[111]Je sais que ce mot n'est pas trop français en ce sens, mais je ne trouve pas à le remplacer.En italienpuntiglio, en anglaispique.
[111]Je sais que ce mot n'est pas trop français en ce sens, mais je ne trouve pas à le remplacer.
En italienpuntiglio, en anglaispique.
La pique est un mouvement de la vanité: je ne veux pas que mon antagoniste l'emporte sur moi, etje prends cet antagoniste lui-même pour juge de mon mérite. Je veux faire effet sur son cœur. C'est pour cela qu'on va beaucoup au delà de ce qui est raisonnable.
Quelquefois, pour justifier sa propre extravagance, l'on en vient au point de se dire que ce compétiteur a la prétention de nous faire sa dupe.
Lapique, étant unemaladie de l'honneur, est beaucoup plus fréquente dans les monarchies, et ne doit se montrer que bien plus rarement dans les pays où règne l'habitude d'apprécier les actions par leur degré d'utilité, aux États-Unis d'Amérique, par exemple.
Tout homme, et un Français plus qu'un autre, abhorre d'être pris pour dupe; cependant la légèreté de l'ancien caractère monarchique français[112]empêchait lapiquede faire de grands ravages autre part que dans la galanterie ou l'amour-goût. La pique ne produisait des noirceurs remarquables que dans les monarchies où, par le climat, le caractère est plus sombre (le Portugal, le Piémont).
[112]Les trois quarts des grands seigneurs français, vers 1778, auraient été dans le cas d'être r de j, dans un pays où les lois auraient été exécutées sans acception de personnes.
[112]Les trois quarts des grands seigneurs français, vers 1778, auraient été dans le cas d'être r de j, dans un pays où les lois auraient été exécutées sans acception de personnes.
Les provinciaux, en France, se font un modèle ridicule de ce que doit être dans le monde la considération d'un galant homme, et puis ils se mettent à l'affût, et sont là toute leur vie à observer si personne ne saute le fossé. Ainsi, plus de naturel, ils sont toujours piqués, et cette manie donne du ridicule même à leur amour. C'est, après l'envie, ce qui rend le plus insoutenable le séjour des petites villes, et c'est ce qu'il faut se dire lorsqu'on admire la situation pittoresque de quelqu'une d'elles. Les émotions les plus généreuses et les plus nobles sont paralysées par le contact de ce qu'il y a de plus bas dans les produits de la civilisation. Pour achever de se rendre affreux, ces bourgeois ne parlent que de la corruption des grandes villes[113].
[113]Comme ils se font la police les uns sur les autres, par envie, pour ce qui regarde l'amour, il y a moins d'amour en province et plus de libertinage. L'Italie est plus heureuse.
[113]Comme ils se font la police les uns sur les autres, par envie, pour ce qui regarde l'amour, il y a moins d'amour en province et plus de libertinage. L'Italie est plus heureuse.
La pique ne peut pas exister dans l'amour-passion, elle est de l'orgueil féminin: «Si je me laisse malmener par mon amant, il me méprisera et ne pourra plus m'aimer»; ou elle est la jalousie avec toutes ses fureurs.
La jalousie veut la mort de l'objet qu'elle craint. L'homme piqué est bien loin de là, il veut que son ennemi vive et surtout soit témoin de son triomphe.
L'homme piqué verrait avec peine son rival renoncer à la concurrence, car cet homme peut avoir l'insolence de se dire au fond du cœur: si j'eusse continué à m'occuper de cet objet, je l'eusse emporté sur lui.
Dans lapique, on n'est nullement occupé du but apparent, il ne s'agit que de la victoire. C'est ce que l'on voit bien dans les amours des filles de l'Opéra; si vous éloignez la rivale, la prétendue passion, qui allait jusqu'à se jeter par la fenêtre, tombe à l'instant.
