Peut-être que les hommes qui ne sont pas susceptibles d'éprouver l'amour-passion sont ceux qui sentent le plus vivement l'effet de la beauté; c'est du moins l'impression la plus forte qu'ils puissent recevoir des femmes.
L'homme qui a éprouvé le battement de cœur que donne de loin le chapeau de satin blanc de ce qu'il aime est tout étonné de la froideur où le laisse l'approche de la plus grande beauté du monde. Observant les transports des autres, il peut même avoir un mouvement de chagrin.
Les femmes extrêmement belles étonnent moins le second jour. C'est un grand malheur, cela décourage la cristallisation. Leur mérite étant visible à tous et formant décoration, elles doivent compter plus de sots dans la liste de leurs amants, des princes, des millionnaires, etc.[54].
[54]On voit bien que l'auteur n'est ni prince ni millionnaire. J'ai voulu voler cet esprit-là au lecteur.
[54]On voit bien que l'auteur n'est ni prince ni millionnaire. J'ai voulu voler cet esprit-là au lecteur.
Une âme à imagination est tendre etdéfiante, je dis même l'âme la plus naïve[55]. Elle peut être méfiante sans s'en douter; elle a trouvé tant de désappointements dans la vie! Donc tout ce qui est prévu et officiel dans la présentation d'un homme effarouche l'imagination et éloigne la possibilité de la cristallisation. L'amour triomphe, au contraire, dans le romanesque à la première vue.
[55]La fiancée de Lammermoor, miss Ashton. Un homme qui a vécu trouve dans sa mémoire une foule d'exemples d'amours, et n'a que l'embarras du choix. Mais, s'il veut écrire, il ne sait plus sur quoi s'appuyer. Les anecdotes des sociétés particulières dans lesquelles il a vécu sont ignorées du public, et il faudrait un nombre de pages immense pour les rapporter avec les nuances nécessaires. C'est pour cela que je cite des romans comme généralement connus, mais je n'appuie point les idées que je soumets au lecteur sur des fictions aussi vides, et calculées la plupart plutôt pour l'effet pittoresque que pour la vérité.
[55]La fiancée de Lammermoor, miss Ashton. Un homme qui a vécu trouve dans sa mémoire une foule d'exemples d'amours, et n'a que l'embarras du choix. Mais, s'il veut écrire, il ne sait plus sur quoi s'appuyer. Les anecdotes des sociétés particulières dans lesquelles il a vécu sont ignorées du public, et il faudrait un nombre de pages immense pour les rapporter avec les nuances nécessaires. C'est pour cela que je cite des romans comme généralement connus, mais je n'appuie point les idées que je soumets au lecteur sur des fictions aussi vides, et calculées la plupart plutôt pour l'effet pittoresque que pour la vérité.
Rien de plus simple; l'étonnement qui fait longuement songer à une chose extraordinaire est déjà la moitié du mouvement cérébral nécessaire pour la cristallisation.
Je citerai le commencement des amours de Séraphine (Gil Blas, tome II, p. 142). C'est don Fernando qui raconte sa fuite lorsqu'il était poursuivi par les sbires de l'inquisition… «Après avoir traversé quelques allées dans une obscurité profonde, et la pluie continuant à tomber par torrents, j'arrivai près d'un salon dont je trouvai la porte ouverte; j'y entrai, et, quand j'en eus remarqué toute la magnificence… je vis qu'il y avait à l'un des côtés une porte qui n'était que poussée; je l'entr'ouvris et j'aperçus une enfilade de chambres dont la dernière seulement était éclairée. Que dois-je faire? dis-je alors en moi-même… Je ne pus résister à ma curiosité. Je m'avance, je traverse les chambres, et j'arrive à celle où il y avait de la lumière, c'est-à-dire une bougie qui brûlait sur une table de marbre, dans un flambeau de vermeil. Mais bientôt, jetant les yeux sur un lit dont les rideaux étaient à demi ouverts à cause de la chaleur, je vis un objet qui s'empara de toute mon attention: c'était une jeune femme qui, malgré le bruit du tonnerre qui venait de se faire entendre, dormait d'un profond sommeil… Je m'approchai d'elle… je me sentis saisi… Pendant que je m'enivrais du plaisir de la contempler, elle se réveilla.
