Parmi les jeunes gens, lorsque l'on s'est bien moqué d'un pauvre amoureux et qu'il a quitté le salon, ordinairement la conversation finit par agiter la question de savoir s'il vaut mieux prendre les femmes comme le don Juan de Mozart, ou comme Werther. Le contraste serait plus exact si j'eusse cité Saint-Preux, mais c'est un si plat personnage, que je ferais tort aux âmes tendres en le leur donnant pour représentant.
Le caractère de don Juan requiert un plus grand nombre de ces vertus utiles et estimées dans le monde: l'admirable intrépidité, l'esprit de ressource, la vivacité, le sang-froid, l'esprit amusant, etc.
Les don Juan ont de grands moments de sécheresse et une vieillesse fort triste; mais la plupart des hommes n'arrivent pas à la vieillesse.
Les amoureux jouent un pauvre rôle le soir dans le salon, car l'on n'a de talent et de force auprès des femmes qu'autant qu'on met à les avoir exactement le même intérêt qu'à une partie de billard. Comme la société connaît aux amoureux un grand intérêt dans la vie, quelque esprit qu'ils aient, ils prêtent le flanc à la plaisanterie; mais le matin en s'éveillant, au lieu d'avoir de l'humeur jusqu'à ce que quelque chose de piquant et de malin les soit venu ranimer, ils songent à ce qu'ils aiment et font des châteaux en Espagne habités par le bonheur.
L'amour à la Werther ouvre l'âme à tous les arts, à toutes les impressions douces et romantiques, au clair de lune, à la beauté des bois, à celle de la peinture, en un mot au sentiment et à la jouissance dubeau, sous quelque forme qu'il se présente, fût-ce sous un habit de bure. Il fait trouver le bonheur même sous les richesses[211]. Ces âmes-là, au lieu d'être sujettes à se blaser comme Mielhan, Bezenval, etc., deviennent folles par excès de sensibilité comme Rousseau. Les femmes douées d'une certaine élévation d'âme qui, après la première jeunesse, savent voir l'amour où il est, et quel est cet amour, échappent en général aux don Juan qui ont pour eux plutôt le nombre que la qualité des conquêtes. Remarquez, au désavantage de la considération des âmes tendres, que la publicité est nécessaire au triomphe des don Juan, comme le secret à ceux des Werther. La plupart des gens qui s'occupent de femmes par état sont nés au sein d'une grande aisance, c'est-à-dire sont, par le fait de leur éducation et par l'imitation de ce qui les entourait dans leur jeunesse, égoïstes et secs[212].
[211]Premier volume de laNouvelle Héloïse, et tous les volumes, si Saint-Preux se fût trouvé avoir l'ombre du caractère; mais c'était un vrai poète, un bavard sans résolution, qui n'avait du cœur qu'après avoir péroré, d'ailleurs homme fort plat. Ces gens-là ont l'immense avantage de ne pas choquer l'orgueil féminin, et de ne jamais donner d'étonnementà leur amie. Qu'on pèse ce mot; c'est peut-être là tout le secret du succès des hommes plats auprès des femmes distinguées. Cependant l'amour n'est pas une passion qu'autant qu'il fait oublier l'amour-propre. Elles ne sentent donc pas complètement l'amour, les femmes qui, comme L.., lui demandent les plaisirs de l'orgueil. Sans s'en douter, elles sont à la même hauteur que l'homme prosaïque, objet de leur mépris, qui cherche dans l'amour, l'amour et la vanité. Elles, elles veulent l'amour et l'orgueil; mais l'amour se retire la rougeur sur le front; c'est le plus orgueilleux des despotes: ou il est tout, ou il n'est rien.
[211]Premier volume de laNouvelle Héloïse, et tous les volumes, si Saint-Preux se fût trouvé avoir l'ombre du caractère; mais c'était un vrai poète, un bavard sans résolution, qui n'avait du cœur qu'après avoir péroré, d'ailleurs homme fort plat. Ces gens-là ont l'immense avantage de ne pas choquer l'orgueil féminin, et de ne jamais donner d'étonnementà leur amie. Qu'on pèse ce mot; c'est peut-être là tout le secret du succès des hommes plats auprès des femmes distinguées. Cependant l'amour n'est pas une passion qu'autant qu'il fait oublier l'amour-propre. Elles ne sentent donc pas complètement l'amour, les femmes qui, comme L.., lui demandent les plaisirs de l'orgueil. Sans s'en douter, elles sont à la même hauteur que l'homme prosaïque, objet de leur mépris, qui cherche dans l'amour, l'amour et la vanité. Elles, elles veulent l'amour et l'orgueil; mais l'amour se retire la rougeur sur le front; c'est le plus orgueilleux des despotes: ou il est tout, ou il n'est rien.
[212]Voir une page d'André Chénier,Œuvres, page 370; ou bien ouvrir les yeux dans le monde, ce qui est plus difficile. «En général, ceux que nous appelons patriciens sont plus éloignés que les autres hommes de rien aimer», dit l'empereur Marc-Aurèle. (Pensées, page 50.)
