I tell thee proud Templar, that not in thy fiercest battles hadst thou displayed more of thy vaunted courage, than has been shewn by woman when called upon to suffer by affection or duty.Ivanhoe, tome III, page 220.
I tell thee proud Templar, that not in thy fiercest battles hadst thou displayed more of thy vaunted courage, than has been shewn by woman when called upon to suffer by affection or duty.
Ivanhoe, tome III, page 220.
Je me souviens d'avoir rencontré la phrase suivante dans un livre d'histoire: «Tous les hommes perdaient la tête; c'est le moment où les femmes prennent sur eux une incontestable supériorité.»
Leur courage a uneréservequi manque à celui de leur amant; elles se piquent d'amour-propre à son égard, et trouvent tant de plaisir à pouvoir, dans le feu du danger, le disputer de fermeté à l'homme qui les blesse souvent par la fierté de sa protection et de sa force, que l'énergie de cette jouissance les élève au-dessus de la crainte quelconque qui, dans ce moment, fait la faiblesse des hommes. Un homme aussi, s'il recevait un tel secours dans un tel moment, se montrerait supérieur à tout; car la peur n'est jamais dans le danger, elle est dans nous.
Ce n'est pas que je prétende déprécier le courage des femmes: j'en ai vu, dans l'occasion, de supérieures aux hommes les plus braves. Il faut seulement qu'elles aient un homme à aimer; comme elles ne sentent plus que par lui, le danger direct et personnel le plus atroce devient pour elles comme une rose à cueillir en sa présence[80].
[80]Marie Stuart parlant de Leicester après l'entrevue avec Élisabeth où elle vient de se perdre.Schiller.
[80]Marie Stuart parlant de Leicester après l'entrevue avec Élisabeth où elle vient de se perdre.
Schiller.
J'ai trouvé aussi chez des femmes qui n'aimaient pas l'intrépidité la plus froide, la plus étonnante, la plus exempte de nerfs.
Il est vrai que je pensais qu'elles ne sont si braves que parce qu'elles ignorent l'ennui des blessures.
Quant au courage moral, si supérieur à l'autre, la fermeté d'une femme qui résiste à son amour est seulement la chose la plus admirable qui puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles de courage sont des bagatelles auprès d'une chose si fort contre nature et si pénible. Peut-être trouvent-elles des forces dans cette habitude des sacrifices que la pudeur fait contracter.
Un malheur des femmes, c'est que les preuves de ce courage restent toujours secrètes et soient presque indivulgables.
Un malheur plus grand, c'est qu'il soit toujours employé contre leur bonheur: la princesse de Clèves devait ne rien dire à son mari, et se donner à M. de Nemours.
Peut-être que les femmes sont principalement soutenues par l'orgueil de faire une belle défense, et qu'elles s'imaginent que leur amant met de la vanité à les avoir; idée petite et misérable: un homme passionné qui se jette de gaieté de cœur dans tant de situations ridicules a bien le temps de songer à la vanité! C'est comme les moines qui croient attraper le diable, et qui se payent par l'orgueil de leurs cilices et de leurs macérations.
Je crois que si Mmede Clèves fût arrivée à la vieillesse, à cette époque où l'on juge la vie et où les jouissances d'orgueil paraissent dans toute leur misère, elle se fût repentie. Elle aurait voulu avoir vécu comme Mmede la Fayette[81].
[81]On sait assez que cette femme célèbre fit, probablement en société avec M. de la Rochefoucauld, le roman de laPrincesse de Clèves, et que les deux auteurs passèrent ensemble dans une amitié parfaite les vingt dernières années de leur vie. C'est exactement l'amour à l'italienne.
[81]On sait assez que cette femme célèbre fit, probablement en société avec M. de la Rochefoucauld, le roman de laPrincesse de Clèves, et que les deux auteurs passèrent ensemble dans une amitié parfaite les vingt dernières années de leur vie. C'est exactement l'amour à l'italienne.
Je viens de relire cent pages de cet essai; j'ai donné une idée bien pauvre du véritable amour, de l'amour qui occupe toute l'âme, la remplit d'images tantôt les plus heureuses, tantôt désespérantes, mais toujours sublimes, et la rend complètement insensible à tout le reste de ce qui existe. Je ne sais comment exprimer ce que je vois si bien; je n'ai jamais senti plus péniblement le manque de talent. Comment rendre sensible la simplicité de gestes et de caractère, le profond sérieux, le regard peignant si juste et avec tant de candeur la nuance du sentiment, et surtout, j'y reviens, cette inexprimablenon-curancepour tout ce qui n'est pas la femme qu'on aime? Unnonou unouidit par un homme qui aime a uneonctionque l'on ne trouve point ailleurs, que l'on ne trouvait point chez cet homme en d'autres temps. Ce matin (3 août), j'ai passé à cheval, sur les neuf heures, devant le joli jardin anglais du marquis Zampieri, placé sur les dernières ondulations de ces collines couronnées de grands arbres contre lesquelles Bologne est adossée, et desquelles on jouit d'une si belle vue de cette riche et verdoyante Lombardie, le plus beau pays du monde. Dans un bosquet de lauriers du jardin Zampieri qui domine le chemin que je suivais et qui conduit à la cascade du Reno à Casa-Lecchio, j'ai vu le comte Delfante; il rêvait profondément, et quoique nous ayons passé la soirée ensemble jusqu'à deux heures après minuit, à peine m'a-t-il rendu mon salut. Je suis allé à la cascade. J'ai traversé le Reno; enfin, trois heures après au moins, en repassant sous le bosquet du jardin Zampieri, je l'ai vu encore; il était précisément dans la même position, appuyé contre un grand pin qui s'élève au-dessus du bosquet de lauriers; je crains qu'on ne trouve ce détail trop simple et ne prouvant rien: il est venu à moi la larme à l'œil, me priant de ne pas faire un conte de son immobilité. J'ai été touché; je lui ai proposé de rebrousser chemin, et d'aller avec lui passer le reste de la journée à la campagne. Au bout de deux heures, il m'a tout dit: c'est une belle âme; mais que les pages que l'on vient de lire sont froides auprès de ce qu'il me disait!
