CHAPITRE XXVIDe la pudeur.

Une femme de Madagascar laisse voir sans y songer ce qu'on cache le plus ici, mais mourrait de honte plutôt que de montrer son bras. Il est clair que les trois quarts de la pudeur sont une chose apprise. C'est peut-être la loi seule, fille de la civilisation, qui ne produise que du bonheur.

On a observé que les oiseaux de proie se cachent pour boire, c'est qu'obligés de plonger la tête dans l'eau, ils sont sans défense en ce moment. Après avoir considéré ce qui se passe à Otaïti[61], je ne vois pas d'autre base naturelle à la pudeur.

[61]Voir les voyages de Bougainville, de Cook, etc. Chez quelques animaux, la femelle semble se refuser au moment où elle se donne. C'est à l'anatomie comparée que nous devons demander les plus importantes révélations sur nous-mêmes.

[61]Voir les voyages de Bougainville, de Cook, etc. Chez quelques animaux, la femelle semble se refuser au moment où elle se donne. C'est à l'anatomie comparée que nous devons demander les plus importantes révélations sur nous-mêmes.

L'amour est le miracle de la civilisation. On ne trouve qu'un amour physique et des plus grossiers chez les peuples sauvages ou trop barbares.

Et la pudeur prête à l'amour le secours de l'imagination, c'est lui donner la vie.

La pudeur est enseignée de très bonne heure aux petites filles par leurs mères, et avec une extrême jalousie, on dirait comme par esprit de corps; c'est que les femmes prennent soin d'avance du bonheur de l'amant qu'elles auront.

Pour une femme timide et tendre rien ne doit être au-dessus du supplice de s'être permis, en présence d'un homme, quelque chose dont elle croit devoir rougir; je suis convaincu qu'une femme un peu fière préférerait mille morts. Une légère liberté, prise du côté tendre par l'homme qu'on aime, donne un moment de plaisir vif[62]; s'il a l'air de la blâmer ou seulement de ne pas en jouir avec transport, elle doit laisser dans l'âme un doute affreux. Pour une femme au-dessus du vulgaire, il y a donc tout à gagner à avoir des manières fort réservées. Le jeu n'est pas égal; on hasarde contre un petit plaisir, ou contre l'avantage de paraître un peu plus aimable, le danger d'un remords cuisant et d'un sentiment de honte qui doit rendre même l'amant moins cher. Une soirée passée gaiement, à l'étourdie et sans songer à rien, est chèrement payée à ce prix. La vue d'un amant avec lequel on craint d'avoir eu ce genre de torts doit devenir odieuse pour plusieurs jours. Peut-on s'étonner de la force d'une habitude à laquelle les plus légères infractions sont punies par la honte la plus atroce?

[62]Fait voir son amour d'une façon nouvelle.

[62]Fait voir son amour d'une façon nouvelle.

Quant à l'utilité de la pudeur, elle est la mère de l'amour; on ne saurait plus lui rien contester. Pour le mécanisme du sentiment, rien n'est plus simple; l'âme s'occupe à avoir honte, au lieu de s'occuper à désirer; on s'interdit les désirs, et les désirs conduisent aux actions.

Il est évident que toute femme tendre et fière, et ces deux choses étant cause et effet vont difficilement l'une sans l'autre, doit contracter des habitudes de froideur que les gens qu'elles déconcertent appellent de la pruderie.

L'accusation est d'autant plus spécieuse, qu'il est très difficile de garder un juste milieu; pour peu qu'une femme ait peu d'esprit et beaucoup d'orgueil, elle doit bientôt en venir à croire qu'en fait de pudeur on n'en saurait trop faire. C'est ainsi qu'une Anglaise se croit insultée si l'on prononce devant elle le nom de certains vêtements. Une Anglaise se garderait bien, le soir à la campagne, de se laisser voir quittant le salon avec son mari; et, ce qui est plus grave, elle croit blesser la pudeur si elle montre quelque enjouement devant tout autre que ce mari[63]. C'est peut-être à cause d'une attention si délicate que les Anglais, gens d'esprit, laissent voir tant d'ennui de leur bonheur domestique. A eux la faute, pourquoi tant d'orgueil[64]?

[63]Voir l'admirable peinture de ces mœurs ennuyeuses à la fin deCorinne; et Mmede Staël a flatté le portrait.

[63]Voir l'admirable peinture de ces mœurs ennuyeuses à la fin deCorinne; et Mmede Staël a flatté le portrait.

