verrons dans le cours de cette exposition quelles sont, au point de vue de l’agriculture, les conséquences de ces différences capitales entre ces deux régions. Nous verrons également quelle action la région montagneuse peut avoir sur le climat du pays entier.

Hydrologie.— A ce point de vue, le Niocolo tout entier appartient au bassin de la Gambie. Les marigots qui l’arrosent sont tous tributaires de ce grand fleuve. Ils lui amènent toutes les eaux qu’ils drainent dans les collines. Aussi leur cours pendant la saison des pluies est-il absolument rapide. Pendant la saison sèche, au contraire, ils sont presque complètement desséchés. Leurs berges sont à pic et leurs lits sont littéralement pavés de roches parfois volumineuses que leurs eaux entraînent au loin pendant l’hivernage. Les marigots qui arrosent la région des plaines sont connus. Ce pays, à peu près désert, n’a pas encore été, en effet, exploré et étudié. Mais, d’après les renseignements que nous avons pu nous procurer à ce sujet, tout porte à croire que les cours d’eau y sont nombreux. Au lieu d’être de véritables torrents comme ceux de la région montagneuse, ils sont, au contraire, transformés, en certaines parties de leur cours, en véritables marécages. Pendant l’hivernage ils coulent paisiblement vers la Gambie et lui apportent les eaux d’infiltration des vallées qu’ils arrosent. Pendant la saison sèche, au contraire, l’eau y croupit et leurs berges sont couvertes de vases. Ils suivent les variations et les fluctuations du cours de la Gambie. Ce sont, en un mot, de véritables marigots, apportant au fleuve, pendant un certain laps de temps, le tribut de leurs eaux et recevant ensuite son trop-plein.

Le cours de la Gambie elle-même, de l’embouchure du Niocolo-Koba au gué de Tamborocoto, est fort peu connu. Il serait fort important et intéressant à la fois qu’une étude sérieuse en fût faitepar des hommes compétents. Pour nous, nous ne pouvons donner à ce sujet que des renseignements fort incomplets.

La Gambie coule environ pendant soixante-cinq kilomètres, dans le Niocolo, du gué de Tamborocoto au confluent du marigot de Saguiri, et environ pendant cinquante kilomètres du gué de Tamborocoto à la limite extrême, à l’Ouest, du Niocolo. Elle le sépare dans cette dernière partie de son cours du pays de Badon. Du gué de Tamborocoto au marigot de Saguiri, elle forme de nombreux détours. Son cours est interrompu par de nombreux rapides et le courant y est, de ce fait, excessivement violent en certains endroits. Elle y serait difficilement navigable. Elle peut être traversée à gué à Tamborocoto et à Sillacounda. Encore ces gués sont-ils peu praticables, car le courant y est très rapide et le lit du fleuve y est encombré de roches excessivement glissantes qui rendent l’opération difficile, surtout pour les animaux. Les bords du fleuve sont partout à pic et couverts d’une riche végétation. Pendant la saison sèche, le niveau des eaux y est très bas, et, pendant la saison des pluies, il monte parfois de quatorze à quinze mètres et cela en quelques semaines à peine. Enfin le fleuve est littéralement infecté de caïmans et on ne saurait, quand on le traverse, prendre contre eux trop de précautions, surtout pour le passage des animaux. Il en est qui atteignent des proportions colossales et leur voracité est telle qu’ils viennent parfois jusque sur les rives happer des moutons et même des bœufs.

A partir du gué de Tamborocoto, et sur la rive droite en procédant du nord au Sud, la Gambie reçoit dans le Niocolo les marigots suivants dont nous allons décrire brièvement le cours :

LeFatafi-Kô, qui vient du désert de Coulicouna.

LeBodian-Kô, qui se jette en face de Dikhoy.

LeKoumountourou-Kô. Il suit à peu près une direction Nord-Est-Sud-Ouest et est formé par deux branches principales dont l’une passe non loin des ruines de Mansakouko et l’autre dans les environs du village de Badioula. Dans son cours, qui peut avoir environ cinquante kilomètres, il passe non loin des ruines de Tasiliman, à environ huit kilomètres de Médina-Dentilia, et il coupe là la route de Laminia. Il se jette dans la Gambie à quatre ou cinq kilomètres environ en aval de Sillacounda. Il reçoit au Nord un grand nombre de branches qui viennent du désert de Coulicouna.Au Sud, il reçoit de leSamania-Kô, dont on traverse les deux branches en allant de Laminia à Médina-Dentilia ; leBancoroti-Kô, qui passe à Médina-Dentilia et qui est presque à sec pendant la saison sèche ; enfin une dernière branche, moins importante que les autres, leVandioulou-Kô, passe non loin des ruines de Oualia.

