CHAPITRE XVIII.

M. Peggotty me suggéra, à voix basse, une pensée qui déjà m'était venue; je tirai ma bourse, mais il me fut impossible de lui persuader d'accepter de l'argent, ni d'obtenir d'elle la promesse qu'elle y consentirait plus tard. Je lui représentai que, pour un homme de sa condition, M. Peggotty n'était pas pauvre, et que nous ne pouvions nous résoudre à la voir entreprendre une pareille tâche à l'aide de ses seules ressources. Elle fut inébranlable. M. Peggotty n'eut pas, auprès d'elle, plus de succès que moi; elle le remercia avec reconnaissance, mais sans changer de résolution.

«Je trouverai de l'ouvrage, dit-elle, j'essayerai.

— Acceptez au moins, en attendant, notre assistance, lui disais- je.

— Je ne peux pas faire pour de l'argent ce que je vous ai promis, répondit-elle; lors même que je mourrais de faim, je ne pourrais l'accepter. Me donner de l'argent, ce serait me retirer votre confiance, m'enlever le but auquel je veux tendre, me priver de la seule chose au monde qui puisse m'empêcher de me jeter dans cette rivière.

— Au nom du grand Juge, devant lequel nous paraîtrons tous un jour, bannissez cette terrible idée. Nous pouvons tous faire du bien en ce monde, si nous le voulons seulement.»

Elle tremblait, son visage était plus pâle, lorsqu'elle répondit:

«Peut-être avez-vous reçu d'en haut la mission de sauver une misérable créature. Je n'ose le croire, je ne mérite pas cette grâce. Si je parvenais à faire un peu de bien, je pourrais commencer à espérer; mais jusqu'ici ma conduite n'a été que mauvaise. Pour la première fois, depuis bien longtemps, je désire de vivre pour me dévouer à l'oeuvre que vous m'avez donnée à faire. Je n'en sais pas davantage, et je n'en peux rien dire de plus.»

Elle retint ses larmes qui recommençaient à couler, et, avançant vers M. Peggotty sa main tremblante, elle le toucha comme s'il possédait quelque vertu bienfaisante, puis elle s'éloigna sur la route solitaire. Elle avait été malade; on le voyait à son maigre et pâle visage, à ses yeux enfoncés qui révélaient de longues souffrances et de cruelles privations.

Nous la suivîmes de loin, jusqu'à ce que nous fussions de retour au milieu des quartiers populeux. J'avais une confiance si absolue dans ses promesses, que j'insinuai à M. Peggotty qu'il vaudrait peut-être mieux ne pas aller plus loin; elle croirait que nous voulions la surveiller. Il fut de mon avis, et laissant Marthe suivre sa route, nous nous dirigeâmes vers Highgate. Il m'accompagna quelque temps encore, et lorsque nous nous séparâmes, en priant Dieu de bénir ce nouvel effort, il y avait dans sa voix une tendre compassion bien facile à comprendre.

Il était minuit quand j'arrivai chez moi. J'allais rentrer, et j'écoutais le son des cloches de Saint-Paul qui venait jusqu'à moi au milieu du bruit des horloges de la ville, lorsque je remarquai avec surprise que la porte du cottage de ma tante était ouverte et qu'on apercevait une faible lueur devant la maison.

Je m'imaginai que ma tante avait repris quelqu'une de ses terreurs d'autrefois, et qu'elle observait au loin les progrès d'un incendie imaginaire; je m'avançai donc pour lui parler. Quel ne fut pas mon étonnement quand je vis un homme debout dans son petit jardin!

Il tenait à la main une bouteille et un verre et était occupé à boire. Je m'arrêtai au milieu des arbres, et, à la lueur de la lune qui paraissait à travers les nuages, je reconnus l'homme que j'avais rencontré une fois avec ma tante dans les rues de la cité, après avoir cru longtemps auparavant que cet être fantastique n'était qu'une hallucination de plus du pauvre cerveau de M. Dick.

Il mangeait et buvait de bon appétit, et en même temps il observait curieusement le cottage, comme si c'était la première fois qu'il l'eût vu. Il se baissa pour poser la bouteille sur le gazon, puis regarda autour de lui d'un oeil inquiet, comme un homme pressé de s'éloigner.

La lumière du corridor s'obscurcit un moment, quand ma tante passa devant. Elle paraissait agitée, et j'entendis qu'elle lui mettait de l'argent dans la main.

«Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cela? demanda-t-il?

— Je ne peux pas vous en donner plus, répondit ma tante.

— Alors je ne m'en vais pas, dit-il; tenez! reprenez ça.

— Méchant homme, reprit ma tante avec une vive émotion, comment pouvez-vous me traiter ainsi? Mais je suis bien bonne de vous le demander. C'est parce que vous connaissez ma faiblesse! Si je voulais me débarrasser à tout jamais de vos visites, je n'aurais qu'à vous abandonner au sort que vous méritez!

— Eh bien! pourquoi ne pas m'abandonner au sort que je mérite?

— Et c'est vous qui me faites cette question! reprit ma tante. Il faut que vous ayez bien peu de coeur.»

Il restait là à faire sonner en rechignant l'argent dans sa main, et à secouer la tête d'un air mécontent; enfin:

«C'est tout ce que vous voulez me donner? dit-il.

— C'est tout ce que je peux vous donner, dit ma tante. Vous savez que j'ai fait des pertes, je suis plus pauvre que je n'étais. Je vous l'ai dit. Maintenant que vous avez ce que vous vouliez, pourquoi me faites-vous le chagrin de rester près de moi un instant de plus et de me montrer ce que vous êtes devenu?

— Je suis devenu bien misérable, répondit-il. Je vis comme un hibou.

— Vous m'avez dépouillée de tout ce que je possédais, dit ma tante, vous m'avez, pendant de longues années, endurci le coeur. Vous m'avez traitée de la manière la plus perfide, la plus ingrate, la plus cruelle. Allez, et repentez-vous; n'ajoutez pas de nouveaux torts à tous les torts que vous vous êtes déjà donnés avec moi.

— Voyez-vous! reprit-il. Tout cela est très-joli, ma foi! Enfin! puisqu'il faut que je m'en accommode pour le quart d'heure!…»

En dépit de lui-même, il parut honteux des larmes de ma tante et sortit en tapinois du jardin. Je m'avançai rapidement, comme si je venais d'arriver, et je le rencontrai qui s'éloignait. Nous nous jetâmes un coup d'oeil peu amical.

«Ma tante, dis-je vivement, voilà donc encore cet homme qui vient vous faire peur? Laissez-moi lui parler. Qui est-ce?

— Mon enfant! répondit-elle en me prenant le bras, entrez et ne me parlez pas, de dix minutes d'ici.»

Nous nous assîmes dans son petit salon. Elle s'abrita derrière son vieil écran vert, qui était vissé au dos d'une chaise, et, pendant un quart d'heure environ, je la vis s'essuyer souvent les yeux. Puis elle se leva et vint s'asseoir à côté de moi.

«Trot, me dit-elle avec calme, c'est mon mari.

— Votre mari, ma tante? je croyais qu'il était mort!

— Il est mort pour moi, répondit ma tante, mais il vit.»

J'étais muet d'étonnement.

«Betsy Trotwood n'a pas l'air très-propre à se laisser séduire par une tendre passion, dit-elle avec tranquillité; mais il y a eu un temps, Trot, où elle avait mis en cet homme sa confiance tout entière; un temps, Trot, où elle l'aimait sincèrement, et où elle n'aurait reculé devant aucune preuve d'attachement et d'affection. Il l'en a récompensée en mangeant sa fortune et en lui brisant le coeur. Alors elle a pour toujours enterré toute espèce de sensibilité, une bonne fois et à tout jamais, dans un tombeau dont elle a creusé, comblé et aplani la fosse.

— Ma chère, ma bonne tante!

— J'ai été généreuse envers lui, continua-t-elle, en posant sa main sur les miennes. Je puis le dire maintenant, Trot, j'ai été généreuse envers lui. Il avait été si cruel pour moi que j'aurais pu obtenir une séparation très-profitable à mes intérêts: je ne l'ai pas voulu. Il a dissipé en un clin d'oeil tout ce que je lui avais donné, il est tombé plus bas de jour en jour: je ne sais pas s'il n'a pas épousé une autre femme, c'est devenu un aventurier, un joueur, un fripon. Vous venez de le voir tel qu'il est aujourd'hui, mais c'était un bien bel homme lorsque je l'ai épousé, dit ma tante, dont la voix contenait encore quelque trace de son admiration passée, et, pauvre folle que j'étais, je le croyais l'honneur incarné.»

