— C'est-à-dire, s'écria mistress Markleham, que je ne suis rien! Il faut que cette enfant ait perdu la tête! Soyez assez bons pour me procurer un verre d'eau!»
J'étais trop occupé du docteur et de sa femme pour obéir à cette prière, et comme personne n'y fit la moindre attention, mistress Markleham fut forcée de continuer à soupirer, à s'éventer et à ouvrir de grands yeux.
«Annie! dit le docteur en la prenant doucement dans ses bras, ma bien-aimée! S'il est survenu dans notre vie un changement inévitable, vous n'en êtes pas coupable. C'est ma faute, à moi seul. Mon affection, mon admiration, mon respect pour vous n'ont pas changé. Je désire vous rendre heureuse. Je vous aime et je vous estime. Levez-vous, Annie, je vous en prie!»
Mais elle ne se releva pas. Elle le regarda un moment, puis, se serrant encore plus contre lui, elle posa son bras sur les genoux de son mari, et y appuyant sa tête, elle dit:
«Si j'ai ici un ami qui puisse dire un mot à ce sujet, pour mon mari ou pour moi; si j'ai ici un ami qui puisse faire entendre un soupçon que mon coeur m'a parfois murmuré; si j'ai ici un ami qui respecte mon mari ou qui m'aime; si cet ami sait quelque chose qui puisse nous venir en aide, je le conjure de parler.»
Il y eut un profond silence. Après quelques instants d'une pénible hésitation, je me décidai enfin:
«Mistress Strong, dis-je, je sais quelque chose que le docteur Strong m'avait ordonné de taire; j'ai gardé le silence jusqu'à ce jour. Mais je crois que le moment est venu où ce serait une fausse délicatesse que de continuer à le cacher; votre appel me relève de ma promesse.»
Elle tourna les yeux vers moi, et je vis que j'avais raison. Je n'aurais pu résister à ce regard suppliant, lors même que ma confiance n'aurait pas été si inébranlable.
«Notre paix à venir, dit-elle, est peut-être entre vos mains. J'ai la certitude que vous ne tairez rien; je sais d'avance que ni vous, ni personne au monde ne pourrez jamais rien dire qui nuise au noble coeur de mon mari. Quoi que vous ayez à dire qui me touche, parlez hardiment. Je parlerai tout à l'heure à mon tour devant lui, comme plus tard devant Dieu?»
Je ne demandai pas au docteur son autorisation, et je me mis à raconter ce qui s'était passé un soir dans cette même chambre, en me permettant seulement d'adoucir un peu les grossières expressions d'Uriah Heep. Impossible de peindre les yeux effarés de mistress Markleham durant tout mon récit, ni les interjections aiguës qu'elle faisait entendre.
Quand j'eus fini, Annie resta encore un moment silencieuse, la tête baissée comme je l'ai dépeinte, puis elle prit la main du docteur, qui n'avait pas changé d'attitude depuis que nous étions entrés dans la chambre, la pressa contre son coeur et la baisa. M. Dick la releva doucement, et elle resta immobile appuyée sur lui, les yeux fixés sur son mari.
«Je vais mettre à nu devant vous, dit-elle d'une voix modeste, soumise et tendre, tout ce qui a rempli mon coeur depuis mon mariage. Je ne saurais vivre en paix, maintenant que je sais tout, s'il restait la moindre obscurité sur ce point.
— Non, Annie, dit le docteur doucement, je n'ai jamais douté de vous, mon enfant. Ce n'est pas nécessaire, ma chérie, ce n'est vraiment pas nécessaire.
— Il est nécessaire, répondit-elle, que j'ouvre mon coeur devant vous qui êtes la vérité et la générosité mêmes, devant vous que j'ai aimé et respecté toujours davantage depuis que je vous ai connu, Dieu m'en est témoin!
— Réellement, dit mistress Markleham, si j'ai le moindre bon sens…
— (Mais vous n'en avez pas l'ombre, vieille folle! murmura ma tante avec indignation.)
— … Il doit m'être permis de dire qu'il est inutile d'entrer dans tous ces détails.
— Mon mari peut seul en être juge, dit Annie, sans cesser un instant de regarder le docteur, et il veut bien m'entendre. Maman, si je dis quelque chose qui vous fasse de la peine, pardonnez-le- moi. J'ai bien souffert moi-même, souvent et longtemps.
— Sur ma parole! marmotta mistress Markleham.
— Quand j'étais très-jeune, dit Annie, une petite, petite fille, mes premières notions sur toute chose m'ont été données par un ami et un maître bien patient. L'ami de mon père qui était mort, m'a toujours été cher. Je ne me souviens pas d'avoir rien appris que son souvenir n'y soit mêlé. C'est lui qui a mis dans mon âme ses premiers trésors, il les avait gravés de son sceau; enseignés par d'autres, j'en aurais reçu, je crois, une moins salutaire influence.
— Elle compte sa mère absolument pour rien! s'écria mistressMarkleham.
— Non, maman, dit Annie; mais lui, je le mets à sa place. Il le faut. À mesure que je grandissais, il restait toujours le même pour moi. J'étais fière de son intérêt, je lui étais profondément, sincèrement attachée. Je le regardais comme un père, comme un guide dont les éloges m'étaient plus précieux que tout autre éloge au monde, comme quelqu'un auquel je me serais fiée, lors même que j'aurais douté du monde entier. Vous savez, maman, combien j'étais jeune et inexpérimentée, quand tout d'un coup vous me l'avez présenté comme mon mari.
— J'ai déjà dit ça plus de cinquante fois à tous ceux qui sont ici, dit mistress Markleham.
— (Alors, pour l'amour de Dieu, taisez-vous, et qu'il n'en soit plus question, murmura ma tante.)
— C'était pour moi un si grand changement, une si grande perte, à ce qu'il me semblait, dit Annie toujours du même ton, que d'abord je fus agitée et malheureuse. Je n'étais encore qu'une petite fille, et je crois que je fus un peu attristée de songer au changement subit qu'allait faire mon mariage dans la nature des sentiments que je lui avais portés jusqu'alors. Mais puisque rien ne pouvait plus désormais le laisser tel à mes yeux que je l'avais toujours connu, quand je n'étais que son écolière, je me sentis fière de ce qu'il me jugeait digne de lui: je l'épousai.
— Dans l'église Saint-Alphage, à Canterbury, fit remarquer mistress Markleham.
— (Que le diable emporte cette femme! dit ma tante; elle ne veut donc pas rester tranquille?)
— Je ne songeai pas un moment, continua Annie en rougissant, aux biens de ce monde que mon mari possédait. Mon jeune coeur ne s'occupait pas d'un pareil souci. Maman, pardonnez-moi si je dis que c'est vous qui me fîtes la première entrevoir la pensée qu'il y avait des gens dans le monde qui pourraient être assez injustes envers lui et envers moi pour se permettre ce cruel soupçon.
— Moi? cria mistress Markleham.
— (Ah! certainement, que c'est vous, remarqua ma tante; et cette fois, vous aurez beau jouer de l'éventail, vous ne pouvez pas le nier, ma militaire amie!)
— Ce fut le premier malheur de ma nouvelle vie, dit Annie. Ce fut la première source de tous mes chagrins. Ils ont été si nombreux depuis quelque temps, que je ne saurais les compter, mais non pas, ô mon généreux ami, non pas pour la raison que vous supposez; car il n'y a pas dans mon coeur une pensée, un souvenir, une espérance qui ne se rattachent à vous!»
Elle leva les yeux au ciel, et, les mains jointes, elle ressemblait, dans sa noble beauté, à un esprit bienheureux. Le docteur, à partir de ce moment, la contempla fixement en silence, et les yeux d'Annie soutinrent fixement ses regards.
«Je ne reproche pas à maman de vous avoir jamais rien demandé pour elle-même. Ses intentions ont toujours été irréprochables, je le sais, mais je ne puis dire tout ce que j'ai souffert lorsque j'ai vu les appels indirects qu'on vous faisait en mon nom, le trafic qu'on a fait de mon nom près de vous, lorsque j'ai été témoin de votre générosité, et du chagrin qu'en ressentait M. Wickfield, qui avait tant de sollicitude pour vos légitimes intérêts. Comment vous dire ce que j'éprouvai la première fois que je me suis vue exposée à l'odieux soupçon de vous avoir vendu mon amour, à vous, l'homme du monde que j'estimais le plus! Tout cela m'a accablée sous le poids d'une honte imméritée dont je vous infligeais votre part. Oh! non, personne ne peut savoir tout ce que j'ai souffert: maman pas plus qu'une autre. Songez à ce que c'est que d'avoir toujours sur le coeur cette crainte et cette angoisse, et de savoir pourtant, dans mon âme et conscience, que le jour de mon mariage n'avait fait que couronner l'amour et l'honneur de ma vie.