Le Daguiri-Kôse jette dans la Gambie à environ un kilomètre en aval de Laminia. On le traverse à peu de distance de ce village lorsqu’on va à Médina-Dentilia. Il passe à Daguiri et non loin de Samé. Il reçoit quelques affluents de peu d’importance.

Le Kobali-Kôvient du Gounianta, passe à Fodé-Counda, Kobali et se jette dans la Gambie à quelques kilomètres en amont de Samécouta. La direction de son cours est comme celle du Daguiri-Kô, Ouest-Nord-Ouest, Est-Sud-Est.

Le Colongué-Kôest le dernier marigot du Niocolo que la Gambie reçoive sur sa rive droite. Il est formé de plusieurs branches qui viennent du Gounianta et dont la principale passe à environ dix kilomètres des ruines de Diantoum et à Colongué qui lui a donné son nom. La direction de son cours est à peu près Est-Ouest. Dans le Niocolo, il ne reçoit aucun affluent. Il est presque à sec pendant la saison sèche et forme, pour ainsi dire, dans la première partie de son cours, un vaste marécage.

Sur la rive gauche, la Gambie reçoit un grand nombre de marigots dont le cours est, en général, assez restreint et qui, à sec pendant la belle saison, sont transformés en véritables torrents pendant l’hivernage. Cela tient à ce qu’ils coulent, pour la plupart, dans les étroites vallées qui existent entre les montagnes et que, pendant l’hivernage, ils reçoivent les eaux qui coulent sur le flanc des collines. Aussi leurs bords sont-ils à pic et leur lit est-il souvent encombré de roches ; ce qui en rend le passage très difficile. Nous allons en donner une très succincte description.

En procédant du Nord au Sud, nous trouvons à partir du gué de Tamborocoto :Le Niami-Kô, dont la branche principale passe non loin de Nassa.

Le Fangoli-Kô, dont le lit est encombré de roches qui en rendent le passage excessivement dangereux. Il reçoit plusieurs affluents peu importants. Un d’entre eux passe à Niantambouri et un autre à Sacoto.

Le Tian-Kô, qui passe non loin de Marougou.

Le Falagankoli-Kô, qui passe à Tacourou.

Le Sili, qui est formé par deux autres petits marigots peu importants.

Le Mallalivondia-Kô, qui passe à Ibeli.

Enfin leSaguiri-Kô, qui est formé par deux branches dont l’une passe à Iméré, et dont l’autre le fait communiquer avec le Mallalivondia-Kô. Le cours de tous ces marigots a absolument la même direction générale Est-Ouest. Outre les marigots que nous venons de citer, il en existe beaucoup d’autres qui ont la même direction et qui sont si peu importants qu’on ne leur a même pas donné de noms.

Orographie.— Au point de vue orographique, le pays de Niocolo change absolument d’aspect suivant que l’on étudie la région Est ou la région Ouest.

A l’Ouest, pays de plaines, de marécages, nous ne trouvons que quelques rares collines peu élevées, le sol est faiblement vallonné et ne présente, pour ainsi dire, pas de villages dignes d’être mentionnés. Nous ne citerons que la série de petites collines qui longent, à deux kilomètres environ, la rive gauche de la Gambie.

A l’Est, au contraire, nous sommes en plein pays de montagnes. Nous trouvons d’abord sur la rive droite de la Gambie une chaîne de collines assez élevées qui longe le fleuve à quelques centaines de mètres parfois, deux kilomètres au plus. Cette chaîne n’est interrompue que pour donner passage aux marigots qui arrosent cette partie du Niocolo. Ces collines sont relativement élevées et il en est qui atteignent jusqu’à 100 et 125 mètres de hauteur. Nous pourrions dire qu’elles forment la partie Ouest d’une ceinture de hauteurs qui, passant par le Dentilia, le désert de Coulicouna et le Bélédougou, entoure un pays inhabité, véritable plateau rocheux inculte où aucune culture ne peut être tentée. Ces collines émettent de petits contreforts qui longent les marigots qui se jettent dans cette partie de la Gambie et qui arrosent les plaines argileuses du Dentilia.