[212]Voir une page d'André Chénier,Œuvres, page 370; ou bien ouvrir les yeux dans le monde, ce qui est plus difficile. «En général, ceux que nous appelons patriciens sont plus éloignés que les autres hommes de rien aimer», dit l'empereur Marc-Aurèle. (Pensées, page 50.)
Les vrais don Juan finissent même par regarder les femmes comme le parti ennemi, et par se réjouir de leurs malheurs de tous genres.
Au contraire, l'aimable duc delle Pignatelle nous montrait à Munich la vraie manière d'être heureux par la volupté, même sans l'amour-passion. «Je vois qu'une femme me plaît, me disait-il un soir, quand je me trouve tout interdit auprès d'elle et que je ne sais que lui dire.» Bien loin de mettre son amour-propre à rougir et à se venger de ce moment d'embarras, il le cultivait précieusement comme la source du bonheur. Chez cet aimable jeune homme, l'amour goût était tout à fait exempt de la vanité qui corrode; c'était une nuance affaiblie, mais pure et sans mélange, de l'amour véritable; et il respectait toutes les femmes comme des êtres charmants envers qui nous sommes bien injustes (20 février 1820).
Comme on ne se choisit pas un tempérament, c'est-à-dire une âme, l'on ne se donne pas un rôle supérieur. J.-J. Rousseau et le duc de Richelieu auraient eu beau faire, malgré tout leur esprit, ils n'auraient pu changer de carrière auprès des femmes. Je croirais volontiers que le duc n'a jamais eu de moments comme ceux que Rousseau trouva dans le parc de la Chevrette, auprès de Mmed'Houdetot; à Venise, en écoutant la musique desScuole; et à Turin aux pieds de MmeBazile. Mais aussi il n'eut jamais à rougir du ridicule dont Rousseau se couvre auprès de Mmede Larnage et dont le remords le poursuit le reste de sa vie.
Le rôle des Saint Preux est plus doux et remplit tous les moments de l'existence; mais il faut convenir que celui de don Juan est bien plus brillant. Si Saint-Preux change de goût au milieu de sa vie, solitaire et retiré, avec des habitudes pensives, il se trouve sur la scène du monde à la dernière place, tandis que don Juan se voit une réputation superbe parmi les hommes, et pourra peut-être encore plaire à une femme tendre en lui faisant le sacrifice sincère de ses goûts libertins.
Par toutes les raisons présentées jusqu'ici, il me semble que la question se balance. Ce qui me fait croire les Werther plus heureux, c'est que don Juan réduit l'amour à n'être qu'une affaire ordinaire. Au lieu d'avoir, comme Werther, des réalités qui se modèlent sur ses désirs, il a des désirs imparfaitement satisfaits par la froide réalité, comme dans l'ambition, l'avarice et les autres passions. Au lieu de se perdre dans les rêveries enchanteresses de la cristallisation, il pense comme un général au succès de ses manœuvres[213], et, en un mot, tue l'amour, au lieu d'en jouir plus qu'un autre, comme croit le vulgaire.
[213]ComparezLovelaceàTom Jones.
[213]ComparezLovelaceàTom Jones.
Ce qui précède me semble sans réplique. Une autre raison qui l'est pour le moins autant à mes yeux, mais que, grâce à la méchanceté de la providence, il faut pardonner aux hommes de ne pas reconnaître, c'est que l'habitude de la justice me paraît, sauf les accidents, la route la plus assurée pour arriver au bonheur, et les Werther ne sont pas scélérats[214].
[214]Voir laVie privée du duc de Richelieu, 9 volumes in-8o. Pourquoi, au moment où un assassin tue un homme, ne tombe-t-il pas mort aux pieds de sa victime? Pourquoi les maladies? et, s'il y a des maladies, pourquoi un Troistaillons ne meurt-il pas de la colique? Pourquoi Henri IV règne-t-il vingt et un ans, et Louis XV cinquante-neuf? Pourquoi la durée de la vie n'est-elle pas en proportion exacte avec le degré de vertu de chaque homme? Et autres questionsinfâmes, diront les philosophes anglais, qu'il n'y a assurément aucun mérite à poser, mais auxquelles il y aurait quelque mérite à répondre autrement que par des injures et ducant.
[214]Voir laVie privée du duc de Richelieu, 9 volumes in-8o. Pourquoi, au moment où un assassin tue un homme, ne tombe-t-il pas mort aux pieds de sa victime? Pourquoi les maladies? et, s'il y a des maladies, pourquoi un Troistaillons ne meurt-il pas de la colique? Pourquoi Henri IV règne-t-il vingt et un ans, et Louis XV cinquante-neuf? Pourquoi la durée de la vie n'est-elle pas en proportion exacte avec le degré de vertu de chaque homme? Et autres questionsinfâmes, diront les philosophes anglais, qu'il n'y a assurément aucun mérite à poser, mais auxquelles il y aurait quelque mérite à répondre autrement que par des injures et ducant.