— Et voilà ce qu'on gagne, cria mistress Markleham en pleurs, à se dévouer pour ses enfants! Je voudrais être turque!
— (Ah! plût à Dieu, et que vous fussiez restée dans votre pays natal! dit ma tante.)
— C'est à ce moment que maman s'est tant occupée de mon cousin Maldon. J'avais eu, dit-elle à voix basse, mais sans la moindre hésitation, de l'amitié pour lui. Nous étions, dans notre enfance, des petits amoureux. Si les circonstances n'en avaient pas ordonné autrement, j'aurais peut-être fini par me persuader que je l'aimais réellement; je l'aurais peut-être épousé pour mon malheur. Il n'y a pas de mariage plus mal assorti que celui où il y a si peu de rapports d'idées et de caractère.»
Je réfléchissais sur ces paroles, tout en continuant d'écouter attentivement, comme si elles avaient un intérêt particulier, ou quelque application secrète que je ne pouvais deviner encore: «Il n'y a pas de mariage plus mal assorti que celui où il y a si peu de rapports d'idées et de caractère.»
«Nous n'avons rien de commun, dit Annie; il y a longtemps que je m'en suis aperçue. Quand même je n'aurais pas d'autres raisons d'aimer avec reconnaissance mon mari, moi qui en ai tant, je le remercierais de toute mon âme pour m'avoir sauvé du premier mouvement d'un coeur indiscipliné qui allait s'égarer.»
Elle se tenait immobile devant le docteur, sa voix vibrait d'une émotion qui me fit tressaillir, tout en restant parfaitement calme et ferme comme auparavant.
«Lorsqu'il sollicitait des marques de votre munificence, que vous lui dispensiez si généreusement, à cause de moi, je souffrais de l'apparence mercenaire qu'on donnait à ma tendresse; je trouvais qu'il eût été, pour lui, plus honorable de faire tout seul son chemin; je me disais que, si j'avais été à sa place, rien ne m'aurait coûté pour essayer d'y réussir. Mais enfin je lui pardonnais encore, jusqu'au soir où il nous dit adieu avant de partir pour l'Inde. C'est ce soir-là que j'eus la preuve que c'était un ingrat et un perfide; je m'aperçus aussi que M. Wickfield m'observait avec méfiance, et, pour la première fois, j'entrevis le cruel soupçon qui était venu assombrir ma vie.
— Un soupçon, Agnès! dit le docteur; non, non, non!
— Il n'existait pas dans votre coeur, mon mari, je le sais! répondit-elle. Et quand je vins, ce soir-là, vous trouver, pour verser à vos pieds cette coupe de tristesse et de honte, pour vous dire qu'il s'était trouvé sous votre toit, un homme de mon sang, que vous aviez comblé pour l'amour de moi, et que cet homme avait osé me dire des choses qu'il n'aurait jamais dû me faire entendre, lors même que j'aurais été ce qu'il croyait, une faible et mercenaire créature, mon coeur s'est soulevé à la pensée de souiller vos oreilles d'une telle infamie; mes lèvres se sont refusées à vous la faire entendre alors, comme depuis.»
Mistress Markleham se renversa dans son fauteuil avec un sourd gémissement, et se cacha derrière son éventail.
«Je n'ai jamais échangé un mot avec lui, depuis ce jour, qu'en votre présence, et seulement quand cela était nécessaire pour éviter une explication. Des années se sont passées depuis qu'il a su de moi quelle était ici sa situation. Le soin que vous mettiez à le faire avancer, la joie avec laquelle vous m'annonciez que vous aviez réussi, toute votre bonté à son égard, n'étaient pour moi qu'un redoublement de douleur, mon secret n'en devenait que plus pesant.»
Elle se laissa tomber doucement aux pieds du docteur, bien qu'il s'efforçât de l'en empêcher; et les yeux pleins de larmes, elle lui dit encore:
«Ne me parlez pas! laissez-moi encore vous dire quelque chose! Que j'aie eu tort ou raison, si j'avais à recommencer, je crois que je le ferais. Vous ne pouvez pas comprendre ce que c'était que de vous aimer, et de savoir que d'anciens souvenirs pouvaient faire croire le contraire; de savoir qu'on avait pu me supposer perfide, et d'être entourée d'apparences qui confirmaient un pareil soupçon. J'étais très-jeune, et je n'avais personne pour me conseiller; entre maman et moi, il y a toujours eu un abîme pour ce qui avait rapport à vous. Si je me suis repliée sur moi-même, si j'ai caché l'outrage que j'avais subi, c'est parce que je vous honorais de toute mon âme, parce que je souhaitais ardemment que vous pussiez m'honorer aussi.
— Annie, mon noble coeur! dit le docteur; mon enfant chérie!
— Un mot! encore un mot! Je me disais souvent que vous auriez pu épouser une femme qui ne vous aurait pas causé tant de peine et de soucis, une femme qui aurait mieux tenu sa place à votre foyer; je me disais que j'aurais mieux fait de rester votre élève, presque votre enfant; je me disais que je n'étais pas à la hauteur de votre sagesse, de votre science: c'était tout cela qui me faisait garder le silence; mais c'était parce que je vous honorais de toute mon âme, parce que j'espérais qu'un jour vous pourriez m'honorer aussi.
— Ce jour est venu depuis longtemps, Annie, dit le docteur; et il ne finira jamais.
— Encore un mot! J'avais résolu de porter seule mon fardeau, de ne jamais révéler à personne l'indignité de celui pour qui vous étiez si bon. Plus qu'un mot, ô le meilleur des amis! J'ai appris aujourd'hui la cause du changement que j'avais remarqué en vous, et dont j'ai tant souffert; tantôt, je l'attribuais à mes anciennes craintes, tantôt, j'étais sur le point de comprendre la vérité; enfin, un hasard m'a révélé, ce soir, toute l'étendue de votre confiance en moi, lors même que vous étiez dans l'erreur sur mon compte. Je n'espère pas que tout mon amour, ni tout mon respect puissent jamais me rendre digne de cette confiance inestimable; mais je puis au moins lever les yeux sur le noble visage de celui que j'ai vénéré comme un père, aimé comme un mari, respecté depuis les jours de mon enfance comme un ami; et déclarer solennellement que, jamais dans mes pensées les plus passagères, je ne vous ai fait tort, que je n'ai jamais varié dans l'amour et la fidélité que je vous dois!»
Elle avait jeté ses bras autour du cou du docteur: la tête du vieillard reposait sur celle de sa femme, ses cheveux gris se mêlaient aux tresses brunes d'Annie.
«Gardez-moi, pressée contre votre coeur, mon mari! ne me repoussez jamais loin de vous! ne songez pas, ne dites pas qu'il y a trop de distance entre nous; mes imperfections seules nous séparent, je le sais mieux tous les jours et je vous en aine toujours davantage. Oh! recueillez-moi sur votre coeur, mon mari, car mon amour est bâti sur le roc, et il durera éternellement.»
Il y eut un long silence. Ma tante se leva gravement, s'approcha lentement de M. Dick, et l'embrassa sur les deux joues. Cela fut fort heureux pour lui, car il allait se compromettre; je voyais le moment où, dans l'excès de sa joie, en face de cette scène, il allait certainement se tenir sur une jambe et sauter à cloche- pied.
«Vous êtes un homme très-remarquable, Dick, lui dit ma tante d'un ton d'approbation très-décidé; et n'ayez pas l'air de me dire jamais le contraire, je le sais mieux que vous!»
Puis, ma tante le saisit par sa manche, me fit un signe, et nous nous glissâmes doucement, tous trois, hors de la chambre.
«Voilà qui calmera notre militaire amie, dit ma tante; cela va me procurer une bonne nuit, quand je n'aurais pas, d'ailleurs, d'autres sujets de satisfaction.
— Elle était bouleversée, j'en ai peur, dit M. Dick, d'un ton de grande commisération.
— Comment! avez-vous jamais vu un crocodile bouleversé? demanda ma tante.
— Je ne crois pas avoir jamais vu de crocodile du tout, reprit doucement M. Dick.
— Il n'y aurait jamais eu la moindre chose sans cette vieille folle, dit ma tante d'un ton pénétré. Si les mères pouvaient seulement laisser leurs filles tranquilles, quand elles sont une fois mariées, au lieu de faire tant de tapage de leur tendresse prétendue! Il semble que le seul secours qu'elles puissent rendre aux malheureuses jeunes femmes qu'elles ont mises au monde (Dieu sait si les infortunées avaient jamais témoigné le désir d'y venir!), ce soit de les en faire repartir le plus vite possible, à force de tourments! Mais à quoi pensez-vous donc, Trot?»
