Il n'y a pas au monde d'insolence plus vite punie que celle qui vous fait confier à un ami intime un amour-passion. Il sait, si ce que vous dites est vrai, que vous avez des plaisirs mille fois au-dessus des siens, et qui vous font mépriser les siens.
C'est bien pis encore entre femmes, la fortune de leur vie étant d'inspirer une passion, et d'ordinaire, la confidente aussi ayant exposé son amabilité aux regards de l'amant.
D'un autre côté, pour l'être dévoré de cette fièvre, il n'est pas au monde de besoin moral plus impérieux que celui d'un ami devant qui l'on puisse raisonner sur les doutes affreux qui s'emparent de l'âme à chaque instant, car dans cette passion terrible,toujours une chose imaginée est une chose existante.
«Un grand défaut du caractère de Salviati, écrivait-il en 1817, en cela bien opposé à celui de Napoléon, c'est que, lorsque dans la discussion des intérêts d'une passion quelque chose vient à être moralement démontré, il ne peut prendre sur lui de partir de cette base comme d'un fait à jamais établi; et malgré lui, et à son grand malheur, il le remet sans cesse en discussion.» C'est qu'il est aisé d'avoir du courage dans l'ambition. La cristallisation qui n'est pas subjuguée par le désir de la chose à obtenir s'emploie à fortifier le courage; en amour, elle est toute au service de l'objet contre lequel on doit avoir du courage.
Une femme peut trouver une amie perfide, elle peut trouver aussi une amie ennuyée.
Une princesse de trente-cinq ans[97], ennuyée et poursuivie par le besoin d'agir, d'intriguer, etc., etc., mécontente de la tiédeur de son amant, et cependant ne pouvant espérer de faire naître un autre amour, ne sachant que faire de l'activité qui la dévore, et n'ayant d'autre distraction que des accès d'humeur noire, peut fort bien trouver une occupation, c'est-à-dire un plaisir, et un but dans la vie, à rendre malheureuse une vraie passion, passion qu'on a l'insolence de sentir pour une autre qu'elle, tandis que son amant s'endort à ses côtés.
[97]Venise, 1819.
[97]Venise, 1819.
C'est le seul cas où lahaineproduise bonheur; c'est qu'elle procure occupation et travail.
Dans les premiers instants, le plaisir de faire quelque chose, dès que l'entreprise est soupçonnée de la société, lapiquede réussir donne du charme à cette occupation. La jalousie pour l'amie prend le masque de la haine pour l'amant; autrement comment pourrait-on haïr à la fureur un homme qu'on n'a jamais vu? On n'a garde de s'avouer l'envie, car il faudrait d'abord s'avouer le mérite, et l'on a des flatteurs qui ne se soutiennent à la cour qu'en donnant des ridicules à la bonne amie.
La confidente perfide, tout en se permettant des actions de la dernière noirceur, peut fort bien se croire uniquement animée par le désir de ne pas perdre une amitié précieuse. La femme ennuyée se dit que l'amitié même languit dans un cœur dévoré par l'amour et ses anxiétés mortelles; à côté de l'amour l'amitié ne peut se soutenir que par les confidences; or, quoi de plus odieux pour l'envie que de telles confidences?
Les seules qui soient bien reçues entre femmes sont celles qu'accompagne la franchise de ce raisonnement: Ma chère amie, dans la guerre aussi absurde qu'implacable que nous font les préjugés mis en vogue par nos tyrans, servez-moi aujourd'hui, demain ce sera mon tour[98].
[98]Mémoires de Mmed'Épinay, Geliotte.Prague, Klagenfurth, toute la Moravie, etc., etc. Les femmes y sont fort spirituelles, et les hommes de grands chasseurs. L'amitié y est fort commune entre femmes. Le beau temps du pays est l'hiver: on fait successivement des parties de chasse de quinze à vingt jours chez les grands seigneurs de la province. Un des plus spirituels me disait un jour que Charles-Quint avait régné légitimement sur toute l'Italie, et que, par conséquent, c'était bien en vain que les Italiens voudraient se révolter. La femme de ce brave homme lisait les lettres de Mllede Lespinasse.Znaym, 1816.
[98]Mémoires de Mmed'Épinay, Geliotte.
