CHAPITRE V.

«Nous avons vieilli depuis ce temps-là, voyez-vous, dit ma tante. Nous ne nous sommes jamais vues qu'une seule fois, vous savez. La belle besogne que nous avons faite ce jour-là! Trot, mon enfant, donnez-moi une seconde tasse de thé!»

Je versai à ma tante le breuvage qu'elle me demandait, toujours aussi droite et aussi roide que de coutume, et je m'aventurai à lui faire remarquer qu'on était mal assis sur une malle.

«Laissez-moi vous approcher le canapé ou le fauteuil, ma tante, lui dis-je; vous êtes bien mal là.

— Merci, Trot, répliqua-t-elle; j'aime mieux être assise sur ma propriété.» Là-dessus ma tante regarda mistress Crupp en face et lui dit: «Vous n'avez pas besoin de vous donner la peine d'attendre, madame.

— Voulez-vous que je remette un peu de thé dans la théière, madame? dit mistress Crupp.

— Non, merci, madame, répliqua ma tante.

— Voulez-vous me permettre d'aller chercher encore un peu de beurre, madame? ou bien puis-je vous offrir un oeuf frais, ou voulez-vous que je fasse griller un morceau de lard? Ne puis-je rien faire de plus pour votre chère tante, monsieur Copperfield?

— Rien du tout, madame, répliqua ma tante; je me tirerai très- bien d'affaire toute seule, je vous remercie.»

Mistress Crupp, qui souriait sans cesse pour figurer une grande douceur de caractère, et qui tenait toujours sa tête de côté pour donner l'idée d'une grande faiblesse de constitution, et qui se frottait à tout moment les mains pour manifester son désir d'être utile à tous ceux qui le méritaient, finit par sortir de la chambre, la tête de côté en se frottant les mains et en souriant.

«Dick, reprit ma tante, vous savez ce que je vous ai dit des courtisans et des adorateurs de la fortune?»

M. Dick répondit affirmativement, mais d'un air un peu effaré, et comme s'il avait oublié ce qu'il devait se rappeler si bien.

«Eh bien! mistress Crupp est du nombre, dit ma tante. Barkis, voulez-vous me faire le plaisir de vous occuper du thé, et de m'en donner une autre tasse; je ne me souciais pas de l'avoir de la main de cette intrigante.»

Je connaissais assez ma tante pour savoir qu'elle avait quelque chose d'important à m'apprendre, et que son arrivée en disait plus long qu'un étranger n'eût pu le supposer. Je remarquai que ses regards étaient constamment attachés sur moi, lorsqu'elle me croyait occupé d'autre chose, et qu'elle était dans un état d'indécision et d'agitation intérieures mal dissimulées par le calme et la raideur qu'elle conservait extérieurement. Je commençai à me demander si j'avais fait quelque chose qui pût l'offenser, et ma conscience me dit tout bas que je ne lui avais pas encore parlé de Dora. Ne serait-ce pas cela, par hasard?

Comme je savais bien qu'elle ne parlerait que lorsque cela lui conviendrait, je m'assis à côté d'elle, et je me mis à parler avec les oiseaux et à jouer avec le chat, comme si j'étais bien à mon aise; mais je n'étais pas à mon aise du tout, et mon inquiétude augmenta en voyant que M. Dick, appuyé sur le grand cerf-volant, derrière ma tante, saisissait toutes les occasions où l'on ne faisait pas attention à nous, pour me faire des signes de tête mystérieux, en me montrant ma tante.

«Trot, me dit-elle enfin, quand elle eut fini son thé, et qu'après s'être essuyé les lèvres, elle eut soigneusement arrangé les plis de sa robe; … vous n'avez pas besoin de vous en aller, Barkis!… Trot, avez-vous acquis plus de confiance en vous-même?

— Je l'espère, ma tante.

— Mais en êtes-vous bien sûr?

— Je le crois, ma tante.

— Alors, mon cher enfant, me dit-elle en me regardant fixement, savez-vous pourquoi je tiens tant à rester assise ce soir sur mes bagages?»

Je secouai la tête comme un homme qui jette sa langue aux chiens.

«Parce que c'est tout ce qui me reste, dit ma tante; parce que je suis ruinée, mon enfant!»

Si la maison était tombée dans la rivière avec nous dedans, je crois que le coup n'eût pas été, pour moi, plus violent.

«Dick le sait, dit ma tante en me posant tranquillement la main sur l'épaule; je suis ruinée, mon cher Trot. Tout ce qui me reste dans le monde est ici, excepté ma petite maison, que j'ai laissé à Jeannette le soin de louer. Barkis, il faudrait un lit à ce monsieur, pour la nuit. Afin d'éviter la dépense, peut-être pourriez-vous arranger ici quelque chose pour moi, n'importe quoi. C'est pour cette nuit seulement; nous parlerons de ceci plus au long.»

Je fus tiré de mon étonnement et du chagrin que j'éprouvais pour elle… pour elle, j'en suis certain, en la voyant tomber dans mes bras, s'écriant qu'elle n'en était fâchée qu'à cause de moi; mais une minute lui suffit pour dompter son émotion, et elle me dit d'un air plutôt triomphant qu'abattu:

«Il faut supporter bravement les revers, sans nous laisser effrayer, mon enfant; il faut soutenir son rôle jusqu'au bout, il faut braver le malheur jusqu'à la fin, Trot.»

Abattement.

Dès que j'eus retrouvé ma présence d'esprit, qui m'avait complètement abandonné au premier moment, sous le coup accablant que m'avaient porté les nouvelles de ma tante, je proposai à M. Dick de venir chez le marchand de chandelles, et de prendre possession du lit que M. Peggotty avait récemment laissé vacant. Le magasin de chandelles se trouvait dans le marché d'Hungerford, qui ne ressemblait guère alors à ce qu'il est maintenant, et il y avait devant la porte un portique bas, composé de colonnes de bois, qui ne ressemblait pas mal à celui qu'on voyait jadis sur le devant de la maison du petit bonhomme avec sa petite bonne femme, dans les anciens baromètres. Ce chef-d'oeuvre d'architecture plut infiniment à M. Dick, et l'honneur d'habiter au-dessus de la colonnade l'eût consolé, je crois, de beaucoup de désagréments; mais comme il n'y avait réellement d'autre objection au logement que je lui proposais, que la variété des parfums dont j'ai déjà parlé, et peut-être aussi le défaut d'espace dans la chambre, il fut charmé de son établissement. Mistress Crupp lui avait déclaré, d'un air indigné, qu'il n'y avait pas seulement la place de faire danser un chat, mais comme me disait très-justement M. Dick, en s'asseyant sur le pied du lit et en caressant une de ses jambes: «Vous savez bien, Trotwood, que je n'ai aucun besoin de faire danser un chat; je ne fais jamais danser de chat; par conséquent, qu'est-ce que cela me fait, à moi?»

J'essayai de découvrir si M. Dick avait quelque connaissance des causes de ce grand et soudain changement dans l'état des affaires de ma tante; comme j'aurais pu m'y attendre, il n'en savait rien du tout. Tout ce qu'il pouvait dire, c'est que ma tante l'avait ainsi apostrophé l'avant-veille: «Voyons, Dick, êtes-vous vraiment aussi philosophe que je le crois?» Oui, avait-il répondu, je m'en flatte. Là-dessus, ma tante lui avait dit: «Dick, je suis ruinée.» Alors, il s'était écrié: «Oh! vraiment!» Puis ma tante lui avait donné de grands éloges, ce qui lui avait fait beaucoup de plaisir. Et ils étaient venus me retrouver, en mangeant des sandwiches et en buvant du porter en route.

M. Dick avait l'air tellement radieux sur le pied de son lit, en caressant sa jambe, et en me disant tout cela, les yeux grands ouverts et avec un sourire de surprise, que je regrette de dire que je m'impatientai, et que je me laissai aller à lui expliquer qu'il ne savait peut-être pas que le mot de ruine entraînait à sa suite la détresse, le besoin, la faim; mais je fus bientôt cruellement puni de ma dureté, en voyant son teint devenir pâle, son visage s'allonger tout à coup, et des larmes couler sur ses joues, pendant qu'il jetait sur moi un regard empreint d'un tel désespoir, qu'il eût adouci un coeur infiniment plus dur que le mien. J'eus beaucoup plus de peine à le remonter que je n'en avais eu à l'abattre, et je compris bientôt ce que j'aurais dû deviner dès le premier moment, à savoir que, s'il avait montré d'abord tant de confiance, c'est qu'il avait une foi inébranlable dans la sagesse merveilleuse de ma tante, et dans les ressources infinies de mes facultés intellectuelles; car je crois qu'il me regardait comme capable de lutter victorieusement contre toutes les infortunes qui n'entraînaient pas la mort.