«Imaginez-vous quelle fut sa surprise de voir dans sa chambre et au milieu de la nuit un homme qu'elle ne connaissait point. Elle frémit en m'apercevant et jeta un cri… Je m'efforçai de la rassurer, et, mettant un genou en terre: «Madame, lui dis-je, ne craignez rien»… Elle appela ses filles… Devenue un peu plus hardie par la présence de cette petite servante, elle me demanda fièrement qui j'étais, etc., etc., etc.»
Voilà une première vue qu'il n'est pas facile d'oublier. Quoi de plus sot, au contraire, dans nos mœurs actuelles, que la présentation officielle et presque sentimentale dufuturà la jeune fille! Cette prostitution légale va jusqu'à choquer la pudeur.
«Je viens de voir, cette après-midi, 17 février 1790 (dit Chamfort, 4, 155), une cérémonie de famille, comme on dit, c'est-à-dire des hommes réputés honnêtes, une société respectable, applaudir au bonheur de Mllede Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient l'avantage de devenir l'épouse de M. R., vieillard malsain, repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche, et qu'elle a vu pour la troisième fois aujourd'hui en signant le contrat.
«Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie, et, dans la perspective, la cruauté prude avec laquelle la même société versera le mépris à pleines mains sur la moindre imprudence d'une pauvre jeune femme amoureuse.»
Tout ce qui est cérémonie, par son essence d'être une chose affectée et prévue d'avance, dans laquelle il s'agit de se comporter d'une manière convenable, paralyse l'imagination et ne la laisse éveillée que pour ce qui est contraire au but de la cérémonie et ridicule; de là l'effet magique de la moindre plaisanterie. Une pauvre jeune fille, comblée de timidité et de pudeur souffrante durant la présentation officielle du futur, ne peut songer qu'au rôle qu'elle joue; c'est encore une manière sûre d'étouffer l'imagination.
Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois, après trois mots latins dits à l'église, que de céder malgré soi à un homme qu'on adore depuis deux ans. Mais je parle un langage absurde.
C'est le p… qui est la source féconde des vices et du malheur qui suivent nos mariages actuels. Il rend impossible la liberté pour les jeunes filles avant le mariage, et le divorce après quand elles se sont trompées, ou plutôt quand on les a trompées dans le choix qu'on leur fait faire. Voyez l'Allemagne, ce pays des bons ménages; une aimable princesse (Mmela duchesse de Sa…) vient de s'y marier en tout bien tout honneur pour la quatrième fois, et elle n'a pas manqué d'inviter à la fête ses trois premiers maris, avec lesquels elle est très bien. Voilà l'excès; mais un seul divorce, qui punit un mari de ses tyrannies, empêche des milliers de mauvais ménages. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que Rome est l'un des pays où l'on voit le plus de divorces[56].
[56]Tout cela a été écrit à Rome vers 1820.
[56]Tout cela a été écrit à Rome vers 1820.
L'amour aime, à la première vue, une physionomie qui indique à la fois dans un homme quelque chose à respecter et à plaindre.
Des esprits fort délicats sont très susceptibles de curiosité et de prévention; cela se remarque surtout dans les âmes chez lesquelles s'est éteint le feu sacré, source des passions, et c'est un des symptômes les plus funestes. Il y a aussi de l'engouement chez les écoliers qui entrent dans le monde. Aux deux extrémités de la vie, avec trop ou trop peu de sensibilité, on ne s'expose pas avec simplicité à sentir le juste effet des choses, à éprouver la véritable sensation qu'elles doivent donner. Ces âmes trop ardentes ou ardentes par excès, amoureuses à crédit, si l'on peut ainsi dire, se jettent aux objets au lieu de les attendre.
Avant que la sensation, qui est la conséquence de la nature des objets, arrive jusqu'à elles, elles les couvrent de loin, et avant de les voir, de ce charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mêmes une source inépuisable. Puis, en s'en approchant, elles voient ces choses, non telles qu'elles sont, mais telles qu'elles les ont faites, et, jouissant d'elles-mêmes sous l'apparence de tel objet, elles croient jouir de cet objet. Mais, un beau jour, on se lasse de faire tous les frais, on découvre que l'objet adoréne renvoie pas la balle; l'engouement tombe, et l'échec qu'éprouve l'amour-propre rend injuste envers l'objet trop apprécié.
