L'influence du rang se fait toujours sentir à travers le génie chez un parvenu. Voyez Rousseau tombant amoureux de toutes lesdamesqu'il rencontrait, et pleurant de ravissement, parce que le duc de L***, un des plus plats courtisans de l'époque, daigne se promener à droite plutôt qu'à gauche, pour accompagner un M. Coindet, ami de Rousseau.
L. 3 mai 1820.
Ravenne, 23 janvier 1820.
Les femmes ici n'ont que l'éducation des choses; une mère ne se gêne guère pour être au désespoir ou au comble de la joie, par amour, devant ses filles de douze à quinze ans. Rappelez-vous que dans ces climats heureux, beaucoup de femmes sont très bien jusqu'à quarante-cinq ans, et la plupart sont mariées à dix-huit.
La Valchiusa, disant hier de Lampugnani: «Ah! celui-là était fait pour moi, il savait aimer, etc., etc.,» et suivant longtemps ce discours avec une amie, devant sa fille, jeune personne très alerte, de quatorze à quinze ans, qu'elle menait aussi aux promenades sentimentales avec cet amant.
Quelquefois les jeunes filles accrochent des maximes de conduite excellentes: par exemple, MmeGuarnacci, adressant à ses deux filles et à deux hommes qui en toute leur vie ne lui ont fait que cette visite, des maximes approfondies pendant une demi-heure, et appuyées d'exemples à leur connaissance (celui de la Cercara en Hongrie), sur l'époque précise à laquelle il convient de punir, par l'infidélité, les amants qui se conduisent mal.
Le sanguin, le Français véritable (le colonel M..is), au lieu de se tourmenter par excès de sentiment comme Rousseau, s'il a un rendez-vous pour demain soir à sept heures, se peint tout en couleur de rose jusqu'au moment fortuné. Ces gens-là ne sont guère susceptibles de l'amour-passion, il troublerait leur belle tranquillité. Je vais jusqu'à dire que peut être ils prendraient ses transports pour du malheur, du moins ils seraient humiliés de sa timidité.
La plupart des hommes du monde, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur, ne se livrent à aimer une femme qu'après l'intimité.
Les âmes tendres ont besoin de la facilité chez une femme pour encourager la cristallisation.
Une femme croit entendre la voix du public dans le premier sot ou la première amie perfide qui se déclare auprès d'elle l'interprète fidèle du public.
Il y a un plaisir délicieux à serrer dans ses bras une femme qui vous a fait beaucoup de mal, qui a été votre cruelle ennemie pendant longtemps et qui est prête à l'être encore. Bonheur des officiers français en Espagne, 1812.
Il faut la solitude pour jouir de son cœur et pour aimer, mais il faut être répandu dans le monde pour réussir.
Toutes les observations des Français sur l'amour sont bien écrites, avec exactitude, point outrées, mais ne portent que des affectations, légères, disait l'aimable cardinal Lante.
Tous lesmouvements de passionde la comédie desInnamoratide Goldoni sont excellents, c'est le style et les pensées qui révoltent par la plus dégoûtante bassesse: c'est le contraire d'une comédie française.
Jeunesse de 1822. Qui dit penchant sérieux, disposition active, dit sacrifice du présent à l'avenir: rien n'élève l'âme comme le pouvoir et l'habitude de tels sacrifices. Je vois plus de probabilité pour les grandes passions en 1832 qu'en 1772.
Le tempérament bilieux, quand il n'a pas des formes trop repoussantes, est peut-être celui de tous qui est le plus propre à frapper et à nourrir l'imagination des femmes. Si le tempérament bilieux n'est pas placé dans de belles circonstances, comme le Lauzun de Saint-Simon (Mémoires, tome V, 380), le difficile, c'est de s'y accoutumer. Mais, une fois ce caractère saisi par une femme, il doit l'entraîner. Oui, même le sauvage et fanatique Balfour (Old Mortality). C'est pour elles le contraire du prosaïque.
En amour on doute souvent de ce qu'on croit le plus (la R. 355). Dans toute autre passion, l'on ne doute plus de ce qu'on s'est une fois prouvé.
Les vers furent inventés pour aider la mémoire. Plus tard on les conserva pour augmenter le plaisir par la vue de la difficulté vaincue. Les garder aujourd'hui dans l'art dramatique, reste de barbarie. Exemple: l'ordonnance de la cavalerie, mise en vers par M. de Bonnay.
