CHAPITRE XXIV.

Je lui promets de lui envoyer tout de suite Agnès; mais je ne peux pas la quitter; j'ai trop de chagrin.

«Je vous disais que cela valait mieux ainsi! murmure-t-elle en me serrant dans ses bras. Oh! David, plus tard vous n'auriez pas pu aimer votre femme-enfant plus que vous ne le faites; plus tard, elle vous aurait causé tant d'ennuis et de désagréments, que peut- être vous l'auriez moins aimée. J'étais trop jeune et trop enfant, je le sais. Cela vaut bien mieux ainsi!»

Je vais dans le salon et j'y trouve Agnès; je la prie de monter.Elle disparaît, et je reste seul avec Jip.

Sa petite niche chinoise est près du feu; il est couché sur son lit de flanelle; il cherche à s'endormir en gémissant. La lune brille de sa plus douce clarté. Et mes larmes tombent à flots, et mon triste coeur est plein d'une angoisse rebelle, il lutte douloureusement contre le coup qui le châtie, oh! oui bien douloureusement.

Je suis assis au coin du feu, je songe, avec un vague remords, à tous les sentiments que j'ai nourris en secret depuis mon mariage. Je pense à toutes les petites misères qui se sont passées entre Dora et moi, et je sens combien on a raison de dire que ce sont toutes ces petites misères qui composent la vie. Et je revois toujours devant moi la charmante enfant, telle que je l'ai d'abord connue, embellie par mon jeune amour, comme par le sien, de tous les charmes d'un tel amour. Aurait-il mieux valu, comme elle me le disait, que nous nous fussions aimés comme des enfants, pour nous oublier ensuite? Coeur rebelle, répondez.

Je ne sais comment le temps se passe; enfin je suis rappelé à moi par le vieux compagnon de ma petite femme, il est plus agité, il se traîne hors de sa niche, il me regarde, il regarde la porte, il pleure parce qu'il veut monter.

«Pas ce soir, Jip! pas ce soir!» Il se rapproche lentement de moi, il lèche ma main, et lève vers moi ses yeux qui ne voient plus qu'à peine.

«Oh, Jip! peut-être plus jamais!» Il se couche à mes pieds, s'étend comme pour dormir, pousse un gémissement plaintif: il est mort.

«Oh! Agnès! venez, venez voir!»

Car Agnès vient de descendre en effet. Son visage est plein de compassion et de douleur, un torrent de larmes s'échappe de ses yeux, elle me regarde sans me dire un mot, sa main me montre le ciel!

«Agnès?»

C'est fini. Je ne vois plus rien; mon esprit se trouble, et au même instant, tout s'efface de mon souvenir.

Les opérations de M. Micawber.

Ce n'est pas le moment de dépeindre l'état de mon âme sous l'influence de cet horrible événement. J'en vins à croire que l'avenir était fermé pour moi, que j'avais perdu à jamais toute activité et toute énergie, qu'il n'y avait plus pour moi qu'un refuge: le tombeau, je n'arrivai que par degrés à ce marasme languissant, qui m'aurait peut-être dominé dès les premiers moments, si mon affliction n'avait été troublée d'abord, et augmentée plus tard par des événements que je vais raconter dans la suite de cette histoire. Quoiqu'il en soit, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il se passa un certain temps avant que je comprisse toute l'étendue de mon malheur; je croyais presque que j'avais déjà traversé mes plus douloureuses angoisses, et je trouvais une consolation à méditer sur tout ce qu'il y avait de beau et de pur dans cette histoire touchante qui venait de finir pour toujours.

À présent même, je ne me rappelle pas distinctement l'époque où on me parla de faire un voyage, ni comment nous fûmes amenés à penser que je ne trouverais que dans le changement de lieu et de distractions, la consolation et le repos dont j'avais besoin. Agnès exerçait tant d'influence sur tout ce que nous pensions, sur tout ce que nous disions, sur tout ce que nous faisions, pendant ces jours de deuil, que je crois pouvoir lui attribuer ce projet. Mais cette influence s'exerçait si paisiblement, que je n'en sais pas davantage.

Je commençais à croire que, lorsque j'associais jadis la pensée d'Agnès au vieux vitrail de l'église, c'était par un instinct prophétique de ce qu'elle serait pour moi, à l'heure du grand chagrin qui devait fondre un jour sur ma vie. En effet, à partir du moment que je n'oublierai jamais, où elle m'apparut debout, la main levée vers le ciel, elle fut, pendant ces heures si douloureuses, comme une sainte dans ma demeure solitaire; lorsque l'ange de la mort descendit près de Dora, ce fut sur le sein d'Agnès qu'elle s'endormit, le sourire sur les lèvres; je ne le sus qu'après, lorsque je fus en état d'entendre ces tristes détails. Quand je revins à moi, je la vis à mes côtés, versant des larmes de compassion, et ses paroles pleines d'espérance et de paix, son doux visage qui semblait descendre d'une région plus pure et plus voisine du ciel, pour se pencher sur moi, vinrent calmer mon coeur indocile, et adoucir mon désespoir.

Il faut poursuivre mon récit.

Je devais voyager. C'était, à ce qu'il parait, une résolution arrêtée entre nous dès les premiers moments. La terre ayant reçu tout ce qui pouvait périr de celle qui m'avait quitté, il ne me restait plus qu'à attendre ce que M. Micawber appelait le dernier acte de la pulvérisation de Heeps, et le départ des émigrants.

Sur la demande de Traddles, qui fut pour moi, pendant mon affliction, le plus tendre et le plus dévoué des amis, nous retournâmes à Canterbury, ma tante, Agnès et moi. Nous nous rendîmes tout droit chez M. Micawber qui nous attendait. Depuis l'explosion de notre dernière réunion, Traddles n'avait cessé de partager ses soins entre la demeure de M. Micawber et celle de M. Wickfield. Quand la pauvre mistress Micawber me vit entrer, dans mes vêtements de deuil, elle fut extrêmement émue, il y avait encore dans ce coeur-là beaucoup de bon, malgré les tracas et les souffrances prolongées qu'elle avait subis depuis tant d'années.

«Eh bien! monsieur et mistress Micawber, dit ma tante, dès que nous fûmes assis, avez-vous songé à la proposition d'émigrer que je vous ai faite?

— Ma chère madame, reprit M. Micawber, je ne saurais mieux exprimer la conclusion à laquelle nous sommes arrivés. Mistress Micawber, votre humble serviteur, et je puis ajouter nos enfants, qu'en empruntant le langage d'un poète illustre, et en vous disant avec lui:

Notre barque aborda au rivage,Et de loin je vois sur les flotsLe navire et ses matelots,Préparer tout pour le voyage.

— À la bonne heure! dit ma tante. J'augure bien pour vous de cette décision qui fait honneur à votre bon sens.

— C'est vous, madame, qui nous faites beaucoup d'honneur, répondit-il; puis, consultant son carnet: Quant à l'assistance pécuniaire qui doit nous mettre à même de lancer notre frêle canot sur l'océan des entreprises, j'ai pesé de nouveau ce point capital, et je vous propose l'arrangement suivant, que j'ai libellé, je n'ai pas besoin de le dire, sur papier timbré, d'après les prescriptions des divers actes du Parlement relatifs à cette sorte de garanties: j'offre le remboursement aux échéances ci- dessous indiquées, dix-huit mois, deux ans, et deux ans et demi. J'avais d'abord proposé un an, dix-huit mois, et deux ans; mais je craindrais que le temps ne fût un peu court pour amasser quelque chose. Nous pourrions, à la première échéance, ne pas avoir été favorisés dans nos récoltes,» et M. Micawber regardait par toute la chambre comme s'il y voyait quelques centaines d'ares d'une terre bien cultivée, «ou bien il se pourrait que nous n'eussions pas encore serré nos grains. On ne trouve pas toujours des bras comme on veut, je le crains, dans cette partie de nos colonies où nous devrons désormais lutter contre la fécondité luxuriante d'un sol vierge encore.

— Arrangez cela comme il vous plaira, monsieur, dit ma tante.

— Madame, répliqua-t-il, mistress Micawber et moi, nous sentons vivement l'extrême bonté de nos amis et de nos parents. Ce que je désire, c'est d'être parfaitement en règle, et parfaitement exact. Nous allons tourner un nouveau feuillet du livre de la vie, nous allons essayer d'un ressort inconnu et prendre en main un levier puissant: je tiens, pour moi, comme pour mon fils, à ce que ces arrangements soient conclus, comme cela se doit, d'homme à homme.»

Je ne sais si M. Micawber attachait à cette dernière phrase un sens particulier. Je ne sais si jamais ceux qui l'emploient sont bien sûrs que cela veuille dire quelque chose, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il aimait beaucoup cette locution, car il répéta, avec une toux expressive: «Comme cela se doit, d'homme à homme.»

