CHAPITRE XIV.

— J'ai besoin de lui parler, s'il vous plaît, répondis-je.

— Vous voulez dire de lui demander l'aumône, répliqua-t'elle.

— Non certes, dis-je. Puis, me rappelant tout d'un coup qu'en réalité je n'avais pas d'autre but, je rougis jusqu'aux oreilles et gardai le silence.»

La servante de ma tante (du moins je supposais que telle était sa situation d'après ce qu'elle venait de dire) mit son riz dans un petit panier et sortit de la boutique en me disant que je pouvais la suivre, si je voulais voir où demeurait miss Trotwood. Je ne me le fis pas répéter, quoique je fusse arrivé à un tel degré de terreur et de consternation que mes jambes se dérobaient sous moi. Je suivis la jeune fille, et nous arrivâmes bientôt à une jolie petite maison ornée d'un balcon, avec un petit parterre, rempli de fleurs très-bien soignées, qui exhalaient un parfum délicieux.

«Voici la maison de miss Trotwood, me dit la servante. Maintenant que vous le savez, c'est tout ce que j'ai à vous dire.» À ces paroles elle rentra précipitamment dans la maison comme pour renier toute responsabilité de ma visite, et elle me laissa debout près de la grille du jardin, regardant tristement par-dessus, du côté de la fenêtre du salon; on n'apercevait qu'un rideau de mousseline entr'ouvert, un grand écran vert fixé à la croisée, une petite table et un vaste fauteuil qui me suggéra l'idée que ma tante y trônait peut-être, en ce moment même, dans toute sa majesté.

Mes souliers étaient arrivés à un état lamentable. La semelle était partie par petits morceaux, et l'empeigne crevée et trouée sur toute la ligne n'avait plus figure humaine. Mon chapeau (qui, par parenthèse, m'avait servi de bonnet de nuit) était si bosselé et si aplati qu'une vieille marmite sans anses jetée sur un tas de fumier ne se serait pas trouvée flattée de la comparaison. Ma chemise et mon pantalon maculés par la sueur, la rosée, l'herbe et la terre qui m'avait servi de lit, étaient déchirés en lambeaux, et pouvaient servir d'épouvantail aux oiseaux, pendant que j'étais là debout à la porte du jardin de ma tante. Mes cheveux n'avaient pas renouvelé connaissance avec un peigne depuis mon départ de Londres. Mon visage, mon cou et mes mains, peu habitués à l'air, étaient absolument brûlés par le soleil. J'étais couvert de poussière de la tête aux pieds, et presque aussi blanc que si je sortais d'un four à chaux. C'était dans cet état et dans le trouble que j'en ressentais que j'attendais pour me présenter à ma terrible tante et pour faire sur elle ma première impression.

Rien ne bougeait à la fenêtre du salon; j'en conclus au bout d'un moment qu'elle n'y était pas, je levai les yeux pour regarder la croisée au-dessus, et je vis un monsieur d'une figure agréable, au teint fleuri, aux cheveux gris, qui fermait un oeil d'un air grotesque en me faisant de la tête, à deux ou trois reprises différentes, des signes contradictoires, disant oui, disant non, et qui finalement se mit à rire et s'en alla.

J'étais déjà bien assez embarrassé, mais cette conduite inattendue acheva de me déconcerter, et j'étais sur le point de m'évader sans rien dire pour réfléchir à ce que j'avais à faire, quand une dame sortit de la maison, un mouchoir noué par-dessus son bonnet; elle portait des gants de jardinage, un tablier avec une grande poche et un grand couteau. Je la reconnus à l'instant même pour miss Betsy, car elle sortit de la maison d'un pas majestueux, comme ma pauvre mère m'avait souvent raconté qu'elle l'avait vue marcher dans notre jardin à Blunderstone.

«Allez, dit miss Betsy en secouant la tête et en gesticulant de loin avec son couteau. Allez-vous-en! Point de garçons ici!»

Je la regardais en tremblant, le coeur sur les lèvres, pendant qu'elle s'en allait au pas militaire vers un coin de son jardin, où elle se baissa pour déraciner une petite plante. Alors sans ombre d'espérance, mais avec le courage du désespoir, j'allai tout doucement auprès d'elle et la touchai du bout du doigt:

«Madame, s'il vous plaît, commençai-je.»

Elle tressaillit et releva les yeux.

«Ma tante, s'il vous plaît…

— Hein? dit miss Betsy, d'un ton d'étonnement tel que je n'ai jamais rien vu de pareil.

— Ma tante, s'il vous plaît, je suis votre neveu.

— Oh! mon Dieu! dit ma tante, et elle s'assit par terre dans l'allée.

— Je suis David Copperfield, de Blunderstone, dans le comté de Suffolk, où vous êtes venue la nuit de ma naissance voir ma chère maman. J'ai été bien malheureux depuis sa mort. On m'a négligé, on ne m'a rien fait apprendre, on m'a abandonné à moi-même et on m'a donné une besogne pour laquelle je ne suis pas fait. Je me suis sauvé pour venir vous trouver; on m'a volé au moment de mon évasion, et j'ai marché tout le long du chemin sans avoir couché dans un lit depuis mon départ.» Ici mon courage m'abandonna tout à coup, et levant les mains pour lui montrer mes haillons et tout ce que j'avais souffert, je versai, je crois, tout ce que j'avais de larmes sur le coeur depuis huit jours.

Jusque-là, la physionomie de ma tante n'avait exprimé que l'étonnement; assise sur le sable, elle me regardait en face, mais quand je me mis à pleurer, elle se leva précipitamment, me prit par le collet et m'emmena dans le salon. Son premier soin fut d'ouvrir une grande armoire, d'y prendre plusieurs bouteilles et de verser une partie de leur contenu dans ma bouche. Je suppose qu'elle les avait prises au hasard et sans choix, car je suis bien sûr d'avoir goûté d'enfilade de l'anisette, de la sauce d'anchois et une préparation pour la salade. Quand elle m'eut administré ces remèdes, comme j'étais dans un état nerveux qui ne me permettait pas d'étouffer mes sanglots, elle m'étendit sur le sofa, avec un châle sous ma tête, et le mouchoir qui ornait la sienne sous mes pieds, de peur que je ne salisse la housse, puis s'asseyant derrière l'écran vert dont j'ai déjà parlé et qui m'empêchait de voir son visage, elle déchargeait par intervalles l'exclamation de: «Miséricorde!» comme des coups de canon de détresse.

Au bout d'un moment elle sonna. «Jeannette!» dit ma tante. Quand la servante fut entrée, «montez faire mes compliments à M. Dick, et dites-lui que je voudrais lui parler.»

Jeannette eut l'air un peu étonnée de me voir étendu comme une statue sur le canapé (je n'osais pas bouger de peur de déplaire à ma tante), mais elle alla exécuter la commission. Ma tante se promena de long en large dans la chambre, ses mains derrière le dos, jusqu'à ce que le monsieur qui m'avait fait des grimaces de la fenêtre du premier étage entrât en riant.

«Monsieur Dick, lui dit ma tante, surtout pas de bêtises, parce que personne ne peut être plus sensé que vous quand cela vous convient. Nous le savons tous; ainsi, pas de bêtises, je vous prie.»

Il prit à l'instant un air grave et me regarda d'un air que j'interprétai comme une prière de ne pas parler de l'incident de la fenêtre.

«Monsieur Dick, reprit ma tante, vous m'avez entendue parler de David Copperfield? N'allez pas faire semblant de manquer de mémoire, parce que je sais aussi bien que vous ce qu'il en est.

— David Copperfield? dit M. Dick, qui me faisait l'effet de n'avoir pas des souvenirs très-nets sur la question. David Copperfield? oh! oui! sans doute. David, c'est vrai!

— Eh bien! dit ma tante; voilà son fils: il ressemblerait parfaitement à son père s'il ne ressemblait pas tant aussi à sa mère.

— Son fils? dit M. Dick, le fils de David? est-il possible?

— Oui, dit ma tante, et il a fait un joli coup! il s'est enfui. Ah! ce n'est pas sa soeur, Betsy Trotwood, qui se serait sauvée, elle!» Ma tante secoua la tête d'un air positif, pleine de confiance dans le caractère et la conduite discrète de cette fille accomplie, à laquelle il ne manquait que d'avoir jamais vu le jour.