En second lieu, il se croitnon aimé; ce n'est pas mon avis. On ne peut rien lire sur la belle figure de marbre de la comtesse Ghigi, chez laquelle nous avons passé la soirée. Seulement quelquefois une rougeur subite et légère, qu'elle ne peut réprimer, vient trahir les émotions de cette âme que l'orgueil féminin le plus exalté dispute aux émotions fortes. On voit son cou d'albâtre et ce qu'on aperçoit de ces belles épaules dignes de Canova rougir aussi. Elle trouve bien l'art de soustraire ses yeux noirs et sombres à l'observation des gens dont sa délicatesse de femme redoute la pénétration; mais j'ai vu cette nuit, à certaine chose que disait Delfante et qu'elle désapprouvait, une subite rougeur la couvrir tout entière. Cette âme hautaine le trouvait moins digne d'elle.
Mais enfin, quand je me tromperais dans mes conjectures sur le bonheur de Delfante, à la vanité près, je le crois plus heureux que moi indifférent, qui cependant suis dans une position de bonheur fort bien, en apparence et en réalité.
Bologne, 3 août 1818.
Les femmes, avec leur orgueil féminin, se vengent des sots sur les gens d'esprit, et des âmes prosaïques à argent et à coups de bâton, sur les cœurs généreux. Il faut convenir que voilà un beau résultat.
Les petites considérations de l'orgueil et des convenances du monde ont fait le malheur de quelques femmes, et par orgueil leurs parents les ont placées dans une position abominable. Le destin lui avait réservé pour consolation bien supérieure à tous leurs malheurs le bonheur d'aimer et d'être aimées avec passion; mais voilà qu'un beau jour elles empruntent à leurs ennemis ce même orgueil insensé dont elles furent les premières victimes, et c'est pour tuer le seul bonheur qui leur reste, c'est pour faire leur propre malheur et le malheur de qui les aime. Une amie qui a eu dix intrigues connues, et non pas toujours les unes après les autres, leur persuade gravement que si elles aiment, elles seront déshonorées aux yeux du public; et cependant ce bon public, qui ne s'élève jamais qu'à des idées basses, leur donne généreusement un amant tous les ans, parce que, dit-il, c'est la règle. Ainsi l'âme est attristée par ce spectacle bizarre: une femme tendre et souverainement délicate, un ange de pureté, sur l'avis d'une c… sans délicatesse, fuit le seul et immense bonheur qui lui reste, pour paraître, avec une robe d'une éclatante blancheur, devant un gros butor de juge qu'on sait aveugle depuis cent ans, et qui crie à tue-tête: «Elle est vêtue de noir.»
Ingenium nobis ipsa puella facit.Propert.,II, 1.
Ingenium nobis ipsa puella facit.
Ingenium nobis ipsa puella facit.
Propert.,II, 1.
Bologne, 29 avril 1818.
Désespéré du malheur où l'amour me réduit, je maudis mon existence. Je n'ai le cœur à rien. Le temps est sombre, il pleut, un froid tardif est venu rattrister la nature qui, après un long hiver, s'élevait au printemps.
Schiassetti, un colonel en demi-solde, un ami raisonnable et froid, est venu passer deux heures avec moi. «Vous devriez renoncer à l'aimer.—Comment faire? Rendez-moi ma passion pour la guerre.—C'est un grand malheur pour vous de l'avoir connue.» J'en conviens presque, tant je me sens abattu et sans courage, tant la mélancolie a aujourd'hui d'empire sur moi. Nous cherchons ensemble quel intérêt a pu porter son amie à me calomnier auprès d'elle; nous ne trouvons rien que ce vieux proverbe napolitain: «Femme qu'amour et jeunesse quittent se pique d'un rien.» Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette femme cruelle estenragéecontre moi: c'est le mot d'un de ses amis. Je puis me venger d'une manière atroce; mais contre sa haine je n'ai pas le plus petit moyen de défense. Schiassetti me quitte. Je sors par la pluie, ne sachant que devenir. Mon appartement, ce salon que j'ai habité dans les premiers temps de notre connaissance et quand je la voyais tous les soirs, m'est devenu insupportable. Chaque gravure, chaque meuble, me reprochent le bonheur que j'avais rêvé en leur présence, et que j'ai perdu pour toujours.