«Je propose, dit M. Micawber, des lettres de change; elles sont en usage dans tout le monde commerçant (c'est aux juifs, je crois, que nous devons en attribuer l'origine, et ils n'ont su que trop y conserver encore une bonne part, depuis ce jour); je les propose parce que ce sont des effets négociables. Mais si on préférait toute autre garantie, je serais heureux de me conformer aux voeux énoncés à ce sujet: Comme cela se doit d'homme à homme.»

Ma tante déclara que, quand on était décidé des deux côtés à consentir à tout, il lui semblait qu'il ne pouvait s'élever aucune difficulté. M. Micawber fut de son avis.

«Quant à nos préparatifs intérieurs, madame, reprit M. Micawber avec un sentiment d'orgueil, permettez-moi de vous dire comment nous cherchons à nous rendre propres au sort qui nous sera désormais dévolu. Ma fille aînée se rend tous les matins à cinq heures, dans un établissement voisin, pour y acquérir le talent, si l'on peut ainsi parler, de traire les vaches. Mes plus jeunes enfants étudient, d'aussi près que les circonstances le leur permettent, les moeurs des porcs et des volailles qu'on élève dans les quartiers moins élégants de cette cité: deux fois déjà, on les a rapportés à la maison, pour ainsi dire, écrasés par des charrettes. J'ai moi-même, la semaine passée, donné toute mon attention à l'art de la boulangerie, et mon fils Wilkins s'est consacré à conduire des bestiaux, lorsque les grossiers conducteurs payés pour cet emploi lui ont permis de leur rendre gratis quelques services en ce genre. Je regrette, pour l'honneur de notre espèce, d'être obligé d'ajouter que de telles occasions ne se présentent que rarement; en général, on lui ordonne, avec des jurements effroyables, de s'éloigner au plus vite.

— Tout cela est à merveille, dit ma tante du ton le plus encourageant. Mistress Micawber n'est pas non plus restée oisive, J'en suis persuadée?

— Chère madame, répondit mistress Micawber, de son air affairé, je dois avouer que je n'ai pas jusqu'ici pris une grande part à des occupations qui aient un rapport direct avec la culture ou l'élevage des bestiaux, bien que je me propose d'y donner toute mon attention lorsque nous serons là-bas. Le temps que j'ai pu dérober à mes devoirs domestiques, je l'ai consacré à une correspondance étendue avec ma famille. Car j'avoue, mon cher monsieur Copperfield, ajouta mistress Micawber, qui s'adressait souvent à moi, probablement parce que jadis elle avait l'habitude de prononcer mon nom au début de ses discours, j'avoue que, selon moi, le temps est venu d'ensevelir le passé dans un éternel oubli; ma famille doit aujourd'hui donner la main à M. Micawber, M. Micawber doit donner la main à ma famille: il est temps que le lion repose à côté de l'agneau, et que ma famille se réconcilie avec M. Micawber.

Je déclarai que c'était aussi mon avis.

«C'est du moins sous cet aspect, mon cher monsieur Copperfield, que j'envisage les choses. Quand je demeurais chez nous avec papa et maman, papa avait l'habitude de me demander, toutes les fois qu'on discutait une question dans notre petit cercle: «Que pense mon Emma de cette affaire?» Peut-être papa me montrait-il plus de déférence que je n'en méritais, mais cependant, il m'est permis naturellement d'avoir mon opinion sur la froideur glaciale qui a toujours régné dans les relations de M. Micawber avec ma famille; je puis me tromper, mais enfin j'ai mon opinion.

— Certainement. C'est tout naturel, madame, dit ma tante.

— Précisément, continua mistress Micawber. Certainement, je puis me tromper, c'est même très-probable, mais mon impression individuelle, c'est que le gouffre qui sépare M. Micawber et ma famille, est venu de ce que ma famille a craint que M. Micawber n'eût besoin d'assistance pécuniaire. Je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a des membres de ma famille, ajouta-t-elle avec un air de grande pénétration, qui ont craint de voir M. Micawber leur demander de s'engager personnellement pour lui, en lui prêtant leur nom. Je ne parle pas ici de donner leurs noms pour le baptême de nos enfants; mais ce qu'ils redoutaient, c'était qu'on ne s'en servît pour des lettres de change, qui auraient ensuite couru le risque d'être négociées à la Banque.»

Le regard sagace avec lequel mistress Micawber nous annonçait cette découverte, comme si personne n'y avait jamais songé, sembla étonner ma tante qui répondit un peu brusquement:

«Eh bien! madame, à tout prendre, je ne serais pas étonnée que vous eussiez raison.

— M. Micawber est maintenant sur le point de se débarrasser des entraves pécuniaires qui ont si longtemps entravé sa marche; il va prendre un nouvel essor dans un pays où il trouvera une ample carrière pour déployer ses facultés; point extrêmement important à mes yeux; les facultés de M. Micawber ont besoin d'espace. Il me semble donc que ma famille devrait profiter de cette occasion pour se mettre en avant. Je voudrais que M. Micawber et ma famille se réunissent dans une fête donnée… aux frais de ma famille; un membre important de ma famille y porterait un toast à la santé et à la prospérité de M. Micawber, et M. Micawber y trouverait l'occasion de leur développer ses vues.

— Ma chère, dit M. Micawber, avec quelque vivacité, je crois devoir déclarer tout de suite que, si j'avais à développer mes vues devant une telle assemblée, elle en serait probablement choquée: mon avis étant qu'en masse votre famille se compose de faquins impertinents, et, en détail, de coquins fieffés.

— Micawber, dit mistress Micawber, en secouant la tête, non! Vous ne les avez jamais compris, et ils ne vous ont jamais compris, voilà tout.»

M. Micawber toussa légèrement.

«Ils ne vous ont jamais compris, Micawber, dit sa femme. Peut-être en sont-ils incapables. Si cela est, il faut les plaindre, et j'ai compassion de leur infortune.

— Je suis extrêmement fâché, ma chère Emma, dit M. Micawber, d'un ton radouci, de m'être laissé aller à des expressions qu'on peut trouver un peu vives. Tout ce que je veux dire, c'est que je peux quitter cette contrée sans que votre famille se mette en avant pour me favoriser… d'un adieu, en me poussant de l'épaule pour précipiter mon départ; enfin, j'aime autant m'éloigner d'Angleterre, de mon propre mouvement, que de m'y faire encourager par ces gens-là. Cependant, ma chère, s'ils daignaient répondre à votre communication, ce qui d'après notre expérience à tous deux, me semble on ne peut plus improbable, je serais bien loin d'être un obstacle à vos désirs.»

La chose étant ainsi décidée à l'amiable, M. Micawber offrit le bras à mistress Micawber, et jetant un coup d'oeil sur le tas de livres et de papiers placés sur la table, devant Traddles, il déclara qu'ils allaient se retirer pour nous laisser libres; ce qu'ils firent de l'air le plus cérémonieux.

«Mon cher Copperfield, dit Traddles en s'enfonçant dans son fauteuil, lorsqu'ils furent partis, et en me regardant avec un attendrissement qui rendait ses yeux plus rouges encore qu'à l'ordinaire, et donnait à ses cheveux les attitudes les plus bizarres, je ne vous demande pas pardon de venir vous parler d'affaires: je sais tout l'intérêt que vous prenez à celles-ci, et cela pourra d'ailleurs apporter quelque diversion à votre douleur. Mon cher ami, j'espère que vous n'êtes pas trop fatigué?

— Je suis tout prêt, lui dis-je après un moment de silence. C'est à ma tante qu'il faut penser d'abord. Vous savez tout le mal qu'elle s'est donné?

— Sûrement, sûrement, répondit Traddles: qui pourrait l'oublier!

— Mais ce n'est pas tout, repris-je. Depuis quinze jours, elle a de nouveaux chagrins; elle n'a fait que courir dans Londres tous les jours. Plusieurs fois elle est sortie le matin de bonne heure, pour ne revenir que le soir. Hier encore, Traddles, avec ce voyage en perspective, il était près de minuit quand elle est rentrée. Vous savez combien elle pense aux autres. Elle ne veut pas me dire le sujet de ses peines.»

Ma tante, le front pâle et sillonné de rides profondes, resta immobile à m'écouter. Quelques larmes coulèrent lentement sur ses joues, elle mit sa main dans la mienne.

«Ce n'est rien, Trot, ce n'est rien. C'est fini. Vous le saurez un jour. Maintenant, Agnès, ma chère, occupons-nous de nos affaires.