Il faudrait changer ce mot ridicule; cependant la chose existe. J'ai vu l'aimable et noble Wilhelmine, le désespoir desbeauxde Berlin, mépriser l'amour et se moquer de ses folies. Brillante de jeunesse, d'esprit, de beauté, de bonheurs de tous les genres…, une fortune sans bornes, en lui donnant l'occasion de développer toutes ses qualités, semblait conspirer avec la nature pour présenter au monde l'exemple si rare d'un bonheur parfait accordé à une personne qui en est parfaitement digne. Elle avait vingt-trois ans; déjà à la cour depuis longtemps, elle avait éconduit les hommages du plus haut parage; sa vertu modeste, mais inébranlable, était citée en exemple, et désormais les hommes les plus aimables, désespérant de lui plaire, n'aspiraient qu'à son amitié. Un soir elle va au bal chez le prince Ferdinand, elle danse dix minutes avec un jeune capitaine.
«De ce moment, écrivait-elle par la suite à une amie[57], il fut le maître de mon cœur et de moi, et cela à un point qui m'eût remplie de terreur, si le bonheur de voir Herman m'eût laissé le temps de songer au reste de l'existence. Ma seule pensée était d'observer s'il m'accordait quelque attention.
[57]Traduitad litteramdes Mémoires de Bottmer.
[57]Traduitad litteramdes Mémoires de Bottmer.
«Aujourd'hui, la seule consolation que je puisse trouver à mes fautes est de me bercer de l'illusion qu'une force supérieure m'a ravie à moi-même et à la raison. Je ne puis par aucune parole peindre, d'une manière qui approche de la réalité, jusqu'à quel point, seulement à l'apercevoir, allèrent le désordre et le bouleversement de tout mon être. Je rougis de penser avec quelle rapidité et quelle violence j'étais entraînée vers lui. Si sa première parole, quand enfin il me parla, eût été: «M'adorez-vous?» en vérité je n'aurais pas eu la force de ne pas lui répondre: «Oui.» J'étais loin de penser que les effets d'un sentiment pussent être à la fois si subits et si peu prévus. Ce fut au point qu'un instant je crus être empoisonnée.
«Malheureusement vous et le monde, ma chère amie, savez que j'ai bien aimé Herman: eh bien, il me fut si cher au bout d'un quart d'heure, que depuis il n'a pas pu me le devenir davantage. Je voyais tous ses défauts, et je les lui pardonnais tous, pourvu qu'il m'aimât.
«Peu après que j'eus dansé avec lui, le roi s'en alla; Herman, qui était du détachement de service, fut obligé de le suivre. Avec lui, tout disparut pour moi dans la nature. C'est en vain que j'essayerais de vous peindre l'excès de l'ennui dont je me sentis accablée dès que je ne le vis plus. Il n'était égalé que par la vivacité du désir que j'avais de me trouver seule avec moi-même.
«Je pus partir enfin. A peine enfermée à double tour dans mon appartement, je voulus résister à ma passion. Je crus y réussir. Ah! ma chère amie, que je payai cher ce soir-là, et les journées suivantes, le plaisir de pouvoir me croire de la vertu!»
Ce que l'on vient de lire est la narration exacte d'un événement qui fit la nouvelle du jour, car au bout d'un mois ou deux la pauvre Wilhelmine fut assez malheureuse pour qu'on s'aperçût de son sentiment. Telle fut l'origine de cette longue suite de malheurs qui l'ont fait périr si jeune et d'une manière si tragique, empoisonnée par elle ou par son amant. Tout ce que nous pûmes voir dans ce jeune capitaine, c'est qu'il dansait fort bien; il avait beaucoup de gaieté, encore plus d'assurance, un grand air de bonté, et vivait avec des filles; du reste, à peine noble, fort pauvre, et ne venant pas à la cour.
Non seulement il ne faut pas la méfiance, mais il faut la lassitude de la méfiance, et pour ainsi dire l'impatience du courage contre les hasards de la vie. L'âme, à son insu, ennuyée de vivre sans aimer, convaincue malgré elle par l'exemple des autres femmes, ayant surmonté toutes les craintes de la vie, mécontente du triste bonheur de l'orgueil, s'est fait, sans s'en apercevoir, un modèle idéal. Elle rencontre un jour un être qui ressemble à ce modèle, la cristallisation reconnaît son objet au trouble qu'il inspire, et consacre pour toujours au maître de son destin ce qu'elle rêvait depuis longtemps[58].
[58]Plusieurs phrases prises à Crébillon, tome III.