Je cours les rues par une pluie froide; le hasard, si je puis l'appeler hasard, me fait passer sous ses fenêtres. Il était nuit tombante, et je marchais les yeux pleins de larmes fixés sur la fenêtre de sa chambre. Tout à coup le rideau a été un peu entr'ouvert comme pour voir sur la place et s'est refermé à l'instant. Je me suis senti un mouvement physique près du cœur. Je ne pouvais me soutenir: je me réfugie sous le portique de la maison voisine. Mille sentiments inondent mon âme: le hasard a pu produire ce mouvement du rideau; mais, si c'était sa main qui l'eût entr'ouvert!
Il y a deux malheurs au monde: celui de la passion contrariée et celui dudead blank.
Avec l'amour, je sens qu'il existe à deux pas de moi un bonheur immense et au delà de tous mes vœux, qui ne dépend que d'un mot, que d'un sourire.
Sans passion comme Schiassetti, les jours tristes, je ne vois nulle part le bonheur, j'arrive à douter qu'il existe pour moi, je tombe dans le spleen. Il faudrait être sans passions fortes et avoir seulement un peu de curiosité ou de vanité.
Il est deux heures du matin, j'ai vu le petit mouvement du rideau; à six heures j'ai fait des visites, je suis allé au spectacle; mais partout silencieux et rêveur, j'ai passé la soirée à examiner cette question: «Après tant de colère et si peu fondée, car, enfin, voulais-je l'offenser [et quelle est la chose au monde que l'intention n'excuse pas?] a-t-elle senti un moment d'amour?»
Le pauvre Salviati, qui a écrit ce qui précède sur son Pétrarque, mourut quelque temps après; il était notre ami intime à Schiassetti et à moi; nous connaissions toutes ses pensées, et c'est de lui que je tiens toute la partie lugubre de cet essai. C'était l'imprudence incarnée; du reste, la femme pour laquelle il a fait tant de folies est l'être le plus intéressant que j'aie rencontré. Schiassetti me disait: «Mais croyez-vous que cette passion malheureuse ait été sans avantages pour Salviati? D'abord, il éprouva le malheur d'argent le plus piquant qui se puisse imaginer. Ce malheur, qui le réduisait à une fortune très médiocre, après une jeunesse brillante, et qui l'eût outré de colère dans toute autre circonstance, il ne s'en souvenait pas une fois tous les quinze jours.
«Ensuite, ce qui est bien autrement important pour une tête de cette portée, cette passion est le premier véritable cours de logique qu'il ait jamais fait. Cela paraîtra singulier chez un homme qui a été à la cour; mais cela s'explique par son extrême courage. Par exemple, il passa sans sourciller la journée du ***, qui le jetait dans le néant; il s'étonnait là, comme en Russie, de ne rien sentir d'extraordinaire; il est de fait qu'il n'a jamais rien craint au point d'y penser deux jours. Au lieu de cette insouciance, depuis deux ans, il cherchait à chaque minute à avoir du courage; jusque-là il n'avait pas vu de danger.
«Quand, par suite de ses imprudences et de sa confiance dans les bonnes interprétations[82], il se fut fait condamner à ne voir la femme qu'il aimait que deux fois par mois, nous l'avons vu ivre de joie passer les nuits à lui parler, parce qu'il en avait été reçu avec cette candeur noble qu'il adorait en elle. Il tenait que Mme*** et lui avaient deux âmes hors de pair et qui devaient s'entendre d'un regard. Il ne pouvait comprendre qu'elle accordât la moindre attention aux petites interprétations bourgeoises qui pouvaient le faire criminel. Le résultat de cette belle confiance dans une femme entourée de ses ennemis fut de se faire fermer sa porte.
[82]Sotto l'usbergo del sentirsi pura.Dante,Inf.,XXVIII, 117.
[82]
Sotto l'usbergo del sentirsi pura.
Sotto l'usbergo del sentirsi pura.
Dante,Inf.,XXVIII, 117.
—Avec Mme***, lui disais-je, vous oubliez vos maximes, et qu'il ne faut croire à la grandeur d'âme qu'à la dernière extrémité.—Croyez-vous, répondait-il, qu'il y ait au monde un autre cœur qui convienne mieux au sien?—Il est vrai, je paye cette manière d'être passionnée qui me faisait voir Léonore en colère dans la ligne d'horizon des rochers de Poligny par le malheur de toutes mes entreprises dans la vie réelle, malheur qui provient du manque de patiente industrie et d'imprudences produites par la force de l'impression du moment.» On voit la nuance de folie.
