— Oui, oui, répondit-il: vous m'avez déjà dit tout cela. N'en parlons plus. En voilà assez.»
Craignant de le fâcher en poursuivant un sujet qu'il traitait si légèrement, je me contentai de continuer à y rêver, tout en marchant plus vite encore qu'auparavant.
«Il faut que ce bateau soit remis en état, dit Steerforth: je chargerai Littimer d'y veiller, afin d'être sûr que tout soit fait comme il faut. Vous ai-je dit que Littimer était arrivé?
— Non!
— Eh bien! il est venu ce matin avec une lettre de ma mère.»
Nos yeux se rencontrèrent; je remarquai sa pâleur, qui descendait jusqu'à ses lèvres, quoique son regard fût ferme et calme. Je craignis que quelque altercation avec sa mère ne fût la cause de la disposition d'esprit dans laquelle je l'avais trouvé près du foyer solitaire de M. Peggotty; j'y fis une légère allusion.
«Oh! non, dit-il en secouant la tête et en criant un peu. Pas le moins du monde! je vous disais donc que cet homme est arrivé.
— Toujours le même?
— Toujours le même, repartit Steerforth, calme et froid comme le pôle Nord. Il s'occupera du nouveau nom que je veux faire inscrire sur le bateau. Il s'appelle pour le moment:La Mouette de la tempête! M. Peggotty ne se soucie guère des mouettes. Je vais changer son nom de baptême.
— Comment l'appellerez-vous?
—La petite Émilie.»
Il me regardait toujours en face: je crus que c'était pour me rappeler qu'il n'aimait pas à m'entendre extasier sur ses égards pour les pauvres gens. Je ne pus m'empêcher de laisser voir sur mon visage le plaisir que j'éprouvais; mais je ne dis que quelques mots: le sourire reparut sur ses lèvres; il semblait soulagé d'un fardeau.
«Mais, voyez, dit-il en regardant devant lui, voilà la véritable petite Émilie qui vient en personne! Et ce garçon avec elle! Sur mon âme c'est un fidèle chevalier: il ne la quitte jamais.»
Ham était à présent constructeur de bâtiments: il avait cultivé son goût naturel pour ce métier où il était devenu un habile ouvrier. Il portait ses vêtements de travail, et, malgré une certaine rudesse, son air d'honnête et mâle franchise faisait de lui un protecteur bien assorti pour la jolie petite personne qui marchait à ses côtés. La loyauté de son visage, l'orgueil et l'affection que lui inspirait Émilie rehaussaient sa bonne mine. Je me disais, en les voyant s'avancer vers nous, qu'ils se convenaient parfaitement sous tous les rapports.
Elle quitta doucement le bras de son fiancé quand nous nous arrêtâmes pour leur parler, et rougit en tendant la main à Steerforth, puis à moi. Quand ils se remirent en route, après avoir échangé quelques mots avec nous, elle ne reprit pas le bras de Ham et marcha seule d'un air encore timide et embarrassé. J'admirais la grâce et la délicatesse de ses manières, et Steerforth semblait du même avis que moi, pendant que nous les regardions s'éloigner au clair de la lune qui en était alors à son premier quartier.
Tout à coup une jeune femme passa près de nous: évidemment elle les suivait. Nous ne l'avions pas entendue approcher, mais j'aperçus son visage maigre, et il me sembla que j'en avais un vague souvenir. Elle était légèrement vêtue, elle avait l'air hardi et l'oeil hagard, un air de misère et de vanité; mais, pour le moment, elle n'avait pas seulement l'air d'y penser; elle ne songeait qu'à une chose, à les rattraper. Comme l'horizon s'obscurcissant au loin ne nous permettait plus de distinguer Émilie et son fiancé, la femme qui les suivait disparut aussi sans avoir gagné sur eux du terrain, et nous ne vîmes plus que la mer et les nuages.
«C'est un fantôme bien sombre pour suivre la petite Émilie, dit Steerforth qui restait là sans bouger; qu'est-ce que cela signifie?»
Il parlait à voix basse, et d'un accent qui me parut étrange.
«Je suppose qu'elle veut leur demander l'aumône, répondis-je.
— Les mendiantes ne sont pas rares, dit Steerforth, mais il est étonnant qu'une mendiante ait pris cette forme-là ce soir.
— Pourquoi donc? demandai-je.
— Tout simplement, dit-il après un moment de silence, parce que justement je pensais à quelque chose de ce genre, quand elle a paru. Je me demande d'où diable elle peut venir.
— De l'ombre que projette cette muraille, je suppose, dis-je en montrant un mur qui surplombait la route sur laquelle nous venions de déboucher.
— Enfin, la voilà disparue! répondit-il en regardant par-dessus son épaule; puisse le malheur disparaître avec elle! Allons dîner.»
Mais il jeta de nouveau un regard par-dessus son épaule sur la ligne de l'océan qui brillait au loin, et renouvela plusieurs fois ce mouvement. Il marmotta encore quelques paroles entrecoupées pendant le reste de notre promenade, et ne parut oublier cet incident qu'en se trouvant gaiement à table, près d'un bon feu, à la clarté des bougies.
Littimer nous attendait et produisit sur moi son effet accoutumé. Quand je lui dis que j'espérais que mistress Steerforth et miss Dartle se portaient bien, il me répondit d'un ton respectueux (et convenable, cela va sans dire), qu'il me remerciait, qu'elles étaient assez bien et me faisaient leurs compliments. C'était tout, et pourtant il semblait me dire aussi clairement que possible: «Vous êtes bien jeune, Monsieur, vous êtes extrêmement jeune.»
Nous avions presque fini de dîner, quand il fit un pas hors du coin de la chambre d'où il surveillait nos mouvements, ou plutôt les miens, à ce qu'il me sembla, et il dit à son maître:
«Pardon, Monsieur, miss Mowcher est ici.
— Qui donc? demanda Steerforth avec étonnement.
— Miss Mowcher, monsieur.
— Allons donc! que diable vient-elle faire ici? dit Steerforth.
— Il parait, monsieur, qu'elle est de ce pays-ci. Elle m'a dit qu'elle faisait tous les ans une tournée par ici, dans l'exercice de sa profession; je l'ai rencontrée dans la rue ce matin, et elle désirait savoir si elle pourrait avoir l'honneur de se présenter chez vous, après dîner, monsieur.
— Connaissez-vous la géante en question? Pâquerette,» demandaSteerforth.
Je fus obligé d'avouer, avec une certaine honte d'en être réduit là devant Littimer, que je ne connaissais pas du tout miss Mowcher.
«Eh bien! vous allez faire sa connaissance, dit Steerforth, c'est une des sept merveilles du monde… Quand miss Mowcher viendra, faites-la entrer.»
J'éprouvais quelque curiosité de connaître cette dame, d'autant mieux que Steerforth partait d'un éclat de rire, chaque fois que je parlais d'elle, et refusait positivement de répondre à toutes les questions que je lui adressais sur ce sujet. Je restai donc dans un état d'attente inquiète; on avait enlevé la nappe depuis une demi-heure; nous étions près du feu avec une bouteille de vin près de nous, quand la porte s'ouvrit, et qu'avec tout son calme ordinaire Littimer annonça:
«Miss Mowcher!»
Je regardai du côté de la porte, mais je n'aperçus rien. Je regardai encore, pensant que miss Mowcher tardait bien à paraître, quand, à mon grand étonnement, je vis surgir près d'un canapé placé entre la porte et moi, une naine âgée de quarante ou de quarante-cinq ans, avec une grosse tête, des yeux gris très-malins et des bras si courts que, pour mettre le doigt d'un air fin sur son nez camus, en regardant Steerforth, elle fut obligée d'avancer la tête pour appuyer son nez sur son doigt. Son double menton était si gras que les rubans et la rosette de son chapeau disparaissaient dedans. Elle n'avait point de cou, point de taille, point de jambes, à vrai dire, car bien qu'elle fût au moins de grandeur ordinaire, jusqu'à l'endroit où la taille aurait dû se trouver, et bien qu'elle possédât des pieds comme tout le monde, elle était si petite qu'elle se tenait devant une chaise ordinaire comme devant une table, déposant sur le siège le sac qu'elle portait. Cette dame, habillée d'une manière un peu négligée, portant son nez et son doigt tout d'une pièce, par le rapprochement pénible dont j'ai parlé; gardant la tête nécessairement penchée d'un côté, et fermant un oeil de l'air le plus malin, commença par fixer sur Steerforth ses oeillades pénétrantes; après quoi elle laissa échapper un torrent de paroles.