— Je dois rendre à M. Micawber la justice de dire, reprit Traddles, que bien qu'il n'ait pas su travailler utilement pour son propre compte, il est infatigable quand il s'agit des affaires d'autrui. Je n'ai jamais rien vu de pareil. S'il a toujours eu cette activité dévorante, il doit avoir à mon compte au moins deux cents ans, à l'heure qu'il est. C'est quelque chose d'extraordinaire que l'état dans lequel il se met, que la passion avec laquelle il se plonge, jour et nuit, dans l'examen des papiers et des livres de compte: je ne parle pas de l'immense quantité de lettres qu'il m'a écrites, quoique nous soyons porte à porte: souvent même il m'en passe à travers la table, quand il serait infiniment plus court de nous expliquer de vive voix.

— Des lettres! s'écrie ma tante. Mais je suis sûre qu'il ne rêve que par lettres!

— Et M. Dick, dit Traddles, lui aussi il a fait merveille! Aussitôt qu'il a été délivré du soin de veiller sur Uriah Heep, ce qu'il a fait avec un soin inouï, il s'est dévoué aux intérêts de M. Wickfield, et il nous a véritablement rendu les plus grands services, en nous aidant dans nos recherches, en faisant mille petites commissions pour nous, en nous copiant tout ce dont nous avions besoin.

— Dick est un homme très-remarquable, s'écria ma tante, je l'ai toujours dit. Trot, vous le savez!

— Je suis heureux de dire, miss Wickfield, poursuivit Traddles, avec une délicatesse et un sérieux vraiment touchants, que pendant votre absence l'état de M. Wickfield s'est grandement amélioré. Délivré du poids qui l'accablait depuis si longtemps, et des craintes terribles qui l'éprouvaient, ce n'est plus le même homme. Il retrouve même souvent la faculté de concentrer sa mémoire et son attention sur des questions d'affaires, et il nous a aidés à éclaircir plusieurs points épineux sur lesquels nous n'aurions peut-être jamais pu nous former un avis sans son aide. Mais je me hâte d'en venir aux résultats, qui ne seront pas longs à vous faire connaître; je n'en finirais jamais si je me mettais à vous conter en détail tout ce qui me donne bon espoir pour l'avenir.»

Il était aisé de voir que cet excellent Traddles disait cela pour nous faire prendre courage, et pour permettre à Agnès d'entendre prononcer le nom de son père sans inquiétude; mais nous n'en fûmes pas moins charmés tous.

«Voyons! dit Traddles, en classant les papiers qui étaient sur la table. Nous avons examiné l'état de nos fonds, et, après avoir mis en ordre des comptes dont les uns étaient fort embrouillés sans mauvaise intention, et dont les autres étaient embrouillés et falsifiés à dessein, il nous parait évident que M. Wickfield pourrait aujourd'hui se retirer des affaires, sans rester le moins du monde en déficit.

— Que Dieu soit béni! dit Agnès, avec une fervente reconnaissance.

— Mais, dit Traddles, il lui resterait si peu de chose pour vivre (car même à supposer qu'il vendit la maison, il ne posséderait plus que quelques centaines de livres sterling), que je crois devoir vous engager à réfléchir, miss Wickfield, s'il ne ferait pas mieux de continuer à gérer les propriétés dont il a été si longtemps chargé. Ses amis pourraient, vous sentez, l'aider de leurs conseils, maintenant qu'il serait affranchi de tout embarras. Vous-même, miss Wickfield, Copperfield et moi…

— J'y ai pensé, Trotwood, dit Agnès en me regardant, et je crois que cela ne peut pas, que cela ne doit pas être; même sur les instances d'un ami auquel nous devons tant, et auquel nous sommes si reconnaissants.

— J'aurais tort de faire des instances, reprit Traddles. J'ai cru seulement devoir vous en donner l'idée. N'en parlons plus.

— Je suis heureuse de vous entendre, répondit Agnès avec fermeté, car cela me donne l'espoir, et presque la certitude que nous pensons de même, cher monsieur Traddles, et vous aussi, cher Trotwood. Une fois mon père délivré d'un tel fardeau, que pourrais-je souhaiter? Rien autre chose que de le voir soulagé d'un travail si pénible, et de pouvoir lui consacrer ma vie, pour lui rendre un peu de l'amour et des soins dont il m'a comblée. Depuis des années, c'est ce que je désire le plus au monde. Rien ne pourrait me rendre plus heureuse que la pensée d'être chargée de notre avenir, si ce n'est le sentiment que mon père ne sera plus accablé par une trop pesante responsabilité.

— Avez-vous songé à ce que vous pourriez faire, Agnès?

— Souvent, cher Trotwood. Je ne suis pas inquiète. Je suis certaine de réussir. Tout le monde me connaît ici, et l'on me veut du bien, j'en suis sûre. Ne craignez pas pour moi. Nos besoins ne sont pas grands. Si je peux mettre en location notre chère vieille maison, et tenir une école, je serai heureuse de me sentir utile.»

En entendant cette voix ardente, émue, mais paisible, j'avais si présent le souvenir de la vieille et chère maison, autrefois ma demeure solitaire, que je ne pus répondre un seul mot: j'avais le coeur trop plein. Traddles fit semblant de chercher une note parmi ses papiers.

«À présent, miss Trotwood, dit Traddles, nous avons à nous occuper de votre fortune.

— Eh bien! monsieur, répondit ma tante en soupirant; tout ce que je peux vous en dire, c'est que si elle n'existe plus, je saurai en prendre mon parti; et que si elle existe encore, je serai bien aise de la retrouver.

— C'était je crois, originairement, huit mille livres sterling, dans les consolidés? dit Traddles.

— Précisément! répondit ma tante.

— Je ne puis en retrouver que cinq, dit Traddles d'un air perplexe.

— Est-ce cinq mille livres ou cinq livres? dit ma tante avec le plus grand sang-froid.

— Cinq mille livres, repartit Traddles.

— C'était tout ce qu'il y avait, répondit ma tante. J'en avais vendu moi-même trois mille, dont mille pour votre installation, mon cher Trot; j'ai gardé le reste. Quand j'ai perdu ce que je possédais, j'ai cru plus sage de ne pas vous parler de cette dernière somme, et de la tenir en réserve pour parer aux événements. Je voulais voir comment vous supporteriez cette épreuve, Trot; vous l'avez noblement supportée, avec persévérance, avec dignité, avec résignation. Dick a fait de même. Ne me parlez pas, car je me sens les nerfs un peu ébranlés.»

Personne n'aurait pu le deviner à la voir si droite sur sa chaise, les bras croisés; elle était au contraire merveilleusement maîtresse d'elle-même.

«Alors je suis heureux de pouvoir vous dire, s'écrie Traddles d'un air radieux, que nous avons retrouvé tout votre argent.

— Surtout que personne ne m'en félicite, je vous prie, dit ma tante… Et comment cela, monsieur?

— Vous croyiez que M. Wickfield avait mal à propos disposé de cette somme? dit Traddles.

— Certainement, dit ma tante. Aussi je n'ai pas eu de peine à garder le silence. Agnès, ne me dites pas un mot!

— Et le fait est, dit Traddles, que vos fonds avaient été vendus en vertu des pouvoirs que vous lui aviez confiés; je n'ai pas besoin de vous dire par qui, ni sur quelle signature. Ce misérable osa plus tard affirmer et même prouver, par des chiffres, à M. Wickfield, qu'il avait employé la somme (d'après des instructions générales, disait-il) pour pallier d'autres déficits et d'autres embarras d'affaires. M. Wickfield n'a pris d'autre participation à cette fraude, que d'avoir la malheureuse faiblesse de vous payer plusieurs fois les intérêts d'un capital qu'il savait ne plus exister.

— Et à la fin, il s'en attribua tout le blâme, ajouta ma tante; il m'écrivit alors une lettre insensée où il s'accusait de vol, et des crimes les plus odieux. Sur quoi je lui fis une visite un matin, je demandai une bougie, je brûlai sa lettre, et je lui dis de me payer un jour, si cela lui était possible, mais en attendant, s'il ne le pouvait pas, de veiller sur ses propres affaires pour l'amour de sa fille… Si on me parle, je sors de la chambre!»

Nous restâmes silencieux; Agnès se cachait la tête dans ses mains.

«Eh bien, mon cher ami, dit ma tante après un moment, vous lui avez donc arraché cet argent?

— Ma foi! dit Traddles, M. Micawber l'avait si bien traqué et s'était muni de tant de preuves irrésistibles que l'autre n'a pas pu nous échapper. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que je crois en vérité que c'est encore plus par haine pour Copperfield que pour satisfaire son extrême avarice, qu'il avait dérobé cet argent. Il me l'a dit tout franchement. Il n'avait qu'un regret, c'était de n'avoir pas dissipé cette somme, pour vexer Copperfield et pour lui faire tort.

— Voyez-vous! dit ma tante en fronçant les sourcils d'un air pensif, et en jetant un regard sur Agnès. Et qu'est-il devenu?

