— Je vous en donne ma parole, monsieur, répliquai-je aussi comme nous répondions en classe autrefois.
— En ce cas, c'est une affaire faite, dit le docteur en me frappant sur l'épaule et en continuant de s'y appuyer pendant notre promenade.
— Et je serais encore vingt fois plus heureux de penser, lui dis- je avec une petite flatterie innocente, j'espère…, si vous m'occupez au Dictionnaire.»
Le docteur s'arrêta, ma frappa de nouveau sur l'épaule en souriant, et s'écria d'un air de triomphe ravissant à voir, comme si j'étais un puits de sagacité humaine:
«Vous l'avez deviné, mon cher ami. C'est le Dictionnaire.»
Comment aurait-il pu être question d'autre chose? Ses poches en étaient pleines comme sa tête. Le Dictionnaire lui sortait par tous les pores. Il me dit que depuis qu'il avait renoncé à sa pension, son travail avançait de la manière la plus rapide, et que rien ne lui convenait mieux que les heures de travail que je lui proposais, attendu qu'il avait l'habitude de se promener dans le milieu du jour en méditant à son aise. Ses papiers étaient un peu en désordre pour le moment, grâce à M. Jack Maldon qui lui avait offert dernièrement ses services comme secrétaire, et qui n'avait pas l'habitude de cette occupation; mais nous aurions bientôt remis tout cela en état, et nous marcherions rondement. Je trouvai plus tard, quand nous fûmes tout de bon à l'oeuvre, que les efforts de M. Jack Maldon me donnaient plus de peine que je ne m'y étais attendu, vu qu'il ne s'était pas borné à faire de nombreuses méprises, mais qu'il avait dessiné tant de soldats et de têtes de femmes sur les manuscrits du docteur, que je me trouvais parfois plongé dans un dédale inextricable.
Le docteur était enchanté de la perspective de m'avoir pour collaborateur de son fameux ouvrage, et il fut convenu que nous commencerions dès le lendemain à sept heures. Nous devions travailler deux heures tous les matins et deux ou trois heures tous les soirs, excepté le samedi qui serait un jour de congé pour moi. Je devais naturellement me reposer aussi le dimanche; la besogne n'était donc pas bien pénible.
Nos arrangements faits ainsi, à notre mutuelle satisfaction, le docteur m'emmena dans la maison pour me présenter à mistress Strong que je trouvai dans le nouveau cabinet de son mari, occupée à épousseter ses livres, liberté qu'il ne permettait qu'à elle de prendre avec ces précieux favoris.
Ils avaient retardé leur déjeuner pour moi, et nous nous mîmes à table ensemble. Nous venions à peine d'y prendre place quand je devinai, d'après la figure de mistress Strong, qu'il allait venir quelqu'un, avant même d'entendre aucun bruit qui annonçât l'approche d'un visiteur. Un monsieur à cheval arriva à la grille, fit entrer son cheval par la bride, dans la petite cour, comme s'il était chez lui, l'attacha à un anneau sous la remise vide, et entra dans la salle à manger, son fouet à la main. C'était M. Jack Maldon, et je trouvai que M. Jack Maldon n'avait rien gagné à son voyage aux Indes. Il est vrai de dire que j'étais d'une humeur vertueuse et farouche contre tous les jeunes gens qui n'abattaient pas des arbres dans la forêt des difficultés, de sorte qu'il faut faire la part de ces impressions peu bienveillantes.
«Monsieur Jack, dit le docteur, je vous présente Copperfield!»
M. Jack Maldon me donna une poignée de main, un peu froidement à ce qu'il me sembla, et d'un air de protection languissante qui me choqua fort en secret. Du reste, son air de langueur était curieux à voir, excepté pourtant quand il parlait à sa cousine Annie.
«Avez-vous déjeuné, monsieur Jack? dit le docteur.
— Je ne déjeune presque jamais, monsieur, répliqua-t-il en laissant aller sa tête sur le dossier de son fauteuil. Cela m'ennuie.
— Y a-t-il des nouvelles aujourd'hui? demanda le docteur.
— Rien du tout, monsieur, repartit M. Maldon. Quelques histoires de gens qui meurent de faim en Écosse, et qui sont assez mécontents. Mais il y a toujours de ces gens qui meurent de faim et qui ne sont jamais contents.»
Le docteur lui dit d'un air grave et pour changer de conversation:
«Alors il n'y a pas de nouvelles du tout? Eh bien! pas de nouvelles, bonnes nouvelles, comme on dit.
— Il y a une grande histoire dans les journaux à propos d'un meurtre, monsieur, reprit M. Maldon, mais il y a tous les jours des gens assassinés, et je ne l'ai pas lu.»
On ne regardait pas dans ce temps-là une indifférence affectée pour toutes les notions et les passions de l'humanité comme une aussi grande preuve d'élégance qu'on l'a fait plus tard. J'ai vu, depuis, ces maximes-là très à la mode. Je les ai vu pratiquer avec un tel succès que j'ai rencontré de beaux messieurs et de belles dames, qui, pour l'intérêt qu'ils prenaient au genre humain, auraient aussi bien fait de naître chenilles. Peut-être l'impression que me fit alors M. Maldon ne fut-elle si vive que parce qu'elle m'était nouvelle, mais je sais que cela ne contribua pas à le rehausser dans mon estime, ni dans ma confiance.
«Je venais savoir si Annie voulait aller ce soir à l'Opéra, dit M. Maldon en se tournant vers elle. C'est la dernière représentation de la saison qui en vaille la peine, et il y a une cantatrice qu'elle ne peut pas se dispenser d'entendre. C'est une femme qui chante d'une manière ravissante, sans compter qu'elle est d'une laideur délicieuse.»
Là-dessus il retomba dans sa langueur.
Le docteur, toujours enchanté de ce qui pouvait être agréable à sa jeune femme, se tourna vers elle et lui dit:
«Il faut y aller, Annie, il faut y aller.
— Non, je vous en prie, dit-elle au docteur. J'aime mieux rester à la maison. J'aime beaucoup mieux rester à la maison.»
Et sans regarder son cousin, elle m'adressa la parole, me demanda des nouvelles d'Agnès, s'informa si elle ne viendrait pas la voir; s'il n'était pas probable qu'elle vint dans la journée; le tout d'un air si troublé que je me demandais comment il se faisait que le docteur lui-même, occupé pour le moment à étaler du beurre sur son pain grillé, ne voyait pas une chose qui sautait aux yeux.
Mais il ne voyait rien. Il lui dit en riant qu'elle était jeune, et qu'il fallait qu'elle s'amusât, au lieu de s'ennuyer avec un vieux bonhomme comme lui. D'ailleurs, disait-il, il comptait sur elle pour lui chanter tous les airs de la nouvelle cantatrice, et comment s'en tirerait-elle si elle n'allait pas l'entendre? Le docteur persista donc à arranger la soirée pour elle. M. Jack Maldon devait revenir dîner à Highgate. Ceci conclu, il retourna à sa sinécure, je suppose, mais en tout cas il s'en alla à cheval, sans se presser.
J'étais curieux, le lendemain matin, de savoir si elle était allée à l'Opéra. Elle n'y avait pas été, elle avait envoyé à Londres pour se dégager auprès de son cousin, et, dans la journée, elle avait fait visite à Agnès. Elle avait persuadé au docteur de l'accompagner, et ils étaient revenus à pied à travers champs, à ce qu'il me raconta lui-même, par une soirée magnifique. Je me dis à part moi qu'elle n'aurait peut-être pas manqué le spectacle, si Agnès n'avait pas été à Londres; Agnès était bien capable d'exercer aussi sur elle une heureuse influence!
On ne pouvait pas dire qu'elle eût l'air très-enchanté, mais enfin elle paraissait satisfaite, ou sa physionomie était donc bien trompeuse. Je la regardais souvent, car elle était assise près de la fenêtre pendant que nous étions à l'ouvrage, et elle préparait notre déjeuner que nous mangions tous en travaillant. Quand je partis à neuf heures, elle était à genoux aux pieds du docteur, pour lui mettre ses souliers et ses guêtres. Les feuilles de quelques plantes grimpantes qui croissaient près de la fenêtre jetaient de l'ombre sur son visage, et je pensai tout le long du chemin, en me rendant à la Cour, à cette soirée où je l'avais vue regarder son mari pendant qu'il lisait.