A l’Ouest de la Gambie, nous avons une série de collines disposées d’après un certain ordre, qui permet d’en donner une description méthodique. C’est d’abord au Nord, un massif assez important aux environs du village de Nana, d’où partent les séries de collinesque l’on trouve aux environs de Tamborocoto, Maroucoto, Baïsso, Bantaco, Potaranké, Bantata et Sacoto. Ces collines sont assez élevées, 150menviron, et l’on peut dire qu’elles forment les derniers contreforts des montagnes du Fouta-Diallon qui viennent mourir ici sur la rive gauche de la Gambie, après avoir constitué cette sorte d’arête centrale qui traverse le Kolladé, le Tamgué et le Sabé.

Outre ce système orographique Nord, nous trouvons, en outre, dans cette partie du Niocolo, deux chaînes de collines qui, se rattachant au massif que nous venons de décrire, se dirigent l’une au Sud-Est, en longeant la rive gauche du fleuve, et l’autre directement au Sud en formant la ligne de démarcation véritable entre la région des plaines et la région montagneuse.

La première chaîne de collines dont nous venons de parler se détache du massif Nord aux environs de Tamborocoto et vient se terminer non loin de Kédougou. Elle est interrompue par endroits pour livrer passage aux marigots qui se jettent dans la Gambie. Le long de ces marigots, se trouvent de petits contreforts qui vont rejoindre la chaîne Ouest.

Cette chaîne naît du massif Nord aux environs de Baïsso et se dirige directement au Sud jusqu’à près de Landuni, où elle s’épanouit en un nombre assez grand de rameaux secondaires que l’on trouve aux environs de Saréfitari, Tiokitian et Pataschi.

Outre ces hauteurs principales dont nous venons de parler, on rencontre encore dans le Niocolo bon nombre de collines isolées et ne se rattachant à aucun système. En les voyant on se demande comment elles ont bien pu se former. Parmi celles-ci, nous citerons particulièrement les collines qui entourent Sacoto, celles d’Itato et enfin celles que l’on trouve sur la route du Dentilia à quelques kilomètres de la rive droite de la Gambie.

En résumé, d’après ce que nous venons de dire, il est facile de conclure que le système orographique du Niocolo forme un tout bien net et qu’il appartient au grand système du Fouta-Diallon dont il peut être considéré comme le rejeton ultime.

Constitution géologique du sol.— Le Niocolo tout entier appartient, nous pouvons dire, au point de vue géologique, à la période secondaire. Sans doute dans sa partie ouest et dans les vallées de certains marigots, nous trouvons des argiles, des alluvions de formationplus récente ; mais le sous-sol lui-même sur lequel elles reposent appartient à la période primaire de même que l’ossature, le squelette du pays, si nous pouvons nous exprimer ainsi. C’est à cette époque qu’ont dû émerger et le Niocolo tout entier et les massifs du Sabé et du Tamgué. Certes, il n’est guère facile de s’y tromper si on considère combien les roches sont usées et limées. Issu des soulèvements de la période secondaire, le Niocolo tout entier a dû être ensuite recouvert complètement par les eaux lorsque la croûte terrestre a été assez refroidie pour que les vapeurs contenues dans son atmosphère puissent se condenser à sa surface. Combien de temps dura ce déluge et combien de temps le Niocolo resta-t-il submergé, nul ne le pourrait dire. Mais ce que l’on peut affirmer, c’est que cette période fut très longue, à en juger par les traces qu’elle a laissées et qui sont encore évidentes, malgré les milliers d’années écoulées.

Si nous considérons le sous-sol dont est formé le Niocolo, nous y trouvons deux sortes de terrains, le terrain ardoisier caractérisé par des schistes de toutes sortes. C’est le terrain de la région Ouest et celui d’une partie de la contrée comprise entre les deux chaînes de collines parallèles dont nous avons parlé plus haut. C’est aussi le terrain d’une partie des rives et du lit de la Gambie. On le rencontre enfin aussi dans la plaine qui confine au Dentilia. En second lieu, nous avons cette sorte de terrain que nous désignons sous le nom de terrains secondaires et dont les roches principales et les plus communes sont : des quartz, des grès et des conglomérats ferrugineux. Les collines de la partie montagneuse en sont presque uniquement formées.