«Oh! vous croyez qu'elle ne se serait pas sauvée? dit M. Dick.

— Est-il Dieu possible! dit ma tante. À quoi pensez-vous? Je ne sais peut-être pas ce que je dis? Elle aurait demeuré chez sa marraine, et nous aurions vécu très-heureuses ensemble. Où donc voulez-vous, je vous le demande, que sa soeur Betsy Trotwood se fût sauvée, et pourquoi!

— Je n'en sais rien, dit M. Dick.

— Eh bien! reprit ma tante, adoucie par la réponse, pourquoi faites-vous le niais, Dick, quand vous êtes fin comme l'ambre? Maintenant, vous voyez le petit David Copperfield, et la question que je voulais vous adresser, la voici: que faut-il que j'en fasse?

— Ce qu'il faut que vous en fassiez? dit M. Dick d'une voix éteinte et en se grattant le front; que faut-il en faire?

— Oui, dit ma tante, en le regardant sérieusement et en levant le doigt. Attention! il me faut un avis solide.

— Eh bien! si j'étais à votre place… dit M. Dick, en réfléchissant et en jetant sur moi un vague regard, je… ce coup d'oeil me sembla lui fournir une inspiration soudaine, et il ajouta vivement: je le ferais laver!

— Jeannette, dit ma tante en se retournant avec un sourire de triomphe que je ne comprenais pas encore; M. Dick a toujours raison; faites chauffer un bain!»

Quelque intérêt que je prisse à la conversation, je ne pus m'empêcher, pendant ce temps-là, d'examiner ma tante, M. Dick et Jeannette, et d'achever cet examen par la chambre où je me trouvais.

Ma tante était grande; ses traits étaient prononcés sans être désagréables, son visage, sa voix, sa tournure, sa démarche, tout indiquait une inflexibilité de caractère qui suffisait amplement pour expliquer l'effet qu'elle avait produit sur une créature aussi douce que ma mère, mais elle avait dû être assez belle dans sa jeunesse, malgré une expression de raideur et d'austérité. Je remarquai bientôt que ses yeux étaient vifs et brillants; ses cheveux gris formaient deux bandeaux contenus par une espèce de bonnet simple, plus communément porté dans ce temps-là qu'à présent, avec des pattes qui se nouaient sous la menton; sa robe était gris-lavande et très-propre, mais son peu d'ampleur indiquait que ma tante n'aimait pas à être gênée dans ses mouvements. Je me rappelle que cette robe me faisait l'effet d'une amazone dont on aurait écourté la jupe; elle portait une montre d'homme, à en juger par la forme et le volume, avec une chaîne et des cachets à l'avenant; le linge qu'elle portait autour du cou et des poignets ressemblait beaucoup aux cols et aux manchettes des chemises d'hommes.

J'ai déjà dit que M. Dick avait les cheveux gris et le teint frais; sa tête était de plus singulièrement courbée, et ce n'était pas par l'âge; sa vue me rappelait l'attitude des élèves de M. Creakle, quand il venait de les battre. Les grands yeux gris de M. Dick étaient à fleur de tête, et brillaient d'un éclat humide et étrange, ce qui, joint à ses manières distraites, à sa soumission envers ma tante, et à sa joie d'enfant quand elle lui faisait un compliment, me donna l'idée qu'il était un peu timbré, quoique j'eusse peine à m'expliquer comment, dans ce cas, il habitait chez ma tante. Il était vêtu comme tout le monde, en paletot gris et en pantalon blanc; une montre au gousset et de l'argent dans ses poches; il le faisait même sonner volontiers, comme s'il en était fier.

Jeannette était une jolie fille de dix-neuf à vingt ans, parfaitement propre et bien tenue. Quoique mes observations ne s'étendissent pas plus loin alors, je puis dire tout de suite ce que je ne découvris que par la suite, c'est qu'elle faisait partie d'une série de protégées que ma tante avait prises à son service tout exprès pour les élever dans l'horreur du mariage, ce qui faisait que généralement elles finissaient par épouser le garçon boulanger.

La chambre était aussi bien tenue que ma tante et Jeannette. En posant ma plume, il y a un moment, pour y réfléchir, j'ai senti de nouveau l'air de la mer mêlé au parfum des fleurs. J'ai revu les vieux meubles si soigneusement entretenus, la chaise, la table et l'écran vert qui appartenaient exclusivement à ma tante, la toile qui couvrait le tapis, le chat, les deux serins, la vieille porcelaine, la grande jatte pleine de feuilles de roses sèches, l'armoire remplie de bouteilles, et enfin, ce qui ne s'accordait guère avec le reste, je me suis revu couvert de poussière, étendu sur le canapé et observant curieusement tout ce qui m'entourait.

Jeannette nous avait quittés pour préparer le bain, quand ma tante, à ma grande terreur, changea tout à coup de visage et se mit à crier d'un air indigné et d'une voix étouffée:

«Jeannette, des ânes!»

Sur quoi Jeannette remonta l'escalier de la cuisine, comme si le feu était à la maison, se précipita sur une petite pelouse en dehors du jardin, et détourna deux ânes qui avaient eu l'audace d'y poser le pied, avec des dames sur leur dos, tandis que ma tante sortant aussi en toute hâte, saisissait la bride d'un troisième animal que montait un enfant, l'éloignait de ce lieu respectable et donnait une paire de soufflets à l'infortuné gamin chargé de conduire les ânes, qui avait osé profaner cet endroit consacré.

Je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si ma tante avait des droits bien positifs sur cette petite pelouse, mais elle avait décidé dans son esprit qu'elle lui appartenait, et cela lui suffisait. On ne pouvait pas lui faire de plus sensible outrage que de faire passer un âne sur ce gazon immaculé. Quelque occupation qui pût l'absorber, quelque intéressante que fût la conversation à laquelle elle prenait part, un âne suffisait à l'instant pour détourner le cours de ses idées; elle se précipitait sur lui incontinent. Des seaux d'eau et des arrosoirs étaient toujours prêts dans un coin pour qu'elle pût déverser leur contenu sur les assaillants; il y avait des bâtons en embuscade derrière la porte pour faire des sorties d'heure en heure; c'était un état de guerre permanent. Je soupçonne même que c'était aussi une distraction agréable pour les âniers, ou peut-être encore que les baudets les plus intelligents, sachant ce qui en était, prenaient plaisir, par l'entêtement qui fait le fond de leur caractère, à passer toujours par ce chemin. Je sais seulement qu'il y eut trois assauts pendant qu'on préparait le bain, et que dans le dernier, le plus terrible de tous, je vis ma tante engager la lutte avec un âne roux, âgé d'une quinzaine d'années, et qu'elle lui cogna la tête deux ou trois fois contre la barrière du jardin, avant qu'il eût eu le temps de comprendre de quoi il s'agissait. Ces interruptions me paraissaient d'autant plus absurdes, qu'elle était justement occupée à me donner du bouillon avec une cuiller, convaincue que je mourais véritablement de faim, et que je ne pouvais recevoir de nourriture qu'à très-petites doses. C'est alors que, de temps en temps, au moment où j'avais la bouche ouverte, elle remettait la cuiller dans l'assiette en criant: «Jeannette, des ânes!» et repartait pour résister à l'assaut.

Le bain me fit grand bien. J'avais commencé à sentir des douleurs aiguës dans tous les membres, à la suite des nuits que j'avais passées à la belle étoile, et j'étais si fatigué, si abattu, que j'avais bien de la peine à rester éveillé cinq minutes de suite. Après le bain, ma tante et Jeannette me revêtirent d'une chemise, d'un pantalon appartenant à M. Dick, et m'enveloppèrent dans deux ou trois grands châles. Je devais avoir l'air d'un drôle de paquet, mais, dans tous les cas, c'était un paquet terriblement chaud. Je me sentais très-faible et très-assoupi, et je m'étendis de nouveau sur le canapé, où je m'endormis bientôt.