Tandis que ce servant jaloux se nourrit d'ennui, d'avarice, de haine et de passions vénéneuses et froides, je passe une nuit heureuse à rêver à elle, à elle qui me traite mal par méfiance.
Il n'y a qu'une grande âme qui ose avoir un style simple; c'est pour cela que Rousseau a mis tant de rhétorique dans laNouvelle Héloïse, ce qui la rend illisible à trente ans.
«Le plus grand reproche que nous puissions nous faire est assurément de laisser s'évanouir, comme ces fantômes légers que produit le sommeil, les idées d'honneur et de justice qui de temps en temps s'élèvent dans notre cœur.»
Lettre de Jena, mars 1819.
Une femme honnête est à la campagne, elle passe une heure dans la serre chaude avec son jardinier; des gens dont elle a contrarié les vues l'accusent d'avoir trouvé un amant dans ce jardinier.
Que répondre? Absolument parlant, la chose est possible. Elle pourrait dire: «Mon caractère jure pour moi, voyez les mœurs de toute ma vie»; mais ces choses sont également invisibles, et aux méchants qui ne veulent rien voir, et aux sots qui ne peuvent rien voir.
Salviati, Rome, 23 juillet 1819.
J'ai vu un homme découvrir que son rival était aimé, et celui-ci ne pas le voir à cause de sa passion.
Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu'il aime et lui prendre la main.
Rhétorique ridicule, mais à la différence de celle de Rousseau inspirée par la vraie passion: Mémoires de M. de Mau***, lettre de S***.
Naturel.
J'ai vu, ou j'ai cru voir ce soir le triomphe dunatureldans une jeune personne qui, il est vrai, me semble avoir un grand caractère. Elle adore un de ses cousins, cela me semble évident, et elle doit s'être avoué à elle-même l'état de son cœur. Ce cousin l'aime; mais, comme elle est très sérieuse avec lui, il croit ne pas plaire, et se laisse entraîner aux marques de préférence que lui donne Clara, une jeune veuve amie de Mélanie. Je crois qu'il va l'épouser; Mélanie le voit et souffre tout ce qu'un cœur fier et rempli malgré lui d'une passion violente peut souffrir. Elle n'aurait qu'à changer un peu ses manières; mais elle regarde comme une bassesse qui aurait des conséquences durant toute sa vie de s'écarter un instant dunaturel.
Sapho ne vit dans l'amour que le délire des sens ou le plaisir physique sublimé par la cristallisation. Anacréon y chercha un amusement pour les sens et pour l'esprit. Il y avait trop peu de sûreté dans l'antiquité pour qu'on eût le loisir d'avoir un amour-passion.
Il ne me faut que le fait précédent pour rire un peu des gens qui trouvent Homère supérieur au Tasse. L'amour-passion existait du temps d'Homère et pas très loin de la Grèce.
Femme tendre, qui cherchez à voir si l'homme que vous adorez vous aime d'amour-passion, étudiez la première jeunesse de votre amant. Tout homme distingué fut d'abord, à ses premiers pas dans la vie, un enthousiaste ridicule ou un infortuné. L'homme à l'humeur gaie et douce, et au bonheur facile, ne peut aimer avec la passion qu'il faut à votre cœur.
Je n'appelle passion que celle qu'ont éprouvée de longs malheurs, et de ces malheurs que les romans se gardent bien de peindre, et d'ailleurs qu'ilsne peuvent paspeindre.
Une résolution forte change sur-le-champ le plus extrême malheur en un état supportable. Le soir d'une bataille perdue, un homme fuit à toutes jambes sur un cheval harassé; il entend distinctement le galop du groupe de cavaliers qui le poursuivent; tout à coup il s'arrête, descend de cheval, renouvelle l'amorce de sa carabine et de ses pistolets, et prend la résolution de se défendre. A l'instant, au lieu de voir la mort, il voit la croix de la Légion d'honneur.
Fond des mœurs anglaises. Vers 1730, quand nous avions déjà Voltaire et Fontenelle, on inventa en Angleterre une machine pour séparer le grain qu'on vient de battre des petits fragments de paille; cela s'opérait au moyen d'une roue qui donnait à l'air le mouvement nécessaire pour enlever les fragments de paille; mais en ce paysbibliqueles paysans prétendirent qu'il était impie d'aller contre la volonté de la divine Providence, et de produire ainsi un vent factice, au lieu de demander au ciel, par une ardente prière, le vent nécessaire pour vanner le blé, et d'attendre le moment marqué par le dieu d'Israël. Comparez cela aux paysans français[225].