Pour être heureux dans le crime, il faudrait exactement n'avoir pas de remords. Je ne sais si un tel être peut exister[215]; je ne l'ai jamais rencontré, et je parierais que l'aventure de MmeMichelin troublait les nuits du duc de Richelieu.
[215]Voir Néron après le meurtre de sa mère, dans Suétone; et cependant de quelles belles masses de flatterie n'était-il pas environné?
[215]Voir Néron après le meurtre de sa mère, dans Suétone; et cependant de quelles belles masses de flatterie n'était-il pas environné?
Il faudrait, ce qui est impossible, n'avoir exactement pas de sympathie, ou pouvoir mettre à mort le genre humain[216].
[216]La cruauté n'est qu'une sympathie souffrante. Lepouvoirn'est le premier des bonheurs, après l'amour, que parce que l'on croît être en état decommander la sympathie.
[216]La cruauté n'est qu'une sympathie souffrante. Lepouvoirn'est le premier des bonheurs, après l'amour, que parce que l'on croît être en état decommander la sympathie.
Les gens qui ne connaissent l'amour que par les romans éprouveront une répugnance naturelle en lisant ces phrases en faveur de la vertu en amour. C'est que, par les lois du roman, la peinture de l'amour vertueux est essentiellement ennuyeuse et peu intéressante. Le sentiment de la vertu paraît ainsi de loin neutraliser celui de l'amour, et les parolesamour vertueuxsemblent synonymes d'amour faible. Mais tout cela est uneinfirmitéde l'art de peindre, qui ne fait rien à la passion telle qu'elle existe dans la nature[217].
[217]Si l'on peint aux yeux du spectateur le sentiment de la vertu à côté du sentiment de l'amour, on se trouve avoir représenté un cœur partagé entre deux sentiments. La vertu dans les romans n'est bonne qu'à sacrifier. Julie d'Étanges.
[217]Si l'on peint aux yeux du spectateur le sentiment de la vertu à côté du sentiment de l'amour, on se trouve avoir représenté un cœur partagé entre deux sentiments. La vertu dans les romans n'est bonne qu'à sacrifier. Julie d'Étanges.
Je demande la permission de faire le portrait du plus intime de mes amis.
Don Juan abjure tous les devoirs qui le lient au reste des hommes. Dans le grand marché de la vie, c'est un marchand de mauvaise foi qui prend toujours et ne paye jamais. L'idée de l'égalité lui inspire la rage que l'eau donne à l'hydrophobe; c'est pour cela que l'orgueil de la naissance va si bien au caractère de don Juan. Avec l'idée de l'égalité des droits disparaît celle de la justice, ou plutôt si don Juan est sorti d'un sang illustre, ces idées communes ne l'ont jamais approché; et je croirais assez qu'un homme qui porte un nom historique est plus disposé qu'un autre à mettre le feu à une ville pour se faire cuire un œuf[218]. Il faut l'excuser; il est tellement possédé de l'amour de soi-même, qu'il arrive au point de perdre l'idée du mal qu'il cause, et de ne voir plus que lui dans l'univers qui puisse jouir ou souffrir. Dans le feu de la jeunesse, quand toutes les passions font sentir la vie dans notre propre cœur et éloignent la méfiance de celui des autres, don Juan, plein de sensations et de bonheur apparent, s'applaudit de ne songer qu'à soi, tandis qu'il voit les autres hommes sacrifier au devoir; il croit avoir trouvé le grand art de vivre. Mais, au milieu de son triomphe, à peine à trente ans, il s'aperçoit avec étonnement que la vie lui manque, il éprouve un dégoût croissant pour ce qui faisait tous ses plaisirs. Don Juan me disait à Thorn, dans un accès d'humeur noire: «Il n'y a pas vingt variétés de femmes, et une fois qu'on en a eu deux ou trois de chaque variété, la satiété commence.» Je répondais: «Il n'y a que l'imagination qui échappe pour toujours à la satiété. Chaque femme inspire un intérêt différent, et bien plus, la même femme, si le hasard vous la présente deux ou trois ans plus tôt ou plus tard dans le cours de la vie, et si le hasard veut que vous aimiez, est aimée d'une manière différente. Mais une femme tendre, même en vous aimant, ne produirait sur vous, par ses prétentions à l'égalité, que l'irritation de l'orgueil. Votre manière d'avoir les femmes tue toutes les autres jouissances de la vie; celle de Werther les centuple.»
[218]Voir Saint-Simon, fausse couche de Mmela duchesse de Bourgogne, et Mmede Motteville,passim. Cette princesse, qui s'étonnait que les autres femmes eussent cinq doigts à la main comme elle; ce duc d'Orléans, Gaston, frère de Louis XIII, trouvant si simple que ses favoris allassent à l'échafaud pour lui faire plaisir. Voyez, en 1820, ces messieurs mettre en avant une loi d'élection qui peut ramener les Robespierre en France, etc., etc.; voyez Naples en 1799. (Je laisse cette note écrite en 1820. Liste des grands seigneurs de 1778 avec des notes sur leur moralité, données par le général Laclos, vue à Naples, chez le marquis Berio; manuscrit de plus de trois cents pages bien scandaleux.)