[64]La Bible et l'aristocratie se vengent cruellement sur les gens qui croient leur devoir tout.

[64]La Bible et l'aristocratie se vengent cruellement sur les gens qui croient leur devoir tout.

En revanche, passant tout à coup de Plymouth à Cadix et Séville, je trouvai qu'en Espagne la chaleur du climat et des passions faisait un peu trop oublier une retenue nécessaire. Je remarquai des caresses fort tendres qu'on se permettait en public et qui, loin de me sembler touchantes, m'inspiraient un sentiment tout opposé. Rien n'est plus pénible.

Il faut s'attendre à trouverincalculablela force des habitudes inspirées aux femmes sous prétexte de pudeur. Une femme vulgaire, en outrant la pudeur, croit se faire l'égale d'une femme distinguée.

L'empire de la pudeur est tel, qu'une femme tendre arrive à se trahir envers son amant plutôt par des faits que par des paroles.

La femme la plus jolie, la plus riche et la plus facile de Bologne, vient de me conter qu'hier soir, un fat français, qui est ici et qui donne une drôle d'idée de sa nation, s'est avisé de se cacher sous son lit. Il voulait apparemment ne pas perdre un nombre infini de déclarations ridicules dont il la poursuit depuis un mois. Mais ce grand homme a manqué de présence d'esprit; il a bien attendu que MmeM… eût congédié sa femme de chambre et se fût mise au lit, mais il n'a pas eu la patience de donner aux gens le temps de s'endormir. Elle s'est jetée à la sonnette, et l'a fait chasser honteusement au milieu des huées et des coups de cinq ou six laquais. «Et s'il eût attendu deux heures?» lui disais-je.—«J'aurais été bien malheureuse: Qui pourra douter, m'eût-il dit, que je ne sois ici par vos ordres[65].»

[65]On me conseille de supprimer ce détail: «Vous me prenez pour une femme bien leste, d'oser conter de telles choses devant moi.»

[65]On me conseille de supprimer ce détail: «Vous me prenez pour une femme bien leste, d'oser conter de telles choses devant moi.»

Au sortir de chez cette jolie femme, je suis allé chez la femme la plus digne d'être aimée que je connaisse. Son extrême délicatesse est, s'il se peut, au-dessus de sa beauté touchante. Je la trouve seule et lui conte l'histoire de MmeM… Nous raisonnons là-dessus: «Écoutez, me dit-elle, si l'homme qui se permet cette action était aimable auparavant aux yeux de cette femme, on lui pardonnera, et, par la suite on l'aimera.»—J'avoue que je suis resté confondu de cette lumière imprévue jetée sur les profondeurs du cœur humain. Je lui ai répondu au bout d'un silence:—«Mais, quand on aime, a-t-on le courage de se porter aux dernières violences?»

Il y aurait bien moins de vague dans ce chapitre si une femme l'eût écrit. Tout ce qui tient à la fierté, à l'orgueil féminin, à l'habitude de la pudeur et de ses excès, à certainesdélicatesses, la plupart dépendant uniquement d'associations de sensations[66], qui ne peuvent pas exister chez les hommes, et souventdélicatessesnon fondées dans la nature; toutes ces choses, dis-je, ne pourraient se trouver ici qu'autant qu'on se serait permis d'écrire sur ouï-dire.

[66]La pudeur est une des sources du goût pour la parure; par tel ajustement une femme se promet plus ou moins. C'est ce qui fait que la parure est déplacée dans la vieillesse.Une femme de province, si elle prétend à Paris suivre la mode, se promet d'une manière gauche et qui fait rire. Une provinciale arrivant à Paris doit commencer par se mettre comme si elle avait trente ans.

[66]La pudeur est une des sources du goût pour la parure; par tel ajustement une femme se promet plus ou moins. C'est ce qui fait que la parure est déplacée dans la vieillesse.

Une femme de province, si elle prétend à Paris suivre la mode, se promet d'une manière gauche et qui fait rire. Une provinciale arrivant à Paris doit commencer par se mettre comme si elle avait trente ans.

Une femme me disait, dans un moment de franchise philosophique, quelque chose qui revient à ceci:

«Si je sacrifiais jamais ma liberté, l'homme que j'arriverais à préférer apprécierait davantage mes sentiments en voyant combien j'ai toujours été avare même des préférences les plus légères.» C'est en faveur de cet amant, qu'elle ne rencontrera peut-être jamais, que telle femme aimable montre de la froideur à l'homme qui lui parle en ce moment. Voilà la première exagération de la pudeur: celle-ci est respectable; la seconde vient de l'orgueil des femmes; la troisième source d'exagération, c'est l'orgueil des maris.