C'était peut-être un rêve, suite naturelle de l'image qui avait occupé si longtemps mon esprit, mais je me réveillai avec l'impression que ma tante s'était penchée vers moi, qu'elle avait écarté mes cheveux et arrangé l'oreiller qui soutenait ma tête, puis qu'elle m'avait regardé longtemps. Les mots: «Pauvre enfant!» semblaient aussi retentir à mes oreilles, mais je n'oserais assurer que ma tante les eût prononcés, car à mon réveil elle était assise près de la fenêtre, à regarder la mer, cachée derrière son écran mécanique qui tournait à volonté sur son pivot.

Le dîner arriva tout de suite après mon réveil: il se composait d'un pudding et d'un poulet rôti; j'étais assis à table, les jambes un peu retroussées sous moi-même, comme un pigeon à la crapaudine et ne les remuant qu'avec la plus grande difficulté. Mais, comme c'était ma tante qui m'avait ainsi emballé de ses propres mains, je n'osais pas me plaindre. Cependant j'étais extrêmement préoccupé de savoir ce qu'elle allait faire de moi, mais elle mangeait dans le plus profond silence, se bornant à me regarder fixement de temps en temps, et à dire «Miséricorde!» ce qui ne contribuait pas à calmer mes inquiétudes.

La nappe enlevée, on apporta du vin de Xérès, et ma tante m'en donna un verre, puis elle envoya chercher M. Dick, qui arriva aussitôt et prit son air le plus grave quand elle le pria de faire attention à mon histoire, qu'elle me fit raconter graduellement en réponse à une série de questions. Durant mon récit, elle tint les yeux fixés sur M. Dick, qui sans cela se serait endormi, je crois, et quand il essayait de sourire, ma tante le rappelait à l'ordre en fronçant les sourcils.

«Je ne puis concevoir de quelle fantaisie cette pauvre enfant a été prise d'aller se remarier, dit ma tante quand j'eus fini.

— Peut-être avait-elle de l'amour pour son second mari, suggéraM. Dick.

— De l'amour! répéta ma tante. Que voulez-vous dire? qu'est-ce qu'elle avait besoin de çà?

— Peut-être, dit M. Dick d'un air malin, après un moment de réflexion, peut-être que ça lui faisait plaisir.

— Plaisir, en vérité! répliqua ma tante; un beau plaisir, vraiment, pour cette pauvre enfant, d'aller donner son petit coeur au premier mauvais sujet venu qui ne pouvait manquer de la maltraiter d'une façon ou d'une autre. Que voulait-elle de plus, je vous le demande? Elle avait eu un mari. Elle avait trouvé David Copperfield, qui avait eu la rage des poupées de cire depuis son berceau. Elle avait un enfant (oh! à eux deux ils faisaient bien la paire) quand elle mit au monde celui que voici, ce fameux vendredi soir! Et que voulait-elle de plus, je vous le demande?»

M. Dick secoua la tête mystérieusement comme s'il pensait qu'il n'y avait rien à répondre à ça.

«Elle n'a même pas pu avoir un enfant comme tout le monde, continua ma tante. Qu'a-t-elle fait de la soeur de ce garçon, Betsy Trotwood? il n'en a seulement pas été question! Tenez, ne m'en parlez pas!

M. Dick avait l'air très-effrayé.

«Le petit médecin avec la tête de côté, dit ma tante, Chillip, je crois, un nom comme ça, qu'est-ce qu'il faisait là? il ne savait dire avec sa voix de rouge-gorge que son éternel: «C'est un garçon!» Un garçon! Ah! quels imbéciles que tous ces gens-là!»

La vivacité de l'expression troubla extrêmement M. Dick et moi aussi, à dire le vrai.

«Et puis, comme si cela ne suffisait pas, comme si elle n'avait pas fait assez de tort à la soeur de cet enfant, Betsy Trotwood, reprit ma tante, elle se remarie, elle épouse un meurtrier[4] ou quelque nom comme ça, pour faire tort à son fils. Il fallait qu'elle fût bien enfant de ne pas prévoir ce qui est arrivé, et que son garçon irait un jour errer par le monde comme un vagabond, comme un petit Caïn en herbe; qui sait?»

M. Dick me regarda fixement comme pour reconnaître si je répondais à ce signalement.

«Et puis voilà cette femme avec un nom sauvage, dit ma tante, cette Peggotty qui se marie à son tour, comme si elle n'avait pas assez vu les inconvénients du mariage; il faut qu'elle se marie aussi, à ce que raconte cet enfant. J'espère bien, au moins, dit ma tante en branlant la tête, que son mari est de l'espèce qu'on voit si souvent figurer dans les journaux, et qu'il la battra en conscience.»

Je ne pouvais supporter d'entendre ainsi attaquer ma chère bonne, ni qu'on fit des voeux de cette nature sur son compte. Je dis à ma tante qu'elle se trompait, que Peggotty était la meilleure amie du monde, la servante la plus fidèle, la plus dévouée, la plus constante qu'on pût rencontrer; qu'elle m'avait toujours aimé tendrement et ma mère aussi, quelle avait soutenu la tête de ma mère à ses derniers moments, et qu'elle avait reçu son dernier baiser. Le souvenir des deux personnes qui m'avaient le plus aimé au monde me coupait la voix; je fondis en larmes en essayant de dire que la maison de Peggotty m'était ouverte, que tout ce qu'elle avait était à ma disposition; et que j'aurais été chercher un refuge chez elle, si je n'avais craint de lui attirer des difficultés insurmontables dans sa situation. Je ne pus aller plus loin et je cachai mon visage dans mes mains.

«Bien, bien! dit ma tante, cet enfant a raison de défendre ceux qui l'ont protégé. Jeannette, des ânes!»

Je crois que, sans ces malheureux ânes, nous en serions venus alors à nous comprendre: ma tante avait posé la main sur mon épaule, et, me sentant encouragé par cette marque d'approbation, j'étais sur le point de l'embrasser et d'implorer sa protection. Mais l'interruption et le désordre que jeta dans son esprit la lutte subséquente, mit un terme pour le moment à toute pensée plus douce; ma tante déclara avec indignation à M. Dick que son parti était pris et qu'elle était décidée à en appeler aux lois de son pays et à amener devant les tribunaux les propriétaires de tous les ânes de Douvres; cet accès d'ânophobie lui dura jusqu'à l'heure du thé.

Après le repas, nous restâmes près de la fenêtre dans le but, je suppose, d'après l'expression résolue du visage de ma tante, d'apercevoir de loin de nouveaux délinquants. Quand il fit nuit, Jeannette apporta des bougies, ferma les rideaux et plaça un damier sur la table.

«Maintenant, M. Dick, dit ma tante en le regardant sérieusement et en levant le doigt comme l'autre fois, j'ai encore une question à vous faire. Regardez cet enfant.

— Le fils de David? dit M. Dick d'un air d'attention et d'embarras.

— Précisément, dit ma tante. Qu'en feriez-vous, maintenant?

— Ce que je ferais du fils de David? dit M. Dick.

— Oui, répliqua ma tante, du fils de David.

— Oh! dit M. Dick, oui, j'en ferais… je le mettrais au lit!

— Jeannette, s'écria ma tante avec l'expression de satisfaction triomphante que j'avais déjà remarquée. M. Dick a toujours raison. Si le lit est prêt, nous allons le coucher.»

Jeannette déclara que le lit était prêt, et on me fit monter comme un prisonnier entre quatre gendarmes, ma tante en tête et Jeannette à l'arrière-garde. La seule circonstance qui me donnât encore de l'espoir, c'est que, sur la question de ma tante à propos d'une odeur de roussi qui régnait dans l'escalier, Jeannette répliqua qu'elle venait de brûler ma vieille chemise dans la cheminée de la cuisine. Mais il n'y avait pas d'autres vêtements dans ma chambre que le triste trousseau que j'avais sur le corps, et quand ma tante m'eut laissé là en me prévenant que ma bougie ne devait pas rester allumée plus de cinq minutes, je l'entendis fermer la porte à clef en dehors. En y réfléchissant, je me dis que peut-être ma tante, ne me connaissant pas, pouvait croire que j'avais l'habitude de m'enfuir, et qu'elle prenait ses précautions en conséquence.