[218]Voir Saint-Simon, fausse couche de Mmela duchesse de Bourgogne, et Mmede Motteville,passim. Cette princesse, qui s'étonnait que les autres femmes eussent cinq doigts à la main comme elle; ce duc d'Orléans, Gaston, frère de Louis XIII, trouvant si simple que ses favoris allassent à l'échafaud pour lui faire plaisir. Voyez, en 1820, ces messieurs mettre en avant une loi d'élection qui peut ramener les Robespierre en France, etc., etc.; voyez Naples en 1799. (Je laisse cette note écrite en 1820. Liste des grands seigneurs de 1778 avec des notes sur leur moralité, données par le général Laclos, vue à Naples, chez le marquis Berio; manuscrit de plus de trois cents pages bien scandaleux.)
Ce triste drame arrive au dénouement. On voit le don Juan vieillissant s'en prendre aux choses de sa propre satiété, et jamais à soi. On le voit, tourmenté du poison qui le dévore, s'agiter en tous sens et changer continuellement d'objet. Mais, quel que soit le brillant des apparences, tout se termine pour lui à changer de peine; il se donne de l'ennui paisible ou de l'ennui agité: voilà le seul choix qui lui reste.
Enfin il découvre et s'avoue à soi-même cette fatale vérité; dès lors il est réduit pour toute jouissance à faire sentir son pouvoir, et à faire ouvertement le mal pour le mal. C'est aussi le dernier degré du malheur habituel; aucun poète n'a osé en présenter l'image fidèle, ce tableau ressemblant ferait horreur.
Mais on peut espérer qu'un homme supérieur détournera ses pas de cette route fatale, car il y a une contradiction au fond du caractère de don Juan. Je lui ai supposé beaucoup d'esprit, et beaucoup d'esprit conduit à la découverte de la vertu par le chemin du temple de la gloire[219].
[219]Le caractère du jeune privilégié, en 1822, est assez correctement représenté par le brave Bothwell, d'Old Mortality.
[219]Le caractère du jeune privilégié, en 1822, est assez correctement représenté par le brave Bothwell, d'Old Mortality.
La Rochefoucauld, qui s'entendait pourtant en amour-propre, et qui dans la vie réelle n'était rien moins qu'un nigaud d'homme de lettres[220], dit (267): «Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la passion que l'on a que par celle que l'on inspire.»
[220]Voir les Mémoires de Retz, et le mauvais moment qu'il fit passer au coadjuteur, entre deux portes, au Parlement.
[220]Voir les Mémoires de Retz, et le mauvais moment qu'il fit passer au coadjuteur, entre deux portes, au Parlement.
Le bonheur de don Juan n'est que de la vanité basée, il est vrai, sur des circonstances amenées par beaucoup d'esprit et d'activité; mais il doit sentir que le moindre général qui gagne une bataille, que le moindre préfet qui contient un département, a une jouissance plus remarquable que la sienne; tandis que le bonheur du duc de Nemours quand Mmede Clèves lui dit qu'elle l'aime est, je crois, au-dessus du bonheur de Napoléon à Marengo.
L'amour à la don Juan est un sentiment dans le genre du goût pour la chasse. C'est un besoin d'activité qui doit être réveillé par des objets divers et mettant sans cesse en doute votre talent.
L'amour à la Werther est comme le sentiment d'un écolier qui fait une tragédie et mille fois mieux; c'est un but nouveau dans la vie, auquel tout se rapporte, et qui change la face de tout. L'amour-passion jette aux yeux d'un homme toute la nature avec ses aspects sublimes, comme une nouveauté inventée d'hier. Il s'étonne de n'avoir jamais vu le spectacle singulier qui se découvre à son âme. Tout est neuf, tout est vivant, tout respire l'intérêt le plus passionné[221]. Un amant voit la femme qu'il aime dans la ligne d'horizon de tous les paysages qu'il rencontre, et faisant cent lieues pour aller l'entrevoir un instant, chaque arbre, chaque rocher lui parle d'elle d'une manière différente et lui en apprend quelque chose de nouveau. Au lieu du fracas de ce spectacle magique, don Juan a besoin que les objets extérieurs, qui n'ont de prix pour lui que par leur degré d'utilité, lui soient rendus piquants par quelque intrigue nouvelle.
[221]Vol. 1819. Les Chèvrefeuilles à la descente.
[221]Vol. 1819. Les Chèvrefeuilles à la descente.