Il me semble que cette possibilité d'amour se présente souvent aux rêveries de la femme même la plus vertueuse, et elles ont raison. Ne pas aimer quand on a reçu du ciel une âme faite pour l'amour, c'est se priver soi et autrui d'un grand bonheur. C'est comme un oranger qui ne fleurirait pas de peur de faire un péché; et remarquez qu'une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs du monde, un vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre et lui exagérer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt qu'ils lui parlent d'un bonheur dont elle a résolu de se priver.

La seule chose que je voie à blâmer dans la pudeur, c'est de conduire à l'habitude de mentir; c'est le seul avantage que les femmes faciles aient sur les femmes tendres. Une femme facile vous dit: «Mon cher ami, dès que vous me plairez, je vous le dirai, et je serai plus aise que vous, car j'ai beaucoup d'estime pour vous.»

Vive satisfaction deConstance, s'écriant après la victoire de son amant: «Que je suis heureuse de ne m'être donnée à personne depuis huit ans que je suis brouillée avec mon mari!»

Quelque ridicule que je trouve ce raisonnement, cette joie me semble pleine de fraîcheur.

Il faut absolument que je conte ici de quelle nature étaient les regrets d'une dame de Séville abandonnée par son amant. J'ai besoin qu'on se rappelle qu'en amour tout est signe, et surtout qu'on veuille bien accorder un peu d'indulgence à mon style[67].

[67]Note 65.

[67]Note 65.

Mes yeux d'homme croient distinguer neuf particularités dans lapudeur.

1oL'on joue beaucoup contre peu, donc être extrêmement réservée, donc souvent affectation; l'on ne rit pas, par exemple, des choses qui amusent le plus; donc il faut beaucoup d'esprit pour avoir juste ce qu'il faut de pudeur[68]. C'est pour cela que beaucoup de femmes n'en ont pas assez en petit comité, ou, pour parler plus juste, n'exigent pas que les contes qu'on leur fait soient assez gazés, et ne perdent leurs voiles qu'à mesure du degré d'ivresse et de folie[69].

[68]Voir le ton de la société à Genève, surtout dans les famillesdu haut; utilité d'une cour pour corriger par le ridicule la tendance à la pruderie; Duclos faisant des contes à Mmede Rochefort: «En vérité, vous nous croyez trop honnêtes femmes.» Rien n'est ennuyeux au monde comme la pudeur non sincère.

[68]Voir le ton de la société à Genève, surtout dans les famillesdu haut; utilité d'une cour pour corriger par le ridicule la tendance à la pruderie; Duclos faisant des contes à Mmede Rochefort: «En vérité, vous nous croyez trop honnêtes femmes.» Rien n'est ennuyeux au monde comme la pudeur non sincère.

[69]Eh! mon cher Fronsac, il y a vingt bouteilles de champagne entre le conte que tu nous commences et ce que nous disons à cette heure.

[69]Eh! mon cher Fronsac, il y a vingt bouteilles de champagne entre le conte que tu nous commences et ce que nous disons à cette heure.

Serait-ce par un effet de la pudeur et du mortel ennui qu'elle doit imposer à plusieurs femmes, que la plupart d'entre elles n'estiment rien tant dans un homme que l'effronterie? ou prennent-elles l'effronterie pour du caractère?

2oDeuxième loi: mon amant m'en estimera davantage.

3oLa force de l'habitude l'emporte même dans les instants les plus passionnés.

4oLa pudeur donne des plaisirs bien flatteurs à l'amant: elle lui fait sentir quelles lois l'on transgresse pour lui.

5oEt aux femmes des plaisirs plusenivrants; comme ils font vaincre une habitude puissante, ils jettent plus de trouble dans l'âme. Le comte de Valmont se trouve à minuit dans la chambre à coucher d'une jolie femme, cela lui arrive toutes les semaines, et à elle peut-être une fois tous les deux ans; la rareté et la pudeur doivent donc préparer aux femmes des plaisirs infiniment plus vifs[70].

[70]C'est l'histoire du tempérament mélancolique comparé au tempérament sanguin. Voyez une femme vertueuse, même de la vertu mercantile de certains dévots (vertueuse moyennant récompense centuple dans un paradis), et un roué de quarante ans blasé. Quoique le Valmont desLiaisons dangereusesn'en soit pas encore là, la présidente de Tourvel est plus heureuse que lui tout le long du livre; et, si l'auteur, qui avait tant d'esprit, en eût eu davantage, telle eût été la moralité de son ingénieux roman.