[225]Pour l'état actuel des mœurs anglaises, voir laVie de M. Beattie, écrite par un ami intime. On sera édifié de l'humilité profonde de M. Beattie recevant dix guinées d'une vieille marquise pour calomnier Hume. L'aristocratie tremblante s'appuie sur des évêques à 200 000 livres de rente, et paye en argent ou en considération des écrivains,prétendus libéraux, pour dire des injures à Chénier (Edinburg-Review, 1821).Lecantle plus dégoûtant pénètre partout. Tout ce qui n'est pas peinture de sentiments sauvages et énergiques en est étouffé; impossible d'écrire une page gaie en anglais.
[225]Pour l'état actuel des mœurs anglaises, voir laVie de M. Beattie, écrite par un ami intime. On sera édifié de l'humilité profonde de M. Beattie recevant dix guinées d'une vieille marquise pour calomnier Hume. L'aristocratie tremblante s'appuie sur des évêques à 200 000 livres de rente, et paye en argent ou en considération des écrivains,prétendus libéraux, pour dire des injures à Chénier (Edinburg-Review, 1821).
Lecantle plus dégoûtant pénètre partout. Tout ce qui n'est pas peinture de sentiments sauvages et énergiques en est étouffé; impossible d'écrire une page gaie en anglais.
Nul doute que ce ne soit une folie pour un homme de s'exposer à l'amour-passion. Quelquefois cependant le remède opère avec trop d'énergie. Les jeunes Américaines des États-Unis sont tellement pénétrées et fortifiées d'idées raisonnables, que l'amour, cette fleur de la vie, y a déserté la jeunesse. On peut laisser en toute sûreté, à Boston, une jeune fille seule avec un bel étranger, et croire qu'elle ne songe qu'à la dot du futur.
En France, les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a un proverbe parmi les femmes sur la félicité de cet état. Il n'y a donc pas d'égalité dans le contrat d'union.
Les gens heureux en amour ont l'air profondément attentif, ce qui, pour un Français, veut dire profondément triste.
Dresde, 1818.
Plus on plaît généralement, moins on plaît profondément.
L'imitation des premiers jours de la vie fait que nous contractons les passions de nos parents, même quand ces passions empoisonnent notre vie (Orgueil de L.).
XLV
La source la plus respectable de l'orgueil féminin, c'est la crainte de se dégrader aux yeux de son amant par quelque démarche précipitée ou par quelque action qui peut lui sembler peu féminine.
Le véritable amour rend la pensée de la mort fréquente, aisée, sans terreurs, un simple objet de comparaison, le prix qu'on donnerait pour bien des choses.
Que de fois ne me suis-je pas écrié au milieu de mon courage: «Si quelqu'un me tirait un coup de pistolet dans la tête, je le remercierais avant que d'expirer si j'en avais le temps!» On ne peut avoir de courage envers ce qu'on aime qu'en l'aimant moins.
S. Février, 1820.
«Je ne saurais aimer, me disait une jeune femme; Mirabeau et les lettres à Sophie m'ont dégoûté des grandes âmes. Ces lettres fatales m'ont fait l'impression d'une expérience personnelle.» Cherchez ce qu'on ne voit jamais dans les romans; que deux ans de constance avant l'intimité vous assurent du cœur de votre amant.
Leridiculeeffraye l'amour. Le ridicule impossible en Italie, ce qui est de bon ton à Venise est bizarre à Naples, donc rien n'est bizarre. Ensuite rien de ce qui fait plaisir n'est blâmé. Voilà qui tue l'honneur bête, et une moitié de la comédie.
Les enfants commandent par les larmes, et quand on ne les écoute pas, ils se font mal exprès. Les jeunes femmes sepiquentd'amour-propre.
C'est une réflexion commune, mais que sous ce prétexte l'on oublie de croire, que tous les jours les âmes qui sentent deviennent plus rares, et les esprits cultivés plus communs.
Bologne, 18 avril, 2 heures du matin.