«Ah! mon joli muguet, s'écria-t-elle en secouant sa grosse tête, vous voilà donc ici! Oh! le méchant garçon! fi! que c'est vilain! qu'est-ce que vous venez faire, si loin de chez vous? quelque mauvais tour, je parie! Oh! vous êtes une maligne pièce, Steerforth, et moi aussi, n'est-ce pas! Ah! ah! ah! vous auriez parié cent livres sterling contre cinq guinées, n'est-ce pas, que vous ne me retrouveriez pas ici! Eh bien! mon garçon, on me retrouve partout. À droite, à gauche, dans tous les coins, comme la demi-couronne que l'escamoteur cache dans le mouchoir d'une dame. À propos de mouchoirs et de dames, c'est votre chère mère qui doit être bien heureuse de vous avoir, mon mignon; j'en mettrais bien ma main au feu, n'importe laquelle!»
À cet endroit de son discours, miss Mowcher dénoua son chapeau, rejeta les brides en arrière, et, tout essoufflée, s'assit sur un tabouret devant le feu, se faisant de la table à manger une sorte de dais qui étendait sur elle comme une tente d'acajou.
«Ouf! continua-t-elle en appuyant ses mains sur ses petits genoux et en me regardant d'un air fin, je suis trop forte, voilà le fait, Steerforth. Quand j'ai monté un étage, j'ai autant de peine à rattraper mon haleine que s'il s'agissait de tirer du puits un seau d'eau. Si vous me voyiez regarder par la fenêtre du premier, vous me prendriez pour une belle femme, n'est-ce pas?
— Mais je ne vous prends pas pour autre chose toutes les fois que je vous vois, répliqua Steerforth.
— Allons! vaurien, taisez-vous, dit la petite créature en le menaçant du mouchoir avec lequel elle s'essuyait la figure, pas d'impertinence! Mais je vous donne ma parole que j'étais chez lady Mithers la semaine dernière. En voilà une femme! comme elle se conserve! et Mithers lui-même, qui est entré pendant que j'attendais sa femme, en voilà un homme! comme il se conserve! et sa perruque aussi, car il l'a depuis dix ans; si bien donc qu'il s'est lancé si éperdument dans les compliments que je commençais à croire que j'allais être obligée de sonner. Ah! ah! ah! c'est un très-aimable mauvais sujet: quel dommage qu'il n'ait pas de principes!
— Qu'est-ce que vous alliez faire chez lady Mithers? demandaSteerforth.
— Je ne fais pas de cancans, mon cher enfant, répliqua-t-elle, en mettant encore son doigt sur son nez avec une grimace et un alignement d'yeux qui la faisait ressembler à un lutin de l'autre monde. Cela ne vous regarde pas! Vous voudriez bien savoir si j'empêche ses cheveux de tomber, si je les teins, si je lui mets du rouge ou si j'arrange ses sourcils, n'est-ce pas? Eh bien! mon mignon, vous saurez tout cela… quand je vous le dirai. Savez- vous le nom de mon arrière grand-père?
— Non, dit Steerforth.
— Walker, mon cher enfant, répliqua mistress Mowcher, et il était descendant d'une longue suite de Walker, ce qui fait que j'hérite de tous les domaines de Hookey.»
Je n'ai jamais rien vu d'aussi singulier que le clignement d'yeux de miss Mowcher, si ce n'est son air d'assurance, qui n'était pas moins extraordinaire. Elle avait aussi une manière toute particulière de pencher sa tête d'un côté, en levant un oeil comme les pies, quand elle écoutait ce qu'on lui disait, ou qu'elle attendait une réponse à ses observations. Bref, je ne pouvais pas en revenir, et je continuai à la regarder fixement, sans égard, je le crains, pour les règles de la politesse.
Elle avait réussi à tirer la chaise près d'elle, et elle plongea son petit bras dans le sac, à plusieurs reprises, ramenant à la surface, à chaque plongeon, une quantité de petites bouteilles, de brosses, d'éponges, de peignes, de morceaux de flanelle, de fers à friser, et d'autres instruments qu'elle amoncelait sur la chaise. Elle s'arrêta tout d'un coup au milieu de cette occupation pour dire à Steerforth, à ma grande confusion:
«Comment s'appelle votre ami?
— M. Copperfield, dit Steerforth; il désire faire votre connaissance.
— Eh bien! on lui donnera ce plaisir-là! Il me semblait bien qu'il en avait envie, dit mistress Mowcher, s'approchant de moi en riant, son sac à la main. Des joues comme des pêches! dit-elle en se dressant sur la pointe des pieds pour atteindre à la hauteur de mon visage. C'est tentant! j'aime beaucoup les pêches! Je suis très-heureuse de faire votre connaissance, monsieur Copperfield, je vous assure.»
Je répondis que je me félicitais d'avoir l'honneur de faire la sienne et que l'avantage était réciproque.
«Ah! Dieu du ciel! comme nous sommes polis, s'écria miss Mowcher en faisant un petit effort pour couvrir son large visage avec sa petite main. Avouez qu'il y a terriblement de blague et de cajoleries dans ce monde.»
Ceci nous était adressé en manière de confidence à tous les deux, tandis que la petite main quittait le visage et que le petit bras disparaissait encore tout entier dans le sac.
«Que voulez-vous dire, miss Mowcher? demanda Steerforth.
— Ah! ah! ah! quel tas d'enjôleurs nous faisons, n'est-ce pas, mon cher enfant? répliqua la petite femme cherchant dans le sac, un oeil en l'air et la tête de côté. Voyez donc! dit-elle en tirant un petit paquet: «rognures des ongles d'un prince russe,» le prince Alphabet-Sens-Dessus-Dessous, comme je l'appelle, car son nom comprend toutes les lettres de l'alphabet, pêle-mêle.
— Le prince russe est un de vos clients, n'est-ce pas? ditSteerforth.
— Je crois bien! mon fils, répliqua miss Mowcher; je lui coupe les ongles deux fois par semaine! aux mains et aux pieds!
— Il paye bien, j'espère? dit Steerforth.
— Il parle du nez, mais il paye bien, dit miss Mowcher. Il n'y regarde pas de près comme tous vos blancs-becs, à preuve la longueur de ses moustaches, rouges par nature, mais noires grâce à l'art.
— Grâce à votre art, naturellement?» dit Steerforth.
Miss Mowcher cligna de l'oeil en signe d'assentiment.
«Il a bien été obligé de m'envoyer chercher; il ne pouvait faire autrement. Le climat faisait tort à la teinture; cela pouvait encore aller en Russie, mais ici pas. Vous n'avez jamais vu de prince aussi couleur de rouille que lui quand je l'ai entrepris. Une barre de vieille ferraille.
— Est-ce que c'est lui que vous appeliez un enjôleur tout à l'heure? demanda Steerforth.
— Oh! vous êtes une fine mouche! répliqua miss Mowcher en branlant vivement la tête. J'ai dit que nous faisions tous en général un tas d'enjôleurs; et je vous ai montré les ongles du prince à preuve. C'est que, voyez-vous, les ongles du prince me servent plus dans les familles que tous mes talents ensemble. Je les porte toujours avec moi: C'est ma lettre de recommandation. Si miss Mowcher coupe les ongles du prince, tout est dit. Je les donne aux jeunes personnes qui les mettent dans des albums, je crois. Ah! ah! ah! ma parole d'honneur, tout l'édifice social (comme disent ces messieurs quand ils font des discours au parlement) ne repose que sur des ongles de princes,» dit cette petite femme en essayant de croiser les bras et en secouant sa grosse tête.
Steerforth riait de tout son coeur et moi aussi. Miss Mowcher continuait à branler la tête qu'elle portait de côté et à regarder d'un oeil en l'air, pendant qu'elle clignait de l'autre.
«C'est bel et bon, dit-elle en frappant sur ses petits genoux et en se levant, mais tout cela ne fait pas les affaires. Voyons, Steerforth, une exploration des régions polaires et finissons-en.»
Elle choisit alors deux ou trois de ses légers instruments avec une petite fiole, et demanda, à ma grande surprise, si la table était solide. Sur la réponse affirmative de Steerforth, elle approcha une chaise, et me demandant de lui donner la main, elle monta assez lestement sur la table comme sur un théâtre.
«Si l'un de vous a vu le bas de ma cheville, dit-elle, une fois arrivée en sûreté, il n'a qu'à le dire, et je vais me pendre.
— Je n'ai rien vu, dit Steerforth.
— Ni moi, ajoutai-je.
— Eh bien! alors, s'écria miss Mowcher, je consens à vivre. Allons, mon fils, venez vous mettre entre les mains de l'exécuteur.»
Steerforth, cédant à son appel, s'assit le dos contre la table, et tournant de mon côté son visage, il soumit sa tête à l'examen de la naine, évidemment sans autre but que de nous amuser. C'était un curieux spectacle que de voir miss Mowcher penchée sur lui et examinant ses beaux cheveux bruns, à l'aide d'une loupe qu'elle venait de tirer de sa poche.