J'avais donc maintenant fort affaire: j'étais sur pied à cinq heures du matin, et je ne rentrais qu'à neuf ou dix heures du soir. Mais j'avais un plaisir infini à me trouver à la tête de tant de besogne, et je ne marchais jamais lentement; il me semblait que plus je me fatiguais, plus je faisais d'efforts pour mériter Dora. Elle ne m'avait pas encore vu dans cette nouvelle phase de mon caractère, parce qu'elle devait venir chez miss Mills prochainement; j'avais retardé jusqu'à ce moment tout ce que j'avais à lui apprendre, me bornant à lui dire dans mes lettres, qui passaient toutes secrètement par les mains de miss Mills, que j'avais beaucoup de choses à lui conter. En attendant, j'avais fort réduit ma consommation de graisse d'ours; j'avais absolument renoncé au savon parfumé et à l'eau de lavande, et j'avais vendu avec une perte énorme, trois gilets que je regardais comme trop élégants pour une vie aussi austère que la mienne.
Je n'étais pas encore satisfait: je brûlais de faire plus encore, et j'allai voir Traddles qui demeurait pour le moment sur le derrière d'une maison de Castle-Street-Holborn. J'emmenai avec moi M. Dick, qui m'avait déjà accompagné deux fois à Highgate et qui avait repris ses habitudes d'intimité avec le docteur.
J'emmenai M. Dick parce qu'il était si sensible aux revers de fortune de ma tante, et si profondément convaincu qu'il n'y avait pas d'esclave ou de forçat à la chaîne qui travaillât autant que moi, qu'il en perdait à la fois l'appétit et sa belle humeur, dans son désespoir de ne pouvoir rien y faire. Bien entendu qu'il se sentait plus incapable que jamais d'achever son mémoire, et plus il y travaillait, plus cette malheureuse tête du roi Charles venait l'importuner de ses fréquentes incursions. Craignant successivement que son état ne vint à s'aggraver si nous ne réussissions pas, par quelque tromperie innocente, à lui faire accroire qu'il nous était très-utile, ou si nous ne trouvions pas, ce qui aurait encore mieux valu, un moyen de l'occuper véritablement, je pris le parti de demander à Traddles s'il ne pourrait pas nous y aider. Avant d'aller le voir je lui avais écrit un long récit de tout ce qui était arrivé, et j'avais reçu de lui en réponse une excellente lettre où il m'exprimait toute sa sympathie et toute son amitié pour moi.
Nous le trouvâmes plongé dans son travail, avec son encrier et ses papiers, devant le petit guéridon et le pot à fleurs qui étaient dans un coin de sa chambrette pour rafraîchir ses yeux et son courage. Il nous fit l'accueil le plus cordial, et, en moins de rien, Dick et lui furent une paire d'amis. M. Dick déclara même qu'il était sûr de l'avoir déjà vu, et nous répondîmes tous les deux que c'était bien possible.
La première question que j'avais posée à Traddles était celle-ci: j'avais entendu dire que plusieurs hommes, distingués plus tard dans diverses carrières, avaient commencé par rendre compte des débats du parlement. Traddles m'avait parlé des journaux comme de l'une de ses espérances; partant de ces deux données, j'avais témoigné à Traddles dans ma lettre que je désirais savoir comment je pourrais arriver à rendre compte des discussions des chambres. Traddles me répondit alors, que, d'après ses informations, la condition mécanique, nécessaire pour cette occupation, excepté peut-être dans des cas fort rares, pour garantir l'exactitude du compte rendu, c'est-à-dire la connaissance complète de l'art mystérieux de la sténographie, offrait à elle seule, à peu près les mêmes difficultés que s'il s'agissait d'apprendre six langues, et qu'avec beaucoup de persévérance, on ne pouvait pas espérer d'y réussir en moins de plusieurs années. Traddles pensait naturellement que cela tranchait la question, mais je ne voyais là que quelques grands arbres de plus à abattre pour arriver jusqu'à Dora, et je pris à l'instant le parti de m'ouvrir un chemin à travers ce fourré, la hache à la main.
«Je vous remercie beaucoup, mon cher Traddles, lui dis-je, je vais commencer demain.»
Traddles me regarda d'un air étonné, ce qui était naturel, car il ne savait pas encore à quel degré d'enthousiasme j'étais arrivé.
«J'achèterai un livre qui traite à fond de cet art, lui dis-je, j'y travaillerai à la Cour, où je n'ai pas moitié assez d'ouvrage et je sténographierai les plaidoyers pour m'exercer. Traddles, mon ami, j'en viendrai à bout.
— Maintenant, dit Traddles en ouvrant les yeux de toute sa force, je n'avais pas l'idée que vous fussiez doué de tant de décision, Copperfield!»
Je ne sais comment il eût pu en avoir l'idée, car c'était encore un problème pour moi. Je changeai la conversation et je mis M. Dick sur le tapis.
«Voyez-vous, dit M. Dick d'un air convaincu, je voudrais pouvoir être bon à quelque chose, monsieur Traddles: à battre du tambour, par exemple, ou à souffler dans quelque chose!»
Pauvre homme! au fond du coeur, je crois bien qu'il eût préféré en effet une occupation de ce genre. Mais Traddles, qui n'eût pas souri pour tout au monde, répliqua gravement:
«Mais vous avez une belle main, monsieur; c'est vous qui me l'avez dit, Copperfield.
— Très-belle,» répliquai-je. Et le fait est que la netteté de son écriture était admirable.
«Ne pensez-vous pas, dit Traddles, que vous pourriez copier des actes, monsieur, si je vous en procurais?»
M. Dick me regarda d'un air de doute. «Qu'en dites-vous,Trotwood?»
Je secouai la tête. M. Dick secoua la sienne et soupira.
«Expliquez-lui ce qui se passe pour le mémoire,» dit M. Dick.
J'expliquai à Traddles qu'il était très-difficile d'empêcher leroi Charles Ier de faire des excursions dans les manuscrits deM. Dick, qui, pendant ce temps-là, suçait son pouce en regardantTraddles de l'air le plus respectueux et le plus sérieux.
«Mais vous savez que les actes dont je parle sont rédigés et terminés, dit Traddles après un moment de réflexion. M. Dick n'aurait rien à y faire. Cela ne serait-il pas différent, Copperfield? En tout cas, il me semble qu'on pourrait en essayer.»
Nous conçûmes là-dessus de nouvelles espérances, après un moment de conférence secrète entre Traddles et moi pendant lequel M. Dick nous regardait avec inquiétude de son siège. Bref, nous digérâmes un plan en vertu duquel il se mit à l'ouvrage le lendemain avec le plus grand succès.
Nous plaçâmes sur une table près de la fenêtre, à Buckingham- Street, l'ouvrage que Traddles s'était procuré; il fallait faire je ne sais plus combien de copies d'un document quelconque relatif à un droit de passage. Sur une autre table on étendit le dernier projet en train du grand mémoire. Nous donnâmes pour instructions à M. Dick de copier exactement ce qu'il avait devant lui sans se détourner le moins du monde de l'original, et, s'il éprouvait le besoin de faire la plus légère allusion au roi Charles Ier, il devait voler à l'instant vers le mémoire. Nous l'exhortâmes à suivre avec résolution ce plan de conduite, et nous laissâmes ma tante pour le surveiller. Elle nous raconta plus tard, qu'au premier moment, il était comme un timbalier entre ses deux tambours, et qu'il partageait sans cesse son attention entre les deux tables, mais, qu'ayant trouvé ensuite que cela le troublait et le fatiguait, il avait fini par se mettre tout simplement à copier le papier qu'il avait sous les yeux, remettant le mémoire à une autre fois. En un mot, quoique nous eussions grand soin qu'il ne travaillât pas plus que de raison, et quoiqu'il ne se fût pas mis à l'oeuvre au commencement de la semaine, il avait gagné le samedi suivant dix shillings, neuf pence, et je n'oublierai de ma vie ses courses dans toutes les boutiques des environs pour changer ce trésor en pièces de six pence, qu'il apporta ensuite à ma tante sur un plateau où il les avait arrangées en coeur; ses yeux étaient remplis de larmes de joie et d'orgueil. Depuis le moment où il fut occupé d'une manière utile, il ressemblait à un homme qui se sent sous l'influence d'un charme propice, et s'il y eut au monde ce soir-là une heureuse créature, c'était l'être reconnaissant qui regardait ma tante comme la femme la plus remarquable, et moi comme le jeune homme le plus extraordinaire qu'il y eût sur la terre.
«Il n'y a pas de danger qu'elle meure de faim maintenant, Trotwood, me dit M. Dick en me donnant une poignée de main dans un coin; je me charge de suffire à ses besoins, monsieur,» et il agitait en l'air ses dix doigts triomphants comme si c'eût été autant de banques à sa disposition.
Je ne sais pas quel était le plus content de Traddles ou de moi. «Vraiment, me dit-il tout d'un coup, en sortant une lettre de sa poche, cela m'a complètement fait oublier M. Micawber.»
La lettre m'était adressée (M. Micawber ne perdait jamais une occasion d'écrire une lettre), et portait: «Confiée aux bons soins de T. Traddles, esq., du Temple.»
