Tabac (Nicotiana Tabacum L.).
Tabac (Nicotiana Tabacum L.).
Tabac (Nicotiana Tabacum L.).
Le terrain dans lequel elle est cultivée est préparé avec un soin méticuleux et on n’y voit jamais le moindre brin d’herbe. De plus, chose rare au Soudan, j’ai vu, dans certains villages, fumer avec la bouse de vache et le crottin des chevaux la terre destinée à la recevoir. Les semis sont généralement faits à la fin de juin ou au commencement de juillet. Quand la plante a atteint environ douze à quinze centimètres de hauteur, les pieds sont repiqués dans les jardins préparésad hoc. Ils sont placés à environ trente ou quarante centimètres les uns des autres dans le plus grand ordre. Ils sont sarclés tous les deux jours et arrosés matin et soir avec soin. La récolte des feuilles a lieu dans le courant de janvier et celle des graines vers la fin de février. Sur les bords des fleuves, le tabac est cultivé toute l’année. Les eaux, en se retirant, laissent une couche relativement épaisse de limon, qui conserve son humidité pendant longtemps et qui permet au tabac de se bien développer. Cette plante prospère à merveille dans tout le Soudan et ses feuilles y atteignent de remarquables dimensions. Le rendement qu’elle donne est considérable. Il est à peu près de 2,500 kilogrammes à l’hectare. Il se vend sur les marchés couramment 12 fr. 50 le kilog.
Jusqu’à ce jour, il n’a été fait que des essais de culture absolument insuffisants. Rien de systématique et de méthodique n’a été tenté, et pourtant tout permet de croire que des efforts sérieux seraient couronnés de succès et qu’il serait facile d’acclimater dans ces régions les tabacs de qualités supérieures.
Les indigènes prisent et fument le tabac. Mais, avant de s’en servir, ils lui font subir toute une préparation qui diffère dans les deux cas.
1oTabac à priser.— On procède de la même façon, que l’on ait affaire au tabac de commerce ou au tabac indigène. Les feuilles, réduites en petits morceaux, sont mises à sécher au soleil ou devant le feu. Il est préférable qu’elles soient séchées au soleil. Elles sont ensuite pilées dans un mortierad hocavec un pilon spécial et réduites en poudre absolument impalpable. Mortier et pilon sontde petites dimensions. Ce sont surtout les femmes qui sont chargées de ce soin, ou bien des vieillards qui ont acquis dans cet art une véritable habileté. La poudre ainsi obtenue est de nouveau étendue sur un linge et mise de nouveau à sécher au soleil. Puis (voilà l’opération délicate) on prend des tiges de petit mil que l’on fait brûler. La cendre obtenue est mise à bouillir dans une petite marmite avec de l’eau. On fait chauffer jusqu’à ce que l’eau, étant absolument évaporée, la cendre soit entièrement desséchée et adhérente aux parois de la marmite. On râcle alors cette cendre, on la réduit en poudre très fine et on la mélange au tabac environ dans la proportion du cinquième. Puis, on ajoute à tout cela un peu de beurre ou de graisse de mouton. On mélange bien, on fait sécher, on triture de nouveau et voilà le produit que le noir s’introduit avec tant de délices et en si grande quantité dans le nez. D’après ce qu’ils disent, la cendre de mil aurait pour but de donner plus de montant au tabac. Le beurre lui donnerait un arome tout spécial et très recherché des amateurs, et aurait surtout pour résultat d’enlever au tabac ainsi préparé toute son âcreté. Quoi qu’il en soit, nous avons maintes fois essayé d’en priser et nous lui avons toujours trouvé une force que n’ont pas nos tabacs européens.
2oTabac à fumer.— On ne lui fait guère subir de préparation spéciale. Les feuilles sont simplement séchées au soleil, écrasées dans la main et fumées ainsi dans la pipe.
Au Soudan, l’homme est surtout priseur et c’est la femme qui fume le plus. Pour priser, il s’introduit le tabac dans les narines avec les doigts ou bien se sert d’une sorte de petite spatule en fer ou en laiton à l’aide de laquelle il puise dans sa tabatière.
A son extrémité étroite est percé un trou dans lequel passe une petite lanière en cuir qui lui sert à la suspendre à son cou. L’extrémité large couverte de tabac est appliquée contre les narines alternativement et on n’a qu’à humer la poudre. Dans certaines régions et chez les Malinkés particulièrement, on ne se contente pas de priser le tabac en poudre, on le chique pour ainsi dire. Pour cela on en place une volumineuse pincée sur la langue soit à la main, soit à l’aide du petit instrument dont nous venons de parler. Les femmes l’introduisent avec une merveilleuse dextérité entre la lèvre et l’arcade dentaire inférieure.
Pour fumer, la femme se sert d’une pipe généralement en caïl-cédrat, dont le tuyau est en bambou. Cette pipe est des plus rudimentaires. Il est rare qu’une femme fume sans offrir de temps en temps sa pipe à ses voisines. Les hommes font également de même.
Nous avons souvent essayé de fumer de ce tabac et nous avons toujours été forcé d’y renoncer. Son âcreté est telle qu’après deux ou trois bouffées au plus nous éprouvions à la langue et aux gencives une douleur si vive que nous étions forcé de cesser. Toutefois nous avons constaté que le tabac français fumé dans ces pipes avait un arome tout particulier et très délicat.
Les peuples de race Mandingue fument et prisent beaucoup plus que les peuples de race Peulhe. Ils préfèrent de beaucoup notre tabac au leur et le cadeau le plus apprécié que l’on puisse faire à un chef est de lui offrir un litre de tabac à priser et quelques têtes de tabac en feuilles. On nomme ainsi au Sénégal et au Soudan ces petits paquets de cinq ou six feuilles de tabac liées ensemble par le pétiole et dont on fait un commerce relativement important. De même aussi ils ont une préférence bien marquée pour les pipes en terre de Marseille ou de Valenciennes que nous leur vendons.