«Que pouvons-nous faire, Trotwood? dit M. Dick. Il y a le mémoire…

— Certainement, il y a le mémoire, dis-je; mais pour le moment, la seule chose que nous ayons à faire, M. Dick, est d'avoir l'air serein, et de ne pas laisser voir à ma tante combien nous sommes préoccupés de ses affaires.»

Il convint de cette vérité, de l'air le plus convaincu, et me supplia, dans le cas où je le verrais s'écarter d'un pas de la bonne voie, de l'y ramener par un de ces moyens ingénieux que j'avais toujours sous la main. Mais je regrette de dire que la peur que je lui avais faite était apparemment trop forte pour qu'il pût la cacher. Pendant toute la soirée, il regardait sans cesse ma tante avec une expression de la plus pénible inquiétude, comme s'il s'attendait à la voir maigrir du coup sur place. Quand il s'en apercevait, il faisait tous ses efforts pour ne pas bouger la tête, mais il avait beau la tenir immobile et rouler les yeux comme une pagode en plâtre, cela n'arrangeait pas du tout les choses. Je le vis regarder, pendant le souper, le petit pain qui était sur la table, comme s'il ne restait plus que cela, entre nous et la famine. Lorsque ma tante insista pour qu'il mangeât comme à l'ordinaire, je m'aperçus qu'il mettait dans sa poche des morceaux de pain et de fromage, sans doute pour se ménager, dans ces épargnes, le moyen de nous rendre à l'existence quand nous serions exténués par la faim.

Ma tante, au contraire, était d'un calme qui pouvait nous servir de leçon à tous, à moi tout le premier. Elle était très-aimable pour Peggotty, excepté quand je lui donnais ce nom par mégarde, et elle avait l'air de se trouver parfaitement à son aise, malgré sa répugnance bien connue pour Londres. Elle devait prendre ma chambre, et moi coucher dans le salon pour lui servir de garde du corps. Elle insistait beaucoup sur l'avantage d'être si près de la rivière, en cas d'incendie, et je crois qu'elle trouvait véritablement quelque satisfaction dans cette circonstance rassurante.

«Non, Trot, non, mon enfant, dit ma tante quand elle me vit faire quelques préparatifs pour composer son breuvage du soir.

— Vous ne voulez rien, ma tante?

— Pas de vin, mon enfant, de l'ale.

— Mais j'ai du vin, ma tante, et c'est toujours du vin que vous employez.

— Gardez votre vin pour le cas où il y aurait quelqu'un de malade, me dit-elle; il ne faut pas le gaspiller, Trot. Donnez-moi de l'ale, une demi-bouteille.»

Je crus que M. Dick allait s'évanouir. Ma tante étant très-décidée dans son refus, je sortis pour aller chercher l'ale moi-même; comme il se faisait tard, Peggotty et M. Dick saisirent cette occasion pour prendre ensemble le chemin du magasin de chandelles. Je quittai le pauvre homme au coin de la rue, et il s'éloigna, son grand cerf-volant sur le dos, portant dans ses traits la véritable image de la misère humaine.

À mon retour, je trouvai ma tante occupée à se promener de long en large dans la chambre, ou plissant avec ses doigts les garnitures de son bonnet de nuit. Je fis chauffer l'ale, et griller le pain d'après les principes adoptés. Quand le breuvage fut prêt, ma tante se trouva prête aussi, son bonnet de nuit sur la tête, et la jupe de sa robe relevée sur ses genoux.

«Mon cher, me dit-elle, après avoir avalé une cuillerée de liquide; c'est infiniment meilleur que le vin, et beaucoup moins bilieux.»

Je suppose que je n'avais pas l'air bien convaincu, car elle ajouta:

«Ta… ta… ta… mon garçon, s'il ne nous arrive rien de pis que de boire de l'ale, nous n'aurons pas à nous plaindre.

— Je vous assure, ma tante, lui dis-je, que s'il ne s'agissait que de moi, je serais loin de dire le contraire.

— Eh bien! alors, pourquoi n'est-ce pas votre avis?

— Parce que vous et moi, ce n'est pas la même chose, repartis-je.

— Allons donc, Trot, quelle folie!» répliqua-t-elle.

Ma tante continua avec une satisfaction tranquille, qui ne laissait percer aucune affectation, je vous assure, à boire son ale chaude, par petites cuillerées, en y trempant ses rôties.

«Trot, dit-elle, je n'aime pas beaucoup les nouveaux visages, en général; mais votre Barkis ne me déplaît pas, savez-vous?

— On m'aurait donné deux mille francs, ma tante, qu'on ne m'aurait pas fait tant de plaisir; je suis heureux de vous voir l'apprécier.

— C'est un monde bien extraordinaire que celui où nous vivons, reprit ma tante en se frottant le nez; je ne puis m'expliquer où cette femme est allée chercher un nom pareil. Je vous demande un peu, s'il n'était pas cent fois plus facile de naître une Jakson, ou une Robertson, ou n'importe quoi du même genre.

— Peut-être est-elle de votre avis, ma tante; mais enfin ce n'est pas sa faute.

— Je pense que non, repartit ma tante, un peu contrariée d'êtreobligée d'en convenir; mais ce n'en est pas moins désespérant.Enfin, à présent elle s'appelle Barkis, c'est une consolation.Barkis vous aime de tout son coeur, Trot.

— Il n'y a rien au monde qu'elle ne fût prête à faire pour m'en donner la preuve.

— Rien, c'est vrai, je le crois, dit ma tante; croiriez-vous que la pauvre folle était là, tout à l'heure, à me demander, à mains jointes, d'accepter une partie de son argent, parce qu'elle en a trop? Voyez un peu l'idiote!»

Des larmes de plaisir coulaient des yeux de ma tante presque dans son ale.

— Je n'ai jamais vu personne de si ridicule, ajouta-t-elle. J'ai deviné dès le premier moment, quand elle était auprès de votre pauvre petite mère, chère enfant! que ce devait être la plus ridicule créature qu'on puisse voir; mais il y a du bon chez elle.»

Ma tante fit semblant de rire, et profita de cette occasion pour porter la main à ses yeux; puis elle reprit sa rôtie et son discours tout ensemble:

«Ah! miséricorde! dit ma tante en soupirant; je sais tout ce qui s'est passé, Trot. J'ai eu une grande conversation avec Barkis pendant que vous étiez sorti avec Dick. Je sais tout ce qui s'est passé. Pour mon compte, je ne comprends pas ce que ces misérables filles ont dans la tête; je me demande comment elles ne vont pas plutôt se la casser contre… contre une cheminée! dit ma tante, en regardant la mienne, qui lui suggéra probablement cette idée.

— Pauvre Émilie! dis-je.

— Oh! ne l'appelez pas pauvre Émilie, dit ma tante; elle aurait dû penser à cela avant de causer tant de chagrins. Embrassez-moi, Trot; je suis fâchée de ce que vous faites, si jeune, la triste expérience de la vie.»

Au moment où je me penchais vers elle, elle posa son verre sur mes genoux, pour me retenir, et me dit:

«Oh! Trot! Trot! vous vous figurez donc que vous êtes amoureux, n'est-ce pas?

— Comment! je me figure, ma tante! m'écriai-je en rougissant. Je l'adore de toute mon âme.

— Dora? vraiment! répliqua ma tante. Et je suis sûre que vous trouvez cette petite créature très-séduisante?

— Ma chère tante, répliquai-je, personne ne peut se faire une idée de ce qu'elle est.

— Ah! et elle n'est pas trop niaise? dit ma tante.

— Niaise, ma tante!»

Je crois sérieusement qu'il ne m'était jamais entré dans la tête de demander si elle l'était, ou non. Cette supposition m'offensa naturellement, mais j'en fus pourtant frappé comme d'une idée toute nouvelle.

«Comme cela, ce n'est pas une petite étourdie, dit ma tante.

— Une petite étourdie, ma tante! Je me bornai à répéter cette question hardie avec le même sentiment que j'avais répété la précédente.

— C'est bien! c'est bien! dit ma tante. Je voulais seulement le savoir; je ne dis pas de mal d'elle. Pauvres enfants! ainsi vous vous croyez faits l'un pour l'autre, et vous vous voyez déjà traversant une vie pleine de douceurs et de confitures, comme les deux petites figures de sucre qui décorent le gâteau de la mariée, à un dîner de noces, n'est-ce pas, Trot.»

Elle parlait avec tant de bonté, d'un air si doux, presque plaisant, que j'en fus tout à fait touché.

«Je sais bien que nous sommes jeunes et sans expérience, ma tante, répondis-je; et je ne doute pas qu'il nous arrive de dire et de penser des choses qui ne sont peut-être pas très-raisonnables; mais je suis certain que nous nous aimons véritablement. Si je croyais que Dora pût en aimer un autre, ou cesser de m'aimer, ou que je pusse jamais aimer une autre femme, ou cesser de l'aimer moi-même, je ne sais ce que je deviendrais… je deviendrais fou, je crois.