Ma chambre était jolie, située au haut de la maison et donnait sur la mer, que la lune éclairait alors. Après avoir fait ma prière, mon bout de bougie s'étant éteint, je me rappelle que je restai près de la fenêtre à regarder les rayons de la lune sur l'eau, comme si c'était un livre magique où je pusse espérer de lire ma destinée, ou bien encore comme si j'allais voir descendre du ciel, le long de ses rayons lumineux, ma mère avec son petit enfant pour me regarder comme le dernier jour où j'avais vu son doux visage. Je me rappelle encore que le sentiment solennel qui remplissait mon coeur, quand je détournai enfin les yeux de ce spectacle, céda bientôt à la sensation de reconnaissance et de repos que m'inspirait la vue de ce lit entouré de rideaux blancs; je me souviens encore du plaisir avec lequel je m'étendis entre ces draps blancs comme la neige. Je pensais à tous les lieux solitaires où j'avais couché à la belle étoile et je demandai à Dieu de me faire la grâce de ne plus me trouver sans asile et de ne jamais oublier ceux qui n'avaient pas un toit où reposer leur tête. Je me souviens qu'ensuite je crus, petit à petit, descendre dans le monde des rêves par ce sentier de lumière qui jetait sur la mer un éclat mélancolique.

Ce que ma tante fait de moi.

En descendant le matin, je trouvai ma tante plongée dans de si profondes méditations devant la table du déjeuner, que l'eau contenue dans la bouilloire débordait de la théière et menaçait d'inonder la nappe, quand mon entrée la fit sortir de sa rêverie. J'étais sûr d'avoir été le sujet de ses réflexions; et je désirais plus ardemment que jamais de savoir ses intentions à mon égard; cependant je n'osais pas exprimer mon inquiétude, de peur de l'offenser.

Mes yeux, pourtant, n'étant pas gardés aussi soigneusement que ma langue, se dirigeaient sans cesse vers ma tante pendant le déjeuner. Je ne pouvais la regarder un moment sans que ses regards vinssent aussi rencontrer les miens; elle me contemplait d'un air pensif, et comme si j'étais à une très-grande distance, au lieu d'être, comme je l'étais, assis en face d'elle, devant un petit guéridon. Quand elle eut fini de manger, elle s'appuya d'un air décidé sur le dossier de sa chaise, fronça les sourcils, croisa les bras, et me contempla tout à son aise, avec une fixité et une attention qui m'embarrassaient extrêmement. Je n'avais pas encore fini de déjeuner, et j'essayais de cacher ma confusion en continuant mon repas, mais mon couteau se prenait dans les dents de ma fourchette, qui à son tour se heurtait contre le couteau; je coupais mon jambon d'une manière si énergique, qu'il volait en l'air au lieu de prendre le chemin de mon gosier, je m'étranglais en buvant mon thé qui s'entêtait à passer de travers; enfin j'y renonçai tout de bon, et je me sentis rougir sous l'examen scrutateur de ma tante.

«Or çà! dit-elle après un long silence.» Je levai les yeux et je soutins avec respect ses regards vifs et pénétrants.

«Je lui ai écrit, dit ma tante.

— À votre beau-père, dit ma tante; je lui ai envoyé une lettre à laquelle il sera bien obligé de faire attention, sans quoi nous aurons maille à partir ensemble; je l'en préviens.

— Sait-il où je suis, ma tante? demandai-je avec effroi.

— Je le lui ai dit, fit ma tante avec un signe de tête.

— Est-ce que vous… vous me remettriez entre ses mains? demandai-je en balbutiant.

— Je ne sais pas, dit ma tante: nous verrons.

— Oh! mon Dieu! qu'est-ce que je vais devenir, m'écriai je, s'il faut que je retourne chez M. Murdstone!

— Je n'en sais rien, dit ma tante, en secouant la tête, je n'en sais rien du tout; nous verrons.»

J'étais profondément abattu, mon coeur était bien gros et mon courage m'abandonnait. Ma tante, sans prendre garde à moi, tira de l'armoire un grand tablier à bavette, s'en revêtit, lava elle-même les tasses, puis, quand tout fut en ordre, et remis sur le plateau, elle plia la nappe, qu'elle posa sur les tasses, et sonna Jeannette pour emporter le tout: elle mit ensuite des gants pour enlever les miettes, avec un petit balai, jusqu'à ce qu'on n'aperçût plus sur le tapis un grain de poussière, après quoi elle épousseta et rangea la chambre, qui me paraissait déjà dans un ordre parfait. Quand tous ces devoirs furent accomplis à sa satisfaction, elle ôta ses gants et son tablier, les plia, les enferma dans le coin de l'armoire d'où elle les avait tirés, puis vint s'établir avec sa boîte à ouvrage près de la table, à côté de la fenêtre ouverte, et se mit à travailler derrière l'écran vert en face du jour.

«Voulez-vous monter, me dit ma tante, en enfilant son aiguille, vous ferez mes compliments à M. Dick, et vous lui direz que je serais bien aise de savoir si son mémoire avance.»

Je me levai vivement pour m'acquitter de cette commission.

«Je suppose, dit ma tante en me regardant aussi attentivement que l'aiguille qu'elle venait d'enfiler, je suppose que vous trouvez le nom de M. Dick un peu court.

— C'est ce que je me disais hier, je le trouvais… un peu court, répondis-je.

— N'allez pas croire qu'il n'en a pas d'autre qu'il pût porter si cela lui convenait, dit ma tante d'un air de dignité. Babley, M. Richard Babley, voilà son véritable nom.»

J'allais dire, par un sentiment modeste de ma jeunesse et de la familiarité dont je m'étais déjà rendu coupable, qu'il vaudrait peut-être mieux que je lui donnasse son nom tout entier, mais ma tante reprit:

«Mais ne l'appelez jamais ainsi dans aucun cas. Il ne peut souffrir son nom, c'est une petite manie. Je ne sais pas, si on peut appeler cela une manie, car il a assez souffert de gens qui portent le même nom pour qu'il en ait conçu un dégoût mortel, Dieu le sait! M. Dick est son nom ici, et partout ailleurs maintenant; c'est-à-dire s'il allait jamais ailleurs, ce qu'il ne fait pas. Ainsi ayez bien soin, mon enfant, de ne jamais l'appeler autrement que M. Dick.»

Je promis d'obéir et je montai pour m'acquitter de mon message, en pensant en chemin que, si M. Dick travaillait depuis longtemps à son mémoire avec l'assiduité qu'il y mettait quand je l'avais aperçu par la porte ouverte en descendant déjeuner, le mémoire devait toucher à sa fin. Je le trouvai toujours absorbé dans la même occupation, une longue plume à la main et sa tête presque collée contre le papier. Il était si occupé que j'eus tout le temps de remarquer un grand cerf-volant dans un coin, de nombreux paquets de manuscrits en désordre, des plumes innombrables, et par-dessus tout une énorme provision d'encre (il y avait une douzaine, au moins, de bouteilles d'un litre rangées en bataille), avant qu'il s'aperçût de ma présence.

«Ah! Phébus! dit M. Dick en posant sa plume, je ne sais comment le monde va! Mais je vous dirai une chose, ajouta-t-il en baissant la voix, je ne voudrais pas que cela fût répété, mais…» Ici il me fit signe de m'approcher et, me parlant à l'oreille: «le monde est fou, fou à lier, mon garçon,» dit M. Dick en prenant du tabac dans une boîte ronde placée sur la table et en riant de tout son coeur.

Je m'acquittai de mon message sans m'aventurer à donner mon avis sur cette grave question.

«Eh bien! dit M. Dick en réponse, faites-lui mes compliments et dites que je… je crois être en bon train. Je crois vraiment être en bon train, dit M. Dick en passant la main dans ses cheveux gris et en jetant un regard un peu inquiet sur son manuscrit. Vous avez été en pension?

— Oui, monsieur, répondis-je, pendant quelque temps.

— Vous rappelez-vous la date, dit M. Dick en me regardant attentivement et en prenant sa plume, de la mort du roi Charles Ier?»

Je dis que je croyais que c'était en 1649.

«Eh bien! dit M. Dick en se grattant l'oreille avec sa plume et en me regardant d'un air de doute, c'est ce que disent les livres, mais je ne comprends pas comment cela s'est fait. S'il y a si longtemps, comment les gens qui l'entouraient ont-ils pu avoir la maladresse de faire passer dans ma tête un peu de la confusion qui était dans la sienne quand ils l'eurent coupée?»