[70]C'est l'histoire du tempérament mélancolique comparé au tempérament sanguin. Voyez une femme vertueuse, même de la vertu mercantile de certains dévots (vertueuse moyennant récompense centuple dans un paradis), et un roué de quarante ans blasé. Quoique le Valmont desLiaisons dangereusesn'en soit pas encore là, la présidente de Tourvel est plus heureuse que lui tout le long du livre; et, si l'auteur, qui avait tant d'esprit, en eût eu davantage, telle eût été la moralité de son ingénieux roman.

6oL'inconvénient de la pudeur, c'est qu'elle jette sans cesse dans le mensonge.

7oL'excès de la pudeur et sa sévérité découragent d'aimer les âmes tendres et timides[71], justement celles qui sont faites pour donner et sentir les délices de l'amour.

[71]Le tempérament mélancolique, que l'on peut appeler le tempérament de l'amour. J'ai vu les femmes les plus distinguées et les plus faites pour aimer donner la préférence, faute d'esprit, au prosaïque tempérament sanguin. Histoire d'Alfred, Grande Chartreuse, 1810.Je ne connais pas d'idée qui m'engage plus à voir ce qu'on appelle mauvaise compagnie.(Ici le pauvre Visconti se perd dans les nues)Toutes les femmes sont les mêmes pour le fond des mouvements de cœur et des passions; lesformesdes passions sont différentes. Il y a la différence que donne une plus grande fortune, une plus grande culture de l'esprit, l'habitude de plus hautes pensées, et par-dessus tout, et malheureusement, un orgueil plus irritable.Telle parole qui irrite une princesse ne choque pas le moins du monde une bergère des Alpes. Mais, une fois en colère, la princesse et la bergère ont les mêmes mouvements de passion.(Note unique de l'éditeur.)

[71]Le tempérament mélancolique, que l'on peut appeler le tempérament de l'amour. J'ai vu les femmes les plus distinguées et les plus faites pour aimer donner la préférence, faute d'esprit, au prosaïque tempérament sanguin. Histoire d'Alfred, Grande Chartreuse, 1810.

Je ne connais pas d'idée qui m'engage plus à voir ce qu'on appelle mauvaise compagnie.

(Ici le pauvre Visconti se perd dans les nues)

Toutes les femmes sont les mêmes pour le fond des mouvements de cœur et des passions; lesformesdes passions sont différentes. Il y a la différence que donne une plus grande fortune, une plus grande culture de l'esprit, l'habitude de plus hautes pensées, et par-dessus tout, et malheureusement, un orgueil plus irritable.

Telle parole qui irrite une princesse ne choque pas le moins du monde une bergère des Alpes. Mais, une fois en colère, la princesse et la bergère ont les mêmes mouvements de passion.

(Note unique de l'éditeur.)

8oChez les femmes tendres qui n'ont pas eu plusieurs amants, la pudeur est un obstacle à l'aisance des manières, c'est ce qui les expose à se laisser un peu mener par leurs amies qui n'ont pas le même manque[72]à se reprocher. Elles donnent de l'attention à chaque cas particulier, au lieu de s'en remettre aveuglément à l'habitude. Leur pudeur délicate communique à leurs actions quelque chose de contraint; à force de naturel, elles se donnent l'apparence de manquer de naturel; mais cette gaucherie tient à la grâce céleste.

[72]Mot de M…

[72]Mot de M…

Si quelquefois leur familiarité ressemble à de la tendresse, c'est que ces âmes angéliques sont coquettes sans le savoir. Par paresse d'interrompre leur rêverie, pour s'éviter la peine de parler, et de trouver quelque chose d'agréable et de poli, et qui ne soit que poli, à dire à un ami, elles se mettent à s'appuyer tendrement sur son bras[73].

[73]Vol.Guarna.

[73]Vol.Guarna.

9oCe qui fait que les femmes, quand elles se font auteurs, atteignent bien rarement au sublime, ce qui donne de la grâce à leurs moindres billets, c'est que jamais elles n'osent être franches qu'à demi: être franches serait pour elles comme sortir sans fichu. Rien de plus fréquent pour un homme que d'écrire absolument sous la dictée de son imagination, et sans savoir où il va.

