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Aux quatre angles de ce cadre A. B. C. D. se trouvent quatre montants en bois de même hauteur, solidement fixés au cadre etayant environ 0m20 de hauteur. Ces montants sont unis entre eux par des cordes solides, généralement en cuir, qui forment ainsi un cadre E. F. H. O. parallèle à celui que nous venons de décrire et qui est inférieur. C’est sur ces cordes que va être posé l’appareil producteur du son.
2eAppareil producteur du son.— Cet appareil se compose simplement d’une série de lamelles de bois très dur disposées par ordre de longueur sur le cadre supérieur. Comme l’indique la figure ci-dessous, ces lamelles ont toutes la même largeur et la même épaisseur, mais non la même longueur. La plus longue a environ vingt-cinq centimètres de longueur et les autres vont en diminuant de longueur jusqu’à la dernière qui peut avoir huit centimètres environ. Leur nombre est variable ; mais il est rarement inférieur à 12 et supérieur à 20. Ces lamelles sont fixées sur les cordes supérieures du cadre à l’aide de petites cordes qui les maintiennent en place, en leur laissant toutefois une certaine mobilité.
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Les deux figures ci-dessus peuvent donner une idée de ce que sont ces lamelles. La figure A représente une lamelle entière et la figure B une coupe qui serait faite perpendiculairement à son axe.
3oAppareil résonateur.— L’appareil résonateur qui est destiné à renforcer les sons est bien simple. Il se compose d’une série de petites calebasses ayant la forme que représente la figure ci-dessous(no1) et qui sont fixées au-dessous de chaque lamelle. C’est là le côté le plus délicat de la construction ; car, en effet, de la grosseur de la calebasse dépendra la nature du son, on comprendra qu’il faut apporter un certain choix dans la composition de cet appareil, afin de ne pas modifier l’accord et surtout d’obtenir une gamme à peu près exacte. Aussi voit-on des lamelles avoir deux calebasses et d’autres une seule. Tout cela dépend du volume.
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Les figures ci-dessus peuvent donner une idée de la façon dont sont disposées les calebasses au-dessous des lamelles. Ces calebasses sont maintenues en place par des liens qui les joignent aux différents côtés du cadre et qui les unissent entre elles. Tout cet ensemble, qui paraît devoir être très fragile, est, au contraire, excessivement solide.
Pour jouer du balafon, on s’asseoit par terre et on place l’instrument devant soi, de façon à avoir les lamelles les plus longues à sa gauche. On peut également en jouer en marchant ; alors, l’instrument est porté, suspendu au cou par des liens qui sont fixés à ses deux extrémités. L’instrument repose alors sur le ventre de l’exécutant, de façon à ce qu’il ait toujours à sa gauche les lamelles les plus longues, celles qui donnent les notes les plus graves.
Pour tirer des sons de ce bizarre mais ingénieux instrument, il suffit de frapper d’un coup sec la lamelle avec les baguettes représentées ci-dessous.
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Ces baguettes sont en bois. Il en est qui s’en servent à nu, d’autres, au contraire, qui entourent l’extrémité renflée à l’aide de chiffons excessivement serrés ou, mieux, de caoutchouc. Ilnous a semblé que les sons obtenus avec ces dernières étaient plus harmonieux que ceux obtenus avec les autres.
Le balafon est construit, en ce qui concerne le bois, par les forgerons. Quant à l’agencement des différentes pièces, il est fait par l’artiste lui-même. Le bois qui doit servir à la construction doit être très dur, bien sec, et ne présentant aucun défaut. Plusieurs espèces peuvent être employées à cet usage. Citons : le Samboni (Cytharexylum quadrangulareJacq.), le Vène (Pterocarpus erinaceusPoir.), le Kaki (Diospyros ebenumRetz.). De même, les calebasses doivent être bien sèches, ne présenter aucun défaut ni fissure, car le son pourrait en être profondément altéré. Enfin, les cordes elles-mêmes doivent être minutieusement construites et présenter toutes les garanties voulues de solidité et de bonne fabrication.
Le balafon peut être considéré, au Soudan, comme étant un instrument de luxe. Il n’y a guère que les chefs riches et influents qui en aient, et le griot (musicien de profession) qui en joue, jouit habituellement dans le village d’une considération que n’ont pas ses autres collègues. Seul, il est admis à l’honneur de jouer du balafon, et, tant est grande l’estime que l’on a pour cet instrument que, souvent, l’épithète de balafon est ajoutée au nom de l’artiste qui s’en sert. Ainsi, à Koundou (Fouladougou), par exemple, le joueur de balafon porte le nom de « Fodé-Balafon ». Il n’est connu que sous ce nom-là dans les villages environnants.
Les sons obtenus avec cet instrument sont relativement assez mélodieux et dans l’agencement des notes, il est facile d’y retrouver les éléments de la gamme. Les airs que jouent les griots présentent également une certaine harmonie et un rhythme appréciables, même pour une oreille peu musicale.
Après une heure de musique effrénée, et après avoir assisté aux danses les plus échevelées, exécutées cependant en mon honneur, je congédiai, par la voix de mon interprète, les artistes mâles et femelles qui m’entouraient, et orchestre en tête, je me rendis à la demeure du chef pour lui rendre la visite qu’il m’avait faite le matin. Cette façon de procéder m’a toujours réussi au Soudan, et, c’est en usant sans cesse de la plus grande politesse et de la plus grande douceur que je suis arrivé à me concilier partout le respect et l’amitié des chefs avec lesquels j’ai été en relations. Point ne sert de prendre avec ces gens-là des airs de matamores etde croquemitaines. Nous n’arriverions jamais qu’à nous aliéner leur sympathie. Il faut avoir le bon esprit de ne se considérer que comme leur hôte, et, si l’on sait conserver toutefois sa dignité d’homme et de Français, on peut être certain que d’eux-mêmes ils reconnaîtront notre supériorité.
Massa-Ouli attendait d’ailleurs ma visite. Je le trouvai dans sa case, entouré de toute sa famille. Il me présenta ses enfants, ses femmes et ses frères, et, après un entretien des plus aimables, nous nous quittâmes en nous serrant la main, à plusieurs reprises. Je fis à tous de petits cadeaux, dont ils me remercièrent vivement. Inutile de dire que les griots ne furent pas oubliés. C’est dans l’usage, et je n’aurais pas voulu laisser de moi une mauvaise impression. Tous, sauf le chef, me reconduisirent à mon campement, et chacun rentra chez soi, fatigué, mais satisfait, moi surtout.
L’habitation du chef du Ouli ne diffère guère de celles de ses sujets. Les cases sont absolument construites sur le même modèle. Elles sont plus vastes et plus nombreuses, et voilà tout. Celle où il se tient dans la journée est située au pied d’un superbeN’taba, bel arbre de la famille des Sterculiacées, sur lequel nous reviendrons plus loin. C’est un des plus beaux échantillons de cette espèce végétale que j’aie rencontré dans tout le cours de mes voyages au Sénégal et au Soudan.