Elle me serra la main et secoua la tête.

«Il n'est plus rien pour moi maintenant, Trot, il est moins que rien. Mais, plutôt que de le voir punir pour ses fautes (ce qui lui arriverait infailliblement s'il séjournait dans ce pays), je lui donne de temps à autre plus que je ne puis, à condition qu'il s'éloigne. J'étais folle quand je l'ai épousé, et je suis encore si incorrigible que je ne voudrais pas voir maltraiter l'homme sur lequel j'ai pu me faire une fois de si bizarres illusions, car je croyais en lui, Trot, de toute mon âme.»

Ma tante poussa un profond soupir, puis elle lissa soigneusement avec sa main les plis de sa robe.

«Voilà! mon ami, dit-elle. Maintenant vous savez tout, le commencement, le milieu et la fin. Nous n'en parlerons plus; et, bien entendu, vous n'en ouvrirez la bouche à personne. C'est l'histoire de mes sottises, Trot, gardons-la pour nous!»

Événement domestique.

Je travaillais activement à mon livre, sans interrompre mes occupations de sténographe, et, quand il parut, il obtint un grand succès. Je ne me laissai point étourdir par les louanges qui retentirent à mes oreilles, et pourtant j'en jouis vivement et je pensai plus de bien encore de mon oeuvre, sans nul doute, que tout le monde. J'ai souvent remarqué que ceux qui ont des raisons légitimes d'estimer leur propre talent n'en font pas parade aux yeux des autres pour se recommander à l'estime publique. C'est pour cela que je restais modeste, par respect pour moi-même. Plus on me donnait d'éloges, plus je m'efforçais de les mériter.

Mon intention n'est pas de raconter, dans ce récit complet d'ailleurs de ma vie, l'histoire aussi des romans que j'ai mis au jour. Ils peuvent parler pour eux et je leur en laisserai le soin; je n'y fais allusion ici en passant que parce qu'ils servent à faire connaître en partie le développement de ma carrière.

J'avais alors quelque raison de croire que la nature, aidée par les circonstances, m'avait destiné à être auteur; je me livrais avec assurance à ma vocation. Sans cette confiance, j'y aurais certainement renoncé pour donner quelque autre but à mon énergie. J'aurais cherché à découvrir ce que la nature et les circonstances pouvaient réellement faire de moi pour m'y vouer exclusivement.

J'avais si bien réussi depuis quelque temps dans mes essais littéraires, que je crus pouvoir raisonnablement, après un nouveau succès, échapper enfin à l'ennui de ces terribles débats. Un soir donc (quel heureux soir!) j'enterrai bel et bien cette transcription musicale des trombones parlementaires. Depuis ce jour, je n'ai même plus jamais voulu les entendre; c'est bien assez d'être encore poursuivi, quand je lis le journal, par ce bourdonnement éternel et monotone tout le long de la session, sans autre variation appréciable qu'un peu plus de bavardage, je crois, et partant plus d'ennui.

Au moment dont je parle, il y avait à peu près un an que nous étions mariés. Après diverses expériences, nous avions fini par trouver que ce n'était pas la peine de diriger notre maison. Elle se dirigeait toute seule, pourtant avec l'aide d'un page, dont la principale fonction était de se disputer avec la cuisinière, et, sous ce rapport, c'était un parfait Wittington; toute la différence, c'est qu'il n'avait pas de chat ni la moindre chance de devenir jamais lord-maire comme lui.

Il vivait, au milieu d'une averse continuelle de casseroles. Sa vie était un combat. On l'entendait crier au secours dans les occasions les plus incommodes, par exemple quand nous avions du monde à dîner ou quelques amis le soir, ou bien il sortait en hurlant de la cuisine, et tombait sous le poids d'une partie de nos ustensiles de ménage, que son ennemie jetait après lui. Nous désirions nous en débarrasser, mais il nous était si attaché qu'il ne voulait pas nous quitter. Il larmoyait sans cesse, et quand il était question de nous séparer de lui, il poussait de telles lamentations que nous étions contraints de le garder. Il n'avait pas de mère, et pour tous parents, il ne possédait qu'une soeur qui s'était embarquée pour l'Amérique le jour où il était entré à notre service; il nous restait donc sur les bras, comme un petit idiot que sa famille est bien obligée d'entretenir. Il sentait très-vivement son infortune et s'essuyait constamment les yeux avec la manche de sa veste, quand il n'était pas occupé à se moucher dans un coin de son petit mouchoir, qu'il n'aurait pas voulu pour tout au monde tirer tout entier de sa poche, par économie et par discrétion.

Ce diable de page, que nous avions eu le malheur, dans une heure néfaste, d'engager à notre service, moyennant six livres sterling par an, était pour moi une source continuelle d'anxiété. Je l'observais, je le regardais grandir, car, vous savez, la mauvaise herbe… et je songeais avec angoisse au temps où il aurait de la barbe, puis au temps où il serait chauve. Je ne voyais pas la moindre perspective de me défaire de lui, et, rêvant à l'avenir, je pensais combien il nous gênerait quand il serait vieux.

Je ne m'attendais guère au procédé qu'employa l'infortuné pour me tirer d'embarras. Il vola la montre de Dora, qui naturellement n'était jamais à sa place, comme tout ce qui nous appartenait. Il en fit de l'argent et dépensa le produit (pauvre idiot!) à se promener toujours et sans cesse sur l'impériale de l'omnibus de Londres à Cambridge. Il allait accomplir son quinzième voyage quand unpolicemanl'arrêta; on ne trouva plus sur lui que quatre shillings, avec un flageolet d'occasion dont il ne savait pas jouer.

Cette découverte et toutes ses conséquences ne m'auraient pas aussi désagréablement surpris, s'il n'avait pas été repentant. Mais c'est qu'il l'était, au contraire, d'une façon toute particulière… pas en gros, si vous voulez, c'était plutôt en détail. Par exemple, le lendemain du jour où je fus obligé de déposer contre lui, il fit certains aveux concernant un panier de vin, que nous supposions plein, et qui ne contenait plus que des bouteilles vides. Nous espérions que c'était fini cette fois, qu'il s'était déchargé la conscience, et qu'il n'avait plus rien à nous apprendre sur le compte de la cuisinière; mais, deux ou trois jours après, ne voilà-t-il pas un nouveau remords de conscience qui le prend et le pousse à nous confesser qu'elle avait une petite fille qui venait tous les jours, de grand matin, dérober notre pain, et qu'on l'avait suborné lui-même pour fournir de charbon le laitier. Deux ou trois jours après, les magistrats m'informèrent qu'il avait fait découvrir des aloyaux entiers au milieu des restes de rebut, et des draps dans le panier aux chiffons. Puis, au bout de quelque temps, le voilà reparti dans une direction pénitente toute différente, et il se met à nous dénoncer le garçon du café voisin comme ayant l'intention de faire une descente chez nous. On arrête le garçon. J'étais tellement confus du rôle de victime qu'il me faisait par ces tortures répétées, que je lui aurais donné tout l'argent qu'il m'aurait demandé pour se taire; ou que j'aurais offert volontiers une somme ronde pour qu'on lui permît de se sauver. Ce qu'il y avait de pis, c'est qu'il n'avait pas la moindre idée du désagrément qu'il me causait, et qu'il croyait, au contraire, me faire une réparation de plus à chaque découverte nouvelle. Dieu me pardonne! je ne serais pas étonné qu'il s'imaginât multiplier ainsi ses droits à ma reconnaissance.

À la fin je pris le parti de me sauver moi-même, toutes les fois que j'apercevais un émissaire de la police chargé de me transmettre quelque révélation nouvelle, et je vécus, pour ainsi dire, en cachette, jusqu'à ce que ce malheureux garçon fût jugé et condamné à la déportation. Même alors il ne pouvait pas se tenir en repos, et nous écrivait constamment. Il voulut absolument voir Dora avant de s'en aller; Dora se laissa faire; elle y alla, et s'évanouit en voyant la grille de fer de la prison se refermer sur elle. En un mot, je fus malheureux comme les pierres jusqu'au moment de son départ; enfin il partit, et j'appris depuis qu'il était devenu berger «là-bas, dans la campagne» quelque part, je ne sais où. Mes connaissances géographiques sont en défaut.

Tout cela me fit faire de sérieuses réflexions, et me présenta nos erreurs sous un nouvel aspect; je ne pus m'empêcher de le dire à Dora un soir, en dépit de ma tendresse pour elle.

«Mon amour, lui dis-je, il m'est très-pénible de penser que la mauvaise administration de nos affaires ne nuit pas à nous seulement (nous en avons pris notre parti), mais qu'elle fait tort à d'autres.