Prague, Klagenfurth, toute la Moravie, etc., etc. Les femmes y sont fort spirituelles, et les hommes de grands chasseurs. L'amitié y est fort commune entre femmes. Le beau temps du pays est l'hiver: on fait successivement des parties de chasse de quinze à vingt jours chez les grands seigneurs de la province. Un des plus spirituels me disait un jour que Charles-Quint avait régné légitimement sur toute l'Italie, et que, par conséquent, c'était bien en vain que les Italiens voudraient se révolter. La femme de ce brave homme lisait les lettres de Mllede Lespinasse.
Znaym, 1816.
Avant cette exception il y a celle de la véritable amitié née dans l'enfance et non gâtée depuis par aucune jalousie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les confidences d'amour-passion ne sont bien reçues qu'entre écoliers amoureux de l'amour, et entre jeunes filles dévorées par la curiosité, par la tendresse à employer, et peut-être entraînées déjà par l'instinct[99]qui leur dit que c'est là la grande affaire de leur vie, et qu'elles ne sauraient trop tôt s'en occuper.
[99]Grande question. Il me semble qu'outre l'éducation qui commence à huit ou dix mois, il y a un peu d'instinct.
[99]Grande question. Il me semble qu'outre l'éducation qui commence à huit ou dix mois, il y a un peu d'instinct.
Tout le monde a vu des petites filles de trois ans s'acquitter fort bien des devoirs de la galanterie.
L'amour-goût s'enflamme et l'amour-passion se refroidit par les confidences.
Outre les dangers, il y a la difficulté des confidences. En amour-passion, ce qu'on ne peut pas exprimer (parce que la langue est trop grossière pour atteindre à ces nuances) n'en existe pas moins pour cela; seulement, comme ce sont des choses très fines, on est plus sujet à se tromper en les observant.
Et un observateur très ému observe mal; il est injuste envers le hasard.
Ce qu'il y a peut-être de plus sage, c'est de se faire soi-même son propre confident. Écrivez ce soir, sous des noms empruntés, mais avec tous les détails caractéristiques, le dialogue que vous venez d'avoir avec votre amie et la difficulté qui vous trouble. Dans huit jours, si vous avez l'amour-passion, vous serez un autre homme: et alors, lisant votre consultation, vous pourrez vous donner un bon avis.
Entre hommes, dès qu'on est plus de deux et que l'envie peut paraître, la politesse oblige à ne parler que d'amour physique: voyez la fin des dîners d'hommes. Ce sont les sonnets de Baffo[100]que l'on récite et qui font un plaisir infini, parce que chacun prend au pied de la lettre les louanges et les transports de son voisin, qui bien souvent ne veut que paraître gai ou poli. Les charmantes tendresses de Pétrarque ou les madrigaux français seraient déplacés.
[100]Le dialecte vénitien a des descriptions de l'amour physique d'une vivacité qui laisse à mille lieues Horace, Properce, la Fontaine et tous les poètes. M. Burati, de Venise, est en ce moment le premier poète satirique de notre triste Europe. Il excelle surtout dans la description du physique grotesque de ses héros, aussi le met-on souvent en prison. Voir l'Elefantéide, l'Uomo, laStrefeide.
[100]Le dialecte vénitien a des descriptions de l'amour physique d'une vivacité qui laisse à mille lieues Horace, Properce, la Fontaine et tous les poètes. M. Burati, de Venise, est en ce moment le premier poète satirique de notre triste Europe. Il excelle surtout dans la description du physique grotesque de ses héros, aussi le met-on souvent en prison. Voir l'Elefantéide, l'Uomo, laStrefeide.
Quand on aime, à chaque nouvel objet qui frappe les yeux ou la mémoire, serré dans une tribune et attentif à écouter une discussion des chambres ou allant au galop relever une grand'garde sous le feu de l'ennemi, toujours l'on ajoute une nouvelle perfection à l'idée qu'on a de sa maîtresse, ou l'on découvre un nouveau moyen, qui d'abord semble excellent, de s'en faire aimer davantage.
Chaque pas de l'imagination est payé par un moment de délices. Il n'est pas étonnant qu'une telle manière d'être soit attachante.