Pour Salviati, la vie était divisée en périodes de quinze jours, qui prenaient la couleur de la dernière entrevue qu'on lui avait accordée. Mais je remarquai plusieurs fois que le bonheur qu'il devait à un accueil qui lui semblait moins froid était bien inférieur en intensité au malheur que lui donnait une réception sévère[83]. Mme*** manquait quelquefois de franchise avec lui: voilà les deux seules objections que je n'aie jamais osé lui faire. Outre ce que sa douleur avait de plus intime et dont il eut la délicatesse de ne jamais parler, même à ses amis les plus chers et les plus exempts d'envie, il voyait dans une réception sévère de Léonore le triomphe des âmes prosaïques et intrigantes sur les âmes franches et généreuses. Alors il désespérait de la vertu et surtout de la gloire. Il ne se permettait de parler à ses amis que des idées tristes à la vérité auxquelles le conduisait sa passion, mais qui d'ailleurs pouvaient avoir quelque intérêt aux yeux de la philosophie. J'étais curieux d'observer cette âme bizarre; ordinairement l'amour-passion se rencontre chez des gens un peu niais à l'allemande[84]. Salviati, au contraire, était au nombre des hommes les plus fermes et les plus spirituels que j'aie connus.
[83]C'est une chose que j'ai souvent cru voir dans l'amour, que cette disposition à tirer plus de malheur des choses malheureuses que de bonheur des choses heureuses.
[83]C'est une chose que j'ai souvent cru voir dans l'amour, que cette disposition à tirer plus de malheur des choses malheureuses que de bonheur des choses heureuses.
[84]Don Carlos, Saint-Preux, l'Hippolyte et le Bajazet de Racine.
[84]Don Carlos, Saint-Preux, l'Hippolyte et le Bajazet de Racine.
J'ai cru voir qu'après ces visites sévères, il n'était tranquille que quand il s'était justifié les rigueurs de Léonore. Tant qu'il trouvait qu'elle pouvait avoir eu tort de le maltraiter, il était malheureux. Je n'aurais jamais cru l'amour si exempt de vanité.
Il nous faisait sans cesse l'éloge de l'amour. «Si un pouvoir surnaturel me disait: Brisez le verre de cette montre, et Léonore sera pour vous ce qu'elle était il y a trois ans, une amie indifférente, en vérité, je crois que dans aucun moment de ma vie je n'aurais le courage de le briser.» Je le voyais si fou en faisant ce raisonnement, que je n'eus jamais le courage de lui présenter les objections précédentes.
Il ajoutait: «Comme la réformation de Luther, à la fin du moyen âge, ébranlant la société jusque dans ses fondements, renouvela et reconstitua le monde sur des bases raisonnables, ainsi un caractère généreux est renouvelé et retrempé par l'amour.
«Ce n'est qu'alors qu'il dépouille tous les enfantillages de la vie; sans cette révolution, il eût toujours eu je ne sais quoi d'empesé et de théâtral. Ce n'est que depuis que j'aime que j'ai appris à avoir de la grandeur dans le caractère, tant notre éducation d'école militaire est ridicule.
«Quoique me conduisant bien, j'étais un enfant à la cour de Napoléon et à Moscou. Je faisais mon devoir; mais j'ignorais cette simplicité héroïque, fruit d'un sacrifice entier et de bonne foi. Il n'y a qu'un an, par exemple, que mon cœur comprend la simplicité des Romains de Tite-Live. Autrefois je les trouvais froids, comparés à nos brillants colonels. Ce qu'ils faisaient pour leur Rome, je le trouve dans mon cœur pour Léonore. Si j'avais le bonheur de pouvoir faire quelque chose pour elle, mon premier désir serait de le cacher. La conduite des Régulus, des Décius était une chose convenue d'avance et qui n'avait pas le droit de les surprendre. J'étais petit avant d'aimer, précisément parce que j'étais tenté quelquefois de me trouver grand; il y avait un certain effort que je sentais et dont je m'applaudissais.
«Et, du côté des affections, que ne doit-on pas à l'amour? Après les hasards de la première jeunesse, le cœur se ferme à la sympathie. La mort ou l'absence éloigne-t-elle des compagnons de l'enfance, l'on est réduit à passer la vie avec de froids associés, la demi-aune à la main, toujours calculant des idées d'intérêt ou de vanité. Peu à peu, toute la partie tendre et généreuse de l'âme devient stérile faute de culture, et à moins de trente ans l'homme se trouve pétrifié à toutes les sensations douces et tendres. Au milieu de ce désert aride, l'amour fait jaillir une source de sentiments plus abondante et plus fraîche même que celle de la première jeunesse. Il y avait alors une espérance vague, folle et sans cesse distraite[85], jamais de dévouement pour rien, jamais de désirs constants et profonds; l'âme, toujours légère, avait soif de nouveauté et négligeait aujourd'hui ce qu'elle adorait hier. Et rien n'est plus recueilli, plus mystérieux, plus éternellement un dans son objet, que la cristallisation de l'amour. Alors les seules choses agréables avaient droit de plaire et de plaire un instant, maintenant tout ce qui a rapport à ce qu'on aime et même les objets les plus indifférents touchent profondément. Arrivant dans une grande ville, à cent milles de celle qu'habite Léonore, je me suis trouvé tout timide et tremblant: à chaque détour de rue, je frémissais de rencontrer Alviza, l'amie intime de Mme***, et amie que je ne connais pas. Tout a pris pour moi une teinte mystérieuse et sacrée, mon cœur palpitait en parlant à un vieux savant. Je ne pouvais sans rougir entendre nommer la porte près de laquelle habite l'amie de Léonore.