— Je n'en sais rien. Il est parti, dit Traddles, avec sa mère, qui ne faisait que crier, supplier, confesser tout. Ils sont partis pour Londres, par la diligence de soir, et je ne sais rien de plus sur son compte, si ce n'est qu'il a montré pour moi en partant la malveillance la plus audacieuse. Il ne m'en voulait pas moins qu'à M. Micawber; j'ai pris cette déclaration pour un compliment, et je me suis fait un plaisir de le lui dire.

— Croyez-vous qu'il ait quelque argent, Traddles? lui demandai- je.

— Oh! oui, j'en suis bien convaincu, répondit-il en secouant la tête d'un air sérieux. Je suis sûr que, d'une façon ou d'une autre, il doit avoir empoché un joli petit magot. Mais je crois, Copperfield, que si vous aviez l'occasion de l'observer plus tard dans le cours de sa destinée, vous verriez que l'argent ne l'empêchera pas de mal tourner. C'est un hypocrite fini; quoi qu'il fasse, soyez sûr qu'il ne marchera jamais que par des voies tortueuses. C'est le seul plaisir qui le dédommage de la contrainte extérieure qu'il s'impose. Comme il rampe sans cesse à plat ventre pour arriver à quelque petit but particulier, il se fera toujours un monstre de chaque obstacle qu'il rencontrera sur son chemin; par conséquent il poursuivra de sa haine et de ses soupçons chacun de ceux qui le gêneront dans ses vues, fût-ce le plus innocemment du monde. Alors ses voies deviendront de plus en plus tortueuses, au moindre ombrage qu'il pourra prendre. Il n'y a qu'à voir sa conduite ici pour s'en convaincre.

— C'est un monstre de bassesse comme on n'en voit pas, dit ma tante.

— Je n'en sais trop rien, répliqua Traddles d'un air pensif. Il n'est pas difficile de devenir un monstre de bassesse, quand on veut s'en donner la peine.

— Et M. Micawber? dit ma tante.

— Ah! réellement, dit Traddles d'un air réjoui, je ne peux pas m'empêcher de donner encore les plus grands éloges à M. Micawber. Sans sa patience et sa longue persévérance, nous n'aurions fait rien qui vaille. Et il ne faut pas oublier que M. Micawber a bien agi, par pur dévouement: quand on songe à tout ce qu'il aurait pu obtenir d'Uriah Heep, en se faisant payer son silence!

— Vous avez bien raison, lui dis-je.

— Et maintenant que faut-il lui donner? demanda ma tante.

— Oh! avant d'en venir là dit Traddles d'un air un peu déconcerté, j'ai cru devoir, par discrétion, omettre deux points dans l'arrangement fort peu légal (car il ne faut pas se dissimuler qu'il est fort peu légal d'un bout à l'autre) de cette difficile question. Les billets souscrits par M. Micawber au profit d'Uriah, pour les avances qu'il lui faisait…

— Eh bien! il faut les lui rembourser, dit ma tante.

— Oui, mais je ne sais pas quand on voudra s'en servir contre lui, ni où ils sont, reprit Traddles en écarquillant les yeux; et je crains fort que d'ici à son départ, M. Micawber ne soit constamment arrêté ou saisi pour dettes.

— Alors il faudra le mettre constamment en liberté, et faire lever chaque saisie, dit ma tante. À quoi cela monte-t-il en tout?

— Mais, M. Micawber a porté avec beaucoup d'exactitude ces transactions (il appelle ça des transactions) sur son grand-livre, reprit Traddles en souriant, et cela monte à cent trois livres sterling et cinq shillings.

— Voyons, que lui donnerons-nous, cette somme-là comprise? dit ma tante. Agnès, ma chère, nous reparlerons plus tard ensemble de votre part proportionnelle dans ce petit sacrifice… Eh bien! combien dirons-nous? Cinq cents livres?»

Nous prîmes la parole en même temps, sur cette offre, Traddles et moi. Nous insistâmes tous deux pour qu'on ne remît à M. Micawber qu'une petite somme à la fois, et que, sans le lui promettre d'avance, on soldât à mesure ce qu'il devait à Uriah Heep. Nous fûmes d'avis qu'on payât le passage et les frais d'installation de la famille, qu'on leur donnât en outre cent livres sterling, et qu'on eût l'air de prendre au sérieux l'arrangement proposé par M. Micawber pour payer ces avances: il lui serait salutaire de se sentir sous le coup de cette responsabilité. À cela j'ajoutai que je donnerais sur son caractère quelques détails à M. Peggotty, sur qui je savais qu'on pouvait compter. On pourrait aussi confier à M. Peggotty le soin de lui avancer plus tard cent livres sterling en sus de ce qu'il aurait déjà reçu au départ. Je me proposais encore d'intéresser M. Micawber à M. Peggotty, en lui confiant, de l'histoire de ce dernier, ce qu'il me semblerait utile ou convenable de ne lui point cacher, afin de les amener à s'entr'aider mutuellement, dans leur intérêt commun. Nous entrâmes tous chaudement dans ces plans; et je puis dire par avance qu'en effet la plus parfaite bonne volonté et la meilleure harmonie ne tardèrent pas à régner entre les deux parties intéressées.

Voyant que Traddles regardait ma tante d'un air soucieux, je lui rappelai qu'il avait fait allusion à deux questions dont il devait nous parler.

«Votre tante m'excusera et vous aussi, Copperfield, si j'aborde un sujet aussi pénible, dit Traddles en hésitant, mais je crois nécessaire de le rappeler à votre souvenir. Le jour où M. Micawber nous a fait cette mémorable dénonciation, Uriah Heep a proféré des menaces contre le mari de votre tante.»

Ma tante inclina la tête, sans changer de position, avec le même calme apparent.

«Peut-être, continua Traddles, n'était-ce qu'une impertinence en l'air.

— Non, répondit ma tante.

— Il y avait donc… je vous demande bien pardon… une personne portant ce titre…? dit Traddles, et elle était sous sa coupe?

— Oui, mon ami,» dit ma tante.

Traddles expliqua, et d'une mine allongée, qu'il n'avait pas pu aborder ce sujet, et que dans l'arrangement qu'il avait fait, il n'en était pas question, non plus que des lettres de créance contre M. Micawber; que nous n'avions plus aucun pouvoir sur Uriah Heep, et que s'il était à même de nous faire du tort, ou de nous jouer un mauvais tour, aux uns ou aux autres, il n'y manquerait certainement pas.

Ma tante gardait le silence; quelques larmes coulaient sur ses joues.

«Vous avez raison, dit-elle. Vous avez bien fait d'en parler.

— Pouvons-nous faire quelque chose, Copperfield ou moi? demanda doucement Traddles.

— Rien, dit ma tante. Je vous remercie mille fois. Trot, mon cher, ce n'est qu'une vaine menace. Faites rentrer M. et mistress Micawber. Et surtout ne me dites rien ni les uns ni les autres.» En même temps, elle arrangea les plis de sa robe, et se rassit, toujours droite comme à l'ordinaire, les yeux fixés sur la porte.

«Eh bien, M. et mistress Micawber, dit ma tante en les voyant entrer, nous avons discuté la question de votre émigration, je vous demande bien pardon de vous avoir laissés si longtemps seuls; voici ce que nous vous proposons.»

Puis elle expliqua ce qui avait été convenu, à l'extrême satisfaction de la famille, petits et grands, là présents. M. Micawber en particulier fut tellement enchanté de trouver une si belle occasion de pratiquer ses habitudes de transactions commerciales, en souscrivant des billets, qu'on ne put l'empêcher de courir immédiatement chez le marchand de papier timbré. Mais sa joie reçut tout à coup un rude choc; cinq minutes après, il revint escorté d'un agent du shériff, nous informer en sanglotant que tout était perdu. Comme nous étions préparés à cet événement, et que nous avions prévu la vengeance d'Uriah Heep, nous payâmes aussitôt la somme, et, cinq minutes après, M. Micawber avait repris sa place devant la table, et remplissait les blancs de ses feuilles de papier timbré avec une expression de ravissement, que nulle autre occupation ne pouvait lui donner, si ce n'est celle de faire du punch. Rien que de le voir retoucher ses billets avec un ravissement artistique, et les placer à distance pour mieux en voir l'effet, les regarder du coin de l'oeil, et inscrire sur son carnet les dates et les totaux, enfin contempler son oeuvre terminée, avec la profonde conviction que c'était de l'or en barre, il ne pouvait y avoir de spectacle plus amusant.

«Et maintenant, monsieur, si vous me permettez de vous le dire, ce que vous avez de mieux à faire, dit ma tante après l'avoir observé un moment en silence, c'est de renoncer pour toujours à cette occupation.

