Le peu de dignité dont j'aurais pu essayer de me parer était malheureusement fort compromis par le tableau qui venait sans cesse se présenter à mon esprit; je voyais celle que j'adorais, ma charmante petite Dora, pleurant et sanglotant toute la nuit; je me la représentais seule, effrayée, malheureuse, ou bien je songeais qu'elle avait supplié, mais en vain, cette mégère au coeur de rocher de lui pardonner; qu'elle lui avait offert des baisers, des nécessaires à ouvrage, des bijoux, le tout en pure perte; enfin, qu'elle était au désespoir, et tout cela pour moi; je tremblais donc d'émotion et de chagrin, bien que je fisse tout mon possible pour le cacher.
«Je n'ai rien à dire, monsieur, repris-je, si ce n'est que je suis le seul à blâmer… Dora…
— Miss Spenlow, je vous prie, repartit son père avec majesté…
— A été entraînée par moi, continuai-je, sans répéter après M. Spenlow ce nom froid et cérémonieux, à me promettre de vous cacher notre affection, et je le regrette amèrement.
— Vous avez eu le plus grand tort, monsieur, me dit M. Spenlow, en se promenant de long en large sur le tapis et en gesticulant avec tout son corps, au lieu de remuer seulement la tête, à cause de la raideur combinée de sa cravate et de son épine dorsale. Vous avez commis une action frauduleuse et immorale, monsieur Copperfield. Quand je reçois chez moi un gentleman, qu'il ait dix- neuf, ou vingt neuf, ou quatre-vingt-dix ans, je le reçois avec pleine confiance. S'il abuse de ma confiance, il commet une action malhonnête, monsieur Copperfield!
— Je ne le vois que trop maintenant, monsieur, vous pouvez en être sûr, repris-je, mais je ne le croyais pas auparavant. En vérité, monsieur Spenlow, dans toute la sincérité de mon coeur, je ne le croyais pas auparavant, j'aime tellement miss Spenlow…
— Allons donc! quelle sottise! dit M. Spenlow en rougissant. Ne venez pas me dire en face que vous aimez ma fille, monsieur Copperfield!
— Mais, monsieur, comment pourrais-je défendre ma conduite si cela n'était pas? répondis-je du ton le plus humble.
— Et comment pouvez-vous défendre votre conduite, si cela est, monsieur? dit M. Spenlow en s'arrêtant tout court sur le tapis. Avez-vous réfléchi à votre âge et à l'âge de ma fille, monsieur Copperfield? Savez-vous ce que vous avez fait en venant détruire la confiance qui devait exister entre ma fille et moi? Avez-vous songé au rang que ma fille occupe dans le monde, aux projets que j'ai pu former pour son avenir, aux intentions que je puis exprimer en sa faveur dans mon testament? Avez-vous songé à tout cela, monsieur Copperfield?
— Bien peu, monsieur, j'en ai peur, répondis-je d'un ton humble et triste, mais je vous prie de croire que je n'ai point méconnu ma propre position dans le monde. Quand je vous en ai parlé, nous étions déjà engagés l'un à l'autre.
— Je vous prie de ne pas prononcer ce mot devant moi, monsieur Copperfield!» et, au milieu de mon désespoir, je ne pus m'empêcher de remarquer qu'il ressemblait tout à fait à Polichinelle par la manière dont il frappait tour à tour ses mains l'une contre l'autre avec la plus grande énergie.
L'immobile miss Murdstone fit entendre un rire sec et dédaigneux.
«Lorsque je vous ai expliqué le changement qui était survenu dans ma situation, monsieur, repris-je voulant changer le mot qui l'avait choqué, il y avait déjà, par ma faute, un secret entre miss Spenlow et moi. Depuis que ma position a changé, j'ai lutté, j'ai fait tout mon possible pour l'améliorer: je suis sûr d'y parvenir un jour. Voulez-vous me donner du temps? Nous sommes si jeunes, elle et moi, monsieur…
— Vous avez raison, dit M. Spenlow en hochant plusieurs fois la tête et en fronçant le sourcil, vous êtes tous deux très-jeunes. Tout cela c'est des bêtises; il faut que ça finisse! Prenez ces lettres et jetez-les au feu. Rendez-moi les lettres de miss Spenlow, que je les jette au feu de mon côté. Et bien que nous devions, à l'avenir, nous borner à nous rencontrer ici ou à la Cour, il sera convenu que nous ne parlerons pas du passé. Voyons, monsieur Copperfield, vous ne manquez pas de raison, et vous voyez bien que c'est là la seule chose raisonnable à faire.»
Non, je ne pouvais pas être de cet avis. Je le regrettais beaucoup, mais il y avait une considération qui l'emportait sur la raison. L'amour passe avant tout, et j'aimais Dora à la folie, et Dora m'aimait. Je ne le dis pas tout à fait dans ces termes; mais je le fis comprendre, et j'y étais bien résolu. Je ne m'inquiétais guère de savoir si je jouais en cela un rôle ridicule, mais je sais que j'étais bien résolu.
«Très-bien, monsieur Copperfield, dit M. Spenlow, j'userai de mon influence auprès de ma fille.»
Miss Murdstone fit entendre un son expressif, une longue aspiration qui n'était ni un soupir ni un gémissement, mais qui tenait des deux, comme pour faire sentir à M. Spenlow que c'était par là qu'il aurait du commencer.
«J'userai de mon influence auprès de ma fille, dit M. Spenlow, enhardi par cette approbation. Refusez-vous de prendre ces lettres, monsieur Copperfield?»
J'avais posé le paquet sur la table.
Oui, je le refusai. J'espérais qu'il voudrait bien m'excuser, mais il m'était impossible de recevoir ces lettres de la main de miss Murdstone.
«Ni des miennes? dit M. Spenlow.
— Pas davantage, répondis-je avec le plus profond respect.
— À merveille!» dit M. Spenlow.
Il y eut un moment de silence. Je ne savais si je devais rester ou m'en aller. À la fin, je me dirigeai tranquillement vers la porte, avec l'intention de lui dire que je croyais répondre à ses sentiments en me retirant. Il m'arrêta pour me dire d'un air sérieux et presque dévot, en enfonçant ses mains dans les poches de son paletot, et c'était bien tout au plus s'il pouvait les y faire entrer:
«Vous savez probablement, monsieur Copperfield, que je ne suis pas absolument dépourvu des biens de ce monde, et que ma fille est ma plus chère et ma plus proche parente?»
Je lui répondis avec précipitation que j'espérais que, si un amour passionné m'avait fait commettre une erreur, il ne me supposait pas pour cela une âme avide et mercenaire.
«Ce n'est pas de cela que je parle, dit M. Spenlow. Il vaudrait mieux pour vous et pour nous tous, monsieur Copperfield, que vous fussiez un peu plus mercenaire, je veux dire que vous fussiez plus prudent, et moins facile à entraîner à ces folies de jeunesse; mais, je vous le répète, à un tout autre point de vue, vous savez probablement que j'ai quelque fortune à laisser à ma fille?»
Je répondis que je le supposais bien.
«Et vous ne pouvez pas croire qu'en présence des exemples qu'on voit ici tous les jours, dans cette Cour, de l'étrange négligence des hommes pour les arrangements testamentaires, car c'est peut- être le cas où l'on rencontre les plus étranges révélations de la légèreté humaine, vous ne pouvez pas croire que moi je n'aie pas fait mes dispositions?»
J'inclinai la tête en signe d'assentiment.
«Je ne souffrirai pas, dit M. Spenlow en se balançant alternativement sur la pointe des pieds ou sur les talons, tandis qu'il hochait lentement la tête comme pour donner plus de poids à ses pieuses observations, je ne souffrirai pas que les dispositions que j'ai cru devoir prendre pour mon enfant soient en rien modifiées par une folie de jeunesse; car c'est une vraie folie; tranchons le mot, une sottise. Dans quelque temps, tout cela ne pèsera pas plus qu'une plume. Mais il serait possible, il se pourrait… que, si cette sottise n'était pas complètement abandonnée, je me visse obligé, dans un moment d'anxiété, à prendre mes précautions pour annuler les conséquences de quelque mariage imprudent. J'espère, monsieur Copperfield, que vous ne me forcerez pas à rouvrir, même pour un quart d'heure, cette page close dans le livre de la vie, et à déranger, même pour un quart d'heure, de graves affaires réglées depuis longtemps déjà.»
Il y avait dans toute sa manière une sérénité, une tranquillité, un calme qui me touchaient profondément Il était si paisible et si résigné, après avoir mis ordre à ses affaires, et réglé ses dispositions dernières comme un papier de musique, qu'on voyait bien qu'il ne pouvait y penser lui-même sans attendrissement. Je crois même en vérité avoir vu monter du fond de sa sensibilité, à cette pensée, quelques larmes involontaires dans ses yeux.