Je pensais à tout ce que je venais d'entendre. Quelques-unes des phrases dont on s'était servi me revenaient sans cesse à l'esprit: «Il n'y a pas de mariage plus mal assorti, que celui où il y a si peu de rapports d'idées et de caractère… Le premier mouvement d'un coeur indiscipliné!… Mon amour est bâti sur le roc.» Mais j'arrivais chez moi; les feuilles séchées craquaient sous mes pieds, et le vent d'automne sifflait.
Des nouvelles.
J'étais marié depuis un an environ, si j'en crois ma mémoire, assez mal sûre pour les dates, lorsqu'un soir que je revenais seul au logis, en songeant au livre que j'écrivais (car mon succès avait suivi le progrès de mon application, et je travaillais alors à mon premier roman), je passai devant la maison de mistress Steerforth. Cela m'était arrivé déjà plusieurs fois durant ma résidence dans le voisinage, quoique en général je préférasse de beaucoup prendre un autre chemin. Mais, comme cela m'obligeait à faire un long détour, je finissais par passer assez souvent par là.
Je n'avais jamais fait autre chose que de jeter sur cette maison un rapide coup d'oeil: elle avait l'air sombre et triste; les grands appartements ne donnaient pas sur la route, et les fenêtres étroites, vieilles et massives, qui n'étaient jamais bien gaies à voir, semblaient surtout lugubres lorsqu'elles étaient fermées, avec tous les stores baissés. Il y avait une allée couverte à travers une petite cour pavée, aboutissant à une porte d'entrée qui ne servait jamais, avec une fenêtre cintrée, celle de l'escalier, en harmonie avec le reste, et, quoique ce fût la seule qui ne fût pas ombragée au dedans par un store, elle ne laissait pas d'avoir l'air aussi triste et aussi abandonné que les autres. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu une lumière dans la maison. Si j'avais passé par là, comme tant d'autres, avec un coeur indifférent, j'aurais probablement supposé que le propriétaire de cette résidence y était mort sans laisser d'enfants. Si j'avais eu le bonheur de ne rien savoir qui m'intéressât à cet endroit, et que je l'eusse vu toujours le même dans son immobilité, mon imagination aurait probablement bâti à ce sujet les plus ingénieuses suppositions.
Malgré tout, je cherchais à y penser le moins possible. Mais mon esprit ne pouvait passer devant comme mon corps sans s'y arrêter, et je ne pouvais me soustraire aux pensées qui venaient m'assaillir en foule. Ce soir là, en particulier, tout en poursuivant mon chemin, j'évoquais sans le vouloir les ombres de mes souvenirs d'enfance, des rêves plus récents, des espérances vagues, des chagrins trop réels et trop profonds; il y avait dans mon âme un mélange de réalité et d'imagination qui, se confondant avec le plan du sujet dont je venais d'occuper mon esprit, donnait à mes idées un tour singulièrement romanesque. Je méditais donc tristement en marchant, quand une voix tout près de moi me fit soudainement tressaillir.
De plus, c'était une voix de femme, et je reconnus bientôt la petite servante de mistress Steerforth, celle qui jadis portait un bonnet à rubans bleus. Elle les avait ôtés, probablement pour mieux s'accommoder à l'apparence lamentable de la maison, et n'avait plus qu'un ou deux noeuds désolés d'un brun modeste.
«Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, de venir parler à missDartle?
— Miss Dartle me fait-elle demander?
— Non, monsieur, pas ce soir, mais c'est tout de même. Miss Dartle vous a vu passer il y a un jour ou deux, et elle m'a dit de m'asseoir sur l'escalier pour travailler, et de vous prier de venir lui parler, la première fois que je vous verrais passer.»
Je la suivis, et je lui demandai, en chemin, comment allait mistress Steerforth; elle me répondit qu'elle était toujours souffrante, et sortait peu de sa chambre.
Lorsque nous arrivâmes à la maison, on me conduisit dans le jardin, où se trouvait miss Dartle. Je m'avançai seul vers elle. Elle était assise sur un banc, au bout d'une espèce de terrasse, d'où l'on apercevait Londres. La soirée était sombre, une lueur rougeâtre éclairait seule l'horizon, et la grande ville qu'on entrevoyait dans le lointain, à l'aide de cette clarté sinistre, me semblait une compagnie appropriée au souvenir de cette femme ardente et fière.
Elle me vit approcher, et se leva pour me recevoir. Je la trouvai plus pâle et plus maigre encore qu'à notre dernière entrevue; ses yeux étaient plus étincelants, sa cicatrice plus visible.
Nous nous saluâmes froidement. La dernière fois que je l'avais vue, nous nous étions quittés après une scène assez violente, et il y avait, dans toute sa personne, un air de dédain qu'elle ne se donnait pas la peine de dissimuler.
«On me dit que vous désirez me parler, miss Dartle, lui dis-je, en me tenant d'abord près d'elle, la main appuyée sur le dossier du banc.
— Oui, dit-elle. Faites-moi le plaisir de me dire si on a retrouvé cette fille?
— Non.
— Et pourtant elle s'est sauvée?»
Je voyais ses lèvres minces se contracter en me parlant, comme si elle mourait d'envie d'accabler Émilie de reproches.
«Sauvée? répétai-je.
— Oui! elle l'a laissé! dit-elle en riant; si on ne l'a pas retrouvée maintenant, peut-être qu'on ne la retrouvera jamais. Elle est peut-être morte!»
Jamais je n'ai vu, sur aucun autre visage, une pareille expression de cruauté triomphante.
«La mort serait peut-être le plus grand bonheur que pût lui souhaiter une femme, lui dis-je; je suis bien aise de voir que le temps vous ait rendue si indulgente, miss Dartle.»
Elle ne daigna pas me répondre, et se tourna vers moi avec un sourire méprisant.
«Les amis de cette excellente et vertueuse personne sont vos amis; vous êtes leur champion, et vous défendez leurs droits. Voulez- vous que je vous dise tout ce qu'on sait d'elle?
— Oui,» répondis-je.
Elle se leva avec un sourire méchant, et s'avança vers une haie de houx qui était tout près, et qui séparait la pelouse du potager, puis elle se mit à crier: «Venez ici!» comme si elle appelait quelque animal immonde.
«J'espère que vous ne vous permettrez aucun acte de vengeance ou de représailles en ce lieu, monsieur Copperfield?» dit-elle en me regardant toujours avec la même expression.
Je m'inclinai sans comprendre ce qu'elle voulait dire, et elle répéta une seconde fois: «Venez ici!» Alors je vis apparaître le respectable M. Littimer, qui, toujours aussi respectable, me fit un profond salut, et se plaça derrière elle. Miss Dartle s'étendit sur le banc, et me regarda d'un air de triomphe et de malice, dans lequel il y avait pourtant, chose bizarre, quelque grâce féminine, quelque attrait singulier; elle avait l'air de ces cruelles princesses qu'on ne trouve que dans les contes de fées.
«Et maintenant, lui dit-elle d'un ton impérieux, sans même le regarder, et en passant sa main sur sa cicatrice, peut-être, en cet instant, avec plus de plaisir que de peine; dites à M. Copperfield tout ce que vous savez sur la fuite.
— M. James et moi, madame…
— Ne vous adressez pas à moi, dit-elle en fronçant le sourcil.
— M. James et moi, monsieur…
— Ni à moi, je vous prie, dis-je.»
M. Littimer, sans paraître le moins du monde déconcerté s'inclina légèrement, comme pour faire entendre que tout ce qui nous plairait lui était également agréable, et il reprit:
«M. James et moi, nous avons voyagé avec cette jeune femme depuis le jour où elle a quitté Yarmouth, sous la protection de M. James. Nous avons été dans une multitude d'endroits, et nous avons vu beaucoup de pays; nous avons été en France, en Suisse, en Italie, enfin presque partout.»
Il fixait ses yeux sur le dossier du banc, comme si c'était à lui qu'il fût réduit à s'adresser, et y promenait doucement ses doigts, comme s'il jouait sur un piano muet.
«M. James s'était beaucoup attaché à cette jeune personne, et pendant longtemps il a mené une vie plus régulière que depuis que j'étais à son service. La jeune femme avait fait de grands progrès, elle parlait les langues des pays où nous nous étions établis. Ce n'était plus du tout la petite paysanne d'autrefois. J'ai remarqué qu'on l'admirait beaucoup partout où nous allions.»