— Madame, répondit M. Micawber, j'ai l'intention d'inscrire ce voeu sur la page vierge de notre nouvel avenir. Mistress Micawber peut vous le dire. J'ai la confiance, ajouta-t-il, d'un ton solennel, que mon fils Wilkins n'oubliera jamais qu'il vaudrait mieux pour lui plonger son poing dans les flammes que de manier les serpents qui ont répandu leur venin dans les veines glacées de son malheureux père!» Profondément ému, et transformé en une image du désespoir, M. Micawber contemplait ces serpents invisibles avec un regard rempli d'une sombre haine (quoi qu'à vrai dire, on y retrouvât encore quelques traces de son ancien goût pour ces serpents figurés), puis il plia les feuilles et les mit dans sa poche.

La soirée avait été bien remplie. Nous étions épuisés de chagrin et de fatigue; sans compter que ma tante et moi nous devions retourner à Londres le lendemain. Il fut convenu que les Micawber nous y suivraient, après avoir vendu leur mobilier; que les affaires de M. Wickfield seraient réglées le plus promptement possible, sous la direction de Traddles, et qu'Agnès viendrait ensuite à Londres. Nous passâmes la nuit dans la vieille maison qui, délivrée maintenant de la présence des Heep, semblait purgée d'une pestilence, et je couchai dans mon ancienne chambre, comme un pauvre naufragé qui est revenu au gîte.

Le lendemain nous retournâmes chez ma tante, pour ne pas aller chez moi, et nous étions assis tous deux à côté l'un de l'autre, comme par le passé, avant d'aller nous coucher, quand elle me dit:

«Trot, avez-vous vraiment envie de savoir ce qui me préoccupait dernièrement?

— Oui certainement, ma tante, aujourd'hui, moins que jamais, je ne voudrais vous voir un chagrin ou une inquiétude dont je n'eusse ma part.

— Vous avez déjà eu assez de chagrins vous-même, mon enfant, dit ma tante avec affection, sans que j'y ajoute encore mes petites misères. Je n'ai pas eu d'autre motif, mon cher Trot, de vous cacher quelque chose.

— Je le sais bien. Mais dites-le-moi maintenant.

— Voulez-vous sortir en voiture avec moi demain matin? me demanda ma tante.

— Certainement.

— À neuf heures, reprit-elle, je vous dirai tout, mon ami.»

Le lendemain matin, nous montâmes en voiture pour nous rendre à Londres. Nous fîmes un long trajet à travers les rues, avant d'arriver devant un des grands hôpitaux de la capitale. Près du bâtiment, je vis un corbillard très-simple. Le cocher reconnut ma tante, elle lui fit signe de la main de se mettre en marche, il obéit, nous le suivîmes.

«Vous comprenez maintenant, Trot, dit ma tante. Il est mort.

— Est-il mort à l'hôpital?

— Oui.»

Elle était assise, immobile, à côté de moi, mais je voyais de nouveau de grosses larmes couler sur ses joues.

«Il y était déjà venu une fois, reprit ma tante. Il était malade depuis longtemps, c'était une santé détruite. Quand il a su son état, pendant sa dernière maladie, il m'a fait demander. Il était repentant; très-repentant.

— Et je suis sûr que vous y êtes allée! ma tante.

— Oui. Et j'ai passé depuis bien des heures près de lui.

— Il est mort la veille de notre voyage à Canterbury?»

Ma tante me fit signe que oui. «Personne ne peut plus lui faire de tort à présent, dit-elle. Vous voyez que c'était une vaine menace.»

Nous arrivâmes au cimetière d'Hornsey. «J'aime mieux qu'il repose ici que dans la ville, dit ma tante. Il était né ici.»

Nous descendîmes de voiture, et nous suivîmes à pied le cercueil jusqu'au coin de terre dont j'ai gardé le souvenir, et où on lut le service des morts.Tu es poussière et…

«Il y a trente-six ans, mon ami, que je l'avais épousé, me dit ma tante, lorsque nous remontâmes en voiture. Que Dieu nous pardonne à tous.»

Nous nous rassîmes en silence, et elle resta longtemps sans parler, tenant toujours ma main serrée dans les siennes. Enfin elle fondit tout à coup en larmes, et me dit:

«C'était un très-bel homme quand je l'épousai, Trot… Mais grandDieu, comme il avait changé!»

Cela ne dura pas longtemps. Ses pleurs la soulagèrent, elle se calma bientôt, et reprit sa sérénité, «C'est que j'ai les nerfs un peu ébranlés, me disait-elle, sans cela je ne me serais pas ainsi laissée aller à mon émotion. Que Dieu nous pardonne à tous!»

Nous retournâmes chez elle à Highgate, et là nous trouvâmes un petit billet qui était arrivé par le courrier du matin, de la part de M. Micawber.

«Canterbury, vendredi.

«Chère madame, et vous aussi, mon cher Copperfield, le beau pays de promesse qui commençait à poindre à l'horizon est de nouveau enveloppé d'un brouillard impénétrable, et disparaît pour toujours des yeux d'un malheureux naufragé, dont l'arrêt est porté!

«Un autre mandat d'arrêt vient en effet d'être lancé par Heep contre Micawber (dans la haute cour du Banc du roi à Westminster), et le défendeur est la proie du shériff revêtu de l'autorité légale dans ce bailliage.

Voici le jour, voici l'heure cruelle.Le front de bataille chancelle;D'un air superbe Édouard, victorieux,M'apporte l'esclavage et des fers odieux.

«Une fois retombé dans les fers, mon existence sera de courte durée (les angoisses de l'âme ne sauraient se supporter quand une fois elles ont atteint un certain point; je sens que j'ai dépassé ces limites). Que Dieu vous bénisse! Qu'il vous bénisse! Un jour peut-être, quelque voyageur, visitant par des motifs de curiosité, et aussi, je l'espère, de sympathie, le lieu où l'on renferme les débiteurs dans cette ville, réfléchira longtemps, en lisant gravées sur le mur, avec l'aide d'un clou rouillé, «Ces obscures initiales: «W.M.

«P. S. Je rouvre cette lettre pour vous dire que notre commun ami, M. Thomas Traddles qui ne nous a pas encore quittés, et qui paraît jouir de la meilleure santé, vient de payer mes dettes et d'acquitter tous les frais, au nom de cette noble et honorable miss Trotwood; ma famille et moi nous sommes au comble du bonheur.»

La tempête.

J'arrive maintenant à un événement qui a laissé dans mon âme des traces terribles et ineffaçables, à un événement tellement uni à tout ce qui précède cette partie de ma vie que, depuis les premières pages de mon récit, il a toujours grandi à mes yeux, comme une tour gigantesque isolée dans la plaine, projetant son ombre sur les incidents qui ont marqué même les jours de mon enfance.

Pendant les années qui suivirent cet événement, j'en rêvais sans cesse. L'impression en avait été si profonde que, durant le calme des nuits, dans ma chambre paisible, j'entendais encore mugir le tonnerre de sa furie redoutable. Aujourd'hui même il m'arrive de revoir cette scène dans mes rêves, bien qu'à de plus rares intervalles. Elle s'associe dans mon esprit au bruit du vent pendant l'orage, au nom seul du rivage de l'Océan. Je vais essayer de la raconter, telle que je la vois de mes yeux, car ce n'est pas un souvenir, c'est une réalité présente.

Le moment approchait où le navire des émigrants allait mettre à la voile: ma chère vieille bonne vint à Londres; son coeur se brisa de douleur à notre première entrevue. J'étais constamment avec elle, son frère et les Micawber, qui ne les quittaient guère; mais je ne revis plus Émilie.

Un soir, j'étais seul avec Peggotty et son frère. Nous en vînmes à parler de Ham. Elle nous raconta avec quelle tendresse il l'avait quittée, toujours calme et courageux. Il ne l'était jamais plus, disait-elle, que quand elle le croyait le plus abattu par le chagrin. L'excellente femme ne se lassait jamais de parler de lui, et nous mettions à entendre ses récits le même intérêt qu'elle mettait à nous les faire.

Nous avions renoncé, ma tante et moi, à nos deux petites maisons de Highgate: moi, pour voyager, et elle pour retourner habiter sa maison de Douvres. Nous avions pris, en attendant, un appartement dans Covent-Garden. Je rentrais chez moi ce soir-là, réfléchissant à ce qui s'était passé entre Ham et moi, lors de ma dernière visite à Yarmouth, et je me demandais si je ne ferais pas mieux d'écrire tout de suite à Émilie, au lieu de remettre une lettre pour elle à son oncle, au moment où je dirais adieu à ce pauvre homme sur le tillac, comme j'en avais d'abord formé le projet. Peut-être voudrait-elle, après avoir lu ma lettre, envoyer par moi quelque message d'adieu à celui qui l'aimait tant. Mieux valait lui en faciliter l'occasion.