Mais qu'y faire? je ne pouvais pas manquer à Dora et à mon propre coeur. Il me dit qu'il me donnait huit jours pour réfléchir. Pouvais-je répondre que je ne voulais pas y réfléchir pendant huit jours? Mais aussi ne devais-je pas croire que toutes les semaines du monde ne changeraient rien à la violence de mon amour?
«Vous ferez bien d'en causer avec miss Trotwood, ou avec quelque autre personne qui connaisse la vie, me dit M. Spenlow en redressant sa cravate. Prenez une semaine, monsieur Copperfield.»
Je me soumis et je me retirai, tout en donnant à ma physionomie l'expression d'un abattement désespéré qui ne pouvait changer en rien mon inébranlable constance. Les sourcils de miss Murdstone m'accompagnèrent jusqu'à la porte; je dis ses sourcils plutôt que ses yeux, parce qu'ils tenaient beaucoup plus de place dans son visage. Elle avait exactement la même figure que jadis, lorsque, dans notre petit salon, à Blunderstone, je récitais mes leçons en sa présence. Avec un peu de bonne volonté, j'aurais pu croire par souvenir que le poids qui oppressait mon coeur, c'était encore cet abominable alphabet d'autrefois avec ses vignettes ovales, que je comparais dans mon enfance à des verres de lunettes.
Quand j'arrivai à mon bureau, je me cachai le visage dans mes mains, et là, devant mon pupitre, assis dans mon coin, sans apercevoir ni le vieux Tiffey ni mes autres camarades; je me mis à réfléchir au tremblement de terre qui venait d'avoir lieu sous mes pieds; et, dans l'amertume de mon âme, je maudissais Jip, et j'étais si inquiet de Dora que je me demande encore comment je ne pris pas mon chapeau pour me diriger comme un fou vers Norwood. L'idée qu'on la tourmentait, qu'on la faisait pleurer, et que je n'étais pas là pour la consoler, m'était devenue tellement odieuse que je me mis à écrire une lettre insensée à M. Spenlow, où je le conjurais de ne pas faire peser sur elle les conséquences de ma cruelle destinée. Je le suppliais d'épargner cette douce nature, de ne pas briser une fleur si fragile. Bref, si j'ai bonne mémoire, je lui parlais comme si, au lieu d'être le père de Dora, il avait été un ogre ou un croque-mitaine. Je la cachetai et je la posai sur son pupitre avant son retour. Quand il rentra, je le vis, par la porte de son cabinet, qui était entrebâillée, prendre ma lettre et l'ouvrir.
Il ne m'en parla pas dans la matinée; mais le soir, avant de partir, il m'appela et me dit que je n'avais pas besoin de m'inquiéter du bonheur de sa fille. Il lui avait dit simplement que c'était une bêtise, et il ne comptait plus lui en reparler. Il se croyait un père indulgent (et il avait raison): je n'avais donc nul besoin de m'inquiéter à ce sujet.
«Vous pourriez m'obliger, par votre folie ou votre obstination, monsieur Copperfield, ajouta-t-il, à éloigner pendant quelque temps ma fille de moi; mais j'ai de vous une meilleure opinion. J'espère que dans quelques jours vous serez plus raisonnable. Quant à miss Murdstone, car j'avais parlé d'elle dans ma lettre, je respecte la vigilance de cette dame, et je lui en suis reconnaissant; mais je lui ai expressément recommandé d'éviter ce sujet. La seule chose que je désire, monsieur Copperfield, c'est qu'il n'en soit plus question. Tout ce que vous avez à faire, c'est de l'oublier.»
Tout ce que j'avais à faire! tout! Dans un billet que j'écrivis à miss Mills, je relevai ce mot avec amertume. Tout ce que j'avais à faire, disais-je avec une sombre dérision, c'était d'oublier Dora! C'était là tout! ne semblait-il pas que ce ne fût rien! Je suppliai miss Mills de me permettre de la voir ce soir-là même. Si miss Mills ne pouvait y consentir, je lui demandais de me recevoir en cachette dans la pièce de derrière, où on faisait la lessive. Je lui déclarai que ma raison chancelait sur sa base et qu'elle seule pouvait la remettre dans son assiette. Je finissais, dans mon égarement, par me dire à elle pour la vie, avec ma signature au bout; et en relisant ma lettre avant de la confier à un commissionnaire, je ne pus pas m'empêcher moi-même de lui trouver beaucoup de rapport avec le style de M. Micawber.
Je l'envoyai pourtant. Le soir, je me dirigeai vers la rue de miss Mills, et je l'arpentai dans tous les sens jusqu'à ce que sa servante vint m'avertir, à la dérobée, de la suivre par un chemin détourné. J'ai eu depuis des raisons de croire qu'il n'y avait aucun motif de m'empêcher d'entrer par la grande porte, ni même d'être reçu dans le salon, si ce n'est que miss Mills aimait tout ce qui avait un air de mystère.
Une fois dans l'arrière-cuisine, je m'abandonnai à tout mon désespoir. Si j'étais venu là dans l'intention de me rendre ridicule, je suis bien sûr d'y avoir réussi. Miss Mills avait reçu de Dora un billet écrit à la hâte, où elle lui disait que tout était découvert. Elle ajoutait: «Oh! venez me trouver, Julie, je vous en supplie!» Mais miss Mills n'avait pas encore été la voir, dans la crainte que sa visite ne fût pas du goût des autorités supérieures; nous étions tous comme des voyageurs égarés dans le désert du Sahara.
Miss Mills avait une prodigieuse volubilité, et elle s'y complaisait. Je ne pouvais m'empêcher de sentir, tandis qu'elle mêlait ses larmes aux miennes, que nos afflictions étaient pour elle une bonne occasion. Elle les choyait, je peux le dire, pour s'en faire du bien. Elle me faisait remarquer «qu'un abîme immense venait de s'ouvrir entre Dora et moi, et que l'amour pouvait seul le combler avec son arc-en-ciel. L'amour était fait pour souffrir dans ce bas monde: cela avait toujours été, et cela serait toujours. N'importe, reprenait-elle. Les coeurs ne se laissent pas enchaîner longtemps par ces toiles d'araignée: ils sauront bien les rompre, et l'amour sera vengé.»
Tout cela n'était pas très-consolant, mais miss Mills ne voulait pas encourager des espérances mensongères. Elle me renvoya bien plus malheureux que je n'étais en arrivant, ce qui ne m'empêcha pas de lui dire (et ce qu'il y a de plus fort, c'est que je le pensais) que je lui avais une profonde reconnaissance et que je voyais bien qu'elle était véritablement notre amie. Il fut résolu que le lendemain matin elle irait trouver Dora, et qu'elle inventerait quelque moyen de l'assurer, soit par un mot, soit par un regard, de toute mon affection et de mon désespoir. Nous nous séparâmes accablés de douleur; comme miss Mills devait être satisfaite!
En arrivant chez ma tante, je lui confiai tout; et, en dépit de ce qu'elle put me dire, je me couchai au désespoir. Je me levai au désespoir, et je sortis au désespoir. C'était le samedi matin, je me rendis immédiatement à mon bureau. Je fus surpris, en y arrivant, de voir les garçons de caisse devant la porte et causant entre eux; quelques passants regardaient les fenêtres qui étaient toutes fermées. Je pressai le pas, et, surpris de ce que je voyais, j'entrai en toute hâte.
Les employés étaient à leur poste, mais personne ne travaillait. Le vieux Tiffey était assis, peut-être pour la première fois de sa vie, sur la chaise d'un de ses collègues, et il n'avait pas même accroché son chapeau.
«Quel affreux malheur, monsieur Copperfield! me dit-il, au moment où j'entrais.
— Quoi donc? m'écriai-je. Qu'est-ce qu'il y a?
— Vous ne savez donc pas? cria Tiffey, et tout le monde m'entoura.
— Non! dis-je en les regardant tous l'un après l'autre.
— M. Spenlow, dit Tiffey.
— Eh bien?
— Il est mort!»
Je crus que la terre me croulait sous les pieds; je chancelai, un des commis me soutint dans ses bras. On me fit asseoir, on dénoua ma cravate, on me donna un verre d'eau. Je n'ai aucune idée du temps que tout cela dura.
«Mort? répétai-je.
— Il a dîné en ville hier, et il conduisait lui-même son phaéton, dit Tiffey. Il avait renvoyé son groom par la diligence, comme il faisait quelquefois, vous savez…
— Eh bien!
— Le phaéton est arrivé vide. Les chevaux se sont arrêtés à la porte de l'écurie. Le palfrenier est accouru avec une lanterne. Il n'y avait personne dans la voiture.
— Est-ce que les chevaux s'étaient emportés?
— Ils n'avaient pas chaud, dit Tiffey en mettant ses lunettes, pas plus chaud, dit-on, qu'à l'ordinaire quand ils rentrent. Les guides étaient brisées, mais elles avaient évidemment traîné par terre. Toute la maison a été aussitôt sur pied; trois domestiques ont parcouru la route qu'ils avaient suivie. On l'a retrouvé à un mille de la maison.