Si maintenant nous considérons, au contraire, la croûte terrestre, nous trouverons dans la région Ouest et dans la plaine qui confine au Dentilia des argiles compactes en couches épaisses, produites par la désagrégation par les eaux des roches du terrain ardoisier. Par ci par là à l’Ouest, quelques marécages où l’on peut trouver des vases et des dépôts alluvionnaires de récente formation.

Dans la partie Est et centrale, nous avons bien en maints endroits des argiles ; mais c’est la latérite qui domine. Elle est produite par la désagrégation des roches cristallines qui forment le sous-sol du terrain secondaire. Les versants des collines sont dépourvus absolument de terre ou sable quelconque. Tout estentraîné par les grandes pluies d’hivernage. Sur les plateaux, la roche se montre à nu partout.

La profondeur à laquelle se trouve la nappe d’eau souterraine varie considérablement. Très éloignée de la surface dans la région des montagnes, elle est à quelques mètres seulement dans la plaine orientale et dans la région Ouest. Dans toute la région montagneuse, on ne se sert que de l’eau de puits pour tous les usages domestiques. Cette eau est délicieuse, cela se comprendra facilement si on réfléchit qu’elle a filtré à travers une épaisseur considérable de terrains ne contenant aucuns principes nuisibles.

Climatologie.— D’après ce que nous venons de dire, on comprendra aisément que le climat du Niocolo soit modifié par les dispositions orographiques et la nature du terrain que nous avons décrites plus haut. Sans doute le Niocolo appartient aux climats tropicaux, par excellence ; mais nous croyons qu’il ne doit pas être aussi insalubre. Nous sommes restés trop peu de temps dans cet intéressant pays pour donner ici une appréciation sérieuse et fondée sur des observations minutieuses. Nous ne pouvons donc émettre que de simples hypothèses qui découlent des principes généraux mêmes de climatologie.

La direction des collines de la partie Est met la portion centrale du Niocolo à l’abri des vents brûlants qui viennent de cette région, de même que les collines de la région Ouest l’abritent pendant l’hivernage contre les vents humides du Sud-Ouest. Ces simples dispositions orographiques suffisent pour tempérer singulièrement l’insalubrité du pays et le climat sous lequel il se trouve. D’autre part, l’orientation des vallées leur permet de recevoir directement la brise de Nord et de Nord-Est, ainsi que celles de Sud et de Sud-Est. Il en résulte évidemment que la température doit y être relativement moins élevée que dans les autres régions qui sont directement exposées aux vents brûlants de l’Est.

Quant à l’action de la masse d’eau souterraine sur la salubrité du pays, nous croyons que, vu son extrême profondeur, elle est de peu d’importance. Sans doute, dans les plaines argileuses et sur les bords du fleuve et des marigots, nous trouvons des marécages et des eaux croupissantes, mais nous croyons que le desséchement se faisant très rapidement, leur action nocive est de peu de durée.

Tout autre est le climat de la région Ouest ; là nous avons le climat chaud, par excellence, et tout ce qu’il faut pour que le pays soit d’une insalubrité remarquable. L’altitude est peu élevée. Tous les vents s’y font sentir et particulièrement le vent de Sud-Ouest. Les marais y sont nombreux et le desséchement n’y est jamais complet. Enfin la croûte terrestre, presque uniquement formée d’argiles imperméables, laisse s’amonceler et croupir à sa surface les eaux de l’hivernage. De plus, la masse d’eau souterraine y est à une minime profondeur et il en résulte une humidité extrême. Chaleur et humidité sont, on le sait, les deux éléments climatériques qui favorisent le plus l’éclosion des miasmes palustres. En résumé, nous estimons qu’il serait bon de faire de ce pays, au point de vue climatologique, une étude complète. On pourrait s’assurer ainsi qu’il jouit peut-être d’un climat plus sain ou plutôt moins malsain que celui des autres régions de cette partie de l’Afrique. D’après ce que nous venons de dire, cette hypothèse paraît vraisemblable.