L'amour à la Werther a de singuliers plaisirs; après un an ou deux, quand l'amant n'a plus, pour ainsi dire, qu'une âme avec ce qu'il aime, et cela, chose étrange, même indépendamment des succès en amour, même avec les rigueurs de sa maîtresse, quoi qu'il fasse ou qu'il voie, il se demande: «Que dirait-elle si elle était avec moi? que lui dirais-je de cette vue deCasa-Lecchio?» Il lui parle, il écoute ses réponses, il rit des plaisanteries qu'elle lui fait. A cent lieues d'elle et sous le poids de sa colère, il se surprend à se faire cette réflexion: «Léonore était fort gaie ce soir.» Il se réveille: «Mais, mon Dieu! se dit-il en soupirant, il y a des fous à Bedlam qui le sont moins que moi!»
«—Mais vous m'impatientez, me dit un de mes amis auquel je lis cette remarque: vous opposez sans cesse l'homme passionné au don Juan, ce n'est pas là la question. Vous auriez raison si l'on pouvait à volonté se donner une passion. Mais dans l'indifférence, que faire?»—L'amour-goût, sans horreurs. Les horreurs viennent toujours d'une petite âme qui a besoin de se rassurer sur son propre mérite.
Continuons. Les don Juan doivent avoir bien de la peine à convenir de la vérité de cet état de l'âme dont je parlais tout à l'heure. Outre qu'ils ne peuvent le voir ni le sentir, il choque trop leur vanité. L'erreur de leur vie est de croire conquérir en quinze jours ce qu'un amant transi obtient à peine en six mois. Ils se fondent sur des expériences faites aux dépens de ces pauvres diables qui n'ont ni l'âme qu'il faut pour plaire, en révélant ses mouvements naïfs à une femme tendre, ni l'esprit nécessaire pour le rôle de don Juan. Ils ne veulent pas voir que ce qu'ils obtiennent, fût-il même accordé par la même femme, n'est pas la même chose.
L'homme prudent sans cesse se méfie.C'est pour cela que des amants trompeursLe nombre est grand. Les dames que l'on prieFont soupirer longtemps des serviteursQui n'ont jamais été faux de leur vie.Mais du trésor qu'elles donnent enfinLe prix n'est su que du cœur qui le goûte;Plus on l'achète et plus il est divin:Le lot d'amour ne vaut pas ce qu'il coûte.
L'homme prudent sans cesse se méfie.
C'est pour cela que des amants trompeurs
Le nombre est grand. Les dames que l'on prie
Font soupirer longtemps des serviteurs
Qui n'ont jamais été faux de leur vie.
Mais du trésor qu'elles donnent enfin
Le prix n'est su que du cœur qui le goûte;
Plus on l'achète et plus il est divin:
Le lot d'amour ne vaut pas ce qu'il coûte.
Nivernais,le Troubadour Guillaume de la Tour,III, 342.
L'amour-passion à l'égard des don Juan peut se comparer à une route singulière, escarpée, incommode, qui commence à la vérité parmi des bosquets charmants, mais bientôt se perd entre des rochers taillés à pic, dont l'aspect n'a rien de flatteur pour les yeux vulgaires. Peu à peu la route s'enfonce dans les hautes montagnes au milieu d'une forêt sombre dont les arbres immenses, en interceptant le jour par leurs têtes touffues et élevées jusqu'au ciel, jettent une sorte d'horreur dans les âmes non trempées par le danger.
Après avoir erré péniblement comme dans un labyrinthe infini dont les détours multipliés impatientent l'amour-propre, tout à coup l'on fait un détour, et l'on se trouve dans un monde nouveau, dans la délicieuse vallée de Cachemire de Lalla-Rook.
Comment les don Juan, qui ne s'engagent jamais dans cette route ou qui n'y font tout au plus que quelques pas, pourraient-ils juger des aspects qu'elle présente au bout du voyage?
«Vous voyez que l'inconstance est bonne:
«Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde.»
«Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde.»
—Bien, vous vous moquez des serments et de la justice. Que cherche-t-on par l'inconstance? le plaisir apparemment.
Mais le plaisir que l'on rencontre auprès d'une jolie femme désirée quinze jours et gardée trois mois, estdifférentdu plaisir que l'on trouve avec une maîtresse désirée trois ans et gardée dix.
Si je ne mets pastoujours, c'est qu'on dit que la vieillesse, changeant nos organes, nous rend incapables d'aimer; pour moi, je n'en crois rien. Votre maîtresse, devenue votre amie intime, vous donne d'autres plaisirs, les plaisirs de la vieillesse. C'est une fleur qui, après avoir été rose le matin, dans la saison des fleurs, se change en un fruit délicieux le soir, quand les roses ne sont plus de saison[222].
[222]Voir les Mémoires de Collé; sa femme.
[222]Voir les Mémoires de Collé; sa femme.
Une maîtresse désirée trois ans est réellement maîtresse dans toute la force du terme; on ne l'aborde qu'en tremblant, et, dirais-je aux don Juan, l'homme qui tremble ne s'ennuie pas. Les plaisirs de l'amour sont toujours en proportion de la crainte.
Le malheur de l'inconstance, c'est l'ennui; le malheur de l'amour-passion, c'est le désespoir et la mort. On remarque les désespoirs d'amour; ils font anecdote; personne ne fait attention aux vieux libertins blasés qui crèvent d'ennui et dont Paris est pavé.