[85]Mordaunt Merton, Iervol. duPirate.
[85]Mordaunt Merton, Iervol. duPirate.
«Même les rigueurs de la femme qu'on aime ont des grâces infinies, et que l'on ne trouve pas dans les moments les plus flatteurs auprès des autres femmes. C'est ainsi que les grandes ombres des tableaux du Corrège, loin d'être, comme chez les autres peintres, des passages peu agréables, mais nécessaires à faire valoir les clairs, et à donner du relief aux figures, ont par elles-mêmes des grâces charmantes et qui jettent dans une douce rêverie[86].
[86]Puisque j'ai nommé le Corrège, je dirai qu'on trouve dans une tête d'ange ébauchée, à la tribune de la galerie de Florence, le regard de l'amour heureux; et à Parme, dans la Madone couronnée par Jésus, les yeux baissés de l'amour.
[86]Puisque j'ai nommé le Corrège, je dirai qu'on trouve dans une tête d'ange ébauchée, à la tribune de la galerie de Florence, le regard de l'amour heureux; et à Parme, dans la Madone couronnée par Jésus, les yeux baissés de l'amour.
«Oui, la moitié et la plus belle moitié de la vie est cachée à l'homme qui n'a pas aimé avec passion.»
Salviati avait besoin de toute la force de sa dialectique pour tenir tête au sage Schiassetti, qui lui disait toujours: «Voulez-vous être heureux, contentez-vous d'une vie exempte de peines, et chaque jour d'une petite quantité de bonheur. Défendez-vous de la loterie des grandes passions.—Donnez-moi donc votre curiosité,» répondait Salviati.
Je crois qu'il y avait bien des jours où il aurait voulu pouvoir suivre les avis de notre sage colonel; il luttait un peu, il croyait réussir; mais ce parti était absolument au-dessus de ses forces; et cependant quelle force n'avait pas cette âme!
Un chapeau de satin blanc, ressemblant un peu à celui de Mme***, qu'il voyait de loin dans la rue, arrêtait le battement de son cœur, et le forçait à s'appuyer contre le mur. Même dans ses plus tristes moments, le bonheur de la rencontrer lui donnait toujours quelques heures d'ivresse au-dessus de l'influence de tous les malheurs et de tous les raisonnements[87]. Du reste, il est de fait qu'à sa mort[88], après deux ans de cette passion généreuse et sans bornes, son caractère avait contracté plusieurs nobles habitudes, et qu'à cet égard du moins il se jugeait correctement: s'il eût vécu, et que les circonstances l'eussent un peu servi, il eût fait parler de lui. Peut-être aussi qu'à force de simplicité, son mérite eût passé invisible sur cette terre.
[87]Come what sorrow can,It cannot countervail the exchange of joy,That one short moment gives me in her sight.Romeo and Juliet.
[87]
Come what sorrow can,It cannot countervail the exchange of joy,That one short moment gives me in her sight.
Come what sorrow can,
It cannot countervail the exchange of joy,
That one short moment gives me in her sight.
Romeo and Juliet.
[88]Peu de jours avant le dernier, il fit une petite ode qui a le mérite d'exprimer juste les sentiments dont il nous entretenait:L'ULTIMO DIANACREONTICAA elviraVedi tu dove il rioLambendo un mirto va,Là del riposo mioLa pietra surgerà,Il passero amoroso.E il nobile usignuolEntro quel mirto ombrosoRacoglieranno il vol.Vieni, diletta Elvira,A quella tomba vien,E sulla muta lira,Appoggia il bianco sen.Su quella bruna pietra,Le tortore verran,E intorno alla mia cetra,Il nido intrecieran.E ogni anno, il di che offendereM'osasti tu infedel,Farò la su discendereLa folgore del ciel.Odi d'un uom che muoreOdi l'estremo suon,Questo appassito fioreTi lascio, Elvira, in don.Quanto prezioso ei siaSaper tu il devi appien;Il di che fosti mia,Te l'involai dal sen.Simbolo allor d'affetto,Or pegno di dolor,Torno a posarti in petto,Quest'appassito fior.E avrai nel cuor scolpito,Se crudo il cor non è,Come ti fu rapito,Come fu reso a te.S. Radael.
[88]Peu de jours avant le dernier, il fit une petite ode qui a le mérite d'exprimer juste les sentiments dont il nous entretenait:
L'ULTIMO DIANACREONTICA
A elvira
Vedi tu dove il rioLambendo un mirto va,Là del riposo mioLa pietra surgerà,Il passero amoroso.E il nobile usignuolEntro quel mirto ombrosoRacoglieranno il vol.Vieni, diletta Elvira,A quella tomba vien,E sulla muta lira,Appoggia il bianco sen.Su quella bruna pietra,Le tortore verran,E intorno alla mia cetra,Il nido intrecieran.E ogni anno, il di che offendereM'osasti tu infedel,Farò la su discendereLa folgore del ciel.Odi d'un uom che muoreOdi l'estremo suon,Questo appassito fioreTi lascio, Elvira, in don.Quanto prezioso ei siaSaper tu il devi appien;Il di che fosti mia,Te l'involai dal sen.Simbolo allor d'affetto,Or pegno di dolor,Torno a posarti in petto,Quest'appassito fior.E avrai nel cuor scolpito,Se crudo il cor non è,Come ti fu rapito,Come fu reso a te.