— Voilà bien longtemps que vous n'aviez rien dit, n'allez-vous pas maintenant redevenir grognon! dit Dora.

— Non, vraiment, ma chérie! Laissez-moi vous expliquer ce que je veux dire.

— Je n'ai pas envie de le savoir.

— Mais il faut que vous le sachiez, mon amour. Mettez Jip par terre.»

Dora posa le nez de Jip sur le mien, en disant: «Boh! boh!» pour tâcher de me faire rire; mais voyant qu'elle n'y réussissait pas, elle renvoya le chien dans sa pagode, et s'assit devant moi, les mains jointes, de l'air le plus résigné.

«Le fait est, repris-je, mon enfant, que voilà notre mal qui se gagne; nous le donnons à tout le monde autour de nous!»

J'allais continuer dans ce style figuré, si le visage de Dora ne m'avait pas averti qu'elle s'attendait à me voir lui proposer quelque nouveau mode de vaccine, ou quelque autre remède médical, pour guérir ce mal contagieux dont nous étions atteints. Je me décidai donc à lui dire tout bonnement:

«Non-seulement, ma chérie, nous perdons de l'argent et du bien- être, par notre négligence; non seulement notre caractère en souffre parfois, mais encore nous avons le tort grave de gâter tous ceux qui entrent à notre service, ou qui ont affaire à nous. Je commence à craindre que tout le tort ne soit pas d'un seul côté, et que, si tous ces individus tournent mal, ce ne soit parce que nous ne tournons pas bien non plus nous-mêmes.

— Oh! quelle accusation! s'écria Dora en écarquillant les yeux, comment! voulez-vous dire que vous m'ayez jamais vue voler des montres en or? Oh!

— Ma chérie, répondis-je, ne disons pas de bêtises! Qui est-ce qui vous parle de montres le moins du monde?

— C'est vous! reprit Dora, vous le savez bien. Vous avez dit que je n'avais pas bien tourné non plus, et vous m'avez comparée à lui.

— À qui? demandai-je.

— À notre page! dit-elle en sanglotant. Oh! quel méchant homme vous faites, de comparer une femme qui vous aime tendrement à un page qu'on vient de déporter! Pourquoi ne pas m'avoir dit ce que vous pensiez de moi avant de m'épouser? Pourquoi ne pas m'avoir prévenue que vous me trouviez plus mauvaise qu'un page qu'on vient de déporter? Oh! quelle horrible opinion vous avez de moi, Dieu du ciel!

— Voyons, Dora, mon amour, repris-je en essayant tout doucement de lui ôter le mouchoir qui cachait ses yeux, non-seulement ce que vous dites là est ridicule, mais c'est mal. D'abord, ce n'est pas vrai.

— C'est cela. Vous l'avez toujours accusé en effet de dire des mensonges; et elle pleurait de plus belle, et voilà que vous dites la même chose de moi. Oh! que vais-je devenir? Que vais-je devenir?

— Ma chère enfant, repris-je, je vous supplie très-sérieusement d'être un peu raisonnable, et d'écouter ce que j'ai à vous dire. Ma chère Dora, si nous ne remplissons pas nos devoirs vis-à-vis de ceux qui nous servent, ils n'apprendront jamais à faire leur devoir envers nous. J'ai peur que nous ne donnions aux autres des occasions de mal faire. Lors même que ce serait par goût que nous serions aussi négligents (et cela n'est pas); lors même que cela nous paraîtrait agréable (et ce n'est pas du tout le cas), je suis convaincu que nous n'avons pas le droit d'agir ainsi. Nous corrompons véritablement les autres. Nous sommes obligés, en conscience, d'y faire attention. Je ne puis m'empêcher d'y songer, Dora. C'est une pensée que je ne saurais bannir, et qui me tourmente beaucoup. Voilà tout, ma chérie. Venez ici, et ne faites pas l'enfant!»

Mais Dora m'empêcha longtemps de lui enlever son mouchoir. Elle continuait à sangloter, en murmurant que, puisque j'étais si tourmenté, j'aurais bien mieux fait de ne pas me marier. Que ne lui avais-je dit, même la veille de notre mariage, que je serais trop tourmenté et que j'aimais mieux y renoncer? Puisque je ne pouvais pas la souffrir, pourquoi ne pas la renvoyer auprès de ses tantes, à Putney, ou auprès de Julia Mills, dans l'Inde? Julia serait enchantée de la voir, et elle ne la comparerait pas à un page déporté; jamais elle ne lui avait fait pareille injure. En un mot, Dora était si affligée, et son chagrin me faisait tant de peine, que je sentis qu'il était inutile de répéter mes exhortations, quelque douceur que je pusse y mettre, et qu'il fallait essayer d'autre chose.

Mais que pouvais-je faire? tâcher de «former son esprit?» Voilà de ces phrases usuelles qui promettent; je résolus de former l'esprit de Dora.

Je me mis immédiatement à l'oeuvre. Quand je voyais Dora faire l'enfant, et que j'aurais eu grande envie de partager son humeur, j'essayais d'être grave… et je ne faisais que la déconcerter et moi aussi. Je lui parlais des sujets qui m'occupaient dans ce temps-là; je lui lisais Shakespeare, et alors je la fatiguais au dernier point. Je tâchais de lui insinuer, comme par hasard, quelques notions utiles, ou quelques opinions sensées, et, dès que j'avais fini, vite elle se dépêchait de m'échapper, comme si je l'avais tenue dans un étau. J'avais beau prendre l'air le plus naturel quand je voulais former l'esprit de ma petite femme, je voyais qu'elle devinait toujours où je voulais en arriver, et qu'elle en tremblait par avance. En particulier, il m'était évident qu'elle regardait Shakespeare comme un terrible fâcheux. Décidément elle ne se formait pas vite.

J'employai Traddles à cette grande entreprise, sans l'en prévenir, et, toutes les fois qu'il venait nous voir, j'essayais sur lui mes machines de guerre, pour l'édification de Dora, par voie indirecte. J'accablais Traddles d'une foule d'excellentes maximes; mais toute ma sagesse n'avait d'autre effet que d'attrister Dora; elle avait toujours peur que ce ne fût bientôt son tour. Je jouais le rôle d'un maître d'école, ou d'une souricière, ou d'une trappe obstinée; j'étais devenu l'araignée de cette pauvre petite mouche de Dora, toujours prêt à fondre sur elle du fond de ma toile: je le voyais bien à son trouble.

Cependant je persévérai pendant des mois, espérant toujours qu'il viendrait un temps où il s'établirait entre nous une sympathie parfaite, et où j'aurais enfin «formé son esprit» à mon entier contentement. À la fin je crus m'apercevoir qu'en dépit de toute ma résolution, et quoique je fusse devenu un hérisson, un véritable porc-épic, je n'y avais rien gagné, et je me dis que peut-être «l'esprit de Dora était déjà tout formé.»

En y réfléchissant plus mûrement, cela me parut si vraisemblable que j'abandonnai mon projet, qui était loin d'avoir répondu à mes espérances, et je résolus de me contenter à l'avenir d'avoir une femme-enfant, au lieu de chercher à la changer sans succès. J'étais moi-même las de ma sagesse et de ma raison solitaires; je souffrais de voir la contrainte habituelle à laquelle j'avais réduit ma chère petite femme. Un beau jour, je lui achetai une jolie paire de boucles d'oreilles avec un collier pour Jip, et je retournai chez moi décidé à rentrer dans ses bonnes grâces.

Dora fut enchantée des petits présents et m'embrassa tendrement, mais il y avait entre nous un nuage, et, quelque léger qu'il fut, je ne voulais absolument pas le laisser subsister: j'avais pris le parti de porter à moi seul tous les petits ennuis de la vie.

Je m'assis sur le canapé, près de ma femme, et je lui mis ses boucles d'oreilles, puis je lui dis que, depuis quelque temps, nous n'étions pas tout à fait aussi bons amis que par le passé, et que c'était ma faute, que je le reconnaissais sincèrement; et c'était vrai.

«Le fait est, repris-je, ma Dora, que j'ai essayé de devenir raisonnable.

— Et aussi de me rendre raisonnable, dit timidement Dora, n'est- ce pas, David?»

Je lui fis un signe d'assentiment, tandis qu'elle levait doucement sur moi ses jolis yeux, et je baisai ses lèvres entrouvertes.

«C'est bien inutile, dit Dora en secouant la tête et en agitant ses boucles d'oreilles; vous savez que je suis une pauvre petite femme, et vous avez oublié le nom que je vous avais prié de me donner dès le commencement. Si vous ne pouvez pas vous y résigner, je crois que vous ne m'aimerez jamais. Êtes-vous bien sûr de ne pas penser quelquefois que… peut-être… il aurait mieux valu…

— Mieux valu quoi, ma chérie?» car elle s'était tue.