La route de Nétéboulou à Sini présente d’intéressantes particularités ; Nétéboulou est construit sur un plateau dont le sous-sol est formé de quartz et de grès ferrugineux que recouvre une épaisse couche de latérite. Elle disparaît à deux kilomètres environ du village au-delà du marigot qui porte son nom, pour faire place à la plaine stérile de Genoto. Cette vaste plaine marécageuse est complètement inondée pendant l’hivernage. Elle mesure environ vingt kilomètres de longueur sur quinze de largeur dans ses plus grandes dimensions, et s’étend des collines du Ouli et de Nétéboulou jusqu’à la Gambie et au marigot de Nétéboulou. Le sol en est uniquement formé par une épaisse couche d’argiles anciennes et d’alluvions récentes. A peine y voit-on par-ci par-là quelques arbres peu vigoureux, rachitiques. Elle est couverte, dans toute son étendue, par une herbe mince et ténue parsemée de touffes de Joncées et de Cypéracées. Après avoir traversé de l’Est à l’Ouestce morne désert, on arrive par une pente assez raide sur le plateau de Sini ; jusqu’à Makadian-Counda ce ne sont que des argiles compactes ; mais à peu de distance de ce village la latérite reparaît et l’on peut dire que la plus grande partie du plateau en est uniquement formée. Son sous-sol ne présente guère que des roches de nature ferrugineuse.
Au point de vue botanique, nous ne trouvons à signaler que trois espèces principales de végétaux.
1oNété.— Le Nété ou Néré (Parkia biglobosaH. Benth.)[7], est une belle Légumineuse de la tribu des Parkiées. On la trouve en grande quantité dans le Bambouck, le Bélédougou, la Haute-Gambie. Il est facile de la reconnaître à ses feuilles profondément découpées qui ressemblent à s’y méprendre à celles de certaines de nos fougères, et à ses fleurs d’un beau rouge foncé et disposées en forme de boule à l’extrémité des jeunes rameaux. Son fruit est une gousse d’une belle dimension en tout semblable à nos plus beaux haricots. Il contient une douzaine de graines entourées d’une pulpe jaune relativement assez compacte et abondante. Cette pulpe est très parfumée. Sèche, elle forme une sorte de farine que les indigènes mangent volontiers pendant la disette. Les fruits poussent au nombre de huit ou dix au maximum, à l’extrémité des jeunes rameaux. Ce végétal fleurit de juin à août et ses fruits ne sont guère comestibles avant le mois de mars de l’année suivante. On le trouve en grand nombre aux environs de Nétéboulou. Son bois est généralement peu employé.
2oTéli.— Le Téli (Erythrophlæum GuineenseRich.)[8], est un végétal de haute stature. C’est encore une belle Légumineuse-Parkiée. Il croît, de préférence, sur les bords des marigots et j’en ai vu de beaux échantillons dans les environs de Nétéboulou. Il est facile à reconnaître à la couleur sombre de son feuillage, et à son fruit qui est une gousse rougeâtre quand elle est sèche et plus large que ne le sont, en général, celles des autres légumineuses. Son écorce est profondément fendillée, et, si on l’enlève, sa partieintérieure présente une belle couleur rouge foncée. Chaque gousse contient environ huit à dix graines, à deux faces bombées, ressemblant à s’y méprendre à celles de certains haricots. Ces graines, qui ont toujours à peu près le même poids, servent dans certaines régions, le Bouré, par exemple, pour peser l’or. Cinq de ces graines équivalent à peu près en poids à un gros, environ trois grammes quatre-vingt-deux centigrammes.
Le Téli ou Tali (Peulh, Bambara, Malinké) est la plante vénéneuse par excellence au Soudan français, au dire, du moins, des habitants. Il entrerait du Téli dans la composition du «Corté», le fameux poison que les habitants de Komboreah (Konkodougou) sont si habiles à préparer et qui est si connu dans le Baleya, l’Amana, le Dinguiray et même à Siguiri. Mais quelle est la partie de la plante qui est utilisée ? C’est ce que nous n’avons pas encore pu savoir. Toutefois nous avons appris que, dans certaines de nos rivières du Sud, le Rio-Nûnez, le Rio-Pongo particulièrement, et dans le pays de Loango, où le Téli est appelé Boudu ou Boudou, les indigènes fabriquent avec sa racine, par infusion, une liqueur d’une extrême amertume et qui sert de poison d’épreuve. Quand elle est trop chargée, elle cause la suffocation, la rétention d’urine, etc., etc., l’accusé tombe et est déclaré coupable ; à dose plus faible, elle n’amène pas d’accidents graves, alors l’accusé résiste et est déclaré innocent.
D’après les indigènes du Soudan, toutes les parties de la plante seraient excessivement vénéneuses. Voici ce que me disait à son sujet le chef de Gangali (Niéri) : « Une feuille de Téli dans le couscouss suffit pour empoisonner toute une famille. Un bœuf, un cheval, un mouton en mange-t-il, il meurt aussitôt. Un oiseau, un insecte mange-t-il une fleur de Téli, il tombe aussitôt foudroyé. » De plus, les poissons ne vivent pas dans les marigots dont les bords sont couverts de Télis, et il serait dangereux d’y faire boire les animaux. Je me souviens encore que, sur la route de Damentan, mon palefrenier refusa absolument de faire boire mon cheval à l’eau d’un marigot dont les bords étaient couverts de Télis. Fait singulier : cette eau, qui est toxique pour le cheval, paraît-il, ne le serait pas pour l’homme. Je ne sais ce qu’il peut y avoir de vrai pour le premier, mais, ce que nous pouvons assurer, c’est qu’il nous est arrivé souvent de faire usage d’eau puisée au pied d’un Téli etque nous n’en avons jamais été incommodé. Il en a toujours été de même pour nos hommes.
Tout cela est évidemment bien exagéré, mais il s’en dégage ce fait toutefois, c’est que toutes les parties de la plante sont nuisibles mais à des degrés différents. Celle qui est la plus active, et cela, au plus haut degré, c’est l’écorce. L’écorce fraîche l’est plus que l’écorce sèche, et celle des jeunes sujets plus que celle des vieux arbres. Après l’écorce la racine, puis la fleur et les graines. Les feuilles n’auraient que de faibles propriétés nocives, mais, cependant, encore assez fortes pour occasionner la mort, à une faible dose.
Jamais les animaux n’en mangent. On peut les laisser paître en toute sécurité dans la brousse. Ils ne mangeront jamais les feuilles du Téli, jamais ils n’en brouteront l’écorce. Cet arbre leur cause une répulsion qu’ils ne peuvent surmonter. Par instinct, ils s’en éloignent toujours. Ils ne peuvent en absorber que lorsqu’on en mélange les feuilles avec l’herbe qu’on leur donne en pâture. Et encore arrive-t-il fréquemment qu’ils mangent le bon fourrage et laissent le téli ?? La meilleure façon de leur en faire absorber est simplement de pulvériser l’écorce et de leur administrer avec leurs aliments la poudre ainsi obtenue.