«Vous faites un joli garçon, allez! dit miss Mowcher après un court examen; sans moi vous seriez chauve comme un moine avant la fin de l'année. Je ne vous demande qu'une dernière minute, et je vais laver vos cheveux avec une eau qui vous les conservera dix ans.»
En même temps elle versa le contenu de sa fiole sur un petit morceau de flanelle, puis imbibant de la même préparation une des petites brosses, elle commença à frotter la tête de Steerforth avec une activité incomparable, toujours parlant, sans discontinuer.
«Vous connaissez Charlot Pyegrave, le fils du duc, dit-elle; vous savez bien? et elle regarda Steerforth par-dessus sa tête.
— Oui, un peu, dit Steerforth.
— En voilà un homme! en voilà des favoris! Si ses jambes étaient seulement aussi droites, elles seraient sans égales. Croiriez-vous qu'il a voulu essayer de se passer de moi? un officier des gardes! comprend-on ça?
— Il était donc fou? dit Steerforth.
— Cela m'en a tout l'air; mais fou ou non, il a voulu en faire l'essai, répliqua miss Mowcher. Que fait-il, je vous prie? il entre chez un parfumeur, et demande une bouteille d'eau de Madagascar.
— Charlot?
— Charlot en personne. Mais on n'avait pas d'eau de Madagascar.
— Qu'est-ce que c'est que ça? quelque chose pour boire? demandaSteerforth.
— Pour boire? répliqua miss Mowcher en s'arrêtant pour lui donner un petit soufflet. Pour arranger lui-même ses moustaches, vous savez? Il y avait une femme dans la boutique, un peu âgée, un vrai Cerbère, qui n'avait jamais entendu ce nom-là. «Pardon, monsieur, dit le Cerbère à Charlot, ce n'est pas… ce n'est pas du rouge, par hasard? — Du rouge! dit Charlot au Cerbère, que voulez-vous que je fasse de votre rouge? — Pardon, monsieur, dit le Cerbère, mais on nous demande cet article-là sous tant de noms différents, que je pensais que c'en était peut-être un de plus.» Voilà, mon cher enfant, continua miss Mowcher en frottant toujours de toutes ses forces, voilà un autre échantillon de ces jolis enjôleurs dont je vous parlais tout à l'heure. Je ne dis pas que je ne m'en mêle pas comme un autre, peut-être même plus qu'un autre, peut-être moins; mais motus! mon garçon, cela ne vous regarde pas.
— De quoi dites-vous que vous vous mêlez? du commerce en rouge? dit Steerforth.
— Vous n'avez qu'à additionner ceci et cela, mon cher élève, dit la rusée miss Mowcher en touchant le bout de son nez; faites-en une règle de trois multipliée par les secrets de commerce, et cela vous donnera pour produit le résultat demandé. Je dis que je me mêle un peu d'enjôler aussi dans mon genre. Il y a des douairières qui m'appellent soi-disant pour avoir du baume pour les lèvres; telle autre me demande des gants; une troisième, une chemisette; une dernière, un éventail. Moi, je donne à tout cela le nom qu'elles veulent. Je leur fournis l'article demandé; mais nous nous gardons si bien le secret l'une à l'autre, et faisons si bonne contenance, ma foi! qu'elles ne se gêneraient pas plus pour se pommader de leur rouge devant le monde que devant moi. Je vais chez elles, n'ont-elles pas le front de me dire quelquefois, avec un bon doigt de rouge sur la figure, pour le moins: «Quelle mine me trouvez-vous, miss Mowcher? ne suis-je pas un peu pâle?» Ah! ah! ah! en voilà encore des enjôleuses; qu'en dites-vous, mon garçon?»
Jamais de ma vie ni de mes jours je n'ai rien vu qui approchât de miss Mowcher debout sur la table à manger, riant de cette bonne plaisanterie, et frottant sans relâche le crâne de Steerforth, pendant qu'elle clignait de l'oeil de mon côté, en me regardant par-dessus la tête.
«Ah! par exemple, on ne demande pas beaucoup ces articles-là de ce côté-ci, dit-elle. Voilà qui m'étonne. Je n'ai pas vu une jolie femme depuis que je suis ici, Steerforth.
— Non? dit Steerforth.
— Pas seulement l'ombre, répliqua miss Mowcher.
— Nous pourrions lui en montrer le corps en substance, je pense, dit Steerforth en tournant les yeux vers moi. N'est-ce pas, Pâquerette?
— Bien certainement, répondis-je.
— Ah! ah! dit la petite créature en me regardant d'un oeil perçant, puis en jetant un coup d'oeil sur Steerforth, ah! ah!»
La première exclamation semblait une question adressée à tous deux, la seconde était évidemment à l'adresse de Steerforth seul. Ne recevant de l'un ni de l'autre la réponse qu'elle espérait sans doute, elle continua de frotter en penchant la tête et en tournant un oeil vers le plafond, comme si elle cherchait dans les airs la réponse qui lui faisait défaut ici-bas, et qu'elle s'attendit à la voir apparaître immédiatement.
«Une soeur à vous, monsieur Copperfield? s'écria-t-elle après un moment de silence et en conservant toujours la même attitude; une soeur à vous?
— Non, dit Steerforth sans me laisser le temps de répondre, point du tout. Au contraire, M. Copperfield a eu lui-même beaucoup de goût pour elle ou je me trompe fort.
— Et c'est passé? répliqua miss Mowcher. Il est donc volage? quelle honte!
Il a sucé le suc de chaque fleur,Portant partout son inconstante ardeurJusqu'au jour où, belle Marie,Vous l'avez fixé pour la vie.
Qu'en dites-vous? est-ce bien Marie qu'elle s'appelle?»
Cette question tombait si brusquement sur moi, et l'espèce de lutin qui me l'adressait me regardait d'un air si rusé, que je fus tout à fait déconcerté pendant un moment.
«Non, miss Mowcher, répondis-je, elle s'appelle Émilie.
— Ah! ah! dit-elle du même ton. Voyez-vous ça? Je suis sûre que vous me trouvez bien bavarde, n'est-ce pas, monsieur Copperfield? Mais n'ayez pas peur, je suis discrète.»
Son ton et ses regards avaient une signification qui ne me plaisaient pas dans la circonstance. Je lui dis donc d'un air plus grave que celui que nous avions pris jusqu'alors:
«Elle est aussi vertueuse qu'elle est jolie; elle doit épouser un excellent et digne homme de sa condition. Si je l'aime pour sa beauté, je ne l'estime pas moins pour son bon sens.
— Bien parlé! dit Steerforth. Écoutez, écoutez! maintenant, ma chère Pâquerette, je vais éteindre la curiosité de cette petite Fatime, pour qu'elle n'aille pas se mettre martel en tête… C'est une jeune fille qui est pour le moment en apprentissage, miss Mowcher, chez Omer et Joram, marchands de nouveautés, de modes, etc., dans cette ville. Vous entendez bien? Omer et Joram! Elle est fiancée, comme mon ami vous l'a dit, à son cousin, nom de baptême, Ham; nom de famille, Peggotty; état, constructeur de bâtiments, de la même ville. Elle vit avec un de ses parents; nom de baptême, inconnu; nom de famille, Peggotty; état, marin, de la même ville. C'est la plus jolie et la plus charmante petite fée qu'on puisse voir: je la trouve, comme mon ami… extrêmement jolie. Si ce n'était que j'aurais l'air de rabaisser son fiancé, ce qui déplairait à mon ami, j'ajouterais qu'il me semble qu'elle déroge, qu'elle aurait pu trouver un meilleur parti, et qu'elle était née pour être une dame, ma parole d'honneur!»
Miss Mowcher écouta ces paroles, qui furent prononcées lentement et distinctement, en penchant sa tête de côté et en cherchant toujours de l'oeil la réponse qu'elle attendait. Quand il eut fini, elle reprit tout à coup son activité, et recommença à bavarder avec une volubilité étonnante.
«Oh! voilà toute l'histoire? s'écria-t-elle en coupant les favoris de son client, avec une petite paire de ciseaux qu'elle faisait voltiger autour de sa tête dans toutes les directions, très-bien! très-bien! c'est tout un roman. Cela devrait finir par «et ils vécurent heureux,» n'est ce pas? Ah! comment donc dit-on aux petits jeux? «J'aime mon amie par E, parce qu'elle est Enchanteresse; je déteste mon amie par E, parce qu'elle est Engagée; je l'ai menée à l'enseigne de l'Enjôleur, et je l'ai régalée d'un Enlèvement; elle s'appelle Émilie, et elle demeure dans l'Est.» Ah! ah! ah! monsieur Copperfield, n'est-ce pas que vous me trouvez bien folichonne?»