— Rien! dit Dora.

— Rien? répétai-je.»

Elle jeta ses bras autour de mon cou, en riant, se traitant elle- même comme toujours de petite niaise, et cacha sa tête sur mon épaule, au milieu d'une belle forêt de boucles que j'eus toutes les peines du monde à écarter de son visage pour la regarder en face.

«Vous voulez me demander si je ne crois pas qu'il aurait mieux valu ne rien faire que d'essayer de former l'esprit de ma petite femme? dis-je en riant moi-même de mon heureuse invention. N'est- ce pas là votre question? Eh bien! oui, vraiment, je le crois.

— Comment, c'était donc là ce que vous essayiez? cria Dora. Oh! le méchant garçon!

— Mais je n'essayerai plus jamais, dis-je, car je l'aime tendrement telle qu'elle est.

— Vrai? bien vrai? demanda-t-elle en se serrant contre moi.

— Pourquoi voudrais-je essayer de changer ce qui m'est si cher depuis longtemps? Vous ne pouvez jamais vous montrer plus à votre avantage que lorsque vous restez vous-même, ma bonne petite Dora; nous ne ferons donc plus d'essais téméraires; reprenons nos anciennes habitudes pour être heureux.

— Pour être heureux! repartit Dora… Oh oui! toute la journée. Et vous me promettez de ne pas être fâché si les choses vont quelquefois un peu de travers?

— Non, non! dis-je. Nous tâcherons de faire de notre mieux.

— Et vous ne me direz plus que nous gâtons ceux qui nous approchent, dit-elle d'un petit air câlin, n'est-ce pas? c'est si méchant!

— Non, non, dis-je.

— Mieux vaut encore que je sois stupide que désagréable, n'est-ce pas? dit Dora.

— Mieux vaut être tout simplement Dora, que si vous étiez n'importe qui en ce monde.

— En ce monde! Ah! mon David, c'est un grand pays!»

Et, secouant gaiement la tête, elle tourna vers moi des yeux ravis, se mit à rire, m'embrassa, et sauta pour attraper Jip, afin de lui essayer son nouveau collier.

Ainsi finit mon dernier essai. J'avais eu tort de tenter de changer Dora; je ne pouvais supporter ma sagesse solitaire; je ne pouvais oublier comment jadis elle m'avait demandé de l'appeler ma petite femme-enfant. J'essayerais à l'avenir, me disais-je, d'améliorer le plus possible les choses, mais sans bruit. Cela même n'était guère facile; je risquais toujours de reprendre mon rôle d'araignée et de me mettre aux aguets au fond de ma toile.

Et l'ombre d'autrefois ne devait plus descendre entre nous; ce n'était plus que sur mon coeur qu'elle devait peser désormais. Vous allez voir comment:

Le sentiment pénible que j'avais conçu jadis se répandit dès lors sur ma vie tout entière, plus profond peut-être que par le passé, mais aussi vague que jamais, comme l'accent plaintif d'une musique triste que j'entendais vibrer au milieu de la nuit. J'aimais tendrement ma femme, et j'étais heureux, mais le bonheur dont je jouissais n'était pas celui que j'avais rêvé autrefois: il me manquait toujours quelque chose.

Décidé à tenir la promesse que je me suis faite à moi-même, de faire de ce papier le récit fidèle de ma vie, je m'examine soigneusement, sincèrement, pour mettre à nu tous les secrets de mon coeur. Ce qui me manquait, je le regardais encore, je l'avais toujours regardé comme un rêve de ma jeune imagination; un rêve qui ne pouvait se réaliser. Je souffrais, comme le font plus ou moins tous les hommes, de sentir que c'était une chimère impossible. Mais, après tout, je ne pouvais m'empêcher de me dire qu'il aurait mieux valu que ma femme me vînt plus souvent en aide, qu'elle partageât toutes mes pensées, au lieu de m'en laisser seul le poids. Elle aurait pu le faire: elle ne le faisait pas. Voilà ce que j'étais bien obligé de reconnaître.

J'hésitais donc entre deux conclusions qui ne pouvaient se concilier. Ou bien ce que j'éprouvais était général, inévitable; ou bien c'était un fait qui m'était particulier, et dont on aurait pu m'épargner le chagrin. Quand je revoyais en esprit ces châteaux en l'air, ces rêves de ma jeunesse, qui ne pouvaient se réaliser, je reprochais à l'âge mûr d'être moins riche en bonheur que l'adolescence; et alors ces jours de bonheur auprès d'Agnès, dans sa bonne vieille maison, se dressaient devant moi comme des spectres du temps passé qui pourraient ressusciter peut-être dans un autre monde, mais que je ne pouvais espérer de voir revivre ici-bas.

Parfois une autre pensée me traversait l'esprit: que serait-il arrivé si Dora et moi nous ne nous étions jamais connus? Mais elle était tellement mêlée à toute ma vie que c'était une idée fugitive qui bientôt s'envolait loin de moi, comme le fil de la bonne Vierge qui flotte et disparaît dans les airs.

Je l'aimais toujours. Les sentiments que je dépeins ici sommeillaient au fond de mon coeur; j'en avais à peine conscience. Je ne crois pas qu'ils eussent aucune influence sur mes paroles ou sur mes actions. Je portais le poids de tous nos petits soucis, de tous nos projets: Dora me tenait mes plumes, et nous sentions tous deux que les choses étaient aussi bien partagées qu'elles pouvaient l'être. Elle m'aimait et elle était fière de moi; et quand Agnès lui écrivait que mes anciens amis se réjouissaient de mes succès, quand elle disait qu'en me lisant on croyait entendre ma voix, Dora avait des larmes de joie dans les yeux, et m'appelait son cher, son illustre, son bon vieux petit mari.

«Le premier mouvement d'un coeur indiscipliné!» Ces paroles de mistress Strong me revenaient sans cesse à l'esprit; elles m'étaient toujours présentes. La nuit, je les retrouvais à mon réveil; dans mes rêves, je les lisais inscrites sur les murs des maisons. Car maintenant je savais que mon propre coeur n'avait point connu de discipline lorsqu'il s'était attaché jadis à Dora; et que, si aujourd'hui même il était mieux discipliné, je n'aurais pas éprouvé, après notre mariage, les sentiments dont il faisait la secrète expérience.

«Il n'y a pas de mariage plus mal assorti que celui où il n'y a pas de rapports d'idées et de caractère.» Je n'avais pas oublié non plus ces paroles. J'avais essayé de façonner Dora à mon caractère, et je n'avais pas réussi. Il ne me restait plus qu'à me façonner au caractère de Dora, à partager avec elle ce que je pourrais et à m'en contenter; à porter le reste sur mes épaules, à moi tout seul, et de m'en contenter encore. C'était là la discipline à laquelle il fallait soumettre mon coeur. Grâce à cette résolution, ma seconde année de mariage fut beaucoup plus heureuse que la première, et, ce qui valait mieux encore, la vie de Dora n'était qu'un rayon de soleil.

Mais, en s'écoulant, cette année avait diminué la force de Dora. J'avais espéré que des mains plus délicates que les miennes viendraient m'aider à modeler son âme, et que le sourire d'un baby ferait de «ma femme-enfant» une femme. Vaine espérance! Le petit esprit qui devait bénir notre ménage tressaillit un moment sur le seuil de sa prison, puis s'envola vers les cieux, sans connaître seulement sa captivité.

«Quand je pourrai recommencer à courir comme autrefois, ma tante, disait Dora, je ferai sortir Jip; il devient trop lourd et trop paresseux.

— Je soupçonne, ma chère, dit ma tante, qui travaillait tranquillement à côté de ma femme, qu'il a une maladie plus grave que la paresse: c'est son âge, Dora.

— Vous croyez qu'il est vieux? dit Dora avec surprise. Oh! comme c'est drôle que Jip soit vieux!

— C'est une maladie à laquelle nous sommes tous exposés, petite, à mesure que nous avançons dans la vie. Je m'en ressens plus qu'autrefois, je vous assure.

— Mais Jip, dit Dora en le regardant d'un air de compassion, quoi! le petit Jip aussi! Pauvre ami!

— Je crois qu'il vivra encore longtemps, Petite-Fleur,» dit ma tante en embrassant Dora, qui s'était penchée sur le bord du canapé pour regarder Jip. Le pauvre animal répondait à ses caresses en se tenant sur les pattes de derrière, et en s'efforçant, malgré son asthme, de grimper sur sa maîtresse, «Je ferai doubler sa niche de flanelle cet hiver, et je suis sûre qu'au printemps prochain il sera plus frais que jamais, comme les fleurs. Vilain petit animal! s'écria ma tante, il serait doué d'autant de vies qu'un chat, et sur le point de les perdre toutes, que je crois vraiment qu'il userait son dernier souffle à aboyer contre moi!»