Flore.—Productions du sol.—Cultures.— La flore du Niocolo diffère peu de celle des autres parties du Soudan. Pauvre sur les collines, la végétation n’est réellement riche que sur les bords du fleuve et des marigots. Là nous trouvons les grands végétaux qui caractérisent les régions des rivières du Sud : caïl-cédrats, fromagers, baobabs, Légumineuses de toutes sortes et absolument gigantesques. Mais il existe dans le Niocolo tout entier, du moins dans les régions Est et centrales, deux végétaux qui méritent une mention particulière. Le Karité (Butyrospermum Parkii) y est partout excessivement commun et ses deux variétés, Shée et Mana, s’y rencontrent. La première y est cependant plus fréquente. Les habitants tirent de la noix une assez grande quantité de beurre qu’ils vont vendre à Yabouteguenda et à Mac-Carthy.

On trouve ce végétal partout, dans le Niocolo ; mais c’est surtout aux environs de Sillacounda, Diengui, Dikhoy qu’il est particulièrement abondant. Toute la plaine de Sillacounda en est littéralement couverte et nous y en avons vu des échantillons qui atteignaient des proportions fort respectables. Le karité, dans cette région du moins, ne pousse pas en forêts compactes. Les pieds sont distants les uns des autres d’environ soixante mètres. Nous croyons que,trop rapprochés, ils se développeraient moins vigoureusement. Il y aurait là matière à créer une véritable richesse agricole, forestière et commerciale pour le pays. Mais il faudrait que ceux qui s’en occuperaient fissent tout par eux-mêmes : car jamais on n’arrivera à faire cultiver par le noir aucun autre végétal que ceux qui sont susceptibles de lui donner un rendement immédiat. On n’arrivera jamais à lui faire semer une seule graine de karité.

Les lianes à caoutchouc Saba (Bambara), et Laré (Peulh), sont aussi excessivement communes dans le Niocolo. On les trouve un peu partout, mais c’est surtout sur les bords du fleuve et des marigots qu’elles sont réellement abondantes. Elles y atteignent des proportions énormes, mais je doute que jamais un noir quelconque récolte un gramme de latex de Laré, quels que soient les moyens que l’on emploie et les arguments qu’on fasse valoir pour leur conseiller ce léger travail. Ce végétal serait également très facile à multiplier dans d’énormes proportions, mais, je le répète, on n’obtiendra jamais rien de l’indigène en dehors de ce qui sort de la routine.

Les cultures sont très riches dans le Niocolo, surtout dans les pays habités par les Diakankés : Diengui, Sillacounda, Samécouta, Laminia. Sous ce rapport les Malinkés commencent à se remuer un peu. Quant aux Peulhs, ils sont loin de ressembler à leurs frères du Ouli et du Sandougou. Ils délaissent volontiers la pioche pour prendre le fusil et aller détrousser les caravanes ou voler des captifs aux alentours des villages Malinkés.

Le mil, maïs, coton, arachides, tabac, etc., etc., en un mot toutes les plantes que l’on cultive au Soudan se voient dans les lougans du Niocolo. Les habitants font de grands et beaux lougans et, pendant toute l’année, ils ne manquent jamais de mil. Leurs procédés de culture sont à peu de chose près les mêmes qu’ailleurs, mais les lougans sont plus soignés. J’ai remarqué que pour les champs de mil, ils ne se contentaient pas seulement de gratter la terre et d’y enfouir la semence à une petite profondeur. Ils font de véritables sillons. Ce qui permet aux eaux de séjourner plus longtemps autour du mil. Aussi celui-ci y atteint-il des proportions inconnues ailleurs. Autour des villages, surtout chez les Malinkés, se trouvent de petits jardinets où sont cultivés, avec grand soin, oignons, tabac, oseille, etc., etc. C’est surtout aux femmes qu’incombe cette besogne.