Je viens de voir un exemple frappant; mais, tout calcul fait, il faudrait quinze pages pour en donner une idée juste, j'aimerais mieux, si j'en avais le courage, noter les conséquences de ce que j'ai vu à n'en pas douter. Voilà donc une conviction qu'il faut renoncer à communiquer. Il y a trop de petites circonstances. Cet orgueil est l'opposé de la vanité française. Autant que je puis m'en souvenir, le seul ouvrage où je l'aie vu esquissé, c'est la partie des Mémoires de MmeRoland où elle conte les petits raisonnements qu'elle faisait étant fille.
En France, la plupart des femmes ne font aucun cas d'un jeune homme jusqu'à ce qu'elles en aient fait un fat. Ce n'est qu'alors qu'il peut flatter la vanité.
Duclos.
Modène, 1820.
Zilietti me dit à minuit, chez l'aimable Marchesina R…: «Je n'irai pas dîner à San-Michelle (c'est une auberge); hier j'ai dit des bons mots, j'ai été plaisant en parlant à Cl***, cela pourrait me faire remarquer.»
N'allez pas croire que Zilietti soit sot ou timide. C'est un homme prudent et fort riche de cet heureux pays-ci.
Ce qu'il faut admirer en Amérique, c'est le gouvernement et non la société. Ailleurs, c'est le gouvernement qui fait le mal. Ils ont changé de rôle à Boston, et le gouvernement fait l'hypocrite pour ne pas choquer la société.
Les jeunes filles d'Italie, si elles aiment, sont livrées entièrement aux inspirations de la nature. Elles ne peuvent être aidées tout au plus que par un petit nombre de maximes fort justes qu'elles ont apprises en écoutant aux portes.
Comme si le hasard avait décidé que tout ici concourrait à préserver lenaturel, elles ne lisent pas de romans par la raison qu'il n'y en a pas. A Genève et en France, au contraire, on fait l'amour à seize ans pour faire un roman, et l'on se demande à chaque démarche et presque à chaque larme: «Ne suis-je pas bien comme Julie d'Étanges?»
Le mari d'une jeune femme qui est adorée par son amant qu'elle traite mal, et auquel elle permet à peine de lui baiser la main, n'a tout au plus que le plaisir physique le plus grossier, là où le premier trouverait les délices et les transports du bonheur le plus vif qui existe sur cette terre.
Les lois de l'imaginationsont encore si peu connues, que j'admets l'aperçu suivant qui peut-être n'est qu'une erreur.
Je crois distinguer deux espèces d'imaginations:
1oL'imagination ardente, impétueuse, prime-sautière, conduisant sur-le-champ à l'action, se rongeant elle-même et languissant si l'on diffère seulement de vingt-quatre heures, comme celle de Fabio. L'impatience est son premier caractère, elle se met en colère contre ce qu'elle ne peut obtenir. Elle voit tous les objets extérieurs, mais ils ne font que l'enflammer, elle les assimile à sa propre substance, et les tourne sur-le-champ au profit de la passion.
2oL'imagination qui ne s'enflamme que peu à peu, lentement, mais qui avec le temps ne voit plus les objets extérieurs et parvient à ne plus s'occuper ni se nourrir que de sa passion. Cette dernière espèce d'imagination s'accommode fort bien de la lenteur et même de la rareté des idées. Elle est favorable à la constance. C'est celle de la plupart des pauvres jeunes filles allemandes mourant d'amour et de phtisie. Ce triste spectacle, si fréquent au delà du Rhin, ne se rencontre jamais en Italie.
Habitudes de l'imagination. Un Français estréellementchoqué de huit changements de décorations par acte de tragédie. Le plaisir de voir Macbeth est impossible pour cet homme; il se console endamnantShakespeare.
En France, la province, pour tout ce qui regarde les femmes, est à quarante ans en arrière de Paris. A C…, une femme mariée me dit qu'elle ne s'est permis de lire que certains morceaux des Mémoires de Lauzun. Cette sottise me glace, je ne trouve plus une parole à lui dire; c'est bien là, en effet, un livre que l'on quitte.
Manque de naturel, grand défaut des femmes de province. Leurs gestes sont multipliés et gracieux. Celles qui jouent le premier rôle dans leur ville, pires que les autres.