— Ah! Trot! dit ma tante en secouant la tête, et en souriant tristement, aveugle, aveugle, aveugle! — Il y a quelqu'un que je connais, Trot, reprit ma tante après un moment de silence, qui, malgré la douceur de son caractère, possède une vivacité d'affection qui me rappelle sa pauvre mère. Ce quelqu'un-là doit rechercher un appui fidèle et sûr qui puisse le soutenir et l'aider: un caractère sérieux, sincère, constant.

— Si vous connaissiez la constance et la sincérité de Dora, ma tante! m'écriai-je.

— Oh! Trot, dit-elle encore, aveugle, aveugle! et sans savoir pourquoi, il me sembla vaguement que je perdais à l'instant quelque chose, quelque promesse de bonheur qui se dérobait à mes yeux derrière un nuage.

— Pourtant, dit ma tante, je n'ai pas envie de désespérer ni de rendre malheureux ces deux enfants: ainsi, quoique ce soit une passion de petit garçon et de petite fille, et que ces passions-là très-souvent… faites-bien attention, je ne dis pas toujours, mais très-souvent n'aboutissent à rien, cependant nous n'en plaisanterons pas: nous en parlerons sérieusement, et nous espérons que cela finira bien, un de ces jours. Nous avons tout le temps devant nous.»

Ce n'était pas là une perspective très-consolante pour un amant passionné, mais j'étais enchanté pourtant d'avoir ma tante dans ma confidence. Me rappelant en même temps qu'elle devait être fatiguée, je la remerciai tendrement de cette preuve de son affection et de toutes ses bontés pour moi, puis après un tendre bonsoir, ma tante et son bonnet de nuit allèrent prendre possession de ma chambre à coucher.

Comme j'étais malheureux ce soir-là dans mon lit! Comme mes pensées en revenaient toujours à l'effet que produirait ma pauvreté sur M. Spenlow, car je n'étais plus ce que je croyais être quand j'avais demandé la main de Dora, et puis je me disais qu'en honneur je devais apprendre à Dora ma situation dans le monde, et lui rendre sa parole si elle voulait la reprendre; je me demandais comment j'allais faire pour vivre pendant tout le temps que je devais passer chez M. Spenlow, sans rien gagner; je me demandais comment je pourrais soutenir ma tante, et je me creusais la tête sans rien trouver de satisfaisant; puis je me disais que j'allais bientôt ne plus avoir d'argent dans ma poche, qu'il faudrait porter des habite râpés, renoncer aux jolis coursiers gris, aux petits présents que j'avais tant de plaisir à offrir à Dora, enfin à me montrer sous un jour agréable! Je savais que c'était de l'égoïsme, que c'était une chose indigne, de penser toujours à mes propres malheurs, et je me le reprochais amèrement; mais j'aimais trop Dora pour pouvoir faire autrement. Je savais bien que j'étais un misérable de ne pas penser infiniment plus à ma tante qu'à moi-même; mais pour le moment mon égoïsme et Dora étaient inséparables, et je ne pouvais mettre Dora de côté pour l'amour d'aucune autre créature humaine. Ah! que je fus malheureux, cette nuit-là!

Quant à mon sommeil, il fut agité par mille rêves pénibles sur ma pauvreté, mais il me semblait que je rêvais sans avoir accompli la cérémonie préalable de m'endormir. Tantôt je me voyais en haillons voulant obliger Dora à aller vendre des allumettes chimiques, à un sou le paquet; tantôt je me trouvais dans l'étude, revêtu de ma chemise de nuit et d'une paire de bottes, et M. Spenlow me faisait des reproches sur la légèreté de costume dans lequel je me présentais à ses clients; puis je mangeais avidement les miettes qui tombaient du biscuit que le vieux Tiffey mangeait régulièrement tous les jours au moment où l'horloge de Saint-Paul sonnait une heure; ensuite je faisais une foule d'efforts inutiles pour l'autorisation officielle nécessaire à mon mariage avec Dora, sans avoir, pour la payer, autre chose à offrir en échange qu'un des gants d'Uriah Heep que la Cour tout entière refusait, d'un accord unanime; enfin, ne sachant trop où j'en étais, je me retournais sans cesse ballotté comme un vaisseau en détresse, dans un océan de draps et de couvertures.

Ma tante ne dormait pas non plus: je l'entendais qui se promenait en long et en large. Deux ou trois fois pendant la nuit, elle apparut dans ma chambre comme une âme en peine, revêtue d'un long peignoir de flanelle qui lui donnait l'air d'avoir six pieds, et elle s'approcha du canapé sur lequel j'étais couché. La première fois, je bondis avec effroi, à la nouvelle qu'elle avait tout lieu de croire, d'après la lueur qui apparaissait dans le ciel, que l'abbaye de Westminster était en feu. Elle voulait savoir si les flammes ne pouvaient pas arriver jusqu'à Buckingham-Street dans le cas où le vent changerait. Lorsqu'elle reparut plus tard, je ne bougeai pas, mais elle s'assit près de moi en disant tout bas: «Pauvre garçon!» et je me sentis plus malheureux encore en voyant combien elle pensait peu à elle-même pour s'occuper de moi, tandis que moi, j'étais absorbé comme un égoïste, dans mes propres soucis.

J'avais quelque peine à croire qu'une nuit qui me semblait si longue pût être courte pour personne. Aussi je me mis à penser à un bal imaginaire où les invités passaient la nuit à danser: puis tout cela devint un rêve, et j'entendais les musiciens qui jouaient toujours le même air, pendant que je voyais Dora danser toujours le même pas sans faire la moindre attention à moi. L'homme qui avait joué de la harpe toute la nuit essayait en vain de recouvrir son instrument avec un bonnet de coton d'une taille ordinaire, au moment où je me réveillai, ou plutôt au moment où je renonçai à essayer de m'endormir, en voyant le soleil briller enfin à ma fenêtre.

Il y avait alors au bas d'une des rues attenant au Strand d'anciens bains romains (ils y sont peut-être encore) où j'avais l'habitude d'aller me plonger dans l'eau froide. Je m'habillai le plus doucement qu'il me fut possible, et, laissant à Peggotty le soin de s'occuper de ma tante, j'allai me précipiter dans l'eau la tête la première, puis je pris le chemin de Hampstead. J'espérais que ce traitement énergique me rafraîchirait un peu l'esprit, et je crois réellement que j'en éprouvai quelque bien, car je ne tardai pas à décider que la première chose à faire était de voir si je ne pouvais pu faire résilier mon traité avec M. Spenlow et recouvrer la somme convenue. Je déjeunai à Hampstead, puis je repris le chemin de la Cour, à travers les routes encore humides de rosée, au milieu du doux parfum des fleurs qui croissaient dans les jardins environnants ou qui passaient dans des paniers sur la tête des jardiniers, ne songeant à rien autre chose qu'à tenter ce premier effort, pour faire face au changement survenu dans notre position.

J'arrivai pourtant de si bonne heure à l'étude que j'eus le temps de me promener une heure dans les cours, avant que le vieux Tiffey, qui était toujours le premier à son poste, apparût enfin avec sa clef. Alors je m'assis dans mon coin, à l'ombre, à regarder le reflet du soleil sur les tuyaux de cheminée d'en face, et à penser à Dora, quand M. Spenlow entra frais et dispos.

«Comment allez-vous, Copperfield! me dit-il. Quelle belle matinée!

— Charmante matinée, monsieur! repartis-je. Pourrais-je vous dire un mot avant que vous vous rendiez à la Cour?

— Certainement, dit-il, venez dans mon cabinet.»

Je le suivis dans son cabinet, où il commença par mettre sa robe, et se regarder dans un petit miroir accroché derrière la porte d'une armoire.

«Je suis fâché d'avoir à vous apprendre, lui dis-je, que j'ai reçu de mauvaises nouvelles de ma tante!

— Vraiment! dit-il, j'en suis bien fâché; ce n'est pas une attaque de paralysie, j'espère?

— Il ne s'agit pas de sa santé, monsieur, répliquai-je. Elle a fait de grandes pertes, ou plutôt il ne lui reste presque plus rien.

— Vous m'é… ton… nez, Copperfield!» s'écria M. Spenlow.

Je secouai la tête.

«Sa situation est tellement changée, monsieur, que je voulais vous demander s'il ne serait pas possible… en sacrifiant une partie de la somme payée pour mon admission ici, bien entendu (je n'avais point médité cette offre généreuse, mais je l'improvisai en voyant l'expression d'effroi qui se peignait sur sa physionomie)… s'il ne serait pas possible d'annuler les arrangements que nous avions pris ensemble.»

Personne ne peut s'imaginer tout ce qu'il m'en coûtait de faire cette proposition. C'était demander comme une grâce qu'on me déportât loin de Dora.

«Annuler nos arrangements, Copperfield! annuler!»