Vedi tu dove il rio
Lambendo un mirto va,
Là del riposo mio
La pietra surgerà,
Il passero amoroso.
E il nobile usignuol
Entro quel mirto ombroso
Racoglieranno il vol.
Vieni, diletta Elvira,
A quella tomba vien,
E sulla muta lira,
Appoggia il bianco sen.
Su quella bruna pietra,
Le tortore verran,
E intorno alla mia cetra,
Il nido intrecieran.
E ogni anno, il di che offendere
M'osasti tu infedel,
Farò la su discendere
La folgore del ciel.
Odi d'un uom che muore
Odi l'estremo suon,
Questo appassito fiore
Ti lascio, Elvira, in don.
Quanto prezioso ei sia
Saper tu il devi appien;
Il di che fosti mia,
Te l'involai dal sen.
Simbolo allor d'affetto,
Or pegno di dolor,
Torno a posarti in petto,
Quest'appassito fior.
E avrai nel cuor scolpito,
Se crudo il cor non è,
Come ti fu rapito,
Come fu reso a te.
S. Radael.
O lassoQuanti dolci pensier, quanto desio,Menò costui al doloroso passo!Biondo era, e bello, e di gentile aspetto;Ma l'un de' cigli un colpo avea diviso[89].
O lasso
Quanti dolci pensier, quanto desio,
Menò costui al doloroso passo!
Biondo era, e bello, e di gentile aspetto;
Ma l'un de' cigli un colpo avea diviso[89].
Dante.
[89]Pauvre malheureux! combien de doux pensers et quel désir constant le conduisirent à sa dernière heure. Sa figure était belle et douce, sa chevelure blonde, seulement une noble cicatrice venait couper un de ses sourcils.
[89]Pauvre malheureux! combien de doux pensers et quel désir constant le conduisirent à sa dernière heure. Sa figure était belle et douce, sa chevelure blonde, seulement une noble cicatrice venait couper un de ses sourcils.
Le plus grand bonheur que puisse donner l'amour, c'est le premier serrement de main d'une femme qu'on aime.
Le bonheur de la galanterie, au contraire, est beaucoup plus réel, et beaucoup plus sujet à la plaisanterie.
Dans l'amour-passion, l'intimité n'est pas tant le bonheur parfait que le dernier pas pour y arriver.
Mais comment peindre le bonheur, s'il ne laisse pas de souvenirs?
Mortimer revenait tremblant d'un long voyage; il adorait Jenny; elle n'avait pas répondu à ses lettres. En arrivant à Londres, il monte à cheval et va la chercher à sa maison de campagne. Il arrive, elle se promenait dans le parc; il y court, le cœur palpitant; il la rencontre, elle lui tend la main, le reçoit avec trouble: il voit qu'il est aimé. En parcourant avec elle les allées du parc, la robe de Jenny s'embarrassa dans un buisson d'acacia épineux. Dans la suite, Mortimer fut heureux, mais Jenny fut infidèle. Je lui soutiens que Jenny ne l'a jamais aimé; il me cite comme preuve de son amour la manière dont elle le reçut à son retour du continent, mais jamais il n'a pu me donner le moindre détail. Seulement il tressaille visiblement dès qu'il voit un buisson d'acacia: c'est réellement le seul souvenir distinct qu'il avait conservé du moment le plus heureux de sa vie[90].
[90]Vie de Haydn.
[90]Vie de Haydn.
Un homme sensible et franc, un ancien chevalier, me faisait confidence ce soir (au fond de notre barque battue par un gros temps sur le lac de Garde[91]) de l'histoire de ses amours, dont à mon tour je ne ferai pas confidence au public, mais de laquelle je me crois en droit de conclure que le moment de l'intimité est comme ces belles journées du mois de mai, une époque délicate pour les plus belles fleurs, un moment qui peut être fatal et flétrir en un instant les plus belles espérances.
[91]20 septembre 1811.
[91]20 septembre 1811.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .[92].
[92]A la première querelle, MmeIvernetta donna son congé au pauvre Bariac. Bariac était véritablement amoureux, ce congé le désespéra; mais son ami Guillaume Balaon, dont nous écrivons la vie, lui fut d'un grand secours, et fit si bien qu'il apaisa la sévère Ivernetta. La paix se fit, et la réconciliation fut accompagnée de circonstances si délicieuses que Bariac jura à Balaon que le moment des premières faveurs qu'il avait obtenues de sa maîtresse n'avait pas été si doux que celui de ce voluptueux raccommodement. Ce discours tourna la tête à Balaon, il voulut éprouver ce plaisir que son ami venait de lui écrire, etc., etc.Vie de quelques troubadours, par Nivernois, t. I, p. 32.