7 Décembre.— La nuit que nous avons passée à Koussanar a été excessivement froide. Au réveil, à quatre heures du matin, je constate douze degrés centigrades au thermomètre placé dans l’intérieur de ma case et dix seulement au dehors ; à quatre heures et demie du matin nous nous mettons en route par une nuit profonde et une bise très fraîche. La rosée est très abondante et très froide. Aussi, marchons-nous tous vivement pour nous réchauffer. A cinq heures quinze minutes, au moment où le jour commence à poindre, nous traversons, sans nous y arrêter, le village deCoumbidian. C’est un village Malinké dont la population peut s’élever à environ deux cents habitants. Les habitants, que nous avons réveillés, nous saluent au passage. Coumbidian est entouré d’un sagné assez bien entretenu, mais qui présente un moyen de défense absolument insuffisant. — A douze kilomètres environ de ce village, dans le sud-sud-est, se trouve la branche méridionale du Sandougou. A cette époque de l’année il est presque entièrement à sec au point du moins où nous l’avons traversé. Le passage se fait sans aucune difficulté et sans accidents. Nous avons à peine de l’eaujusqu’aux genoux. Ses deux rives sont couvertes de beaux lougans de mil et d’arachides au milieu desquels s’élève, à 1500 mètres environ du marigot, le petit village d’Ahmady-Faali-Counda. Une seule famille, composée d’environ vingt-cinq personnes, l’habite. C’est un village de culture construit en paille, entouré d’un petit sagné bien fait et habité par des Ouolofs. Ils dépendent de Goundiourou et vivent là tranquillement en cultivant leurs immenses lougans.
Goundiouroun’est éloigné d’Ahmady-Faali-Counda que de deux kilomètres environ, nous y arrivons à neuf heures cinq minutes. Il fait une chaleur torride qui contraste étrangement avec la fraîcheur de la nuit. J’avais décidé que nous ferions étape dans ce village, et, de Koussanar, j’avais envoyé au chef un courrier pour lui annoncer ma visite. Aussi y fus-je très bien reçu.
La route de Koussanar à Goundiourou suit à peu près une direction sud-sud-est et la distance qui sépare ces deux villages est d’environ 20 kilom. 500. En quittant Koussanar, on traverse d’abord une bande de latérite qui n’est qu’un diverticulum de la fertile vallée qui s’étend de Diabaké à ce dernier village. La nature du terrain change alors et nous ne trouvons plus que des argiles compactes. Là, au lieu de recouvrir du terrain ardoisier, elles recouvrent du terrain ferrugineux que nous voyons émerger en maints endroits et dont nous rencontrons fréquemment les roches. A quelques kilomètres avant d’arriver à Goundiourou, nous voyons de nouveau apparaître la latérite, en même temps qu’à l’horizon apparaissent dans le sud les collines du Ouli.
La flore a peu changé, notons toutefois l’absence complète de lianes et l’apparition de quelques beaux ficus.
Goundiourou est un village dont la population peut s’élever à environ trois cents habitants. Ce sont des Ouolofs venus du Niani, gens paisibles qui ne demandent qu’à vivre en paix avec leurs voisins et qu’on les laisse cultiver tranquillement leurs lougans et élever leurs bestiaux. C’est un des villages les plus riches du Ouli. A l’encontre des autres villages Ouolofs, il est bien construit, ses cases en paille bien alignées et bien entretenues lui donnent un aspect des plus réjouissants et des plus gais. Enfin, il est d’une remarquable propreté, et on n’y voit pas sur la place principale les tas d’ordures que l’on rencontre dans les autres villages etprincipalement chez les Malinkés. Son chef est âgé d’environ quarante-cinq à cinquante ans. Intelligent, il jouit d’une grande autorité et sait se faire obéir, ce qui est rare dans ces régions. Aussi son village est-il des plus prospères.
Je passai à Goundiourou une excellente journée et la plus cordiale hospitalité m’y fut donnée ainsi qu’à mes hommes. Dans la soirée, je reçus la visite des chefs des environs. Tous venaient m’offrir quelque petit présent ; celui-ci du beurre et du lait, celui-là des kolas, cet autre un ou deux poulets. Je n’ai pas besoin de dire que je ne me contentai pas de les remercier et que, de mon côté, je leur rendis avec usure les cadeaux qu’ils me firent. C’est là, du reste, une coutume générale et, au Soudan, plus que partout ailleurs « les petits cadeaux entretiennent l’amitié ».
Les Ouolofs de Goundiourou cultivent en grande quantité une sorte de haricots nains qui est très commune au Soudan et que l’on trouve en grande abondance sur tous les marchés. Les Ouolofs lui donnent le nom deNiébéet les Malinkés et Bambaras l’appellentSooouSoso. Cette plante alimentaire demande un terrain légèrement humide, relativement riche en humus et situé surtout à l’abri des rayons du soleil. Aussi les semis en sont-ils généralement faits dans les lougans de mil et de maïs. On y procède, en général, dans les premiers jours d’août quand ces deux céréales ont atteint déjà une certaine hauteur. On pratique simplement, à l’aide d’un petit morceau de bois, un trou d’environ 4 à 6 centimètres de profondeur dans lequel on place une ou deux graines au plus que l’on recouvre d’un peu de terre. La plante germe rapidement, et la récolte se fait vers le commencement de décembre au plus tard. Il en est de deux espèces différentes qui elles-mêmes se divisent en un grand nombre de variétés. L’une a absolument l’aspect de nos haricots nains et l’autre affecte le port de nos haricots grimpants. Ses rameaux rampent sur le sol et s’étendent souvent au loin. Il convient de ne pas confondre ces sortes de haricots avec celles que l’on désigne sous le nom deFantoet dont nous nous occuperons plus loin quand nous parlerons des régions où elle croît de préférence. Ces deux espèces donnent des fruits qui diffèrent surtout par la forme et la couleur. Il en est de ronds, d’ovoïdes, de discoïdes, de roses, de blancs, de jaunes, de gris et de mouchetés. Ces deux dernières variétés sont les meilleures, les plus recherchées et cellesqui se conservent le mieux. Les autres sont presque toujours attaquées par les insectes. La récolte faite, les gousses sont mises à sécher, au soleil, sur le toit des cases, et les graines bien nettoyées sont conservées dans des paniers ad hoc ou dans des récipients en terre où elles sont à l’abri de l’humidité.
Les indigènes mangent les haricots bouillis. Au Sénégal, on les mélange au couscouss et avec différentes sortes de viandes on en fait un plat connu sous le nom deBaci-niébéet qui est apprécié même par les Européens. Ce légume d’un goût très parfumé pourrait remplacer avantageusement le fayol que l’on fait venir de France pour la ration des troupes. Sa valeur commerciale est environ de douze francs les cent kilogs. Nous estimons qu’il serait profitable d’en favoriser la propagation et d’en augmenter la culture.