Goethe, ou tout autre homme de génie allemand, estime l'argent ce qu'il vaut. Il ne faut penser qu'à sa fortune, tant qu'on n'a pas six mille francs de rente, et puis n'y plus penser. Le sot, de son côté, ne comprend pas l'avantage qu'il y a à sentir et penser comme Goethe; toute sa vie, il ne sent que par l'argent et ne pense qu'à l'argent. C'est par le mécanisme de ce double vote que dans le monde les prosaïques semblent l'emporter sur les cœurs nobles.
En Europe, le désir est enflammé par la contrainte; en Amérique, il s'émousse par la liberté.
Une certaine manie discutante s'est emparée de la jeunesse et l'enlève à l'amour. En examinant si Napoléon a été utile à la France, on laisse s'enfuir l'âge d'aimer. Même parmi ceux qui veulent être jeunes, l'affectation de la cravate, de l'éperon, de l'air martial, l'occupation de soi, fait oublier de regarder cette jeune fille qui passe d'un air si simple et à laquelle son peu de fortune ne permet de sortir qu'une fois tous les huit jours.
J'ai supprimé le chapitrePrude, et quelques autres.
Je suis heureux de trouver le passage suivant dans les mémoires d'Horace Walpole:
THE TWO ELISABETHS. Let us compare the daughters of two ferocious men, and see which was sovereign of a civilised nation, which of a barbarous one. Both were Elisabeths. The daughter of Peter (of Russia) was absolute yet spared a competitor and a rival; and thought the person of an empress had sufficient allurements for as many of her subjects as she chose to honour with the communication. Elisabeth of England could neither forgive the claim of Mary Stuart nor her charms, but ungenerously imprisoned her (as George IV did Napoléon), when imploring protection, and without the sanction of either despotism or law, sacrificed many to her great and little jealousy. Yet this Elisabeth, piqued herself on chastity; and while she practised every ridiculous art of coquetry to be admired at an unseemly age, kept off lovers whom she encouraged, and neither gratified her own desires nor their ambition. Who can help preferring the honest, open-hearted barbarian empress? (Lord Oxford'sMemoirs.)
L'extrême familiarité peut détruire lacristallisation. Une charmante jeune fille de seize ans devenait amoureuse d'un beau jeune homme du même âge, qui ne manquait pas chaque soir, à la tombée de la nuit[226], de passer sous ses fenêtres. La mère l'invite à passer huit jours à la campagne. Le remède était hardi, j'en conviens, mais la jeune fille avait une âme romanesque, et le beau jeune homme était un peu plat: elle le méprisa au bout de trois jours.
[226]A l'Ave Maria.
[226]A l'Ave Maria.
Bologne, 17 avril 1817.
Ave Maria(twilight), en Italie, heure de la tendresse, des plaisirs de l'âme et de la mélancolie: sensation augmentée par le son de ces belles cloches.
Heures des plaisirs, qui ne tiennent aux sens que par les souvenirs.
Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le monde est ordinairement un amour ambitieux. Il se déclare rarement pour une jeune fille douce, aimable, innocente. Comment trembler, adorer, se sentir en présence d'une divinité? Un adolescent a besoin d'aimer un être dont les qualités l'élèvent à ses propres yeux. C'est au déclin de la vie qu'on en revient tristement à aimer le simple et l'innocent, désespérant du sublime. Entre les deux se place l'amour véritable, qui ne pense à rien qu'à soi-même.
Les grandes âmes ne sont pas soupçonnées, elles se cachent; ordinairement il ne paraît qu'un peu d'originalité. Il y a plus de grandes âmes qu'on ne le croirait.
Quel moment que le premier serrement de main de la femme qu'on aime! Le seul bonheur à comparer à celui-ci est le ravissant bonheur du Pouvoir, celui que les ministres et rois font semblant de mépriser. Ce bonheur a aussi sacristallisation, qui demande une imagination plus froide et plus raisonnable. Voyez un homme qui vient d'être nommé ministre, depuis un quart d'heure, par Napoléon.
La nature a donné la force au Nord et l'esprit au Midi, me disait le célèbre Jean de Muller à Cassel, en 1808.
Rien de plus faux que la maxime: «Nul n'est héros pour son valet de chambre,» ou plutôt rien de plus vrai dans le sensmonarchique: héros affecté comme l'Hippolyte dePhèdre. Desaix, par exemple, aurait été un héros même pour son valet de chambre (je ne sais, il est vrai, s'il en avait un), et plus héros pour son valet de chambre que pour tout autre. Sans le bon ton et le degré de comédie indispensable, Turenne et Fénelon eussent été des Desaix.