Dora l'avait aidé à grimper sur le canapé, d'où il avait l'air de défier ma tante avec tant de furie qu'il ne voulait pas se tenir en place et ne cessait d'aboyer de côté. Plus ma tante le regardait, et plus il la provoquait, sans doute parce qu'elle avait récemment adopté des lunettes, et que Jip, pour des raisons à lui connues, considérait ce procédé comme une insulte personnelle.

À force de persuasion, Dora était parvenue à le faire coucher près d'elle, et quand il était tranquille, elle caressait doucement ses longues oreilles, en répétant, d'un air pensif: «Toi aussi, mon petit Jip, pauvre chien!

— Il a encore un bon coeur, dit gaiement ma tante, et la vivacité de ses antipathies montre bien qu'il n'a rien perdu de sa force. Il a bien des années devant lui, je vous assure. Mais si vous voulez un chien qui coure aussi bien que vous, Petite-Fleur, Jip a trop vécu pour faire ce métier: je vous en donnerai un autre.

— Merci, ma tante, dit faiblement Dora, mais n'en faites rien, je vous prie.

— Non? dit ma tante en ôtant ses lunettes.

— Je ne veux pas d'autre chien que Jip, dit Dora. Ce serait trop de cruauté. D'ailleurs, je n'aimerai jamais un autre chien comme j'aime Jip; il ne me connaîtrait pas depuis mon mariage, ce ne serait pas lui qui aboyait jadis quand David arrivait chez nous. J'ai bien peur, ma tante, de ne pas pouvoir aimer un autre chien comme Jip!

— Vous avez bien raison, dit ma tante en caressant la joue deDora; vous avez bien raison.

— Vous ne m'en voulez pas? dit Dora, n'est-ce pas?

— Mais quelle petite sensitive! s'écria ma tante en la regardant tendrement. Comment pouvez-vous supposer que je vous en veuille?

— Oh! non, je ne le crois pas, répondit Dora; seulement, je suis un peu fatiguée, c'est ce qui me rend si sotte; je suis toujours une petite sotte, vous savez, mais cela m'a rendu plus sotte encore de parler de Jip. Il m'a connue pendant toute ma vie, il sait tout ce qui m'est arrivé, n'est-ce pas, Jip? Et je ne veux pas le mettre de côté, parce qu'il est un peu changé, n'est-il pas vrai, Jip?»

Jip se tenait contre sa maîtresse et lui léchait languissamment la main.

«Vous n'êtes pas encore assez vieux pour abandonner votre maîtresse, n'est-ce pas, Jip? dit Dora. Nous nous tiendrons compagnie encore quelque temps.»

Ma jolie petite Dora! Quand elle descendit à table, le dimanche d'après, et qu'elle se montra ravie de revoir Traddles, qui dînait toujours avec nous le dimanche, nous croyions que dans quelques jours elle se remettrait à courir partout, comme par le passé. On nous disait: Attendez encore quelques jours, et puis, quelques jours encore; mais elle ne se mettait ni à courir, ni à marcher. Elle était bien jolie et bien gaie; mais ces petits pieds qui dansaient jadis si joyeusement autour de Jip, restaient faibles et sans mouvement.

Je pris l'habitude de la descendre dans mes bras tous les matins et de la remonter tons les soirs. Elle passait ses bras autour de mon cou et riait tout le long du chemin, comme si c'était une gageure. Jip nous précédait en aboyant et s'arrêtait tout essoufflé sur le palier pour voir si nous arrivions. Ma tante, la meilleure et la plus gaie des gardes-malades, nous suivait, en portant un chargement de châles et d'oreillers. M. Dick n'aurait cédé à personne le droit d'ouvrir la marche, un flambeau à la main. Traddles se tenait souvent au pied de l'escalier, à recevoir tous les messages folâtres dont le chargeait Dora pour la meilleure fille du monde. Nous avions l'air d'une joyeuse procession, et ma femme-enfant était plus joyeuse que personne.

Mais parfois, quand je l'enlevais dans mes bras, et que je la sentais devenir chaque jour moins lourde, un vague sentiment de peine s'emparait de moi; il me semblait que je marchais vers une contrée glaciale qui m'était inconnue, et dont l'idée assombrissait ma vie. Je cherchais à étouffer cette pensée, je me la cachais à moi-même; mais un soir, après avoir entendu ma tante lui crier: «Bonne nuit, Petite-Fleur,» je restai seul assis devant mon bureau, et je pleurai en me disant: «Nom fatal! si la fleur allait se flétrir sur sa tige, comme font les fleurs!»

Je suis enveloppé dans un mystère.

Je reçus un matin par la poste la lettre suivante, datée de Canterbury, et qui m'était adressée auxDoctors'-Commons; j'y lus, non sans surprise, ce qui suit:

«Mon cher monsieur,

«Des circonstances qui n'ont pas dépendu de ma volonté ont depuis longtemps refroidi une intimité qui m'a toujours causé les plus douces émotions. Aujourd'hui encore, lorsqu'il m'est possible, dans les rares instants de loisir que me laisse ma profession, de contempler les scènes du passé, embellies des couleurs brillantes qui décorent le prisme de la mémoire, je les retrouve avec bonheur. Je ne saurais me permettre, mon cher monsieur, maintenant que vos talents vous ont élevé à une si haute distinction, de donner au compagnon de ma jeunesse le nom familier de Copperfield! Il me suffit de savoir que ce nom auquel j'ai l'honneur de faire allusion restera éternellement entouré d'estime et d'affection dans les archives de notre maison (je veux parler des archives relatives à nos anciens locataires, conservées soigneusement par mistress Micawber).

«Il ne m'appartient pas, à moi qui, par une suite d'erreurs personnelles et une combinaison fortuite d'événements néfastes, me trouve dans la situation d'une barque échouée (s'il m'est permis d'employer cette comparaison nautique), il ne m'appartient pas, dis-je, de vous adresser des compliments ou des félicitations. Je laisse ce plaisir à des mains plus pures et plus capables.

«Si vos importantes occupations (je n'ose l'espérer) vous permettent de parcourir ces caractères imparfaits, vous vous demanderez certainement dans quel but je trace la présente épître. Permettez-moi de vous dire que je comprends toute la justesse de cette demande, et que je vais y faire droit, en vous déclarant d'abord qu'elle n'a pas trait à des affaires pécuniaires.

«Sans faire d'allusion directe au talent que je puis avoir pour lancer la foudre ou pour diriger la flamme vengeresse, n'importe contre qui, je puis me permettre de remarquer en passant que mes plus brillantes visions sont détruites, que ma paix est anéantie et que toutes mes joies sont taries, que mon coeur n'est plus à sa place, et que je ne marche plus la tête levée devant mes concitoyens. La chenille est dans la fleur, la coupe d'amertume déborde, le ver est à l'oeuvre, et bientôt il aura rongé sa victime. Le plus tôt sera le mieux. Mais je ne veux pas m'écarter de mon sujet.

«Placé, comme je le suis, dans la plus pénible situation d'esprit, trop malheureux pour que l'influence de mistress Micawber puisse adoucir ma souffrance, bien qu'elle l'exerce en sa triple qualité de femme, d'épouse et de mère, j'ai l'intention de me fuir moi- même pendant quelques instants, et d'employer quarante-huit heures à visiter dans la capitale les lieux qui ont été jadis le théâtre de mon contentement. Parmi ces ports tranquilles où j'ai connu la paix de l'âme, je me dirigerai naturellement vers la prison du Banc du Roi. J'aurai atteint mon but dans cette communication épistolaire en vous annonçant que je serai (D. V.) près du mur extérieur de ce lieu d'emprisonnement pour affaires civiles, après-demain! à sept heures du soir.

«Je n'ose demander à mon ancien ami monsieur Copperfield, ou à mon ancien ami M. Thomas Traddles, du Temple, si ce dernier vit encore, de daigner venir m'y trouver, pour renouer (autant que cela sera possible) nos relations du bon vieux temps. Je me borne à jeter aux vents cette indication: à l'heure et au lieu précités, on pourra trouver les vestiges ruinés de ce qui

«reste«d'une«tour écroulée,

«Wilkins Micawber.

«P. S. Il est peut-être sage d'ajouter que je n'ai pas mis mistress Micawber dans ma confidence.»