J'expliquai avec une certaine fermeté que j'étais aux expédients, que je ne savais comment subsister, si je n'y pourvoyais pas moi- même, que je ne craignais rien pour l'avenir, et j'appuyai là- dessus pour prouver que je serais un jour un gendre fort à rechercher, mais que, pour le moment, j'en étais réduit à me tirer d'affaire tout seul.

«Je suis bien fâché de ce que vous me dites là, Copperfield, répondit M. Spenlow; extrêmement fâché. Ce n'est pas l'habitude d'annuler une convention pour des raisons semblables. Ce n'est pas ainsi qu'on procède en affaires. Ce serait un très-mauvais précédent… Pourtant.

— Vous êtes bien bon, monsieur, murmurai-je, dans l'attente d'une concession.

— Pas du tout, ne vous y trompez pas, continua M. Spenlow; j'allais vous dire que, si j'avais les mains libres, si je n'avais pas un associé, M. Jorkins!…»

Mes espérances s'écroulèrent à l'instant: je fis pourtant encore un effort.

«Croyez-vous, monsieur que si je m'adressais à M. Jorkins…?»

M. Spenlow secoua la tête d'un air découragé, «Le ciel me préserve, Copperfield, dit-il, d'être injuste envers personne, surtout envers M. Jorkins. Mais je connais mon associé, Copperfield. M. Jorkins n'est pas homme à accueillir une proposition si insolite. M. Jorkins ne connaît que les traditions reçues: il ne déroge point aux usages. Vous le connaissez!»

Je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement que M. Jorkins avait été autrefois l'unique patron de céans, et qu'à présent il vivait seul dans une maison tout près de Montagu- Square, qui avait terriblement besoin d'un coup de badigeon; qu'il arrivait au bureau très-tard, et partait de très-bonne heure; qu'on n'avait jamais l'air de le consulter sur quoi que ce fût; qu'il avait un petit cabinet sombre pour lui tout seul au premier; qu'on n'y faisait jamais d'affaires, et qu'il y avait sur son bureau un vieux cahier de papier buvard, jauni par l'âge, mais sans une tâche d'encre, et qui avait la réputation d'être là depuis vingt ans.

«Auriez-vous quelque objection à ce que je parlasse de mon affaire à M. Jorkins? demandai-je.

— Pas le moins du monde, dit M. Spenlow. Mais j'ai quelque expérience de Jorkins, Copperfield. Je voudrais qu'il en fût autrement, car je serais heureux de faire ce que vous désirez. Je n'ai pas la moindre objection à ce que vous en parliez à M. Jorkins, Copperfield, si vous croyez que ce soit la peine.»

Profitant de sa permission qu'il accompagna d'une bonne poignée de main, je restai dans mon coin, à penser à Dora, et à regarder le soleil qui quittait les tuyaux des cheminées pour éclairer le mur de la maison en face, jusqu'à l'arrivée de M. Jorkins. Je montai alors chez lui: et vous n'avez jamais vu un homme plus étonné de recevoir une visite.

«Entrez, monsieur Copperfield, dit M. Jorkins, entrez donc.»

J'entrai, je m'assis, et je lui exposai ma situation, à peu près comme je l'avais fait à M. Spenlow. M. Jorkins n'était pas, à beaucoup près, aussi terrible qu'on eût pu s'y attendre. C'était un gros homme de soixante ans, à l'air doux et bénin, qui prenait une telle quantité de tabac qu'on disait parmi nous que ce stimulant était sa principale nourriture, vu qu'il ne lui restait plus guère de place après, dans tout son corps, pour absorber d'autres articles de subsistance.

«Vous en avez parlé à M. Spenlow, je suppose? dit M. Jorkins, après m'avoir écouté jusqu'au bout avec quelque impatience.

— Oui, monsieur, c'est lui qui m'a objecté votre nom.

— Il vous a dit que je ferais des objections?» demandaM. Jorkins.

Je fus obligé d'admettre que M. Spenlow avait regardé la chose comme très-vraisemblable.

«Je suis bien fâché, monsieur Copperfield, dit M. Jorkins, très- embarrassé, mais je ne puis rien faire pour vous. Le fait est… Mais j'ai un rendez-vous à la Banque, si vous voulez bien m'excuser.»

Là-dessus il se leva précipitamment et allait quitter la chambre quand je m'enhardis jusqu'à lui dire que je craignais bien alors qu'il n'y eût pas moyen d'arranger l'affaire.

«Non, dit Jorkins en s'arrêtant à la porte pour hocher la tête, non, non, j'ai des objections, vous savez bien, continua-t-il en parlant très-vite, puis il sortit, vous comprenez, monsieur Copperfield, dit-il, en rentrant d'un air agité, que si M. Spenlow a des objections…

— Personnellement, il n'en a pas, monsieur.

— Oh! personnellement, répète M. Jorkins d'un air d'impatience; je vous assure qu'il y a des objections, monsieur Copperfield, insurmontables: ce que vous désirez est impossible… j'ai vraiment un rendez-vous à la Banque.» Là-dessus il se sauva en courant, et, d'après ce que j'ai su, il se passa trois jours avant qu'il reparût à l'étude.

J'étais décidé à remuer ciel et terre, s'il le fallait. J'attendis donc le retour de M. Spenlow, pour lui raconter mon entrevue avec son associé, en lui laissant entendre que je n'étais pas sans espérances qu'il fût possible d'adoucir l'inflexible Jorkins, s'il voulait bien entreprendre cette tâche.

«Copperfield, repartit M. Spenlow avec un sourire fin, vous ne connaissez pas mon associé M. Jorkins depuis aussi longtemps que moi. Rien n'est plus loin de mon esprit que la pensée de supposer M. Jorkins capable d'aucun artifice, mais M. Jorkins a une manière de poser ses objections qui trompe souvent les gens. Non, Copperfield! ajouta-t-il en secouant la tête, il n'y a, croyez- moi, aucun moyen d'ébranler M. Jorkins.»

Je commençai à ne pas trop savoir lequel des deux, de M. Spenlow ou de M. Jorkins, était réellement l'associé d'où venaient les difficultés, mais je voyais très-clairement qu'il y avait quelque part chez l'un ou l'autre un endurcissement invincible et qu'il ne fallait plus compter le moins du monde sur le remboursement des mille livres sterling de ma tante. Je quittai donc l'étude dans un état de découragement que je ne me rappelle pas sans remords, car je sais que c'était l'égoïsme (l'égoïsme à nous deux Dora) qui en faisait le fond, et je m'en retournai chez nous!

Je travaillais à familiariser mon esprit avec ce qui pourrait arriver de pis, et je tâchais de me représenter les arrangements qu'il faudrait prendre, si l'avenir se présentait à nous sous les couleurs les plus sombres, quand un fiacre qui me suivait s'arrêta juste à côté de moi et me fit lever les yeux. On me tendait une main blanche par la portière, et j'aperçus le sourire de ce visage que je n'avais jamais vu sans éprouver un sentiment de repos et de bonheur, depuis le jour où je l'avais contemplé sur le vieil escalier de chêne à large rampe, et que j'avais associé dans mon esprit sa beauté sereine avec le doux coloris des vitraux d'église.

«Agnès! m'écriai-je avec joie. Oh! ma chère Agnès, quel plaisir de vous voir; vous plutôt que toute autre créature humaine!

— Vraiment? dit-elle du ton le plus cordial.

— J'ai si grand besoin de causer avec vous! lui dis-je. J'ai le coeur soulagé, rien qu'en vous regardant! Si j'avais eu la baguette d'un magicien, vous êtes la première personne que j'aurais souhaité de voir!

— Allons donc! repartit Agnès.

— Ah! Dora d'abord, peut-être, avouai-je en rougissant.

— Dora d'abord, bien certainement, j'espère, dit Agnès en riant.

— Mais vous, la seconde, lui dis-je; où donc allez-vous?»

Elle allait chez moi pour voir ma tante. Il faisait très-beau, et elle fut bien aise de sortir du fiacre, qui avait l'odeur d'une écurie conservée sous cloche; je ne le sentais que trop, ayant passé la tête par la portière pour causer tout ce temps-là avec Agnès. Je renvoyai le cocher, elle prit mon bras et nous partîmes ensemble. Elle me faisait l'effet de l'espérance en personne; en un moment je ne me sentis plus le même, ayant Agnès à mes côtés.

Ma tante lui avait écrit un de ces étranges et comiques petits billets qui n'étaient pas beaucoup plus longs qu'un billet de banque: elle poussait rarement plus loin sa verve épistolaire. C'était pour lui annoncer qu'elle avait eu des malheurs, à la suite desquels elle quittait définitivement Douvres, mais qu'elle en avait très-bien pris son parti et qu'elle se portait trop bien pour que personne s'inquiétât d'elle. Là-dessus Agnès était venue à Londres pour voir ma tante, qu'elle aimait et qui l'aimait beaucoup depuis de longues années, c'est-à-dire depuis le moment où je m'étais établi chez M. Wickfield. Elle n'était pas seule, me dit-elle. Son papa était avec elle et… Uriah Heep.