Je fus très-étonné de la question, mais je ne pus lui donner aucun renseignement sur ce sujet.

«C'est très-étrange, dit M. Dick en jetant un regard découragé sur ses papiers et en passant de nouveau la main dans ses cheveux, mais je ne puis pas venir à bout de débrouiller cette question. Je n'ai pas l'esprit parfaitement net là-dessus. Mais peu importe, peu importe, dit-il gaiement et d'un air plus animé, nous avons le temps. Faites mes compliments à miss Trotwood, je suis en très-bon chemin!»

Je m'en allais, lorsqu'il attira mon attention sur le cerf-volant.

«Que pensez-vous de ce cerf-volant?» me dit-il.

Je répondis que je le trouvais très-beau. Il devait avoir au moins six pieds de haut.

«C'est moi qui l'ai fait. Nous le ferons partir un de ces jours, vous et moi, dit M. Dick. Voyez-vous?»

Il me montrait qu'il était fait de papier couvert d'une écriture fine et serrée, mais si nette, qu'en jetant mes regards sur les lignes, il me sembla voir deux ou trois allusions à la tête du roi Charles Ier.

«Il y a beaucoup de ficelle, dit M. Dick, et quand il monte bien haut, il porte naturellement les faits plus loin: c'est ma manière de les répandre. Je ne sais pas où il peut aller tomber, cela dépend des circonstances du vent et ainsi de suite, mais au petit bonheur!»

Il avait l'air si bon, si doux et si respectable, malgré son apparence de force et de vivacité, que je n'étais pas bien sûr que ce ne fût pas de sa part une plaisanterie pour m'égayer. Je me mis donc à rire, il en fit autant, et nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde.

«Eh bien! petit, dit ma tante quand je fus redescendu, comment vaM. Dick ce matin?»

Je répondis qu'il lui faisait ses compliments, et qu'il était en très-bon chemin.

«Que pensez-vous de M. Dick?» demanda ma tante.

J'avais quelque envie d'essayer de détourner la question en répliquant que je le trouvais très-aimable, mais ma tante ne se laissait pas ainsi dérouter, elle posa son ouvrage sur ses genoux et me dit en croisant ses mains.

«Allons! votre soeur Betsy Trotwood m'aurait dit à l'instant ce qu'elle pensait de n'importe qui. Faites comme votre soeur tant que vous pourrez, et parlez!

— N'est-il pas… M. Dick n'est-il pas… Je vous fais cette question, parce que je ne sais pas, ma tante, s'il n'a pas la… la tête un peu dérangée, balbutiai-je, car je sentais bien que je marchais sur un terrain dangereux.

— Pas un brin, dit ma tante.

— Oh! vraiment! repris-je d'une voix faible.

— S'il y a quelqu'un au monde qui n'ait pas la tête dérangée, c'est M. Dick!» dit ma tante avec beaucoup de décision et d'énergie.

Je n'avais rien de mieux à faire que de répéter timidement:

«Oh! vraiment!

— On a dit qu'il était fou, reprit ma tante; j'ai un plaisir égoïste à rappeler qu'on a dit qu'il était fou, car sans cela je n'aurais jamais eu le bonheur de jouir de sa société et de ses conseils depuis dix ans et plus, à vrai dire depuis que votre soeur Betsy Trotwood m'a fait faux bond.

— Il y a si longtemps?

— Et c'étaient des gens bien sensés encore qui avaient l'audace de dire qu'il était fou, continua ma tante. M. Dick est un peu mon allié, n'importe comment, il n'est pas nécessaire que je vous explique cela. Sans moi, son propre frère l'aurait enfermé sa vie durant. Voilà tout!

Je me reproche ici un peu d'hypocrisie, lorsqu'en voyant l'indignation de ma tante sur ce point, je tâchai de prendre un air indigné comme elle.

«Un imbécile orgueilleux!» dit ma tante, parce que son frère était un peu original, quoiqu'il ne le soit pas à moitié autant que beaucoup de gens; il n'aimait pas qu'on le vit chez lui, et il allait l'envoyer dans une maison de santé, quoiqu'il eût été confié à ses soins par feu leur père, qui le regardait presque comme un idiot. Encore une belle autorité! C'était plutôt lui qui était fou, sans doute!»

Ma tante avait l'air si convaincu, que je fis de nouveaux efforts pour avoir l'air d'être convaincu comme elle.

«Là-dessus, je m'en mêlai, dit ma tante, et je lui fis une proposition. Je lui dis: «Votre frère a toute sa raison, il est infiniment plus sensé que vous ne l'êtes et ne le serez jamais, je l'espère, du moins. Faites-lui une petite pension, et qu'il vienne vivre chez moi. Je n'ai pas peur de lui; je ne suis pas vaniteuse, moi, je suis prête à le soigner et je ne le maltraiterai pas comme d'autres pourraient le faire, surtout dans un hospice.» Après de nombreuses difficultés, dit ma tante, j'ai eu le dessus, et il est ici depuis ce temps-là. C'est bien l'homme le plus aimable et le plus facile à vivre qu'il y ait au monde; et quant aux conseils!… Mais personne ne sait, ne connaît et n'apprécie l'esprit de cet homme-là, excepté moi.»

Ma tante secoua sa robe et branla la tête comme si par ces deux mouvements elle portait un défi au monde entier.

«Il avait une soeur qu'il aimait beaucoup, c'était une bonne personne qui le soignait bien; mais elle fit comme toutes les femmes, elle prit un mari. Et le mari fit ce qu'ils font tous, il la rendit malheureuse. L'effet de son malheur fut tel sur M. Dick (ce n'est pas de la folie, j'espère!) que ce chagrin combiné avec la crainte que lui inspirait son frère et le sentiment qu'il avait de la dureté dont on usait à son égard, lui donnèrent une fièvre cérébrale. Ce fut avant le temps de son installation chez moi, mais ce souvenir lui est pénible encore. «Vous a-t-il parlé du roi Charles Ier, petit?

— Oui, ma tante.

— Ah! dit-elle en se frottant le nez d'un air un peu contrarié, c'est une allégorie à son usage pour parler de sa maladie. Il la rattache dans son esprit avec une grande agitation et beaucoup de trouble, ce qui est assez naturel, et c'est une figure dont il use, une comparaison, enfin tout ce que vous voudrez. Et pourquoi pas, si cela lui convient?

— Certainement, ma tante.

— Ce n'est pas comme cela qu'on s'exprime d'habitude, et ce n'est pas le langage qu'on emploie en affaires: je le sais bien, et c'est pour cela que j'insiste pour qu'il n'en soit pas question dans son mémoire.»

— Est-ce que c'est un mémoire sur sa propre histoire qu'il écrit, ma tante?

— Oui, petit, répondit-elle en se frottant de nouveau le nez. Il fait un mémoire sur ses affaires, adressé au lord chancelier, ou à lord Quelquechose, enfin à un de ces gens qui sont payés pour recevoir des mémoires. Je suppose qu'il l'enverra un de ces jours. Il n'a pas encore pu le rédiger sans y introduire cette allégorie, mais peu importe, cela l'occupe.»

Le fait est que je découvris plus tard que M. Dick essayait depuis plus de dix ans d'empêcher le roi Charles Ier d'apparaître dans son mémoire, mais sans pouvoir jamais l'empêcher de revenir sur l'eau.

«Je répète, dit ma tante, que personne que moi ne connaît l'esprit de cet homme-là, le plus aimable des hommes et le plus facile à vivre. S'il aime à enlever un cerf-volant de temps en temps, qu'est-ce que cela dit? Franklin enlevait des cerfs-volants. Il était quaker ou quelque chose de cette espèce, si je ne me trompe. Et un quaker enlevant un cerf-volant est beaucoup plus ridicule qu'un homme ordinaire.»