«Mon cher Copperfield,
«Vous ne serez peut-être pas très-étonné d'apprendre que j'ai rencontré une bonne chance, car, si vous vous le rappelez, je vous avais prévenu, il y a quelque temps, que j'attendais incessamment quelque événement de ce genre.
«Je vais m'établir dans une ville de province de notre île fortunée. La société de cette cité peut être décrite comme un heureux mélange des éléments agricoles et ecclésiastiques, et j'y aurai des rapports directs avec l'une des professions savantes. Mistress Micawber et notre progéniture m'accompagneront. Nos cendres se trouveront probablement déposées un jour dans le cimetière dépendant d'un vénérable sanctuaire, qui a porté la réputation du lieu dont je parle, de la Chine au Pérou, si je puis m'exprimer ainsi.
«En disant adieu à la moderne Babylone où nous avons supporté bien des vicissitudes avec quelque courage, mistress Micawber et moi ne nous dissimulons pas que nous quittons peut-être pour bien des années, peut-être pour toujours, une personne qui se rattache par des souvenirs puissants à l'autel de nos dieux domestiques. Si, à la veille de notre départ, vous voulez bien accompagner notre ami commun, M. Thomas Traddles, à notre résidence présente, pour échanger les voeux ordinaires en pareil cas, vous ferez le plus grand honneur.
«à«un«homme«qui«vous«sera«toujours fidèle,
«Wilkins Micawber.»
Je fus bien aise de voir que M. Micawber avait enfin secoué son cilice et véritablement rencontré une bonne chance. J'appris de Traddles que l'invitation était justement pour ce soir même, et, avant qu'elle fût plus avancée, j'exprimai mon intention d'y faire honneur: nous prîmes donc ensemble le chemin de l'appartement que M. Micawber occupait sous le nom de M. Mortimer, et qui était situé en haut de Gray's-Inn-Road.
Les ressources du mobilier loué à M. Micawber étaient si limitées, que nous trouvâmes les jumeaux, qui avaient alors quelque chose comme huit ou neuf ans, endormis sur un lit-armoire dans le salon, où M. Micawber nous attendait avec un pot-à-l'eau rempli du fameux breuvage qu'il excellait à faire. J'eus le plaisir, dans cette occasion, de renouveler connaissance avec maître Micawber, jeune garçon de douze ou treize ans qui promettait beaucoup, s'il n'avait pas été sujet déjà à cette agitation convulsive dans tous les membres qui n'est pas un phénomène sans exemple chez les jeunes gens de son âge. Je revis aussi sa soeur, miss Micawber, en qui «sa mère ressuscitait sa jeunesse passée, comme le phénix,» à ce que nous apprit M. Micawber.
«Mon cher Copperfield, me dit-il, M. Traddles et vous, vous nous trouvez sur le point d'émigrer; vous excuserez les petites incommodités qui résultent de la situation.»
En jetant un coup d'oeil autour de moi, avant de faire une réponse convenable, je vis que les effets de la famille étaient déjà emballés, et que leur volume n'avait rien d'effrayant. Je fis mes compliments à mistress Micawber sur le changement qui allait avoir lieu dans sa position.
«Mon cher monsieur Copperfield, me dit mistress Micawber, je sais tout l'intérêt que vous voulez bien prendre à nos affaires. Ma famille peut regarder cet éloignement comme un exil, si cela lui convient, mais je suis femme et mère, et je n'abandonnerai jamais M. Micawber.»
Traddles, au coeur duquel les yeux de mistress Micawber faisaient appel, donna son assentiment d'un ton pénétré.
«C'est au moins, continua-t-elle, ma manière de considérer l'engagement que j'ai contracté, mon cher monsieur Copperfield, et vous aussi, monsieur Traddles, le jour où j'ai prononcé ces mots irrévocables: «Moi, Emma, je prends pour mari Wilkins.» J'ai lu d'un bout à l'autre l'office du mariage, à la chandelle, la veille de ce grand acte, et j'en ai tiré la conclusion que je n'abandonnerais jamais M. Micawber. Aussi, poursuivit-elle, je peux me tromper dans ma manière d'interpréter le sens de cette pieuse cérémonie, mais je ne l'abandonnerai pas.
— Ma chère, dit M. Micawber avec un peu d'impatience, qui vous a jamais parlé de cela?
— Je sais, mon cher monsieur Copperfield, reprit mistress Micawber, que c'est maintenant au milieu des étrangers que je dois planter ma tente; je sais que les divers membres de ma famille, auxquels M. Micawber a écrit dans les termes les plus polis pour leur annoncer ce fait, n'ont pas seulement répondu à sa communication. À vrai dire, c'est peut-être superstition de ma part, mais je crois M. Micawber prédestiné à ne jamais recevoir de réponse à la grande majorité des lettres qu'il écrit. Je suppose, d'après le silence de ma famille, qu'elle a des objections à la résolution que j'ai prise, mais je ne me laisserais pas détourner de la voie du devoir, même par papa et maman, s'ils vivaient encore, monsieur Copperfield.»
J'exprimai l'opinion que c'était là ce qui s'appelait marcher dans le droit chemin.
«On me dira que c'est s'immoler, dit mistress Micawber, que d'aller m'enfermer dans une ville presque ecclésiastique. Mais certes, monsieur Copperfield, pourquoi ne m'immolerais-je pas, quand je vois un homme doué des facultés que possède M. Micawber consommer un sacrifice bien plus grand encore?
— Oh! vous allez vivre dans une ville ecclésiastique?» demandai- je.
M. Micawber, qui venait de nous servir à la ronde avec son pot-à- l'eau, répliqua:
«À Canterbury. Le fait est, mon cher Copperfield, que j'ai pris des arrangements en vertu desquels je suis lié par un contrat à notre ami Heep, pour l'aider et le servir en qualité de… clerc de confiance.»
Je regardai avec étonnement M. Micawber, qui jouissait grandement de ma surprise.
«Je dois vous dire, reprit-il d'un air officiel, que les habitudes pratiques et les prudents avis de mistress Micawber ont puissamment contribué à ce résultat. Le gant dont mistress Micawber vous avait parlé naguère a été jeté à la société sous la forme d'une annonce, et notre ami Heep l'a relevé, de là une reconnaissance mutuelle. Je veux parler avec tout le respect possible de mon ami Heep, qui est un homme d'une finesse remarquable. Mon ami Heep, continua M. Micawber, n'a pas fixé le salaire régulier à une somme très-considérable, mais il m'a rendu de grands services pour me délivrer des embarras pécuniaires qui pesaient sur moi, comptant d'avance sur mes services, et il a raison: je mets mon honneur à lui rendre des services sérieux. L'intelligence et l'adresse que je puis posséder, dit M. Micawber d'un air de modestie orgueilleuse et de son ancien ton d'élégance, seront consacrées tout entières au service de mon ami Heep. J'ai déjà quelque connaissance du droit, comme ayant eu à soutenir pour mon compte plusieurs procès civils, et je vais m'occuper immédiatement d'étudier les commentaires de l'un des plus éminents et des plus remarquables juristes anglais; il est inutile, je crois, d'ajouter que je parle de M. le juge de paix Blackstone.»
Ces observations furent souvent interrompues par des représentations de mistress Micawber à maître Micawber, son fils, sur ce qu'il était assis sur ses talons, ou qu'il tenait sa tête à deux mains comme s'il avait peur de la perdre, ou bien qu'il donnait des coups de pieds à Traddles sous la table; d'autres fois il posait ses pieds l'un sur l'autre, ou étendait ses jambes à des distances contre nature; ou bien il se couchait de côté sur la table, trempant ses cheveux dans les verres; enfin il manifestait l'agitation qui régnait dans tous ses membres par une foule de mouvements incompatibles avec les intérêts généraux de la société, prenant d'ailleurs en mauvaise part les remarques que sa mère lui faisait à ce propos. Pendant tout ce temps, j'étais à me demander ce que signifiait la révélation de M. Micawber, dont je n'étais pas encore bien remis jusqu'à ce qu'enfin mistress Micawber reprit le fil de son discours et réclama toute mon attention.
«Ce que je demande à M. Micawber d'éviter surtout, dit-elle, c'est en se sacrifiant à cette branche secondaire du droit, de s'interdire les moyens de s'élever un jour jusqu'au faite. Je suis convaincue que M. Micawber, en se livrant à une profession qui donnera libre carrière à la fertilité de ses ressources et à sa facilité d'élocution, ne peut manquer de se distinguer. Voyons, monsieur Traddles, s'il s'agissait, par exemple, de devenir un jour juge ou même chancelier, ajouta-t-elle d'un air profond, ne se placerait-on pas en dehors de ces postes importants en commençant par un emploi comme celui que M. Micawber vient d'accepter?
— Ma chère, dit M. Micawber tout en regardant aussi Traddles d'un air interrogateur, nous avons devant nous tout le temps de réfléchir à ces questions-là.