Avant de me coucher, je lui écrivis. Je lui dis que j'avais vu Ham, et qu'il m'avait prié de lui dire ce que j'ai déjà raconté plus haut. Je le répétai fidèlement, sans rien ajouter. Lors même que j'en aurais eu le droit, je n'avais nul besoin de rien dire de plus. Ni moi, ni personne, nous n'aurions pu rendre plus touchantes ses paroles simples et vraies. Je donnai l'ordre de porter cette lettre le lendemain matin, en y ajoutant seulement pour M. Peggotty la prière de la remettre à Émilie. Je ne me couchai qu'à la pointe du jour.

J'étais alors plus épuisé que je ne le croyais; je ne m'endormis que lorsque le ciel paraissait déjà à l'horizon, et la fatigue me tint au lit assez tard le lendemain. Je fus réveillé par la présence de ma tante à mon chevet, quoiqu'elle eût gardé le silence. Je sentis dans mon sommeil qu'elle était là, comme cela nous arrive quelquefois.

«Trot, mon ami, dit-elle en me voyant ouvrir les yeux, je ne pouvais pas me décider à vous réveiller. M. Peggotty est ici; faut-il le faire monter?»

Je répondis que oui; il parut bientôt.

«Maître Davy, dit-il quand il m'eut donné une poignée de main, j'ai remis à Émilie votre lettre, et voici le billet qu'elle a écrit après l'avoir lu. Elle vous prie d'en prendre connaissance et, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, d'être assez bon pour vous en charger.

— L'avez-vous lu?» lui dis-je.

Il hocha tristement la tête; je l'ouvris et je lus ce qui suit:

«J'ai reçu votre message. Oh! que pourrais-je vous dire pour vous remercier de tant de bonté et d'intérêt?

«J'ai serré votre lettre contre mon coeur. Elle y restera jusqu'au jour de ma mort. Ce sont des épines bien aiguës, mais elles me font du bien. J'ai prié par là-dessus. Oh! oui, j'ai bien prié. Quand je songe à ce que vous êtes, et à ce qu'est mon oncle, je comprends ce que Dieu doit être, et je me sens le courage de crier vers lui.

«Adieu pour toujours, mon ami; adieu pour toujours dans ce monde.Dans un autre monde, si j'obtiens mon pardon, peut-être meretrouverai-je enfant et pourrai-je venir alors vous retrouver?Merci, et que Dieu vous bénisse! Adieu, adieu pour toujours!»

Voilà tout ce qu'il y avait dans sa lettre, avec la trace de ses larmes.

«Puis-je lui dire que vous n'y voyez pas d'inconvénient, maîtreDavy, et que vous serez assez bon pour vous en charger? me demandaM. Peggotty quand j'eus fini ma lecture.

— Certainement, lui dis-je, mais je réfléchissais…

— Oui, maître Davy?

— J'ai envie de me rendre à Yarmouth. J'ai plus de temps qu'il ne m'en faut pour aller et venir avant le départ du bâtiment.Ilne me sort pas de l'esprit, lui et sa solitude; si je puis lui remettre la lettre d'Émilie et vous charger de dire à votre nièce, à l'heure du départ, qu'il l'a reçue, cela leur fera du bien à tous deux. J'ai accepté solennellement la commission dont il me chargeait, l'excellent homme, je ne saurais m'en acquitter trop complètement. Le voyage n'est rien pour moi. J'ai besoin de mouvement, cela me calmera. Je partirai ce soir.»

Il essaya de me dissuader, mais je vis qu'il était au fond de mon avis, et cela m'aurait confirmé dans mon intention si j'en avais eu besoin. Il alla au bureau de la diligence, sur ma demande, et prit pour moi une place d'impériale. Je partis le soir par cette même route que j'avais traversée jadis, au milieu de tant de vicissitudes diverses.

«Le ciel ne vous paraît-il pas bien étrange ce soir? dis-je au cocher à notre premier relais. Je ne me souviens pas d'en avoir jamais vu un pareil.

— Ni moi non plus; je n'ai même jamais rien vu d'approchant, répondit-il. C'est du vent, monsieur. Il y aura des malheurs en mer, j'en ai peur, avant longtemps.»

C'était une confusion de nuages sombres et rapides, traversés ça et là par des bandes d'une couleur comme celle de la fumée qui s'échappe du bois mouillé: ces nuages s'entassaient en masses énormes, à des profondeurs telles que les plus profonds abîmes de la terre n'en auraient pu donner l'idée, et la lune semblait s'y plonger tête baissée, comme si, dans son épouvante de voir un si grand désordre dans les lois de la nature, elle eût perdu sa route à travers le ciel. Le vent, qui avait soufflé avec violence tout le jour, recommençait avec un bruit formidable. Le ciel se chargeait toujours de plus en plus.

Mais à mesure que la nuit avançait et que les nuages précipitaient leur course, noirs et serrés, sur toute la surface du ciel, le vent redoublait de fureur. Il était tellement violent que les chevaux pouvaient à peine faire un pas. Plusieurs fois, au milieu de l'obscurité de la nuit (nous étions à la fin de septembre, et les nuits étaient déjà longues), le conducteur s'arrêta, sérieusement inquiet pour la sûreté de ses passagers. Des ondées rapides se succédaient, tombant comme des lames d'acier, et nous étions bien aises de nous arrêter chaque fois que nous trouvions quelque mur ou quelque arbre pour nous abriter, car il devenait impossible de continuer à lutter contre l'orage.

Au point du jour, le vent redoubla encore de fureur. J'avais vu à Yarmouth des coups de vent que les marins appelaient des canonnades, mais jamais je n'avais rien vu de pareil, rien même qui y ressemblât. Nous arrivâmes très-tard à Norwich, disputant à la tempête chaque pouce de terrain, à partir de quatre lieues de Londres, et nous trouvâmes sur la place du marché une quantité de personnes qui s'étaient levées au milieu de la nuit, et au bruit de la chute des cheminées. On nous dit, pendant que nous changions de chevaux, que de grandes feuilles de tôle avaient été enlevées de la tour de l'église et lancées par le vent dans une rue voisine, qu'elles barraient absolument; d'autres racontaient que des paysans, venus des villages d'alentour, avaient vu de grands arbres déracinés dont les branches éparses jonchaient les routes et les champs. Et cependant, loin de s'apaiser, l'orage redoublait toujours de violence.

Nous avançâmes péniblement: nous approchions de la mer, qui nous envoyait ce vent redoutable. Nous n'étions pas encore en vue de l'Océan, que déjà des flots d'écume venaient nous inonder d'une pluie salée. L'eau montait toujours, couvrant jusqu'à plusieurs milles de distance le pays plat qui avoisine Yarmouth. Tous les petits ruisseaux, devenus des torrents, se répandaient au loin. Lorsque nous aperçûmes la mer, les vagues se dressaient à l'horizon de l'abîme en furie, comme des tours et des édifices, sur un rivage éloigné. Quand enfin nous entrâmes dans la ville, tous les habitants, sur le seuil de la porte, venaient d'un air inquiet, les cheveux au vent, voir passer la malle-poste qui avait eu le courage de voyager pendant cette terrible nuit.

Je descendis à la vieille auberge, puis je me dirigeai vers la mer, en trébuchant le long de la rue, couverte de sable et d'herbes marines encore tout inondées d'écume blanchâtre; à chaque pas j'avais à éviter de recevoir une tuile sur la tête ou à m'accrocher à quelque passant, au détour des rues, pour n'être pas entraîné par le vent. En approchant du rivage, je vis, non- seulement les marins, mais la moitié de la population de la ville, réfugiée derrière des maisons; on bravait parfois la furie de l'orage pour contempler la mer, mais on se dépêchait de revenir à l'abri, comme on pouvait, en faisant mille zigzags pour couper le vent.

J'allai me joindre à ces groupes: on y voyait des femmes en pleurs; leurs maris étaient à la pêche du hareng ou des huîtres; il n'y avait que trop de raisons de craindre que leurs barques n'eussent été coulées à fond avant qu'ils pussent chercher quelque part un refuge. De vieux marins secouaient la tête et se parlaient à l'oreille, en regardant la mer, d'abord, puis le ciel; des propriétaires de navires se montraient parmi eux, agités et inquiets; des enfants, pêle-mêle, dans les groupes, cherchaient à lire dans les traits des vieux loups de mer; de rigoureux matelots, troublés et soucieux, se réfugiaient derrière un mur pour diriger vers l'Océan leurs lunettes d'approche, comme s'ils étaient en vedette devant l'ennemi.