Faune. Animaux domestiques.— La faune est peu variée. Parmi les animaux nuisibles, citons le lion, assez rare, la panthère, le lynx, le chat-tigre, et, dans la Gambie, le caïman. L’hippopotame abonde surtout dans les marigots de la région Ouest. C’est là aussi la région qu’habite l’éléphant, qui est assez commun. Toutes les variétés d’antilopes, biches, gazelles y sont représentées en grand nombre. Le bœuf sauvage s’y rencontre aussi fréquemment. Tous les habitants du Niocolo se livrent à l’élevage des bœufs, moutons et chèvres. Mais ceux qui, de beaucoup, possèdent les plus beaux troupeaux, sont les Diakankés. Samécouta, Sillacounda, Laminia possèdent chacun plusieurs centaines de têtes de bétail. Les bœufs y sont assez gros et leur viande est excessivement savoureuse. Le lait des vaches, très riche en principes gras, est également excellent. Les moutons et les chèvres y prospèrent à merveille, et ils ne sont pas étiques comme cela se voit dans presque tout le reste du Soudan. Citons pour mémoire les poulets, très nombreux partout. C’est toujours la même volaille décharnée que l’on rencontre partout en Afrique, et qui n’a rien à envier à ses congénères de l’Opéra-Comique. Il y a peu de chevaux dans le Niocolo. D’après les renseignements que j’ai eus à ce sujet, le climat leur serait contraire et ils n’y vivraient pas. Les ânes, petits et vigoureux, y sont très communs, et les dioulas s’en servent pour le transport de leurs marchandises.

Populations. Ethnographie.— Le Niocolo est, relativement à son étendue, très peuplé, surtout dans sa partie centrale. Il n’y a qu’un seul village sur la rive droite de la Gambie, Laminia (village Diakanké). La partie Ouest est à peu près inhabitée. On n’y trouve que deux petits villages Malinkés de très peu d’importance. La population totale du pays peut être évaluée à environ 25 à 28,000 habitants. Ce qui, vu sa superficie, nous donne à peu près trois habitants par kilomètre carré. Il est habité par des Malinkés, des Diakankés, des Peulhs et des Sarracolés. Les Malinkés et les Peulhs sont de beaucoup les plus nombreux. Ils forment un grand nombre de villages situés : les Malinkés au Nord, et les Peulhs au Sud.

1oMalinkés.— Les Malinkés ont été les premiers habitants du Niocolo. Si l’on en croit la légende que racontent volontiers lesgriots et les vieillards, les premiers habitants de race Malinkée dont on retrouve la trace au Niocolo appartenaient à la famille desSadiogos, venus du Manding lors de la première grande migration, celle de Koli-Tengrela. Cette famille des Sadiogos arriva on ne sait comment jusque sur les bords de la Gambie et là les uns franchirent le fleuve et se fixèrent dans le Niocolo et les autres se fixèrent à Sibikili, où ils sont encore. Peu après, lors de la seconde grande migration Mandingue dans le Bambouck, sous la direction des Sisokos, arrivèrent lesCamarasqui chassèrent les Sadiogos et peuplèrent en partie toute la partie Nord du Niocolo. Les Sadiogos se retirèrent à Sibikili et c’est dans ce seul village que l’on peut encore trouver des représentants de cette ancienne famille Malinkée. Mais les Camaras ne devaient pas jouir longtemps en paix de leur victoire. Après la mort de Soun-Dyatta, un grand courant d’émigration Malinkée se fit de l’Est vers l’Ouest, et dans le Niocolo ne tardèrent pas à arriver deux des plus anciennes familles du Manding lesDaboset lesKeitas. Dans le cours du voyage, un certain nombre de Dabos avait quitté la colonne et s’était fixé dans le Kouroudougou, près du Diébédougou, où sont encore leurs descendants. Les Keitas et les Dabos eurent facilement raison des Camaras et les soumirent à leur autorité. Ceux-ci préférèrent obéir que de quitter le pays. Les Keitas prirent alors le pouvoir en main et voulurent pressurer leurs alliés les Dabos comme ils le faisaient pour les Camaras. Les Dabos, irrités, quittèrent le pays et allèrent se fixer dans le Ouli. Il n’en reste plus que fort peu actuellement dans le Niocolo. Dernièrement encore plusieurs cases de Dabos allèrent rejoindre leurs frères du Ouli. Les Keitas sont encore les maîtres du Niocolo, de la partie Nord du moins. Leur chef réside à Dikhoy, chef sans aucune autorité, qui est absolument annihilé par les almamys du Fouta-Diallon.


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