«L'amour brûle la cervelle à plus de gens que l'ennui.»—Je le crois bien, l'ennui ôte tout, jusqu'au courage de se tuer.
Il y a tel caractère fait pour ne trouver le plaisir que dans la variété. Mais un homme qui porte aux nues le vin de Champagne aux dépens du bordeaux ne fait que dire avec plus ou moins d'éloquence: «J'aime mieux le Champagne.»
Chacun de ces vins a ses partisans, et tous ont raison, s'ils se connaissent bien eux-mêmes, et s'ils courent après le genre de bonheur qui est le mieux adapté à leurs organes[223]et à leurs habitudes. Ce qui gâte le parti de l'inconstance, c'est que tous les sots se rangent de ce côté par manque de courage.
[223]Les physiologistes qui connaissent les organes vous disent: «L'injustice, dans les relations de la vie sociale, produit sécheresse, défiance et malheur.»
[223]Les physiologistes qui connaissent les organes vous disent: «L'injustice, dans les relations de la vie sociale, produit sécheresse, défiance et malheur.»
Mais enfin chaque homme, s'il veut se donner la peine de s'étudier soi-même, a sonbeau idéal, et il me semble qu'il y a toujours un peu de ridicule à vouloir convertir son voisin.
«Tout l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques,» dit Mmede Sévigné, racontant le malheur de son fils auprès de la célèbre Champmeslé.
Montaigne se tire fort bien d'un sujet si scabreux.
«Je suis encore en ce doute que ces plaisantes liaisons d'aiguillettes, de quoy nostre monde se void si entraué, qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers des impressions de l'appréhension et de la crainte; car ie sçay par expérience que tel de qui ie puis respondre comme de moy-mesme, en qui il ne pouuoit cheoir soupçon aucun de foiblesse, et aussi peu d'enchantement, ayant ouy faire le conte à vn sien compagnon d'vne défaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le poinct qu'il en avoit le moins de besoin, se trouuant en pareille occasion, l'horreur de ce conte luy vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il encourut vne fortune pareille. Et de là en hors fut subiect à y recheoir, ce vilain souuenir de son inconuénient le gourmandant et le tyrannisant. Il trouua quelque remède à cette resuerie par vne autre resuerie. C'est que, aduouant luy mesme, et preschant, auant la main, cette sienne subiection, la contention de son asme se soulageoit sur ce que, apportant ce mal comme attendu, son obligation s'en amoindrissoit et lui en poisoit moins…
«Qui en a esté vne fois capable n'en est plus incapable, sinon par iuste foiblesse. Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprises où notre asme se trouue outre mesure tendue de desir et de respect… J'en sçay à qui il a seruy d'y apporter le corps mesme, demy rassasié d'ailleurs… L'asme de l'assaillant, troublée de plusieurs diuerses allarmes, se perd aisément… La bru de Pythagoras disait que la femme qui se couche auec vn homme doit auec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la reprendre auec sa cotte.»
Cette femme avait raison pour la galanterie et tort pour l'amour.
Le premier triomphe, mettant à part toute vanité, n'est directement agréable pour aucun homme:
1oA moins qu'il n'ait pas eu le temps de désirer cette femme et de la livrer à son imagination, c'est-à-dire à moins qu'il ne l'ait dans les premiers moments qu'il la désire. C'est le cas du plus grand plaisir physique possible; car toute l'âme s'applique encore à voir les beautés sans songer aux obstacles.
2oOu à moins qu'il ne soit question d'une femme absolument sans conséquence, une jolie femme de chambre, par exemple, une de ces femmes que l'on ne se souvient de désirer que quand on les voit. S'il entre un grain de passion dans le cœur, il entre un grain defiascopossible.
3oOu à moins que l'amant n'ait sa maîtresse d'une manière si imprévue, qu'elle ne lui laisse pas le temps de la moindre réflexion.
4oOu à moins d'un amour dévoué et excessif de la part de la femme, et non senti au même degré par son amant.
Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il est obligé de se faire pour oser toucher aussi familièrement, et risquer de fâcher un être qui, pour lui, semblable à la Divinité, lui inspire l'extrême amour et le respect extrême.
Cette crainte-là, suite d'une passion fort tendre, et dans l'amour-goûtla mauvaise honte qui provient d'un immense désir de plaire et du manque de courage, forment un sentiment extrêmement pénible que l'on sent en soi insurmontable, et dont on rougit. Or, si l'âme est occupée à avoir de la honte et à la surmonter, elle ne peut pas être employée à avoir du plaisir; car, avant de songer au plaisir, qui est un luxe, il faut que lasûreté, qui est le nécessaire, ne courre aucun risque.
Il est des gens qui, comme Rousseau, éprouvent de la mauvaise honte, même chez les filles; ils n'y vont pas, car on ne les a qu'une fois, et cette première fois est désagréable.