Lorsque je pus contempler la mer, en dépit du vent qui m'aveuglait, des pierres et du sable qui volaient de toute part, et des formidables mugissements des flots, je fus tout confondu de ce spectacle. On voyait des murailles d'eau qui s'avançaient en roulant, puis s'écroulaient subitement de toute leur hauteur; on aurait dit qu'elles allaient engloutir la ville. Les vagues, en se retirant avec un bruit sourd, semblaient creuser sur la grève des caves profondes, comme pour miner le sol. Lorsqu'une lame blanche se brisait avec fracas, avant d'atteindre le rivage, chaque fragment de ce tout redoutable, animé de la même furie, courait, dans sa colère, former un autre monstre pour un assaut nouveau. Les collines se transformaient en vallées, les vallées redevenaient des collines, sur lesquelles s'abattait tout à coup quelque oiseau solitaire; l'eau bouillonnante venait bondir sur la grève, masse tumultueuse qui changeait sans cesse de forme et de place, pour céder bientôt l'espace à des formes nouvelles; le rivage idéal qui semblait se dresser à l'horizon montrait et cachait tour à tour ses clochers et ses édifices; les nuages s'enfuyaient épais et rapides; on eût cru assister à un soulèvement, à un déchirement suprême de la nature entière.

Je n'avais pas aperçu Ham parmi les marins que ce vent mémorable (car on se le rappelle encore aujourd'hui, comme le plus terrible sinistre qui ait jamais désolé la côte) avait rassemblés sur le rivage; je me rendis à sa chaumière; elle était fermée, je frappai en vain. Alors je gagnai par de petits chemins le chantier où il travaillait. J'appris là qu'il était parti pour Lowestoft où on l'avait demandé pour un radoub pressé que lui seul pouvait faire, mais qu'il reviendrait le lendemain matin de bonne heure.

Je retournai à l'hôtel, et, après avoir fait ma toilette de nuit, j'essayai de dormir, mais en vain; il était cinq heures de l'après-midi. Je n'étais pas depuis cinq minutes au coin du feu, dans la salle à manger, quand le garçon entra sous prétexte de mettre tout en ordre, ce qui lui servait d'excuse pour causer. Il me dit que deux bateaux de charbon venaient de sombrer, avec leur équipage, à quelques milles de Yarmouth, et qu'on avait vu d'autres navires bien en peine à la dérive, qui s'efforçaient de s'éloigner du rivage: le danger était imminent.

«Que Dieu ait pitié d'eux, et de tous les pauvres matelots! dit- il; que vont-ils devenir, si nous avons encore une nuit comme la dernière!»

J'étais bien abattu; mon isolement et l'absence de Ham me causaient un malaise insurmontable. J'étais sérieusement affecté, sans bien m'en rendre compte, par les derniers événements, et le vent violent auquel je venais de rester longtemps exposé avait troublé mes idées. Tout me semblait si confus que j'avais perdu le souvenir du temps et de la distance. Je n'aurais pas été surpris, je crois, de rencontrer dans les rues de Yarmouth quelqu'un que je savais devoir être à Londres. Il y avait, sous ce rapport, un vide bizarre dans mon esprit. Et pourtant il ne restait pas oisif, mais il était absorbé dans les pensées tumultueuses que me suggérait naturellement ce lieu, si plein pour moi de souvenirs distincts et vivants.

Dans cet état, les tristes nouvelles que me donnait le garçon sur les navires en détresse s'associèrent, sans aucun effort de ma volonté, à mon anxiété au sujet de Ham. J'étais convaincu qu'il aurait voulu revenir de Lowestoft par mer, et qu'il était perdu. Cette appréhension devint si forte que je résolus de retourner au chantier avant de me mettre à dîner, et de demander au constructeur s'il croyait probable que Ham pût songer à revenir par mer. S'il me donnait la moindre raison de le croire, je partirais pour Lowestoft, et je l'en empêcherais en le ramenant avec moi.

Je commandai mon dîner, et je me rendis au chantier. Il était temps; le constructeur, une lanterne à la main, en fermait la porte. Il se mit à rire, quand je lui posai cette question, et me dit qu'il n'y avait rien à craindre: jamais un homme dans son bon sens, ni même un fou, ne songerait à s'embarquer par un pareil coup de vent; Ham Peggotty moins que tout autre, lui qui était né dans le métier.

Je m'en doutais d'avance, et pourtant je n'avais pu résister au besoin de faire cette question, quoique je fusse tout honteux en moi-même de la faire. J'avais repris le chemin de l'hôtel. Le vent semblait encore augmenter de violence, s'il est possible. Ses hurlements, et le fracas des vagues, le claquement des portes et des fenêtres, le gémissement étouffé des cheminées, le balancement apparent de la maison qui m'abritait, et le tumulte de la mer en furie, tout cela était plus effrayant encore que le matin, la profonde obscurité venait ajouter à l'ouragan ses terreurs réelles et imaginaires.

Je ne pouvais pas manger, je ne pouvais pas me tenir tranquille, je ne pouvais me fixer à rien: il y avait en moi quelque chose qui répondait à l'orage extérieur, et bouleversait vaguement mes pensées orageuses. Mais au milieu de cette tempête de mon âme, qui s'élevait comme les vagues rougissantes, je retrouvais constamment en première ligne mon inquiétude sur le sort de Ham.

On emporta mon dîner sans que j'y eusse pour ainsi dire touché, et j'essayai de me remonter avec un ou deux verres de vin. Tout était inutile. Je m'assoupis devant le feu sans perdre le sentiment ni du bruit extérieur, ni de l'endroit où j'étais. C'était une horreur indéfinissable qui me poursuivait dans mon sommeil, et lorsque je me réveillai, ou plutôt lorsque je sortis de la léthargie qui me clouait sur ma chaise, je tremblais de tout mon corps, saisi d'une crainte inexplicable.

Je marchai dans la chambre, j'essayai de lire un vieux journal, je prêtai l'oreille au bruit du vent, je regardai les formes bizarres que figurait la flamme du foyer. À la fin, le tic-tac monotone de la pendule contre la muraille m'agaça tellement les nerfs, que je résolus d'aller me coucher.

Je fus bien aise de savoir, par une nuit pareille, que quelques- uns des domestiques de l'hôtel étaient décidés à rester sur pied jusqu'au lendemain matin. Je me couchai horriblement las et la tête lourde; mais, à peine dans mon lit, ces sensations disparurent comme par enchantement, et je restai parfaitement réveillé, avec la plénitude de mes sens.

Pendant des heures j'écoutai le bruit du vent et de la mer; tantôt je croyais entendre des cris dans le lointain, tantôt c'était le canon d'alarme qu'on tirait, tantôt des maisons qui s'écroulaient dans la ville. Plusieurs fois je me levai, et je m'approchai de la fenêtre, mais je n'apercevais à travers les vitres que la faible lueur de ma bougie, et ma figure pâle et bouleversée qui s'y réfléchissait au milieu des ténèbres.

À la fin, mon agitation devint telle que je me rhabillai en toute hâte, et je redescendis. Dans la vaste cuisine, où pendaient aux solives de longues rangées d'oignons et de tranches de lard, je vis les gens qui veillaient, groupés ensemble autour d'une table qu'on avait exprès enlevée de devant la grande cheminée pour la placer près de la porte. Une jolie servante qui se bouchait les oreilles avec son tablier, tout en tenant les yeux fixés sur la porte, se mit à crier quand elle m'aperçut, me prenant pour un esprit; mais les autres eurent plus de courage, et furent charmés que je vinsse leur tenir compagnie. L'un d'eux me demanda si je croyais que les âmes des pauvres matelots qui venaient de périr avec les bateaux de charbon, n'auraient pas, en s'envolant, été éteintes par l'orage.

Je restai là, je crois, deux heures. Une fois, j'ouvris la porte de la cour et je regardai dans la rue solitaire. Le sable, les herbes marines et les flaques d'écume encombrèrent le passage en un moment; je fus obligé de me faire aider pour parvenir à refermer la porte et la barricader contre le vent.

Il y avait une sombre obscurité dans ma chambre solitaire, quand je finis par y rentrer; mais j'étais fatigué, et je me recouchai; bientôt je tombai dans un profond sommeil, comme on tombe, en songe, du haut d'une tour au fond d'un précipice. J'ai le souvenir que pendant longtemps j'entendais le vent dans mon sommeil; bien que mes rêves me transportassent en d'autres lieux et au milieu de scènes bien différentes. À la fin, cependant, tout sentiment de la réalité disparut, et je me vis, avec deux de mes meilleurs amis dont je ne sais pas le nom, au siège d'une ville qu'on canonnait à outrance.

Le bruit du canon était si fort et si continu, que je ne pouvais parvenir à entendre quelque chose que j'avais le plus grand désir de savoir; enfin, je fis un dernier effort et je me réveillai. Il était grand jour, huit ou neuf heures environ: c'était l'orage que j'entendais et non plus les batteries; on frappait à ma porte et on m'appelait.

«Qu'y a-t-il? m'écriai-je.

— Un navire qui s'échoue tout près d'ici.»

Je sautai à bas de mon lit et je demandai quel navire c'était?

«Un schooner qui vient d'Espagne ou de Portugal avec un chargement de fruits et de vin. Dépêchez-vous, monsieur, si vous voulez le voir! On dit qu'il va se briser à la côte, au premier moment.»