Voici un blasphème: Moi, Hollandais, j'ose dire: les Français n'ont ni le vrai plaisir de la conversation, ni le vrai plaisir du théâtre: au lieu de délassement et de laisser aller parfait, c'est un travail. Au nombre des fatigues qui ont hâté la mort de Mmede Staël, j'ai ouï compter le travail de la conversation pendant son dernier hiver[227].
[227]Mémoires de Marmontel, conversation de Montesquieu.
[227]Mémoires de Marmontel, conversation de Montesquieu.
W.
Le degré de tension des nerfs de l'oreille, pour écouter chaque note, explique assez bien la partie physique du plaisir de la musique.
Ce qui avilit les femmes galantes, c'est l'idée qu'elles ont et qu'on a qu'elles commettent une grande faute.
A l'armée, dans une retraite, avertissez d'un péril inutile à braver un soldat italien, il vous remercie presque et l'évite soigneusement. Indiquez le même péril par humanité à un soldat français, il croit que vous le défiez, sepiqued'amour-propre, et court aussitôt s'y exposer. S'il l'osait, il chercherait à se moquer de vous.
Gyat, 1812.
Toute idée extrêmement utile, si elle ne peut être exposée qu'en des termes fort simples, sera nécessairement méprisée en France. Jamais l'enseignementmutuel n'eût pris, trouvé par un Français. C'est exactement le contraire en Italie.
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[228]On a supprimé ici un passage qui se trouve déjà dans le chapitre LX.
[228]On a supprimé ici un passage qui se trouve déjà dans le chapitre LX.
En amour, quand ondivisede l'argent, on augmente l'amour; quand on endonne, ontuel'amour.
On éloigne le malheur actuel, et pour l'avenir l'odieux de la crainte de manquer, ou bien l'on fait naître lapolitiqueet le sentiment d'être deux, on détruit la sympathie.
(Messe des Tuileries, 1811.)
Les cérémonies de la cour avec les poitrines découvertes des femmes, qu'elles étalent là comme les officiers leurs uniformes, et sans que tant de charmes fassent plus de sensation, rappellent involontairement à l'esprit les scènes de l'Arétin.
On voit ce que tout le monde faitpar intérêt d'argentpour plaire à un homme; on voit tout un public agir à la fois sans morale et surtout sans passion. Cela joint à la présence de femmes très décolletées avec la physionomie de la méchanceté et le rire sardonique pour tout ce qui n'est pas intérêt personnel payé comptant par de bonnes jouissances, donne l'idée des scènes du Bagno, et jette bien loin toute difficulté fondée sur la vertu ou sur la satisfaction intérieure d'une âme contente d'elle-même.
J'ai vu, au milieu de tout cela, le sentiment de l'isolement disposer les cœurs tendres à l'amour.
Si l'âme est employée à avoir de la mauvaise honte et à la surmonter, elle ne peut pas avoir du plaisir. Le plaisir est un luxe; pour en jouir, il faut que la sûreté, qui est le nécessaire, ne coure aucun risque.
Marque d'amour que ne savent pas feindre les femmes intéressées. Y a-t-il une véritable joie dans la réconciliation? ou songe-t-on aux avantages à en retirer?
Les pauvres gens qui peuplent laTrappesont des malheureux qui n'ont pas eu tout à fait assez de courage pour se tuer. J'excepte toujours les chefs qui ont le plaisir d'être chefs.
C'est un malheur d'avoir connu la beauté italienne: on devient insensible. Hors de l'Italie, on aime mieux la conversation des hommes.
La prudence italienne tend à se conserver la vie, ce qui admet le jeu de l'imagination (Voir une version de la mort du fameux acteur comique Pertica, le 24 décembre 1821). La prudence anglaise, toute relative à amasser ou conserver assez d'argent pour couvrir la dépense, réclame au contraire une exactitude minutieuse et de tous les jours, habitude qui paralyse l'imagination. Remarquez qu'elle donne en même temps la plus grande force à l'idée dudevoir.
L'immense respect pour l'argent, grand et premier défaut de l'Anglais et de l'Italien, est moins sensible en France, et tout à fait réduit à de justes bornes en Allemagne.