«Ils sont associés maintenant? lui dis-je: que le ciel le confonde!

— Oui, dit Agnès. Ils avaient quelques affaires ici, et j'ai saisi cette occasion pour venir aussi à Londres. Il ne faut pas que vous croyiez que c'est de ma part une visite tout à fait amicale et désintéressée, Trotwood, car… j'ai peur d'avoir des préjugés bien injustes…, mais je n'aime pas à laisser papa aller seul avec lui.

— Exerce-t-il toujours la même influence sur M. Wickfield,Agnès?»

Agnès secoua tristement la tête.

«Tout est tellement changé chez nous, dit-elle, que vous ne reconnaîtriez plus notre chère vieille maison. Ils demeurent avec nous, maintenant.

— Qui donc? demandai-je.

— M. Heep et sa mère. Il occupe votre ancienne chambre, dit Agnès en me regardant.

— Je voudrais être chargé de lui fournir ses rêves, répliquai-je, il n'y coucherait pas longtemps.

— J'ai gardé mon ancienne petite chambre, dit Agnès, celle où j'apprenais mes leçons. Comme le temps passe! vous souvenez-vous? La petite pièce lambrissée qui donne dans le salon.

— Si je me souviens, Agnès? C'est là que je vous ai vue pour la première fois; vous étiez debout à cette porte, votre petit panier de clefs au côté.

— Précisément, dit Agnès en souriant; je suis bien aise que vous en ayez gardé un si bon souvenir; comme nous étions heureux alors!

— Oh! oui! Je garde cette petite pièce pour moi, mais je ne puis pas toujours laisser là mistress Heep, vous savez? Ce qui fait, dit Agnès avec calme, que je me sens quelquefois obligée de lui tenir compagnie quand j'aimerais mieux être seule. Mais je n'ai pas d'autre sujet de plainte contre elle. Si elle me fatigue quelquefois par ses éloges de son fils, quoi de plus naturel chez une mère? C'est un très-bon fils!»

Je regardai Agnès pendant qu'elle me parlait ainsi, sans découvrir dans ses traits aucun soupçon des intentions d'Uriah. Ses beaux yeux, si doux et si assurés en même temps, soutenaient mon regard avec leur franchise accoutumée, et sans aucune altération visible sur son visage.

«Le plus grand inconvénient de leur présence chez nous, dit Agnès, c'est que je ne puis pas être aussi souvent avec papa que je le voudrais, car Uriah Heep est constamment entre nous. Je ne puis donc pas veiller sur lui, si ce n'est pas une expression un peu hardie, d'aussi près que je le désirerais. Mais, si on emploie envers lui la fraude ou la trahison, j'espère que mon affection fidèle finira toujours par en triompher. J'espère que la véritable affection d'une fille vigilante et dévouée est plus forte, au bout du compte, que tous les dangers du monde.»

Ce sourire lumineux que je n'ai jamais vu sur aucun autre visage disparut alors du sien, au moment où j'en admirais la douceur et où je me rappelais le bonheur que j'avais autrefois à le voir, et elle me demanda avec un changement marqué de physionomie, quand nous approchâmes de la rue que j'habitais, si je savais comment les revers de fortune de ma tante lui étaient arrivés. Sur ma réponse négative, Agnès devint pensive, et il me sembla que je sentais trembler le bras qui reposait sur le mien.

Nous trouvâmes ma tante toute seule et un peu agitée. Il s'était élevé entre elle et mistress Crupp une discussion sur une question abstraite (la convenance de la résidence du beau sexe dans un appartement de garçon), et ma tante, sans s'inquiéter des spasmes de mistress Crupp, avait coupé court à la dispute en déclarant à cette dame qu'elle sentait l'eau-de-vie, qu'elle me volait et qu'elle eût à sortir à l'instant. Mistress Crupp, regardant ces deux expressions comme injurieuses, avait annoncé son intention d'en appeler au «Jurique anglais,» voulant parler, à ce qu'on pouvait croire, du boulevard de nos libertés nationales.

Cependant ma tante ayant eu le temps de se remettre, pendant que Peggotty était sortie pour montrer à M. Dick les gardes à cheval, et, de plus, enchantée de voir Agnès, ne pensait plus à sa querelle que pour tirer une certaine vanité de la manière dont elle en était sortie à son honneur; aussi nous reçut-elle de la meilleure humeur possible. Quand Agnès eut posé son chapeau sur la table et se fut assise près d'elle, je ne pus m'empêcher de me dire, en regardant son front radieux et ses yeux sereins, qu'elle me semblait là à sa place; qu'elle y devrait toujours être; que ma tante avait en elle, malgré sa jeunesse et son peu d'expérience, une confiance entière. Ah! elle avait bien raison de compter pour sa force sur sa simple affection, dévouée et fidèle.

Nous nous mîmes à causer des affaires de ma tante, à laquelle je dis la démarche inutile que j'avais faite le matin même.

«Ce n'était pas judicieux, Trot, mais l'intention était bonne. Vous êtes un brave enfant, je crois que je devrais dire plutôt à présent un brave jeune homme, et je suis fière de vous, mon ami. Il n'y a rien à dire, jusqu'à présent. Maintenant, Trot et Agnès, regardons en face la situation de Betsy Trotwood, et voyons où elle en est.»

Je vis Agnès pâlir, en regardant attentivement ma tante. Ma tante ne regardait pas moins attentivement Agnès, tout en caressant son chat.

«Betsy Trotwood, dit ma tante, qui avait toujours gardé pour elle ses affaires d'argent, je ne parle pas de votre soeur, Trot, mais de moi, avait une certaine fortune. Peu importe ce qu'elle avait, c'était assez pour vivre: un peu plus même, car elle avait fait quelques économies, qu'elle ajoutait au capital. Betsy plaça sa fortune en rentes pendant quelque temps, puis, sur l'avis de son homme d'affaires, elle le plaça sur hypothèque. Cela allait très- bien, le revenu était considérable, mais on purgea les hypothèques et on remboursa Betsy. Ne trouvez-vous pas, quand je parle de Betsy, qu'on croirait entendre raconter l'histoire d'un vaisseau de guerre? Si bien donc que Betsy, obligée de chercher un autre placement, se figura qu'elle était plus habile cette fois que son homme d'affaires, qui n'était plus si avisé que par le passé… Je parle de votre père, Agnès, et elle se mit dans la tête de gérer sa petite fortune toute seule. Elle mena donc, comme on dit, ses cochons bien loin au marché, dit ma tante, et elle n'en fut pas la bonne marchande. D'abord elle fit des pertes dans les mines, puis dans des pêcheries particulières où il s'agissait d'aller chercher dans la mer les trésors perdus ou quelque autre folie de ce genre, continua-t-elle, par manière d'explication, en se frottant le nez, puis elle perdit encore dans les mines, et, à la fin des fins, elle perdit dans une banque. Je ne sais ce que valaient les actions de cette banque, pendant un temps, dit ma tante, cent pour cent au moins, je crois; mais la banque était à l'autre bout du monde, et s'est évanouie dans l'espace, à ce que je crois; en tout cas, elle a fait faillite et ne payera jamais un sou; or tous les sous de Betsy étaient là, et les voilà finis. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de n'en plus parler!»

Ma tante termina ce récit sommaire et philosophique en regardant avec un certain air de triomphe Agnès, qui reprenait peu à peu ses couleurs.

«Est-ce là toute l'histoire, chère miss Trotwood? dit Agnès.

— J'espère que c'est bien suffisant, ma chère, dit ma tante. S'il y avait eu plus d'argent à perdre, ce ne serait pas tout peut- être. Betsy aurait trouvé moyen d'envoyer cet argent-là rejoindre le reste, et de faire un nouveau chapitre à cette histoire, je n'en doute pas. Mais il n'y avait plus d'argent, et l'histoire finit là.»

Agnès avait écouté d'abord sans respirer. Elle pâlissait et rougissait encore, mais elle avait le coeur plus léger. Je croyais savoir pourquoi. Elle avait craint, sans doute, que son malheureux père ne fût pour quelque chose dans ce revers de fortune. Ma tante prit sa main entre les siennes et se mit à rire.

«Est-ce tout? répéta ma tante; mais oui, vraiment, c'est tout, à moins qu'on n'ajoute comme à la fin d'un conte: «Et depuis ce temps-là, elle vécut toujours heureuse.» Peut-être dira-t-on cela de Betsy un de ces jours. Maintenant, Agnès, vous avez une bonne tête: vous aussi, sous quelques rapports, Trot, quoique je ne puisse pas vous faire toujours ce compliment.» Là-dessus ma tante secoua la tête avec l'énergie qui lui était propre. «Que faut-il faire? Ma maison pourra rapporter l'un dans l'autre soixante-dix livres sterling par an. Je crois que nous pouvons compter là- dessus d'une manière positive. Eh bien! c'est tout ce que nous avons, a dit ma tante, qui était, révérence gardée, comme certains chevaux qu'on voit s'arrêter tout court, au moment où ils ont l'air de prendre le mors aux dents.