[58]Plusieurs phrases prises à Crébillon, tome III.
Les femmes sujettes à ce malheur ont trop de hauteur dans l'âme pour aimer autrement que par passion. Elles seraient sauvées si elles pouvaient s'abaisser à la galanterie.
Comme le coup de foudre vient d'une secrète lassitude de ce que le catéchisme appelle la vertu, et de l'ennui que donne l'uniformité de la perfection, je croirais assez qu'il doit tomber le plus souvent sur ce qu'on appelle le monde de mauvais sujets. Je doute fort que l'air Caton ait jamais occasionné de coup de foudre.
Ce qui les rend si rares, c'est que, si le cœur qui aime ainsi d'avance a le plus petit sentiment de sa situation, il n'y a plus de coup de foudre.
Une femme rendue méfiante par les malheurs n'est pas susceptible de cette révolution de l'âme.
Rien ne facilite les coups de foudre comme les louanges données d'avance et par des femmes à la personne qui doit en être l'objet.
Une des sources les plus comiques des aventures d'amour, ce sont les faux coups de foudre. Une femme ennuyée, mais non sensible, se croit amoureuse pour la vie pendant toute une soirée. Elle est fière d'avoir enfin trouvé un de ces grands mouvements de l'âme après lesquels courait son imagination. Le lendemain, elle ne sait plus où se cacher, et surtout comment éviter le malheureux objet qu'elle adorait la veille.
Les gens d'esprit savent voir, c'est-à-dire mettre à profit ces coups de foudre.
L'amour physique a aussi ses coups de foudre. Nous avons vu hier la plus jolie femme et la plus facile de Berlin rougir tout à coup dans sa calèche où nous étions avec elle. Le beau lieutenant Findorff venait de passer. Elle est tombée dans la rêverie profonde, dans l'inquiétude. Le soir, à ce qu'elle m'avoua au spectacle, elle avait des folies, des transports, elle ne pensait qu'à Findorff, auquel elle n'a jamais parlé. Si elle eût osé, me disait-elle, elle l'eût envoyé chercher: cette jolie figure présentait tous les signes de la passion la plus violente. Cela durait encore le lendemain; au bout de trois jours, Findorff ayant fait le nigaud, elle n'y pensa plus. Un mois après, il lui était odieux.
Je conseille à la plupart des gens nés dans le Nord de passer le présent chapitre. C'est une dissertation obscure sur quelques phénomènes relatifs à l'oranger, arbre qui ne croît ou qui ne parvient à toute sa hauteur qu'en Italie et en Espagne. Pour être intelligible ailleurs, j'aurais dûdiminuerles faits.
C'est à quoi je n'aurais pas manqué si j'avais eu le dessein un seul instant d'écrire un livre généralement agréable. Mais, le ciel m'ayant refusé le talent littéraire, j'ai uniquement pensé à décrire avec toute la maussaderie de la science, mais aussi avec toute son exactitude, certains faits dont un séjour prolongé dans la patrie de l'oranger m'a rendu l'involontaire témoin. Frédéric le Grand, ou tel autre homme distingué du Nord, qui n'a jamais eu occasion de voir l'oranger en pleine terre, m'aurait sans doute nié les faits suivants et nié de bonne foi. Je respecte infiniment la bonne foi, et je vois son pourquoi.
Cette déclaration sincère pouvant paraître de l'orgueil, j'ajoute la réflexion suivante:
Nous écrivons au hasard chacun ce qui nous semble vrai, et chacun dément son voisin. Je vois dans nos livres autant de billets de loterie; ils n'ont réellement pas plus de valeur. La postérité, en oubliant les uns et réimprimant les autres, déclarera les billets gagnants. Jusque-là, chacun de nous, ayant écrit de son mieux ce qui lui semble vrai, n'a guère de raison de se moquer de son voisin, à moins que la satire ne soit plaisante, auquel cas il a toujours raison, surtout s'il écrit comme M. Courrier à Del Furia.
Après ce préambule, je vais entrer courageusement dans l'examen de faits qui, j'en suis convaincu, ont rarement été observés à Paris. Mais enfin, à Paris, ville supérieure à toutes les autres sans doute, l'on ne voit pas des orangers en pleine terre comme à Sorrento, et c'est à Sorrento, la patrie du Tasse, sur le golfe de Naples, dans une position à mi côte de la mer, plus pittoresque encore que celle de Naples elle-même, mais où on ne lit pas leMiroir, que Lisio Visconti a observé et noté les faits suivants:
Lorsqu'on doit voir le soir la femme qu'on aime, l'attente d'un si grand bonheur rend insupportables tous les moments qui en séparent.