Pour voir que, vanité à part, le premier triomphe est très souvent un effort pénible, il faut distinguer entre le plaisir de l'aventure et le bonheur du moment qui la suit; on est toujours content:
1oDe se trouver enfin dans cette situation qu'on a tant désirée; d'être en possession d'un bonheur parfait pour l'avenir, et d'avoir passé le temps de ces rigueurs si cruelles qui vous faisaient douter de l'amour de ce que vous aimiez;
2oDe s'en être bien tiré, et d'avoir échappé à un danger; cette circonstance fait que ce n'est pas de la joie pure dans l'amour-passion; on ne sait ce qu'on fait, et l'on est sûr de ce qu'on aime; mais dans l'amour-goût, qui ne perd jamais la tête, ce moment est comme le retour d'un voyage; on s'examine, et, si l'amour tient beaucoup de la vanité, on veut masquer l'examen;
3oLa partie vulgaire de l'âme jouit d'avoir emporté une victoire.
Pour peu que vous ayez de passion pour une femme, ou que votre imagination ne soit pas épuisée, si elle a la maladresse de vous dire un soir, d'un air tendre et interdit: «Venez demain à midi, je ne recevrai personne.» Par agitation nerveuse, vous ne dormirez pas de la nuit; l'on se figure de mille manières le bonheur qui nous attend; la matinée est un supplice; enfin, l'heure sonne, et il semble que chaque coup de l'horloge vous retentit dans le diaphragme. Vous vous acheminez vers la rue avec une palpitation; vous n'avez pas la force de faire un pas. Vous apercevez derrière sa jalousie la femme que vous aimez; vous montez en vous faisant courage… et vous faites lefiasco d'imagination.
M. Rapture, homme excessivement nerveux, artiste et tête étroite, me contait à Messine que, non seulement toutes les premières fois, mais même à tous les rendez-vous, il a toujours eu du malheur. Cependant je croirais qu'il a été homme tout autant qu'un autre; du moins je lui ai connu deux maîtresses charmantes.
Quant au sanguin parfait (le vrai Français, qui prend tout du beau côté, le colonel Mathis), un rendez-vous pour demain à midi, au lieu de le tourmenter par excès de sentiment, peint tout en couleur de rose jusqu'au moment fortuné. S'il n'eût pas eu de rendez-vous, le sanguin se serait un peu ennuyé.
Voyez l'analyse de l'amour par Helvétius; je parierais qu'il sentait ainsi, et il écrivait pour la majorité des hommes. Ces gens-là ne sont guère susceptibles de l'amour-passion; il troublerait leur belle tranquillité; je crois qu'ils prendraient ses transports pour du malheur; du moins ils seraient humiliés de sa timidité.
Le sanguin ne peut connaître tout au plus qu'une espèce defiascomoral: c'est lorsqu'il reçoit un rendez-vous de Messaline, et que, au moment d'entrer dans son lit, il vient à penser devant quel terrible juge il va se montrer.
Le timide tempérament mélancolique parvient quelquefois à se rapprocher du sanguin, comme dit Montaigne, par l'ivresse du vin de Champagne, pourvu toutefois qu'il ne se la donne pas exprès. Sa consolation doit être que ces gens si brillants qu'il envie, et dont jamais il ne saurait approcher, n'ont ni ses plaisirs divins ni ses accidents, et que les beaux-arts, qui se nourrissent des timidités de l'amour, sont pour eux lettres closes. L'homme qui ne désire qu'un bonheur commun, comme Duclos, le trouve souvent, n'est jamais malheureux, et, par conséquent, n'est pas sensible aux arts.
Le tempérament athlétique ne trouve ce genre de malheur que par épuisement ou faiblesse corporelle, au contraire des tempéraments nerveux et mélancoliques, qui semblent créés tout exprès.
Souvent, en se fatiguant auprès d'une autre femme, ces pauvres mélancoliques parviennent à éteindre un peu leur imagination, et par là à jouer un moins triste rôle auprès de la femme objet de leur passion.
Que conclure de tout ceci? Qu'une femme sage ne se donne jamais la première fois par rendez-vous.—Ce doit être un bonheur imprévu.
Nous parlions ce soir defiascoà l'état-major du général Michaud, cinq très beaux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans et moi. Il s'est trouvé que, à l'exception d'un fat, qui probablement n'a pas dit vrai, nous avions tous faitfiascola première fois avec nos maîtresses les plus célèbres. Il est vrai que peut être aucun de nous n'a connu ce que Delfante appelle l'amour-passion.
L'idée que ce malheur est extrêmement commun doit diminuer le danger.
J'ai connu un beau lieutenant de hussards, de vingt-trois ans, qui, à ce qu'il me semble, par excès d'amour, les trois premières nuits qu'il put passer avec une maîtresse qu'il adorait depuis six mois, et qui, pleurant un autre amant tué à la guerre, l'avait traité fort durement, ne put que l'embrasser et pleurer de joie. Ni lui ni elle n'étaient attrapés.