[92]A la première querelle, MmeIvernetta donna son congé au pauvre Bariac. Bariac était véritablement amoureux, ce congé le désespéra; mais son ami Guillaume Balaon, dont nous écrivons la vie, lui fut d'un grand secours, et fit si bien qu'il apaisa la sévère Ivernetta. La paix se fit, et la réconciliation fut accompagnée de circonstances si délicieuses que Bariac jura à Balaon que le moment des premières faveurs qu'il avait obtenues de sa maîtresse n'avait pas été si doux que celui de ce voluptueux raccommodement. Ce discours tourna la tête à Balaon, il voulut éprouver ce plaisir que son ami venait de lui écrire, etc., etc.Vie de quelques troubadours, par Nivernois, t. I, p. 32.
On ne saurait trop louer lenaturel. C'est la seule coquetterie permise dans une chose aussi sérieuse que l'amour à la Werther, où l'on ne sait pas où l'on va; et, en même temps, par un hasard heureux pour la vertu, c'est la meilleure tactique. Sans s'en douter, un homme vraiment touché dit des choses charmantes, il parle une langue qu'il ne sait pas.
Malheur à l'homme le moins du monde affecté! Même quand il aimerait, même avec tout l'esprit possible, il perd les trois quarts de ses avantages. Se laisse-t-on aller à l'instant à l'affection, une minute après, l'on a un moment de sécheresse.
Tout l'art d'aimer se réduit, ce me semble, à dire exactement ce que le degré d'ivresse du moment comporte, c'est-à-dire, en d'autres termes, à écouter son âme. Il ne faut pas croire que cela soit si facile; un homme qui aime vraiment, quand son amie lui dit des choses qui le rendent heureux, n'a plus la force de parler.
Il perd ainsi les actions qu'auraient fait naître ses paroles[93], et il vaut mieux se taire que de dire hors de temps des choses trop tendres; ce qui était placé, il y a dix secondes, ne l'est plus du tout, et fait tache en ce moment. Toutes les fois que je manquais à cette règle[94], et que je disais une chose qui m'était venue trois minutes auparavant, et que je trouvais jolie, Léonore ne manquait pas de me battre. Je me disais ensuite, en sortant: Elle a raison: voilà de ces choses qui doivent choquer extrêmement une femme délicate; c'est une indécence de sentiment. Elles admettraient plutôt, comme les rhéteurs de mauvais goût, un degré de faiblesse et de froideur. N'ayant à redouter au monde que la fausseté de leur amant, la moindre petite insincérité de détail, fût-elle la plus innocente du monde, les prive à l'instant de tout bonheur et les jette dans la méfiance.
[93]C'est ce genre de timidité qui est décisif, et qui prouve un amour-passion dans un homme d'esprit.
[93]C'est ce genre de timidité qui est décisif, et qui prouve un amour-passion dans un homme d'esprit.
[94]On rappelle que si l'auteur emploie quelquefois la tournure duje, c'est pour essayer de jeter quelque variété dans la forme de cet essai. Il n'a nullement la prétention d'entretenir ses lecteurs de ses propres sentiments. Il cherche à faire part avec le moins de monotonie qu'il lui soit possible de ce qu'il a observé chez autrui.
[94]On rappelle que si l'auteur emploie quelquefois la tournure duje, c'est pour essayer de jeter quelque variété dans la forme de cet essai. Il n'a nullement la prétention d'entretenir ses lecteurs de ses propres sentiments. Il cherche à faire part avec le moins de monotonie qu'il lui soit possible de ce qu'il a observé chez autrui.
Les femmes honnêtes ont de l'éloignement pour la véhémence et l'imprévu, qui sont cependant les caractères de la passion; outre que la véhémence alarme la pudeur, elles se défendent.
Quand quelque mouvement de jalousie ou de déplaisir a mis du sang-froid, on peut en général entreprendre des discours propres à faire naître cette ivresse favorable à l'amour; et si, après les deux ou trois premières phases d'exposition, l'on ne manque pas l'occasion de dire exactement ce que l'âme suggère, on donnera des plaisirs vifs à ce qu'on aime. L'erreur de la plupart des hommes, c'est qu'ils veulent arriver à dire telle chose qu'ils trouvent jolie, spirituelle, touchante; au lieu de détendre leur âme de l'empesé du monde, jusqu'à ce degré d'intimité et de naturel d'exprimer naïvement ce qu'elle sent dans le moment. Si l'on a ce courage, l'on recevra à l'instant sa récompense par une espèce de raccommodement.
C'est cette récompense aussi rapide qu'involontaire des plaisirs que l'on donne à ce qu'on aime, qui met cette passion si fort au-dessus des autres.
S'il y a le naturel parfait, le bonheur de deux individus arrive à être confondu[95]. A cause de la sympathie et de plusieurs autres lois de notre nature, c'est tout simplement le plus grand bonheur qui puisse exister.
[95]A se placer exactement dans les mêmes actions.
[95]A se placer exactement dans les mêmes actions.
Il n'est rien moins que facile de déterminer le sens de cette parole,naturel, condition nécessaire du bonheur par l'amour.