L'erreur commune est d'en agir avec les femmes comme avec des espèces d'hommes plus généreux, plus mobiles, et surtout avec lesquels il n'y a pas de rivalité possible. L'on oublie trop facilement qu'il y a deux lois nouvelles et singulières qui tyrannisent ces êtres si mobiles, en concurrence avec tous les penchants ordinaires de la nature humaine; je veux dire:

L'orgueil féminin et la pudeur, et les habitudes souvent indéchiffrables, filles de la pudeur.

C'est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier un regard, car il ne peut pas être répété textuellement.

Ceci me rappelle le comte G., le Mirabeau de Rome: l'aimable petit gouvernement de ce pays-là lui a donné une manière originale de faire des récits, par des mots entrecoupés qui disent tout et rien. Il fait tout entendre; mais libre à qui que ce soit de répéter textuellement toutes ses paroles, impossible de le compromettre. Le cardinal Lante lui disait qu'il avait volé ce talent aux femmes, je dis même les plus honnêtes. Cette friponnerie est une représaille cruelle, mais juste, de la tyrannie des hommes.

Les femmes entendent parler toute leur vie, par les hommes, d'objets prétendus importants, de gros gains d'argent, de succès à la guerre, de gens tués en duel, de vengeances atroces ou admirables, etc. Celles d'entre elles qui ont l'âme fière sentent que, ne pouvant atteindre à ces objets, elles sont hors d'état de déployer un orgueil remarquable par l'importance des choses sur lesquelles il s'appuie. Elles sentent palpiter dans leur sein un cœur qui, par la force et la fierté de ses mouvements, est supérieur à tout ce qui les entoure, et cependant elles voient le dernier des hommes s'estimer plus qu'elles. Elles s'aperçoivent qu'elles ne sauraient montrer d'orgueil que pour de petites choses, ou du moins que pour des choses qui n'ont d'importance que par le sentiment, et dont un tiers ne peut être juge. Tourmentées par ce contraste désolant entre la bassesse de leur fortune et la fierté de leur âme, elles entreprennent de rendre leur orgueil respectable par la vivacité de ses transports, ou par l'implacable ténacité avec laquelle elles maintiennent ses arrêts. Avant l'intimité, ces femmes-là se figurent, en voyant leur amant, qu'il a entrepris un siège contre elles. Leur imagination est employée à s'irriter de ses démarches, qui, après tout, ne peuvent pas faire autrement que de marquer de l'amour, puisqu'il aime. Au lieu de jouir des sentiments de l'homme qu'elles préfèrent, elles se piquent de vanité à son égard; et, enfin, avec l'âme la plus tendre, lorsque sa sensibilité n'est pas fixée sur un seul objet, dès qu'elles aiment, comme une coquette vulgaire, elles n'ont plus que de la vanité.

Une femme à caractère généreux sacrifiera mille fois sa vie pour son amant, et se brouillera à jamais avec lui pour une querelle d'orgueil, à propos d'une porte ouverte ou fermée. C'est là leur point d'honneur. Napoléon s'est bien perdu pour ne pas céder un village.

J'ai vu une querelle de cette espèce durer plus d'un an. Une femme très distinguée sacrifiait tout son bonheur plutôt que de mettre son amant dans le cas de pouvoir former le moindre doute sur la magnanimité de son orgueil. Le raccommodement fut l'effet du hasard, et chez mon amie, d'un moment de faiblesse qu'elle ne put vaincre, en rencontrant son amant, qu'elle croyait à quarante lieues de là, et le trouvant dans un lieu où certainement il ne s'attendait pas à la voir. Elle ne put cacher son premier transport de bonheur; l'amant s'attendrit plus qu'elle, ils tombèrent presque aux genoux l'un de l'autre, et jamais je n'ai vu couler tant de larmes; c'était la vue imprévue du bonheur. Les larmes sont l'extrême sourire.

Le duc d'Argyle donna un bel exemple de présence d'esprit en n'engageant pas un combat d'orgueil féminin dans l'entrevue qu'il eut à Richemont avec la reine Caroline[74]. Plus il y a d'élévation dans le caractère d'une femme, plus terribles sont ces orages.

[74]The heart of Midlothian(tome III).

[74]The heart of Midlothian(tome III).

As the blackest skyForetells the heaviest tempest.

As the blackest sky

Foretells the heaviest tempest.

D. Juan.

Serait-ce que plus une femme jouit avec transport, dans le courant de la vie, des qualités distinguées de son amant, plus dans ces instants cruels où la sympathie semble renversée elle cherche à se venger de ce qu'elle lui voit habituellement de supériorité sur les autres hommes? Elle craint d'être confondue avec eux.