D’après les renseignements que j’ai recueillis un peu partout à ce sujet, et que Sandia, le chef de Nétéboulou, m’a confirmés, car il avait vu le cheval de son père mourir empoisonné, par malveillance, avec du Téli, les animaux qui en absorbent à doses toxiques éprouveraient les premiers accidents environ deux heures après l’ingestion. Leur ventre deviendrait très volumineux. Ils présenteraient une écume abondante à la bouche, des convulsions qui dureraient une demi-heure environ et la mort surviendrait deux heures et demie ou trois heures après l’ingestion du poison.
Les noirs du Soudan utilisent les feuilles du Téli contre le ver de Guinée, et, voici comment : lorsque l’abcès qu’occasionne le ver s’est ouvert spontanément ou bien à la suite d’une manœuvre opératoire, et que le parasite commence à sortir, ils enveloppent la partie malade avec des feuilles de Téli. Deux ou trois suffisent pour la couvrir complètement.Un pansement fait avec des feuilles d’un autre végétal quelconque inoffensif et maintenu toujours humide est appliqué par-dessus. Le tout est fixé à l’aide de lacs. Ils prétendent que le ver est alors empoisonné et qu’il sort plus facilement. Ceci mérite confirmation, on le comprendra aisément. J’ai cependant vu des malades se bien trouver de ce traitement.
Le Téli ne sert en aucune autre circonstance. Il inspire aux indigènes une telle frayeur qu’ils ne l’utilisent ni dans la construction de leurs cases ni même pour faire cuire leurs aliments.
3oN’taba.— LeN’taba[9]est une Malvoïdée de la famille des Sterculiacées. C’est le « Sterculia cordifoliaCav.», ainsi nommé parce que ses feuilles sont en forme de cœur. C’est un des plus beaux végétaux des régions de l’Afrique tropicale. On le reconnaît aisément à son tronc énorme, à ses feuilles excessivement larges et à son fruit absolument caractéristique. Ce fruit, qui vient à l’extrémité des jeunes rameaux, a la forme d’une gousse volumineuse, dont les valves charnues s’ouvrent à la pression par son arête convexe. Son extrémité libre est munie d’une sorte d’appendice charnu en forme d’aiguillon de 0m06 environ de longueur. Quand il est mûr, il a une couleur rouge clair qui ne peut laisser aucun doute. Il renferme une douzaine de graines polyédriques noyées dans une pulpe jaunâtre, savoureuse, et excessivement parfumée. C’est un des meilleurs desserts que j’aie rencontrés au Soudan et souvent nous nous en sommes régalés. Les fruits sont accouplés au nombre de trois, cinq ou sept en faisceaux et adhèrent fortement au pédoncule et à la tige qui les porte. Ils tombent rarement et pour les cueillir on est obligé de sectionner le rameau qui les porte.
Cet arbre acquiert des proportions gigantesques. Nous en avons vu dans le Ouli, le Sandougou, le Kantora, à Mac-Carthy, etc., etc., des spécimens vraiment remarquables. Dans ces régions, c’est l’arbre à palabres préféré dans tous les villages et son épais feuillage est recherché pendant les heures chaudes de la journée.
LeN’tabahabite de préférence, les terres riches en humus et les terrains à latérite. On ne le trouve, pour ainsi dire, jamais sur les bords des marigots. Et pourtant, il affectionne tout particulièrement les régions humides. Aussi est-il excessivement rare dans les régions sablonneuses et les steppes du Soudan. C’est surtout dans le Sud de nos possessions qu’on le rencontre, de préférence, dans le Sandougou, le Ouli, le Konkodougou, le Sud du Diébédougou, le Damentan, le Niocolo, le pays des Coniaguiés et des Bassarés, etc., etc. Il se prête cependant assez volontiers à la culture dans des régions plus septentrionales. Ainsi, à Bammako, notre excellent ami, M. le vétérinaire Körper, a obtenu à ce sujet des résultats surprenants et a pu acclimater absolument ce végétal sur cette partie des bords du Niger. Il ne faut pas oublier que leN’tabaest le congénère du Kola. Il est donc permis d’espérer que l’on pourra arriver, un jour, à cultiver ce dernier végétal dans les régions où croît le premier.
LeN’tabaest peu utilisé par les indigènes. Dès qu’ils sont mûrs, les fruits sont mangés avec avidité par les enfants. Dans certaines régions, à Missira (Sandougou) notamment, il m’a été dit que ces fruits étaient parfois employés avec succès contre certaines diarrhées rebelles. Je n’ai jamais eu à le constater.
LeN’taba, suivant les régions qu’il habite, fleurit du mois de janvier au mois de mars et les fruits arrivent à maturité du commencement de juin à la fin de juillet. Il porte des feuilles pendant toute l’année. Il a été introduit à la Guyane (Maroni).
Nous ne voulons pas quitter Sini sans le faire connaître plus complètement au lecteur. Sini, capitale de l’État Malinké du Ouli, est un village d’environ 600 habitants. Bien qu’il soit la résidence du Massa-Ouli ou chef du Ouli, il a absolument l’aspect du plus simple des villages. Ses cases sont construites en terre, rondes et couvertes d’un toit en chaume qui à la forme d’un chapeau pointu. Il est entouré d’un tata (fortification en terre) à tourelles qui tombe littéralement en ruines, mais qui, à en juger par ce qu’il en reste, devait être très fort. Le chef n’a pas de tata particulier, comme cela a lieu dans la plupart des villages Malinkés. — La population est formée uniquement de Malinkés, sales et grands ivrognes. Les membres de la famille royale, à part peut-être le chef actuel, ont à ce point de vue une réputation bienméritée. — Sini a été attaqué par le marabout Mahmadou-Lamine-Dramé en 1886, lorsque, chassé de Dianna par le colonel Galliéni, il s’enfuit vers le Ouli et se réfugia à Toubacouta. Les habitants avaient eu le temps de prendre toutes les mesures de défense nécessaires. Un fort sagné (fortification en bois) avait été construit autour du village. On en voit encore les restes. Les guerriers des villages voisins étaient venus se réfugier auprès du chef, et, de ce fait, en peu de jours, Massa-Ouli se trouva à la tête d’une colonne de six à huit cents hommes. Trop âgé pour la conduire au combat, il en confia le commandement à son jeune fils Massara et à Malamine, le chef de Nétéboulou, le frère de Sandia, le chef actuel. En vain, les bandes du marabout tentèrent-elles de s’emparer de vive force du village. Elles l’attaquèrent inutilement trois jours de suite. Voyant la place aussi bien défendue, le marabout se retira, mais attaqué par les guerriers du Ouli qui sortirent alors en masse du village et se mirent à sa poursuite, il fut complètement battu, et se réfugia avec les quelques guerriers qui lui restaient à Toubacouta, dont le chef lui ouvrit les portes et le reçut à bras ouverts. Sini avait cependant souffert de ce siège de trois jours. Un incendie allumé par l’ennemi avait dévoré les toits de la moitié des cases. Heureusement la population et les guerriers avaient pu se réfugier dans l’espace compris entre le tata et le sagné. C’en était fait autrement du village et l’on peut être certain que si le marabout s’en était emparé, il ne l’eût pas ménagé. On voit encore les traces de cet incendie, notamment dans le quartier qui est situé sur la route de Goundiourou.