On appellenaturelce qui ne s'écarte pas de la manière habituelle d'agir. Il va sans dire qu'il ne faut jamais non seulement mentir à ce qu'on aime, mais même embellir le moins du monde et altérer la pureté de trait de la vérité. Car, si l'on embellit, l'attention est occupée à embellir, et ne répond plus naïvement, comme la touche d'un piano, au sentiment qui se montre dans ses yeux. Elle s'en aperçoit bientôt à je ne sais quel froid qu'elle éprouve, et à son tour a recours à la coquetterie. Ne serait-ce point ici la raison cachée qui fait qu'on ne saurait aimer une femme d'un esprit trop inférieur! C'est qu'auprès d'elle on peut feindre impunément, et comme feindre est plus commode, à cause de l'habitude, on se livre au manque de naturel. Dès lors l'amour n'est plus amour, il tombe à n'être qu'une affaire ordinaire: la seule différence, c'est qu'au lieu d'argent on gagne du plaisir ou de la vanité, ou un mélange des deux. Mais il est difficile de ne pas éprouver une nuance de mépris pour une femme avec qui l'on peut impunément jouer la comédie, et par conséquent il ne manque pour la planter là que de rencontrer mieux à cet égard. L'habitude ou les serments peuvent retenir; mais je parle du penchant du cœur, dont le naturel est de voler au plus grand plaisir.
Revenant à ce motnaturel, naturel et habituel sont deux choses. Si l'on prend ces mots dans le même sens, il est évident que plus on a de sensibilité, plus il est difficile d'êtrenaturel, car l'habitude a un empire moins puissant sur la manière d'être et d'agir, et l'homme est davantage à chaque circonstance. Toutes les pages de la vie d'un être froid sont les mêmes; prenez-le aujourd'hui, prenez-le hier, c'est toujours la même main de bois.
Un homme sensible, dès que son cœur est ému, ne trouve plus en soi de traces d'habitude pour guider ses actions; et comment pourrait-il suivre un chemin dont il n'a plus le sentiment?
Il sent le poids immense qui s'attache à chaque parole qu'il dit à ce qu'il aime, il lui semble qu'un mot va décider de son sort. Comment pourra-t-il ne pas chercher à bien dire? ou du moins comment n'aura-t-il pas le sentiment qu'il dit bien? Dès lors il n'y a plus de candeur. Donc, il ne faut pas prétendre à la candeur, cette qualité d'une âme qui ne fait aucun retour sur elle-même. On est ce qu'on peut, mais on sent ce qu'on est.
Je crois que nous voilà arrivés au dernier degré de naturel que le cœur le plus délicat puisse prétendre en amour.
Un homme passionné ne peut qu'embrasser fortement, comme sa seule ressource dans la tempête, le serment de ne jamais changer en rien la vérité et de lire correctement dans son cœur; si la conversation est vive et entrecoupée, il peut espérer de beaux moments de naturel, autrement il ne sera parfaitement naturel que dans les heures où il aimera un peu moins à la folie.
Auprès de ce qu'on aime, à peine le naturel reste-t-il dans lesmouvements, dont cependant les habitudes sont si profondément enracinées dans les muscles. Quand je donnais le bras à Léonore, il me semblait toujours être sur le point de tomber, et je pensais à bien marcher. Tout ce qu'on peut, c'est de n'être jamais affecté volontairement; il suffit d'être persuadé que le manque de naturel est le plus grand désavantage possible, et peut aisément être la source des plus grands malheurs. Le cœur de la femme que vous aimez n'entend plus le vôtre, vous perdez ce mouvement nerveux et involontaire de la franchise qui répond à la franchise. C'est perdre tous les moyens de la toucher, j'ai presque dit de la séduire, ce n'est pas que je prétende nier qu'une femme digne d'amour peut voir son destin dans cette jolie devise du lierre, quimeurt s'il ne s'attache; c'est une loi de la nature, mais c'est toujours un pas décisif pour le bonheur, que de faire celui de l'homme qu'on aime. Il me semble qu'une femme raisonnable ne doit tout accorder à son amant que quand elle ne peut plus se défendre, et le plus léger soupçon sur la sincérité de votre cœur lui rend sur-le-champ un peu de force, assez du moins pour retarder encore d'un jour sa défaite[96].
[96]Hæc autem ad acerbam rei memoriam, amara quadam dulcedine, scribere visum est… ut cogitem nihil esse debere quod amplius mihi placeat in hac vita.Petrarca, Ed. Marsand.15 janvier 1819.
[96]Hæc autem ad acerbam rei memoriam, amara quadam dulcedine, scribere visum est… ut cogitem nihil esse debere quod amplius mihi placeat in hac vita.
Petrarca, Ed. Marsand.
15 janvier 1819.
Est-il besoin d'ajouter que, pour rendre tout ceci le comble du ridicule, il suffit de l'appliquer à l'amour-goût?
Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les instants, voilà ce qui fait la vie de l'amour heureux. Comme la crainte ne l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer. Le caractère de ce bonheur, c'est l'extrême sérieux.