8 décembre.— La température a été moins froide que pendant les deux nuits précédentes. Il a soufflé du vent de Nord-Ouest ; aussi, au réveil, y a-t-il une rosée très abondante. Nous quittons Goundiourou à 4 h. 30, et à 6 heures, au moment où le soleil se lève, nous traversons le petit village deSiouoro. Il est habité par des Malinkés et sa population est d’environ 150 individus. Il ne présente rien de particulier et a le même cachet que les autres villages Malinkés que nous avons déjà visités. Tout le monde dort encore quand nous y passons. Seules, quelques femmes commencent à piler le couscouss. A peine en étions-nous sortis que le fils du chef vint me saluer sur la route de la part de son père. Je le remercie de son attention et continue ma route après lui avoir serré la main. Quelques kilomètres avant d’arriver à Sini, je rencontre Massara, le fils de Massa-Ouli, que son père envoie à mon avance avec quelques cavaliers. Ils se joignent à ma caravane et, à 8 h. 40, nous faisons notre entrée à Sini où nous sommes attendus.
La route de Goundiourou à Sini ne présente guère de particulier à signaler que les nombreux lougans appartenant aux différents villages dont nous venons de parler. Au point de vue géologique, la nature des terrains que nous avons signalés entre Koussanar et Goundiourou s’affirme de plus en plus. La latérite alterne avec les argiles compactes recouvrant un sous-sol de roches ferrugineuses. Mais c’est la latérite qui domine. Il est curieux de voir comme les noirs ont eu l’instinct de deviner que la latérite était plus fertile que les autres terres. Partout où on le trouve, on est certain d’y voir unlougan et ce n’est que dans les pays absolument déshérités que l’on cultive les argiles alluvionnaires. Le sol s’affaisse beaucoup à mesure que nous avançons vers Sini, mais il se relève en approchant de ce village et Sini est construit lui-même sur une éminence formée de terrains ferrugineux que recouvre une couche de latérite. A l’ouest et au sud l’horizon est absolument borné par les collines boisées du Ouli.
La flore s’est sensiblement modifiée. Il est vrai que sur les plateaux argileux nous retrouvons les essences chétives et malingres que nous signalions précédemment, mais, dans les dépressions de terrain et sur le flanc des collines où nous avons une terre plus riche en humus et plus féconde, nous voyons réapparaître les grands végétaux du sud ; légumineuses énormes, Caïl-Cédrats, ficus, n’tabas, etc., etc.
Je n’ai pas besoin de dire que je fus reçu à bras ouverts. A peine étais-je installé dans ma case que le vieux Massa vint immédiatement me saluer. Nous causons longuement comme de vieux amis. Entre autres choses, Massara, son fils, m’apprend qu’il y a trois jours un courrier est passé pour moi à Sini avec un pli venant du commandant de Bakel et qu’il est arrivé à Nétéboulou un convoi de dix caisses. Renseignements pris, ces dix caisses sont au commandant de Bakel qui doit venir prochainement visiter la région. Quant au courrier qui m’intéresse au plus haut point, il court après moi sur la route de Mac-Carthy. Enfin, tout s’éclaircira demain à Nétéboulou.
9 décembre.— Je n’ai pas eu la peine ce matin de réveiller mon monde. Bien avant l’heure du départ, tous les préparatifs étaient faits. Chacun était heureux de revoir Nétéboulou. Sandia allait se retrouver au sein de sa famille. Mes hommes allaient pouvoir se reposer pendant quelques jours. Pour moi, je n’étais pas fâché de m’arrêter pendant quelques jours pour pouvoir mettre un peu d’ordre dans mes notes et réorganiser ma caravane. Aussi étions-nous tout joyeux quand nous nous mîmes en route, après avoir serré la main à tous nos amis et particulièrement au vieux Massa qui, malgré l’heure matinale, n’a pas voulu me laisser partir sans me souhaiter bon voyage et bonne réussite. La route se fait rapidement sans encombre. Nous revoyons les endroits que nous avions visités quarante-cinq jours auparavant. Mais qu’ils s’offrent à nosyeux sous un aspect bien différent ! Plus de ces beaux lougans de mil et de maïs ; les récoltes sont presque terminées partout. Le vent brûlant de Nord-Est a commencé à faire sentir sa desséchante influence. Les arbres commencent à perdre leurs feuilles et la brousse a perdu sa belle couleur verdoyante. Toute la campagne prend cet aspect monotone et désolé qui attriste l’œil du voyageur et lui rappelle la sécheresse et l’aridité des grandes solitudes Soudaniennes et des steppes Sénégalaises.
A huit heures nous entrons enfin à Nétéboulou. Notre arrivée fait sensation et tout le village est là pour nous recevoir et nous souhaiter la bienvenue. Ces braves gens sont tout heureux de me revoir, et ma foi, je ne suis pas fâché de retrouver ma bonne case de l’hivernage où j’ai passé pourtant de bien durs moments. On lui a fait la toilette pendant mon absence et je lui trouve un véritable air de fête. A mon grand désappointement, je n’y trouve pas le courrier que j’espérais qu’on m’y aurait expédié. Le receveur de la poste de Bakel a dû mal interpréter et tout expédier à Kayes. Il y a deux mois que je n’ai eu de nouvelles des miens. Quand en aurai-je maintenant ? Pas avant Kayes assurément.
Tout est prêt quand nous arrivons et mes hommes peuvent manger aussitôt. On voit qu’il y a là un chef qui sait se faire obéir.
Sandia est tout heureux de revoir les siens et son village, et, malgré cela, l’impassibilité de ces gens-là est si grande qu’il ne laisse rien paraître de son contentement en retrouvant son fils, son frère et ses femmes.
J’ai profité des quelques jours que je passai à Nétéboulou pour mettre mes notes à jour et pour faire un volumineux courrier de France que j’expédiai à Kayes en même temps qu’un convoi de porteurs. Je fus obligé de le former pour me débarrasser de toutes les caisses de collection que je ne pouvais emporter pendant le voyage que j’allais entreprendre au Kantora, à Damentan et au pays des Coniaguiés. J’en confiai la direction au palefrenier Sory qui, depuis la mort de ma mule, m’était devenu inutile. Je le chargeai en plus de veiller sur le jeune Oumar, le frère de mon interprète, que celui-ci me demanda l’autorisation de renvoyer à Takoutala (Kaméra), craignant pour lui les fatigues de nos futures excursions. Comme ce village se trouvait sur la route de Nétéboulou à Kayes, j’accédai volontiers à son désir. J’ai su, à monarrivée à Baboulabé, trois mois plus tard, que ce voyage de plus de cinq cents kilomètres s’était accompli dans les meilleures conditions, et je retrouvai à Kayes tous mes colis dans le plus parfait état. Aussi ne manquai-je pas de donner à Sory une belle gratification.