La population de Sini est paisible, hospitalière et s’adonne surtout à la culture. Aussi le village est-il entouré de tous côtés de beaux lougans de mil, maïs, arachides. Autour des cases mêmes les femmes et les enfants font de petits jardinets où ils cultivent avec succès, oignons, courges, tomates, oseille. L’espace compris entre le tata et le sagné est également bien cultivé, et j’y ai remarqué de belles plantations de maïs et de manioc. Par contre, le troupeau du village est peu nombreux. Du reste les Malinkés, proprement dits, de cette région, élèvent peu de bétail. Ils laissent ce soin aux Peulhs qu’ils rançonnent d’une façon éhontée à ce point de vue.
Dans la soirée, Massa-Ouli et ses fils et ses frères vinrent me saluer de nouveau et me quittèrent en me promettant de venir le lendemain matin me serrer la main. Tout le monde dormit bien cette nuit-là, aussi les préparatifs du départ se firent-ils rapidement.
28 octobre.A cinq heures du matin, je réveille toute la caravane, mon interprète Almoudo et Sandia sont les premiers debout et organisent le convoi rapidement. Enfin, après un déjeuner sommaire, nous pouvons nous mettre en route à cinq heures quarante minutes. Malgré l’heure matinale, tout le monde est debout. Massa-Ouli lui-même est assis devant la porte de sa case et me serre la main avec effusion à plusieurs reprises et me souhaite un bon voyage. Son fils Massara est à cheval et va nous accompagner jusqu’au premier village. Je donne le signal du départ et bien à regret nous quittons Sini, non sans avoir promis à nos amis de revenir les voir à notre retour de Mac-Carthy.
Le jour commence à poindre quand nous franchissons les portes du sagné pour nous engager au milieu de beaux lougans de mil dont les tiges hautes de plus de quatre mètres se rejoignent et forment au-dessus de nos têtes un véritable dôme de feuilles et d’épis. La température est excessivement fraîche. Je constate 16 degrés. La rosée est de plus très abondante et nous sommes absolument inondés peu après le départ. Nous marchons d’une bonne allure pour nous réchauffer et dans le plus grand ordre. Il est 6 heures 15 quand nous arrivons à Canapé. C’est le premier village Peulh que nous rencontrons. Tout le monde est debout. Il faut mettre pied à terre.
Canapé.— Canapé est un village d’environ deux cent cinquante habitants. Il est entièrement construit en paille. C’est, du reste, le seul mode de construction employé par les Peulhs. Il est littéralement enfoui au milieu du mil et du maïs, et jusque devant les cases tout est cultivé. Pas un pouce de terrain n’est perdu. Ses habitants viennent du Fouladougou et le Ouli, le Sandougou et le Niani en sont très peuplés. C’est là qu’ils y cherchent un refuge contre les pillages et les exactions des souverains de leur pays d’origine. Ils construisent en paille de gentils petits villages proprets et se livrent avec passion à la culture et àl’élevage. Aussi sont-ils absolument pressurés par leurs nouveaux maîtres.
A peine étions-nous arrivés que sur l’ordre du chef on nous apporta de grandes et nombreuses calebasses de lait sûr et de couscouss pour les hommes et pour moi du lait frais et des œufs en quantité. Bon gré mal gré il fallut s’attabler et manger. Heureusement que le noir a l’estomac complaisant, aussi mes lascars firent-ils sérieusement honneur à ce petit apéritif, comme disait mon fidèle Almoudo. Pour moi, je me contentai d’avaler quelques œufs crus et de boire deux tasses environ d’un excellent lait fraîchement tiré. Ce qui me fit encore plus de plaisir ce fut le cadeau que me fit le chef de plusieurs bouteilles d’excellent beurre. Ce qui me promettait, grâce au modeste talent de mon cuisinier, Samba-Sisoko, une excellente cuisine pour l’avenir.
Après une halte de vingt minutes environ, nous nous remîmes en marche, non sans avoir serré vigoureusement la main à Massara, qui nous quittait là pour retourner à Sini, et sans l’avoir remercié de sa généreuse hospitalité. Le chef de Canapé et ses principaux notables m’accompagnèrent pendant plusieurs kilomètres et, chemin faisant, me firent part de la situation pénible qui leur était faite dans le Ouli. Je leur promis d’en informer le commandant de Bakel dont ils relevaient, et ils me quittèrent enchantés. J’ai appris depuis que tout avait été réglé au mieux de leurs intérêts et à la satisfaction générale.
En quittant Canapé, nous traversons d’abord les lougans du village qui, relativement, ont une superficie considérable. Peu après, nous entrons en pleine brousse. Elle se continue jusqu’aux lougans de Soutouko, où nous arrivons vers neuf heures du matin.
Soutouko.— Soutouko est un village d’environ 550 habitants. Sa population est formée uniquement de Malinkés musulmans. Ils différent absolument des autres Malinkés et se rapprochent beaucoup de la race Toucouleure dont beaucoup d’entre eux ont le type et les mœurs. Ce sont ces Malinkés que, dans les Rivières du Sud, on désigne sous le nom de Mandingues. Nous y reviendrons plus loin. Musulmans fanatiques, ils furent des premiers à embrasser la cause du marabout Mahmadou-Lamine.
Soutouko n’a nullement l’aspect des autres villages Malinkés. Bien qu’il soit construit de la même façon, il est propre et bienentretenu. Au centre du village règne une mosquée en paille et pisé bien comprise et dont les abords sont indemnes de tout immondice. Je n’ai pas besoin de dire qu’elle est assidûment fréquentée.
Là encore il fallut mettre pied à terre et accepter le lunch qui nous était préparé. Mes hommes s’en tirèrent à merveille. Pour moi, je ne pus absorber qu’une petite quantité de lait et quelques œufs frais. La fatigue commençait à se faire sentir et je ne pus que difficilement remonter à cheval. J’étais loin d’être complètement remis des assauts que j’avais eu à supporter à Nétéboulou.
La route entre Soutouko et Barocounda, où j’avais décidé que je ferais étape, est bordée à droite et à gauche par de superbes champs de mil et d’arachides. Elle ne présente rien de particulier et nous la fîmes sans aucun autre incident que les nombreuses haltes que ma faiblesse me força à faire, tous les deux ou trois kilomètres. Environ à mi-chemin de Barocounda se trouvent plusieurs villages Peulhs dont les habitants se livrent paisiblement à la culture. Ce sont :Marosouto—Ourosaradado—Tabandi—Sarè n’Dougo—Saré-Dialloubé. Nous fîmes halte à Tabandi et les habitants vinrent nous saluer et nous apporter des calebasses de lait et d’eau fraîche pour nous désaltérer, car la chaleur commençait à être insupportable. Ils nous autorisèrent également à arracher quelques pieds d’arachides. Nous nous régalâmes de leurs graines vertes. C’est un des meilleurs fruits du Soudan que je connaisse.
Enfin, à midi, nous apercevions les toits pointus de Barocounda, où nous allions pouvoir goûter quelque repos et nous mettre à l’abri des ardeurs de la canicule. J’étais absolument à bout de forces quand je pus prendre possession du logement qui avait été préparé à mon intention.