Une fièvre dévorante fait prendre et quitter vingt occupations. L'on regarde sa montre à chaque instant, et l'on est ravi quand on voit qu'on a pu faire passer dix minutes sans la regarder; l'heure tant désirée sonne enfin, et quand on est à sa porte prêt à frapper, l'on serait aise de ne pas la trouver; ce n'est que par réflexion qu'on s'en affligerait; en un mot, l'attente de la voir produit un effet désagréable.
Voilà de ces choses qui font dire aux bonnes gens que l'amour déraisonne.
C'est que l'imagination, retirée violemment de rêveries délicieuses où chaque pas produit le bonheur, est ramenée à la sévère réalité.
L'âme tendre sait bien que, dans le combat qui va commencer aussitôt que vous la verrez, la moindre négligence, le moindre manque d'attention ou de courage, sera puni par une défaite empoisonnant pour longtemps les rêveries de l'imagination, et hors de l'intérêt de la passion si l'on cherchait à s'y réfugier, humiliante pour l'amour-propre. On se dit: «J'ai manqué d'esprit, j'ai manqué de courage»; mais l'on n'a du courage envers ce qu'on aime qu'en l'aimant moins.
Ce reste d'attention que l'on arrache avec tant de peine aux rêveries de la cristallisation fait que, dans les premiers discours à la femme qu'on aime, il échappe une foule de choses qui n'ont pas de sens, ou qui ont un sens contraire à ce qu'on sent, ou ce qui est plus poignant encore, on exagère ses propres sentiments, et ils deviennent ridicules à ses yeux. Comme on sent vaguement qu'on ne fait pas assez d'attention à ce qu'on dit, un mouvement machinal fait soigner et charger la déclamation. Cependant l'on ne peut pas se taire à cause de l'embarras du silence, durant lequel on pourrait encore moins songer à elle. On dit donc d'un air senti une foule de choses qu'on ne sent pas, et qu'on serait bien embarrassé de répéter; l'on s'obstine à se refuser à sa présence pour être encore plus à elle. Dans les premiers moments que je connus l'amour, cette bizarrerie que je sentais en moi me faisait croire que je n'aimais pas.
Je comprends la lâcheté, et comment les conscrits se tirent de la peur en se jetant à corps perdu au milieu du feu. Le nombre des sottises que j'ai dites depuis deux ans pour ne pas me taire me met au désespoir quand j'y songe.
Voilà qui devrait bien marquer aux yeux des femmes la différence de l'amour-passion et de la galanterie, de l'âme tendre et de l'âme prosaïque[59].
[59]C'était un mot de Léonore.
[59]C'était un mot de Léonore.
Dans ces moments décisifs, l'une gagne autant que l'autre perd; l'âme prosaïque reçoit justement le degré de chaleur qui lui manque habituellement, tandis que la pauvre âme tendre devient folle par excès de sentiment, et, qui plus est, a la prétention de cacher sa folie. Tout occupée à gouverner ses propres transports, elle est bien loin du sang-froid qu'il faut pour prendre ses avantages, et elle sort brouillée d'une visite où l'âme prosaïque eût fait un grand pas. Dès qu'il s'agit des intérêts trop vifs de sa passion, une âme tendre et fière ne peut pas être éloquente auprès de ce qu'elle aime; ne pas réussir lui fait trop de mal. L'âme vulgaire, au contraire, calcule juste les chances de succès, ne s'arrête pas à pressentir la douleur de la défaite, et, fière de ce qui la rend vulgaire, elle se moque de l'âme tendre, qui, avec tout l'esprit possible, n'a jamais l'aisance nécessaire pour dire les choses les plus simples et du succès le plus assuré. L'âme tendre, bien loin de pouvoir rien arracher par force, doit se résigner à ne rien obtenir que de lacharitéde ce qu'elle aime. Si la femme qu'on aime est vraiment sensible, l'on a toujours lieu de se repentir d'avoir voulu se faire violence pour lui parler d'amour. On a l'air honteux, on a l'air glacé, on aurait l'air menteur, si la passion ne se trahissait pas à d'autres signes certains. Exprimer ce qu'on sent si vivement et si en détail, à tous les instants de la vie, est une corvée qu'on s'impose, parce qu'on a lu des romans, car, si l'on était naturel, on n'entreprendrait jamais une chose si pénible. Au lieu de vouloir parler de ce qu'on sentait il y a un quart d'heure, et de chercher à faire un tableau général et intéressant, on exprimerait avec simplicité le détail de ce qu'on sent dans le moment; mais non, l'on se fait une violence extrême pour réussir moins bien, et comme l'évidence de la sensation actuelle manque à ce qu'on dit, et que la mémoire n'est pas libre, on trouve convenables dans le moment et l'on dit des choses du ridicule le plus humiliant.