Elle n'attendit pas ma réponse, et, se contentant de me regarder de l'air le plus rusé, elle continua sans reprendre haleine:
«Là! s'il y a jamais eu un mauvais sujet peigné et arrangé dans la perfection, c'est bien vous, Steerforth. S'il y a une caboche au monde que je connaisse comme ma poche, c'est la vôtre. M'entendez- vous, mon garçon? Je vous connais, dit-elle en se penchant sur lui. Maintenant votre affaire est jugée; huissier appelez celle qui suit sur le rôle, comme nous disons à la Cour; si M. Copperfield veut prendre votre place, je vais l'opérer à son tour.
— Qu'en dites-vous, Pâquerette? demanda Steerforth en riant et en me cédant son siège; voulez-vous un petit coup de peigne?
— Je vous remercie, miss Mowcher, pas ce soir.
— Ne refusez pas, dit la petite femme en me regardant d'un air de connaisseur, un peu plus de sourcils!
— Merci, répliquai-je, une autre fois.
— Il leur faudrait un centimètre plus près de la tempe, dit missMowcher, c'est l'affaire de quinze jours au plus.
— Non, merci. Pas pour le moment.
— Et vous ne voulez pas une petite houppe, reprit-elle, non? Eh bien! laissez-moi seulement relever l'échafaudage de votre chevelure, après cela nous passerons aux favoris. Allons!»
Je ne pus m'empêcher de rougir tout en refusant, car je sentais qu'elle venait de toucher là mon côté faible. Mais miss Mowcher, voyant que je n'étais pas disposé à subir les améliorations que son art pouvait apporter dans ma personne, et que je résistais, pour le moment du moins, aux séductions de la petite fiole qu'elle tenait en l'air à mon intention, me dit que nous ne tarderions pas à nous revoir, et me demanda la main pour descendre de son poste élevé. Grâce à ce secours, elle descendit très-lestement et commença à replier son double menton par-dessus les cordons de son chapeau.
«Je vous dois…? dit Steerforth.
— Cinq shillings, dit miss Mowcher, et c'est pour rien, mon garçon. N'est-ce pas que je suis bien folichonne, monsieur Copperfield?»
Je répondis poliment par un, «mais non.» Ce qui ne m'empêchait pas de protester intérieurement contre cet aveu pusillanime, quand je la vis l'instant d'après jeter en l'air sa pièce de cinq shillings, la rattraper comme un escamoteur et la glisser dans sa poche en frappant dessus.
«C'est là la petite caisse, dit miss Mowcher, qui s'approcha ensuite de la chaise, et remit dans le sac tous les menus objets qu'elle en avait sortis. Voyons, dit-elle, ai-je bien toutes mes affaires? Il me semble que oui. Il ne serait pas agréable de se trouver dans la situation de Ned Bradwood, quand on le mena à l'église pour lui faire épouser quelqu'un, comme il disait, et qu'on avait oublié la mariée. Ah! ah! ah! un franc mauvais sujet que ce Ned, mais il est si drôle! Maintenant je sais que je vais vous briser le coeur, mais je suis obligé de vous quitter. Prenez votre courage à deux mains et tâchez de supporter ce coup. Bonsoir, monsieur Copperfield! soignez-vous bien, Jockey de Norfolk! Ai-je assez babillé! C'est votre faute, petits coquins. Allez, je vous pardonne! Boun'soir comme disait Bob, après sa première leçon de français, «Boun'soir, mes enfants!»
Son sac suspendu à son bras, et jacassant toujours, elle s'avança en se balançant vers la porte, et s'arrêta tout à coup pour demander si nous ne voulions pas une mèche de ses cheveux. «Vous devez me trouver bien folichonne?» dit-elle en guise de commentaire à cette proposition, et elle disparut le doigt appuyé sur son nez.
Steerforth riait si fort que je ne pus m'empêcher d'en faire autant; je ne sais sans cela si j'aurais ri. Après cette explosion de gaieté qui dura un moment, il me dit que miss Mowcher avait une clientèle très-étendue, et qu'elle se rendait utile à quantité de gens de toute manière. Il y avait des personnes qui la traitaient légèrement comme un échantillon des excentricités de la nature, mais elle avait l'esprit observateur et fin autant que qui que ce fût; si elle avait les bras courts, elle n'en avait pas moins le nez long. Il ajouta qu'elle avait dit la vérité en se vantant d'être à la fois à droite, à gauche et en tous lieux, car elle faisait de temps en temps des excursions en province; elle y ramassait toujours quelques pratiques et finissait par connaître tout le monde. Je lui demandai quel était son caractère, si la malignité en faisait le fond, et si sa sympathie se trouvait en général du bon côté; mais voyant que mes questions n'avaient pas le don de l'intéresser, après deux ou trois tentatives malheureuses, je renonçai à les renouveler. Au lieu de ce que je lui demandais, il se contenta de me conter en l'air une foule de détails sur son habileté et ses profits; il m'apprit même qu'elle était très-adroite à poser des ventouses dans le cas où j'aurais besoin de lui demander ce genre de service.
Miss Mowcher fut donc le principal sujet de notre conversation ce soir-là, et en nous séparant pour la nuit, Steerforth se pencha encore sur la rampe de l'escalier, pendant que je descendais, pour me répéter «Boun'soir.»
Je fus très-étonné, en arrivant devant la maison de M. Barkis, de trouver Ham qui marchait en long et en large, et plus surpris encore d'apprendre que la petite Émilie était chez sa tante. Je demandai naturellement pourquoi Ham n'entrait pas au lieu de se promener en long et en large dans la rue.
«Voyez-vous, monsieur David, dit-il en hésitant, c'est qu'Émilie est en train de parler avec quelqu'un.
— J'aurais cru, dis-je en souriant, que c'était une raison de plus pour que vous y fussiez aussi, Ham.
— Oui, monsieur David, c'est vrai, en général, répliqua-t-il, mais voyez-vous, monsieur David, dit-il en baissant la voix et en parlant d'un ton grave, c'est une jeune femme, monsieur, une jeune femme qu'Émilie a connue autrefois, et qu'elle ne doit plus voir.»
Ses paroles furent un trait de lumière qui vint éclairer mes doutes sur la personne que j'avais vue suivre Émilie quelques heures auparavant.
«C'est une pauvre femme, monsieur David, qui est vilipendée par toute la ville, de droite et de gauche. Il n'y a pas un mort dans le cimetière dont le revenant soit plus capable de faire sauver tout le monde.
— N'est-ce pas elle que j'ai vue ce soir sur la plage, après vous avoir quitté?
— Qui nous suivait? dit Ham. C'est probable, monsieur David. Je ne savais pas qu'elle fût là, mais elle s'est approchée de la petite fenêtre d'Émilie quand elle a vu la lumière, et elle disait tout bas: «Émilie, Émilie, pour l'amour du Christ, ayez un coeur de femme avec moi. J'ai été jadis comme vous!» C'étaient là des paroles bien solennelles, monsieur David: comment refuser de l'entendre?
— Vous avez bien raison, Ham. Et Émilie, qu'a-t-elle fait? Émilie a dit: «Marthe, est-ce vous? Marthe, est-il possible que ce soit vous!» car elles avaient travaillé ensemble pendant longtemps chez M. Omer.
«Je me souviens d'elle, m'écriai-je, car je me rappelais une des deux filles que j'avais vues la première fois que j'étais allé chez M. Omer. Je me souviens parfaitement d'elle.
— Marthe Endell, dit Ham: elle a deux ou trois ans de plus qu'Émilie, mais elles ont été à l'école ensemble.
— Je n'ai jamais su son nom: pardon de vous avoir interrompu.
— Quant à cela, monsieur David, dit Ham, l'histoire n'est pas longue: la voilà tout entière dans ce peu de mots: «Émilie, Émilie, pour l'amour du Christ, ayez un coeur de femme avec moi. J'ai été jadis comme vous!» Elle voulait parler à Émilie: Émilie ne pouvait lui parler à la maison, car son bon oncle venait de rentrer, et quelque tendre, quelque charitable qu'il soit, il ne voudrait pas, il ne pourrait pas, monsieur David, voir ces deux jeunes filles à côté l'une de l'autre, pour tous les trésors qui sont cachés dans la mer.»
Je savais bien que c'était vrai. Ham n'avait pas besoin de me le dire.
Émilie écrivit donc au crayon sur un petit morceau de papier, et lui passa son billet par la fenêtre.