Je fus reçu à Barocounda avec autant d’empressement et de sympathie que dans les autres villages du Ouli que je venais de visiter. Nous eûmes à profusion de tout ce que l’on peut trouver au Soudan et j’estime encore aujourd’hui que les quelques cadeaux dont ma pauvre pacotille me permit la largesse à mes hôtes en reconnaissance de leur généreux accueil, furent bien au-dessous de ce qu’ils dépensèrent en mon honneur.
Barocounda.— Barocounda est un gros village de 750 habitants environ. Sa population est uniquement formée de Malinkéspuants, sales et ivrognes. Ses cases sont construites sans aucun soin, sans aucun ordre, et la plupart d’entre elles tombent littéralement en ruines. Il est absolument ouvert et ne possède aucune défense. La place principale du village, où se trouvent deux superbesn’tabas, est absolument encombrée de détritus de toutes sortes. C’est, comme dans tous les villages Malinkés, du reste, le dépotoir commun où chacun vient jeter les ordures de son ménage. Il possède de beaux lougans et de belles rizières, mais peu de bestiaux. Par contre, les chèvres et les poulets y sont excessivement nombreux. Pendant la guerre du marabout, il fut relativement épargné et n’eut à supporter que les razzias des pillards qui l’accompagnaient.
Je passai là une assez bonne journée qui me remit des fatigues de la longue étape du matin. Dans la soirée, le ciel se couvrit brusquement. Eclairs, roulements de tonnerre se succédèrent sans interruption pendant plusieurs heures. La chaleur devint intolérable ; mais, contre notre attente, il ne tomba pas une goutte de pluie. Heureusement que vers minuit les nuages se dissipèrent. Le vent du Nord se leva, vint rafraîchir l’atmosphère, et nous permit de goûter, pendant quelques heures, un sommeil réparateur. Le lendemain, au réveil, il n’y avait plus trace de l’orage de la veille, et nous pûmes, sans crainte d’être trempés, nous mettre en route pour Toubacouta, où j’avais décidé de faire étape.
29 octobre.— Nous quittons Barocounda à 5 h. 15 du matin et nous nous rendons sans aucun incident à Toubacouta, où nous arrivons à 9 h. 15. La route de Barocounda à Toubacouta ne présente rien de bien particulier tant au point de vue botanique que géologique. Elle traverse une vaste plaine argileuse couverte de bambous à travers lesquels on n’avance que difficilement. Du haut du plateau qui domine la plaine où s’élevait jadis l’ancien village de Toubacouta, on découvre tout le champ de bataille où fut mise en déroute l’armée du marabout par la petite colonne que commanda et dirigea avec tant d’autorité mon excellent ami M. le capitaine Fortin, de l’artillerie de marine. Sandia, qui y assista et y paya de sa personne, me donna sur les lieux mêmes tous les détails de cette glorieuse campagne. L’intelligent chef de Koussan-Almamy, Abdoul-Séga, qui y remplissait lesfonctions d’interprète de la colonne française, a bien voulu me renseigner à ce sujet aussi exactement que possible. C’est d’après leurs récits que j’ai rédigé ce qui suit :
Toubacouta était situé au bord d’une vallée qu’entourait au Sud, au Nord et à l’Ouest une ceinture de collines peu élevées. A l’Est il est défendu par le petit marigot de Maka-Doua qui sépare le Ouli du Sandougou. Ce marigot est peu profond et ne saurait constituer un obstacle difficile à surmonter. Toubacouta, au point de vue de la stratégie indigène, était fort bien situé, étant donné surtout qu’il n’aurait jamais affaire à des ennemis familiers avec les armes à longue portée. Attaqué, au contraire, par des troupes européennes, sa position devenait absolument mauvaise. Si, quand il avait à combattre contre des noirs, il voyait descendre leurs colonnes d’attaque sur les flancs des collines qui l’entourent, par contre il ne pouvait rien contre nos canons, qui, du haut de ces mêmes collines le pouvaient bombarder impunément. Son tata, à en juger par les ruines que nous y avons vues, devait être relativement fort. De plus, chaque demeure particulière était entourée d’un petit mur, comme cela a lieu dans la plupart des villages Malinkés. Ces petits ouvrages de défense intérieurs n’étaient pas à négliger, car il est évident qu’ils forment autant de réduits qu’il faut, dans un assaut régulier, emporter de vive force. Toubacouta devait être un fort village d’environ 800 habitants. Ses ruines sont maintenant pour ainsi dire inhabitées. Depuis la guerre du marabout, il ne s’y est élevé que quelques petites huttes où viennent se reposer les captifs qui cultivent les lougans environnants, et le maïs pousse haut et dru là où le faux prophète a prèché la guerre sainte. A deux kilomètres environ à l’ouest, de l’autre côté du marigot de Maka-Doua, sur le sommet d’une verdoyante colline, a été reconstruit Toubacouta. Ses habitants, que la guerre avait dispersés, sont à peu près tous revenus maintenant. L’ancien Toubacouta est donc situé dans le Ouli et le nouveau dans le Sandougou. La population est uniquement formée de Malinkés musulmans, fanatiques qui furent des premiers, on n’en doute pas, à se ranger sous la bannière du marabout. Ils avaient émigré de la rive gauche de la Gambie quelques années auparavant dans les circonstances suivantes :
Vers 1869 ou 1870, le marabout Simotto Moro (Moro, enmandingue du Sud, signifie marabout). On ajoute ce qualificatif au nom de tous les marabouts qui acquièrent quelque renommée, frère de Dimbo, le chef actuel de Toubacouta, habitait les bords du marigot de Simotto-Ouol, qui se jette dans la Gambie, tout près du village de Oualiba-Counda, dans le Fouladougou, à trois kilomètres environ au Sud-Ouest de Yabouteguenda. Ce marabout avait dans son village une grande influence et sa renommée lui avait attiré bon nombre de disciples qui lui étaient venus des autres villages du Ghabou. Le Ghabou est ce vaste pays Malinké situé sur la rive gauche de la Gambie dont s’empara Alpha-Molo et auquel on donne aujourd’hui le nom de Fouladougou. De nos jours, Moussa-Molo, fils du précédent, y a succédé à son père et y règne en véritable tyran. Les agissements de Simotto-Moro ne tardèrent pas à éveiller la défiance d’Alpha-Molo, qui résolut de se débarrasser d’un voisin qui menaçait de faire échec à son autorité naissante. Averti à temps et ne se voyant plus en sûreté dans son petit village du Ghabou, Simotto-Moro, à la tête de deux ou trois mille individus, traversa la Gambie à Yabouteguenda et vint demander au Massa-Ouli (chef du Ouli) de l’autoriser à s’établir dans son pays et de lui accorder dans ce but pour lui et ses compagnons une concession de terrain suffisante. Le Massa, enchanté de voir ainsi s’augmenter le nombre de ses sujets, lui répondit qu’il pouvait s’installer avec sa suite partout où il lui conviendrait dans son territoire. Le vieux marabout n’en demandait pas plus. Aussi son choix fut-il vite fait. Sur les bords du marigot de Maka-Doua, qui sépare le Ouli du Sandougou, il avait remarqué depuis longtemps des terres fertiles et une bonne position pour y construire un village. C’est là qu’il demanda à se fixer. Non-seulement le Massa y consentit, mais encore il lui envoya son frère Penda-Mahmady avec quatre cents hommes pour l’aider à construire un sagné et un tata. Sous la conduite du marabout, en peu de mois, le nouveau village fut élevé et solidement fortifié. Il ne se contenta pas d’entourer ses nouvelle demeures d’un fort sagné (palissade formée de pièces de bois jointives, plantées en terre et hautes d’environ trois mètres), et d’un épais tata, il fit en plus creuser autour de ces premières défenses deux larges et profonds fossés, l’un extérieur et l’autre intérieur au sagné. Le nom de Toubacouta fut donné au nouveau village.