Il n’y avait pas 24 heures que j’étais à Nétéboulou, qu’arriva le courrier dont on m’avait parlé à Sini. Il avait appris à Oualia que j’étais dans le Kalonkadougou et y avait suivi ma trace sans pouvoir me rejoindre. D’après le calcul que je fis, il avait marché sans repos pendant cinq jours à raison de soixante kilomètres par jour. C’était, du reste, un des meilleurs courriers de Sandia. Il me remit le pli dont il était porteur. C’était une lettre écrite en arabe et dans laquelle Monsieur le commandant de Bakel lui annonçait son arrivée prochaine dans le Ouli, et lui recommandait les caisses qu’il lui avait expédiées par une caravane opérant son retour en Gambie. Me croyant parti de Nétéboulou, le capitaine Roux priait Sandia de lui donner de mes nouvelles. J’aurais été bien heureux de me rencontrer avec lui ; mais je fus forcé de renoncer à ce plaisir. L’époque de son voyage était trop lointaine et je ne pouvais l’attendre pendant plusieurs semaines.
Il est curieux de voir combien les peuples primitifs, à quelque race qu’ils appartiennent et de quelque religion qu’ils soient, s’adonnent aux pratiques les plus superstitieuses et les plus bizarres. Je fus un soir témoin du fait suivant qui me frappa et que je tiens à relater ici. Je vis une femme de la case où j’habitais prendre, à la nuit tombante, un poulet blanc avec les deux mains, une main, la gauche, lui tenant la tête. Elle s’approcha de la porte d’entrée de son gourbi et frotta la tête du poulet sur le seuil, puis éleva l’animal en l’air. Par trois fois, elle recommença cette manœuvre. Intrigué, j’en demandai l’explication à Almoudo et voici ce qu’il m’apprit. Cela porte bonheur d’avoir dans sa case un animal blanc, poulet, bœuf ou mouton. Si c’est un poulet, on opère comme je viens de dire en formulant des désirs et des vœux. Si c’est un mouton ou un bœuf, on le place au milieu de la cour de l’habitation. Le chef de case convoque pour la circonstance ses amis. Tous se placent devant l’animal, accroupis et appuyant le coude sur le genou droit et tenant la main tendue vers l’animal. Alors, le chef de case formule ses vœux et désirs en demandant àl’animal de les exaucer et de les combler. Ainsi consacré, il est sacro-saint et on n’y touche pas. On a pour lui les plus grands égards et il est choyé par toute la maison. C’est le génie du foyer. C’est le fétiche qui écartera tous les malheurs de la famille qui le possède et fera réussir toutes ses entreprises. Ces pratiques sont en usage chez les musulmans aussi bien que chez les peuples qui ne le sont pas. Nous autres, gens civilisés, nous en avons d’aussi bizarres et d’aussi étranges. Nous ne le cédons en rien aux Malinkés et aux Toucouleurs en matière de superstition.
Ma plus grande préoccupation, pendant ces quelques jours de repos que je pris à Nétéboulou, fut de recueillir le plus possible de renseignements exacts sur les pays que j’allais visiter, et, à ce propos, je crois devoir mentionner ici tous ces détails et apprendre au lecteur comment je fus amené à m’aventurer dans ces contrées lointaines, qu’aucun Européen n’avait visitées avant moi.
J’étais à Nétéboulou depuis plusieurs semaines déjà, lorsqu’un jour, en causant avec Sandia, j’appris que de l’autre côté de la Gambie, dans le sud du pays de Damentan, existait un peuple aux mœurs différentes de celles des autres peuples du Soudan. Jamais Européen n’y était allé et quelques rares dioulas avaient osé seuls s’aventurer dans ce pays. Il habitait, disait-il, une contrée très fertile et se livrait à l’élevage des bestiaux sur une grande échelle. A entendre parler ce brave homme de chef, c’était un vrai pays de cocagne. Les habitants passaient pour être très inhospitaliers et vivaient en hostilité ouverte avec tous leurs voisins, dont les plus rapprochés étaient encore à trois ou quatre jours de marche. Mais s’ils recevaient mal ceux qui pénétraient sur leur territoire, par contre, ils s’aventuraient volontiers jusqu’à Yabouteguenda sur la Gambie, où ils venaient échanger des peaux contre du sel et surtout contre des liqueurs alcooliques dont ils sont très friands et que leur vend un traitant noir opérant, en cette escale, pour le compte d’une maison anglaise de Bathurst. Ahmadou Mody, le frère de Sandia, avait comme captif un habitant de ce pays qui lui avait été vendu par un dioula venant du Fouta-Djallon. Mais ce qui, par-dessus tout, scandalisait profondément mon hôte, c’étaitque ces hommes fussent toujours presque complètement nus et vécussent absolument comme des animaux sauvages. On les désignait dans le pays sous le nom deConiaguiésetBassarés. Ils formaient deux tribus qui avaient absolument les mêmes mœurs et les mêmes coutumes. Le pays qu’ils habitaient portait le nom depays des Coniaguiésetpays des Bassarés. On le désignait encore sous le simple nom deConiaguiéet deBassaré. Il était, d’après Sandia, situé à deux ou trois jours de marche au plus dans le Sud-Est de Damentan et il ajoutait qu’il était prêt à m’y accompagner.
On comprendra aisément qu’il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. Aussi, dès ce moment, me décidai-je à entrer en relation avec ceux de ces gens qui viendraient commercer à Yabouteguenda, et, en principe, mon voyage, dès lors, fut résolu. Outre l’intérêt tout nouveau qu’une semblable exploration pouvait avoir, un autre motif me détermina complètement. Cela me permettait de visiter Damentan, gros village musulman où jamais Européen n’avait mis le pied, d’entrer en relations avec ses habitants qui m’en avaient fait témoigner le désir et surtout d’explorer toute la rive gauche de la Gambie, depuis Yabouteguenda jusqu’à Damentan, voyage qui n’avait pas encore été fait jusqu’à ce jour. Ma résolution prise, je me mis de suite au travail et préparai mon voyage de façon à n’avoir aucun déboire ni désappointement quand le moment serait venu de mettre mon projet à exécution.