— Non, Micawber! répliqua-t-elle. Votre tort, dans la vie, est toujours de ne pas regarder assez loin devant vous. Vous êtes obligé, ne fût-ce que par sentiment de justice envers votre famille, si ce n'est envers vous-même, d'embrasser d'un regard les points les plus éloignés de l'horizon auxquels peuvent vous porter vos facultés.»
M. Micawber toussa et but son punch de l'air le plus satisfait en regardant toujours Traddles, comme s'il attendait son opinion.
«Voyez-vous, la vraie situation, mistress Micawber, dit Traddles en lui dévoilant doucement la vérité, je veux dire le fait dans toute sa nudité la plus prosaïque…
— Précisément, mon cher monsieur Traddles, dit mistress Micawber, je désire être aussi prosaïque et aussi littéraire que possible dans une affaire de cette importance.
— C'est que, dit Traddles, cette branche de la carrière, quand même M. Micawber serait avoué dans toutes les règles…
— Précisément, repartit mistress Micawber… Wilkins, vous louchez, et après cela vous ne pourrez plus regarder droit.
— Cette partie de la carrière n'a rien à faire avec la magistrature. Les avocats seuls peuvent prétendre à ces postes importants, et M. Micawber ne peut pas être avocat sans avoir fait cinq ans d'études dans l'une des écoles de droit.
— Vous ai-je bien compris? dit mistress Micawber de son air le plus capable et le plus affable. Vous dites, mon cher monsieur Traddles, qu'à l'expiration de ce terme, M. Micawber pourrait alors occuper la situation de juge ou de chancelier?
— À la rigueur, il lepourrait, repartit Traddles en appuyant sur le dernier mot.
— Merci, dit mistress Micawber, c'est tout ce que je voulais savoir. Si telle est la situation, et si M. Micawber ne renonce à aucun privilège en se chargeant de semblables devoirs, mes inquiétudes cessent. Vous me direz que je parle là comme une femme, dit mistress Micawber, mais j'ai toujours cru que M. Micawber possédait ce que papa appelait l'esprit judiciaire, et j'espère qu'il entre maintenant dans une carrière où ses facultés pourront se développer et l'élever à un poste important.»
Je ne doute pas que M. Micawber ne se vit déjà, avec les yeux de son esprit judiciaire, assis sur le sac de laine. Il passa la main d'un air de complaisance sur sa tête chauve, et dit avec une résignation orgueilleuse:
«N'anticipons pas sur les décrets de la fortune, ma chère. Si je suis destiné à porter perruque, je suis prêt, extérieurement du moins, ajouta-t-il en faisant allusion à sa calvitie, à recevoir cette distinction. Je ne regrette pas mes cheveux, et qui sait si je ne les ai pas perdus dans un but déterminé. Mon intention, mon cher Copperfield, est d'élever mon fils pour l'Église; j'avoue que c'est surtout pour lui que je serais bien aise d'arriver aux grandeurs.
— Pour l'Église? demandai-je machinalement, car je ne pensais toujours qu'à Uriah Heep.
— Oui, dit M. Micawber. Il a une belle voix de tête, et il commencera dans les choeurs. Notre résidence à Canterbury et les relations que nous y possédons déjà, nous permettront sans doute de profiter des vacances qui pourront se présenter parmi les chanteurs de la cathédrale.»
En regardant de nouveau maître Micawber, je trouvai qu'il avait une certaine expression de figure qui semblait plutôt indiquer que sa voix partait de derrière ses sourcils, ce qui me fut bientôt démontré quand je lui entendis chanter (on lui avait donné le choix, de chanter ou d'aller se coucher)le Pivert au bec perçant. Après de nombreux compliments sur l'exécution de ce morceau, on retomba dans la conversation générale, et comme j'étais trop préoccupé de mes intentions désespérées pour taire le changement survenu dans ma situation, je racontai le tout à M. et mistress Micawber. Je ne puis dire combien ils furent enchantés tous les deux d'apprendre les embarras de ma tante, et comme cela redoubla leur cordialité et l'aisance de leurs manières.
Quand nous fûmes presque arrivés au fond du pot à l'eau, je m'adressai à Traddles et je lui rappelai que nous ne pouvions nous séparer sans souhaiter à nos amis une bonne santé et beaucoup de bonheur et de succès dans leur nouvelle carrière. Je priai M. Micawber de remplir les verres, et je portai leur santé avec toutes les formes requises: je serrai la main de M. Micawber à travers la table, et j'embrassai mistress Micawber en commémoration de cette grande occasion. Traddles m'imita pour le premier point, mais ne se crut pas assez intime dans la maison pour me suivre plus loin.
«Mon cher Copperfield, me dit M. Micawber en se levant, les pouces dans les poches de son gilet, compagnon de ma jeunesse, si cette expression m'est permise, et vous, mon estimable ami Traddles, si je puis vous appeler ainsi, permettez-moi, au nom de mistress Micawber, au mien et au nom de notre progéniture, de vous remercier de vos bons souhaits dans les termes les plus chaleureux et les plus spontanés. On peut s'attendre à ce qu'à la veille d'une émigration qui ouvre devant nous une existence toute nouvelle (M. Micawber parlait toujours comme s'il allait s'établir à deux cents lieues de Londres), je tienne à adresser quelques mots d'adieu à deux amis comme ceux que je vois devant moi. Mais j'ai dit là-dessus tout ce que j'avais à dire. Quelque situation dans la société que je puisse atteindre en suivant la profession savante dont je vais devenir un membre indigne, j'essayerai de ne point démériter et de faire honneur à mistress Micawber. Sous le poids d'embarras pécuniaires temporaires, qui venaient d'engagements contractés dans l'intention d'y répondre immédiatement, mais dont je n'ai pu me libérer par suite de circonstances diverses, je me suis vu dans la nécessité de revêtir un costume qui répugne à mes instincts naturels, je veux dire des lunettes, et de prendre possession d'un surnom sur lequel je ne pouvais établir aucune prétention légitime. Tout ce que j'ai à dire sur ce point, c'est que le nuage a disparu du sombre horizon, et que le Dieu du jour règne de nouveau sur le sommet des montagnes. Lundi, à quatre heures, à l'arrivée de la diligence à Canterbury, mon pied foulera ses bruyères natales, et mon nom sera… Micawber!»
M. Micawber reprit son siège après ces observations et but de suite deux verres de punch de l'air le plus grave; puis il ajouta d'un ton solennel:
«Il me reste encore quelque chose à faire avant de nous séparer, il me reste un acte de justice à accomplir. Mon ami, M. Thomas Traddles, a, dans deux occasions différentes, apposé sa signature, si je puis employer cette expression vulgaire, à des billets négociés pour mon usage. Dans la première occasion, M. Thomas Traddles a été… je dois dire qu'il a été pris au trébuchet. L'échéance du second billet n'est pas encore arrivée. Le premier effet montait (ici M. Micawber examina soigneusement des papiers), montait, je crois, à vingt-trois livres sterling, quatre shillings, neuf pence et demi; le second, d'après mes notes sur cet article, était de dix-huit livres, six shillings, deux pence. Ces deux sommes font ensemble un total de quarante une livres, dix shillings, onze pence et demi, si mes calculs sont exacts. Mon ami Copperfield veut-il me faire le plaisir de vérifier l'addition?»
Je le fis et je trouvai le compte exact.
«Ce serait un fardeau insupportable pour moi, dit M. Micawber, que de quitter cette métropole et mon ami M. Thomas Traddles, sans m'acquitter de la partie pécuniaire de mes obligations envers lui. J'ai donc préparé, et je tiens, en ce moment, à la main un document qui répondra à mes désirs sur ce point. Je demande à mon ami M. Thomas Traddles la permission de lui remettre mon billet pour la somme de quarante une livres, dix shillings onze pence et demi, et, cela fait, je rentre avec bonheur en possession de toute ma dignité morale, car je sens que je puis marcher la tête levée devant les hommes mes semblables!»
Après avoir débité cette préface avec une vive émotion, M. Micawber remit son billet entre les mains de Traddles, et l'assura de ses bons souhaits pour toutes les circonstances de sa vie. Je suis persuadé que non-seulement cette transaction faisait à M. Micawber le même effet que s'il avait payé l'argent, mais que Traddles lui-même ne se rendit bien compte de la différence que lorsqu'il eut eu le temps d'y penser.
Fortifié par cet acte de vertu, M. Micawber marchait la tête si haute devant les hommes ses semblables que sa poitrine semblait s'être élargie de moitié quand il nous éclaira pour descendre l'escalier. Nous nous séparâmes très-cordialement, et quand j'eus accompagné Traddles jusqu'à sa porte, en retournant tout seul chez moi, entre autres pensées étranges et contradictoires qui me vinrent à l'esprit, je me dis que probablement c'était à quelque souvenir de compassion pour mon enfance abandonnée que je devais que M. Micawber, avec toute ses excentricités, ne m'eût jamais demandé d'argent. Je n'aurais certainement pas eu assez de courage moral pour lui en refuser, et je ne doute pas, soit dit à sa louange, qu'il le sût aussi bien que moi.