— À plus d'un mille, monsieur Tiffey, insinua un jeune employé.
— Croyez-vous? Vous avez peut-être raison dit Tiffey, à plus d'un mille, pas loin de l'église: il était étendu, le visage contre terre; une partie de son corps reposait sur la grande route, une autre sur la contre-allée. Personne ne sait s'il a eu une attaque qui l'a fait tomber de voiture, ou s'il en est descendu, parce qu'il se sentait indisposé; on ne sait même pas s'il était tout à fait mort quand on l'a retrouvé: ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était parfaitement insensible. Peut-être respirait-il encore, mais il n'a pas prononcé une seule parole. On s'est procuré des médecins aussitôt qu'on a pu, mais tout a été inutile.»
Comment dépeindre ma situation d'esprit à cette nouvelle! Tout le monde comprend assez mon trouble, en apprenant un tel événement, et si subit, dont la victime était précisément l'homme avec lequel je venais d'avoir une discussion. Ce vide soudain qu'il laissait dans sa chambre encore occupée la veille, où sa chaise et sa table avaient l'air de l'attendre: ces lignes tracées par lui de sa main et laissées sur son bureau comme les dernières traces du spectre disparu: l'impossibilité de le séparer dans notre pensée du lieu où nous étions, au point que, quand la porte s'ouvrait, on s'attendait à le voir entrer; le silence morne et le désoeuvrement de ses bureaux, l'insatiable avidité de nos gens à en parler et celle des gens du dehors qui ne faisaient qu'entrer et sortir toute la journée pour se gorger de quelques détails nouveaux: quel spectacle navrant! Mais ce que je ne saurais décrire, c'est comment, dans les replis cachés de mon coeur, je ressentais une secrète jalousie de la mort même; comment je lui reprochais de me refouler au second plan dans les pensées de Dora; comment l'humeur injuste et tyrannique qui me possédait me rendait envieux même de son chagrin; comment je souffrais de la pensée que d'autres pourraient la consoler, qu'elle pleurerait loin de moi; enfin comment j'étais dominé par un désir avare et égoïste de la séparer du monde entier, à mon profit, pour être, moi seul, tout pour elle, dans ce moment si mal choisi pour ne songer qu'à moi.
Dans le trouble de cette situation d'esprit (j'espère que je ne suis pas le seul à l'avoir ressentie, et que d'autres pourront le comprendre), je me rendis le soir même à Norwood: j'appris par un domestique que miss Mills était arrivée; je lui écrivis une lettre dont je fis mettre l'adresse par ma tante. Je déplorais de tout mon coeur la mort si inattendue de M. Spenlow, et en écrivant je versai des larmes. Je la suppliais de dire à Dora, si elle était en état de l'entendre, qu'il m'avait traité avec une bonté et une bienveillance infinies, et n'avait prononcé le nom de sa fille qu'avec la plus grande tendresse, sans l'ombre d'un reproche. Je sais bien que c'était encore pur égoïsme de ma part. C'était un moyen de faire parvenir mon nom jusqu'à elle; mais je cherchais à me faire accroire que c'était un acte de justice envers sa mémoire. Et peut-être l'ai-je cru.
Ma tante reçut le lendemain quelques lignes en réponse; l'adresse était pour elle; mais la lettre était pour moi. Dora était accablée de douleur, et quand son amie lui avait demandé s'il fallait m'envoyer ses tendresses, elle s'était écriée en pleurant, car elle pleurait sans interruption: «Oh! mon cher papa, mon pauvre papa!» Mais elle n'avait pas dit non, ce qui me fit le plus grand plaisir.
M. Jorkins vint au bureau quelques jours après: il était resté à Norwood depuis l'événement. Tiffey et lui restèrent enfermés ensemble quelque temps, puis Tiffey ouvrit la porte, et me fit signe d'entrer.
«Oh! dit M. Jorkins, monsieur Copperfield, nous allons, monsieur Tiffey et moi, examiner le pupitre, les tiroirs et tous les papiers du défunt, pour mettre les scellés sur ses papiers personnels, et chercher son testament. Nous n'en trouvons de trace nulle part. Soyez assez bon pour nous aider.»
J'étais, depuis l'événement, dans des transes mortelles pour savoir dans quelle situation se trouverait ma Dora, quel serait son tuteur, etc., etc., et la proposition de M. Jorkins me donnait l'occasion de dissiper mes doutes. Nous nous mîmes tout de suite à l'oeuvre; M. Jorkins ouvrait les pupitres et les tiroirs, et nous en sortions tous les papiers. Nous placions d'un côté tous ceux du bureau, de l'autre tous ceux qui étaient personnels au défunt, et ils n'étaient pas nombreux. Tout se passait avec la plus grande gravité; et quand nous trouvions un cachet ou un porte-crayon, ou une bague, ou les autres menus objets à son usage personnel, nous baissions instinctivement la voix.
Nous avions déjà scellé plusieurs paquets, et nous continuions au milieu du silence et de la poussière, quand M. Jorkins me dit en se servant exactement des termes dans lesquels son associé, M. Spenlow, nous avait jadis parlé de lui:
«M. Spenlow n'était pas homme à se laisser facilement détourner des traditions et des sentiers battus. Vous le connaissiez. Eh bien! je suis porté à croire qu'il n'avait pas fait de testament.
— Oh, je suis sûr du contraire!» dis-je.
Tous deux s'arrêtèrent pour me regarder.
«Le jour où je l'ai vu pour la dernière fois, repris-je, il m'a dit qu'il avait fait un testament, et qu'il avait depuis longtemps mis ordre à ses affaires.»
M. Jorkins et le vieux Tiffey secouèrent la tête d'un commun accord.
«Cela ne promet rien de bon, dit Tiffey.
— Rien de bon du tout, dit M. Jorkins.
— Vous ne doutez pourtant pas? repartis-je.
— Mon bon monsieur Copperfield, me dit Tiffey, et il posa la main sur mon bras, tout en fermant les yeux et en secouant la tête; si vous aviez été aussi longtemps que moi dans cette étude, vous sauriez qu'il n'y a point de sujet sur lequel les hommes soient aussi imprévoyants, et pour lequel on doive moins les croire sur parole.
— Mais, en vérité, ce sont ses propres expressions! répliquai-je avec instance.
— Voilà qui est décisif, reprit Tiffey. Mon opinion alors, c'est… qu'il n'y a pas de testament.»
Cela me parut d'abord la chose du monde la plus bizarre, mais le fait est qu'il n'y avait pas de testament. Les papiers ne fournissaient pas le moindre indice qu'il eût voulu jamais en faire un; on ne trouva ni le moindre projet, ni le moindre mémorandum qui annonçât qu'il en eût jamais eu l'intention. Ce qui m'étonna presque autant, c'est que ses affaires étaient dans le plus grand désordre. On ne pouvait se rendre compte ni de ce qu'il devait, ni de ce qu'il avait payé, ni de ce qu'il possédait. Il était très-probable que, depuis des années, il ne s'en faisait pas lui-même la moindre idée. Peu à peu on découvrit que, poussé par le désir de briller parmi les procureurs desDoctors'-Commons, il avait dépensé plus que le revenu de son étude qui ne s'élevait pas bien haut, et qu'il avait fait une brèche importante à ses ressources personnelles qui probablement n'avaient jamais été bien considérables. On fit une vente de tout le mobilier de Norwood: on sous-loua la maison, et Tiffey me dit, sans savoir tout l'intérêt que je prenais à la chose, qu'une fois les dettes du défunt payées, et déduction faite de la part de ses associés dans l'étude, il ne donnerait pas de tout le reste mille livres sterling. Je n'appris tout cela qu'au bout de six semaines. J'avais été à la torture pendant tout ce temps-là, et j'étais sur le point de mettre un terme à mes jours, chaque fois que miss Mills m'apprenait que ma pauvre petite Dora ne répondait, lorsqu'on parlait de moi, qu'en s'écriant: «Oh, mon pauvre papa! Oh, mon cher papa!» Elle me dit aussi que Dora n'avait d'autres parents que deux tantes, soeurs de M. Spenlow, qui n'étaient pas mariées, et qui vivaient à Putney. Depuis longues années elles n'avaient que de rares communications avec leur frère. Ils n'avaient pourtant jamais eu rien ensemble; mais M. Spenlow les ayant invitées seulement à prendre le thé, le jour du baptême de Dora, au lieu de les inviter au dîner, comme elles avaient la prétention d'en être, elles lui avaient répondu par écrit, que, «dans l'intérêt des deux parties, elles croyaient devoir rester chez elles.» Depuis ce jour leur frère et elles avaient vécu chacun de leur côté.