Il y a bien du temps que je n'ai lu l'ennuyeuseClarisse; il me semble pourtant que c'est par orgueil féminin qu'elle se laisse mourir et n'accepte pas la main de Lovelace.

La faute de Lovelace était grande; mais, puisqu'elle l'aimait un peu, elle aurait pu trouver dans son cœur le pardon d'un crime dont l'amour était cause.

Monime, au contraire, me semble un touchant modèle de délicatesse féminine. Quel front ne rougit pas de plaisir en entendant dire par une actrice digne de ce rôle:

Et ce fatal amour, dont j'avais triomphé,. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Vos détours l'ont surpris et m'en ont convaincueJe vous l'ai confessé, je le dois soutenir;En vain vous en pourriez perdre le souvenir;Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée,Demeurera toujours présent à ma pensée.Toujours je vous croirais incertain de ma foi;Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moiQue le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage,Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage,Et, qui, me préparant un éternel ennui,M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.

Et ce fatal amour, dont j'avais triomphé,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vos détours l'ont surpris et m'en ont convaincue

Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir;

En vain vous en pourriez perdre le souvenir;

Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée,

Demeurera toujours présent à ma pensée.

Toujours je vous croirais incertain de ma foi;

Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi

Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage,

Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage,

Et, qui, me préparant un éternel ennui,

M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.

Racine.

Je m'imagine que les siècles futurs diront: Voilà à quoi la monarchie était bonne[75], à produire de ces sortes de caractères, et leur peinture par les grands artistes.

[75]La monarchie sans charte et sans chambres.

[75]La monarchie sans charte et sans chambres.

Cependant, même dans les républiques du moyen âge, je trouve un admirable exemple de cette délicatesse, qui semble détruire mon système de l'influence des gouvernements sur les passions, et que je rapporterai avec candeur.

Il s'agit de ces vers si touchants de Dante:

Deh! quando tu sarai tornato al mondo,. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Ricorditi di me, che son la Pia:Siena mi fè: disfecemi maremma;Salsi colui, che inannellata pria,Disposando, m'avea con la sua gemma.

Deh! quando tu sarai tornato al mondo,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ricorditi di me, che son la Pia:

Siena mi fè: disfecemi maremma;

Salsi colui, che inannellata pria,

Disposando, m'avea con la sua gemma.

Purgatorio, cant.V[76].

[76]Hélas! quand tu seras de retour au monde des vivants, daigne aussi m'accorder un souvenir. Je suis la Pia; Sienne me donna la vie: je trouverai la mort dans nos maremmes. Celui qui en m'épousant m'avait donné son anneau sait mon histoire.

[76]Hélas! quand tu seras de retour au monde des vivants, daigne aussi m'accorder un souvenir. Je suis la Pia; Sienne me donna la vie: je trouverai la mort dans nos maremmes. Celui qui en m'épousant m'avait donné son anneau sait mon histoire.

La femme qui parle avec tant de retenue avait eu en secret le sort de Desdemona, et pouvait par un mot faire connaître le crime de son mari aux amis qu'elle avait laissés sur la terre.

Nello della Pietra obtint la main de madonna Pia, l'unique héritière des Tolomei, la famille la plus riche et la plus noble de Sienne. Sa beauté, qui faisait l'admiration de la Toscane, fit naître dans le cœur de son époux une jalousie qui, envenimée par de faux rapports et des soupçons sans cesse renaissants, le conduisit à un affreux projet. Il est difficile de décider aujourd'hui si sa femme fut tout à fait innocente, mais Dante nous la représente comme telle.

Son mari la conduisit dans la maremme de Volterre, célèbre alors comme aujourd'hui par les effets de l'aria cattiva. Jamais il ne voulut dire à sa malheureuse femme la raison de son exil en un lieu si dangereux. Son orgueil ne daigna prononcer ni plainte ni accusation. Il vivait seul avec elle, dans une tour abandonnée, dont je suis allé visiter les ruines sur le bord de la mer; là il ne rompit jamais son dédaigneux silence, jamais il ne répondit aux questions de sa jeune épouse, jamais il n'écouta ses prières. Il attendit froidement auprès d'elle que l'air pestilentiel eût produit son effet. Les vapeurs de ces marais ne tardèrent pas à flétrir ces traits, les plus beaux, dit-on, qui, dans ce siècle, eussent paru sur cette terre. En peu de mois elle mourut. Quelques chroniqueurs de ces temps éloignés rapportent que Nello employa le poignard pour hâter sa fin: elle mourut dans les maremmes, de quelque manière horrible; mais le genre de sa mort fut un mystère, même pour les contemporains. Nello della Pietra survécut pour passer le reste de ses jours dans un silence qu'il ne rompit jamais.