Je relus plusieurs fois cette lettre. J'avais beau me rappeler le style pompeux des compositions de M. Micawber et le goût extraordinaire qu'il avait toujours eu pour écrire des lettres interminables dans toutes les occasions possibles ou impossibles, il me semblait qu'il devait y avoir au fond de ce pathos quelque chose d'important. Je posai la lettre pour y réfléchir, puis je la repris pour la lire encore une fois, et j'étais plongé dans cette nouvelle lecture quand Traddles entra chez moi.

«Mon cher ami, lui dis-je, je n'ai jamais été plus charmé de vous voir. Vous venez m'aider de votre jugement réfléchi dans un moment fort opportun. J'ai reçu, mon cher Traddles, la lettre la plus singulière de M. Micawber.

— Vraiment? s'écria Traddles. Allons donc! Et moi j'en ai reçu une de mistress Micawber!»

Là-dessus, Traddles, animé par la marche, et les cheveux hérissés comme s'il venait de voir apparaître un revenant sous la double influence d'un exercice précipité et d'une émotion vive, me tendit sa lettre et prit la mienne. Je le regardais lire, et je vis son sourire quand il arriva à «lancer la foudre, ou diriger la flamme vengeresse.» — «Bon Dieu! Copperfield,» s'écria-t-il. Puis je m'adonnai à la lecture de la lettre de mistress Micawber.

La voici:

«Je présente tous mes compliments à monsieur Thomas Traddles et, s'il garde quelque souvenir d'une personne qui a jadis eu le bonheur d'être liée avec lui, j'ose lui demander de vouloir bien me consacrer quelques instants. J'assure monsieur Thomas Traddles que je n'abuserais pas de sa bonté, si je n'étais sur le point de perdre la raison.

«Il m'est bien douloureux de dire que c'est la froideur de M. Micawber envers sa femme et ses enfants (lui jadis si tendre!) qui me force à m'adresser aujourd'hui à monsieur Traddles, et à solliciter son appui. Monsieur Traddles ne peut se faire une juste idée du changement qui s'est opéré dans la conduite de M. Micawber, de sa bizarrerie, de sa violence. Cela a toujours été croissant, et c'est devenu maintenant une véritable aberration. Je puis assurer Monsieur Traddles qu'il ne se passe pas un jour sans que j'aie à supporter quelque paroxysme de ce genre. Monsieur Traddles n'aura pas besoin que je m'étende sur ma douleur, quand je lui dirai que j'entends sans cesse M. Micawber affirmer qu'il s'est vendu au diable. Le mystère et le secret sont devenus depuis longtemps son caractère habituel, et remplacent une confiance illimitée. Sur la plus frivole provocation, si, par exemple, je lui fais seulement cette question: «Qu'est-ce que vous voulez pour votre dîner?» il me déclare qu'il va demander une séparation de corps et de biens. Hier soir, ses enfants lui ayant demandé deux sous pour acheter des pralines au citron, friandise locale, il a tendu un grand couteau aux petits jumeaux.

«Je supplie monsieur Traddles de me pardonner ces détails, qui seuls peuvent lui donner une faible idée de mon horrible situation.

«Puis-je maintenant confier à monsieur Traddles le but de ma lettre? Me permet-il de m'abandonner à son amitié? Oh! oui, je connais son coeur!

«L'oeil de l'affection voit clair, surtout chez nous autres femmes. M. Micawber va à Londres. Quoiqu'il ait cherché ce matin à se cacher de moi, tandis qu'il écrivait une adresse pour la petite malle brune qui a connu nos jours de bonheur, le regard d'aigle de l'anxiété conjugale a su lire la dernière syllabedres. Sa voiture descend à la Croix d'Or. Puis-je conjurer M. Traddles de voir mon époux qui s'égare, et de chercher à le ramener? Puis-je demander à M. Traddles de venir en aide à une famille désespérée? Oh! non, ce serait trop d'importunité!

«Si M. Copperfield, dans sa gloire, se souvient encore d'une personne aussi inconnue que moi, M. Traddles voudra-t-il bien lui transmettre mes compliments et mes prières? En tout cas, je le prie de bien vouloirregarder cette lettre comme expressément particulière,et de n'y faire aucune allusion, sous aucun prétexte, en présence de M. Micawber. Si M. Traddles daignait jamais me répondre (ce qui me semble extrêmement improbable), une lettre adressée à M. E., poste restante, Canterbury, aura, sous cette adresse, moins de douloureuses conséquences que sous toute autre, pour celle qui a l'honneur d'être, avec le plus profond désespoir,

«Très-respectueusement votre amie suppliante,«Emma Micawber.»

«Que pensez-vous de cette lettre? me dit Traddles en levant les yeux sur moi.

— Et vous, que pensez-vous de l'autre? car il la lisait d'un air d'anxiété.

— Je crois, Copperfield, que ces deux lettres ensemble sont plus significatives que ne le sont en général les épîtres de M. et de mistress Micawber, mais je ne sais pas trop ce qu'elles veulent dire. Je ne doute pas qu'ils ne les aient écrites de la meilleure foi du monde. Pauvre femme! dit-il en regardant la lettre de mistress Micawber, tandis que nous comparions les deux missives; en tout cas, il faut avoir la charité de lui écrire, et de lui dire que nous ne manquerons pas de voir M. Micawber.»

J'y consentis d'autant plus volontiers que je me reprochais d'avoir traité un peu trop légèrement la première lettre de cette pauvre femme. J'y avais réfléchi dans le temps, comme je l'ai déjà dit, mais j'étais préoccupé de mes propres affaires, je connaissais bien les individus, et peu à peu j'avais fini par n'y plus songer. Le souvenir des Micawber me tracassait souvent l'esprit, mais c'était surtout pour me demander quels «engagements pécuniaires» ils étaient en train de contracter à Canterbury, et pour me rappeler avec quel embarras M. Micawber m'avait reçu jadis, quand il était devenu le commis d'Uriah Heep.

J'écrivis une lettre consolante à mistress Micawber, en notre nom collectif, et nous la signâmes tous les deux. Nous sortîmes pour la mettre à la poste, et chemin faisant nous nous livrâmes, Traddles et moi, à une foule de suppositions qu'il est inutile de répéter ici. Nous appelâmes ma tante en conseil, mais le seul résultat positif de notre conférence fut que nous ne manquerions pas de nous trouver au rendez-vous fixé par M. Micawber.

En effet, nous arrivâmes au lieu convenu, un quart d'heure d'avance; M. Micawber y était déjà. Il se tenait debout, les bras croisés, appuyé contre le mur, et il regardait d'un oeil sentimental les pointes en fer qui le surmontent, comme si c'étaient les branches entrelacées des arbres qui l'avaient abrité durant les jours de sa jeunesse.

Quand nous fûmes près de lui, nous lui trouvâmes l'air plus embarrassé et moins élégant qu'autrefois. Il avait mis de côté ce jour-là son costume noir; il portait son vieux surtout et son pantalon collant, mais non plus avec la même grâce que par le passé. À mesure que nous causions, il retrouvait un peu ses anciennes manières; mais son lorgnon ne pendait plus avec la même aisance, et son col de chemise retombait plus négligemment.

«Messieurs, dit M. Micawber, quand nous eûmes échangé les premiers saluts, vous êtes vraiment des amis, les amis de l'adversité. Permettez-moi de vous demander quelques détails sur la santé physique de mistress Copperfieldin esse, et de mistress Traddlesin posse, en supposant toutefois que M. Traddles ne soit pas encore uni à l'objet de son affection pour partager le bien et le mal du ménage.»

Nous répondîmes, comme il convenait, à sa politesse. Puis il nous montra du doigt la muraille, et il avait déjà commencé son discours par: «Je vous assure, messieurs…» Quand je me permis de m'opposer à ce qu'il nous traitât avec tant de cérémonie, et à lui demander de nous regarder comme de vieux amis, «mon cher Copperfield, reprit-il en me serrant la main, votre cordialité m'accable. En recevant avec tant de bonté ce fragment détruit d'un temple auquel on donnait jadis le nom d'homme, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, vous faites preuve de sentiments qui honorent notre commune nature. J'étais sur le point de remarquer que je revoyais aujourd'hui le lieu paisible où se sont écoulées quelques-unes des plus belles années de mon existence.

— Grâce à mistress Micawber, j'en suis convaincu, répondis-je; j'espère qu'elle se porte bien?