Tout d’abord je consultai toutes les cartes de la région que j’avais à ma disposition, et, dans aucune (et pourtant c’étaient les plus récentes), je ne trouvai mentionnés ces pays. Rien, absolument rien, au sud de Damentan sur la carte Fortin entre Pajady, Toumbin, la Gambie et le Fouta-Djallon. Cependant je me souvenais bien avoir vu sur une carte plus ancienne mentionné le pays de N’Ghabou et je savais que le Coniaguié et le Bassaré en étaient autrefois des provinces. C’était là à n’en pas douter que je devais trouver ces curieuses peuplades. Et ce qui me confirmait encore dans mon opinion, c’était ce fait que souvent les Almamys du Bondou étaient allés dans cette région faire la guerre aux Infidèles. Tout cela ne me permettait pas de douter de la véracité du récit et des renseignements de Sandia.
Je me fis amener le captif dont il m’avait parlé, et je pus constater qu’il différait absolument au physique des autres races soudaniennes. Je l’interrogeai souvent et longuement et jamais il n’hésita à me tracer la route que je devais suivre pour me rendre dans son pays. De plus, le frère du traitant de Yabouteguenda, qui était venu me voir un jour, me donna des renseignements tels que je ne pouvais douter un seul instant du succès de mon entreprise. Il me déclara, en outre, que des hommes venus tout dernièrement à son escale lui avaient dit que je serais très bien reçu chez eux. A Mac-Carthy enfin, j’appris que la plus grande partie du beurre de Karité qui y était achetée venait du Coniaguié et du Bassaré. Je n’avais plus à hésiter et cette dernière nouvelle me décida complètement. Pendant mon séjour à Mac-Carthy et sur les indications de Sandia, je me munis de tout ce qu’il me fallait pour faire ce voyage et pour bien me faire venir des habitants des pays tout nouveaux que j’allais visiter. Ma pacotille se composa relativement de bien peu de chose ; mais je savais que tout ce que j’emportais était fort apprécié de ceux que j’allais rencontrer. C’était surtout du sel en grande quantité, du gin, quelques pièces d’étoffes rouge écarlate, des Kolas, de la verroterie, etc., etc. Tout cela me fut vendu par la Compagnie française aux conditions les plus avantageuses. Le tout fut expédié à Nétéboulou par un convoi de porteurs que j’organisai à cet effet et dont je donnai la direction à un courrier que mon excellent ami, le capitaine Roux, m’avait expédié de Bakel. En y revenant, je retrouvai mes caisses en parfait état.
Dès mon retour à Nétéboulou, je ne m’occupai absolument, pendant les quelques jours que j’y restai, que d’organiser ma caravane. Outre mon personnel que l’on connaît déjà, j’avais un convoi de vingt-deux porteurs, et, de plus, Sandia m’accompagnait avec une dizaine de ses hommes les plus dévoués. Fidèle à la ligne de conduite que je m’étais imposée dès le départ de Kayes, ni mes hommes ni moi n’emportions d’armes. Les hommes de Sandia seuls étaient munis de quelques mauvais fusils de traite, qui, le cas échéant, ne pouvaient nous être d’aucune utilité. On verra dans la suite de ce récit que je dus en grande partie à ces dispositions toutes pacifiques le succès de mon voyage. Pour tous ces travaux, Sandia et mon interprète Almoudo Samba N’Diaye me furent d’un grand secours.
15 décembre 1891.— Le 15 décembre, tous nos préparatifs furent terminés, et nous pûmes nous mettre en route. Donc, à 5 heures 45 du matin, nous quittâmes Nétéboulou après avoir pris congé du village entier et fait nos adieux et quelques cadeaux à tout ce brave petit monde que je ne devais plus revoir. Le trajet se fit rapidement et nous arrivâmes sans encombre, à 10 h. 15, à Passamassi, où nous allions faire étape, et qui n’est situé qu’à quelques centaines de mètres de Yabouteguenda, sur la Gambie, où nous devions traverser ce fleuve.
De Nétéboulou à Passamassi la route suit une direction Sud et la distance qui sépare ces deux villages est de 22 km. 500 environ. La nature du terrain varie peu. Pendant quinze kilomètres à peu près, la route traverse la plaine marécageuse de Genoto dont le sol est uniquement formé d’argiles compactes. Jamais je n’ai trouvé solitude plus désespérante : le marais et toujours le marais, aujourd’hui desséché, mais rempli d’eau pendant l’hivernage. Çà et là quelques rares arbres aux formes contournées, bizarres et fantastiques. A l’horizon, au loin, apparaissent les rives boisées de la Gambie et, plus loin, les collines du Kantora sur la rive gauche du fleuve. Après avoir franchi ces quinze kilomètres on gravit par une pente rapide le flanc d’un plateau ferrugineux de 3 kilomètres environ de longueur. Le versant Sud se termine par une pente douce qui nous conduit de nouveau dans une vaste plaine marécageuse semée de traces d’hippopotames et où l’on n’avance qu’avec mille précautions. Cette plaine s’étend jusqu’à la Gambie. Enfin, après avoir traversé l’extrême pointe Sud de la colline qui le limite à l’Ouest, nous entrons dans les lougans du village dont le sol n’est formé que de latérite pure.
La flore est excessivement pauvre. Partout des joncées et des cypéracées énormes au milieu desquelles hommes et chevaux disparaissent complètement.