A l’abri de ses murailles et n’ayant plus rien à redouter d’Alpha-Moloet de ses Peulhs, le vieux marabout continua ses prédications et sa renommée ne fit que croître dans tous les pays riverains de la Gambie. Pendant bon nombre d’années on ne parla que de lui dans toute la région, et son nom de Simotto-Moro (marabout du Simotto du nom du marigot sur les bords duquel il avait d’abord habité et commencé sa carrière religieuse) était dans la bouche de tous les bons Musulmans. Il ne tarda pas à essayer de profiter de la situation exceptionnelle qu’il s’était faite, et chercha maintes fois à faire naître les occasions d’en imposer à son généreux hôte. Massa-Ouli ne résista pas, et, tant est grande la crainte que les marabouts inspirent aux populations non musulmanes du Soudan, qu’il n’osa jamais contrecarrer les desseins du vieux marabout. Cela fut une grande faute comme on le verra plus loin. Les choses restèrent pourtant en état jusque vers 1875, époque à laquelle Ousman-Gassy, fils de Boubakar-Saada, almamy du Bondou, organisa une petite colonne dans le Ferlo-Bondou et marcha contre Toubacouta. En arrivant devant le village, il reconnut, mais trop tard, que ses forces étaient insuffisantes pour qu’il puisse s’en emparer. Il se contenta de faire caracoler ses cavaliers jusque sous les murs de la place, et, après avoir échangé une vive fusillade avec les défenseurs, il se retira avec une vingtaine de prisonniers. Il traversa alors la Gambie et se rendit auprès de Moussa-Molo pour l’aider à réprimer la révolte qui venait d’éclater dans toute la région ouest du Fouladougou.
Mais à l’instigation de Simotto-Moro, Massa-Ouli se plaignit à Boubakar-Saada de la conduite d’Ousman-Gassy. Ses récriminations n’eurent aucun effet, et, de ce fait, le marabout ne lui pardonna pas de ne pas avoir tiré vengeance de l’affront qui lui avait été fait. Son mépris et sa honte pour son hôte s’envenimèrent chaque jour et il ne songea plus qu’à lui faire payer cher sa lâcheté vis-à-vis de l’almamy du Bondou. Ses vœux ne tardèrent pas à être exaucés. Vers la fin de 1876 ou au commencement de 1877, les marabouts Mour-Seïny et Biram-Cissé, lieutenants de Mahmoudou-Dadi, roi du Saloum, qui venait de soumettre tout le Niani, levèrent une colonne de deux ou trois mille hommes et marchèrent contre le Ouli. Si Simotto-Moro ne leur donna pas de guerriers, il leur donna, du moins, tous les renseignements nécessaires pour faciliter leurs entreprises, et, en effet, Medina, qui était alors la capitaledu pays, fut pris d’assaut et Massa-Ouli fut réduit à s’enfuir avec quelques cavaliers qui lui servirent d’escorte. Cependant, les guerriers du Ouli ne perdirent pas courage. Penda-Mahmady et Dally-Manoma, frères du Massa, réussirent à en rallier deux ou trois cents environ, avec lesquels ils allèrent s’embusquer au gué de Paqueba, sur la rivière Sandougou, afin de barrer la route à l’ennemi et lui couper toute retraite. Le surlendemain matin, Mour-Seïny et les siens se présentèrent pour traverser le gué. Les guerriers du Ouli les reçurent à coups de fusil. Le combat s’engagea et après deux heures d’une lutte acharnée, le Ouli lâcha pied et ses guerriers se débandèrent en laissant sur le champ de bataille bon nombre de morts et de blessés, qui furent presque tous achevés par les Ouolofs de Mour-Seïny. Dans cette journée, le Ouli avait perdu ses meilleurs guerriers, au nombre desquels se trouvaient six princes de la famille régnante, dix ou douze captifs de la couronne et cinquante à soixante hommes.
Mour-Seïny rentra triomphalement à Koussalan (Niani) après avoir mis à sac le Ouli et satisfait ainsi la vengeance de Simotto-Moro, qui ne crut même pas devoir cacher tout le plaisir que lui causait la défaite et la ruine de son hôte.
Jusqu’en 1881, époque à laquelle il mourut, la paix ne fut pas troublée. Son fils Dimbo, qui lui succéda, hérita de la haine que son père avait vouée aux Oualiabés (famille régnante du Ouli) et aux Sissibés (famille régnante du Bondou). Aussi, en 1886, lorsque le marabout Mahmadou-Lamine se sauva de Dianna devant la colonne du colonel Galliéni, ce fut à Toubacouta, auprès de Dimbo, qu’il alla se réfugier et reconstituer son armée. Dès lors, ce village devint le repaire de tous les brigands et de tous les rebelles du Niani, du Sandougou, en un mot, de tous les pays Mandingues riverains de la Gambie et du Saloum.
Cet état de choses ne pouvait durer longtemps ainsi sans exposer les pays alliés de la France à devenir encore la proie des colonnes de Mahmadou-Lamine. Le colonel Galliéni, alors commandant supérieur du Soudan Français, obligé de se rendre en toute hâte sur les bords du Niger où sa présence était urgente, résolut, pour tranquilliser les populations et pour surveiller les agissements du marabout pendant l’hivernage, d’établir un poste provisoire dans le pays. A cet effet, il chargea le lieutenant indigèneYoro-Coumba, des tirailleurs sénégalais, de se rendre dans le Bondou et dans les pays riverains de la Gambie, afin d’entamer des relations suivies avec les habitants et de ramener à nous ceux qui tenaient encore pour Mahmadou-Lamine.
Le lieutenant s’acquitta avec intelligence et succès de sa mission et put s’avancer jusqu’à Yabouteguenda sur la Gambie, à une journée de marche de Toubacouta. Dans ce périlleux voyage, il n’était accompagné que de dix tirailleurs sénégalais et d’une centaine de cavaliers du Bondou que commandait Ousman-Gassy. Notre ami Abdoul-Séga, chef de Koussan-Almamy, lui servait d’interprète et de secrétaire. Saada Ahmady, le nouvel almamy du Bondou, n’avait pu l’accompagner jusqu’à Yabouteguenda et était resté à Nétéboulou, village distant d’une étape de ce dernier.
Yoro-Coumba, revenu à Sini, la capitale du Ouli, dans la dernière quinzaine d’avril 1887, y reçut l’ordre de M. le colonel Galliéni de revenir dans le Bondou et d’y choisir un endroit convenable non loin du Niéri-Kô pour y établir le poste d’observation.