Un peu d'eau froide jetée sur mon feu.
Ma nouvelle vie durait depuis huit jours déjà, et j'étais plus que jamais pénétré de ces terribles absolutions pratiques que je regardais comme impérieusement exigées par la circonstance. Je continuais à marcher extrêmement vite, dans une vague idée que je faisais mon chemin. Je m'appliquais à dépenser ma force, tant que je pouvais, dans l'ardeur avec laquelle j'accomplissais tout ce que j'entreprenais. J'étais enfin une véritable victime de moi- même; j'en vins jusqu'à me demander si je ne ferais pas bien de me borner à manger des légumes, dans l'idée vague qu'en devenant un animal herbivore, ce serait un sacrifice que j'offrirais sur l'autel de Dora.
Jusqu'alors ma petite Dora ignorait absolument mes efforts désespérés et ne savait que ce que mes lettres avaient pu confusément lui laisser entrevoir. Mais le samedi arriva, et c'est ce soir-là qu'elle devait rendre visite à miss Mills, chez laquelle je devais moi-même aller prendre le thé, quand M. Mills se serait rendu à son cercle pour jouer au whist, événement dont je devais être averti par l'apparition d'une cage d'oiseau à la fenêtre du milieu du salon.
Nous étions alors complètement établis à Buckingham-Street, et M. Dick continuait ses copies avec une joie sans égale. Ma tante avait remporté une victoire signalée sur mistress Crupp en la soldant, en jetant par la fenêtre la première cruche qu'elle avait trouvée en embuscade sur l'escalier, et en protégeant de sa personne l'arrivée et le départ d'une femme de ménage qu'elle avait prise au dehors. Ces mesures de vigueur avaient fait une telle impression sur mistress Crupp, qu'elle s'était retirée dans sa cuisine, convaincue que ma tante était atteinte de la rage. Ma tante, à qui l'opinion de mistress Crupp comme celle du monde entier était parfaitement indifférente, n'était pas fâchée d'ailleurs d'encourager cette idée, et mistress Crupp, naguère si hardie, perdit bientôt si visiblement tout courage que, pour éviter de rencontrer ma tante sur l'escalier, elle tâchait d'éclipser sa volumineuse personne derrière les portes ou de se cacher dans des coins obscurs, laissant toutefois paraître, sans s'en douter, un ou deux lés de jupon de flanelle. Ma tante trouvait une telle satisfaction à l'effrayer que je crois qu'elle s'amusait à monter et à descendre tout exprès, son chapeau posé effrontément sur le sommet de sa tête, toutes les fois qu'elle pouvait espérer de trouver mistress Crupp sur son chemin.
Ma tante, avec ses habitudes d'ordre et son esprit inventif, introduisit tant d'améliorations dans nos arrangements intérieurs qu'on aurait dit que nous avions fait un héritage au lieu d'avoir perdu notre argent. Entre autres choses, elle convertit l'office en un cabinet de toilette à mon usage, et m'acheta un bois de lit qui faisait l'effet d'une bibliothèque dans le jour, autant qu'un bois de lit peut ressembler à une bibliothèque. J'étais l'objet de toute sa sollicitude, et ma pauvre mère elle-même n'eût pu m'aimer davantage, ni se donner plus de peine pour me rendre heureux.
Peggotty avait regardé comme une haute faveur le privilège de se faire accepter pour participer à tous ces travaux, et, quoiqu'elle conservât à l'égard de ma tante un peu de son ancienne terreur, elle avait reçu d'elle, dans les derniers temps, de si grandes preuves de confiance et d'estime, qu'elles étaient les meilleures amies du monde. Mais le temps était venu, pour Peggotty (je parle du samedi où je devais prendre le thé chez miss Mills), de retourner chez elle pour aller remplir auprès de Ham les devoirs de sa mission.
«Ainsi donc, adieu, Barkis! dit ma tante; soignez-vous bien. Je n'aurais jamais cru que je dusse éprouver tant de regrets à vous voir partir!»
Je conduisis Peggotty au bureau de la diligence et je la mis en voiture. Elle pleura en partant et confia son frère à mon amitié comme Ham l'avait déjà fait. Nous n'avions pas entendu parler de lui depuis qu'il était parti par cette belle soirée.
«Et maintenant, mon cher David, dit Peggotty, si pendant votre stage vous aviez besoin d'argent pour vos dépenses, ou si, votre temps expiré, mon cher enfant, il vous fallait quelque chose pour vous établir, dans l'un ou l'autre cas, ou dans l'un et l'autre, qui est-ce qui aurait autant de droit à vous le prêter que la pauvre vieille bonne de ma pauvre chérie?»
Je n'étais pas possédé d'une passion d'indépendance tellement sauvage que je ne voulusse pas au moins reconnaître ses offres généreuses, en l'assurant que, si j'empruntais jamais de l'argent à personne, ce serait à elle que je voudrais m'adresser et je crois, qu'à moins de lui faire à l'instant même l'emprunt d'une grosse somme, je ne pouvais pas lui faire plus de plaisir qu'en lui donnant cette assurance.
«Et puis, mon cher, dit Peggotty tout bas, dites à votre joli petit ange que j'aurais bien voulu la voir, ne fût-ce qu'une minute; dites-lui aussi qu'avant son mariage avec mon garçon, je viendrai vous arranger votre maison comme il faut, si vous le permettez.»
Je lui promis que personne autre n'y toucherait qu'elle, et elle en fut si charmée qu'elle était, en partant, à la joie de son coeur.
Je me fatiguai le plus possible ce jour-là à la Cour par une multitude de moyens pour trouver le temps moins long, et le soir, à l'heure dite, je me rendis dans la rue qu'habitait M. Mills. C'était un homme terrible pour s'endormir toujours après son dîner; il n'était pas encore sorti, et la cage n'était pas à la fenêtre.
Il me fit attendre si longtemps que je me mis à souhaiter, par forme de consolation, que les joueurs de whist, qui faisaient sa partie, le missent à l'amende pour lui apprendre à venir si tard. Enfin, il sortit, et je vis ma petite Dora suspendre elle-même la cage et faire un pas sur le balcon pour voir si j'étais là, puis, quand elle m'aperçut, elle rentra en courant pendant que Jip restait dehors pour aboyer de toutes ses forces contre un énorme chien de boucher qui était dans la rue et qui l'aurait avalé comme une pilule.
Dora vint à la porte du salon pour me recevoir; Jip arriva aussi en se roulant et en grognant, dans l'idée que j'étais un brigand, et nous entrâmes tous les trois dans la chambre d'un air très- tendre et très-heureux. Mais je jetai bientôt le désespoir au milieu de notre joie (hélas! c'était sans le vouloir, mais j'étais si plein de mon sujet!) en demandant à Dora, sans la moindre préface, si elle pourrait se décider à aimer un mendiant.
Ma chère petite Dora jugez de son épouvante! La seule idée que ce mot éveillât dans son esprit, c'était celle d'un visage ridé, surmonté d'un bonnet de coton, avec accompagnement de béquilles, d'une jambe de bois ou d'un chien tenant une sébile dans la gueule; aussi me regarda-t-elle tout effarée avec un air d'étonnement le plus drôle du monde.
«Comment pouvez-vous me faire cette folle question? dit-elle en faisant la moue; aimer un mendiant!
— Dora, ma bien-aimée, lui dis-je, je suis un mendiant!
— Comment pouvez-vous être assez fou, me répliqua-t-elle en me donnant une tape sur la main, pour venir nous faire de pareils contes! Je vais vous faire mordre par Jip.»
Ses manières enfantines me plaisaient plus que tout au monde, mais il fallait absolument m'expliquer, et je répétai d'un ton solennel:
«Dora, ma vie, mon amour, votre David est ruiné!
— Je vous assure que je vais vous faire mordre par Jip si vous continuez vos folies,» reprit Dora en secouant ses boucles de cheveux.
Mais j'avais l'air si grave que Dora cessa de secouer ses boucles, posa sa petite main tremblante sur mon épaule, me regarda d'abord d'un air de trouble et d'épouvante, puis se mit à pleurer. C'était terrible. Je tombai à genoux à côté du canapé, la caressant et la conjurant de ne pas me déchirer le coeur; mais pendant un moment ma pauvre petite Dora ne savait que répéter:
«Ô mon Dieu! mon Dieu! J'ai peur, j'ai peur! Où est Julia Mills?Menez-moi à Julia Mills et allez-vous-en, je vous en prie!»
Je ne savais pas plus moi-même où j'en étais.