A l'instant où naît la jalousie, la même habitude de l'âme reste, mais pour produire un effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à la couronne de l'objet que vous aimez, et qui peut-être en aime un autre, loin de vous procurer une jouissance céleste, vous retourne un poignard dans le cœur. Une voix vous crie: Ce plaisir si charmant, c'est ton rival qui en jouira[101].
[101]Voilà une folie de l'amour; cette perfection que vous voyez n'en est pas une pour lui.
[101]Voilà une folie de l'amour; cette perfection que vous voyez n'en est pas une pour lui.
Et les objets qui vous frappent, sans produire ce premier effet, au lieu de vous montrer comme autrefois un nouveau moyen de vous faire aimer, vous font voir un nouvel avantage du rival.
Vous rencontrez une jolie femme galopant dans le parc[102], et le rival est fameux par ses beaux chevaux, qui lui font faire dix mille en cinquante minutes.
[102]Montagnola, 13 avril 1819.
[102]Montagnola, 13 avril 1819.
Dans cet état la fureur naît facilement; l'on ne se rappelle plus qu'en amourposséder n'est rien, c'est jouir qui fait tout; l'on s'exagère le bonheur du rival, l'on s'exagère l'insolence que lui donne ce bonheur, et l'on arrive au comble des tourments, c'est-à-dire à l'extrême malheur, empoisonné encore d'un reste d'espérance.
Le seul remède est peut-être d'observer de très près le bonheur du rival. Souvent vous le verrez s'endormir paisiblement dans le salon où se trouve cette femme, qui, à chaque chapeau qui ressemble au sien et que vous voyez de loin dans la rue, arrête le battement de votre cœur.
Voulez-vous le réveiller, il suffit de montrer votre jalousie. Vous aurez peut-être l'avantage de lui apprendre le prix de la femme qui le préfère à vous, et il vous devra l'amour qu'il prendra pour elle.
A l'égard du rival, il n'y a pas de milieu: il faut ou plaisanter avec lui de la manière la plus dégagée qu'il se pourra, ou lui faire peur.
La jalousie étant le plus grand de tous les maux, on trouvera qu'exposer sa vie est une diversion agréable. Car alors nos rêveries ne sont pas toutes empoisonnées et tournant au noir (par le mécanisme exposé ci-dessus); l'on peut se figurer quelquefois qu'on tue ce rival.
D'après ce principe, qu'on ne doit jamais envoyer des forces à l'ennemi, il faut cacher votre amour au rival, et, sous un prétexte de vanité et le plus éloigné possible de l'amour, lui dire en grand secret, avec toute la politesse possible, et de l'air le plus calme et le plus simple: «Monsieur, je ne sais pourquoi le public s'avise de me donner la petite une telle; on a même la bonté de croire que j'en suis amoureux; si vous la voulez, vous, je vous la céderais de grand cœur, si malheureusement je ne m'exposais à jouer un rôle ridicule. Dans six mois, prenez-la tant qu'il vous plaira; mais aujourd'hui l'honneur qu'on attache, je ne sais pourquoi, à ces choses-là, m'oblige de vous dire, à mon grand regret, que, si par hasard vous n'avez pas la justice d'attendre que votre tour soit venu, il faut que l'un de nous meure.»
Votre rival est très probablement un homme non passionné, et peut-être un homme très prudent, qui, une fois qu'il sera convaincu de votre résolution, s'empressera de vous céder la femme en question, pour peu qu'il puisse trouver quelque prétexte honnête. C'est pour cela qu'il faut mettre de la gaieté dans votre déclaration, et couvrir toute la démarche du plus profond secret.
Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est que la vanité ne peut aider à la supporter, et par la méthode dont je parle, votre vanité a une pâture. Vous pouvez vous estimer comme brave, si vous êtes réduit à vous mépriser comme aimable.
Si l'on aime mieux ne pas prendre les choses au tragique, il faut partir, et aller à quarante lieues de là, entretenir une danseuse dont les charmes auront l'air de vous arrêter comme vous passiez.
Pour peu que le rival ait l'âme commune, il vous croira consolé.
Très souvent le meilleur parti est d'attendre sans sourciller que le rivals'useauprès de l'objet aimé, par ses propres sottises. Car, à moins d'une grande passion, prise peu à peu et dans la première jeunesse, une femme d'esprit n'aime pas longtemps un homme commun[103]. Dans le cas de la jalousie après l'intimité, il faut encore de l'indifférence apparente et de l'inconstance réelle, car beaucoup de femmes, offensées par un amant qu'elles aiment encore, s'attachent à l'homme pour lequel il montre de la jalousie, et le jeu devient une réalité[104].