Passamassiest un village de Malinkés musulmans qui ne présente rien de bien particulier. Sa population est d’environ deux cents habitants. A huit cents mètres environ du village, le chef et les principaux notables sont venus à mon avance. Nous échangeons les poignées de mains les plus cordiales, et je suis reçu à merveille. Je suis logé comme un véritable prince... nègre, dans une belle case dont je crois devoir donner une description détaillée en souvenirde la bonne journée que j’y ai passée. Elle est ronde, très grande. Son diamètre mesure 6 m. 40, ce qui est énorme pour une case de noir. Le sol en est bien uni, bien battu, et la toiture ne laisse filtrer aucun rayon de soleil à travers la paille dont elle est formée. Deux portes se font vis-à-vis. Ce qui permet une bonne aération. On accède à la porte principale par une large marche, haute d’environ trente centimètres, véritable perron où, pendant la journée, se tinrent mes hommes. Une seconde marche intérieure plus petite, demi-circulaire, permet d’entrer dans la case elle-même. Au centre, se trouve le trou traditionnel pour faire le feu et, devant chaque porte, un trou dans lequel vient se fixer le bâton qui la tient fermée ; car, dans toutes les cases noires, les portes se ferment de dedans en dehors. En dehors, une sorte de loquet la tient close. A droite de la porte principale et occupant le demi-cercle de la case, se trouve le lit. Il mérite que nous nous y arrêtions. Il est maçonné et ressemble à ces lits des anciens Grecs et des premiers Romains, qu’on voit encore représentés sur de vieilles gravures. Qu’on se figure un édifice carré d’une hauteur d’environ un mètre. Sur la face qui regarde l’intérieur de la case, une baie d’un mètre de largeur donne accès par une marche au lit proprement dit. La longueur de cette construction a environ 2 mètres 25, et sa largeur 1 mètre 50. Les bases de l’édifice sont à jour, probablement pour permettre au dormeur de respirer plus facilement. Un petit entablement termine la crête, et un rebord assez prononcé couronne le monument. A l’intérieur, le lit proprement dit. Il est en pierre et a une forme très-légèrement incurvée. C’est là que l’on étend la natte sur laquelle va reposer le dormeur. Tout cela est en briques fabriquées sur place et couvert d’un enduit fort propre. Cet enduit est formé par un mélange de terre grisâtre, de cendres et de bouse de vache. Il acquiert, en séchant, une dureté relative. La partie de la muraille qui regarde le lit est ornementée de cercles concentriques creusés dans son épaisseur elle-même, et colorés en blanc et en bleu.
A deux kilomètres environ du village Malinké, dans l’Ouest, se trouve un village Peulh, du même nom. Il peut avoir 150 habitants. Les chefs vinrent me saluer et m’apportèrent des œufs, du lait, du beurre frais. Ils m’offrirent aussi un superbe bœuf, qui fut immédiatementsacrifié, et distribué à mes hommes et aux habitants des villages.
Je reçus aussi la visite du traitant Lamine, qui est installé à Yabouteguenda, et qui opère pour le compte de la compagnie anglaise de Bathurst. C’est un homme fort intelligent, dévoué aux Français, et qui a déjà rendu des services signalés aux différentes missions Françaises qui ont visité le pays. C’est lui qui, demain, fera encore traverser la Gambie à toute ma caravane. Il est très influent dans la région et y jouit d’une grande popularité. A Passamassi, notamment, il a tout l’air d’être le chef du village. Le véritable chef m’a pourtant paru assez autoritaire et bien obéi.
La Gambie à Yaboutéguenda.
La Gambie à Yaboutéguenda.
La Gambie à Yaboutéguenda.
J’ai remarqué aux environs de Passamassi de belles plantations d’indigo. Ce végétal est très commun dans toute cette région et chaque village en possède plusieurs beaux lougans aux environs des cases. Les indigènes en retirent la couleur bleue dont ils se servent pour teindre leurs étoffes. La culture de cette plante est très facile. Elle croît, pour ainsi dire, spontanément et on n’a absolument besoin que de la semer. Les feuilles sont récoltées vers la fin du mois de novembre et les ménagères leur font subir la préparation suivante. On les fait sécher au soleil et macérer ensuite dans environ trois fois leur poids d’eau pendant plusieurs heures. On y ajoute une petite quantité de cendres. On laisse reposer et on décante. Le produit ainsi obtenu est alors pétri en pains qui ont la forme de cônes et mis à sécher au soleil. On a soin, tous les soirs, de les rentrer pour ne pas les exposer à l’humidité. Ces pains ont à peu près la forme conique. Leur poids varie de cinq cents grammes à trois et cinq kilogrammes. C’est sous cette forme ou bien en petits fragments que l’on trouve l’indigo sur tous les marchés du Soudan. Son prix varie de quatre à six francs le kilogramme. Cet indigo donne une couleur bleue violacée qui est en grand honneur chez tous les peuples du Soudan. Mais elle passe rapidement et les étoffes qu’elle a servi à colorer déteignent au lavage. Les indigènes ignorent, en effet, les procédés les plus efficaces pour la fixer. Ils ne se servent pour cela que des cendres d’un arbre très commun dans toutes ces régions, lerhatt(Combretum glutinosumG. et Perr.). Bien que l’indigo du Soudan soit de qualité inférieure aux indigos de Java, du Bengale et d’Amérique, nous estimons qu’il pourrait être utiliséavec fruit par nos industriels. C’est pourquoi nous devrions faire tous nos efforts pour propager dans notre colonie cette plante dont le rendement considérable sera certainement rémunérateur.
16 décembre.— La journée s’écoula à Passamassi sans aucun incident. La température pendant la nuit fut des meilleures. Nous sommes en pleine saison sèche. Dans la journée le vent de Nord-Est commence à faire sentir sa brûlante haleine ; mais il tombe vers le soir et au coucher du soleil se lève le vent de Nord-Ouest qui souffle jusqu’au lendemain matin huit ou neuf heures, rafraîchit l’atmosphère et nous permet de goûter un sommeil bienfaisant et réparateur. C’est pour l’Européen l’époque la plus agréable de l’année. C’est pendant ces trois mois de décembre, janvier et février que sa santé peut se remettre des fatigues éprouvées pendant l’hivernage. Au contraire, cette saison est néfaste à l’indigène. Vêtu aussi légèrement qu’il l’est, il est exposé à toutes les intempéries, et à toutes les affections inflammatoires qui sont la conséquence inévitable des brusques variations de température caractéristiques de cette période de l’année.
Nous quittâmes Passamassi à 5 h. 30, et, à 6 h. 10, nous étions à Yabouteguenda, sur la rive droite de la Gambie. Dans ce court trajet, on ne trouve que des argiles compactes et sur les bords de la Gambie quelques alluvions anciennes et récentes où croissent les végétaux familiers des marais.