L'ordonnateur H. Mondor, connu de toute l'armée, a faitfiascotrois jours de suite avec la jeune et séduisante comtesse Koller.
Mais le roi dufiasco, c'est le raisonnable et beau colonel Horse, qui a faitfiascoseulement trois mois de suite avec l'espiègle et piquante N… V…, et, enfin, a été réduit à la quitter sans l'avoir jamais eue.
J'ai réuni sous ce titre, que j'aurais voulu rendre encore plus modeste, un choix fait sans trop de sévérité parmi trois ou quatre cents cartes à jouer sur lesquelles j'ai trouvé des lignes tracées au crayon; souvent ce qu'il faut bien appeler le manuscrit original, faute d'un nom plus simple, est bâti de morceaux de papier de toute grandeur écrits au crayon, et que Lisio attachait avec de la cire pour ne pas avoir l'embarras de recopier. Il m'a dit une fois que rien de ce qu'il notait ne lui semblait une heure après valoir la peine d'être recopié. Je suis entré dans ce détail avec l'espérance qu'il me servira d'excuse pour les répétitions.
On peut tout acquérir dans la solitude, hormis du caractère.
En 1821, la haine, l'amour et l'avarice, les trois passions les plus fréquentes, et avec le jeu, presque les seules à Rome.
Les Romains paraissentméchantsau premier abord; ils ne sont qu'extrêmement méfiants, et avec une imagination qui s'enflamme à la plus légère apparence.
S'ils font des méchancetésgratuites, c'est un homme rongé par la peur, et qui cherche à se rassurer en essayant son fusil.
Si je disais, comme je le crois, que labontéest le trait distinctif du caractère des habitants de Paris, je craindrais beaucoup de les offenser.
«Je ne veux pas être bon.»
Une marque de l'amour vient de naître, c'est que tous les plaisirs et toutes les peines que peuvent donner toutes les autres passions et tous les autres besoins de l'homme cessent à l'instant de l'affecter.
La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes.
Avoir le caractère solide, c'est avoir une longue et ferme expérience des mécomptes et des malheurs de la vie. Alors l'on désire constamment et l'on ne désire pas du tout.
L'amour tel qu'il est dans la haute société, c'est l'amour des combats, c'est l'amour du jeu.
Rien ne tue l'amour-goût comme les bouffées d'amour-passion dans le partner.
Contessina L. Forlì, 1819.
Grand défaut des femmes, le plus choquant de tous pour un homme un peu digne de ce nom: le public, en fait de sentiments, ne s'élève guère qu'à des idées basses, et elles font le public juge suprême de leur vie; je dis même les plus distinguées, et souvent sans s'en douter, et même en croyant et disant le contraire.
Brescia, 1819.
Prosaïqueest un mot nouveau qu'autrefois je trouvais ridicule, car rien de plus froid que nos poésies; s'il y a quelque chaleur en France depuis cinquante ans, c'est assurément dans la prose.
Mais enfin la contessina L… se servait du motprosaïque, et j'aime à l'écrire.
La définition est dansDon Quichotteet dans leContraste parfait du maître et de l'écuyer. Le maître, grand et pâle; l'écuyer, gras et frais. Le premier, tout héroïsme et courtoisie; le second tout égoïsme et servilité; le premier, toujours rempli d'imaginations romanesques et touchantes; le second, un modèle d'esprit de conduite, un recueil de proverbes bien sages; le premier, toujours nourrissant son âme de quelque contemplation héroïque et hasardée; l'autre, ruminant quelque plan bien sage et dans lequel il ne manque pas d'admettre soigneusement en ligne de compte l'influence de tous les petits mouvements honteux et égoïstes du cœur humain.
Au moment où le premier devait être détrompé par lenon-succèsde ses imaginations d'hier, il est déjà occupé de ses châteaux en Espagne d'aujourd'hui.
Il faut avoir un mari prosaïque et prendre un amant romanesque.
Malborough avec l'âmeprosaïque; Henri IV amoureux à cinquante-cinq ans d'une jeune princesse qui n'oubliait pas son âge, un cœur romanesque[224].
[224]Dulaure,Histoire de Paris.Scène muette dans l'appartement de la reine, le soir de la fête de la princesse de Condé; les ministres collés contre les murs et silencieux; le roi se promenant à grands pas.
[224]Dulaure,Histoire de Paris.
Scène muette dans l'appartement de la reine, le soir de la fête de la princesse de Condé; les ministres collés contre les murs et silencieux; le roi se promenant à grands pas.
Il y a moins d'âmes prosaïques dans la noblesse que dans le tiers état.
C'est le défaut du commerce, il rend prosaïque.
Rien d'intéressant comme la passion, c'est que tout y est imprévu et que l'agent y est victime. Rien de plat comme l'amour-goût, où tout est calcul comme dans toutes les prosaïques affaires de la vie.
On finit toujours, à la fin de la visite, par traiter son amant mieux qu'on ne voudrait.
L. 2 novembre 1818.