[103]La princesse de Tarente, nouvelle de Scarron.
[103]La princesse de Tarente, nouvelle de Scarron.
[104]Comme dans leCurieux impertinent, nouvelle de Cervantès.
[104]Comme dans leCurieux impertinent, nouvelle de Cervantès.
Je suis entré dans quelques détails, parce que, dans ces moments de jalousie, on perd la tête le plus souvent; des conseils écrits depuis longtemps fort bien, et, l'essentiel étant de feindre du calme, il est à propos de prendre le ton dans un écrit philosophique.
Comme l'on n'a de pouvoir sur vous qu'en vous ôtant ou vous faisant espérer des choses dont la seule passion fait tout le prix, si vous parvenez à vous faire croire indifférent, tout à coup vos adversaires n'ont plus d'armes.
Si l'on n'a aucune action à faire, et que l'on puisse s'amuser à chercher du soulagement, on trouvera quelque plaisir à lireOthello; il fera douter des apparences les plus concluantes. On arrêtera les yeux avec délices sur ces paroles.
Trifles light as airSeem to the jealous confirmations strongAs proofs from holy writ.
Trifles light as air
Seem to the jealous confirmations strong
As proofs from holy writ.
Othello, acteIII[105].
[105]Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des preuves aussi fortes que celles qu'on puise dans les promesses du saint Évangile.
[105]Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des preuves aussi fortes que celles qu'on puise dans les promesses du saint Évangile.
J'ai éprouvé que la vue d'une belle mer est consolante.
«The morning which had arisen calm and bright, gave a pleasant effect to the waste mountain view which was seen from the castle on looking to the landward and the glorious Ocean crisped with a thousand rippling waves of silver, extended on the other side in awful yet complacent majesty to the verge of the horizon. With such scenes of calm sublimity, the human heart sympathizes even in his most disturbed moods, and deeds of honour and virtue are inspired by their majestic influence.»(The Bride of Lammermoor,I, 193).
«The morning which had arisen calm and bright, gave a pleasant effect to the waste mountain view which was seen from the castle on looking to the landward and the glorious Ocean crisped with a thousand rippling waves of silver, extended on the other side in awful yet complacent majesty to the verge of the horizon. With such scenes of calm sublimity, the human heart sympathizes even in his most disturbed moods, and deeds of honour and virtue are inspired by their majestic influence.»
(The Bride of Lammermoor,I, 193).
Je trouve écrit par Salviati: «20 juillet 1818.—J'applique souvent et déraisonnablement, je crois, à la vie tout entière le sentiment qu'un ambitieux ou un bon citoyen éprouve durant une bataille, s'il se trouve employé à garder le parc de réserve, ou dans tout autre poste sans péril et sans action. J'aurais eu du regret à quarante ans d'avoir passé l'âge d'aimer sans passion profonde. J'aurais eu ce déplaisir amer et qui rabaisse, de m'apercevoir trop tard que j'avais eu la duperie de laisser passer la vie sans vivre.
«J'ai passé hier trois heures avec la femme que j'aime, et avec un rival qu'elle veut me faire croire bien traité. Sans doute il y a eu des moments d'amertume en observant ses beaux yeux fixés sur lui, et, en sortant de chez elle, des transports vifs de l'extrême malheur à l'espérance. Mais que de choses neuves! que de pensées vives! que de raisonnements rapides! et malgré le bonheur apparent du rival, avec quel orgueil et quelles délices mon amour se sentait au-dessus du sien! Je me disais: Ces joues-là pâliraient de la plus vile peur au moindre des sacrifices que mon amour ferait en se jouant, que dis-je, avec bonheur; par exemple, mettre la main au chapeau pour tirer l'un de ces deux billets:être aimé d'elle, l'autremourir à l'instant; et ce sentiment est de si plain-pied chez moi, qu'il ne m'empêchait point d'être aimable à la conversation.
«Si l'on m'eût conté cela il y a deux ans, je me serais moqué.»