Yabouteguenda, dont il a été si longuement question dans ces dernières années, à propos du traité du 10 août 1889, qui détermine d’une façon définitive la ligne de démarcation des possessions anglaises et françaises en Gambie, est le point terminus auquel aboutit sur la Gambie la zone d’influence dévolue à nos voisins. C’est un petit village decinquante habitantsau plus et qui est uniquement formé par les cases et les magasins du traitant Niamé-Lamine, dont nous avons parlé plus haut. En face, sur la rive gauche, se trouvent deux ou trois cases où, pendant la belle saison, il reçoit les indigènes de la rive gauche qui viennent commercer avec lui.
Il a tout disposé pour nous faire traverser le fleuve et, dès mon arrivée, l’opération commence. A l’aide de deux grandes pirogues habilement manœuvrées par ses hommes, en peu detemps, les bagages et les porteurs sont portés de l’autre côté. Puis vient le tour des chevaux. Je suis loin d’être tranquille car, en cet endroit, la Gambie a environ 250 mètres de largeur et est très profonde. Elle est, de plus, littéralement infestée de caïmans. Les chevaux dessellés sont mis à l’eau et sont tenus par le bridon par leurs palefreniers montés dans la pirogue ; à l’avant et à l’arrière de l’embarcation se tient un adroit tireur qui fait feu sur chaque caïman qui montre sa tête hors de l’eau. Grâce à ces précautions tout se passa bien et nous n’eûmes aucun accident à déplorer. Sandia et moi nous passâmes les derniers, et, arrivés sur la rive gauche, nous montâmes immédiatement à cheval, puis la caravane prit la route de Son-Counda, où j’avais fait annoncer mon arrivée pour ce jour-là et où j’étais attendu.
Le caïman que l’on trouve en abondance dans le Sénégal, la Gambie et la plupart des cours d’eau de l’Afrique occidentale, est assurément l’animal le plus répugnant et le plus dangereux de ces régions. Cet immonde amphibie n’est pas à craindre sur la terre ferme, mais dans l’eau il est excessivement redoutable. Aussi est-il imprudent de se baigner dans les lieux qu’il fréquente. Ses terribles mâchoires saisissent les membres de l’audacieux nageur et l’attirent au fond de l’eau où il est rapidement noyé. Nous nous souvenons encore avoir vu disparaître ainsi, en 1883, un Marocain qui, malgré la consigne, avait voulu gagner à la nage la rive gauche du Sénégal en face de Tambo-N’kané. A Sillacounda, dans le Niocolo, le jour où nous y sommes arrivés, un bœuf fut ainsi entraîné par un caïman pendant qu’il s’abreuvait au bord de la Gambie. A terre, il se meut difficilement et lentement, mais dans l’eau, il est au contraire excessivement agile. Sa constitution ne lui permet pas de rester longtemps sous l’eau et il est obligé de venir souvent respirer à la surface. Le bouillonnement qu’il produit alors suffit pour décéler sa présence. On le voit fréquemment aussi se laisser aller au courant du fleuve. Alors sa tête seule émerge et sa couleur brune la fait souvent confondre avec les morceaux de bois qui flottent sur tous les cours d’eau qui arrosent ces régions. Il construit son nid dans des cavités qu’il creuse dans la berge au niveau du fleuve et au moment des basses eaux. C’est là que la femelle dépose ses œufs et qu’éclosent les petits. Les coquilles, aumoment de la montée des eaux, sont entraînées par le courant et il est d’usage de dire, quand on les voit passer à Saint-Louis, que l’hivernage est commencé. Le caïman peut atteindre des proportions énormes et nous en avons vus qui n’avaient pas moins de quatre mètres de longueur. Toutefois la longueur moyenne de ceux que l’on rencontre ne dépasse pas généralement deux mètres cinquante à trois mètres.
Les Indigènes, surtout les Malinkés, les Sarracolés et les Khassonkés mangent sa chair. Nous en avons vu assez souvent sur le marché de Kayes. Ce mets est loin d’être délicieux. Il rappelle un peu le thon pour la texture, mais il a un goût musqué qui est loin d’être agréable.
Bien que l’on puisse trouver dans tous les traités spéciaux la description de cet animal, nous croyons devoir mentionner ici ses caractères particuliers.
Le caïman est un vertébré de l’ordre descrocodiliens. Son corps est couvert de grandes plaques osseuses, carénées sur le dos, lisses sur le ventre. Leur couleur grisâtre sur le dos est jaunâtre sur le ventre. L’animal tout entier est ainsi enveloppé d’une sorte de cuirasse si épaisse que les balles ne peuvent l’entamer. Les flancs sont les régions les plus vulnérables. Sa queue est longue et munie d’une crête de fortes dentelures. — Les vertèbres cervicales sont pourvues de fausses côtes qui s’appuient les unes sur les autres ; la clavicule manque. Les os coracoïdiens s’articulent avec un sternum cartilagineux et très allongé. Il existe, en outre, une sorte de sternum abdominal, qui porte sept paires de côtes ventrales. Les pubis ne s’unissent pas entre eux, et ne contribuent pas à former la cavité cotyloïde. Ils constituent des sortes de côtes dirigées en avant. Les pieds antérieurs ont cinq doigts, les postérieurs en ont quatre, plus ou moins palmés, dont les trois internes sont armés d’ongles. La mâchoire inférieure s’articule directement avec le crâne. Les dents sont uniradiculées, creuses, caduques, implantées dans des alvéoles distincts. Chacune d’elles est remplacée par une nouvelle, après sa chute. Les dents de remplacement sont enchassées successivement l’une dans l’autre, de telle sorte que, la supérieure venant à tomber, il s’en trouve toujours une autre en dessous pour occuper sa place. L’oreille externe se ferme à l’aide de deux lèvres. Le museau est élargi, renflé au bout, et laquatrième dent inférieure est reçue dans une fossette de la mâchoire supérieure. C’est cette particularité qui distingue surtout le caïman du crocodile, chez lequel cette dent est reçue dans une échancrure simplement. Le caïman habite la côte occidentale d’Afrique, tandis que le crocodile habite la côte orientale. Ils sont tous les deux également à redouter.
Nous arrivons à 8 heures 25, sans incidents, à Son-Counda, après avoir reconnu les ruines de Farintombou et de Carassi-Counda et laissé sur notre droite celles de Kantora-Counda. A mi-chemin, entre Son-Counda et la Gambie, nous rencontrons le frère du chef que celui-ci a envoyé à mon avance.