Les femmes françaises n'ayant jamais vu le bonheur des passionsvraies, sont peu difficiles sur le bonheur intérieur de leur ménage et letous les joursde la vie.
Compiègne.
«Vous me parlez d'ambition comme chasse-ennui, disait Kamensky; tout le temps que je faisais chaque soir deux lieues au galop pour aller voir la princesse à Kolich. J'étais en société intime avec un despote que je respectais, qui avait tout mon bonheur en son pouvoir et la satisfaction de tous mes désirs possibles.»
Wilna, 1812.
La perfection dans les petits soins de savoir-vivre et de toilette, une grande bonté, nul génie, de l'attention pour une centaine de petites choses chaque jour, l'incapacité de s'occuper plus de trois jours d'un même événement; joli contraste avec la sévérité puritaine, la cruauté biblique, la probité stricte, l'amour-propre timide et souffrant, lecantuniversel; et cependant voilà les deux premiers peuples du monde!
Puisque, parmi les princesses, il y a eu une Catherine II impératrice, pourquoi, parmi les bourgeoises, n'y aurait-il pas une femme Samuel Bernard ou Lagrange?
Alviza appelle un manque de délicatesse impardonnable d'oser écrire des lettres où vous parlez d'amour à une femme que vous adorez, et qui, en vous regardant tendrement, vous jure qu'elle ne vous aimera jamais.
Il a manqué au plus grand philosophe qu'aient eu les Français de vivre dans quelque solitude des Alpes, dans quelque séjour éloigné, et de lancer de là son livre dans Paris sans y venir jamais lui même. Voyant Helvétius si simple et si honnête homme, jamais des gens musqués et affectés comme Suard, Marmontel, Diderot, ne purent penser que c'était là un grand philosophe. Ils furent de bonne foi en méprisant sa raison profonde; d'abord elle était simple, péché irrémissible en France; en second lieu, l'homme, non pas le livre, était rabaissé par une faiblesse: il attachait une importance extrême à avoir ce qu'on appelle en France de la gloire, à être à la mode parmi les contemporains comme Balzac, Voiture, Fontenelle.
Rousseau avait trop de sensibilité et trop peu de raison, Buffon trop d'hypocrisie à son jardin des plantes, Voltaire trop d'enfantillage dans la tête, pour pouvoir juger le principe d'Helvétius.
Ce philosophe commit la petite maladresse d'appeler ce principe l'intérêt, au lieu de lui donner le joli nom deplaisir[229], mais que penser du bon sens de toute une littérature qui se laisse fourvoyer par une aussi petite faute?
[229]Torva leœna lupum sequitur, lupus ipse capellam;Florentem cytisum sequitur lasciva capella.. . . . . Trahit sua quemque voluptas.Virgile, églogueII.
[229]
Torva leœna lupum sequitur, lupus ipse capellam;Florentem cytisum sequitur lasciva capella.. . . . . Trahit sua quemque voluptas.
Torva leœna lupum sequitur, lupus ipse capellam;
Florentem cytisum sequitur lasciva capella.
. . . . . Trahit sua quemque voluptas.
Virgile, églogueII.
Un homme d'esprit ordinaire, le prince Eugène de Savoie, par exemple, à la place de Régulus, serait resté tranquillement à Rome, où il se serait même moqué de la bêtise du sénat de Carthage; Régulus y retourne. Le prince Eugène aurait suivi sonintérêtexactement comme Régulus suivit le sien.
Dans presque tous les événements de la vie, une âme généreuse voit la possibilité d'une action dont l'âme commune n'a pas même l'idée. A l'instant même où la possibilité de cette action devient visible à l'âme généreuse, il est deson intérêtde la faire.
Si elle n'exécutait pas cette action qui vient de lui apparaître, elle se mépriserait soi-même; elle serait malheureuse. On a des devoirs suivant la portée de son esprit. Le principe d'Helvétius est vrai, même dans les exaltations les plus folles de l'amour, même dans le suicide. Il est contre sa nature, il est impossible que l'homme ne fasse pas toujours, et dans quelque instant que vous vouliez le prendre, ce qui dans le moment est possible et lui fait le plus de plaisir.
Avoir de la fermeté dans le caractère, c'est avoir éprouvé l'effet des autres sur soi-même; donc il faut les autres.