Je lis dans le voyage des capitaines Lewis et Clarke, fait aux sources du Missouri en 1806, page 215.
«LesRicarassont pauvres, mais bons et généreux; nous vécûmes assez longtemps dans trois de leurs villages. Leurs femmes sont plus belles que celles de toutes les autres peuplades que nous avons rencontrées; elles sont aussi très disposées à ne pas faire languir leurs amants. Nous trouvâmes un nouvel exemple de cette vérité, qu'il suffit de courir le monde pour voir que tout est variable. Parmi lesRicaras, c'est un grand sujet d'offense, si, sans le consentement de son mari ou de son frère, une femme accorde ses faveurs. Mais, du reste, les frères et les maris sont très contents d'avoir l'occasion de faire cette petite politesse à leurs amis.
«Nous avions un nègre parmi nos gens; il fit beaucoup de sensation chez un peuple qui, pour la première fois, voyait un homme de cette couleur. Il fut bientôt le favori du beau sexe, et, au lieu d'en être jaloux, nous voyions les maris enchantés de le voir arriver chez eux. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que dans l'intérieur de huttes aussi exiguës, tout se voit[106].»
[106]On devrait établir à Philadelphie une académie qui s'occuperait de recueillir des matériaux pour l'étude de l'homme dans l'état sauvage, et ne pas attendre que ces peuplades curieuses soient anéanties.Je sais bien que de telles académies existent; mais apparemment avec des règlements dignes de nos académies d'Europe (Mémoire et discussion sur le Zodiaque de Dendérah à l'Académie des sciences de Paris, en 1281). Je vois que l'académie de Massachusetts, je crois, charge prudemment un membre du clergé (M. Jarvis) de faire un rapport sur la religion des sauvages. Le prêtre ne manque pas de réfuter de toutes ses forces un Français impie nommé Volney. Suivant le prêtre, les sauvages ont les idées les plus exactes et les plus nobles de la Divinité, etc. S'il habitait l'Angleterre, un tel rapport vaudrait au digne académicien unprefermentde trois ou quatre cents louis, et la protection de tous les nobles lords du canton. Mais en Amérique! Au reste, le ridicule de cette académie me rappelle que les libres Américains attachent le plus grand prix à voir de belles armoiries peintes aux panneaux de leurs voitures; ce qui les afflige, c'est que par le peu d'instruction de leurs peintres de carrosse, il y a souvent des fautes de blason.
[106]On devrait établir à Philadelphie une académie qui s'occuperait de recueillir des matériaux pour l'étude de l'homme dans l'état sauvage, et ne pas attendre que ces peuplades curieuses soient anéanties.
Je sais bien que de telles académies existent; mais apparemment avec des règlements dignes de nos académies d'Europe (Mémoire et discussion sur le Zodiaque de Dendérah à l'Académie des sciences de Paris, en 1281). Je vois que l'académie de Massachusetts, je crois, charge prudemment un membre du clergé (M. Jarvis) de faire un rapport sur la religion des sauvages. Le prêtre ne manque pas de réfuter de toutes ses forces un Français impie nommé Volney. Suivant le prêtre, les sauvages ont les idées les plus exactes et les plus nobles de la Divinité, etc. S'il habitait l'Angleterre, un tel rapport vaudrait au digne académicien unprefermentde trois ou quatre cents louis, et la protection de tous les nobles lords du canton. Mais en Amérique! Au reste, le ridicule de cette académie me rappelle que les libres Américains attachent le plus grand prix à voir de belles armoiries peintes aux panneaux de leurs voitures; ce qui les afflige, c'est que par le peu d'instruction de leurs peintres de carrosse, il y a souvent des fautes de blason.
Quant à la femme soupçonnée d'inconstance.
Elle vous quitte, parce que vous avez découragé la cristallisation, et vous avez peut-être dans son cœur l'appui de l'habitude.
Elle vous quitte, parce qu'elle est trop sûre de vous. Vous avez tué la crainte, et les petits doutes de l'amour heureux ne peuvent plus naître; inquiétez-la, et surtout gardez-vous de l'absurdité des protestations.