«Montrez ceci, dit-elle, à ma tante mistress Barkis, et elle vous fera asseoir au coin du feu pour l'amour de moi jusqu'à ce que mon oncle soit sorti et que je puisse aller vous parler.» Puis elle me dit ce que je viens de vous raconter, monsieur David, en me demandant de l'amener ici. «Que pouvais-je faire? Elle ne devrait pas connaître une femme comme ça, mais comment voulez-vous que je lui refuse quelque chose quand elle se met à pleurer?»
Il plongea la main dans la poche de sa grosse veste et en tira avec grand soin une jolie petite bourse.
«Et si je pouvais lui refuser quelque chose quand elle se met à pleurer, monsieur David, dit Ham, en étalant soigneusement la petite bourse dans sa main calleuse, comment aurais-je pu lui refuser de porter cela ici, quand je savais si bien ce qu'elle en voulait faire? Un petit joujou comme ça, dit Ham en regardant la bourse d'un air pensif, et si peu garni d'argent! chère Émilie!»
Je lui donnai une poignée de main quand il eut remis la bourse dans sa poche, car je ne savais comment lui exprimer mieux ma sympathie, et nous continuâmes à marcher de long en large, gardant le silence pendant quelques minutes. La porte s'ouvrit alors; Peggotty parut et fit signe à Ham d'entrer. J'aurais voulu rester en arrière, mais elle revint me prier d'entrer aussi. Je n'en aurais pas moins évité de passer par la chambre où l'on était réuni, mais ils étaient dans cette cuisine proprette dont j'ai parlé et la porte de la rue y donnait directement, en sorte que je me trouvai au milieu du groupe avant de savoir où j'allais.
La jeune fille que j'avais vue sur la plage était près du feu. Elle était assise par terre, la tête et le bras appuyés sur une chaise qu'Émilie venait de quitter, j'imagine, et sur laquelle elle avait tenu sans doute la tête de la pauvre abandonnée posée sur ses genoux. Je vis à peine sa figure, ses cheveux étaient épars comme si elle les avait défaits de ses propres mains. Cependant je pus voir qu'elle était jeune et qu'elle avait un beau teint. Peggotty avait pleuré, la petite Émilie aussi. Pas un mot ne fut prononcé au moment de notre arrivée, et le tic tac de la vieille horloge hollandaise à côté du dressoir semblait deux fois plus fort qu'à l'ordinaire dans ce profond silence.
Émilie parla la première.
«Marthe voudrait aller à Londres, dit-elle à Ham.
— Pourquoi à Londres? répondit Ham.»
Il était debout entre elles et regardait la jeune fille étendue à terre, avec un mélange de compassion pour elle et de déplaisir de la voir dans la société de celle qu'il aimait tant. Je me suis toujours rappelé ce regard. Ils parlaient tout bas l'un et l'autre comme si elle était malade, mais on entendait tout distinctement, quoique leurs voix s'élevassent à peine au-dessus d'un murmure.
«Je serai mieux là qu'ici, dit tout haut une troisième voix, celle de Marthe, qui restait toujours à terre. Personne ne m'y connaît: tout le monde me connaît ici.
— Que fera-t-elle là-bas?» demanda Ham. Elle se souleva, le regarda un moment d'un air sombre, puis, baissant la tête de nouveau, elle se passa le bras droit autour de son cou, avec une expression de douleur aussi vive que si elle était dans l'agonie de la fièvre, ou qu'elle vînt de recevoir un plomb mortel.
«Elle tâchera de se bien conduire, dit la petite Émilie. Vous ne savez pas tout ce qu'elle nous a dit. N'est-ce pas, ma tante, ils ne peuvent pas savoir?»
Peggotty secoua la tête d'un air de compassion.
«Oui, je tâcherai, dit Marthe, si vous voulez m'aider à m'en aller. Je ne puis toujours faire pis qu'ici. Peut-être me conduirai-je mieux. Oh! dit-elle avec un frisson de terreur, arrachez-moi de ces rues où tout le monde me connaît depuis mon enfance!»
Émilie étendit la main, je vis que Ham y plaçait un petit sac. Elle le prit, croyant que c'était sa bourse, et fit un pas en avant; puis, reconnaissant son erreur, elle revint à lui (il s'était retiré près de moi) en lui montrant ce qu'il venait de lui donner.
«C'est à vous, Émilie, lui dit-il. Je n'ai rien au monde qui ne soit à vous, ma chère, et je n'ai de plaisir qu'en vous.»
Les yeux d'Émilie se remplirent encore de larmes, mais elle se détourna, puis s'approcha de Marthe. Je ne sais ce qu'elle lui donna. Je la vis se pencher sur elle et lui mettre de l'argent dans son tablier. Elle prononça quelques mots à voix basse et lui demanda si c'était suffisant. «Plus que suffisant,» dit l'autre; et, prenant sa main, elle la baisa.
Alors Marthe se leva et, s'enveloppant dans son châle, elle y cacha son visage et s'avança lentement vers la porte en pleurant à chaudes larmes. Elle s'arrêta un moment avant de sortir, comme si elle voulait dire quelque chose et retourner en arrière, mais pas une parole ne s'échappa de ses lèvres. Elle sortit en poussant seulement par-dessous son châle le même gémissement sourd et douloureux.
Quand la porte se referma, la petite Émilie jeta sur nous un regard rapide, puis cacha sa tête dans ses mains et se mit à sangloter.
«Allons, Émilie, dit Ham en lui tapant doucement sur l'épaule, allons, ma chère, ne pleurez pas ainsi.
— Oh! s'écria-t-elle, les yeux pleins de larmes, je ne suis pas aussi bonne fille que je le devrais, Ham! Je sais que je ne suis pas toujours reconnaissante comme je le devrais.
— Que si, que si, vous êtes reconnaissante, dit Ham, j'en suis sûr.
— Non, dit la petite Émilie en sanglotant et en secouant la tête. Je ne suis pas aussi bonne fille que je le devrais, à beaucoup près, à beaucoup près!»
Et elle pleurait toujours comme si son coeur allait se briser.
«Je mets trop souvent votre affection à l'épreuve, je le sais bien, continua-t-elle. Je suis maussade et capricieuse avec vous, quand je devrais être tout le contraire. Ce n'est pas vous qui seriez comme cela avec moi! Pourquoi donc suis-je ainsi avec vous, quand je ne devrais penser qu'à vous montrer ma reconnaissance et à tâcher de vous rendre heureux!
— Vous me rendez toujours heureux, dit Ham. Je suis heureux quand je vous vois, ma chère. Je suis heureux tout le jour, en pensant à vous.
— Ah! cela ne suffit pas, s'écria-t-elle. Cela vient de votre bonté et non de la mienne. Oh! vous auriez eu plus de chances de bonheur, Ham, si vous en aviez aimé une autre, une créature plus sensée et plus digne de vous, une femme à vous, tout entière, et non pas vaine et variable comme moi.
— Pauvre petit coeur! dit Ham à voix basse, Marthe l'a toute bouleversée.
— Je vous en prie, ma tante, balbutia Émilie, venez ici, que j'appuie ma tête sur votre épaule. Je suis bien malheureuse ce soir, ma tante. Je sens bien que je ne suis pas aussi bonne fille que je devrais être!»
Peggotty s'était hâtée de s'asseoir auprès du feu: Émilie à genoux près d'elle, les bras passés autour de son cou, la regardait d'un air suppliant.
«Oh! je vous en prie, ma tante, venez-moi en aide! Ham, mon ami, essayez aussi de me venir en aide! Monsieur David, pour l'amour du temps passé, je vous en prie, essayez de me venir en aide! Je veux devenir meilleure que je ne suis! Je voudrais me sentir mille fois plus reconnaissante. Je voudrais me rappeler toujours quel bonheur c'est d'être la femme d'un excellent homme, et de mener une vie paisible. Oh! mon coeur, mon coeur!»
Elle cacha sa tête sur le sein de ma vieille bonne, et cessant cet appel suppliant qui, dans son angoisse, tenait à la fois de la femme et de l'enfant, comme toute sa personne, comme le caractère de sa beauté même, elle continua de pleurer en silence, pendant que Peggotty l'apaisait comme un baby qui pleure.
Peu à peu elle se calma, et nous pûmes la consoler en lui parlant d'abord d'un ton encourageant, puis en la plaisantant un peu; si bien qu'elle commença à relever la tête et à parler aussi. Elle en vint bientôt à sourire, puis à rire, puis à s'asseoir, un peu honteuse; alors Peggotty remit en ordre ses boucles éparses, lui essuya les yeux et lui rangea ses vêtements, de peur que son oncle, en la voyant rentrer, ne demandât pourquoi sa fille chérie avait pleuré.