Quand enfin, après une heure de trouble, cet effort extrêmement pénible est fait de se retirer des jardins enchantés de l'imagination, pour jouir tout simplement de la présence de ce qu'on aime, il se trouve souvent qu'il faut s'en séparer.
Tout ceci paraît une extravagance. J'ai vu mieux encore, c'était un de mes amis qu'une femme, qu'il aimait à l'idolâtrie, se prétendant offensée de je ne sais quel manque de délicatesse qu'on n'a jamais voulu me confier, avait condamné tout à coup à ne la voir que deux fois par mois. Ces visites, si rares et si désirées, étaient un accès de folie, et il fallait toute la force de caractère de Salviati pour qu'elle ne parût pas au dehors.
Dès l'abord, l'idée de la fin de la visite est trop présente pour qu'on puisse trouver du plaisir. L'on parle beaucoup sans s'écouter; souvent l'on dit le contraire de ce qu'on pense. On s'embarque dans des raisonnements qu'on est obligé de couper court, à cause de leur ridicule, si l'on vient à se réveiller et à s'écouter. L'effort qu'on se fait est si violent, qu'on a l'air froid. L'amour se cache par son excès.
Loin d'elle l'imagination était bercée par les plus charmants dialogues; l'on trouvait les transports les plus tendres et les plus touchants. On se croit ainsi pendant dix ou douze jours l'audace de lui parler; mais, l'avant-veille de celui qui devrait être heureux, la fièvre commence et redouble à mesure qu'on approche de l'instant terrible.
Au moment d'entrer dans son salon, l'on est réduit, pour ne pas dire ou faire des sottises incroyables, à se cramponner à la résolution de garder le silence, et de la regarder pour pouvoir au moins se souvenir de sa figure. A peine en sa présence, il survient comme une sorte d'ivresse dans les yeux. On se sent porté comme un maniaque à faire des actions étranges, on a le sentiment d'avoir deux âmes: l'une pour faire, et l'autre pour blâmer ce qu'on fait. On sent confusément que l'attention forcée donnée à la sottise rafraîchirait le sang un moment, en faisant perdre de vue la fin de la visite et le malheur de la quitter pour quinze jours.
S'il se trouve là quelque ennuyeux qui conte une histoire plate, dans son inexplicable folie, le pauvre amant, comme s'il était curieux de perdre des moments si rares, y devient tout attention. Cette heure, qu'il se promettait si délicieuse, passe comme un trait brûlant, et cependant il sent, avec une indicible amertume, toutes les petites circonstances qui lui montrent combien il est devenu étranger à ce qu'il aime. Il se trouve au milieu d'indifférents qui font visite, et il se voit le seul qui ignore tous les petits détails de sa vie de ces jours passés. Enfin il sort; et, en lui disant froidement adieu, il a l'affreux sentiment d'être à quinze jours de la revoir; nul doute qu'il souffrirait moins à ne jamais voir ce qu'il aime. C'est dans le genre, mais bien plus noir, du duc de Policastro, qui tous les six mois faisait cent lieues pour voir un quart d'heure, à Lecce, une maîtresse adorée et gardée par un jaloux.
On voit bien ici la volonté sans influence sur l'amour: outré contre sa maîtresse et contre soi-même, comme l'on se précipiterait dans l'indifférence avec fureur! Le seul bien de cette visite est de renouveler le trésor de la cristallisation.
La vie pour Salviati était divisée en périodes de quinze jours, qui prenaient la couleur de la soirée où il lui avait été permis de voir Mme***; par exemple, il fut ravi de bonheur le 21 mai, et le 2 juin il ne rentrait pas chez lui de peur de céder à la tentation de se brûler la cervelle.