Miss Dartle porta la main à son côté. Je le vis jeter un regard sur elle, et sourire à demi.
«On l'admirait vraiment beaucoup; peut-être son costume, peut-être l'effet du soleil et du grand air sur son teint, peut-être les soins dont elle était l'objet; que ce fût ceci ou cela, le fait est que sa personne avait un charme qui attirait l'attention générale.»
Il s'arrêta un moment. Les yeux de miss Dartle erraient, sans repos, d'un point de l'horizon à l'autre; elle se mordait convulsivement les lèvres.
M. Littimer joignit les mains, se plaça en équilibre sur une seule jambe, et les yeux baissés, il avança sa respectable tête puis il continua:
«La jeune femme vécut ainsi pendant quelque temps, avec un peu d'abattement par intervalles, jusqu'à ce qu'enfin, elle commença à fatiguer M. James de ses gémissements et de ses scènes répétées. Cela n'allait plus si bien; M. James commençait à se déranger comme autrefois. Plus il se dérangeait, plus elle devenait triste, et je peux bien dire que je n'étais pas à mon aise entre eux deux. Cependant ils se raccommodèrent bien des fois, et cela, véritablement, a duré plus longtemps qu'on n'aurait pu s'y attendre.»
Miss Dartle ramena sur moi ses regards avec la même expression victorieuse. M. Littimer toussa une ou deux fois pour s'éclaircir la voix, changea de jambe, et reprit:
«À la fin, après beaucoup de reproches et de larmes de la jeune femme, M. James partit un matin (nous occupions une villa dans le voisinage de Naples, parce qu'elle aimait beaucoup la mer), et sous prétexte de faire une longue absence, il me chargea de lui annoncer que, dans l'intérêt de tout le monde, il était… Ici M. Littimer toussa de nouveau, … il était parti. Mais M. James, je dois le dire, s'était conduit de la façon la plus honorable; car il proposait à la jeune femme de lui faire épouser un homme très-respectable, qui était tout prêt à passer l'éponge sur le passé, et qui valait bien tous ceux auxquels elle aurait pu prétendre par une voie régulière, car elle était d'une famille très-vulgaire.»
Il changea de nouveau de jambe, et passa sa langue sur ses lèvres. J'étais convaincu que c'était de lui que ce scélérat voulait parler, et je voyais que miss Dartle partageait mon opinion.
«J'étais également chargé de cette communication; je ne demandais pas mieux que de faire tout au monde pour tirer M. James d'embarras, et pour rétablir la bonne entente entre lui et une excellente mère, qu'il a fait tant souffrir; voilà pourquoi je me suis chargé de cette commission. La violence de la jeune femme, lorsqu'elle apprit son départ, dépassa tout ce qu'on pouvait attendre; elle était folle, et si on n'avait pas employé la force, elle se serait poignardée ou jetée dans la mer, ou bien elle se serait cassé la tête contre les murs.»
Miss Dartle se renversait sur son banc, avec une expression de joie, comme si elle eût voulu mieux savourer les termes dont se servait ce misérable.
«Mais c'est, lorsque j'en vins au second point, dit M. Littimer avec une certaine gêne, que la jeune femme se montra sous son véritable jour. On devait croire qu'elle aurait au moins senti toute la généreuse bonté de l'intention; mais jamais je n'ai vu une pareille fureur. Sa conduite dépassa tout ce qu'on peut en dire. Une bûche, un caillou, auraient montré plus de reconnaissance, plus de coeur, plus de patience, plus de raison. Si je n'avais pas été sur mes gardes, je suis convaincu qu'elle aurait attenté à ma vie.
— Je l'en estime davantage,» dis-je avec indignation.
M. Littimer pencha la tête comme pour dire: «Vraiment, monsieur! vous êtes si jeune!» Puis il reprit son récit.
«En un mot, on fut obligé pendant quelque temps de ne pas lui laisser sous la main tous les objets avec lesquels elle aurait pu se faire mal, ou faire mal aux autres, et de la tenir enfermée. Mais, malgré tout, elle sortit une nuit, brisa les volets d'une croisée que j'avais moi-même fermée avec des clous, se laissa glisser le long d'une vigne, et jamais, que je sache, on n'a plus entendu reparler d'elle.
— Elle est peut-être morte! dit miss Dartle avec un sourire, comme si elle eût voulu pousser du pied le cadavre de la malheureuse fille.
— Elle s'est peut-être noyée, mademoiselle, reprit M. Littimer, trop heureux de pouvoir s'adresser à quelqu'un. C'est très- possible. Ou bien, elle a peut-être reçu quelque assistance des bateliers ou de leurs femmes. Elle aimait beaucoup la mauvaise compagnie, miss Dartle, et elle allait s'asseoir près de leurs bateaux, sur la plage, pour causer avec eux. Je l'ai vue faire ça des jours entiers, quand M. James était absent. Et un jour M. James a été très-mécontent d'apprendre qu'elle avait dit aux enfants, qu'elle aussi était la fille d'un batelier, et que jadis, dans son pays, elle courait comme eux sur la plage.»
Oh, Émilie! pauvre fille! Quel tableau se présenta à mon imagination! Je la voyais assise sur le lointain rivage, au milieu d'enfants qui lui rappelaient les jours de son innocence, écoutant ces petites voix qui lui parlaient d'amour maternel, des pures et douces joies qu'elle aurait connues, si elle était devenue la femme d'un honnête matelot; ou bien prêtant l'oreille à la voix solennelle de l'Océan, qui murmure éternellement: «Plus jamais!»
«Quand il a été évident qu'il n'y avait plus rien à faire, missDartle…
— Ne vous ai-je pas dit de ne pas me parler? répondit-elle avec une dureté méprisante.
— C'est que vous m'aviez parlé, mademoiselle, répondit-il! Je vous demande pardon; je sais bien que mon devoir est d'obéir.
— En ce cas, faites votre devoir, répondit-elle. Finissez votre histoire, et allez-vous-en.
— Quand il a été évident, dit-il du ton le plus respectable et en faisant un profond salut, qu'on ne la retrouvait nulle part, j'allai rejoindre M. James à l'endroit où il avait été convenu que je devais lui écrire, et je l'informai de ce qui s'était passé. Il y eut une discussion entre nous, et je crus me devoir à moi-même de le quitter. Je pouvais supporter, et j'avais supporté bien des choses; mais M. James avait poussé l'insulte jusqu'à me frapper: c'était trop fort. Sachant donc le malheureux dissentiment qui existait entre sa mère et lui, et l'angoisse où elle devait être, je pris la liberté de revenir en Angleterre, pour lui conter…
— Ne l'écoutez pas; je l'ai payé pour cela, me dit miss Dartle.
— Précisément, madame… pour lui conter ce que je savais. Je ne crois pas, dit M. Littimer, après un moment de réflexion, avoir autre chose à dire. Je suis maintenant sans emploi, et je serais heureux de trouver quelque part une situation respectable.»
Miss Dartle me regarda, comme pour me demander si je n'avais pas quelque question à faire. Il m'en était venu une à l'esprit, et je répondis:
«Je voudrais demander à… cet individu (il me fut impossible de prononcer un mot plus poli), si on n'a pas intercepté une lettre écrite à cette malheureuse fille par ses parents, ou s'il suppose qu'elle l'ait reçue.»
Il resta calme et silencieux, les yeux fixés sur le sol, et le bout des doigts de sa main gauche délicatement arc-boutés sur le bout des doigts de sa main droite.
Miss Dartle tourna vers lui la tête d'un air de dédain.
«Je vous demande pardon, mademoiselle; mais, malgré toute ma soumission pour vous, je connais ma position, bien que je ne sois qu'un domestique. M. Copperfield et vous, mademoiselle, ce n'est pas la même chose. Si M. Copperfield désire savoir quelque chose de moi, je prends la liberté de lui rappeler que, s'il veut une réponse, il peut m'adresser à moi-même ses questions. J'ai ma position à garder.»
Je fis un violent effort sur mon mépris, et, me tournant vers lui, je lui dis:
«Vous avez entendu ma question. Mettez, si vous voulez, que c'est à vous qu'elle s'adresse. Que me répondrez-vous?
— Monsieur, reprit-il en joignant et en écartant alternativement le bout de ses doigts, je ne peux pas répondre à la légère. Trahir la confiance de M. James vis-à-vis de sa mère, ou vis-à-vis de vous, c'est bien différent. Il n'était pas probable, je crois, que M. James voulût encourager une correspondance propre à redoubler l'abattement ou les reproches de mademoiselle; mais, monsieur, je désire ne pas aller plus loin.
— Est-ce tout?» me demanda miss Dartle.