Je lui vis faire ce soir-là ce que je ne lui avais jamais vu faire. Je la vis embrasser innocemment son fiancé, puis se presser contre ce tronc robuste comme pour y chercher son plus sûr appui. Lorsqu'ils s'en allaient et que je les regardais s'éloigner à la clarté de la lune, en comparant dans mon esprit ce départ et celui de Marthe, je vis qu'elle lui tenait le bras à deux mains et qu'elle se serrait contre lui, comme pour ne point le quitter.
Je corrobore l'avis de M. Dick et je fais choix d'une profession.
En me réveillant le lendemain matin, je pensai longtemps à la petite Émilie et à l'émotion qu'elle avait montrée la veille au soir, après le départ de Marthe. Il me semblait que j'étais entré dans une confidence sacrée, en me trouvant témoin de ces faiblesses et de ces tendresses de famille, et que je n'avais pas le droit de les dévoiler, même à Steerforth. Je n'éprouvais pour aucune créature au monde un sentiment plus doux que celui que je portais à cette jolie petite créature qui avait été la compagne de mes jeux, et que j'avais si tendrement aimée alors, comme j'en étais et comme j'en serai convaincu jusqu'à mon dernier jour. Il m'aurait semblé indigne de moi-même, indigne de l'auréole de notre pureté enfantine, que je voyais toujours autour de sa tête, de répéter aux oreilles de Steerforth lui-même ce qu'elle n'avait pu taire, au moment où un incident inattendu l'avait forcée d'ouvrir son âme devant moi. Je pris donc le parti de lui garder au fond du coeur son secret, qui donnait, selon moi, à son image une grâce nouvelle.
Pendant le déjeuner, on me remit une lettre de ma tante. Comme elle traitait une question sur laquelle je pensais que les avis de Steerforth vaudraient bien ceux d'un autre, je résolus de discuter avec lui cette affaire pendant notre voyage, ravi de le consulter. Pour le moment, nous avions assez de prendre congé de tous nos amis. M. Barkis n'était pas le moins affligé de notre départ, et je crois qu'il eût volontiers ouvert de nouveau son coffre et sacrifié une seconde pièce d'or, si nous avions voulu, à ce prix, rester quarante-huit heures de plus à Yarmouth. Peggotty et toute sa famille, étaient au désespoir de nous voir partir. Toute la maison d'Omer et Joram sortit pour nous dire adieu, et Steerforth se vit entouré d'une telle foule de pêcheurs, au moment où nos malles prirent le chemin de la diligence, que si nous avions possédé tout le bagage d'un régiment, les porteurs volontaires n'eussent pas manqué pour le déménager. En un mot, nous emportions les regrets et l'affection de toutes nos connaissances, et nous laissions derrière nous je ne sais combien de gens affligés de notre départ.
«Allez-vous rester longtemps ici, Littimer? lui dis-je, pendant qu'il attendait pour voir partir la diligence.
— Non, monsieur, répliqua-t-il: probablement, ce ne sera pas très-long, monsieur.
— Il n'en sait trop rien pour le moment, dit Steerforth d'un air indifférent. Il sait ce qu'il a à faire, et il le fera.
— J'en suis bien sûr,» lui répondis-je.
Littimer mit la main à son chapeau pour me remercier de ma bonne opinion, et il me sembla que je n'avais pas plus de huit ans. Il nous salua de nouveau en nous souhaitant un bon voyage, et nous laissâmes debout, au milieu de la rue, cet homme aussi respectable et aussi mystérieux qu'une pyramide d'Égypte.
Pendant quelque temps, nous restâmes sans nous dire un mot, car Steerforth était plongé dans un silence inaccoutumé; et moi je me demandais quand je reverrais tous ces lieux témoins de mon enfance et quels changements nous aurions subis dans l'intervalle, eux et moi. Enfin Steerforth, reprenant tout à coup sa gaieté et son entrain, grâce à la faculté qu'il possédait de changer de ton et de manière à volonté, me tira par le bras.
«Eh bien! vous ne me dites rien, David! Que disait donc cette lettre dont vous parliez à déjeuner?
— Oh! dis-je en la tirant de ma poche, c'est de ma tante!
— Et vous dit-elle quelque chose d'intéressant?
— Mais elle me rappelle que j'ai entrepris cette expédition dans le but de voir le monde et d'y réfléchir un peu.
— Et vous n'y avez pas manqué, je pense?
— Je suis obligé d'avouer que je n'y ai pas beaucoup songé, et, à vous dire le vrai, j'ai un peu peur de l'avoir oublié.
— Eh bien, regardez autour de vous, maintenant, dit Steerforth, et réparez votre négligence. Regardez à droite, vous avez un pays plat, un peu marécageux; regardez à gauche, vous en voyez autant; regardez en avant, il n'y a point de différence, et c'est la même chose par derrière.»
Je me mis à rire en lui disant que je ne découvrais point de profession convenable pour moi dans le paysage, ce qui tenait peut-être à son uniformité.
«Et que dit votre tante sur ce sujet? demanda Steerforth en regardant la lettre que je tenais à la main. Vous suggère-t-elle quelque idée?
— Oui, répondis-je, elle me demande si j'aurais du goût pour le métier de procureur: qu'en pensez-vous?
— Mais, je ne sais pas, dit Steerforth tranquillement. Vous pouvez aussi bien vous faire procureur qu'autre chose, je suppose.»
Je ne pus m'empêcher de rire encore de lui voir mettre toutes les professions sur la même ligne et je lui en témoignai ma surprise.
«Qu'est-ce que c'est que ça un procureur, Steerforth? ajoutai-je.
— Oh! c'est une sorte d'avoué monacal, répliqua-t-il. Il joue, près de ces vieilles cours surannées qu'on appelle l'Officialité et qui tiennent leurs assises dans un petit coin, près du cimetière de Saint-Paul, le même rôle que les avoués jouent dans les cours de justice. C'est un fonctionnaire dont l'existence aurait dû, selon le cours naturel des choses, se terminer il y a plus de deux cents ans, mais je vous ferai mieux comprendre ce qu'est un procureur en vous expliquant ce que c'est que l'Officialité. C'est un petit endroit retiré, où l'on applique ce qu'on appelle la loi ecclésiastique et où l'on fait toutes sortes de tours de passe-passe avec de vieux monstres d'actes du parlement, dont la moitié du monde ignore l'existence, et dont le reste suppose qu'ils étaient déjà à l'état fossile du temps des Édouards. C'est une cour qui jouit d'un ancien monopole pour les procès relatifs aux testaments, aux contrats de mariage et aux discussions qui s'élèvent à propos des navires et des bateaux.
— Allons donc, Steerforth, m'écriai-je, vous ne me ferez pas croire qu'il y ait le moindre rapport entre les affaires de l'Église et celles de la marine?
— Je n'ai pas cette prétention, mon cher garçon, répliqua-t-il, mais je veux dire que tout cela est traité et jugé par les mêmes gens, dans cette même cour de l'Officialité. Vous pouvez y aller un jour, et vous les trouverez empêtrés dans tous les termes de marine, du dictionnaire de Young, et cela à propos de laNancy, qui a coulé bas laMarie-Jeanne, ou à propos de M. Peggotty et des pêcheurs de Yarmouth qui, pendant un coup de vent, auront porté une ancre et un câble au paquebot de l'Indele Nelsonen détresse; mais, si vous y retournez quelques jours après, vous les trouverez occupés à examiner les témoignages pour et contre un ecclésiastique qui s'est mal conduit, et vous verrez que le juge du procès maritime est en même temps l'avocat de l'affaire ecclésiastique, vice versa. Tout se passe comme au théâtre, on est juge aujourd'hui, on ne l'est plus le lendemain; on passe d'un emploi à un autre, on change sans cesse de rôle, mais c'est toujours une petite affaire très-avantageuse que cette comédie de société représentée devant un public extrêmement choisi.
— Mais les avocats et les procureurs ne sont pas une seule et même chose, n'est-ce pas? dis-je un peu troublé.
— Non, répliqua Steerforth, les avocats ne sont que des pékins, des gens qui doivent avoir pris leur grade de docteur à l'université, c'est ce qui fait que je ne suis pas étranger à ces questions-là. Les procureurs emploient les avocats. Ils reçoivent en commun de bons honoraires et mènent là une bonne petite vie très-agréable. Bref, David, je vous conseille de ne pas dédaigner la cour de l'Officialité. Je vous dirai de plus, si cela peut vous faire plaisir, qu'ils se flattent d'exercer là un état de la plus haute distinction.»
En faisant la part de la légèreté avec laquelle Steerforth traitait le sujet, et en réfléchissant à la gravité antique que j'associais dans mon esprit avec ce vieux petit coin près du cimetière de Saint-Paul, je me sentais assez disposé à accepter la proposition de ma tante, sur laquelle elle me laissait parfaitement libre d'ailleurs, me disant franchement que cette idée lui était venue en allant voir dernièrement son procureur à la cour de l'Officialité, pour régler son testament en ma faveur.