Si j'avais pu supposer que ma tante m'avait raconté ces détails pour mon édification personnelle, ou pour me donner une preuve de confiance, j'aurais été très-flatté, et j'aurais tiré des pronostics favorables d'une telle marque de faveur. Mais je ne pouvais pas me faire d'illusion à cet égard: il était évident pour moi que, si elle se lançait dans ces explications, c'est que la question se soulevait malgré elle dans son esprit: c'est à elle qu'elle répondait et non à moi, quoique ce fût à moi qu'elle adressât son discours en l'absence de tout autre auditeur.

En même temps je dois dire que la générosité avec laquelle elle défendait le pauvre M. Dick ne m'inspira pas seulement quelques espérances égoïstes pour mon compte, mais éveilla aussi dans mon coeur une certaine affection pour elle. Je crois que je commençais à m'apercevoir que, malgré toutes les excentricités et les étranges fantaisies de ma tante, c'était une personne qui méritait respect et confiance. Quoiqu'elle fût aussi animée que la veille contre les ânes, et qu'elle se précipitât aussi souvent hors au jardin pour défendre la pelouse; quelque violente indignation qu'elle éprouvât en voyant un jeune homme en passant faire les yeux doux à Jeannette assise à la fenêtre, ce qui était une des offenses les plus graves qu'on pût porter à la dignité de ma tante, cependant il m'était impossible de ne pas me sentir plus de respect pour elle et peut-être moins de frayeur.

J'attendais avec une extrême anxiété la réponse de M. Murdstone, mais je faisais de grands efforts pour le dissimuler, et pour me rendre aussi agréable que possible à ma tante et à M. Dick. Je devais sortir avec ce dernier pour enlever le grand cerf-volant, mais je n'avais pas d'autres habits que les vêtements un peu extraordinaires dont on m'avait affublé le premier jour, ce qui me retenait à la maison, à l'exception d'une promenade hygiénique d'une heure que ma tante me faisait faire sur la falaise devant la maison, à la tombée de la nuit, avant de me coucher. Enfin la réponse de M. Murdstone arriva, et ma tante m'informa, à mon grand effroi, qu'il viendrait lui parler le lendemain. Le lendemain donc, toujours revêtu de mon étrange costume, je comptais les heures, tremblant d'avance de terreur à l'idée de ce sombre visage, m'étonnant sans cesse de ne pas le voir arriver, et agité à tout moment par la lutte de mes espérances que je sentais faiblir, et de mes craintes qui reprenaient le dessus.

Ma tante était un peu plus impérieuse et plus sévère qu'à l'ordinaire; je n'aperçus pas, à d'autres traces, qu'elle se préparât à recevoir ce visiteur qui m'inspirait tant de terreur. Elle travaillait près de la fenêtre, et moi, assis auprès d'elle, je réfléchissais à tous les résultats possibles et impossibles de la visite de M. Murdstone. L'après-midi s'avançait, le dîner avait été retardé indéfiniment, mais ma tante impatientée venait de dire qu'on servit, quand elle jeta un cri d'alarme à la vue d'un âne; quelle fut ma consternation quand j'aperçus alors miss Murdstone montée sur le baudet, traverser d'un pas délibéré la pelouse sacrée, et s'arrêter en face de la maison, regardant tout autour d'elle, pendant que ma tante criait en secouant la tête, et en lui montrant le poing par la fenêtre:

«Passez votre chemin! vous n'avez rien à faire ici! vous êtes en contravention! allez-vous-en! A-t-on jamais vu pareille impudence!»

Ma tante était tellement courroucée par le sang-froid de miss Murdstone, qu'en vérité je crois qu'elle en perdit le mouvement et devint à l'instant incapable de se précipiter à l'attaque comme de coutume. Je saisis cette occasion pour lui dire que c'était miss Murdstone, et que le monsieur qui venait de la rejoindre (car le sentier étant très-roide, il était resté quelques pas en arrière) était M. Murdstone lui-même.

«Peu m'importe! cria ma tante, secouant toujours la tête et faisant par la fenêtre du salon des gestes qui ne pouvaient pas être interprétés comme un compliment de bienvenue, je ne veux pas de contravention! Je ne le souffrirai pas! Allez-vous-en! Jeannette, chassez-le! emmenez-le!» Et caché derrière ma tante, je vis une espèce de combat; l'âne, les quatre pattes plantées en terre, résistait à tout le monde, Jeannette le tirait par la bride pour le faire tourner, M. Murdstone essayait de le faire avancer, miss Murdstone donnait à Jeannette des coups d'ombrelle, et plusieurs petits garçons, accourus au bruit, criaient de toutes leurs forces. Mais ma tante reconnaissant tout à coup parmi eux le jeune malfaiteur chargé de la conduite de l'âne et qui était l'un de ses ennemis les plus acharnés, quoiqu'il eût à peine treize ans, se précipita sur le théâtre du combat, se jeta sur lui, le saisit, le traîna dans le jardin, sa veste par-dessus sa tête, et ses talons raclant le sol; puis appelant Jeannette pour aller chercher la police et la justice, afin qu'il fût pris, jugé et exécuté sur les lieux, elle le gardait à vue. Mais cette scène termina la comédie. Le gamin, qui avait bien des tours dans son sac, dont ma tante n'avait aucune idée, trouva bientôt moyen de s'échapper, avec un cri de victoire, laissant les traces de ses souliers ferrés dans les plates-bandes, et emmenant son âne en triomphe, l'un portant l'autre.

Miss Murdstone, en effet, avait quitté sa monture à la fin du combat, et elle attendait avec son frère, au bas des marches, que ma tante eût le loisir de les recevoir. Un peu agitée encore par la lutte, ma tante passa à côté d'eux avec une grande dignité, rentra chez elle et ne s'inquiéta plus de leur présence jusqu'au moment où Jeannette vint les annoncer.

«Faut-il m'en aller, ma tante, demandai-je en tremblant.

— Non, monsieur? dit ma tante, non, certes!» Sur quoi elle me poussa dans un coin près d'elle, et fit une barrière avec une chaise comme si c'était une geôle ou la barre du tribunal. Je continuai à occuper cette position pendant l'entrevue tout- entière, et je vis de là M. et miss Murdstone entrer dans le salon.

«Oh! dit ma tante, je ne savais pas d'abord à qui j'avais le plaisir de faire des reproches il y a un moment. Mais, voyez-vous, je ne permets à personne de passer avec un âne sur cette pelouse. Je ne fais pas d'exception. Je ne le permets à personne.

— Vous avez là une règle qui n'est pas commode pour les étrangers, dit miss Murdstone.

— En vérité?» dit ma tante.

M. Murdstone parut craindre de voir se renouveler les hostilités, et il intervint en disant:

«Miss Trotwood?

— Pardon, monsieur, dit ma tante en lui jetant un regard pénétrant, vous êtes le monsieur Murdstone qui a épousé la veuve de feu mon neveu David Copperfield de Blunderstone la Rookery? Pourquoi la Rookery? c'est ce que je ne sais pas.

— Oui, madame, dit M. Murdstone.

— Vous me pardonnerez de vous dire, monsieur, reprit ma tante, que je crois qu'il aurait infiniment mieux valu que vous eussiez laissé cette pauvre enfant tranquille.

— Je suis de l'avis de miss Trotwood en ce sens, dit missMurdstone en se redressant, que je regarde en effet notre pauvreClara comme une enfant sous tous les rapports essentiels.

— Il est heureux, mademoiselle, pour vous et pour moi, qui avançons dans la vie et qui n'avons pas dans nos agréments personnels de grands sujets de craindre qu'ils nous soient fatals, que personne ne puisse en dire autant de nous, reprit ma tante.

— Sans doute, repartit miss Murdstone, quoiqu'elle eût du mal à se décider à convenir de la chose: elle le fit du moins d'assez mauvaise grâce; et comme vous le dites, il aurait infiniment mieux valu pour mon frère qu'il n'eût jamais contracté ce mariage. J'ai toujours été de cet avis-là.

— Je n'en doute pas, dit ma tante. Jeannette, dit-elle après avoir sonné, faites mes compliments à M. Dick, et priez-le de descendre.»

En l'attendant, ma tante regarda le mur en silence, fronçant les sourcils, et se tenant plus droite que jamais. Quand il fut arrivé, elle procéda à la cérémonie de la présentation:

«Monsieur Dick, un de mes anciens et ultimes amis, sur le jugement duquel je compte,» ajouta ma tante avec une intention marquée pour prévenir M. Dick qui mordait ses ongles d'un air hébété.