Je répondis que je n'avais rien de plus à ajouter.
«Seulement, repris-je en le voyant s'éloigner, je comprends le rôle qu'a joué ce misérable dans toute cette coupable affaire, et je vais le faire savoir à celui qui a servi de père à Émilie depuis son enfance. Si j'ai un conseil à donner à ce drôle, c'est de ne pas trop se montrer en public.»
Il s'était arrêté en m'entendant parler, pour m'écouter avec son calme habituel.
«Merci, monsieur, mais permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'il n'y a dans ce pays ni esclaves ni maîtres d'esclaves, et que personne ici n'a le droit de se faire justice lui-même; quand on s'avise de le faire, je crois qu'on n'en est pas le bon marchand. C'est pour vous dire, monsieur, que j'irai où bon me semblera.»
Il me salua poliment, en fit autant à miss Dartle, et sortit par le sentier qu'il avait pris en venant. Miss Dartle et moi nous nous regardâmes un moment sans mot dire; elle paraissait dans la même disposition d'esprit que lorsqu'elle avait fait paraître cet homme devant moi.
«Il dit de plus, remarqua-t-elle en serrant lentement les lèvres, que son maître voyage sur les côtes d'Espagne, et qu'il continuera probablement longtemps ses excursions maritimes. Mais cela ne vous intéresse pas. Il y a entre ces deux natures orgueilleuses, entre cette mère et ce fils, un abîme plus profond que jamais, et qui ne saurait se combler, car ils sont de la même race; le temps ne fait que les rendre plus obstinés et plus impérieux. Mais cela ne vous intéresse pas davantage. Voici ce que je voulais vous dire. Ce démon, dont vous faites un ange; cette basse créature qu'il a tirée de la boue, et elle tournait vers moi ses yeux noirs pleins de passion, elle vit peut-être encore. Ces viles créatures-là, ça a la vie dure. Si elle n'est pas morte, vous tiendrez certainement à retrouver cette perle précieuse pour l'enchâsser dans un écrin. Nous le désirons aussi, pour qu'il ne puisse jamais redevenir sa proie. Ainsi donc nous avons le même intérêt, et voilà pourquoi, moi qui voudrais lui faire tout le mal auquel peut être sensible une si méprisable créature, je vous ai prié de venir entendre ce que vous avez entendu.»
Je vis, au changement de son expression, que quelqu'un s'avançait derrière moi. C'était mistress Steerforth qui me tendit la main plus froidement que de coutume, et d'un air plus solennel encore qu'autrefois; mais pourtant je m'aperçus, non sans émotion, qu'elle ne pouvait oublier ma vieille amitié pour son fils. Elle était très-changée. Sa noble taille s'était courbée, de profondes rides sillonnaient son beau visage, et ses cheveux étaient presque blancs, mais elle était encore belle, et je retrouvais en elle les yeux étincelants et l'air imposant qui jadis faisaient l'admiration de mes rêves enfantins, à la pension.
«Monsieur Copperfield sait-il tout, Rosa?
— Oui.
— Il a vu Littimer?
— Oui; et je lui ai dit pourquoi vous en aviez exprimé le désir.
— Vous êtes une bonne fille. J'ai eu, depuis que je ne vous ai vu, quelques rapports avec votre ancien ami, monsieur, dit-elle en s'adressant à moi; mais il n'est pas encore revenu au sentiment de son devoir envers moi. Je n'ai d'autre objet en ceci que celui que Rosa vous a fait connaître. Si l'on peut en même temps consoler les peines du brave homme que vous m'avez amené, car je ne lui en veux pas, et c'est déjà beau de ma part, et sauver mon fils du danger de retomber dans les pièges de cette intrigante, à la bonne heure!»
Elle se redressa et s'assit en regardant droit devant elle, bien loin, bien loin.
«Madame, lui dis-je d'un ton respectueux, je comprends. Je vous assure que je n'ai nulle envie de vous attribuer d'autres motifs; mais je dois vous dire, moi qui ai connu depuis mon enfance cette malheureuse famille, que vous vous méprenez. Si vous vous imaginez que cette pauvre fille, indignement traitée, n'a pas été cruellement trompée, et qu'elle n'aimerait pas mille fois mieux mourir que d'accepter aujourd'hui un verre d'eau de la main de votre fils, vous faites là une terrible méprise.
— Chut, Rosa! chut! dit mistress Steerforth, qui vit que sa compagne allait répliquer: c'est inutile, n'en parlons plus. On me dit, monsieur, que vous êtes marié?»
Je répondis qu'en effet je m'étais marié l'année précédente.
«Et que vous réussissez? je vis si loin du monde que je ne sais que peu de chose; mais j'entends dire que vous commencez à devenir célèbre.
— J'ai eu beaucoup de bonheur, dis-je, et mon nom a déjà quelque réputation.
— Vous n'avez pas de mère? dit-elle d'une voix plus douce.
— Non.
— C'est dommage, reprit-elle, elle aurait été fière de vous.Adieu.»
Je pris la main qu'elle me tendit avec une dignité mêlée de raideur; elle était aussi calme de visage que si son âme avait été en repos. Son orgueil était assez fort pour imposer silence aux battements mêmes de son coeur, et pour abaisser sur sa face le voile d'insensibilité menteuse à travers lequel elle regardait, du siège où elle était assise, tout droit devant elle, bien loin, bien loin.
En m'éloignant d'elles, le long de la terrasse, je ne pus m'empêcher de me retourner pour voir ces deux femmes dont les yeux restaient fixés sur l'horizon toujours plus sombre autour d'elles. Çà et là, on voyait scintiller quelques lueurs dans la lointaine cité, une clarté rougeâtre éclairait encore l'orient de ses reflets; mais il s'élevait dans la vallée un brouillard qui se répandait comme la mer au milieu des ténèbres, pour envelopper dans ses replis ces deux statues vivantes que je venais de quitter. Je ne pus y songer sans épouvante, car lorsque je les revis, une mer en furie s'était véritablement soulevée sous leurs pieds.
En réfléchissant à ce que je venais d'entendre, je crus devoir en faire part à M. Peggotty. Le lendemain soir j'allai à Londres pour le voir. Il errait sans cesse d'une ville à l'autre, toujours uniquement préoccupé de la même idée; mais il restait à Londres plus qu'ailleurs. Que de fois je l'ai vu au milieu des ombres de la nuit traverser les rues, pour découvrir parmi les rares ombres qui avaient l'air de chercher fortune à ces heures indues, ce qu'il redoutait de trouver!
Il avait loué une chambre au-dessus de la petite boutique du marchand de chandelles de Hungerford Market, dont j'ai déjà eu occasion de parler. C'était de là qu'il était parti la première fois, lorsqu'il entreprit son pieux pèlerinage. J'allai l'y chercher. On me dit qu'il n'était pas encore sorti, et que je le trouverais dans sa chambre.
Il était assis près d'une fenêtre où il cultivait quelques fleurs. La chambre était propre et bien rangée. Je vis en un clin d'oeil que tout était prêt pour la recevoir, et qu'il ne sortait jamais sans se dire que peut-être il la ramènerait là le soir. Il ne m'avait pas entendu frapper à la porte, et il ne leva les yeux que quand je posai la main sur son épaule.
«Maître Davy! merci, monsieur; merci mille fois de votre visite!Asseyez-vous. Soyez le bienvenu, monsieur.
— Monsieur Peggotty, lui dis-je en prenant la chaise qu'il m'offrait, je ne voudrais pas vous donner trop d'espoir, mais j'ai appris quelque chose.
— Sur Émilie?»
Il posa sa main sur sa bouche avec une agitation fiévreuse, et, les yeux fixés sur moi, il devint d'une pâleur mortelle.
«Cela ne vous donne aucun indice sur l'endroit où elle se trouve, mais enfin elle n'est plus avec lui.»
Il s'assit, sans cesser de me regarder, et entendit dans le plus profond silence tout ce que j'avais à lui dire. Je n'oublierai jamais la dignité de ce grave et patient visage; il m'écoutait, puis, les yeux baissés, il appuyait sa tête sur sa main; il resta tout ce temps immobile sans m'interrompre une seule fois. Il semblait qu'il n'y eût dans tout cela qu'une figure qu'il poursuivait à travers mon récit; il laissait passer à mesure toutes les autres comme des ombres vulgaires dont il ne se souciait point.
Quand j'eus fini, il se cacha la tête un moment entre ses deux mains et garda le silence. Je me tournai du côté de la fenêtre comme pour examiner les pots de fleurs.
«Qu'en pensez-vous, maître Davy? me demanda-t-il enfin.