«En tout cas, c'est un procédé louable de la part de votre tante, dit Steerforth quand je lui communiquai cette circonstance, et qui mérite encouragement. Pâquerette, mon avis est que vous ne dédaigniez pas l'Officialité.»
C'est aussi ce que je résolus. Je dis alors à Steerforth que ma tante m'attendait à Londres, et qu'elle avait pris, pour une huitaine, un appartement dans un hôtel très-tranquille aux environs de Lincoln's-Inn, attendu qu'il y avait dans cette maison un escalier de pierre et une porte donnant sur le toit, ma tante étant fermement convaincue que ce n'était pas une précaution inutile dans une ville comme Londres, où toutes les maisons devaient prendre feu toutes les nuits.
Nous achevâmes précisément le reste de notre voyage en revenant quelquefois à la question desDoctors'-Commons, et en prévoyant le temps éloigné où je serais procureur, perspective que Steerforth représentait sous une infinité de points de vue plus bouffons les uns que les autres, qui nous faisaient rire aux larmes. Quand nous fûmes au terme de notre voyage, il s'en retourna chez lui, en me promettant de venir me voir le surlendemain, et je pris le chemin de Lincoln's-Inn, où je trouvai ma tante encore debout et m'attendant pour souper.
Si j'avais fait le tour du monde depuis notre séparation, nous n'aurions pas été, je crois, plus heureux de nous revoir. Ma tante pleurait de tout son coeur en m'embrassant, et elle me dit, en faisant semblant de rire, que, si ma pauvre mère était encore de ce monde, elle ne doutait pas que la petite innocente eût versé des larmes.
«Et vous avez donc abandonné M. Dick, ma tante? lui demandai-je.J'en suis fâché. Ah, Jeannette, comment vous portez-vous?»
Pendant que Jeannette me faisait la révérence en me demandant des nouvelles de ma santé, je remarquai que le visage de ma tante s'allongeait considérablement.
«J'en suis fâchée aussi, dit ma tante en se frottant le nez, mais je n'ai pas eu un moment l'esprit en repos depuis que je suis ici, Trot.»
Avant que j'eusse pu en demander la raison, elle me l'apprit.
«Je suis convaincue, dit ma tante en appuyant sa main sur la table avec une fermeté mélancolique, je suis convaincue que le caractère de Dick n'est pas de force à chasser les ânes. Décidément il manque d'énergie. J'aurais dû laisser Jeannette à sa place, j'en aurais eu l'esprit plus tranquille. Si jamais un âne a passé sur ma pelouse, dit ma tante avec vivacité, il y en avait un cette après-midi, à quatre heures: car j'ai senti un frisson qui m'a couru de la tête aux pieds, et je suis sûre que c'était un âne!»
J'essayai de la consoler sur ce point, mais elle rejetait toute consolation.
«C'était un âne, dit ma tante, et c'était cet âne anglais que montait la soeur de ce Meur… de ce Meurtrier, le jour où elle est venue chez moi.»
Depuis lors, en effet, ma tante n'appelait pas autrement missMurdstone, dont elle écorchait ainsi le nom.
«S'il y a un âne à Douvres dont l'audace me soit insupportable, continua ma tante en donnant un coup de poing sur la table, c'est cet animal-là.»
Jeannette risqua la supposition que ma tante avait peut-être tort de s'inquiéter; qu'elle croyait, au contraire, que l'âne en question était occupé, pour le moment, à des transports de sable, ce qui ne lui laissait guère la faculté d'aller commettre des délits sur sa pelouse. Mais ma tante ne voulait pas entendre raison.
On nous servit un bon souper bien chaud, quoiqu'il y eût loin de la cuisine à l'appartement de ma tante, situé au haut de la maison. L'avait-elle ainsi choisi pour avoir plus de marches à monter, afin d'en avoir pour son argent, ou pour être plus à même de s'échapper, en cas d'incendie, par la porte qui donnait sur le toit, je n'en sais rien. Le repas se composait d'un poulet rôti, d'une tranche de boeuf et d'un plat de légumes: le tout excellent, et j'y fis honneur. Mais ma tante, qui avait ses idées sur les comestibles de Londres, ne mangeait presque pas.
«Je parierais que ce malheureux poulet a été élevé dans une cave, où il sera né, dit ma tante, et qu'il n'a jamais pris l'air autre part que sur une place de fiacres. J'espère que cette viande est du boeuf, mais je n'en suis pas sûre. On ne trouve rien ici au naturel que de la crotte.
— Ne pensez-vous pas que ce poulet pourrait être venu de la campagne, ma tante?
— Non, certes, répliqua ma tante. Les marchands de Londres seraient bien fâchés de vous vendre quelque chose sous son vrai nom.»
Je n'essayai pas de contredire cette opinion, mais je soupai de bon appétit, ce qui la satisfit pleinement. Quand on eut desservi, Jeannette coiffa ma tante, l'aida à mettre son bonnet de nuit, qui était plus élégant que de coutume («en cas de feu,» disait ma tante), puis elle replia sa robe sur ses genoux, selon son habitude, pour se chauffer les pieds avant de se coucher. Puis je lui préparai, suivant des règles établies dont on ne devait jamais, sous aucun prétexte, s'écarter le moins du monde, un verre de vin blanc chaud mélangé d'eau, et je lui coupai un morceau de pain pour le faire griller en tranches longues et minces. On nous laissa seuls pour finir la soirée avec ces rafraîchissements. Ma tante était assise en face de moi, et buvait son eau et son vin en y trempant l'une après l'autre ses rôties avant de les manger, et me regardant tendrement du fond des garnitures de son bonnet de nuit.
«Eh bien! Trot, dit-elle, avez-vous pensé à ma proposition de faire de vous un procureur? ou bien n'y avez-vous pas encore songé?
— J'y ai beaucoup pensé, ma chère tante: j'en ai beaucoup causé avec Steerforth. Cela me plaît infiniment.
— Allons, dit ma tante, voilà qui me réjouit.
— Je n'y vois qu'une difficulté, ma tante.
— Laquelle, Trot?
— C'est que je voulais vous demander, ma tante, si mon admission dans cette profession, qui ne se compose pas, je crois, d'un grand nombre de membres, ne sera pas horriblement chère?
— C'est une affaire de mille livres sterling tout nets, dit ma tante.
— Eh bien, ma chère tante, lui dis-je en me rapprochant d'elle, voilà ce qui me préoccupe. C'est une somme considérable! Vous avez dépensé beaucoup d'argent pour mon éducation, et en toutes choses vous avez été aussi libérale que possible à mon égard. Rien ne peut donner une idée de votre générosité envers moi. Mais il y a certainement des carrières que je pourrais embrasser, sans dépenser, pour ainsi dire, tout en ayant des chances de réussir par le travail et la persévérance. Êtes-vous bien sûre qu'il ne valût pas mieux en essayer? Êtes-vous bien sûre de pouvoir faire encore ce sacrifice, et qu'il ne valût pas mieux vous l'épargner? je vous demande seulement à vous, ma chère et seconde mère, d'y réfléchir avant de prendre ce parti.»
Ma tante finit sa rôtie en me regardant toujours en face, puis elle posa son verre sur la cheminée, et, appuyant ses mains croisées sur sa robe relevée, elle me répondit comme suit:
«Trot, mon cher entant, si j'ai un but dans la vie, c'est de faire de vous un homme vertueux, sensé et heureux; c'est tout mon désir, et Dick pense comme moi. Je voudrais que certaines gens de ma connaissance pussent entendre la conversation de Dick sur ce sujet. Il est d'une merveilleuse sagacité, mais il n'y a que moi qui connaisse bien toutes les ressources d'intelligence de cet homme!»
Elle s'arrêta un moment pour prendre ma main dans les siennes, puis elle reprit:
«Il est inutile, Trot, de rappeler le passé, quand ces souvenirs ne peuvent servir de rien pour le présent. Peut-être aurais-je pu être mieux avec votre père, peut-être aurais-je pu être mieux avec votre mère, la pauvre enfant, même après le désappointement que m'a causé votre soeur Betsy Trotwood. Quand vous êtes arrivé chez moi, pauvre petit garçon errant, couvert de poussière et épuisé de fatigue, peut-être me le suis-je dit tout de suite en vous voyant. Depuis ce temps jusqu'à présent, Trot, vous m'avez toujours fait honneur, vous avez été pour moi un sujet d'orgueil et de satisfaction; personne que vous n'a de droits sur ma fortune, c'est-à-dire…» Ici, à ma grande surprise, elle hésita et parut embarrassée. «Non, personne n'a de droit sur ma fortune, et vous êtes mon fils adoptif: je ne vous demande que d'être aussi pour moi un fils affectueux, de supporter mes fantaisies et mes caprices, et vous ferez pour une vieille femme, dont la jeunesse n'a été ni aussi heureuse, ni aussi conciliante qu'elle eût pu l'être, plus que cette vieille femme n'aura jamais fait pour vous.»