Ces deux dames sortirent pourtant de leur retraite, pour venir proposer à Dora d'aller demeurer avec elles à Putney. Dora se suspendit à leur cou, en pleurant et en souriant. «Oh oui, mes bonnes tantes; je vous en prie, emmenez-moi à Putney, avec Julia Mills et Jip!» Elles s'en retournèrent donc ensemble, peu de temps après l'enterrement.
Je ne sais comment je trouvai le temps d'aller rôder du côté de Putney, mais le fait est que, d'une manière ou de l'autre, je me faufilai très-souvent dans le voisinage. Miss Mills, pour mieux remplir tous les devoirs de l'amitié, tenait un journal de ce qui se passait chaque jour; souvent elle venait me trouver, dans la campagne, pour me le lire, ou me le prêter, quand elle n'avait pas le temps de me le lire. Avec quel bonheur je parcourais les divers articles de ce registre consciencieux, dont voici un échantillon!
«Lundi. — Ma chère Dora est toujours très-abattue. — Violent mal de tête. — J'appelle son attention sur la beauté du poil de Jip. D. caresse J. — Associations d'idées qui ouvrent les écluses de la douleur. — Torrent de larmes. (Les larmes ne sont-elles pas la rosée du coeur? J. M.)
«Mardi. — Dora faible et agitée. — Belle dans sa pâleur. (Même remarque à faire pour la lune. J. M.) D. J. M. et J. sortent en voiture. J. met le nez hors de la portière, il aboie violemment contre un balayeur. — Un léger sourire paraît sur les lèvres de D. — (Voilà bien les faibles anneaux dont se compose la chaîne de la vie! J. M.)
«Mercredi. — D. gaie en comparaison des jours précédents. — Je lui ai chanté une mélodie touchante,Les cloches du soir, qui ne l'ont point calmée, bien au contraire. — D. émue au dernier point. — Je l'ai trouvée plus tard qui pleurait dans sa chambre; je lui ai cité des vers où je la comparais à une jeune gazelle. — Résultat médiocre. — Fait allusion à l'image de la patience sur un tombeau. (Question. Pourquoi sur un tombeau? J. M.)
«Jeudi. — D. mieux certainement. — Meilleure nuit. — Légère teinte rosée sur les joues. — Je me suis décidée à prononcer le nom de D. C. — Ce nom est encore insinué avec précaution, pendant la promenade. — D. immédiatement bouleversée. «Oh! chère, chère Julia! Oh! j'ai été un enfant désobéissant!» — Je l'apaise par mes caresses. — Je fais un tableau idéal de D. C. aux portes du tombeau. — D. de nouveau bouleversée. «Oh! que faire? que faire? Emmenez-moi quelque part!» — Grande alarme! — Évanouissement de D. — Verre d'eau apporté d'un café. (Ressemblance poétique. Une enseigne bigarrée sur la porte du café. La vie humaine aussi est bigarrée. Hélas! J. M.)
«Vendredi. — Jour plein d'événements. — Un homme se présente à la cuisine, porteur d'un sac bleu: il demande les brodequins qu'une dame a laissés pour qu'on les raccommode. La cuisinière répond qu'elle n'a pas reçu d'ordres. L'homme insiste. La cuisinière se retire pour demander ce qu'il en est; elle laisse l'homme seul avec Jip. Au retour de la cuisinière, l'homme insiste encore, puis il se retire. J. a disparu; D. est au désespoir. On fait avertir la police. L'homme a un gros nez, et les jambes en cerceau, comme les arches d'un pont. On cherche dans toutes les directions. Pas de J. — D. pleure amèrement; elle est inconsolable. — Nouvelle allusion à une jeune gazelle, à propos, mais sans effet. — Vers le soir, un jeune garçon inconnu se présente. On le fait entrer au salon. Il a un gros nez, mais pas les jambes en cerceau. Il demande une guinée, pour un chien qu'il a trouvé. Il refuse de s'expliquer plus clairement. D. lui donne la guinée; il emmène la cuisinière dans une petite maison, où elle trouva J. attaché au pied de la table. — Joie de D. qui danse tout autour de J. pendant qu'il mange son souper. — Enhardie par cet heureux changement, je parle de D. C. quand nous sommes au premier étage. D. se remet à sangloter. «Oh, non, non. C'est si mal de penser à autre chose qu'à mon papa!» Elle embrasse J. et s'endort en pleurant. (D. C. ne doit-il pas se confier aux vastes ailes du temps? J. M.)»
Miss Mills et son journal étaient alors ma seule consolation. Je n'avais d'autre ressource dans mon chagrin, que de la voir, elle qui venait de quitter Dora, de retrouver la lettre initiale du nom de Dora, à chaque ligne de ces pages pleines de sympathies, et d'augmenter encore par là ma douleur. Il me semblait que jusqu'alors j'avais vécu dans un château de cartes qui venait de s'écrouler, nous laissant miss Mills et moi au milieu des ruines! Il me semblait qu'un affreux magicien avait entouré la divinité de mon coeur d'un cercle magique, que les ailes du temps, ces ailes qui transportent si loin tant de créatures humaines, pourraient seules m'aider à franchir.
Wickfield-et-Heep.
Ma tante commençant, je suppose, à s'inquiéter sérieusement de mon abattement prolongé, imagina de m'envoyer à Douvres, sous prétexte de voir si tout se passait bien dans son cottage qu'elle avait loué, et dans le but de renouveler le bail avec le locataire actuel. Jeannette était entrée au service de mistress Strong, où je la voyais tous les jours. Elle avait été indécise en quittant Douvres, si elle confirmerait ou renierait une bonne fois ce renoncement dédaigneux au sexe masculin, qui faisait le fond de son éducation. Il s'agissait pour elle d'épouser un pilote. Mais, ma foi! elle ne voulut pas s'y risquer, moins, pour l'honneur du principe en lui-même, je suppose, que parce que le pilote n'était pas de son goût.
Bien qu'il m'en coûtât de quitter miss Mills, j'entrai assez volontiers dans les intentions de ma tante; cela me permettait de passer quelques heures paisibles auprès d'Agnès. Je consultai le bon docteur pour savoir si je pouvais faire une absence de trois jours; il me conseilla de la prolonger un peu, mais j'avais le coeur trop à l'ouvrage pour prendre un si long congé. Enfin je me décidai à partir.
Quant à mon bureau des Doctors'-Commons, je n'avais pas grande raison de m'inquiéter de ce que je pouvais y avoir à faire. À vrai dire, nous n'étions pas en odeur de sainteté parmi les procureurs de première volée, et nous étions même tombés dans une position équivoque. Les affaires n'avaient pas été brillantes du temps de M. Jorkins, avant M. Spenlow, et bien qu'elles eussent été plus animées depuis que cet associé avait renouvelé, par une infusion de jeune sang, la vieille routine de l'étude, et qu'il lui eût donné quelque éclat par le train qu'il menait, cependant elle ne reposait pas sur des bases assez solides, pour que la mort soudaine de son principal directeur ne vint pas l'ébranler. Les affaires diminuèrent sensiblement. M. Jorkins, en dépit de la réputation qu'on lui faisait chez nous, était un homme faible et incapable, et sa réputation au dehors n'était pas de nature à relever son crédit. J'étais placé auprès de lui, depuis la mort de M. Spenlow, et chaque fois que je lui voyais prendre sa prise de tabac, et laisser là son travail, je regrettais plus que jamais les mille livres sterling de ma tante.
Ce n'était pas encore là le plus grand mal. Il y avait dans lesDoctors'-Commonsune quantité d'oisifs et de coulissiers qui, sans être procureurs eux-mêmes, s'emparaient d'une partie des affaires, pour les faire exécuter ensuite par de véritables procureurs disposés à prêter leurs noms en échange d'une part dans la curée. Comme il nous fallait des affaires à tout prix, nous nous associâmes à cette noble corporation de procureurs marrons, et nous cherchâmes à attirer chez nous les oisifs et les coulissiers. Ce que nous demandions surtout, parce que cela nous rapportait plus que le reste, c'étaient les autorisations de mariage ou les actes probatoires pour valider un testament; mais chacun voulait les avoir, et la concurrence était si grande, qu'on mettait en planton, à l'entrée de toutes les avenues qui conduisaient auxCommons, des forbans et des corsaires chargés d'amener à leurs bureaux respectifs toutes les personnes en deuil ou tous les jeunes gens qui avaient l'air embarrassés de leur personne. Ces instructions étaient si fidèlement exécutées, qu'il m'arriva par deux fois, avant que je fusse bien connu, d'être enlevé moi-même pour l'étude de notre rival le plus redoutable. Les intérêts contraires de ces recruteurs d'un nouveau genre étant de nature à mettre en jeu leur sensibilité, cela finissait souvent par des combats corps à corps, et notre principal agent, qui avait commencé par le commerce des vins en détail, avant de passer au brocantage judiciaire, donna même à la Cour le scandaleux spectacle, pendant quelques jours, d'un oeil au beurre noir. Ces vertueux personnages ne se faisaient pas le moindre scrupule quand ils offraient la main, pour descendre de sa voiture, à quelque vieille dame en noir, de tuer sur le coup le procureur qu'elle demandait, représentant leur patron comme le légitime successeur du défunt, et de lui amener en triomphe la vieille dame, souvent encore très-émue de la triste nouvelle qu'elle venait d'apprendre. C'est ainsi qu'on m'amena à moi-même bien des prisonniers. Quant aux autorisations de mariage, la concurrence était si formidable, qu'un pauvre monsieur timide, qui venait dans ce but de notre côté, n'avait rien de mieux à faire que de s'abandonner au premier agent qui venait à le happer, s'il ne voulait pas devenir le théâtre de la guerre et la proie du vainqueur. Un de nos commis, employé à cette spécialité, ne quittait jamais son chapeau quand il était assis, afin d'être toujours prêt à s'élancer sur les victimes qui se montraient à l'horizon. Ce système de persécution est encore en vigueur, à ce que je crois. La dernière fois que je me rendis auxCommons, un homme très-poli, revêtu d'un tablier blanc, me sauta dessus tout à coup, murmurant à mon oreille les mots sacramentels: «Une autorisation de mariage?» et ce fut à grand'peine que je l'empêchai de m'emporter à bras jusque dans une étude de procureur.