Le garçon redescendit l'escalier quatre à quatre; je m'habillai aussi vite que je pus, et je m'élançai dans la rue.

Le monde me précédait en foule; tous couraient dans la même direction, vers la plage. J'en dépassai bientôt un grand nombre, et j'arrivai en présence de la mer en furie.

Le vent s'était plutôt un peu calmé, mais quel calme! C'était comme si une demi-douzaine de canons se fussent tus, parmi les centaines de bouches à feu qui résonnaient à mon oreille pendant mon rêve. Quant à la mer, toujours plus agitée, elle avait une apparence bien plus formidable encore que la veille au soir. Elle semblait s'être gonflée de toutes parts; c'était quelque chose d'effrayant que de voir à quelle hauteur s'élevaient ses vagues immenses qui grimpaient les unes sur les autres pour rouler au rivage et s'y briser avec bruit.

Au premier moment, le rugissement du vent et des flots, la foule et la confusion universelle, joints à la difficulté que j'éprouvais à résister à la tempête, troublèrent tellement mes sens que je ne vis nulle part le navire en danger: je n'apercevais que le sommet des grandes vagues. Un matelot à demi nu, debout à côté de moi, me montra, de son bras tatoué, où l'on voyait l'image d'une flèche, la pointe vers la main, le côté gauche de la plage. Mais alors, grand Dieu! je ne le vis que trop, ce malheureux navire, et tout près de nous.

Un des mâts était brisé à six ou huit pieds du pont, et gisait, étendu de côté, au milieu d'une masse de voiles et de cordages. À mesure que le bateau était ballotté par le roulis et le tangage qui ne lui laissaient pas un moment de repos, ces ruines embarrassantes battaient le flanc du bâtiment comme pour en crever la carcasse; on faisait même quelques efforts pour les couper tout à fait et les jeter à la mer, car, lorsque le roulis nous ramenait en vue le tillac, je voyais clairement l'équipage à l'oeuvre, la hache à la main. Il y en avait un surtout, avec de longs cheveux bouclés, qui se distinguait des autres par son activité infatigable. Mais en ce moment, un grand cri s'éleva du rivage, dominant le vent et la mer: les vagues avaient balayé le pont, emportant avec elles, dans l'abîme bouillonnant, les hommes, les planches, les cordages, faibles jouets pour sa fureur!

Le second mât restait encore debout, enveloppé de quelques débris de voiles et de cordes à demi détachées qui venaient le frapper en tous sens. Le vaisseau avait déjà touché, à ce que me dit à l'oreille la voix rauque du marin; il se releva, puis il toucha de nouveau. J'entendis bientôt la même voix m'annoncer que le bâtiment craquait par le travers, et ce n'était pas difficile à comprendre, on voyait bien que l'assaut livré au navire était trop violent pour que l'oeuvre de la main des hommes pût y résister longtemps. Au moment où il me parlait, un autre cri, un long cri de pitié partit du rivage, en voyant quatre hommes sortir de l'abîme avec le vaisseau naufragé, s'accrocher au tronçon du mât encore debout, et, au milieu d'eux, ce personnage aux cheveux frisés dont on avait admiré tout à l'heure l'énergie.

Il y avait une cloche à bord, et, tandis que le vaisseau se démenait comme une créature réduite à la folie par le désespoir, nous montrant tantôt toute l'étendue du pont dévasté qui regardait la grève, tantôt sa quille qui se retournait vers nous pour se replonger dans la mer, la cloche sonnait sans repos le glas funèbre de ces infortunés que le vent portait jusqu'à nous. Le navire s'abîma de nouveau dans les eaux, puis il reparut: deux des hommes avaient été engloutis. L'angoisse des témoins de cette scène déchirante augmentait toujours. Les hommes gémissaient en joignant les mains; les femmes criaient et détournaient la tête. On courait çà et là sur la plage en appelant du secours, là où tout secours était impossible. Moi-même, je conjurais un groupe de matelots que je connaissais, de ne pas laisser ces deux victimes périr ainsi sous nos yeux.

Ils me répondirent, dans leur agitation (je ne sais comment, dans un pareil moment, je pus seulement les comprendre), qu'une heure auparavant on avait essayé, mais sans succès, de mettre à la mer le canot de sauvetage, et que, comme personne n'aurait l'audace de se jeter à l'eau avec une corde dont l'extrémité resterait sur le rivage, il n'y avait absolument rien à tenter. Tout à coup je vis le peuple s'agiter sur la grève, il s'entr'ouvrait pour laisser passer quelqu'un. C'était Ham qui arrivait en courant de toutes ses forces.

J'allai à lui; je crois en vérité que c'était pour le conjurer d'aller au secours de ces infortunés. Mais, quelque ému que je fusse d'un spectacle si nouveau et si terrible, l'expression de son visage, et son regard dirigé vers la mer, ce regard que je ne lui avais vu qu'une fois, le jour de la fuite d'Émilie, réveillèrent en moi le sentiment de son danger. Je jetai mes bras autour de lui; je criai à ceux qui m'entouraient de ne pas l'écouter, que ce serait un meurtre, qu'il fallait l'empêcher de quitter le rivage.

Un nouveau cri retentit autour de nous; nous vîmes la voile cruelle envelopper à coups répétés celui des deux qu'elle put atteindre et s'élancer triomphant vers l'homme au courage indomptable qui restait seul au mât.

En présence d'un tel spectacle, et devant la résolution calme et désespérée du brave marin accoutumé à exercer tant d'empire sur la plupart des gens qui se pressaient autour de lui, je compris que je ne pouvais rien contre sa volonté; autant aurait valu implorer les vents et les vagues.

«Maître David, me dit-il en me serrant affectueusement les mains, si mon heure est venue, qu'elle vienne; si elle n'est pas venue, vous me reverrez. Que le Dieu du ciel vous bénisse! qu'il vous bénisse tous, camarades! Apprêtez tout: je pars!»

On me repoussa doucement, on me pria de m'écarter; puisqu'il voulait y aller, à tort ou à raison; je ne ferais, par ma présence, que compromettre les mesures de sûreté qu'il y avait à prendre, en troublant ceux qui en étaient chargés. Dans la confusion de mes sentiments et de mes idées, je ne sais ce que je répondis ou ce qu'on me répondit, mais je vis qu'on courait sur la grève; on détacha les cordes d'un cabestan, plusieurs groupes s'interposèrent entre lui et moi. Bientôt seulement je le revis debout, seul, en costume de matelot, une corde à la main, enroulée autour du poignet, une autre à la ceinture, pendant que les plus vigoureux se saisissaient de celle qu'il venait de leur jeter à ses pieds.

Le navire allait se briser; il n'y avait pas besoin d'être du métier pour s'en apercevoir. Je vis qu'il allait se fendre par le milieu, et que la vie de cet homme, abandonné au haut du mât, ne tenait plus qu'à un fil; pourtant il y restait fermement attaché. Il avait un béret de forme singulière, d'un rouge plus éclatant que celui des marins; et, tandis que les faibles planches qui le séparaient de la mort roulaient et craquaient sous ses pieds, tandis que la cloche sonnait d'avance son chant de mort, il nous saluait en agitant son bonnet. Je le vis, en ce moment, et je crus que j'allais devenir fou, en retrouvant dans ce geste le vieux souvenir d'un ami jadis bien cher.

Ham regardait la mer, debout et immobile, avec le silence d'une foule sans haleine derrière lui, et devant lui la tempête, attendant qu'une vague énorme se retirât pour l'emporter. Alors il fit un signe à ceux qui tenaient la corde attachée à sa ceinture, puis s'élança au milieu des flots, et en un moment, il commençait contre eux la lutte, s'élevant avec leurs collines, retombant au fond de leurs vallées, perdu sous des monceaux d'écume, puis rejeté sur la grève. On se dépêcha de le retirer.

Il était blessé. Je vis d'où j'étais du sang sur son visage, mais lui, il ne sembla pas s'en apercevoir. Il eut l'air de leur donner à la hâte quelques instructions pour qu'on le laissât plus libre, autant que je pus en juger par un mouvement de son bras, puis il s'élança de nouveau.

Il s'avança vers le navire naufragé, luttant contre les flots, s'élevant avec leurs collines, retombant au fond de leurs vallées, perdu sous les monceaux d'écume, repoussé vers le rivage, puis ramené vers le vaisseau, hardiment et vaillamment. La distance n'était rien, mais la force du vent et de la mer rendait la lutte mortelle. Enfin, il approchait du navire, il en était si près, qu'encore un effort et il allait s'y accrocher, lorsque, voyant une montagne immense, verte, impitoyable, rouler de derrière le vaisseau vers le rivage, il s'y précipita d'un bond puissant; le vaisseau avait disparu!


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