— Merci, reprit M. Micawber, dont le visage s'était assombri, elle va comme ci comme ça. Voilà donc, dit M. Micawber en inclinant tristement la tête, voilà donc le Banc! voilà ce lieu où pour la première fois, pendant de longues années, le douloureux fardeau d'engagements pécuniaires n'a pas été proclamé chaque jour par des voix importunes qui refusaient de me laisser sortir; où il n'y avait pas à la porte de marteau qui permît aux créanciers de frapper, où on n'exigeait aucun service personnel, et où ceux qui vous détenaient en prison attendaient à la grille. Messieurs, dit M. Micawber, lorsque l'ombre de ces piques de fer qui ornent le sommet des briques venait se réfléchir sur le sable de la Parade, j'ai vu mes enfants s'amuser à suivre avec leurs pieds le labyrinthe compliqué du parquet en évitant les points noirs. Il n'y a pas une pierre de ce bâtiment qui ne me soit familière. Si je ne puis vous dissimuler ma faiblesse, veuillez m'excuser.

— Nous avons tous fait du chemin en ce monde depuis ce temps-là, monsieur Micawber, lui dis-je.

— Monsieur Copperfield, me répondit-il avec amertume, lorsque j'habitais cette retraite, je pouvais regarder en face mon prochain, je pouvais l'assommer s'il venait à m'offenser. Mon prochain et moi, nous ne sommes plus sur ce glorieux pied d'égalité!»

M. Micawber s'éloigna d'un air abattu, et prenant le bras de Traddles d'un côté, tandis que, de l'autre, il s'appuyait sur le mien, il continua ainsi:

«Il y a sur la voie qui mène à la tombe des bornes qu'on voudrait n'avoir jamais franchies, si l'on ne sentait qu'un pareil voeu serait impie. Tel est le Banc du Roi dans ma vie bigarrée!

— Vous êtes bien triste, monsieur Micawber, dit Traddles.

— Oui, monsieur, repartit M. Micawber.

— J'espère, dit Traddles, que ce n'est pas parce que vous avez pris du dégoût pour le droit, car je suis avocat, comme vous savez.»

M. Micawber ne répondit pas un mot.

«Comment va notre ami Heep, monsieur Micawber? lui dis-je après un moment de silence.

— Mon cher Copperfield, répondit M. Micawber, qui parut d'abord en proie à une violente émotion, puis devint tout pâle, si vous appelezvotreami celui qui m'emploie, j'en suis fâché, si vous l'appelezmonami, je vous réponds par un rire sardonique. Quelque nom que vous donniez à ce monsieur, je vous demande la permission de vous répondre simplement que, quel que puisse être son état de santé, il a l'air d'un renard, pour ne pas dire d'un diable. Vous me permettrez de ne pas m'étendre davantage, comme individu, sur un sujet qui, comme homme public, m'a entraîné presque au bord de l'abîme.»

Je lui exprimai mon regret d'avoir bien innocemment abordé un thème de conversation qui semblait l'émouvoir si vivement.

«Puis-je vous demander, sans courir le risque de commettre la même faute, comment vont mes vieux amis, M. et miss Wickfield?

— Miss Wickfield, dit M. Micawber, et son visage se colora d'une vive rougeur, miss Wickfield est, ce qu'elle a toujours été, un modèle, un exemple radieux. Mon cher Copperfield, c'est la seule étoile qui brille au milieu d'une profonde nuit. Mon respect pour cette jeune fille, mon admiration de sa vertu, mon dévouement à sa personne… tant de bonté, de tendresse, de fidélité… Emmenez- moi dans un endroit écarté, dit-il enfin, sur mon âme, je ne suis plus maître de moi!»

Nous le conduisîmes dans une étroite ruelle: il s'appuya contre le mur et tira son mouchoir. Si je le regardais d'un air aussi grave que le faisait Traddles, notre compagnie ne devait pas être propre à lui rendre beaucoup de courage.

«Je suis condamné, dit M. Micawber en sanglotant, mais sans oublier de sangloter avec quelque reste de son élégance passée, je suis condamné, messieurs, à souffrir de tous les bons sentiments que renferme la nature humaine. L'hommage que je viens de rendre à miss Wickfield m'a percé le coeur. Tenez! laissez-moi, plutôt, errer sur la terre, triste vagabond que je suis. Je vous réponds que les vers ne mettront pas longtemps à régler mon compte.»

Sans répondre à cette invocation, nous attendîmes qu'il eut remis son mouchoir dans sa poche, tiré le col de sa chemise, et sifflé de l'air le plus dégagé pour tromper les passants qui auraient pu remarquer ses larmes. Je lui dis alors, bien décidé à ne pas le perdre de vue, pour ne pas perdre non plus ce que nous voulions savoir, que je serais charmé de le présenter à ma tante, s'il voulait bien nous accompagner jusqu'à Highgate, où nous avions un lit à son service.

«Vous nous ferez un verre de votre excellent punch d'autrefois, monsieur Micawber, lui dis-je, et de plus agréables souvenirs vous feront oublier vos soucis du moment.

— Ou si vous trouvez quelque soulagement à confier à des amis la cause de votre anxiété, monsieur Micawber, nous serons tout prêts à vous écouter, ajouta prudemment Traddles.

— Messieurs, répondit M. Micawber, faites de moi tout ce que vous voudrez! Je suis une paille emportée par l'Océan en furie; je suis ballotté en tout sens par les éléphants, je vous demande pardon, c'est par les éléments que j'aurais dû dire.»

Nous nous remîmes en marche, bras dessus bras dessous; nous prîmes bientôt l'omnibus et nous arrivâmes sans encombre à Highgate. J'étais fort embarrassé, je ne savais que faire ni que dire. Traddles ne valait pas mieux. M. Micawber était sombre. De temps à autre il faisait un effort pour se remettre en sifflant quelques fragments de chansonnettes; mais il retombait bientôt dans une profonde mélancolie, et plus il semblait abattu, plus il mettait son chapeau sur l'oreille, plus il tirait son col de chemise jusqu'à ses yeux.

Nous nous rendîmes chez ma tante plutôt que chez moi, parce que Dora était souffrante. Ma tante accueillit M. Micawber avec une gracieuse cordialité. M. Micawber lui baisa la main, se retira dans un coin de la fenêtre, et, sortant son mouchoir de sa poche, se livra une lutte intérieure contre lui-même.

M. Dick était à la maison. Il avait naturellement pitié de tous ceux qui paraissaient mal à leur aise, et il les découvrait si vite qu'il donna bien dix poignées de main à M. Micawber en cinq minutes. Cette affection, à laquelle il ne pouvait s'attendre de la part d'un étranger, toucha tellement M. Micawber, qu'il répétait à chaque instant: «Mon cher monsieur, c'en est trop!» Et M. Dick, encouragé par ses succès, revenait à la charge avec une nouvelle ardeur.

«La bonté de ce monsieur, madame, dit M. Micawber à l'oreille de ma tante, si vous voulez bien me permettre d'emprunter une figure fleurie au vocabulaire de nos jeux nationaux un peu vulgaires, me passe la jambe; une pareille réception est une épreuve bien sensible pour un homme qui lutte, comme je le fais, contre un tas de troubles et de difficultés.

— Mon ami M. Dick, reprit fièrement ma tante, n'est pas un homme ordinaire.

— J'en suis convaincu, madame, dit M. Micawber. Mon cher monsieur, continua-t-il, car M. Dick lui serrait de nouveau les mains, je sens vivement votre bonté!

— Comment allez-vous? dit M. Dick d'un air affectueux.

— Comme ça, monsieur, répondit en soupirant M. Micawber.

— Il ne faut pas se laisser abattre, dit M. Dick, bien au contraire; tâchez de vous égayer comme vous pourrez.»

Ces paroles amicales émurent vivement M. Micawber, et il serra la main de M. Dick entre les siennes.

«J'ai eu l'avantage de rencontrer quelquefois dans le panorama si varié de l'existence humaine une oasis sur mon chemin, mais jamais je n'en ai vu de si verdoyante ni de si rafraîchissante que celle qui s'offre à ma vue!»

À un autre moment j'aurais ri de cette image; mais nous nous sentions tous gênés et inquiets, et je suivais avec tant d'anxiété les incertitudes de M. Micawber, partagé entre le désir manifeste de nous faire une révélation et le contre-désir de ne rien révéler du tout, que j'en avais véritablement la fièvre. Traddles, assis sur le bord de sa chaise, les yeux écarquillés et les cheveux plus droits que jamais, regardait alternativement le plancher et M. Micawber, sans dire un seul mot. Ma tante, tout en cherchant avec beaucoup d'adresse à comprendre son nouvel hôte, gardait plus de présence d'esprit qu'aucun de nous, car elle causait avec lui et le forçait à causer, bon gré mal gré.

«Vous êtes un ancien ami de mon neveu, monsieur Micawber, dit ma tante; je regrette de ne pas avoir eu le plaisir de vous connaître plus tôt.