Mais après cette digression passons à Douvres.
Je trouvai tout dans un état très-satisfaisant, et je pus flatter les passions de ma tante en lui racontant que son locataire avait hérité de ses antipathies et faisait aux ânes une guerre acharnée. Je passai une nuit à Douvres pour terminer quelques petites affaires, puis je me rendis le lendemain matin de bonne heure à Canterbury. Nous étions en hiver; le temps frais et le vent piquant ranimèrent un peu mes esprits.
J'errai lentement au milieu des rues antiques de Canterbury avec un plaisir tranquille, qui me soulagea le coeur. J'y revoyais les enseignes, les noms, les figures que j'avais connus jadis. Il me semblait qu'il y avait si longtemps que j'avais été en pension dans cette ville, que je n'aurais pu comprendre qu'elle eût subi si peu de changements, si je n'avais songé que j'avais bien peu changé moi-même. Ce qui est étrange, c'est que l'influence douce et paisible qu'exerçait sur moi la pensée d'Agnès, semblait se répandre sur le lieu même qu'elle habitait. Je trouvais à toutes choses un air de sérénité, une apparence calme et pensive aux tours de la vénérable cathédrale comme aux vieux corbeaux dont les cris lugubres semblaient donner à ces bâtiments antiques quelque chose de plus solitaire que n'aurait pu le faire un silence absolu; aux portes en ruines, jadis décorées de statues, aujourd'hui renversées et réduites en poussière avec les pèlerins respectueux qui leur rendaient hommage, comme aux niches silencieuses où le lierre centenaire rampait jusqu'au toit le long des murailles pendantes aux vieilles maisons, comme au paysage champêtre; au verger comme au jardin: tout semblait porter en soi, comme Agnès, l'esprit de calme innocent, baume souverain d'une âme agitée.
Arrivé à la porte de M. Wickfield, je trouvai M. Micawber qui faisait courir sa plume avec la plus grande activité dans la petite pièce du rez-de-chaussée, où se tenait autrefois Uriah Heep. Il était tout de noir habillé, et sa massive personne remplissait complètement le petit bureau où il travaillait.
M. Micawber parut à la fois charmé et un peu embarrassé de me voir. Il voulait me mener immédiatement chez Uriah, mais je m'y refusai.
«Je connais cette maison de vieille date, lui dis-je, je saurai bien trouver mon chemin. Eh bien! qu'est-ce que vous dites du droit, M. Micawber?
— Mon cher Copperfield, me répondit-il, pour un homme doué d'une imagination transcendante, les études de droit ont un très-mauvais côté: elles le noient dans les détails. Même dans notre correspondance d'affaires, dit M. Micawber en jetant les yeux sur des lettres qu'il écrivait, l'esprit n'est pas libre de prendre un essor d'expression sublime qui puisse le satisfaire. Malgré ça, c'est un grand travail! un grand travail!»
Il me dit ensuite qu'il était devenu locataire de la vieille maison d'Uriah Heep, et que mistress Micawber serait ravie de me recevoir encore une fois sous son toit.
«C'est une humble demeure, dit M. Micawber, pour me servir d'une expression favorite de mon ami Heep; mais, peut être nous servira- t-elle de marchepied pour nous élever à des agencements domiciliaires plus ambitieux.»
Je lui demandai s'il était satisfait de la façon dont le traitait son ami Heep. Il commenta par s'assurer si la porte était bien fermée, puis il me répondit à voix basse:
«Mon cher Copperfield, quand on est sous le coup d'embarras pécuniaires, on est, vis-à-vis de la plupart des gens, dans une position très-fâcheuse, et ce qui n'améliore pas cette situation, c'est lorsque ces embarras pécuniaires vous obligent à demander vos émoluments avant leur échéance légale. Tout ce que je puis vous dire, c'est que mon ami Heep a répondu à des appels auxquels je ne veux pas faire plus ample allusion, d'une façon qui fait également honneur et à sa tête et à son coeur.
— Je ne le supposais pas si prodigue de son argent! remarquai-je.
— Pardonnez-moi! dit M. Micawber d'un air contraint, j'en parle par expérience.
— Je suis charmé que l'expérience vous ait si bien réussi, répondis-je.
— Vous êtes bien bon, mon cher Copperfield, dit M. Micawber, et il se mit à fredonner un air.
— Voyez-vous souvent M. Wickfield? demandai-je pour changer de sujet.
— Pas très-souvent, dit M. Micawber d'un air méprisant; M. Wickfield est à coup sûr rempli des meilleures intentions, mais… mais… Bref, il n'est plus bon à rien.
— J'ai peur que son associé ne fasse tout ce qu'il faut pour cela.
— Mon cher Copperfield! reprit M. Micawber après plusieurs évolutions qu'il exécutait sur son escabeau d'un air embarrassé. Permettez-moi de vous faire une observation. Je suis ici sur un pied d'intimité: j'occupe un poste de confiance; mes fonctions ne sauraient me permettre de discuter certains sujets, pas même avec mistress Micawber (elle qui a été si longtemps la compagne des vicissitudes de ma vie, et qui est une femme d'une lucidité d'intelligence remarquable). Je prendrai donc la liberté de vous faire observer que, dans nos rapports amicaux qui ne seront jamais troublés, j'espère, je désire faire deux parts. D'un côté, dit M. Micawber en traçant une ligne sur son pupitre, nous placerons tout ce que peut atteindre l'intelligence humaine, avec une seule petite exception; de l'autre, se trouvera cette seule exception, c'est-à-dire les affaires de MM. Wickfield-et-Heep et tout ce qui y a trait. J'ai la confiance que je n'offense pas le compagnon de ma jeunesse, en faisant à son jugement éclairé et discret une semblable proposition.»
Je voyais bien que M. Micawber avait changé d'allures; il semblait que ses nouveaux devoirs lui imposassent une gêne pénible, mais cependant je n'avais pas le droit de me sentir offensé. Il en parut soulagé et me tendit la main.
«Je suis enchanté de miss Wickfield, Copperfield, je vous le jure, dit M. Micawber. C'est une charmante jeune personne, pleine de charmes, de grâce et de vertu. Sur mon honneur, dit M. Micawber en faisant le salut le plus galant, comme pour envoyer un baiser, je rends hommage à miss Wickfield! Hum!
— J'en suis charmé, lui dis-je.
— Si vous ne nous aviez pas assuré, mon cher Copperfield, le jour où nous avons eu le plaisir de passer la matinée avec vous, que leDétait votre lettre de prédilection, j'aurais été convaincu que c'était l'Aque vous préfériez.»
Il y a des moments, tout le monde a passé par là, où ce que nous disons, ce que nous faisons, nous croyons l'avoir déjà dit, l'avoir déjà fait à une époque éloignée, il y a bien, bien longtemps; où nous nous rappelons que nous ayons été, il y a des siècles, entourés des mêmes personnes, des mêmes objets, des mêmes incidents; où nous savons parfaitement d'avance ce qu'on va nous dire après, comme si nous nous en souvenions tout à coup! Jamais je n'avais éprouvé plus vivement ce sentiment mystérieux, qu'avant d'entendre ces paroles de la bouche de M. Micawber.
Je le quittai bientôt en le priant de transmettre tous mes souvenirs à sa famille. Il reprit sa place et sa plume, se frotta le front comme pour se remettre à son travail; je voyais bien qu'il y avait dans ses nouvelles fonctions quelque chose qui nous empêcherait d'être désormais aussi intimes que par le passé.