M. Dick abandonna ses ongles et resta debout au milieu du groupe avec beaucoup de gravité et prêt à montrer la plus profonde attention. Ma tante fit un signe de tête à M. Murdstone qui reprit:

«Miss Trotwood, en recevant votre lettre, j'ai regardé comme un devoir pour moi et comme une marque de respect pour vous…

— Merci, dit ma tante, en le regardant toujours en face, ne vous inquiétez pas de moi.

— De venir y répondre en personne, quelque dérangement que le voyage pût m'occasionner, plutôt que de vous écrire: le malheureux enfant qui s'est enfui loin de ses amis et de ses occupations…

— Et dont toute l'apparence, dit sa soeur en attirant l'attention générale sur mon étrange costume, est si choquante et si scandaleuse…

— Jeanne Murdstone, dit son frère, ayez la bonté de ne pas m'interrompre. Ce malheureux enfant, miss Trotwood, a été, dans notre intérieur, la cause de beaucoup de difficultés et de troubles domestiques pendant la vie de feu ma chère Jeanne, et depuis. Il a un caractère sombre et mutin, il se révolte contre toute autorité; en un mot, il est intraitable. Nous avons essayé, ma soeur et moi, de le corriger de ses vices, mais sans y réussir, et nous avons senti tous les deux, car ma soeur est pleinement dans ma confidence, qu'il était juste que vous reçussiez de nos lèvres cette déclaration sincère, faite sans rancune et sans colère.

— Mon frère n'a pas besoin de mon témoignage pour confirmer le sien, dit miss Murdstone, je demande seulement la permission d'ajouter que de tous les garçons du monde, je ne crois pas qu'il y en ait un plus mauvais.

— C'est fort, dit ma tante d'un ton sec.

— Ce n'est pas trop fort en comparaison des faits, repartit missMurdstone.

— Ah! dit ma tante; eh bien! monsieur?

— J'ai mon opinion particulière sur la manière de l'élever, reprit M. Murdstone, dont le front s'obscurcissait de plus en plus à mesure que ma tante et lui se regardaient de plus près. Mes idées sont fondées en partie sur ce que je sais de son caractère, et en partie sur la connaissance que j'ai de mes moyens et de mes ressources. Je n'ai à en répondre qu'à moi-même; j'ai donc agi d'après mes idées, et je n'ai rien de plus à en dire. Il me suffira d'ajouter que j'ai placé cet enfant sous la surveillance d'un de mes amis, dans un commerce honorable: que cette condition ne lui convient pas; qu'il s'enfuit, erre comme un vagabond sur la route, et vient ici eu haillons, s'adresser à vous, miss Trotwood. Je désire mettre sous vos yeux, en tout honneur, les conséquences inévitables, selon moi, du secours que vous pourriez lui accorder dans ces circonstances.

— Commençons par traiter la question de cette occupation honorable, dit ma tante. S'il avait été votre propre fils, vous l'auriez placé de la même manière, je suppose?

— S'il avait été le fils de mon frère, dit miss Murdstone intervenant dans la discussion, son caractère aurait été, j'espère, tout à fait différent.

— Si cette pauvre enfant, sa défunte mère, avait été en vie, il aurait été chargé de même de ces honorables occupations, n'est-ce pas? dit ma tante.

— Je crois, dit M. Murdstone avec un signe de tête, que Clara n'aurait jamais résisté à ce que nous aurions regardé, ma soeur Jeanne Murdstone et moi, comme le meilleur parti à prendre.»

Miss Murdstone confirma en grommelant ce que son frère venait de dire.

«Hem! dit ma tante, malheureux enfant!»

M. Dick, qui faisait sonner son argent dans ses poches depuis quelque temps, se livra à cette occupation avec un tel zèle que ma tante crut nécessaire de lui imposer silence par un regard, avant de dire:

«La pension de cette pauvre enfant s'est éteinte avec elle?

— Elle s'est éteinte avec elle, répliqua M. Murdstone.

— Et sa petite propriété, la maison et le jardin, ce je ne sais quoi la Rookery, sans Rooks, n'a pas été assurée à son fils?

— Son premier mari lui avait laissé son bien sans conditions, commençait à dire M. Murdstone, quand ma tante l'interrompit avec une impatience et une colère visibles.

— Mon Dieu, je le sais bien! laissé sans conditions! Je connaissais bien David Copperfield: je sais bien qu'il n'était pas homme à prévoir les moindres difficultés, quand elles lui auraient crevé les yeux. Il va sans dire que tout lui a été laissé sans conditions, mais quand elle s'est remariée, quand elle a eu le malheur de vous épouser; en un mot, dit ma tante, pour parler franchement, personne n'a-t-il dit alors un mot en faveur de cet enfant?

— Ma pauvre femme aimait son second mari, madame, ditM. Murdstone: elle avait pleine confiance en lui.

— Votre femme, monsieur, était une pauvre enfant très- malheureuse, qui ne connaissait pas le monde, répondit ma tante en secouant la tête. Voilà ce qu'elle était; et maintenant, voyons! qu'avez-vous à dire de plus?

— Seulement ceci, miss Trotwood, répliqua-t-il; je suis prêt à reprendre David, sans conditions, pour faire de lui ce qui me conviendra, et pour agir à son égard comme il me plaira. Je ne suis pas venu pour faire des promesses, ni pour prendre des engagements envers qui que ce soit. Vous avez peut-être quelque intention, miss Trotwood, de l'encourager dans sa fuite et d'écouter ses plaintes. Vos manières qui, je dois le dire, ne me semblent pas conciliantes, me portent à le supposer. Je vous préviens donc que, si vous l'encouragez cette fois, c'est une affaire finie: si vous intervenez entre lui et moi, votre intervention, miss Trotwood, doit être définitive. Je ne plaisante pas, et il ne faut pas plaisanter avec moi. Je suis prêt à l'emmener pour la première et la dernière fois: est-il prêt à me suivre? S'il ne l'est pas, si vous me dites qu'il ne l'est pas, sous quelque prétexte que ce soit, peu m'importe, ma porte lui est fermée pour toujours, et je tiens pour convenu que la vôtre lui est ouverte.»

Ma tante avait écouté ce discours avec l'attention la plus soutenue, en se tenant plus droite que jamais, ses mains croisées sur ses genoux et l'oeil fixé sur son interlocuteur. Quand il eut fini, elle tourna les yeux du côté de miss Murdstone sans changer d'attitude, et lui dit:

«Et vous, mademoiselle, avez-vous quelque chose à ajouter?

— Vraiment, miss Trotwood, dit miss Murdstone, tout ce que je pourrais dire a été si bien exprimé par mon frère, et tous les faits que je pourrais rapporter ont été exposés par lui si clairement, que je n'ai qu'à vous remercier de votre politesse; ou plutôt de votre excessive politesse, ajouta miss Murdstone, avec une ironie qui ne troubla pas plus ma tante qu'elle n'eût déconcerté le canon près duquel j'avais dormi à Chatham.

— Et l'enfant, qu'est-ce qu'il en dit? reprit ma tante; David, êtes-vous prêt à partir?»

Je répondis que non, et je la conjurai de ne pas me laisser emmener. Je dis que M. et miss Murdstone ne m'avaient jamais aimé, qu'ils n'avaient jamais été bons pour moi; que je savais qu'ils avaient rendu ma mère, qui m'aimait tant, très-malheureuse à cause de moi, et que Peggotty le savait bien aussi. Je dis que j'avais plus souffert qu'on ne pouvait le croire, en pensant combien j'étais jeune encore. Je priai et je conjurai ma tante (je ne me rappelle plus en quels termes, mais je me souviens que j'en étais alors très-ému) de me protéger et de me défendre, pour l'amour de mon père.

«M. Dick, dit ma tante, que faut-il que je fasse de cet enfant?»

M Dick réfléchit, hésita, puis prenant un air radieux répondit:

«Faites-lui tout de suite prendre mesure pour un habillement complet.