Enfin, à force de prières et de protestations, je décidai Dora à me regarder. Elle avait l'air terrifié, mais je la ramenai peu à peu par mes caresses à me regarder tendrement, et elle appuya sa bonne petite joue contre la mienne. Alors je lui dis, en la tenant dans mes bras, que je l'aimais de tout mon coeur, mais que je me croyais obligé en conscience de lui offrir de rompre notre engagement puisque j'étais devenu pauvre; que je ne pourrais jamais m'en consoler, ni supporter l'idée de la perdre; que je ne craignais pas la pauvreté si elle ne la craignait pas non plus; que mon coeur et mes bras puiseraient de la force dans mon amour pour elle; que je travaillais déjà avec un courage que les amants seuls peuvent connaître; que j'avais commencé à entrer dans la vie pratique et à songer à l'avenir; qu'une croûte de pain gagnée à la sueur de notre front était plus doux au coeur qu'un festin dû à un héritage; et beaucoup d'autres belles choses comme celles-là, débitées avec une éloquence passionnée qui m'étonna moi-même, quoique je me fusse préparé à ce moment-là nuit et jour depuis l'instant où ma tante m'avait surpris par son arrivée imprévue.
«Votre coeur est-il toujours à moi, Dora, ma chère? lui dis-je avec transport, car je savais qu'il m'appartenait toujours en la sentant se presser contre moi.
— Oh oui, s'écria Dora, tout à vous, mais ne soyez pas si effrayant!»
Moieffrayant! Pauvre Dora!
«Ne me parlez pas de devenir pauvre et de travailler comme un nègre, me dit-elle en se serrant contre moi, je vous en prie, je vous en prie!
— Mon amour, dis-je, une croûte de pain… gagnée à la sueur…
— Oui, oui, mais je ne veux plus entendre parler de croûtes de pain, et il faut à Jip tous les jours sa côtelette de mouton à midi, sans quoi il mourra!»
J'étais sous le charme séduisant de ses manières enfantines. Je lui expliquai tendrement que Jip aurait sa côtelette de mouton avec toute la régularité accoutumée. Je lui dépeignis notre vie modeste, indépendante, grâce à mon travail; je lui parlai de la petite maison que j'avais vue à Highgate, avec la chambre au premier pour ma tante.
«Suis-je encore bien effrayant, Dora? lui dis-je avec tendresse.
— Oh non, non! s'écria Dora. Mais j'espère que votre tante restera souvent dans sa chambre, et puis aussi que ce n'est pas une vieille grognon.»
S'il m'eût été possible d'aimer Dora davantage, à coup sûr je l'eusse fait alors. Mais pourtant je sentais qu'elle n'était pas bonne à grand'chose dans le cas présent. Ma nouvelle ardeur se refroidissait en voyant qu'il était si difficile de la lui communiquer. Je fis un nouvel effort. Quand elle fut tout à fait remise et qu'elle eut pris Jip sur ses genoux pour rouler ses oreilles autour de ses doigts, je repris ma gravité:
«Ma bien-aimée, puis-je vous dire un mot?
— Oh! je vous en prie, ne parlons pas de la vie pratique, me dit- elle d'un ton caressant; si vous saviez comme cela me fait peur!
— Mais, ma chérie, il n'y a pas de quoi vous effrayer dans tout ceci. Je voudrais vous faire envisager la chose autrement. Je voudrais, au contraire, que cela vous inspirât du nerf et du courage.
— Oh! mais c'est précisément ce qui me fait peur, cria Dora.
— Non, ma chérie. Avec de la persévérance et de la force de caractère, on supporte des choses bien plus pénibles.
— Mais je n'ai pas de force du tout, dit Dora en secouant ses boucles. N'est-ce pas Jip? Oh! voyons! embrassez Jip et soyez aimable!»
Il était impossible de refuser d'embrasser Jip quand elle me le tendait exprès, en arrondissant elle-même, pour l'embrasser aussi, sa jolie petite bouche rose, tout en dirigeant l'opération qui devait s'accomplir avec une précision mathématique sur le milieu du nez de son bichon. Je fis exactement ce qu'elle voulait, puis je réclamai la récompense de mon obéissance; et Dora réussit pendant assez longtemps à tenir ma gravité en échec.
«Mais, Dora, ma chérie, lui dis-je en reprenant mon air solennel, j'ai encore quelque chose à vous dire!»
Le juge de la Cour des prérogatives lui-même en serait tombé amoureux rien que de la voir joindre ses petites mains qu'elle tendait vers moi en me suppliant de ne plus lui faire peur.
«Mais je ne veux pas vous faire peur, mon amour, répétais-je; seulement, Dora, ma bien-aimée, si vous vouliez quelquefois penser, sans découragement, bien loin de là; mais si vous vouliez quelquefois penser, pour vous encourager au contraire, que vous êtes fiancée à un homme pauvre…
— Non, non, je vous en prie! criait Dora. C'est trop effrayant!
— Mais pas du tout, ma chère petite, lui dis-je gaiement; si vous vouliez seulement y penser quelquefois, et vous occuper de temps en temps des affaires du ménage de votre papa, pour tâcher de prendre quelque habitude… des comptes, par exemple…»
Ma pauvre Dora accueillit cette idée par un petit cri qui ressemblait à un sanglot.
«… Cela vous serait bien utile un jour, continuai-je. Et si vous vouliez me promettre de lire… un petit livre de cuisine que je vous enverrai, comme ce serait excellent pour vous et pour moi! Car notre chemin dans la vie est rude et raboteux pour le moment, ma Dora, lui dis-je en m'échauffant, et c'est à nous à l'aplanir. Nous avons à lutter pour arriver. Il nous faut du courage. Nous avons bien des obstacles à affronter: et il faut les affronter sans crainte, les écraser sous nos pieds.»
J'allais toujours, le poing fermé et l'air résolu, mais il était bien inutile d'aller plus loin, j'en avais dit bien assez. J'avais réussi… à lui faire peur une fois de plus! Oh! où était Julia Mills! «Oh! menez-moi à Julia Mills, et allez-vous-en, s'il vous plaît!» En un mot, j'étais à moitié fou et je parcourais le salon dans tous les sens.
Je croyais l'avoir tuée cette fois. Je lui jetai de l'eau à la figure. Je tombai à genoux. Je m'arrachai les cheveux. Je m'accusai d'être une bête brute sans remords et sans pitié. Je lui demandai pardon. Je la suppliai d'ouvrir les yeux. Je ravageai la boite à ouvrage de miss Mills pour y trouver un flacon, et dans mon désespoir je pris un étui d'ivoire à la place et je versai toutes les aiguilles sur Dora. Je montrai le poing à Jip qui était aussi éperdu que moi. Je me livrai à toutes les extravagances imaginables, et il y avait longtemps que j'avais perdu la tête quand miss Mills entra dans la chambre.
«Qu'y a-t-il! que vous a-t-on fait? s'écria miss Mills en venant au secours de son amie.»
Je répondis: «C'est moi, miss Mills, c'est moi qui suis le coupable! Oui, vous voyez le criminel!» et un tas de choses dans le même genre; puis, détournant ma tête, pour la dérober à la lumière, je la cachai contre le coussin du canapé.
Miss Mills crut d'abord que c'était une querelle, et que nous étions égarés dans le désert du Sahara, mais elle ne fut pas longtemps dans cette incertitude, car ma chère petite Dora s'écria en l'embrassant que j'étais un pauvre manoeuvre; puis elle se mit à pleurer pour mon compte en me demandant si je voulais lui permettre de me donner tout son argent à garder, et finit par se jeter dans les bras de miss Mills en sanglotant comme si son pauvre petit coeur allait se briser.
Heureusement miss Mills semblait née pour être notre bénédiction. Elle s'assura par quelques mots de la situation, consola Dora, lui persuada peu à peu que je n'étais pas un manoeuvre. D'après ma manière de raconter les choses, je crois que Dora avait supposé que j'étais devenu terrassier, et que je passais et repassais toute la journée sur une planche avec une brouette. Miss Mills, mieux informée, finit par rétablir la paix entre nous. Quand tout fut rentré dans l'ordre, Dora monta pour baigner ses yeux dans de l'eau de rose, et miss Mills demanda le thé. Dans l'intervalle, je déclarai à cette demoiselle qu'elle serait toujours mon amie, et que mon coeur cesserait de battre avant d'oublier sa sympathie.
Je lui développai alors le plan que j'avais essayé avec si peu de succès de faire comprendre à Dora. Miss Mills me répliqua d'après des principes généraux que la chaumière du contentement valait mieux que le palais de la froide splendeur, et que l'amour suffisait à tout.
Je dis à miss Mills que c'était bien vrai, et que personne ne pouvait le savoir mieux que moi, qui aimais Dora comme jamais mortel n'avait aimé avant moi. Mais sur la mélancolique observation de miss Mills qu'il serait heureux pour certains coeurs qu'ils n'eussent pas aimé autant que moi, je lui demandai par amendement la permission de restreindre ma remarque au sexe masculin seulement.