Il n'y avait personne dans le vieux salon, mais mistress Heep y avait laissé des traces de son passage. J'ouvris la porte de la chambre d'Agnès: elle était assise près du feu et écrivait devant son vieux pupitre en bois sculpté.
Elle leva la tête pour voir qui venait d'entrer. Quel plaisir pour moi d'observer l'air joyeux que prit à ma vue ce visage réfléchi, et d'être reçu avec tant de bonté et d'affection!
«Ah! lui dis-je, Agnès, quand nous fumes assis à côté l'un de l'autre, vous m'avez bien manqué depuis quelque temps!
— Vraiment? répondit-elle. Il n'y a pourtant pas longtemps que vous nous avez quittés!»
Je secouai la tête.
«Je ne sais pas comment cela se fait, Agnès; mais il me manque évidemment quelque faculté que je voudrais avoir. Vous m'aviez si bien habitué à vous laisser penser pour moi dans le bon vieux temps; je venais si naturellement m'inspirer de vos conseils et chercher votre aide, que je crains vraiment d'avoir perdu l'usage d'une faculté dont je n'avais pas besoin près de vous.
— Mais qu'est-ce donc? dit gaiement Agnès.
— Je ne sais pas quel nom lui donner, répondis-je, je crois que je suis sérieux et persévérant!
— J'en suis sûre, dit Agnès.
— Et patient, Agnès? repris-je avec un peu d'hésitation.
— Oui, dit Agnès en riant, assez patient!
— Et cependant, dis-je, je suis quelquefois si malheureux et si agité, je suis si irrésolu et si incapable de prendre un parti, qu'évidemment il me manque, comment donc dire?… qu'il me manque un point d'appui!
— Soit, dit Agnès.
— Tenez! repris-je, vous n'avez qu'à voir vous-même. Vous venez à Londres, je me laisse guider par vous; aussitôt je trouve un but et une direction. Ce but m'échappe, je viens ici, et en un instant je suis un autre homme. Les circonstances qui m'affligeaient n'ont pas changé, depuis que je suis entré dans cette chambre: mais, dans ce court espace de temps, j'ai subi une influence qui me transforme, qui me rend meilleur! Qu'est-ce donc, Agnès, quel est votre secret?»
Elle avait la tête penchée, les yeux fixés vers le feu.
«C'est toujours ma vieille histoire,» lui dis-je. Ne riez pas si je vous dis que c'est maintenant pour les grandes choses, comme c'était jadis pour les petites. Mes chagrins d'autrefois étaient des enfantillages, aujourd'hui ils sont sérieux; mais toutes les fois que j'ai quitté ma soeur adoptive…
Agnès leva la tête: quel céleste visage! et me tendit sa main, que je baisai.
«Toutes les fois, Agnès, que vous n'avez pas été près de moi pour me conseiller et me donner, au début, votre approbation, je me suis égaré, je me suis engagé dans une foule de difficultés. Quand je suis venu vous retrouver, à la fin (comme je fais toujours), j'ai retrouvé en même temps la paix et le bonheur. Aujourd'hui encore, me voilà revenu au logis, pauvre voyageur fatigué, et vous ne vous figurez pas la douceur du repos que je goûte déjà près de vous.»
Je sentais si profondément ce que je disais, et j'étais si véritablement ému, que la voix me manqua; je cachai ma tête dans mes mains, et je me mis à pleurer. Je n'écris ici que l'exacte vérité! Je ne songeais ni aux contradictions ni aux inconséquences qui se trouvaient dans mon coeur, comme dans celui de la plupart des hommes; je ne me disais pas que j'aurais pu faire tout autrement et mieux que je n'avais fait jusque-là, ni que j'avais eu grand tort de fermer volontairement l'oreille au cri de ma conscience: non, tout ce que je savais, c'est que j'étais de bonne foi, quand je lui disais avec tant de ferveur que près d'elle je retrouvais le repos et la paix.
Elle calma bientôt cet élan de sensibilité, par l'expression de sa douce et fraternelle affection, par ses yeux rayonnants, par sa voix pleine de tendresse; et, avec ce calme charmant qui m'avait toujours fait regarder sa demeure comme un lieu béni, elle releva mon courage et m'amena naturellement à lui raconter tout ce qui s'était passé depuis notre dernière entrevue.
«Et je n'ai rien de plus à vous dire, Agnès, ajoutai-je, quand ma confidence fut terminée, si ce n'est que, maintenant, je compte entièrement sur vous.
— Mais ce n'est pas sur moi qu'il faut compter, Trotwood, repritAgnès, avec un doux sourire; c'est sur une autre.
— Sur Dora? dis-je.
— Assurément.
— Mais, Agnès, je ne vous ai pas dit, répondis-je avec un peu d'embarras, qu'il est difficile, je ne dirai pas de compter sur Dora, car elle est la droiture et la fermeté mêmes; mais enfin qu'il est difficile, je ne sais comment m'exprimer, Agnès… Elle est timide, elle se trouble et s'effarouche aisément. Quelque temps avant la mort de son père, j'ai cru devoir lui parler… Mais si vous avez la patience de m'écouter, je vous raconterai tout.»
En conséquence, je racontai à Agnès ce que j'avais dit à Dora de ma pauvreté, du livre de cuisine, du livre des comptes, etc., etc., etc…
«Oh! Trotwood! reprit-elle avec un sourire, vous êtes bien toujours le même. Vous aviez raison de vouloir chercher à vous tirer d'affaire en ce monde: mais fallait-il y aller si brusquement avec une jeune fille timide, aimante et sans expérience! Pauvre Dora!»
Jamais voix humaine ne put parler avec plus de bonté et de douceur que la sienne, en me faisant cette réponse. Il me semblait que je la voyais prendre avec amour Dora dans ses bras, pour l'embrasser tendrement; il me semblait qu'elle me reprochait tacitement, par sa généreuse protection, de m'être trop hâté de troubler ce petit coeur; il me semblait que je voyais Dora, avec toute sa grâce naïve, caresser Agnès, la remercier, et en appeler doucement à sa justice pour s'en faire une auxiliaire contre moi, sans cesser de m'aimer de toute la force de son innocence enfantine.
Comme j'étais reconnaissant envers Agnès, comme je l'admirais! Je les voyais toutes deux, dans une ravissante perspective, intimement unies, plus charmantes encore, par cette union, l'une et l'autre.
«Que dois-je faire maintenant, Agnès? lui demandai-je, après avoir contemplé le feu. Que me conseillez-vous de faire.
— Je crois, dit Agnès, que la marche honorable à suivre, c'est d'écrire à ces deux dames. Ne croyez-vous pas qu'il serait indigne de vous de faire des cachotteries?
— Certainement, puisque vous le croyez, lui dis-je.
— Je suis mauvais juge en ces matières, répondit Agnès avec une modeste hésitation; mais il me semble… en un mot je trouve que ce ne serait pas vous montrer digne de vous-même, que de recourir à des moyens clandestins.
— Vous avez trop bonne opinion de moi, Agnès, j'en ai peur!
— Ce ne serait pas digne de votre franchise habituelle, répliqua- t-elle. J'écrirais à ces deux dames; je leur raconterais aussi simplement et aussi ouvertement que possible, tout ce qui s'est passé, et je leur demanderais la permission de venir quelquefois chez elles. Comme vous êtes jeune, et que vous n'avez pas encore de position dans le monde, je crois que vous feriez bien de dire que vous vous soumettez volontiers à toutes les conditions qu'elles voudront vous imposer. Je les conjurerais de ne pas repousser ma demande, sans en avoir fait part à Dora, et de la discuter avec elle, quand cela leur paraîtrait convenable. Je ne serais pas trop ardent, dit Agnès doucement, ni trop exigeant; j'aurais foi en ma fidélité, en ma persévérance, et en Dora!
— Mais si Dora allait s'effaroucher, Agnès, quand on lui parlera de cela; si elle allait se mettre encore à pleurer, sans vouloir rien dire de moi!
— Est-ce vraisemblable? demanda Agnès, avec le plus affectueux intérêt.
— Ma foi, je n'en jurerais pas! elle prend peur et s'effarouche comme un petit oiseau. Et si les miss Spenlow ne trouvent pas convenable qu'on s'adresse à elles (les vieilles filles sont parfois si bizarres)…
— Je ne crois pas, Trotwood, dit Agnès, en levant doucement les yeux vers moi; qu'il faille se préoccuper beaucoup de cela. Il vaut mieux, selon moi, se demander simplement s'il est bien de le faire, et, si c'est bien, ne pas hésiter.»
Je n'hésitai pas plus longtemps. Je me sentais le coeur plus léger, quoique très-pénétré de l'immense importance de ma tâche, et je me promis d'employer toute mon après-midi à composer ma lettre. Agnès m'abandonna son pupitre, pour composer mon brouillon: Mais je commençai d'abord par descendre voir M. Wickfield et Uriah Heep.