La route de Yabouteguenda à Son-Counda présente ceci de particulier qu’on peut y discerner aisément la différence qui existe entre la latérite et les argiles compactes. Ces deux sortes de terrain se succèdent sans interruption. Après une plaine d’argiles compactes viennent de petits îlots de latérite qui sont bien cultivés. Par endroit, le sous-sol est formé de terrain ardoisier, et dans d’autres, de quartz et de grès ferrugineux. C’est du moins ce que nous avons cru reconnaître par les flancs des collines que nous laissons à droite et à gauche. Pendant la route, on ne traverse que deux marigots situés à peu de distance de la Gambie, le marigot deFaniaet celui deSoubasouto. Ils sont peu importants.
La flore se rapproche de plus en plus de celle des régions tropicales. Nulle, ou peu variée dans les plaines argileuses, où ne croissent guère que quelques maigres cypéracées, elle prend un tout autre aspect dans les terrains à latérite. Là, nous voyons, en effet, dans tout leur développement, d’énormes caïl-cédrats, de gigantesques ficus et de belles légumineuses.
Son-Counda, chef-lieu du Kantora, compte environ huit cents habitants de race Malinkée. Il est situé au centre d’une vaste plaine que dominent au Sud-Est des collines formées de quartz ferrugineux et dont l’altitude est environ de vingt à trente mètres. C’est un des villages noirs les mieux fortifiés que j’ai visités. Le système défensif se compose, d’après les renseignements qu’a bien voulu rédiger à mon intention M. le lieutenant Tête, de l’infanterie de marine : 1od’une enceinte ou sagné formée de pieux fortement enfoncés en terre et reliés entre eux par des liens en écorce d’arbre auxquels sont fixées des branches d’épine ; en arrière unpetit fossé ; 2oune seconde enceinte composée de palanques sur deux rangs, hautes de deux mètres, avec un fossé en arrière. Des ouvertures y sont ménagées pour le tir. La troisième est formée par une muraille en terre battue de 3m50 à 4mde hauteur et ayant 2 mètres d’épaisseur à la base et 0m80 au sommet. Des créneaux y sont pratiqués de distance en distance. Le tracé présente des rentrants et saillants se flanquant mutuellement. Dans l’intérieur du village, chaque îlot est entouré de palanques. La mosquée et la case du chef en ont une double rangée. Toutes les cases sont en terre battue et recouvertes d’un chapeau en paille. Toutes ces précautions sont prises contre Moussa-Molo et ses bandes de pillards.
Les environs sont bien cultivés, mais on sent que les habitants vivent dans un qui-vive perpétuel. Ils ne sortent que par groupes, bien armés ; et, dans les lougans, ils ont toujours le fusil auprès d’eux. Leurs lougans sont bien entretenus et dans leurs petits jardins, ils cultivent en abondance, courges, calebasses, tomates, oseille et gombos.
Lescourgesetcalebassessont, au Soudan, cultivées en grande abondance dans tous les villages. Les courges sont généralement semées au pied des cases au début de la saison des pluies. Elles rampent sur les toits qui, en peu de temps, finissent par disparaître complètement sous leurs larges feuilles. Les fruits sont comestibles et cueillis au commencement de la saison sèche, vers la fin d’octobre. Il en existe un grand nombre de variétés, la plus commune, leLagenaria vulgarisSer. sert à faire des vases et des bouteilles. Les indigènes connaissent les propriétés thérapeutiques des graines de courges et les utilisent, dans certaines régions, pour expulser le tænia qui y est très commun.
Le calebassier (Crescentia CujeteL.) est, au contraire, cultivé en pleine terre dans les lougans. Son fruit est comestible et sa coquille coupée en deux sert de vase et d’ustensiles de ménage. Il existe des calebasses de toutes formes et de toutes dimensions. Ce sont les plats dans lesquels on sert le couscouss et elles tiennent également lieu de terrines pour laver le linge dans les villages situés loin des cours d’eau. Leur face externe est généralement unie ; cependant on en trouve parfois qui sont artistement sculptées. Ce sont surtout celles qui tiennent lieu de verres et à l’aide desquelles on puise l’eau dans ces sortes de vases poreux en terre que l’ondésigne sous le nom decanariset que l’on trouve dans toutes les cases. Ces canaris ont la propriété de rafraîchir considérablement, grâce à l’évaporation constante qui se fait à leur surface extérieure, l’eau que l’on y met.
LeGombo(Hibiscus esculentusL.), de la famille des Malvacées, se cultive surtout dans les jardins. C’est une plante annuelle qui atteint de grandes dimensions. Elle aime les terrains humides et riches en humus. On la sème vers le commencement de juillet et ses fruits sont cueillis et mangés au commencement de la saison sèche. Dès que les pluies ont cessé, la plante se dessèche rapidement et meurt. Les graines germent très rapidement et en trois mois le développement est complet. Les fruits sont oblongs et ont environ dix centimètres de longueur sur trois ou quatre de largeur. La coque porte des côtes très marquées suivant lesquelles elle s’ouvre quand elle est sèche. Elle est très pointue au sommet et couverte de poils. On mange les fruits quand ils sont encore jeunes. Si alors on en sectionne un transversalement, on trouve les graines noyées dans une pulpe blanchâtre, visqueuse. A la cuisson, cette pulpe se transforme en une sorte de mucilage peu savoureux. Elle disparaît quand le fruit est sec. Les indigènes mangent le gombo bouilli avec du riz, du couscouss, de la viande ou du poisson. Cuit à l’eau et assaisonné ensuite à froid à l’huile et au vinaigre, on en fait une salade qui n’est pas dédaignée des Européens.
Je fus reçu à bras ouverts à Son-Counda et j’y passai une bonne journée pendant laquelle je pris tous les renseignements dont j’avais besoin pour continuer ma route vers Damentan. Le vieux chef du pays, Kouta-Mandou, me rendit en cette circonstance les plus grands services, et il prescrivit à son frère Mandia de m’accompagner pendant toute la durée de mon voyage à Damentan et au pays des Coniaguiés. De plus, il me donna une dizaine d’hommes qui devaient m’accompagner jusqu’à Damentan et seconder mes porteurs. Avant de le quitter, je lui fis cadeau de deux sacs de sel et d’une caisse de 12 bouteilles de genièvre, liqueur avec laquelle il aimait à s’enivrer et pour laquelle il avait un penchant tout particulier.