L'amour par pique passe en un moment, au contraire de l'amour-passion. Il suffit que, par une démarche irréfragable, l'antagoniste avoue renoncer à la lutte. J'hésite cependant à avancer cette maxime, je n'en ai qu'un exemple et qui me laisse des doutes. Voici le fait, le lecteur jugera. Dona Diana est une jeune personne de vingt-trois ans, fille d'un des plus riches et des plus fiers bourgeois de Séville. Elle est belle, sans doute, mais d'une beauté marquée, et on lui accorde infiniment d'esprit et encore plus d'orgueil. Elle aimait passionnément, du moins en apparence, un jeune officier dont sa famille ne voulait pas. L'officier part pour l'Amérique avec Morillo; ils s'écrivaient sans cesse. Un jour, chez la mère de Dona Diana, au milieu de beaucoup de monde, un sot annonce la mort de cet aimable jeune homme. Tous les yeux se tournent sur elle, elle ne dit que ces mots:C'est dommage, si jeune!Nous avions justement lu, ce jour-là, une pièce du vieux Massinger, qui se termine d'une manière tragique, mais dans laquelle l'héroïne prend avec cette tranquillité apparente la mort de son amant. Je voyais la mère frémir, malgré son orgueil et sa haine; le père sortit pour cacher sa joie. Au milieu de tout cela et des spectateurs interdits et faisant des yeux au sot narrateur, Dona Diana, la seule tranquille, continua la conversation comme si de rien n'était. Sa mère effrayée la fit observer par sa femme de chambre, il ne parut rien de changé dans sa manière d'être.
Deux ans après, un jeune homme très beau lui fait la cour. Encore cette fois, et toujours par la même raison, parce que le prétendant n'était pas noble, les parents de Dona Diana s'opposent violemment à ce mariage; elle déclare qu'il se fera. Il s'établit une pique d'amour-propre entre la jeune fille et son père. On interdit au jeune homme l'entrée de la maison. On ne conduit plus Dona Diana à la campagne et presque plus à l'église; on lui ôte avec un soin recherché tous les moyens possibles de rencontrer son amant. Lui se déguise et la voit en secret à de longs intervalles. Elle s'obstine de plus en plus et refuse les partis les plus brillants, même un titre et un grand établissement à la cour de Ferdinand VII. Toute la ville parle des malheurs de ces deux amants et de leur constance héroïque. Enfin, la majorité de Dona Diana approche; elle fait entendre à son père qu'elle va jouir du droit de disposer d'elle-même. La famille, forcée dans ses derniers retranchements, commence les négociations du mariage; quand il est à moitié conclu, dans une réunion officielle des deux familles, après six années de constance, le jeune homme refuse Dona Diana[114].
[114]Il y a chaque année plusieurs exemples de femmes abandonnées aussi vilainement, et je pardonne la défiance aux femmes honnêtes.—Mirabeau,Lettres à Sophie. L'opinion est sans force dans les pays despotiques, il n'y a de réel que l'amitié du pacha.
[114]Il y a chaque année plusieurs exemples de femmes abandonnées aussi vilainement, et je pardonne la défiance aux femmes honnêtes.—Mirabeau,Lettres à Sophie. L'opinion est sans force dans les pays despotiques, il n'y a de réel que l'amitié du pacha.
Un quart d'heure après il n'y paraissait plus. Elle était consolée; aimait-elle par pique? ou est-ce une grande âme qui dédaigne de se donner, avec sa douleur, en spectacle au monde?
Souvent l'amour-passion ne peut arriver, dirai-je au bonheur, qu'en faisant naître unepiqued'amour-propre; alors il obtient en apparence tout ce qu'il saurait désirer, ses plaintes seraient ridicules et paraîtraient insensées; il ne peut pas faire confidence de son malheur, et cependant ce malheur, il le touche et le vérifie sans cesse; ses preuves sont entrelacées, si je puis ainsi dire, avec les circonstances les plus flatteuses et les plus faites pour donner des illusions ravissantes. Ce malheur vient présenter sa tête hideuse dans les moments les plus tendres, comme pour braver l'amant et lui faire sentir à la fois, et tout le bonheur d'être aimé de l'être charmant et insensible qu'il serre dans ses bras, et que ce bonheur ne sera jamais sien. C'est peut-être, après la jalousie, le malheur le plus cruel.