— Je crois qu'elle vit, répondis-je.
— Je ne sais pas. Peut-être le premier choc a-t-il été trop rude, et dans l'angoisse de son âme!… cette mer bleue dont elle parlait tant, peut-être n'y pensait-elle depuis si longtemps que parce que ce devait être son tombeau!»
Il parlait d'une voix basse et émue en marchant dans la chambre.
«Et pourtant, maître Davy, ajouta-t-il, j'étais bien sûr qu'elle vivait: jour et nuit, en y pensant, je savais que je la retrouverais; cela m'a donné tant de force, tant de confiance, que je ne crois pas m'être trompé. Non, non, Émilie est vivante!»
Il appuya fermement sa main sur la table, et son visage hâlé prit une expression de résolution indicible.
«Ma nièce Émilie est vivante, monsieur, dit-il d'un ton énergique. Je ne sais ni d'où cela me vient ni comment cela se fait, mais j'entends quelque chose qui me dit qu'elle est vivante!»
Il avait presque l'air inspiré en disant cela. J'attendis un moment qu'il fût en état de m'écouter; puis je cherchai à lui suggérer une idée qui m'était venue la veille au soir.
«Mon cher ami, lui dis-je.
— Merci, merci, monsieur, et il serrait mes mains dans les siennes.
— Si elle venait à Londres, ce qui est probable, car elle ne peut espérer de se cacher nulle part aussi facilement que dans cette grande ville; et que peut-elle faire de mieux que de se cacher aux yeux de tous, si elle ne retourne pas chez vous…
— Elle ne retournera pas chez moi, répondit-il en secouant tristement la tête. Si elle était partie de son plein gré, peut- être y reviendrait-elle, mais pas comme ça, monsieur.
— Si elle venait à Londres, dis-je, il y a, je crois, une personne qui aurait plus de chance de la découvrir que toute autre au monde. Vous rappelez-vous… écoutez-moi avec fermeté, songez à votre grand but: vous rappelez-vous Marthe?
— Notre payse?»
Je n'avais pas besoin de réponse, il suffisait de le regarder.
«Savez-vous qu'elle est à Londres?
— Je l'ai vue dans les rues, me répondit-il en frissonnant.
— Mais vous ne savez pas, dis-je, qu'Émilie a été pleine de bonté pour elle, avec le concours de Ham, longtemps avant qu'elle ait abandonné votre demeure. Vous ne savez pas, non plus, que le soir où je vous ai rencontré et où nous avons causé dans cette chambre, là-bas, de l'autre côté de la rue, elle écoutait à la porte.
— Maître Davy? répondit-il avec étonnement. Le soir où il neigeait si fort?
— Précisément. Je ne l'ai pas revue depuis. Après vous avoir quitté, je l'ai cherchée, mais elle était partie. Je ne voulais pas vous parler d'elle: aujourd'hui même, je ne le fais qu'avec répugnance, mais c'est elle que je voulais vous dire, c'est à elle qu'il faut, je crois, vous adresser. Comprenez-vous?»
— Je ne comprends que trop, monsieur,» répondit-il. Nous parlions à voix basse l'un et l'autre.
«Vous dites que vous l'avez vue? Croyez-vous pouvoir la retrouver? car, pour moi, je ne pourrais la rencontrer que par hasard.
— Je crois, maître Davy, que je sais où il faut la chercher.
— Il fait nuit. Puisque nous voilà, voulez-vous que nous essayions ce soir de la trouver?»
Il y consentit et se prépara à m'accompagner. Sans avoir l'air de remarquer ce qu'il faisait, je vis avec quel soin il rangeait la petite chambre; il prépara une bougie et mit des allumettes sur la table, tint le lit tout prêt, sortit d'un tiroir une robe que je me souvenais d'avoir vu jadis porter à Émilie, la plia soigneusement avec quelques autres vêtements de femme, mit à côté un chapeau et déposa le tout sur une chaise. Du reste, il ne fit pas la moindre allusion à ces préparatifs, et je me tus comme lui. Sans doute il y avait bien longtemps que cette robe attendait, chaque soir, Émilie!
«Autrefois, maître Davy, me dit-il en descendant l'escalier, je regardais cette fille, cette Marthe, comme la boue des souliers de mon Émilie. Que Dieu me pardonne, nous n'en sommes plus là, aujourd'hui!»
Tout en marchant, je lui parlai de Ham: c'était un moyen de le forcer à causer, et en même temps je désirais savoir des nouvelles de ce pauvre garçon. Il me répéta, presque dans les mêmes termes qu'auparavant, que Ham était toujours de même, «qu'il usait sa vie sans en avoir nul souci, mais qu'il ne se plaignait jamais et qu'il se faisait aimer de tout le monde.»
Je lui demandai s'il savait les dispositions de Ham à l'égard de l'auteur de tant d'infortunes? N'avait-on pas à craindre quelque chose de ce côté?
«Qu'arriverait-il, par exemple, si Ham se rencontrait, par hasard, avec Steerforth?
— Je n'en sais rien, monsieur, répondit-il. J'y ai pensé souvent, et je ne sais qu'en dire. Mais qu'est-ce que ça fait?»
Je lui rappelai le jour où nous avions parcouru tous trois la grève, le lendemain du départ d'Émilie.
«Vous souvenez-vous, lui dis-je, de la façon dont il regardait la mer et comme il murmurait entre ses dents: «On verra comment tout ça finira!»
— Certainement, je m'en souviens!
— Que croyez-vous qu'il voulût dire?
— Maître Davy, répondit-il, je me le suis demandé bien souvent et jamais je n'ai trouvé de réponse satisfaisante. Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'en dépit de toute sa douceur, je crois que jamais je n'oserais le lui demander; jamais il ne m'a dit le plus petit mot qui s'écartât du respect le plus profond, et il n'est guère probable qu'il voulût commencer aujourd'hui; mais ce n'est pas une eau tranquille que celle où dorment de telles pensées. C'est une eau bien profonde, allez! je ne peux pas voir ce qu'il y a au fond.
— Vous avez raison, lui dis-je, et c'est ce qui m'inquiète quelquefois.
— Et moi aussi, monsieur Davy, répliqua-t-il. Cela me tourmente encore plus, je vous assure, que ses goûts aventureux, et pourtant tout cela vient de la même source. Je ne puis dire à quelles extrémités il se porterait en pareil cas, mais j'espère que ces deux hommes ne se rencontreront jamais.»
Nous étions arrivés dans la Cité. Nous ne causions plus; il marchait à côté de moi, absorbé dans une seule pensée, dans une préoccupation constante qui lui aurait fait trouver la solitude au milieu de la foule la plus bruyante. Nous n'étions pas loin du pont de Black-Friars, quand il tourna la tête pour me montrer du regard une femme qui marchait seule de l'autre côté de la rue. Je reconnus aussitôt celle que nous cherchions.
Nous traversâmes la rue, et nous allions l'aborder, quand il me vint à l'esprit qu'elle serait peut-être plus disposée à nous laisser voir sa sympathie pour la malheureuse jeune fille, si nous lui parlions dans un endroit plus paisible, et loin de la foule. Je conseillai donc à mon compagnon de la suivre sans lui parler; d'ailleurs, sans m'en rendre bien compte, je désirais savoir où elle allait.
Il y consentit, et nous la suivîmes de loin, sans jamais la perdre de vue, mais sans non plus l'approcher de très-près; à chaque instant elle regardait de côté et d'autre. Une fois, elle s'arrêta pour écouter une troupe de musiciens. Nous nous arrêtâmes aussi.
Elle marchait toujours: nous la suivions. Il était évident qu'elle se rendait en un lieu déterminé; cette circonstance, jointe au soin que je lui voyais prendre de continuer à suivre les rues populeuses, et peut-être une espèce de fascination étrange que m'inspirait cette mystérieuse poursuite, me confirmèrent de plus en plus dans ma résolution de ne point l'aborder. Enfin elle entra dans une rue sombre et triste; là il n'y avait plus ni monde ni bruit; je dis à M. Peggotty: «Maintenant, nous pouvons lui parler,» et pressant le pas, nous la suivîmes de plus près.
Marthe.
Nous étions entrés dans le quartier de Westminster. Comme nous avions rencontré Marthe venant dans un sens opposé, nous étions retournés sur nos pas pour la suivre, et c'était près de l'abbaye de Westminster qu'elle avait quitté les rues bruyantes et passagères. Elle marchait si vite, qu'une fois hors de la foule qui traversait le pont en tout sens, nous ne parvînmes à la rejoindre que dans l'étroite ruelle qui longe la rivière près de Millbank. À ce même moment, elle traversa la chaussée, comme pour éviter ceux qui s'attachaient à ses pas, et, sans prendre seulement le temps de regarder derrière elle, elle accéléra encore sa marche.