J'ai vu ce soir-là que les romanciers ont très mal peint le moment du suicide. «Je suis altéré, me disait Salviati d'un air simple, j'ai besoin de prendre ce verre d'eau.» Je ne combattis point sa résolution, je lui fis mes adieux; et il se mit à pleurer.
D'après le trouble qui accompagne les discours des amants, il ne serait pas sage de tirer des conséquences trop pressées d'un détail isolé de la conversation. Ils n'accusent juste leurs sentiments que dans les mots imprévus; alors c'est le cri du cœur. Du reste, c'est de la physionomie de l'ensemble des choses dites que l'on peut tirer des inductions. Il faut se rappeler qu'assez souvent un être très ému n'a pas le temps d'apercevoir l'émotion de la personne qui cause la sienne.
A la finesse, à la sûreté de jugement avec lesquelles je vois les femmes saisir certains détails, je suis plein d'admiration; un instant après, je les vois porter au ciel un nigaud, se laisser émouvoir jusqu'aux larmes par une fadeur, peser gravement comme trait de caractère une plate affectation. Je ne puis concevoir tant de niaiserie. Il faut qu'il y ait là quelque loi générale que j'ignore.
Attentives àunmérite d'un homme, et entraînées parundétail, elles le sentent vivement et n'ont plus d'yeux pour le reste. Tout le fluide nerveux est employé à jouir de cette qualité, il n'en reste plus pour voir les autres.
J'ai vu les hommes les plus remarquables être présentés à des femmes de beaucoup d'esprit; c'était toujours un grain de prévention qui décidait de l'effet de la première vue.
Si l'on veut me permettre un détail familier, je conterai que l'aimable colonel L. B… allait être présenté à MmeStruve de Kœnigsberg; c'est une femme du premier ordre. Nous nous disions:Farà colpo?(fera-t-il effet?) Il s'engage un pari. Je m'approche de Mmede Struve, et lui conte que le colonel porte deux jours de suite ses cravates; le second jour, il fait la lessive du Gascon; elle pourra remarquer sur sa cravate des plis verticaux. Rien de plus évidemment faux.
Comme j'achevais, on annonce cet homme charmant. Le plus petit fat de Paris eût produit plus d'effet. Remarquez que Mmede Struve aimait; c'est une femme honnête, et il ne pouvait être question de galanterie entre eux.
Jamais deux caractères n'ont été plus faits l'un pour l'autre. On blâmait Mmede Struve d'être romanesque, et il n'y avait que la vertu, poussée jusqu'au romanesque, qui pût toucher L. B… Elle l'a fait fusiller très jeune.
Il a été donné aux femmes de sentir, d'une manière admirable, les nuances d'affection, les variations les plus insensibles du corps humain, les mouvements les plus légers des amours-propres.
Elles ont à cet égard un organe qui nous manque; voyez-les soigner un blessé.
Mais peut-être aussi ne voient-elles pas ce qui est esprit, combinaison morale. J'ai vu les femmes les plus distinguées se charmer d'un homme d'esprit qui n'était pas moi, et tout d'un temps, et presque du même mot, admirer les plus grands sots. Je me trouvais attrapé comme un connaisseur qui voit prendre les plus beaux diamants pour des strass, et préférer les strass s'ils sont plus gros.
J'en concluais qu'il faut tout oser auprès des femmes. Là, où le général Lassale a échoué, un capitaine à moustaches et à jurements réussit[60]. Il y a sûrement dans le mérite des hommes tout un côté qui leur échappe.
[60]Posen, 1807.
[60]Posen, 1807.
Pour moi, j'en reviens toujours aux lois physiques. Le fluide nerveux, chez les hommes, s'use par la cervelle, et chez les femmes par le cœur; c'est pour cela qu'elles sont plus sensibles. Un grand travail obligé et dans le métier que nous avons fait toute la vie, console, et pour elles rien ne peut les consoler que la distraction.
Appiani, qui ne croit à la vertu qu'à la dernière extrémité, et avec lequel j'allais ce soir à la chasse des idées, en lui exposant celles de ce chapitre, me répond:
«La force d'âme qu'Éponine employait avait un dévouement héroïque à faire vivre son mari dans la caverne sous terre, et à l'empêcher de tomber dans le désespoir, s'ils eussent vécu tranquillement à Rome, elle l'eût employée à lui cacher un amant, il faut un aliment aux âmes fortes.»