— M. Dick, dit ma tante d'un air de triomphe, donnez-moi une poignée de main, votre bon sens est d'une valeur inappréciable.» Puis, ayant vivement secoué la main de M. Dick, elle m'attira près d'elle en disant à M. Murdstone:

«Vous pouvez partir si cela vous convient, je garde cet enfant, j'en courrai la chance. S'il est tel que vous dites, il me sera toujours facile de faire pour lui ce que vous avez fait, mais je n'en crois pas un mot.

— Miss Trotwood, répondit M. Murdstone, en haussant les épaules et en se levant, si vous étiez un homme…

— Billevesées! dit ma tante, ne me parlez pas de ces sornettes!

— Quelle politesse exquise, s'écria miss Murdstone en se levant, c'est trop fort, vraiment!

— Croyez-vous, dit ma tante en faisant la sourde oreille au discours de la soeur et en continuant à s'adresser au frère, et à secouer la tête d'un air de suprême dédain, croyez-vous que je ne sache pas la vie que vous avez fait mener à cette pauvre enfant si mal inspirée? Croyez-vous que je ne sache pas quel jour néfaste ce fut pour cette douce petite créature que celui où elle vous vit pour la première fois, souriant et faisant les yeux doux, je parie, comme si vous n'étiez pas capable de dire une sottise à un enfant?

— Je n'ai jamais entendu de langage plus élégant, dit missMurdstone.

— Croyez-vous que je ne comprenne pas votre jeu comme si j'y avais été? continua ma tante, maintenant que je vous vois et que je vous entends, ce qui, à vous dire le vrai, n'est rien moins qu'un plaisir pour moi. Ah! certes, il n'y avait personne au monde d'aussi doux et d'aussi soumis que M. Murdstone dans ce temps-là. La pauvre petite innocente n'avait jamais vu mouton pareil. Il était si plein de bonté! il adorait la mère: il avait une passion pour le fils, une véritable passion! il serait pour lui un second père, et il n'y avait plus qu'à vivre tous ensemble dans un paradis plein de roses, n'est-ce pas? Allons donc, laissez-moi tranquille! dit ma tante.

— Je n'ai de ma vie vu une femme semblable, s'écria missMurdstone.

— Et quand vous avez été sûr de cette pauvre petite insensée, dit ma tante (Dieu me pardonne d'appeler ainsi une créature qui est maintenant là où vous n'êtes pas pressé d'aller la rejoindre!), comme si vous n'aviez pas fait assez de tort à elle et aux siens, vous vous êtes mis à commencer son éducation, n'est-ce pas? Vous avez entrepris de la dresser, et vous l'avez mise en cage comme un pauvre petit oiseau, pour lui faire oublier sa vie passée et lui apprendre à chanter sur le même air que vous.

— C'est de la folie ou de l'ivresse, dit miss Murdstone, au désespoir de ne pouvoir détourner de son côté le torrent d'invectives de ma tante, et je soupçonne que c'est plutôt de l'ivresse.»

Miss Betsy, sans faire la moindre attention à l'interruption, continua à s'adresser à M. Murdstone.

«Oui, monsieur Murdstone, continua-t-elle en secouant le doigt, vous vous êtes fait le tyran de cette innocente enfant, et vous lui avez brisé le coeur. Elle avait l'âme tendre, je le sais, je le savais bien des années avant que vous la vissiez, et vous avez bien choisi son faible pour lui porter les coups dont elle est morte. Voilà la vérité, qu'elle vous plaise ou non, faites-en ce que vous voudrez, vous et ceux qui vous ont servi d'instruments.

— Permettez-moi de vous demander, miss Trotwood, dit miss Murdstone, quelle personne il vous plaît d'appeler, avec un choix d'expressions dont je n'ai pas l'habitude, les instruments de mon frère?»

Miss Betsy, persistant dans une surdité inébranlable, reprit son discours:

«Il était clair, comme je vous l'ai dit, bien des années avant que vous la vissiez (et il est au-dessus de la raison humaine de comprendre pourquoi il est entré dans les vues mystérieuses de la Providence que vous la vissiez jamais), il était clair que cette pauvre petite créature se remarierait un jour ou l'autre, mais j'espérais que cela ne tournerait pas aussi mal; c'était à l'époque où elle mit au monde son fils que voici, monsieur Murdstone; ce pauvre enfant dont vous vous êtes servi parfois pour la tourmenter plus tard, ce qui est un souvenir désagréable, et vous rend maintenant sa vue odieuse. Oui, oui, vous n'avez pas besoin de tressaillir, continua ma tante, je n'ai pas besoin de ça pour savoir la vérité.»

Il était resté tout le temps debout près de la porte, la regardant fixement, le sourire sur les lèvres, mais en fronçant ses épais sourcils. Je remarquai alors que tout en souriant encore, il avait pâli soudain, et qu'il semblait respirer comme un homme qui vient de perdre haleine à la course.

«Bonjour, monsieur, dit ma tante, et adieu. Bonjour, mademoiselle, continua-t-elle en se tournant brusquement vers la soeur. Si je vous vois jamais passer avec un âne sur ma pelouse, aussi sûr que vous avez une tête sur vos épaules, je vous arracherai votre chapeau et je trépignerai dessus!»

Il faudrait un peintre, et un peintre d'un talent rare pour rendre l'expression du visage de ma tante, en faisant cette déclaration inattendue, et celle de miss Murdstone en l'entendant. Mais le geste n'était pas moins éloquent que la parole, miss Murdstone, en conséquence, ne répondit pas, prit discrètement le bras de son frère et sortit majestueusement de la maison. Ma tante, toujours à la fenêtre, les regardait s'éloigner, toute prête, sans aucun doute, à mettre à l'instant même sa menace à exécution, dans le cas où reparaîtrait l'âne.

Nulle tentative n'ayant eu lieu pour répondre à ce défi, le visage de ma tante se radoucit peu à peu, si bien que je m'enhardis à la remercier et à l'embrasser, ce que je fis de tout mon coeur, en passant mes bras autour de son cou. Je donnai ensuite une poignée de mains à M. Dick, qui répéta cette cérémonie plusieurs fois de suite, et qui salua l'heureuse issue de l'affaire en éclatant de rire toutes les cinq minutes.

«Vous vous regarderez comme étant de moitié avec moi le tuteur de cet enfant, monsieur Dick, dit ma tante.

— Je serai enchanté, dit M. Dick, d'être le tuteur du fils deDavid.

— Très-bien, dit ma tante, voilà qui est convenu. Je pensais à une chose, monsieur Dick, c'est que je pourrais l'appeler Trotwood?

— Certainement, certainement, appelez-le Trotwood, dit M. Dick,Trotwood, fils de David Copperfield.

— Trotwood Copperfield, vous voulez dire? repartit ma tante.

— Oui, sans doute, oui, Trotwood Copperfield dit M. Dick un peu embarrassé.»

Ma tante fut si enchantée de son idée qu'elle marqua elle-même, avec de l'encre indélébile, les chemises qu'on m'acheta toutes faites ce jour-là, avant de me les laisser mettre; et il fut décidé que le reste de mon trousseau, qu'elle commanda immédiatement, porterait la même marque.

C'est ainsi que je commençai une vie toute neuve, avec un nom tout neuf, comme le reste. Maintenant que mon incertitude était passée, je croyais rêver. Je ne me disais pas que ma tante et M. Dick faisaient deux étranges tuteurs. Je ne pensais pas à moi-même d'une manière positive. Ce qu'il y avait de plus clair dans mon esprit, c'est, d'une part, que ma vie passée à Blunderstone s'éloignait de plus en plus et semblait flotter dans le vague d'une distance infinie; de l'autre, qu'un rideau venait de tomber pour toujours sur celle que j'avais menée chez Murdstone et Grinby. Personne n'a levé ce rideau depuis. Moi, je l'ai soulevé un moment d'une main timide et tremblante, même dans ce récit, et je l'ai laissé retomber avec joie. Le souvenir de cette existence est accompagné dans mon esprit d'une telle douleur, de tant de souffrance morale, d'une absence d'espérance si absolue, que je n'ai jamais eu le courage d'examiner combien de temps avait duré mon supplice. Est-ce un an, est-ce plus, est-ce moins? Je n'en sais rien. Je sais seulement que cela fut, que cela n'est plus, que je viens d'en parler pour n'en plus reparler jamais.


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