Il fit choix de Bani-Israïla, village du Diaka, province tributaire du Bondou. Tous les habitants de ce village, musulmans fanatiques, avaient suivi le marabout Mahmadou-Lamine dans sa fuite. Mais peu après que le lieutenant s’y fut établi ils commencèrent à revenir et peu à peu le village se repeupla. Du reste, depuis son arrivée dans le pays, il n’avait cessé d’envoyer des émissaires dans les États voisins pour annoncer à ceux qui s’y étaient réfugiés qu’ils pouvaient sans crainte retourner dans leurs villages respectifs.
Ce fut dans la première quinzaine de mai 1887 que le capitaine Fortin fut nommé, par M. le colonel Galliéni, commandant du poste de Bani-Israïla et de la colonne qui, au retour de la belle saison, devait opérer contre Toubacouta. Il s’établit à environ cinq ou six cents mètres au Sud-Est du village, en un endroit assez élevé d’où l’on domine toute la plaine environnante. Il construisit là un poste des mieux fortifiés et capable de résister à toutes les attaques du marabout. La garnison en était relativement peu nombreuse, mais suffisante cependant pour tenir la campagne sans crainte d’essuyer un échec. Fortin n’avait avec lui, en effet, qu’une compagnie de tirailleurs sénégalais que commandait le lieutenant Renard, ayant sous ses ordres le lieutenant indigène Yoro-Coumba, dont la mission était terminée. Monsieur le pharmacien de deuxièmeclasse Liotard était chargé d’assurer le service de l’ambulance, et deux interprètes, dont l’un était notre ami Abdoul-Séga de Koussan-Almamy, étaient à la disposition du commandant. Le commandant du cercle de Bakel était chargé d’assurer le ravitaillement de la petite colonne.
Au milieu de ce pays dévasté, et malgré les privations de toutes sortes et les maladies qui l’assaillirent à cette époque si malsaine dans les pays chauds, la petite troupe que commandait notre ami ne se laissa jamais aller au découragement et traversa victorieusement ces pénibles épreuves. Tous, à l’exemple de leur chef, rivalisèrent de courage et de dévouement, et l’on peut dire que cette campagne fut une des plus glorieuses et des plus intelligemment conduites de toutes celles que nous avons entreprises au Soudan.
Mettant à profit l’inaction forcée à laquelle le condamnait la saison des pluies, le capitaine Fortin noua des relations très suivies avec les pays riverains de la Gambie et obtint de leurs chefs la promesse qu’ils arrêteraient le marabout s’il venait à se réfugier chez eux.
Vers la fin du mois de juillet, le Niéri-Kô n’était plus guéable et l’inondation était telle qu’il était devenu absolument impossible, en cas de besoin, de mobiliser la garnison de Bani. Fortin tourna la difficulté en envoyant dans le Ouli Ousman-Gassy avec une centaine de cavaliers et deux cents fantassins. Ousman-Gassy alla camper à Sini. Grâce à ses dispositions, Sini put repousser victorieusement les attaques du marabout et lui infliger même une cruelle défaite, mais Ousman-Gassy ne put arriver à temps pour secourir Nétéboulou, dont Mahmadou-Lamine réussit à s’emparer par surprise.
Entre temps, Fortin négocia activement avec le roi du Fouladougou, Moussa-Molo, et réussit à conclure avec lui un arrangement en vertu duquel notre nouvel allié franchit la Gambie et installa tout le long de ce fleuve, jusqu’à Mac-Carthy, sur la rive droite, des postes de guerriers destinés à barrer la route au marabout, dans le cas où Toubacouta pris, il voudrait fuir et chercher un refuge sur la rive droite. Dans le même but, il enjoignit aux Massa-Diambour et Massa-Coutia (Kalonkadougou) de marcher avec leurs guerriers contre Mahmadou-Lamine si, par hasard, ilvenait à s’enfuir vers le Nord. Les mêmes précautions étaient prises vers l’Ouest et Ousman-Celli, chef de Oualia (Sandougou), l’alcati (chef) de Koussalan et tous les autres chefs Ouolofs et Torodos du Niani s’étaient engagés à l’arrêter s’il fuyait vers leurs pays respectifs.
Tout était, comme on le voit, savamment combiné. Rien n’était laissé au hasard, à l’imprévu. La réussite était certaine, et c’en était fait de la puissance du marabout.
Toutes ces dispositions prises, Fortin n’attendit plus pour agir que les ordres du colonel et les renforts qui lui étaient annoncés. — Le 22 novembre 1887, ils arrivèrent. C’étaient deux compagnies de tirailleurs sénégalais commandées par le lieutenant Chaleil, ayant sous ses ordres les lieutenants Pichon et Poitout, une section d’artillerie commandée par le lieutenant Le Tanhouézet. En plus, le lieutenant Levasseur, de l’état-major du Soudan, et le docteur Fougère, médecin de deuxième classe de la marine, étaient mis à la disposition du commandant de la colonne expéditionnaire.
Enfin, le 28 novembre au soir, après avoir organisé ses troupes, Fortin quittait Bani et marchait contre Toubacouta. La colonne arriva rapidement à Sini, d’où une colonne volante fut expédiée à Passamassi pour couper la retraite à l’ennemi s’il tentait de fuir vers le Kantora. Le 5 décembre, la colonne campe à Soutouko, le 6 à Dalla-Bâ, à trois kilomètres de l’ennemi. Cette dernière marche se fit de nuit pour ne pas éveiller les soupçons des rebelles. Enfin, le 7, au point du jour, on arrive devant Toubacouta. Immédiatement, le feu est ouvert. Toubacouta est mitraillé et livré aux flammes. Mais le marabout, qui, par hasard, n’avait pas couché cette nuit-là dans le village, put échapper et s’enfuir vers le Sandougou. Sans perdre de temps, Fortin lança à sa poursuite Ousman-Gassy et Moussa-Molo avec leurs cavaliers. Ils l’atteignirent au village de N’goga-Soukouta. Moussa-Molo, l’ayant fait cerner et tuer par ses cavaliers, lui fit trancher la tête par un de ses griots, qui l’apporta au capitaine Fortin, à Toubacouta. Ainsi se termina cette glorieuse campagne, et tel fut, sauf erreurs, ce brillant fait d’armes, trop peu connu en France et qui fait le plus grand honneur au capitaine Fortin, aux courageux officiers et aux vaillantes troupes qui le secondèrent si bravement.
Après avoir laissé à l’Ouest les ruines de l’ancien village deToubacouta et franchi le marigot de Maka-Doua, nous gravissons le versant peu incliné de la colline sur laquelle s’élève le nouveau village de Toubacouta. Comme nous l’avons dit plus haut, nous sommes là dans le Sandougou. Je fus, du moins en apparence, bien reçu par les habitants de ce village désormais célèbre. J’eus pour logement une case vaste, spacieuse, carrée, bien aérée et ne ressemblant en rien aux cases que j’avais habitées jusqu’à ce jour. Je me rappelle encore combien grand fut mon étonnement et ma satisfaction de me voir ainsi logé et j’en témoignai au chef tout mon contentement.