Je trouvai Uriah installé dans un nouveau cabinet, qui exhalait une odeur de plâtre encore frais, et qu'on avait construit dans le jardin. Jamais mine plus basse ne figura au milieu d'une masse pareille de livres et de papiers. Il me reçut avec sa servilité accoutumée, faisant semblant de ne pas avoir su, de M. Micawber, mon arrivée, ce dont je me permis de douter. Il me conduisit dans le cabinet de M. Wickfield, ou plutôt dans l'ombre de son ancien cabinet, car on l'avait dépouillé d'une foule de commodités au profit du nouvel associé. M. Wickfield et moi nous échangeâmes nos salutations mutuelles tandis qu'Uriah se tenait debout devant le feu, se frottant le menton de sa main osseuse.
«Vous allez demeurer chez nous, Trotwood, tout le temps que vous comptez passer à Canterbury? dit M. Wickfield, non sans jeter à Uriah un regard qui semblait demander son approbation.
— Avez-vous de la place pour moi? lui dis-je.
— Je suis prêt, maître Copperfield, je devrais dire monsieur, mais c'est un mot de camaraderie qui me vient naturellement à la bouche, dit Uriah; je suis prêt à vous rendre votre ancienne chambre, si cela peut vous être agréable.
— Non, non, dit M. Wickfield, pourquoi vous déranger? il y a une autre chambre; il y a une autre chambre.
— Oh! mais, reprit Uriah, en faisant une assez laide grimace, je serais véritablement enchanté!»
Pour en finir, je déclarai que j'accepterais l'autre chambre, ou que j'irais loger ailleurs; on se décida donc pour l'autre chambre, puis je pris congé des associés, et je remontai.
J'espérais ne trouver en haut d'autre compagnie qu'Agnès, mais mistress Heep avait demandé la permission de venir s'établir près du feu, elle et son tricot, sous prétexte que la chambre d'Agnès était mieux exposée. Dans le salon, ou dans la salle à manger, elle souffrait cruellement de ses rhumatismes. Je l'aurais bien volontiers, et sans le moindre remords, exposée à toute la furie du vent sur le clocher de la cathédrale, mais il fallait faire de nécessité vertu, et je lui dis bonjour d'un ton amical.
«Je vous remercie bien humblement, monsieur, dit mistress Heep, quand je lui eus demandé des nouvelles de sa santé; je vais tout doucement. Il n'y a pas de quoi se vanter. Si je pouvais voir mon Uriah bien casé, je ne demanderais plus rien, je vous assure! Comment avez-vous trouvé mon petit Uriah, monsieur?»
Je l'avais trouvé tout aussi affreux qu'à l'ordinaire; je répondis qu'il ne m'avait pas paru changé.
«Ah! vous ne le trouvez pas changé? dit mistress Heep; je vous demande humblement la permission de ne pas être de votre avis. Vous ne le trouvez pas maigre?
— Pas plus qu'à l'ordinaire, répondis-je.
— Vraiment! dit mistress Heep; c'est que vous ne le voyez pas avec l'oeil d'une mère.»
L'oeil d'une mère me parut être un mauvais oeil pour le reste de l'espèce humaine, quand elle le dirigea sur moi, quelque tendre qu'il pût être pour lui, et je crois qu'elle et son fils s'appartenaient exclusivement l'un à l'autre. L'oeil de mistress Heep passa de moi à Agnès.
«Et vous, miss Wickfield, ne trouvez-vous pas qu'il est bien changé? demanda mistress Heep.
— Non, dit Agnès, tout en continuant tranquillement à travailler.Vous vous inquiétez trop; il est très-bien!»
Mistress Heep renifla de toute sa force, et se remit à tricoter.
Elle ne quitta un seul instant ni nous, ni son tricot. J'étais arrivé vers midi, et nous avions encore bien des heures devant nous avant celle du dîner; mais elle ne bougeait pas, ses aiguilles se remuaient avec la monotonie d'un sablier qui se vide. Elle était assise à un coin de la cheminée: j'étais établi au pupitre en face du foyer: Agnès était de l'autre côté, pas loin de moi. Toutes les fois que je levais les yeux, tandis que je composais lentement mon épître, je voyais devant moi le pensif visage d'Agnès, qui m'inspirait du courage, par sa douce et angélique expression; mais je sentais en même temps le mauvais oeil qui me regardait, pour se diriger de là sur Agnès, et revenir ensuite à moi, pour retomber furtivement sur son tricot. Je ne suis pas assez versé dans l'art du tricot, pour pouvoir dire ce qu'elle fabriquait, mais, assise là, près du feu, faisant mouvoir ses longues aiguilles, mistress Heep ressemblait à une mauvaise fée, momentanément retenue dans ses mauvais desseins par l'ange assis en face d'elle, mais toute prête à profiter d'un bon moment pour enlacer sa proie dans ses odieux filets.
Pendant le dîner, elle continua à nous surveiller avec le même regard. Après le dîner, son fils prit sa place, et une fois que nous fûmes seuls, au dessert, M. Wickfield, lui et moi, il se mit à m'observer, du coin de l'oeil, tout en se livrant aux plus odieuses contorsions. Dans le salon, nous retrouvâmes la mère, fidèle à son tricot et à sa surveillance. Tant qu'Agnès chanta et fit de la musique, la mère était installée à côté du piano. Une fois, elle demanda à Agnès de chanter une ballade, que son Ury aimait à la folie (pendant ce temps-là, ledit Ury bâillait dans son fauteuil); puis elle le regardait, et racontait à Agnès qu'il était dans l'enthousiasme. Elle n'ouvrait presque jamais la bouche sans prononcer le nom de son fils. Il devint évident pour moi, que c'était une consigne qu'on lui avait donnée.
Cela dura jusqu'à l'heure de se coucher. Je me sentais si mal à l'aise, à force d'avoir vu la mère et le fils obscurcir cette demeure de leur atroce présence, comme deux grandes chauves-souris planant sur la maison, que j'aurais encore mieux aimé rester debout toute la nuit, avec le tricot et le reste, que d'aller me coucher. Je fermai à peine les yeux. Le lendemain, nouvelle répétition du tricot et de la surveillance, qui dura tout le jour.
Je ne pus trouver dix minutes pour parler à Agnès: c'est à peine si j'eus le temps de lui montrer ma lettre. Je lui proposai de sortir avec moi, mais mistress Heep répéta tant de fois qu'elle était très-souffrante, qu'Agnès eut la charité de rester pour lui tenir compagnie. Vers le soir, je sortis seul, pour réfléchir à ce que je devais faire, embarrassé de savoir s'il m'était permis de taire plus longtemps à Agnès ce qu'Uriah Heep m'avait dit à Londres; car cela commençait à m'inquiéter extrêmement.
Je n'étais pas encore sorti de la ville, du côté de la route de Ramsgate, où il faisait bon se promener, quand je m'entendis appeler, dans l'obscurité, par quelqu'un qui venait derrière moi. Il était impossible de se méprendre à cette redingote râpée, à cette démarche dégingandée; je m'arrêtai pour attendre Uriah Heep.
«Eh bien? dis-je.
— Comme vous marchez vite! dit-il; j'ai les jambes assez longues, mais vous les avez joliment exercées!
— Où allez-vous?
— Je viens avec vous, maître Copperfield, si vous voulez permettre à un ancien camarade de vous accompagner.» Et en disant cela, avec un mouvement saccadé, qui pouvait être pris pour une courbette ou pour une moquerie, il se mit à marcher à côté de moi.
«Uriah! lui dis-je aussi poliment que je pus, après un moment de silence.
— Maître Copperfield! me répondit Uriah.
— À vous dire vrai (n'en soyez pas choqué), je suis sorti seul, parce que j'étais un peu fatigué d'avoir été si longtemps en compagnie.»
Il me regarda de travers, et me dit avec une horrible grimace:
«C'est de ma mère que vous voulez parler?
— Mais oui.
— Ah! dame! vous savez, nous sommes si humbles, reprit-il; et connaissant, comme nous le faisons, notre humble condition, nous sommes obligés de veiller à ce que ceux qui ne sont pas humbles comme nous, ne nous marchent pas sur le pied. En amour, tous les stratagèmes sont de bonne guerre, monsieur.»
Et se frottant doucement le menton de ses deux grandes mains, il fit entendre un petit grognement. Je n'avais jamais vu une créature humaine qui ressemblât autant à un mauvais babouin.
«C'est que, voyez-vous, dit-il, tout en continuant de se caresser ainsi le visage et en hochant la tête, vous êtes un bien dangereux rival, maître Copperfield, et vous l'avez toujours été, convenez- en!
— Quoi! c'est à cause de moi que vous montez la garde autour de miss Wickfield, et que vous lui ôtez toute liberté dans sa propre maison? lui dis-je.
— Oh! maître Copperfield! voilà des paroles bien dures, répliqua- t-il.