«De plus, dit-elle, après un moment de silence, il y a Dick. Il a mille livres sterling par an, mais il va sans dire qu'il faut que ce soit réservé pour sa dépense personnelle. J'aimerais mieux le renvoyer, quoique je sache bien que je suis la seule personne qui l'apprécie, plutôt que de le garder, à la condition de ne pas dépenser son argent pour lui jusqu'au dernier sou. Comment ferons- nous, Trot et moi, pour nous tirer d'affaire avec nos ressources? Qu'en dites-vous, Agnès?

— Je dis, ma tante, devançant la réponse d'Agnès, qu'il faut que je fasse quelque chose.

— Vous enrôler comme soldat, n'est-ce pas? repartit ma tante alarmée, ou entrer dans la marine? Je ne veux pas entendre parler de cela. Vous serez procureur. Je ne veux pas de tête cassée dans la famille, avec votre permission, monsieur.»

J'allais expliquer que je ne tenais pas à introduire le premier dans la famille ce procédé simplifié de se tirer d'affaire, quand Agnès me demanda si j'avais un long bail pour mon appartement.

«Vous touchez au coeur de la question, ma chère, dit ma tante; nous avons l'appartement sur les bras pour six mois, à moins qu'on ne pût le sous-louer, ce que je ne crois pas. Le dernier occupant est mort ici, et il mourrait bien cinq locataires sur six, rien que de demeurer sous le même toit que cette femme en nankin, avec son jupon de flanelle. J'ai un peu d'argent comptant, et je crois, comme vous, que ce qu'il y a de mieux à faire est de finir le terme ici, en louant tout près une chambre à coucher pour Dick.»

Je crus de mon devoir de dire un mot des ennuis que ma tante aurait à souffrir, en vivant dans un état constant de guerre et d'embuscades avec mistress Crupp; mais elle répondit à cette objection d'une manière sommaire et péremptoire, en déclarant qu'au premier signal d'hostilité elle était prête à faire à mistress Crupp une peur dont elle garderait un tremblement jusqu'à la fin de ses jours.

«Je pensais, Trotwood, dit Agnès en hésitant, que si vous aviez du temps…

— J'ai beaucoup de temps à moi, Agnès. Je suis toujours libre après quatre ou cinq heures, et j'ai du loisir le matin de bonne heure. De manière ou d'autre, dis-je, en sentant que je rougissais un peu au souvenir des heures que j'avais passées à flâner dans la ville ou sur la route de Norwood, j'ai du temps plus qu'il ne m'en faut.

— Je pense que vous n'auriez pas de goût, dit Agnès en s'approchant de moi, et en me parlant à voix basse, d'un accent si doux et si consolant que je l'entends encore, pour un emploi de secrétaire?

— Pas de goût, ma chère Agnès, et pourquoi?

— C'est que, reprit Agnès, le docteur Strong a mis à exécution son projet de se retirer; il est venu s'établir à Londres, et je sais qu'il a demandé à papa s'il ne pourrait pas lui recommander un secrétaire. Ne pensez-vous pas qu'il lui serait plus agréable d'avoir auprès de lui son élève favori plutôt que tout autre?

— Ma chère Agnès, m'écriai-je, que serais-je sans vous? Vous êtes toujours mon bon ange. Je vous l'ai déjà dit. Je ne pense jamais à vous que comme à mon bon ange.»

Agnès me répondit en riant gaiement qu'un bon ange (elle voulait parler de Dora) me suffisait bien, que je n'avais pas besoin d'en avoir davantage; et elle me rappela que le docteur avait coutume de travailler dans son cabinet de grand matin et pendant la soirée, et que probablement les heures dont je pouvais disposer lui conviendraient à merveille. Si j'étais heureux de penser que j'allais gagner moi-même mon pain, je ne l'étais pas moins de l'idée que je travaillerais avec mon ancien maître; et, suivant à l'instant l'avis d'Agnès, je m'assis pour écrire au docteur une lettre où je lui exprimais mon désir, en lui demandant la permission de me présenter chez lui le lendemain, à dix heures du matin. J'adressai mon épître à Highgate, car il demeurait dans ce lieu si plein de souvenirs pour moi, et j'allai la mettre moi-même à la poste sans perdre une minute.

Partout où passait Agnès, on trouvait derrière elle quelque trace précieuse du bien qu'elle faisait sans bruit en passant. Quand je revins, la cage des oiseaux de ma tante était suspendue exactement comme elle l'avait été si longtemps à la fenêtre de son salon; mon fauteuil, placé comme l'était le fauteuil infiniment meilleur de ma tante, près de la croisée ouverte; et l'écran vert qu'elle avait apporté était déjà attaché au haut de la fenêtre. Je n'avais pas besoin de demander qui est-ce qui avait fait tout cela. Rien qu'à voir comme les choses avaient l'air de s'être faites toutes seules, il n'y avait qu'Agnès qui pût avoir pris ce soin. Quelle autre qu'elle aurait songé à prendre mes livres mal arrangés sur ma table, pour les disposer dans l'ordre où je les plaçais autrefois, du temps de mes études? Quand j'aurais cru Agnès à cent lieues, je l'aurais reconnue tout de suite: je n'avais pas besoin de la voir occupée à tout remettre en place, souriant du désordre qui s'était introduit chez moi.

Ma tante mit beaucoup de bonne grâce à parler favorablement de la Tamise, qui faisait véritablement un bel effet aux rayons du soleil, quoique cela ne valût pas la mer qu'elle voyait à Douvres; mais elle gardait une rancune inexorable à la fumée de Londres qui poivrait tout, disait-elle. Heureusement il se fit une prompte révolution à cet égard, grâce au soin minutieux avec lequel Peggotty faisait la chasse à ce poivre malencontreux dans tous les coins de mon appartement. Seulement je ne pouvais m'empêcher, en la regardant, de me dire que Peggotty elle-même faisait beaucoup de bruit et peu de besogne, en comparaison d'Agnès, qui faisait tant de choses sans le moindre bruit. J'en étais là quand on frappa à la porte.

«Je pense que c'est papa, dit Agnès en devenant pâle, il m'a promis de venir.»

J'ouvris la porte, et je vis entrer non-seulement M. Wickfield mais Uriah Heep. Il y avait déjà quelque temps que je n'avais vu M. Wickfield. Je m'attendais déjà à le trouver très-changé, d'après ce qu'Agnès m'avait dit, mais je fus douloureusement surpris en le voyant.

Ce n'était pas tant parce qu'il était bien vieilli, quoique toujours vêtu avec la même propreté scrupuleuse; ce n'était pas non plus parce qu'il avait un teint échauffé, qui donnait mauvaise idée de sa santé; ce n'était pas parce que ses mains étaient agitées d'un mouvement nerveux, j'en savais mieux la cause que personne, pour l'avoir vue opérer pendant plusieurs années; ce n'est pas qu'il eût perdu la grâce de ses manières ni la beauté de ses traits, toujours la même; mais ce qui me frappa, c'est qu'avec tous ces témoignages évidents de distinction naturelle, il pût subir la domination impudente de cette personnification de la bassesse, Uriah Heep. Le renversement des deux natures dans leurs relations respectives, de puissance de la part d'Uriah, et de dépendance du côté de M. Wickfield, offrait le spectacle le plus pénible qu'on pût imaginer. J'aurais vu un singe conduire un homme en laisse, que je n'aurais pas été plus humilié pour l'homme.

Il n'en avait que trop conscience lui-même. Quand il entra, il s'arrêta la tête basse comme s'il le sentait bien. Ce fut l'affaire d'un moment, car Agnès lui dit très-doucement: «Papa, voilà miss Trotwood et Trotwood que vous n'avez pas vus depuis longtemps,» et alors il s'approcha, tendit la main à ma tante d'un air embarrassé, et serra les miennes plus cordialement. Pendant cet instant de trouble rapide, je vis un sourire de malignité sur les lèvres d'Uriah. Agnès le vit aussi, je crois, car elle fit un mouvement en arrière, comme pour s'éloigner de lui.

Quant à ma tante, le vit-elle, ne le vit-elle pas? j'aurais défié toute la science des physionomistes de le deviner sans sa permission. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu personne doué d'une figure plus impénétrable qu'elle, lorsqu'elle voulait. Sa figure ne parlait pas plus qu'un mur de ses secrètes pensées, jusqu'au moment où elle rompit le silence avec le ton brusque qui lui était ordinaire:

«Eh bien! Wickfield, dit ma tante, et il la regarda pour la première fois. J'ai raconté à votre fille le bel usage que j'ai fait de mon argent, parce que je ne pouvais plus vous le confier depuis que vous vous étiez un peu rouillé en affaires. Nous nous sommes donc consultées avec elle, et, tout considéré, nous nous tirerons de là. Agnès, à elle seule, vaut les deux associés, à mon avis.