Rien de plus noble et de plus délicat que la manière dont la jeune Pia adresse la parole au Dante. Elle désire être rappelée à la mémoire des amis que si jeune elle a laissés sur la terre; toutefois, en se nommant et désignant son mari, elle ne veut pas se permettre la plus petite plainte d'une cruauté inouïe, mais désormais irréparable, et seulement indique qu'il sait l'histoire de sa mort.

Cette constance dans la vengeance de l'orgueil ne se voit guère, je crois, que dans les pays du Midi.

En Piémont, je me suis trouvé l'involontaire témoin d'un fait à peu près semblable; mais alors j'ignorais les détails. Je fus envoyé avec vingt cinq dragons dans les bois le long de laSesia, pour empêcher la contrebande. En arrivant le soir dans ce lieu sauvage et désert, j'aperçus entre les arbres les ruines d'un vieux château; j'y allai: à mon grand étonnement, il était habité. J'y trouvai un noble du pays, à figure sinistre; un homme qui avait six pieds de haut et quarante ans: il me donna deux chambres en rechignant. J'y faisais de la musique avec mon maréchal des logis: après plusieurs jours, nous découvrîmes que notre homme gardait une femme que nous appelions Camille en riant; nous étions loin de soupçonner l'affreuse vérité. Elle mourut au bout de six semaines. J'eus la triste curiosité de la voir dans son cercueil; je payai un moine qui la gardait, et vers minuit, sous prétexte de jeter de l'eau bénite, il m'introduisit dans la chapelle. J'y trouvai une de ces figures superbes, qui sont belles même dans le sein de la mort, elle avait un grand nez aquilin dont je n'oublierai jamais le contour noble et tendre. Je quittai ce lieu funeste; cinq ans après, un détachement de mon régiment accompagnant l'empereur à son couronnement comme roi d'Italie, je me fis conter toute l'histoire. J'appris que le mari jaloux, le comte ***, avait trouvé un matin, accrochée au lit de sa femme, une montre anglaise appartenant à un jeune homme de la petite ville qu'ils habitaient. Ce jour même il la conduisit dans le château ruiné, au milieu des bois de la Sesia. Comme Nello della Pietra, il ne prononça jamais une seule parole. Si elle lui faisait quelque prière, il lui présentait froidement et en silence la montre anglaise qu'il avait toujours sur lui. Il passa ainsi près de trois ans seul avec elle. Elle mourut enfin de désespoir dans la fleur de l'âge. Son mari chercha à donner un coup de couteau au maître de la montre, le manqua, passa à Gênes, s'embarqua, et l'on n'a plus eu de ses nouvelles. Ses biens ont été divisés.

Si, auprès des femmes à orgueil féminin, l'on prend les injures avec grâce, ce qui est facile à cause de l'habitude de la vie militaire, on ennuie ces âmes fières; elles vous prennent pour un lâche, et arrivent bien vite à l'outrage. Ces caractères altiers cèdent avec plaisir aux hommes qu'elles voient intolérants avec les autres hommes. C'est, je crois, le seul parti à prendre, et il faut souvent avoir une querelle avec son voisin pour l'éviter avec sa maîtresse.

Miss Cornel, célèbre actrice de Londres, voit un jour entrer chez elle à l'improviste le riche colonel qui lui était utile. Elle se trouvait avec un petit amant qui ne lui était qu'agréable. «M. un tel, dit-elle toute émue au colonel, est venu pour voir le poney que je veux vendre.—Je suis ici pour tout autre chose», reprit fièrement ce petit amant, qui commençait à l'ennuyer, et que depuis cette réponse elle se mit à réaimer avec fureur[77]. Ces femmes-là sympathisent avec l'orgueil de leur amant, au lieu d'exercer à ses dépens leur disposition à la fierté.

[77]Je rentre toujours de chez miss Cornel plein d'admiration et de vues profondes sur les passions observées à nu. Sa manière de commander si impérieuse à ses domestiques n'est pas du despotisme; c'est qu'elle voit avec netteté et rapidité ce qu'il faut faire.En colère contre moi au commencement de la visite, elle n'y songe plus à la fin. Elle me conte toute l'économie de sa passion pour Mortimer. «J'aime mieux le voir en société que seul avec moi.» Une femme du plus grand génie ne ferait pas mieux, c'est qu'elle ose être parfaitementnaturelleet qu'elle n'est gênée par aucune théorie. «Je suis plus heureuse actrice que femme d'un pair.» Grande âme que je dois me conserver amie pour mon instruction.