— Vous pouvez prendre mes paroles comme bon vous semble; mais vous savez aussi bien que moi ce que je veux vous dire, Uriah.
— Oh non! il faut que vous me l'expliquiez, dit-il; je ne vous comprends pas.
— Supposez-vous, lui dis-je, en m'efforçant, à cause d'Agnès, de rester calme; supposez-vous que miss Wickfield soit pour moi autre chose qu'une soeur tendrement aimée?
— Ma foi! Copperfield, je ne suis pas forcé de répondre à cette question. Peut-être que oui, peut-être que non.»
Je n'ai jamais rien vu de comparable à l'ignoble expression de ce visage, à ces yeux chauves, sans l'ombre d'un cil.
«Alors venez! lui dis-je; pour l'amour de miss Wickfield…
— Mon Agnès! s'écria-t-il, avec un tortillement anguleux plus que dégoûtant. Soyez assez bon pour l'appeler Agnès, maître Copperfield!
— Pour l'amour d'Agnès Wickfield… que Dieu bénisse!
— Je vous remercie de ce souhait, maître Copperfield!
— Je vais vous dire ce que, dans toute autre circonstance, j'aurais autant songé à dire à… Jacques Retch.
— À qui, monsieur? dit Uriah, tendant le cou, et abritant son oreille de sa main, pour mieux entendre.
— Au bourreau, repris-je; c'est-à-dire à la dernière personne à qui l'on dût penser… Et pourtant il faut être franc, c'était le visage d'Uriah qui m'avait suggéré naturellement cette allusion. Je suis fiancé à une autre personne. J'espère que cela vous satisfait?
— Parole d'honneur?» dit Uriah.
J'allais répéter ma déclaration avec une certaine indignation, quand il s'empara de ma main, et la pressa fortement.
«Oh, maître Copperfield! dit-il; si vous aviez seulement daigné me témoigner cette confiance, quand je vous ai révélé l'état de mon âme, le jour où je vous ai tant dérangé en venant coucher dans votre salon, jamais je n'aurais songé à douter de vous. Puisqu'il en est ainsi, je m'en vais renvoyer immédiatement ma mère; trop heureux de vous donner cette marque de confiance. Vous excuserez, j'espère, des précautions inspirées par l'affection. Quel dommage, maître Copperfield, que vous n'ayez pas daigné me rendre confidence pour confidence! je vous en ai pourtant offert bien des occasions; mais vous n'avez jamais eu pour moi toute la bienveillance que j'aurais souhaitée. Oh non! bien sûr, vous ne m'avez jamais aimé, comme je vous aimais!»
Et, tout en disant cela, il me serrait la main entre ses doigts humides et visqueux. En vain, je m'efforçai de me dégager. Il passa mon bras sous la manche de son paletot chocolat, et je fus ainsi forcé de l'accompagner.
«Revenons-nous à la maison? dit Uriah, en reprenant le chemin de la ville.» La lune commençait à éclairer les fenêtres de ses rayons argentés.
«Avant de quitter ce sujet, lui dis-je après un assez long silence, il faut que vous sachiez bien, qu'à mes yeux, Agnès Wickfield est aussi élevée au-dessus de vous et aussi loin de toutes vos prétentions, que la lune qui nous éclaire!
— Elle est si paisible, n'est-ce pas? dit Uriah; mais avouez, maître Copperfield, que vous ne m'avez jamais aimé comme je vous aimais. Vous me trouviez trop humble, j'en suis sûr.
— Je n'aime pas qu'on fasse tant profession d'humilité, pas plus que d'autre chose, répondis-je.
— Là! dit Uriah, le visage plus pâle et plus terne encore que de coutume; j'en étais sûr. Mais vous ne savez pas, maître Copperfield, à quel point l'humilité convient à une personne dans ma situation. Mon père et moi nous avons été élevés dans une école de charité; ma mère a été aussi élevée dans un établissement de même nature. Du matin au soir, on nous enseignait à être humbles, et pas grand'chose avec. Nous devions être humbles envers celui- ci, et humbles envers celui-là; ici, il fallait ôter notre casquette; là, il fallait faire la révérence, ne jamais oublier notre situation, et toujours nous abaisser devant nos supérieurs; Dieu sait combien nous en avions de supérieurs! Si mon père a gagné la médaille de moniteur, c'est à force d'humilité; et moi de même. Si mon père est devenu sacristain, c'est à force d'humilité. Il avait la réputation, parmi les gens bien élevés, de savoir si bien se tenir à sa place, qu'on était décidé à le pousser. «Soyez humble, Uriah, disait mon père, et vous ferez votre chemin.» C'est ce qu'on nous a rabâché, à vous comme à moi, à l'école; et c'est ce qui réussit le mieux. «Soyez humble, disait-il, et vous parviendrez.» Et réellement, ça n'a pas trop mal tourné.
Pour la première fois, j'apprenais que ce détestable semblant d'humilité était héréditaire dans la famille Heep; j'avais vu la récolte, mais je n'avais jamais pensé aux semailles.
«Je n'étais pas plus grand que ça, dit Uriah, que j'appris à apprécier l'humilité et à en faire mon profit. Je mangeais mon humble chausson de pommes de bon appétit. Je n'ai pas voulu pousser trop loin mes humbles études, et je me suis dit: «Tiens bon!» Vous m'avez offert de m'enseigner le latin, mais pas si bête! Mon père me disait toujours: «Les gens aiment à vous dominer, courbez la tête et laissez faire.» En ce moment, par exemple, je suis bien humble, maître Copperfield, mais ça n'empêche pas que j'ai déjà acquis quelque pouvoir!»
Tout ce qu'il me disait là, je lisais bien sur son visage, au clair de la lune, que c'était tout bonnement pour me faire comprendre qu'il était décidé à se servir de ce pouvoir-là. Je n'avais jamais mis en doute sa bassesse, sa ruse et sa malice; mais je commençais seulement alors à comprendre tout ce que la longue contrainte de sa jeunesse avait amassé dans cette âme vile et basse de vengeance impitoyable.
Ce qu'il y eut de plus satisfaisant dans ce récit dégoûtant qu'il venait de me faire, c'est qu'il me lâcha le bras pour pouvoir encore se prendre le menton à deux mains. Une fois séparé de lui, j'étais décidé à garder cette position. Nous marchâmes à une certaine distance l'un de l'autre, n'échangeant que quelques mots.
Je ne sais ce qui l'avait mis en gaieté, si c'était la communication que je lui avais faite, ou le récit qu'il m'avait prodigué de son passé; mais il était beaucoup plus en train que de coutume. À dîner, il parla beaucoup; il demanda à sa mère (qu'il avait relevée de faction à notre retour de la promenade) s'il n'était pas bien temps qu'il se mariât, et une fois il jeta sur Agnès un tel regard que j'aurais donné tout au monde pour qu'il me fût permis de l'assommer.
Lorsque nous restâmes seuls après le dîner, M. Wickfield, lui et moi, Uriah se lança plus encore. Il n'avait bu que très-peu de vin; ce n'était donc pas là ce qui pouvait l'exciter; il fallait que ce fût l'ivresse de son triomphe insolent, et le désir d'en faire parade en ma présence.
La veille, j'avais remarqué qu'il cherchait à faire boire M. Wickfield; et, sur un regard que m'avait lancé Agnès en quittant la chambre, j'avais proposé, au bout de cinq minutes, que nous allassions rejoindre miss Wickfield au salon. J'étais sur le point d'en faire autant, mais Uriah me devança.
«Nous voyons rarement notre visiteur d'aujourd'hui, dit-il en s'adressant à M. Wickfield assis à l'autre bout de la table (quel contraste dans les deux pendants!), et si vous n'y aviez pas d'objection, nous pourrions vider un ou deux verres de vin à sa santé. Monsieur Copperfield, je bois à votre santé et à votre prospérité!»
Je fus obligé de toucher, pour la forme, la main qu'il me tendait à travers la table, puis je pris, avec une émotion bien différente, la main de sa pauvre victime.
«Allons, mon brave associé, dit Uriah, permettez-moi de vous donner l'exemple, en buvant encore à la santé de quelque ami de Copperfield!»
Je passe rapidement sur les divers toasts proposés par M. Wickfield, à ma tante, à M. Dick, à la Cour des Doctors'- Commons, à Uriah. À chaque santé il vidait deux fois son verre, tout en sentant sa faiblesse et en luttant vainement contre cette misérable passion: pauvre homme! comme il souffrait de la conduite d'Uriah, et pourtant comme il cherchait à se le concilier. Heep triomphait et se tordait de plaisir, il faisait trophée du vaincu, dont il étalait la honte à mes yeux. J'en avais le coeur serré; maintenant encore, ma main répugne à l'écrire.
«Allons, mon brave associé, dit enfin Uriah; à mon tour à vous en proposer une; mais je demande humblement qu'on nous donne de grands verres: buvons à la plus divine de son sexe.»