— S'il m'est permis de faire une humble remarque, dit Uriah Heep en se tortillant, je suis parfaitement d'accord avec miss Betsy Trotwood, et je serais trop heureux d'avoir aussi miss Agnès pour associée.

— Contentez-vous d'être associé vous-même, repartit ma tante; il me semble que cela doit vous suffire. Comment vous portez-vous, monsieur?»

En réponse à cette question, qui lui était adressée du ton le plus sec, M. Heep secouant d'un air embarrassé le sac de papiers qu'il portait, répliqua qu'il se portait bien, et remercia ma tante en lui disant qu'il espérait qu'elle se portait bien aussi.

«Et vous, Copperfield… je devrais dire monsieur Copperfield, continua Uriah, j'espère que vous allez bien. Je suis heureux de vous voir, monsieur Copperfield, même dans les circonstances actuelles: et en effet les circonstances actuelles avaient l'air d'être assez de son goût. Elles ne sont pas tout ce que vos amis pourraient désirer pour vous, monsieur Copperfield; mais ce n'est pas l'argent qui fait l'homme, c'est… je ne suis vraiment pas en état de l'expliquer avec mes faibles moyens, dit Uriah faisant un geste de basse complaisance; mais ce n'est pas l'argent!…»

Là-dessus il me donna une poignée de main, non pas d'après le système ordinaire, mais en se tenant à quelques pas, comme s'il en avait peur, et en soulevant ma main ou la baissant tour à tour comme la poignée d'une pompe.

«Que dites-vous de notre santé, Copperfield… pardon, je devrais dire monsieur Copperfield? reprit Uriah; M. Wickfield n'a-t-il pas bonne mine, monsieur? Les années passent inaperçues chez nous, monsieur Copperfield; si ce n'est qu'elles élèvent les humbles, c'est-à-dire ma mère et moi, et qu'elles développent, ajouta-t-il en se ravisant, la beauté et les grâces, particulièrement chez miss Agnès.»

Il se tortilla après ce compliment d'une façon si intolérable que ma tante qui le regardait en face perdit complètement patience.

«Que le diable l'emporte! dit-elle brusquement. Qu'est-ce qu'il a donc? Pas de mouvements galvaniques, monsieur!

— Je vous demande pardon, miss Trotwood, dit Uriah; je sais bien que vous êtes nerveuse.

— Laissez-nous tranquilles, reprit ma tante qui n'était rien moins qu'apaisée par cette impertinence: je vous prie de vous taire. Sachez que je ne suis pas nerveuse du tout. Si vous êtes une anguille, monsieur, à la bonne heure! mais si vous êtes un homme, maîtrisez un peu vos mouvements, monsieur! Vive Dieu! continua-t-elle dans un élan d'indignation, je n'ai pas envie qu'on me fasse perdre la tête à se tortiller comme un serpent ou comme un tire-bouchon!»

M. Heep, comme on peut le penser, fut un peu troublé par cette explosion, qui recevait une nouvelle force de l'air indigné dont ma tante recula sa chaise en secouant la tête, comme si elle allait se jeter sur lui pour le mordre. Mais il me dit à part d'une voix douce:

«Je sais bien, monsieur Copperfield, que miss Trotwood, avec toutes ses excellentes qualités, est très-vive; j'ai eu le plaisir de la connaître avant vous, du temps que j'étais encore pauvre petit clerc, et il est naturel qu'elle ne soit pas adoucie par les circonstances actuelles. Je m'étonne au contraire que ce ne soit pas encore pis. J'étais venu ici vous dire que, si nous pouvions vous être bons à quelque chose, ma mère et moi, ou Wickfield-et- Heep, nous en serions ravis. Je ne m'avance pas trop, je suppose? dit-il avec un affreux sourire à son associé.

— Uriah Heep, dit M. Wickfield d'une voix forcée et monotone, est très-actif en affaires, Trotwood. Ce qu'il dit, je l'approuve pleinement. Vous savez que je vous porte intérêt de longue date; mais, indépendamment de cela, ce qu'il dit, je l'approuve pleinement.

— Oh! quelle récompense! dit Uriah en relevant l'une de ses jambes, au risque de s'attirer une nouvelle incartade de la part de ma tante, que je suis heureux de cette confiance absolue! Mais j'espère, il est vrai, que je réussis un peu à le soulager du poids des affaires, monsieur Copperfield.

— Uriah Heep est un grand soulagement pour moi, dit M. Wickfield de la même voix sourde et triste; c'est un grand poids de moins pour moi, Trotwood, que de l'avoir pour associé.»

Je savais que c'était ce vilain renard rouge qui lui faisait dire tout cela, pour justifier ce qu'il m'avait dit lui-même, le soir où il avait empoisonné mon repos. Je vis le même sourire faux et sinistre errer sur ses traits, pendant qu'il me regardait avec attention.

«Vous ne nous quittez pas, papa? dit Agnès d'un ton suppliant. Ne voulez-vous pas revenir à pied avec Trotwood et moi?»

Je crois qu'il aurait regardé Uriah avant de répondre, si ce digne personnage ne l'avait pas prévenu.

«J'ai un rendez-vous d'affaires, dit Uriah, sans quoi j'aurais été heureux de rester avec mes amis. Mais je laisse mon associé pour représenter la maison. Miss Agnès, votre très-humble serviteur! Je vous souhaite le bonsoir, monsieur Copperfield, et je présente mes humbles respects à miss Betsy Trotwood.»

Il nous quitta là-dessus, en nous envoyant des baisers de sa grande main de squelette, avec un sourire de satyre.

Nous restâmes encore une heure ou deux à causer du bon vieux temps et de Canterbury. M. Wickfield, laissé seul avec Agnès, reprit bientôt quelque gaieté, quoique toujours en proie à un abattement dont il ne pouvait s'affranchir. Il finit pourtant par s'animer et prit plaisir à nous entendre rappeler les petits événements de notre vie passée, dont il se souvenait très-bien. Il nous dit qu'il se croyait encore à ses bons jours, en se retrouvant seul avec Agnès et moi, et qu'il voudrait bien qu'il n'y eût rien de changé. Je suis sûr qu'en voyant le visage serein de sa fille et en sentant la main qu'elle posait sur son bras, il en éprouvait un bien infini.

Ma tante, qui avait été presque tout le temps occupée avec Peggotty dans la chambre voisine, ne voulut pas nous accompagner à leur logement, mais elle insista pour que j'y allasse, et j'obéis. Nous dînâmes ensemble. Après le dîner, Agnès s'assit auprès de lui comme autrefois, et lui versa du vin. Il prit ce qu'elle lui donnait, pas davantage, comme un enfant; et nous restâmes tous les trois assis près de la fenêtre tant qu'il fit jour. Quand la nuit vint, il s'étendit sur un canapé; Agnès arrangea les coussins et resta penchée sur lui un moment. Quand elle revint près de la fenêtre, il ne faisait pas assez obscur encore pour que je ne visse pas briller des larmes dans ses yeux.

Je demande au ciel de ne jamais oublier l'amour constant et fidèle de ma chère Agnès à cette époque de ma vie, car, si je l'oubliais, ce serait signe que je serais bien près de ma fin, et c'est le moment où je voudrais me souvenir d'elle plus que jamais. Elle remplit mon coeur de tant de bonnes résolutions, elle fortifia si bien ma faiblesse, elle sut diriger si bien par son exemple, je ne sais comment, car elle était trop douce et trop modeste pour me donner beaucoup de conseils, l'ardeur sans but de mes vagues projets, que si j'ai fait quelque chose de bien, si je n'ai pas fait quelque chose de mal, je crois en conscience que c'est à elle que je le dois.

Et comme elle me parla de Dora, pendant que nous étions assis près de la fenêtre! comme elle écouta mes éloges, en y ajoutant les siens! comme elle jeta sur la petite fée qui m'avait ensorcelé des rayons de sa pure lumière, qui la faisaient paraître encore plus innocente et plus précieuse à mes yeux! Agnès, soeur de mon adolescence si j'avais su alors ce que j'ai su plus tard!

Il y avait un mendiant dans la rue quand je descendis, et, au moment où je me retournais du côté de la fenêtre, en pensant au regard calme et pur de ma jeune amie, à ses yeux angéliques, il me fit tressaillir en murmurant, comme un écho du matin:

«Aveugle! aveugle! aveugle!»

Enthousiasme.