Dans le long temps que vous avez vécu auprès d'elle, vous aurez sans doute découvert quelle est la femme de la ville ou de la société qu'elle jalouse et qu'elle craint le plus. Faites la cour à cette femme; mais, bien loin d'afficher votre cour, cherchez à la cacher, et cherchez-le de bonne foi; fiez-vous-en aux yeux de la haine pour tout voir et tout sentir. Le profond éloignement que vous éprouverez pendant plusieurs mois pour toutes les femmes[107]doit vous rendre cela facile. Rappelez vous que, dans la position où vous êtes, on gâte tout par l'apparence de la passion: voyez peu la femme aimée, et buvez du Champagne en bonne compagnie.
[107]On compare la branche d'arbre garnie de diamants à la branche d'arbre effeuillée, et les contrastes rendent les souvenirs plus vifs.
[107]On compare la branche d'arbre garnie de diamants à la branche d'arbre effeuillée, et les contrastes rendent les souvenirs plus vifs.
Pour juger de l'amour de votre maîtresse, rappelez-vous:
1oQue plus il entre de plaisir physique dans la base d'un amour, dans ce qui autrefois détermina l'intimité, plus il est sujet à l'inconstance et surtout à l'infidélité. Cela s'applique surtout aux amours dont la cristallisation a été favorisée par le fort de la jeunesse, à seize ans.
2oL'amour de deux personnes qui s'aiment n'est presque jamais le même[108]. L'amour-passion a ses phases durant lesquelles, et tour à tour, l'un des deux aime davantage. Souvent la simple galanterie ou l'amour de vanité répond à l'amour-passion, et c'est plutôt la femme qui aime avec transport. Quel que soit l'amour senti par l'un des deux amants, dès qu'il est jaloux, il exige que l'autre remplisse les conditions de l'amour-passion; la vanité simule en lui tous les besoins d'un cœur tendre.
[108]Exemple, l'amour d'Alfieri pour cette grande dame anglaise (milady Ligonier), qui faisait aussi l'amour avec son laquais, et qui signait plaisammentPénélope. Vita, 2.
[108]Exemple, l'amour d'Alfieri pour cette grande dame anglaise (milady Ligonier), qui faisait aussi l'amour avec son laquais, et qui signait plaisammentPénélope. Vita, 2.
Enfin, rien n'ennuie l'amour-goût comme l'amour-passion dans son partner.
Souvent un homme d'esprit, en faisant la cour à une femme, n'a fait que la faire penser à l'amour et attendrir son âme. Elle reçoit bien cet homme d'esprit qui lui donne ce plaisir. Il prend des espérances.
Un beau jour cette femme rencontre l'homme qui lui fait sentir ce que l'autre a décrit.
Je ne sais quels sont les effets de la jalousie d'un homme sur le cœur de la femme qu'il aime. De la part d'un amoureux qui ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dégoût qui va même jusqu'à la haine, si le jalousé est plus aimable que le jaloux, car l'on ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être jalouse, disait Mmede Coulanges.
Si l'on aime le jaloux et qu'il n'ait pas de droits, la jalousie peut choquer cet orgueil féminin si difficile à ménager et à reconnaître. La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fierté, comme une manière nouvelle de leur montrer leur pouvoir.
La jalousie peut plaire comme une manière nouvelle de prouver l'amour. La jalousie peut choquer la pudeur d'une femme ultra-délicate.
La jalousie peut plaire comme montrant la bravoure de l'amant,ferrum est quod amant. Notez bien que c'est la bravoure qu'on aime, et non pas le courage à la Turenne, qui peut fort bien s'allier avec un cœur froid.
Une des conséquences du principe de la cristallisation, c'est qu'une femme ne doit jamais direouià l'amant qu'elle a trompé si elle veut jamais faire quelque chose de cet homme.
Tel est le plaisir de continuer à jouir de cette image parfaite que nous nous sommes formée de l'objet qui nous engage, que jusqu'à ceouifatal,
L'on va chercher bien loin, plutôt que de mourir,Quelque prétexte ami pour vivre et pour souffrir.
L'on va chercher bien loin, plutôt que de mourir,
Quelque prétexte ami pour vivre et pour souffrir.
André Chénier.
On connaît en France l'anecdote de Mllede Sommery, qui, surprise en flagrant délit par son amant, lui nie le fait hardiment, et comme l'autre se récrie: «Ah! je vois bien, lui dit-elle, que vous ne m'aimez plus; vous croyez plus ce que vous voyez que ce que je vous dis.»
Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité, c'est se donner à défaire à coups de poignard une cristallisation sans cesse renaissante. Il faut que l'amour meure, et votre cœur sentira avec d'affreux déchirements tous les pas de son agonie. C'est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de la vie: il faudrait avoir la force de ne se réconcilier que comme ami.
Quant à la jalousie chez les femmes, elles sont méfiantes, elles risquent infiniment plus que nous, elles ont plus sacrifié à l'amour, elles ont beaucoup moins de moyens de distraction, elles en ont beaucoup moins surtout de vérifier les actions de leur amant. Une femme se sent avilie par la jalousie; elle se croit la risée de son amant, et qu'il se moque surtout de ses plus tendres transports; elle doit pencher à la cruauté, et cependant elle ne peut tuer légalement sa rivale.
Chez les femmes, la jalousie doit donc être un mal encore plus abominable, s'il se peut, que chez les hommes. C'est tout ce que le cœur humain peut supporter de rage impuissante et de mépris de soi-même[109]sans se briser.
[109]Ce mépris est une des grandes causes du suicide; on se tue pour se faire réparation d'honneur.
[109]Ce mépris est une des grandes causes du suicide; on se tue pour se faire réparation d'honneur.
Je ne connais d'autre remède à un mal si cruel que la mort de qui l'inspire ou de qui l'éprouve. On peut voir la jalousie française dans l'histoire de Mmede la Pommeraie deJacques le Fataliste.
La Rochefoucauld dit: «On a honte d'avouer qu'on a de la jalousie, et l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'être capable d'en avoir[110].» Les pauvres femmes n'osent pas même avouer qu'elles ont éprouvé ce supplice cruel, tant il leur donne de ridicule. Une plaie si douloureuse ne doit jamais se cicatriser entièrement.
[110]Pensée 495. On aura reconnu, sans que je l'aie marqué à chaque fois, plusieurs autres pensées d'écrivains célèbres. C'est de l'histoire que je cherche à écrire et de telles pensées sont des faits.
[110]Pensée 495. On aura reconnu, sans que je l'aie marqué à chaque fois, plusieurs autres pensées d'écrivains célèbres. C'est de l'histoire que je cherche à écrire et de telles pensées sont des faits.
Si la froide raison pouvait s'exposer au feu de l'imagination avec l'ombre de l'apparence du succès, je dirais aux pauvres femmes malheureuses par jalousie: «Il y a une grande distance entre l'infidélité chez les hommes et chez vous. Chez vous cette action est en partieaction directe, en partiesigne. Par l'effet de notre éducation d'école militaire, elle n'est signe de rien chez l'homme. Par l'effet de la pudeur, elle est au contraire le plus décisif de tous les signes de dévouement chez la femme. Une mauvaise habitude en fait comme une nécessité aux hommes. Durant toute la première jeunesse, l'exemple de ce qu'on appelle lesgrandsau collège fait que nous mettons toute notre vanité, toute la preuve de notre mérite dans le nombre des succès de ce genre. Votre éducation, à vous, agit dans le sens inverse.»
Quant à la valeur d'une action commesigne:—dans un mouvement de colère je renverse une table sur le pied de mon voisin; cela lui fait un mal du diable, mais peut fort bien s'arranger,—ou bien je fais le geste de lui donner un soufflet.
La différence de l'infidélité dans les deux sexes est si réelle, qu'une femme passionnée peut pardonner une infidélité, ce qui est impossible à un homme.
Voici une expérience décisive pour faire la différence de l'amour-passion et de l'amourpar pique; chez les femmes, l'infidélité tue presque l'un et redouble l'autre.
Les femmes fières dissimulent leur jalousie par orgueil. Elles passent de longues soirées silencieuses et froides avec cet homme qu'elles adorent, qu'elles tremblent de perdre, et aux yeux duquel elles se voient peu aimables. Ce doit être un des plus grands supplices possibles, c'est aussi une des sources les plus fécondes de malheur en amour. Pour guérir ces femmes, si dignes de tout notre respect, il faut dans l'homme quelque démarche bizarre et forte, et surtout qu'il n'ait pas l'air de voir ce qui se passe: par exemple, un grand voyage avec elles entrepris en vingt-quatre heures.