[77]Je rentre toujours de chez miss Cornel plein d'admiration et de vues profondes sur les passions observées à nu. Sa manière de commander si impérieuse à ses domestiques n'est pas du despotisme; c'est qu'elle voit avec netteté et rapidité ce qu'il faut faire.

En colère contre moi au commencement de la visite, elle n'y songe plus à la fin. Elle me conte toute l'économie de sa passion pour Mortimer. «J'aime mieux le voir en société que seul avec moi.» Une femme du plus grand génie ne ferait pas mieux, c'est qu'elle ose être parfaitementnaturelleet qu'elle n'est gênée par aucune théorie. «Je suis plus heureuse actrice que femme d'un pair.» Grande âme que je dois me conserver amie pour mon instruction.

Le caractère du duc de Lauzun (celui de 1660[78]), si le premier jour elles peuvent lui pardonner le manque de grâces, est séduisant pour ces femmes-là, et peut-être pour toutes les femmes distinguées; la grandeur plus élevée leur échappe, elles prennent pour de la froideur le calme de l'œil qui voit tout et qui ne s'émeut point d'un détail. N'ai-je pas vu des femmes de la cour de Saint-Cloud soutenir que Napoléon avait un caractère sec et prosaïque[79]? Le grand homme est comme l'aigle, plus il s'élève, moins il est visible, et il est puni de sa grandeur par la solitude de l'âme.

[78]La hauteur et le courage dans les petites choses, mais l'attention passionnée aux petites choses; la véhémence du tempérament bilieux. Sa conduite avec Mmede Monaco (Saint-Simon, N. 383); son aventure sous le lit de Mmede Montespan, le roi y étant avec elle. Sans l'attention aux petites choses, ce caractère reste invisible aux femmes.

[78]La hauteur et le courage dans les petites choses, mais l'attention passionnée aux petites choses; la véhémence du tempérament bilieux. Sa conduite avec Mmede Monaco (Saint-Simon, N. 383); son aventure sous le lit de Mmede Montespan, le roi y étant avec elle. Sans l'attention aux petites choses, ce caractère reste invisible aux femmes.

[79]When Minna Toil heard a tale of woe or of romance, it was then her blood rushed to her cheeks, and shewed plainly how warm it beat notwithstanding the generally serious composed and retiring disposition which her countenance and demeanour seemed to exhibit.(The Pirate, I, 33.)Les gens communs trouvent froides les âmes comme Minna Toil, qui ne jugent pas les circonstances ordinaires dignes de leur émotion.

[79]When Minna Toil heard a tale of woe or of romance, it was then her blood rushed to her cheeks, and shewed plainly how warm it beat notwithstanding the generally serious composed and retiring disposition which her countenance and demeanour seemed to exhibit.(The Pirate, I, 33.)

Les gens communs trouvent froides les âmes comme Minna Toil, qui ne jugent pas les circonstances ordinaires dignes de leur émotion.

De l'orgueil féminin naît ce que les femmes appellent lesmanques de délicatesse. Je crois que cela ressemble assez à ce que les rois appellent lèse-majesté, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe sans s'en douter. L'amant le plus tendre peut être accusé de manquer de délicatesse s'il n'a pas beaucoup d'esprit, et, ce qui est plus triste, s'il ose se livrer au plus grand charme de l'amour, au bonheur d'être parfaitement naturel avec ce qu'on aime, et de ne pas écouter ce qu'on lui dit.

Voilà de ces choses dont un cœur bien né ne saurait avoir le soupçon, et qu'il faut avoir éprouvées pour y croire, car l'on est entraîné par l'habitude d'en agir avec justice et franchise avec ses amis hommes.

Il faut se rappeler sans cesse qu'on a affaire à des êtres qui, quoique à tort, peuvent se croire inférieurs en vigueur de caractère, ou, pour mieux dire, peuvent penser qu'on les croit inférieurs.

Le véritable orgueil d'une femme ne devrait-il pas se placer dans l'énergie du sentiment qu'elle inspire? On plaisantait une fille d'honneur de la reine épouse de François Ier, sur la légèreté de son amant, qui, disait-on, ne l'aimait guère. Peu de temps après, cet amant eut une maladie et reparut muet à la cour. Un jour, au bout de deux ans, comme on s'étonnait qu'elle l'aimât toujours, elle lui dit: «Parlez.» Et il parla.


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