— Madame, dit M. Micawber, j'aurais été heureux de faire plus tôt votre connaissance. Je n'ai pas toujours été le misérable naufragé que vous pouvez contempler en ce moment.

— J'espère que mistress Micawber et toute votre famille se portent bien, monsieur?» dit ma tante.

M. Micawber salua. «Ils sont aussi bien, madame, reprit-il d'un ton désespéré, que peuvent l'être de malheureux proscrits.

— Eh bon Dieu! monsieur, s'écria ma tante, avec sa brusquerie habituelle, qu'est-ce que vous nous dites là?

— L'existence de ma famille, répondit M. Micawber, ne tient plus qu'à un fil. Celui qui m'emploie…»

Ici M. Micawber s'arrêta, à mon grand déplaisir, et commença à peler les citrons que j'avais fait placer sur la table devant lui, avec tous les autres ingrédients dont il avait besoin pour faire le punch.

«Celui qui vous emploie, disiez-vous… reprit M. Dick en le poussant doucement du coude.

— Je vous remercie, mon cher monsieur, répondit M. Micawber, de me rappeler ce que je voulais dire. Eh bien! donc, madame, celui qui m'emploie, M. Heep, m'a fait un jour l'honneur de me dire que, si je ne touchais pas le traitement attaché aux fonctions que je remplis auprès de lui, je ne serais probablement qu'un malheureux saltimbanque, et que je parcourrais les campagnes, faisant métier d'avaler des lames de sabre ou de dévorer des flammes. Et il n'est que trop probable, en effet, que mes enfants seront réduits à gagner leur vie, à faire des contorsions et des tours de force, tandis que mistress Micawber jouera de l'orgue de Barbarie pour accompagner ces malheureuses créatures dans leurs atroces exercices.»

M. Micawber brandit alors son couteau d'un air distrait, mais expressif, comme s'il voulait dire que, heureusement, il ne serait plus là pour voir ça; puis il se remit à peler ses citrons d'un air navré.

Ma tante le regardait attentivement, le coude appuyé sur son petit guéridon. Malgré ma répugnance à obtenir de lui par surprise les confidences qu'il ne paraissait pas disposé à nous faire, j'allais profiter de l'occasion pour le faire parler; mais il n'y avait pas moyen: il était trop occupé à mettre l'écorce de citron dans la bouilloire, le sucre dans les mouchettes, l'esprit-de-vin dans la carafe vide, à prendre le chandelier pour en verser de l'eau bouillante, enfin à une foule de procédés les plus étranges. Je voyais que nous touchions à une crise: cela ne tarda pas. Il repoussa loin de lui tous ses matériaux et ses ustensiles, se leva brusquement, tira son mouchoir et fondit en larmes.

«Mon cher Copperfield, me dit-il, tout en s'essuyant les yeux, cette occupation demande plus que toute autre du calme et le respect de soi-même. Je ne suis pas capable de m'en charger. C'est une chose indubitable.

— Monsieur Micawber, lui dis-je, qu'est-ce que vous avez donc?Parlez, je vous en prie, il n'y a ici que des amis.

— Des amis! monsieur, répéta M. Micawber; et le secret qu'il avait contenu jusque-là à grand'peine lui échappa tout à coup! Grand Dieu, c'est précisément parce que je suis entouré d'amis que vous me voyez dans cet état. Ce que j'ai, et ce qu'il y a, messieurs? Demandez-moi plutôt ce que je n'ai pas. Il y a de la méchanceté, il y a de la bassesse, il y a de la déception, de la fraude, des complots; et le nom de cette masse d'atrocités, c'est… HEEP!»

Ma tante frappa des mains, et nous tressaillîmes tous comme des possédés.

«Non, non, plus de combat, plus de lutte avec moi-même, dit M. Micawber en gesticulant violemment avec son mouchoir et en étendant ses deux bras devant lui de temps en temps, en mesure, comme s'il nageait dans un océan de difficultés surhumaines; je ne saurais mener plus longtemps cette vie, je suis trop misérable; on m'a enlevé tout ce qui rend l'existence supportable. J'ai été condamné à l'excommunication duTaboutout le temps que je suis resté au service de ce scélérat. Rendez-moi ma femme, rendez-moi mes enfants; remettez Micawber à la place du malheureux qui marche aujourd'hui dans mes bottes, et puis dites-moi d'avaler demain un sabre, et je le ferai; vous verrez avec quel appétit!»

Je n'avais jamais vu un homme aussi exalté. Je m'efforçai de le calmer pour tâcher de tirer de lui quelques paroles plus sensées, mais il montait comme une soupe au lait sans vouloir seulement écouter un mot.

«Je ne donnerai une poignée de main à personne, continua-t-il en étouffant un sanglot, et en soufflant comme un homme qui se noie, jusqu'à ce que j'aie mis en morceaux ce détestable… serpent deHeep!Je n'accepterai de personne l'hospitalité, jusqu'à ce que j'aie décidé le mont Vésuve à faire jaillir ses flammes… sur ce misérable bandit deHeep!Je ne pourrai avaler le… moindre rafraîchissement… sous ce toit… surtout du punch… avant d'avoir arraché les yeux… à ce voleur, à ce menteur deHeep!Je ne veux voir personne… je ne veux rien dire… je… ne veux loger nulle part… jusqu'à ce que j'aie réduit… en une impalpable poussière cet hypocrite transcendant, cet immortel parjure deHeep!»

Je commençais à craindre de voir M. Micawber mourir sur place. Il prononçait toutes ces phrases courtes et saccadées d'une voix suffoquée; puis, quand il approchait du nom de Heep, il redoublait de vitesse et d'ardeur, son accent passionné avait quelque chose d'effrayant; mais quand il se laissa retomber sur sa chaise, tout en nage, hors de lui, nous regardant d'un air égaré, les joues violettes, la respiration gênée, le front couvert de sueur, il avait tout l'air d'être à la dernière extrémité. Je m'approchai de lui pour venir à son aide, mais il m'écarta d'un signe de sa main et reprit:

«Non, Copperfield!… Point de communication entre nous… jusqu'à ce que miss Wickfield… ait obtenu réparation… du tort que lui a causé cet adroit coquin deHeep!» Je suis sûr qu'il n'aurait pas eu la force de prononcer trois mots s'il n'avait pas senti au bout ce nom odieux qui lui rendait courage… «Qu'un secret inviolable soit gardé!… Pas d'exceptions!… D'aujourd'hui en huit, à l'heure du déjeuner… que tous ceux qui sont ici présents… y compris la tante… et cet excellent monsieur… se trouvent réunis à l'hôtel de Canterbury… Ils y rencontreront mistress Micawber et moi… Nous chanterons en choeur le souvenir des beaux jours enfuis, et… je démasquerai cet épouvantable scélérat deHeep!Je n'ai rien de plus à dire… rien de plus à entendre… Je m'élance immédiatement… car la société me pèse… sur les traces de ce traître, de ce scélérat, de ce brigand de HEEP!»

Et après cette dernière répétition du mot magique qui l'avait soutenu jusqu'au bout, après y avoir épuisé tout ce qui lui restait de force, M. Micawber se précipita hors de la maison, nous laissant tous dans un tel état d'excitation, d'attente et d'étonnement, que nous n'étions guère moins haletants, moins essoufflés que lui. Mais, même alors, il ne put résister à sa passion épistolaire, car, tandis que nous étions encore dans le paroxysme de notre excitation, de notre attente et de notre étonnement, on m'apporta le billet suivant, qu'il venait de m'écrire dans un café du voisinage:

«très-secret et confidentiel,

«Mon cher Monsieur,

«Je vous prie de vouloir bien transmettre à votre excellente tante toutes mes excuses pour l'agitation que j'ai laissé paraître devant elle. L'explosion d'un volcan longtemps comprimé a suivi une lutte intérieure que je ne saurais décrire. Vous la devinerez.

«J'espère vous avoir fait comprendre, cependant, que d'aujourd'hui en huit je compte sur vous, au café de Canterbury, là où jadis nous eûmes l'honneur, mistress Micawber et moi, d'unir nos voix à la vôtre pour répéter les fameux accents du douanier immortel nourri et élevé sur l'autre rive de la Tweed.

«Une fois ce devoir rempli et cet acte de réparation accompli, le seul qui puisse me rendre le courage d'envisager mon prochain en face, je disparaîtrai pour toujours, et je ne demanderai plus qu'à être déposé dans ce lieu d'asile universel

Où dorment pour toujours dans leur étroit caveau Les ancêtres obscurs de cet humble hameau

avec cette simple inscription:


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