C'était la première fois que j'entendais ma tante faire allusion à sa vie passée. Il y avait tant de noblesse dans le ton tranquille dont elle en parlait pour n'y plus revenir, que mon affection et mon respect s'en seraient accrus, s'il avait été possible.
«Voilà qui est entendu et convenu entre nous, Trot; dit ma tante, n'en parlons plus, embrassez-moi, et demain matin, après le déjeuner, nous irons à la cour des Doctors'-Commons.»
Nous causâmes longtemps au coin du feu avant d'aller nous coucher. Ma chambre était située près de celle de ma tante, et je fus souvent réveillé pendant la nuit, en l'entendant frapper à ma porte et me demander, toutes les fois qu'elle distinguait dans le lointain le bruit des fiacres et des charrettes, «si j'entendais venir les pompes;» mais, vers le matin, elle se laissa gagner par le sommeil, et me permit de dormir en paix.
Vers midi, nous primes le chemin de l'étude de MM. Spenlow et Jorkins, près de la cour des Doctors'-Commons. Ma tante qui avait sur Londres, en général, l'idée que tous les hommes qu'elle rencontrait étaient des voleurs, me donna sa bourse à garder: elle contenait deux cents francs en or, et quelque menue monnaie.
Nous nous arrêtâmes un moment devant la boutique de joujoux de Fleet-Street, à voir les géants de Saint-Dunstan sonner la cloche; nous avions calculé notre promenade de manière à y arriver juste à midi pour les voir accomplir cet exercice; puis nous reprîmes le chemin de Ludgate-Hill et du cimetière Saint-Paul. Nous allions arriver à notre première destination, quand je m'aperçus que ma tante pressait le pas d'un air effrayé; je remarquai, en même temps, qu'un homme mal vêtu et de mauvaise mine, qui s'était arrêté pour nous regarder un moment auparavant en passant à côté de nous, nous suivait de si près que ses habits frôlaient la robe de ma tante.
«Trot, mon cher Trot, me dit-elle à voix basse et d'un ton d'effroi, en me serrant le bras; je ne sais que faire!
— Ne craignez rien, lui dis-je; il n'y a pas de quoi s'effrayer. Entrez dans une boutique, et je vous aurai bientôt débarrassée de cet homme.
— Non, non, mon enfant, répliqua-t-elle, ne lui parlez pas, pour rien au monde! je vous en conjure! je vous l'ordonne!
— Grand dieu, ma tante! lui dis-je, mais ce n'est qu'un mendiant effronté.
— Vous ne savez pas qui c'est, répliqua ma tante; vous ne savez pas qui c'est! vous ne savez pas ce que vous dites!»
Pendant cet épisode, nous nous étions arrêtés sous une porte cochère, et il s'était arrêté aussi.
«Ne le regardez pas, dit ma tante, au moment où je me retournais avec indignation; appelez un fiacre, mon cher enfant, et attendez- moi dans le cimetière de Saint-Paul.
— Vous attendre? répétai-je.
— Oui, repartit ma tante; il faut que vous me laissiez seule; il faut que j'aille avec lui.
— Avec lui, ma tante, avec cet homme?
— Je suis dans mon bon sens, répliqua-t-elle, et je vous dis qu'il le faut; trouvez-moi un fiacre.»
Quel que fût mon étonnement, je sentais que je n'avais pas le droit de désobéir à un ordre si péremptoire. Je fis précipitamment quelques pas, et j'appelai un fiacre qui passait à vide. J'avais à peine eu le temps de baisser le marchepied, que ma tante s'élança dans la voiture, je ne sais comment, et que l'homme l'y suivit; elle me fit signe de la main de m'éloigner d'un tel air d'autorité, que, malgré ma surprise, je me détournai à l'instant. Au même moment, je l'entendis dire au cocher: «Allez n'importe où! tout droit devant vous.» Et un instant après, le fiacre passa à côté de moi, gravissant la montagne.
Je me rappelai alors ce que m'avait dit M. Dick; j'avais pris cela pour une illusion de son imagination, mais je ne pouvais plus douter que l'homme que je venais de voir ne fût la personne dont il m'avait fait la description mystérieuse, quoiqu'il me fût impossible d'imaginer quelle pouvait être la nature de ses droits sur ma tante. Après une demi-heure d'attente dans le cimetière, où il ne faisait pas chaud, je vis le fiacre revenir. Le cocher arrêta ses chevaux près de moi. Ma tante était seule.
Elle n'était pas encore assez bien remise de son agitation pour être en état de faire la visite que nous avions projetée. Elle me fit donc monter dans la voiture, et me pria de donner l'ordre au cocher de faire quelques tours au pas. Elle me dit seulement: «Mon cher enfant, ne me demandez jamais d'explications sur ce qui vient de se passer, n'y faites même jamais allusion.» Après un moment de silence, elle avait repris tout son sang-froid. Elle me dit qu'elle était tout à fait remise, et que nous pouvions descendre de voiture. Lorsqu'elle me donna sa bourse pour payer le cocher, je m'aperçus que toutes les pièces d'or avaient disparu, et qu'il ne restait plus que de la monnaie.
On arrivait à la porte des Doctors'-Commons par une porte voûtée un peu basse; nous avions à peine fait quelques pas dans la rue qui y conduisait, que le bruit de la cité s'éteignait déjà dans le lointain, comme par enchantement; des cours sombres et tristes, des allées étroites, nous amenèrent bientôt aux bureaux de MM. Spenlow et Jorkins, qui tiraient leur jour d'en haut. Dans le vestibule de ce temple, où les pèlerins pénétraient sans accomplir la cérémonie de frapper à la porte, deux ou trois clercs étaient occupés aux écritures; l'un d'entre eux, un petit homme sec, assis tout seul dans un coin, et porteur d'une perruque brune, qui avait l'air d'être faite de pain d'épice, se leva pour recevoir ma tante et pour nous faire entrer dans le cabinet de M. Spenlow.
«M. Spenlow est à la Cour, madame; dit le petit homme sec; c'est jour de Cour des arches, mais c'est à côté, et je vais l'envoyer chercher.»
Comme nous n'avions rien de mieux à faire en attendant, que de regarder autour de nous, pendant qu'on était à la recherche de M. Spenlow, je profitai de l'occasion. L'ameublement de la chambre était de jaune antique et tout couvert de poussière; le drap vert du bureau avait perdu sa couleur primitive, il était terne et ridé comme un vieux pauvre; il était chargé d'une quantité de paquets de papiers, dont les uns portaient l'étiquette d'allégations, et d'autres, à mon grand étonnement, le titre delibelles; il y en avait pour la Cour du consistoire, pour la Cour des arches, pour la Cour des prérogatives, pour la Cour des délégués; aussi me demandais-je avec inquiétude, combien il pouvait y avoir de Cours en tout, et combien de temps il me faudrait pour comprendre les affaires qui s'y traitaient. En outre, il y avait de gros volumes manuscrits detémoignages rendus sous serment, solidement reliés et attachés ensemble par d'énormes séries, une série par cause, comme si chaque cause était une histoire en dix ou douze volumes. Je me dis que tout cela devait entraîner beaucoup de dépenses, et j'en conçus une agréable idée des profits du métier. Je jetais les yeux avec une satisfaction toujours croissante sur ces objets et d'autres semblables, quand on entendit des pas précipités dans la chambre voisine, et M. Spenlow, revêtu d'une robe noire garnie de fourrures blanches, entra vivement en ôtant son chapeau.
C'était un petit homme blond, avec des bottes irréprochables, une cravate blanche et un col de chemise tout roide d'empois; son habit était boutonné jusqu'en haut, bien serré à la taille, et ses favoris devaient lui avoir pris beaucoup de temps pour leur donner une frisure si élégante; la chaîne qu'il portait à sa montre était tellement massive, que je ne pus m'empêcher de dire qu'il fallait qu'il eût, pour la sortir de sa poche, un bras d'or aussi robuste que ceux qu'on voit pour enseignes à la porte des batteurs d'or. Il était tellement tiré à quatre épingles, et si roide par conséquent, qu'il pouvait à peine se courber, et qu'il était obligé, quand il était assis et qu'il voulait regarder des papiers sur son bureau, de remuer son corps tout d'une pièce, depuis la naissance de l'épine dorsale, comme Polichinelle.