La rivière m'apparut à travers un sombre passage où étaient remisés quelques chariots, et cette vue me fit changer de dessein. Je touchai le bras de mon compagnon sans dire un mot, et, au lieu de traverser le chemin comme venait de le faire Marthe, nous continuâmes à suivre le même côté de la route, nous cachant le plus possible à l'ombre des maisons, mais toujours tout près d'elle.
Il existait alors, et il existe encore aujourd'hui, au bout de cette ruelle, un petit hangar en ruines, jadis, sans doute, destiné à abriter les mariniers du bac. Il est placé tout juste à l'endroit où la rue cesse, et où la route commence à s'étendre entre la rivière et une rangée de maisons. Aussitôt qu'elle arriva là et qu'elle aperçut le fleuve, elle s'arrêta comme si elle avait atteint sa destination, et puis elle se mit à descendre lentement le long de la rivière, sans la perdre de vue un seul instant.
J'avais cru d'abord qu'elle se rendait dans quelque maison; j'avais même vaguement espéré que nous y trouverions quelque chose qui nous mettrait sur la trace de celle que nous cherchions. Mais en apercevant l'eau verdâtre, à travers la ruelle, j'eus un secret instinct qu'elle n'irait pas plus loin.
Tout ce qui nous entourait était triste, solitaire et sombre ce soir-là. Il n'y avait ni quai ni maisons sur la route monotone qui avoisinait la vaste étendue de la prison. Un étang d'eau saumâtre déposait sa vase aux pieds de cet immense bâtiment. De mauvaises herbes à demi pourries couvraient le terrain marécageux. D'un côté, des maisons en ruines, mal commencées et qui n'avaient jamais été achevées; de l'autre, un amas de pièces de fer informes, de roues, de crampons, de tuyaux, de fourneaux, d'ancres, de cloches à plongeur, de cabestans et je ne sais combien d'autres objets honteux d'eux-mêmes, qui semblaient vainement chercher à se cacher sous la poussière et la boue dont ils étaient recouverts. Sur la rive opposée, la lueur éclatante et le fracas des usines semblaient prendre à tâche de troubler le repos de la nuit, mais l'épaisse fumée que vomissaient leurs cheminées massives ne s'en émouvait pas et continuait de s'élever en une colonne incessante. Des trouées et des jetées limoneuses serpentaient entre des blocs de bois tout recouverts d'une mousse verdâtre, semblable à une perruque de chiendent, et sur lesquels on pouvait encore lire des fragments d'affiches de l'année dernière offrant une récompense à ceux qui recueilleraient des noyés apportés là par la marée, à travers la vase et la bourbe. On disait que jadis, dans le temps de la grande peste, on avait creusé là une fosse pour y jeter les morts, et cette croyance semblait avoir répandu sur tout le voisinage une fatale influence; il semblait que la peste eût fini graduellement par se décomposer en cette forme nouvelle, et qu'elle se fût combinée là avec l'écume du fleuve souillée par son contact pour former ce bourbier immonde et gluant.
C'est là que, se croyant sans doute pétrie du même limon et se regardant comme le rebut de la nature réclamé par ce cloaque de pourriture et de corruption, la jeune fille que nous avions suivie dans sa course égarée se tenait au milieu de cette scène nocturne, seule et triste, regardant l'eau.
Quelques barques étaient jetées çà et là sur la vase du rivage; nous pûmes, en les longeant, nous glisser près d'elle sans être vus. Je fis signe à M. Peggotty de rester où il était, et je m'approchai d'elle. Je ne m'avançais pas sans trembler, car, en la voyant terminer si brusquement sa course rapide, en l'observant là, debout, sous l'ombre du pont caverneux, toujours absorbée dans le spectacle de ces ondes mugissantes, je ne pouvais réprimer en moi une secrète épouvante.
Je crois qu'elle se parlait à elle-même. Je la vis ôter son châle et s'envelopper les mains dedans avec l'agitation nerveuse d'une somnambule. Jamais je n'oublierai que, dans toute sa personne, il y avait un trouble sauvage qui me tint dans une transe mortelle de la voir s'engloutir à mes yeux, jusqu'au moment où enfin je sentis que je tenais son bras serré dans ma main.
Au même instant, je criai: «Marthe!» Elle poussa un cri d'effroi, et chercha à m'échapper; seul, je n'aurais pas eu la force de la retenir, mais un bras plus vigoureux que le mien la saisit; et quand elle leva les yeux, et qu'elle vit qui c'était, elle ne fit plus qu'un seul effort pour se dégager, avant de tomber à nos pieds. Nous la transportâmes hors de l'eau, dans un endroit où il y avait quelques grosses pierres, et nous la fîmes asseoir; elle ne cessait de pleurer et de gémir, la tête cachée dans ses mains.
«Oh! la rivière! répétait-elle avec angoisse. Oh! la rivière!
— Chut! chut! lui dis-je. Calmez-vous.»
Mais elle répétait toujours les mêmes paroles, et s'écriait avec rage: «Oh! la rivière!»
«Elle me ressemble! disait-elle; je lui appartiens. C'est la seule compagnie digne de moi maintenant. Comme moi, elle descend d'un lieu champêtre et paisible, où ses eaux coulaient innocentes; à présent, elle coule, informe et troublée, au milieu des rues sombres, elle s'en va, comme ma vie, vers un immense océan sans cesse agité, et je sens bien qu'il faut que j'aille avec elle!»
Jamais je n'ai entendu une voix ni des paroles aussi pleines de désespoir.
«Je ne peux pas y résister. Je ne peux pas m'empêcher d'y penser sans cesse. Elle me hante nuit et jour. C'est la seule chose au monde à laquelle je convienne, ou qui me convienne. Oh! l'horrible rivière!»
En regardant le visage de mon compagnon, je me dis alors que j'aurais deviné dans ses traits toute l'histoire de sa nièce si je ne l'avais pas sue d'avance. En voyant l'air dont il observait Marthe, sans dire un mot et sans bouger, jamais je n'ai vu, ni en réalité ni en peinture, l'horreur et la compassion mêlées d'une façon plus frappante. Il tremblait comme la feuille et sa main était froide comme le marbre. Son regard m'alarma. «Elle est dans un accès d'égarement, murmurai-je à l'oreille de M. Peggotty. Dans un moment elle parlera différemment.»
Je ne sais ce qu'il voulut me répondre; il remua les lèvres, et crut sans doute m'avoir parlé, mais il n'avait fait autre chose que de me la montrer en étendant la main.
Elle éclatait de nouveau en sanglots, la tête cachée au milieu des pierres, image lamentable de honte et de ruine. Convaincu qu'il fallait lui laisser le temps de se calmer avant de lui adresser la parole, j'arrêtai M. Peggotty qui voulait la relever, et nous attendîmes en silence qu'elle fût devenue plus tranquille.
«Marthe, lui dis-je alors en me penchant pour la relever, car elle semblait vouloir s'éloigner, mais dans sa faiblesse elle allait retomber à terre; Marthe, savez-vous qui est là avec moi?»
Elle me dit faiblement: «Oui.»
«Savez-vous que nous vous avons suivie bien longtemps, ce soir?»
Elle secoua la tête; elle ne regardait ni lui ni moi, mais elle se tenait humblement penchée, son chapeau et son châle à la main, tandis que de l'autre elle se pressait convulsivement le front.
«Êtes-vous assez calme, lui dis-je, pour causer avec moi d'un sujet qui vous intéressait si vivement (Dieu veuille vous en garder le souvenir!), un soir, par la neige?»
Elle recommença à sangloter, et murmura d'une voix entrecoupée qu'elle me remerciait de ne pas l'avoir alors chassée de la porte.
«Je ne veux rien dire pour me justifier, reprit-elle au bout d'un moment; je suis coupable, je suis perdue. Je n'ai point d'espoir. Mais dites-lui, monsieur, et elle s'éloignait de M. Peggotty, si vous avez quelque pitié de moi, dites-lui que ce n'est pas moi qui ai causé son malheur.
— Jamais personne n'en a eu la pensée, repris-je avec émotion.
— C'est vous, si je ne me trompe, dit-elle d'une voix tremblante, qui êtes venu dans la cuisine, le soir où elle a eu pitié de moi, où elle a été si bonne pour moi; car elle ne me repoussait pas comme les autres, elle venait à mon secours. Était-ce vous, monsieur?
— Oui, répondis-je.