Je n’ai pas besoin de dire qu’il me fit mille protestations d’amitié et de dévouement. On verra par ce qui suit que ses actes furent loin d’être en accord avec ses paroles. D’abord, contrairement aux usages de tous les pays noirs, il ne m’envoya rien pour mes repas, et ce ne fut que lorsque Sandia lui eût fait part de mon étonnement qu’il se décida à faire préparer du couscouss pour mes hommes que je lui payai comptant, bien entendu. Je puis dire qu’à part les villages Coniaguiés, où nous en fûmes réduits à la portion congrue, ce fut à Toubacouta que je fus le plus mal hébergé : aussi ma surprise fût-elle extrême quand il me montra une attestation de la mission de délimitation des possessions anglaises et françaises en Gambie, qui avait séjourné dans son village quelques mois auparavant, par laquelle le plus grand éloge était fait de la généreuse hospitalité qu’il leur avait offerte. Ce ne fut que dans la soirée qu’il revint à de meilleurs sentiments et qu’il vint m’offrir un mouton que je refusai impitoyablement.
La journée se passa sans autre incident qu’un violent orage accompagné d’une pluie diluvienne, et l’arrivée d’un envoyé de Guimmé-Mahmady, chef du Sandougou, qu’il avait chargé de venir me chercher là pour me conduire à Missira, sa résidence.
Pendant toute la nuit, la pluie tomba à torrents. Elle ne cessa que vers deux heures du matin, et nous pûmes au point du jour partir pour Missira. J’aurais été désolé d’être forcé de rester un jour de plus à Toubacouta. La réception qui m’y avait été faite était loin de m’y engager.
Le nouveau village de Toubacouta est situé à environ vingt-et-un kilomètres de Barocounda et à neuf kilomètres de la Gambie. Sa population, formée uniquement de Malinkés musulmans, est environde six cents habitants. Il est bien construit, bien entretenu et d’une propreté remarquable pour un village noir. J’en fus littéralement charmé. Il est absolument ouvert et ne possède ni tata, ni sagné. Ses environs sont bien cultivés et il est entouré des lougans les mieux entretenus et des plus belles rizières de la région. Son troupeau est relativement nombreux et chaque propriétaire possède en quantité moutons, chèvres et poulets.
Toubacouta appartient aujourd’hui à l’Angleterre. Il est compris dans la zone de terrain que nous lui avons cédé par le traité du 10 août 1889.
Le marigot de Maka-Doua, qui forme la limite du Ouli à l’Ouest et le sépare du Sandougou, se jette dans la Gambie à la hauteur de Fatatenda. Il est formé par deux branches dont l’une, le Maka-Doua, proprement dit, passe entre les deux villages de Toubacouta l’ancien et le nouveau, et l’autre, le Douga-Kô, passe à Dalésilamé. Ses bords sont couverts de magnifiques rizières et de beaux lougans de mil et d’arachides.
De Sini à Toubacouta, la nature du sol change progressivement au fur et à mesure que nous descendons vers le Sud et que nous approchons des rives de la Gambie. Nous trouvons bien encore les argiles compactes aux environs de Sini et de Canapé. Elles apparaissent encore aux environs de Toubacouta et de Barocounda ; mais d’une façon générale, c’est la latérite qui domine dans toute cette région, et aux environs de la Gambie, les marais et les alluvions récentes. Aussi le terrain est-il là d’une richesse et d’une fertilité étonnantes. Les collines elles-mêmes que nous avons traversées sont excessivement boisées et le sol en est encore recouvert par une épaisse couche d’humus qui les rendent supérieurement fertiles. Les plateaux ferrugineux et rocheux ont presque complètement disparu. Parfaitement arrosés par de nombreux marigots qui débordent, chaque année, les environs des villages sont couverts de belles rizières. Le mil, arachides, maïs et toutes les autres plantes cultivées par les indigènes y prospèrent à merveille.
La flore y est plus belle que dans les régions plus septentrionales et les grandes espèces botaniques s’y développent d’une façon remarquable.N’tabas,Fromagers,Baobabs,Rôniers, grandes Légumineuses, etc., etc., y atteignent des proportions énormes. La brousse elle-même y est si vivace et y acquiert une hauteur telle, que, dansles sentiers, qui, dans ces régions, servent de route, cavaliers et chevaux disparaissent complètement sous la verdure.
Le Dougoura.— C’est dans cette région que j’ai vu les derniers spécimens d’un beau végétal que j’avais rencontré en abondance dans le Bondou, le Tiali, le Niéri et la région Nord-Ouest du Ouli. Les indigènes lui donnent le nom de «Dougoura». C’est un bel arbre qui atteint des proportions énormes, et, qu’à la forme de sa graine, j’ai cru reconnaître appartenir à la famille des Térébinthacées. Son tronc volumineux, droit, élancé, s’élève parfois à six ou huit mètres de hauteur. Il émet à ce niveau des branches maîtresses énormes qui donnent elles-mêmes un grand nombre de rameaux. Son écorce est épaisse, profondément fendillée, et si on y pratique une incision intéressant toute son épaisseur, il en découle un suc blanc laiteux, épais et poissant les doigts et exhalant une odeur prononcée de térébenthine. Son bois est blanc, dur, et parfois les indigènes s’en servent pour fabriquer des mortiers à couscouss. Ses feuilles peu épaisses et peu touffues sont d’un vert tendre, luisantes, et leur forme rappelle un peu celle de l’Acacia de nos jardins. Je n’en ai jamais vu la fleur. Le fruit est des plus caractéristiques et permet de reconnaître de loin l’arbre qui le porte. Il croît à l’extrémité des jeunes rameaux. Sa forme et sa couleur rappellent celles du citron. Sa grosseur est celle du poing à peu près. Quand il est vert, il adhère fortement à la tige qui le porte. Il tombe à maturité complète et, sous les arbres, le sol en est parfois couvert, car il est excessivement abondant. Son épicarpe relativement épais laisse couler à l’incision une notable quantité de suc blanc semblable à celui que l’on obtient en incisant le tronc, mais plus fluide. La membrane qui le recouvre est mince, luisante et de la couleur d’une peau de citron arrivé à maturité. Le sarcocarpe est formé par une pulpe abondante d’un jaune clair dans laquelle sont noyées les graines qu’entoure un spermoderme membraneux peu résistant. Cette pulpe, très savoureuse, est fort appréciée des indigènes et nous nous en sommes fréquemment régalés. Les graines sont volumineuses. Chaque fruit en contient dix ou douze au maximum. Elles ont la forme d’une grosse fève dont les cotylédons énormes se séparent aisément. Elles sont entourées d’une enveloppe brune qui se détache aisément lorsqu’elles sont restées quelques heures à l’air et au soleil. L’embryon volumineux esttrès apparent par les deux cotylédons. C’est uneBurséracéedont il n’a pas été possible de faire la détermination exacte à cause de l’absence des fleurs.
Ce fruit est très rafraîchissant et constitue une précieuse ressource pour les indigènes de ces régions qui, dans les temps de disette, en font une abondante consommation.