Je commençai la journée du lendemain en allant me plonger encore dans l'eau des bains romains, puis je pris le chemin de Highgate. J'étais sorti de mon abattement; je n'avais plus peur des habits râpés, et je ne soupirais plus après les jolis coursiers gris. Toute ma manière de considérer nos malheurs était changée. Ce que j'avais à faire, c'était de prouver à ma tante que ses bontés passées n'avaient pas été prodiguées à un être ingrat et insensible. Ce que j'avais à faire, c'était de profiter maintenant de l'apprentissage pénible de mon enfance et de me mettre à l'oeuvre avec courage et résolution. Ce que j'avais à faire, c'était de prendre résolument la hache du bûcheron à la main pour m'ouvrir un chemin à travers la forêt des difficultés où je me trouvais égaré, en abattant devant moi les arbres enchantés qui me séparaient encore de Dora: et je marchais à grands pas somme si c'était un moyen d'arriver plus tôt à mon but.

Quand je me retrouvai sur cette route de Highgate qui m'était si familière, et que je suivais aujourd'hui dans des dispositions si différentes de mes anciennes idées de plaisir, il me sembla qu'un changement complet venait de s'opérer dans ma vie; mais je n'étais pas découragé. De nouvelles espérances, un nouveau but, m'étaient apparus en même temps que ma vie nouvelle. Le travail était grand, mais la récompense était sans prix. C'était Dora qui était la récompense, et il fallait bien conquérir Dora.

J'étais dans de tels transports de courage que je regrettais que mon habit ne fût pas déjà un peu râpé; il me tardait de commencer à abattre des arbres dans la forêt des difficultés, et cela avec assez de peine, pour prouver ma vigueur. J'avais bonne envie de demander à un vieux bonhomme qui cassait des pierres sur la route avec des lunettes de fil de fer, de me prêter un moment son marteau et de me permettre de commencer ainsi à m'ouvrir un chemin dans le granit pour arriver jusqu'à Dora. Je m'agitais si bien, j'étais si complètement hors d'haleine, et j'avais si chaud, qu'il me semblait que j'avais gagné je ne sais combien d'argent. J'étais dans cet état, quand j'entrai dans une petite maison qui était à louer, et je l'examinai scrupuleusement, sentant qu'il était nécessaire de devenir un homme pratique. C'était précisément tout ce qu'il nous fallait pour Dora et moi; il y avait un petit jardin devant la maison pour que Jip pût y courir à son aise et aboyer contre les marchands à travers les palissades. Je sortis de là plus échauffé que jamais, et je repris d'un pas si précipité la route de Highgate que j'y arrivai une heure trop tôt; au reste, quand je n'aurais pas été si fort en avance, j'aurais toujours été obligé de me promener un peu pour me rafraîchir, avant d'être tant soit peu présentable. Mon premier soin, après quelques préparatifs pour me calmer, fut de découvrir la demeure du docteur. Ce n'était pas du côté de Highgate où demeurait mistress Steerforth, mais tout à fait à l'autre bout de la petite ville. Quand je me fus assuré de ce fait, je revins, par un attrait auquel je ne pus résister, à une petite ruelle qui passait près de la maison de mistress Steerforth, et je regardai par-dessus le mur du jardin. Les fenêtres de la chambre de Steerforth étaient fermées. Les portes de la serre étaient ouvertes et Rosa Dartle, nu-tête, marchait en long et en large, d'un pas brusque et précipité, dans une allée sablée qui longeait la pelouse. Elle me fit l'effet d'une bête fauve qui fait toujours le même chemin, jusqu'au bout de la chaîne qu'elle traîne sur son sentier battu, en se rongeant le coeur.

Je quittai doucement mon poste d'observation, fuyant ce voisinage et regrettant de l'avoir seulement approché, puis je me promenai jusqu'à dix heures loin de là. L'église, surmontée d'un clocher élancé qui se voit maintenant du sommet de la colline, n'était pas là, à cette époque, pour m'indiquer l'heure. Il y avait à la place une vieille maison en briques rouges qui servait d'école, une belle maison, ma foi! on devait avoir du plaisir à y aller à l'école, autant qu'il m'en souvient.

En approchant de la demeure du docteur, joli cottage un peu ancien, et où il avait dû dépenser de l'argent, à en juger par les réparations et les embellissements qui semblaient encore tout frais, je l'aperçus qui se promenait dans le jardin avec ses guêtres et tout le reste, comme s'il n'avait jamais cessé de se promener depuis le temps où j'étais son écolier. Il était entouré aussi de ses anciens compagnons, car il ne manquait pas de grands arbres dans le voisinage, et je vis sur le gazon deux ou trois corbeaux qui le regardaient comme s'ils avaient reçu des lettres de leurs camarades de Canterbury sur son compte, et qu'ils le surveillassent de près en conséquence.

Je savais bien que ce serait peine perdue de chercher à attirer son attention à cette distance; je pris donc la liberté d'ouvrir la barrière et d'aller à sa rencontre, afin de me trouver en face de lui, au moment où il viendrait à se retourner. Quand il se retourna en effet, et qu'il s'approcha de moi, il me regarda d'un air pensif pendant un moment, évidemment sans me voir, puis sa physionomie bienveillante exprima la plus grande satisfaction, et il me prit les deux mains:

«Comment, mon cher Copperfield, mais vous voilà un homme! Vous vous portez bien? Je suis ravi de vous voir. Mais comme vous avez gagné, mon cher Copperfield! Vous voilà vraiment… Est-il possible?»

Je lui demandai de ses nouvelles, et de celles de mistress Strong.

«Très-bien! dit le docteur, Annie va très-bien; elle sera enchantée de vous voir. Vous avez toujours été son favori. Elle me le disait encore hier au soir, quand je lui ai montré votre lettre. Et… oui, certainement… vous vous rappelez M. Jack Maldon, Copperfield?

— Parfaitement, monsieur.

— Je me doutais bien, dit le docteur, que vous ne l'aviez pas oublié; lui aussi va assez bien.

— Est-il de retour, monsieur? demandai-je.

— Des Indes? dit le docteur, oui. M. Jack Maldon n'a pas pu supporter le climat, mon ami. Mistress Markleham… vous vous rappelez mistress Markleham?

— Si je me rappelle le Vieux-Troupier! tout comme si c'était hier.

— Eh bien! mistress Markleham était très-inquiéte de lui, la pauvre femme: aussi nous l'avons fait revenir, et nous lui avons acheté une petite place qui lui convient beaucoup mieux.»

Je connaissais assez M. Jack Maldon pour soupçonner, d'après cela, que c'était une place où il ne devait pas y avoir beaucoup d'ouvrage, et qui était bien payée. Le docteur continua, en appuyant toujours la main sur mon épaule et en me regardant d'un air encourageant:

«Maintenant, mon cher Copperfield, causons de votre proposition. Elle me fait grand plaisir et me convient parfaitement; mais croyez-vous que vous ne pourriez rien faire de mieux? Vous avez eu de grands succès chez nous, vous savez; vous avez des facultés qui peuvent vous mener loin. Les fondements sont bons: on y peut élever n'importe quel édifice; ne serait-ce pas grand dommage de consacrer le printemps de votre vie à une occupation comme celle que je puis vous offrir?»

Je repris une nouvelle ardeur, et je pressai le docteur avec de nombreuses fleurs de rhétorique, je le crains, de céder à ma demande, en lui rappelant que j'avais déjà, d'ailleurs, une profession.

«Oui, oui, dit le docteur, c'est vrai; certainement cela fait une différence, puisque vous avez une profession et que vous étudiez pour y réussir. Mais, mon cher ami, qu'est-ce que c'est que soixante-dix livres sterling par an?

— Cela double notre revenu, docteur Strong!

— Vraiment! dit le docteur. Qui aurait cru cela! Ce n'est pas que je veuille dire que le traitement sera strictement réduit à soixante-dix livres sterling, parce que j'ai toujours eu l'intention de faire, en outre, un présent à celui de mes jeunes amis que j'occuperais de cette manière. Certainement, dit le docteur en se promenant toujours de long en large, la main sur mon épaule, j'ai toujours fait entrer en ligne de compte un présent annuel.

«Mon cher maître, lui dis-je simplement, et sans phrases cette fois, j'ai contracté envers vous des obligations que je ne pourrai jamais reconnaître.

— Non, non, dit le docteur, pardonnez-moi! vous vous trompez.

— Si vous voulez accepter mes services pendant le temps que j'ai de libre, c'est-à-dire le matin et le soir, et que vous croyiez que cela vaille soixante-dix livres sterling par an, vous me ferez un plaisir que je ne saurais exprimer.

— Vraiment! dit le docteur d'un air naïf. Que si peu de chose puisse faire tant de plaisir! vraiment! vraiment! Mais promettez- moi que le jour où vous trouverez quelque chose de mieux vous le prendrez, n'est-ce pas? Vous m'en donnez votre parole? dit le docteur du ton avec lequel il en appelait autrefois à notre honneur, en classe, quand nous étions petits garçons.


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