— Il y a longtemps que je serais dans la rivière, reprit-elle en jetant sur l'eau un terrible regard, si j'avais eu à me reprocher de lui avoir jamais fait le moindre tort. Dès la première nuit de cet hiver je me serais rendu justice, si je ne m'étais pas sentie innocente de ce qu'elle a fait.
— On ne sait que trop bien la cause de sa fuite, lui dis-je. Nous croyons, nous sommes sûrs que vous en êtes, en effet, entièrement innocente.
— Oh! si je n'avais pas eu un si mauvais coeur, reprit la pauvre fille avec un regret navrant, j'aurais dû changer par ses conseils: elle était si bonne pour moi! Jamais elle ne m'a parlé qu'avec sagesse et douceur. Comment est-il possible de croire que j'eusse envie de la rendre semblable à moi, me connaissant comme je me connais? Moi qui ai perdu tout ce qui pouvait m'attacher à la vie, moi dont le plus grand chagrin a été de penser que, par ma conduite, j'étais séparée d'elle pour toujours!»
M. Peggotty se tenait les yeux baissés, et, la main droite appuyée sur le rebord d'une barque, il porte l'autre devant son visage.
«Et quand j'ai appris de quelqu'un du pays ce qui était arrivé, s'écria Marthe, ma plus grande angoisse a été de me dire qu'on se souviendrait que jadis elle avait été bonne pour moi, et qu'on dirait que je l'avais pervertie. Oh! Dieu sait, bien au contraire, que j'aurais donné ma vie pour lui rendre plutôt son honneur et sa bonne renommée!»
Et la pauvre fille, peu habituée à se contraindre, s'abandonnait à toute l'agonie de sa douleur et de ses remords.
«J'aurais donné ma vie! non, j'aurais fait plus encore, s'écria-t- elle, j'aurais vécu! j'aurais vécu vieille et abandonnée, dans ces rues si misérables! j'aurais erré dans les ténèbres! j'aurais vu le jour se lever sur ces murailles blanchies, je me serais souvenue que jadis se même soleil brillait dans ma chambre et me réveillait jeune et… Oui, j'aurais fait cela, pour la sauver!»
Elle se laissa retomber au milieu des pierres, et, les saisissant à deux mains dans son angoisse, elle semblait vouloir les broyer. À chaque instant elle changeait de posture: tantôt elle raidissait ses bras amaigris; tantôt elle les tordait devant sa tête pour échapper au peu de jour dont elle avait honte; tantôt elle penchait son front vers la terre comme s'il était trop lourd pour elle, sous le poids de tant de douloureux souvenirs.
«Que voulez-vous que je devienne? dit-elle enfin, luttant avec son désespoir. Comment pourrai-je continuer à vivre ainsi, moi qui porte avec moi la malédiction de moi-même, moi qui ne suis qu'une honte vivante pour tout ce qui m'approche?» Tout à coup elle se tourna vers mon compagnon. «Foulez-moi aux pieds, tuez-moi! Quand elle était encore votre orgueil, vous auriez cru que je lui faisais du mal en la coudoyant dans la rue. Mais à quoi bon! vous ne me croirez pas… et pourquoi croiriez-vous une seule des paroles qui sortent de la bouche d'une misérable comme moi? Vous rougiriez de honte, même en ce moment, si elle échangeait une parole avec moi. Je ne me plains pas. Je ne dis pas que nous soyons semblables, elle et moi, je sais qu'il y a une grande… grande distance entre nous. Je dis seulement, en sentant tout le poids de mon crime et de ma misère, que je lui suis reconnaissante du fond du coeur, et que je l'aime. Oh! ne croyez pas que je sois devenue incapable d'aimer! Rejetez-moi comme le monde me rejette! Tuez-moi, pour me punir de l'avoir recherchée et connue, criminelle comme je suis, mais ne pensez pas cela de moi!»
Pendant qu'elle lui adressait ses supplications, il la regardait l'âme navrée. Quand elle se tut, il la releva doucement.
«Marthe, dit-il, Dieu me préserve de vous juger! Dieu m'en préserve, moi plus que tout autre homme au monde! Vous ne savez pas combien je suis changé. Enfin!» Il s'arrêta un moment, puis il reprit: «Vous ne comprenez pas pourquoi M. Copperfield et moi nous désirons vous parler. Vous ne savez pas ce que nous voulons. Écoutez-moi!»
Son influence sur elle fut complète. Elle resta devant lui, sans bouger, comme si elle craignait de rencontrer son regard, mais sa douleur exaltée devint muette.
Puisque vous avez entendu ce qui s'est passé entre maître Davy et moi, le soir où il neigeait si fort, vous savez que j'ai été (hélas! où n'ai-je pas été?…) chercher bien loin ma chère nièce. Ma chère nièce, répéta-t-il d'un ton ferme, car elle m'est plus chère aujourd'hui, Marthe, qu'elle ne l'a jamais été.»
Elle mit ses mains sur ses yeux, mais elle resta tranquille.
«J'ai entendu dire à Émilie, continua M. Peggotty, que vous étiez restée orpheline toute petite, et que pas un ami n'était venu remplacer vos parents. Peut-être si vous aviez eu un ami, tout rude et tout bourru qu'il pût être, vous auriez fini par l'aimer, peut-être seriez-vous devenue pour lui ce que ma nièce était pour moi.»
Elle tremblait en silence; il l'enveloppa soigneusement de son châle, qu'elle avait laissé tomber.
«Je sais, dit-il, que si elle me revoyait une fois, elle me suivrait au bout du monde, mais aussi qu'elle fuirait au bout du monde pour éviter de me revoir. Elle n'a pas le droit de douter de mon amour, elle n'en doute pas; non, elle n'en doute pas, répéta- t-il avec une calme certitude de la vérité de ses paroles, mais il y a de la honte entre nous, et c'est là ce qui nous sépare!»
Il était évident, à la façon ferme et claire dont il parlait, qu'il avait étudié à fond chaque détail de cette question qui était tout pour lui.
«Nous croyons probable, reprit-il, maître Davy que voici et moi, qu'un jour elle dirigera vers Londres sa pauvre course égarée et solitaire. Nous croyons, maître Davy et moi, et nous tous, que vous êtes aussi innocente que l'enfant qui vient de naître de tout le mal qui lui est arrivé. Vous disiez qu'elle avait été bonne et douce pour vous. Que Dieu la bénisse, je le sais bien! Je sais qu'elle a toujours été bonne pour tout le monde. Vous lui avez de la reconnaissance, et vous l'aimez. Aidez-nous à la retrouver, et que le ciel vous récompense!»
Pour la première fois elle leva rapidement les yeux sur lui, comme si elle n'en pouvait croire ses oreilles.
«Vous voulez vous fier à moi? demanda-t-elle avec étonnement et à voix basse.
— De tout notre coeur, dit M. Peggotty.
— Vous me permettez de lui parler si je la retrouve; de lui donner un abri, si j'ai un abri à partager avec elle, et puis de venir, sans le lui dire, vous chercher pour vous amener auprès d'elle?» demanda-t-elle vivement.
Nous répondîmes au même instant: «Oui!»
Elle leva les yeux au ciel et déclara solennellement qu'elle se vouait à cette tâche, ardemment et fidèlement; qu'elle ne l'abandonnerait pas, qu'elle ne s'en laisserait jamais distraire, tant qu'il y aurait une lueur d'espoir. Elle prit le ciel à témoin que, si elle chancelait dans son oeuvre, elle consentait à être plus misérable et plus désespérée, si c'était possible, qu'elle ne l'avait été ce soir-là, au bord de cette rivière, et qu'elle renonçait à tout jamais à implorer le secours de Dieu ou des hommes!
Elle parlait à voix basse, sans se tourner de notre côté, comme si elle s'adressait au ciel qui était au-dessus de nous; puis elle fixait de nouveau les yeux sur l'eau sombre.
Nous crûmes nécessaire de lui dire tout ce que nous savions, et je le lui racontai tout au long. Elle écoutait avec une grande attention, en changeant souvent de visage, mais dans toutes ses diverses expressions on lisait le même dessein. Parfois ses yeux se remplissaient de larmes, mais elle les réprimait à l'instant. Il semblait que son exaltation passée eût fait place à un calme profond.
Quand j'eus cessé de parler, elle demanda où elle pourrait venir nous chercher, si l'occasion s'en présentait. Un faible réverbère éclairait la route, j'écrivis nos deux adresses sur une feuille de mon agenda, je la lui remis, elle la cacha dans son sein. Je lui demandai où elle demeurait. Après un moment de silence, elle me dit qu'elle n'habitait pas longtemps le même endroit; mieux valait peut-être ne pas le savoir.