Je posai ensuite à miss Mills la question de savoir s'il n'y avait pas en effet quelque avantage pratique dans la proposition que j'avais voulu faire touchant les comptes, la tenue du ménage et les livres de cuisine?
Après un moment de réflexion, voici ce que miss Mills me répondit:
«Monsieur Copperfield, je veux être franche avec vous. Les souffrances et les épreuves morales suppléent aux années chez de certaines natures, et je vais vous parler aussi franchement que si nous étions à confesse. Non, votre proposition ne convient pas à notre Dora. Notre chère Dora est l'enfant gâté de la nature. C'est une créature de lumière, de gaieté et de joie. Je ne puis pas vous dissimuler que, si cela se pouvait, ce serait très-bien sans doute, mais…» Et miss Mills secoua la tête.
Cette demi-concession de miss Mills m'encouragea à lui demander si, dans le cas où il se présenterait une occasion d'attirer l'attention de Dora sur les conditions de ce genre nécessaires à la vie pratique, elle serait assez bonne pour en profiter? Miss Mills y consentit si volontiers que je lui demandai encore si elle ne voudrait pas bien se charger du livre de cuisine, et me rendre le service éminent de le faire accepter à Dora sans lui causer trop d'effroi. Miss Mills voulut bien se charger de la commission, mais on voyait bien qu'elle n'en attendait pas grand'chose.
Dora reparut, et elle était si séduisante que je me demandai si véritablement il était permis de l'occuper de détails si vulgaires. Et puis elle m'aimait tant, elle était si séduisante, surtout quand elle faisait tenir Jip debout pour demander sa rôtie, et qu'elle faisait semblant de lui brûler le nez avec la théière parce qu'il refusait de lui obéir, que je me regardais comme un monstre qui serait venu épouvanter de sa vue subite la fée dans son bosquet quand je songeais à l'effroi que je lui avais causé et aux pleurs que je lui avais fait répandre.
Après le thé, Dora prit sa guitare et chanta ses vieilles chansons françaises sur l'impossibilité absolue de cesser de danser sous aucun prétexte, tra la la, tra la la, et je sentis plus que jamais que j'étais un monstre.
Il n'y eut qu'un nuage sur notre joie; un moment avant de me retirer, miss Mills fit par hasard une allusion au lendemain matin, et j'eus le malheur de dire que j'étais obligé de travailler et que je me levais maintenant à cinq heures du matin. Je ne sais si Dora en conçut l'idée que j'étais veilleur dans quelque établissement particulier, mais cette nouvelle fit une grande impression sur son esprit, et elle cessa de jouer du piano et de chanter.
Elle y pensait encore quand je lui dis adieu, et elle me dit, de son petit air câlin, comme si elle parlait à sa poupée, à ce qu'il me semblait:
«Voyons, méchant, ne vous levez pas à cinq heures! Cela n'a pas de bon sens!
— J'ai à travailler, ma chérie.
— Eh bien! ne travaillez pas, dit Dora. Pourquoi faire?»
Il était impossible de dire autrement qu'en riant à ce joli petit visage étonné qu'il faut bien travailler pour vivre.
«Oh! que c'est ridicule! s'écria Dora.
— Et comment vivrions-nous sans cela, Dora?
— Comment? n'importe comment!» dit Dora.
Elle avait l'air convaincu qu'elle venait de trancher la question, et elle me donna un baiser triomphant qui venait si naturellement de son coeur innocent que je n'aurais pas voulu pour tout l'or du monde discuter avec elle sa réponse.
Car je l'aimais, et je continuai de l'aimer de toute mon âme, de toute ma force. Mais tout en travaillant beaucoup, tout en battant le fer pendant qu'il était chaud, cela n'empêchait pas que parfois le soir, quand je me trouvais en face de ma tante, je réfléchissais à l'effroi que j'avais causé à Dora ce jour-là, et je me demandais comment je ferais pour percer au travers de la forêt des difficultés, une guitare à la main, et à force d'y rêver il me semblait que mes cheveux en devenaient tout blancs.
Dissolution de société.
Je m'empressai de mettre immédiatement à exécution le plan que j'avais formé relativement aux débats du Parlement. C'était un des fers de ma forge qu'il fallait battre tandis qu'il était chaud, et je me mis à l'oeuvre avec une persévérance, qu'il doit m'être permis d'admirer. J'achetai un traité célèbre sur l'art de la sténographie (il me coûta bien dix bons shillings), et je me plongeai dans un océan de difficultés, qui, au bout de quelques semaines, m'avaient rendu presque fou. Tous les changements que pouvait apporter un de ces petits accents, qui, placés d'une façon signifiaient telle chose, et telle autre dans une autre position; tous ces caprices merveilleux figurés par des cercles indéchiffrables; les conséquences énormes d'une figure grosse comme une patte de mouche, les terribles effets d'une courbe mal placée ne me troublaient pas seulement pendant mes heures d'étude, elles me poursuivaient même pendant mes heures de sommeil. Quand je fus enfin venu à bout de m'orienter tant bien que mal, à tâtons, au milieu de ce labyrinthe, et de posséder à peu près l'alphabet qui, à lui seul, était tout un temple d'hiéroglyphes égyptiens, je fus assailli après cela par une procession d'horreurs nouvelles, appelées des caractères arbitraires. Jamais je n'ai vu de caractères aussi despotiques: par exemple ils voulaient absolument qu'une ligne plus fine qu'une toile d'araignée signifiâtattente, et qu'une espèce de chandelle romaine se traduisit pardésavantageux. À mesure que je parvenais à me fourrer dans la tête ce misérable grimoire, je m'apercevais que je ne savais plus du tout mon commencement. Je le rapprenais donc, et alors j'oubliais le reste; si je cherchais à le retrouver, c'était aux dépens de quelque autre bribe du système qui m'échappait. En un mot c'était navrant, c'est-à-dire, cela m'aurait paru navrant, si Dora n'avait été là pour me rendre du courage: Dora, ancre fidèle de ma barque agitée par la tempête! Chaque progrès dans le système me semblait un chêne noueux à jeter à bas dans la forêt des difficultés, et je me mettais à les abattre l'un après l'autre avec un tel redoublement d'énergie, qu'au bout de trois ou quatre mois je me crus en état de tenter une épreuve sur un de nos braillards de la Chambre des communes. Jamais je n'oublierai comment, pour mon début, mon braillard s'était déjà rassis avant que j'eusse seulement commencé, et laissa mon crayon imbécile se trémousser sur le papier, comme s'il avait des convulsions!
Cela ne pouvait pas aller: c'était bien évident, j'avais visé trop haut, il fallait en rabattre. Je recourus à Traddles pour quelques conseils; il me proposa de me dicter des discours, tout doucement, en s'arrêtant de temps en temps pour me faciliter la chose. J'acceptai son offre avec la plus vive reconnaissance, et, tous les soirs, pendant bien longtemps, nous eûmes dans Buckingham- Street, une sorte de parlement privé, lorsque j'étais revenu de chez le docteur.
Je voudrais bien voir quelque part un parlement de cette espèce. Ma tante et M. Dick représentaient le gouvernement ou l'opposition (suivant les circonstances), et Traddles, à l'aide de l'Orateurd'Enfield ou d'un volume desDébats parlementaires, les accablait des plus foudroyantes invectives. Debout, à côté de la table, une main sur le volume pour ne pas perdre sa page, et le bras droit levé au devant de sa tête, Traddles représentant alternativement M. Pitt, M. Fox, M. Sheridan, M. Burke, lord Castlereagh, le vicomte Sidmouth, ou M. Canning, se livrait à la plus violente colère; il accusait ma tante et M. Dick d'immoralité et de corruption; et moi, assis non loin de lui, mon cahier de notes à la main, j'essoufflais ma plume à le suivre dans ses déclamations. L'inconstance et la légèreté de Traddles ne sauraient être surpassées par aucune politique au monde. En huit jours il avait embrassé toutes les opinions les plus différentes, il avait arboré vingt drapeaux. Ma tante, immobile comme un chancelier de l'Échiquier, lançait parfois une interruption: «très-bien,» ou «Non!» ou: «Oh!» quand le texte semblait l'exiger, et M. Dick (véritable type du gentilhomme campagnard) lui servait immédiatement d'écho. Mais M. Dick fut accusé durant sa carrière parlementaire de choses si odieuses, et on lui en montra dans l'avenir de si redoutables conséquences qu'il finit par en être effrayé. Je crois même qu'il finit par se persuader qu'il fallait qu'il eût décidément commis quelque chose qui devait amener la ruine de la constitution de la Grande-Bretagne et la décadence inévitable du pays.
Bien souvent nous continuions nos débats jusqu'à ce que la pendule sonnât minuit et que les bougies fussent brûlées jusqu'au bout. Le résultat de tant de travaux fut que je finis par suivre assez bien Traddles; il ne manquait plus qu'une chose à mon triomphe, c'était de reconnaître après ce que signifiaient mes notes. Mais je n'en avais pas la moindre idée. Une fois qu'elles étaient écrites, loin de pouvoir en rétablir le sens, c'était comme si j'avais copié les inscriptions chinoises qu'on trouve sur les caisses de thé, ou les lettres d'or qu'on peut lire sur toutes les grandes fioles rouges et vertes qui ornent la boutique des apothicaires.
Je n'avais autre chose à faire que de me remettre courageusement à l'oeuvre. C'était bien dur, mais je recommençai, en dépit de mon ennui, à parcourir de nouveau laborieusement et méthodiquement tout le chemin que j'avais déjà fait, marchant à pas de tortue, m'arrêtant pour examiner minutieusement la plus petite marque, et faisant des efforts désespérés pour déchiffrer ces caractères perfides, partout où je les rencontrais. J'étais très-exact à mon bureau, très-exact aussi chez le docteur, enfin je travaillais comme un vrai cheval de fiacre.
Un jour que je me rendais à la Chambre des communes comme à l'ordinaire, je trouvai sur le seuil de la porte M. Spenlow, l'air très-grave et se parlant à lui-même. Comme il se plaignait souvent de maux de tête, et qu'il avait le cou très-court avec des cols de chemise trop empesés, j'eus d'abord l'idée qu'il avait le cerveau un peu pris, mais je fus bientôt rassuré sur ce point.
Au lieu de me rendre mon «Bonjour, monsieur,» avec son affabilité accoutumée, il me regarda d'un air hautain et cérémonieux, et m'engagea froidement à le suivre dans un certain café, qui, dans ce temps-là, donnait sur lesDoctors'-Commons, dans la petite arcade près du cimetière de Saint-Paul. Je lui obéis, l'esprit tout troublé; je me sentais couvert d'une sueur éruptive, comme si toutes mes appréhensions allaient aboutir à la peau. Il marchait devant moi, le passage étant fort étroit, et la façon dont il portait la tête ne me présageait rien de bon: je me doutai qu'il avait découvert mes sentiments pour ma chère petite Dora.
Si je ne l'avais pas deviné en le suivant pour nous rendre au café dont j'ai parlé, je n'aurais pu me méprendre longtemps sur le fait dont il s'agissait, lorsqu'après être monté dans une pièce au premier étage, j'y trouvai miss Murdstone appuyée sur une sorte de buffet où étaient rangés divers carafons contenant des citrons et deux de ces boîtes extraordinaires toutes pleines de coins et de recoins, où jadis on piquait les couteaux et les fourchettes, mais qui, heureusement pour l'humanité, sont à présent entièrement passées de mode.
Miss Murdstone me tendit ses ongles glacés, et se rassit de l'air le plus austère. M. Spenlow ferma la porte, me fit signe de prendre une chaise, et se plaça debout sur le tapis devant la cheminée.
«Ayez la bonté, miss Murdstone, dit M. Spenlow, de montrer àM. Copperfield ce que contient votre sac.»
Je crois vraiment que c'était identiquement le même ridicule à fermoir d'acier que je lui avais vu dans mon enfance. Les lèvres aussi serrées que le fermoir pouvait l'être, miss Murdstone poussa le ressort, entrouvrit un peu la bouche du même coup, tira de son sac ma dernière lettre à Dora, toute pleine des expressions de la plus tendre affection.
«Je crois que c'est votre écriture, monsieur Copperfield? ditM. Spenlow.»
J'avais le front brûlant, et la voix qui résonna à mes oreilles ne ressemblait guère à la mienne lorsque je répondis:
«Oui, monsieur.
— Si je ne me trompe, dit M. Spenlow, tandis que miss Murdstone tirait de son sac un paquet de lettres, attaché avec un charmant petit ruban bleu, ces lettres sont aussi de votre écriture, monsieur Copperfield?»
Je pris le paquet avec un sentiment de désolation; et, en voyant d'un coup d'oeil au haut des pages: «Ma bien-aimée Dora, mon ange chéri, ma chère petite,» je rougis profondément et j'inclinai la tête.
«Non, merci, me dit froidement M. Spenlow, comme je lui tendais machinalement le paquet de lettres, je ne veux pas vous en priver. Miss Murdstone, soyez assez bonne pour continuer.»
Cette aimable créature, après avoir un moment réfléchi, les yeux baissés sur le papier, raconta ce qui suit, avec l'onction la plus glaciale:
«Je dois avouer que, depuis quelque temps déjà, j'avais mes soupçons sur miss Spenlow en ce qui concerne David Copperfield. J'avais l'oeil sur miss Spenlow et sur David Copperfield la première fois qu'ils se virent, et l'impression que j'en conçus alors ne fut pas agréable. La dépravation du coeur humain est telle…
— Vous me rendrez service, madame, fit remarquer M. Spenlow, en vous bornant à raconter les faits.»
Miss Murdstone baissa les yeux, hocha la tête comme pour protester contre cette interruption inconvenante, puis reprit d'un air de dignité offensée:
«Alors, si je dois me borner à raconter les faits, je les dirai aussi brièvement que possible, puisque c'est là tout ce qu'on demande. Je disais donc, monsieur, que, depuis quelque temps déjà, j'avais mes soupçons sur miss Spenlow et sur David Copperfield. J'ai souvent essayé, mais en vain, d'en trouver des preuves décisives. C'est ce qui m'a empêché d'en faire confidence au père de miss Spenlow (et elle le regarda d'un air sévère): je savais combien, en pareil cas, on est peu disposé à croire avec bienveillance ceux qui remplissent en cela fidèlement leur devoir.»
M. Spenlow semblait anéanti par la noble sévérité du ton de missMurdstone; il fit de la main un geste de conciliation.
«Lors de mon retour à Norwood, après m'être absentée à l'occasion du mariage de mon frère, poursuivit miss Murdstone d'un ton dédaigneux, je crus m'apercevoir que la conduite de miss Spenlow, également de retour d'une visite chez son amie miss Mills, que sa conduite, dis-je, donnait plus de fondement à mes soupçons; je la surveillai donc de plus près.»
Ma pauvre, ma chère petite Dora, qu'elle était loin de se douter que ces yeux de dragon étaient fixés sur elle!
«Cependant, reprit miss Murdstone, c'est hier au soir seulement que j'en ai acquis la preuve positive. J'étais d'avis que miss Spenlow recevait trop de lettres de son amie miss Mills, mais miss Mills était son amie, du plein consentement de son père (encore un coup d'oeil bien amer à M. Spenlow), je n'avais donc rien à dire. Puisqu'il ne m'est pas permis de faire allusion à la dépravation naturelle du coeur humain, il faut du moins qu'on me permette de parler d'une confiance mal placée.
— À la bonne heure, murmura M. Spenlow, en forme d'apologie.
— Hier au soir, reprit miss Murdstone, nous venions de prendre le thé, lorsque je remarquai que le petit chien courait, bondissait, grognait dans le salon, en mordillant quelque chose. Je dis à miss Spenlow: «Dora, qu'est-ce que c'est que ce papier que votre chien tient dans sa gueule?» Miss Spenlow tâta immédiatement sa ceinture, poussa un cri et courut vers le chien. Je l'arrêtai en lui disant: «Dora, mon amour, permettez!…»
— Oh! Jip, misérable épagneul, c'est donc toi qui es l'auteur de tant d'infortunes!
— Miss Spenlow essaya, dit miss Murdstone, de me corrompre à force de baisers, de nécessaires à ouvrage, de petits bijoux, de présents de toutes sortes: je passe rapidement là-dessus. Le petit chien courut se réfugier sous le canapé, et j'eus beaucoup de peine à l'en faire sortir avec l'aide des pincettes. Une fois tiré de là-dessous, la lettre était toujours dans sa gueule; et quand j'essayai de la lui arracher, au risque de me faire mordre, il tenait le papier si bien serré entre ses dents que tout ce que je pouvais faire c'était d'enlever le chien en l'air à la suite de ce précieux document. J'ai pourtant fini par m'en emparer. Après l'avoir lu, j'ai dit à miss Spenlow qu'elle devait avoir en sa possession d'autres lettres de même nature, et j'ai enfin obtenu d'elle le paquet qui est maintenant entre les mains de David Copperfield.»
Elle se tut, et, après avoir fermé son sac, elle ferma la bouche, de l'air d'une personne résolue à se laisser briser plutôt que de ployer.
«Vous venez d'entendre miss Murdstone, dit M. Spenlow, en se tournant vers moi. Je désire savoir, monsieur Copperfield, si vous avez quelque chose à répondre.»