On se souvient encore, dans une grande ville[115], d'un homme doux et tendre, entraîné par une rage de cette espèce à donner la mort à sa maîtresse qui ne l'aimait que par pique contre sa sœur. Il l'engagea un soir à aller se promener sur mer en tête-à-tête, dans un joli canot qu'il avait préparé lui-même; arrivé en haute mer, il touche un ressort, le canot s'ouvre et disparaît pour toujours.
[115]Livourne, 1819.
[115]Livourne, 1819.
J'ai vu un homme de soixante ans se mettre à entretenir l'actrice la plus capricieuse, la plus folle, la plus aimable, la plus étonnante du théâtre de Londres, miss Cornel. «Et vous prétendez qu'elle vous soit fidèle? lui disait-on.—Pas le moins du monde; seulement elle m'aimera, et peut-être à la folie.»
Et elle l'a aimé un an entier, et souvent à en perdre la raison; et elle a été jusqu'à trois mois de suite sans lui donner de sujets de plainte. Il avait établi une pique d'amour-propre choquante, sous beaucoup de rapports, entre sa maîtresse et sa fille.
Lapiquetriomphe dans l'amour-goût, dont elle fait le destin. C'est l'expérience par laquelle on différencie le mieux l'amour-goût de l'amour-passion. C'est une vieille maxime de guerre que l'on dit aux jeunes gens, lorsqu'ils arrivent au régiment, que si l'on a un billet de logement pour une maison où il y a deux sœurs, et que l'on veuille être aimé de l'une d'elles, il faut faire la cour à l'autre. Auprès de la plupart des femmes espagnoles jeunes, et qui font l'amour, si vous voulez être aimé, il suffit d'afficher de bonne foi et avec modestie que vous n'avez rien dans le cœur pour la maîtresse de la maison. C'est de l'aimable général Lassale que je tiens cette maxime utile. C'est la manière la plus dangereuse d'attaquer l'amour-passion.
La pique d'amour-propre fait le lien des mariages les plus heureux, après ceux que l'amour a formés. Beaucoup de maris s'assurent pour de longues années l'amour de leur femme en prenant une petite maîtresse deux mois après le mariage[116]. On fait naître l'habitude de ne penser qu'à un seul homme, et les liens de famille viennent la rendre invincible.
[116]Voir les confessions d'un homme singulier (conte de mistress Opie).
[116]Voir les confessions d'un homme singulier (conte de mistress Opie).
Si dans le siècle et à la cour de Louis XV l'on a vu une grande dame (Mmede Choiseul) adorer son mari[117], c'est qu'il paraissait avoir un intérêt vif pour sa sœur la duchesse de Grammont.
[117]Lettres de Mmedu Deffant, Mémoires de Lauzun.
[117]Lettres de Mmedu Deffant, Mémoires de Lauzun.
La maîtresse la plus négligée, dès qu'elle nous fait voir qu'elle préfère un autre homme, nous ôte le repos, et jette dans notre cœur toutes les apparences de la passion.
Le courage de l'Italien est un accès de colère, le courage de l'Allemand un moment d'ivresse, le courage de l'Espagnol un trait d'orgueil. S'il y avait une nation où le courage fût souvent une pique d'amour-propre entre les soldats de chaque compagnie, entre les régiments de chaque division, dans les déroutes, comme il n'y aurait plus de point d'appui, l'on ne saurait comment arrêter les armées de cette nation. Prévoir le danger et chercher à y porter remède serait le premier des ridicules parmi ces fuyards vaniteux.
«Il ne faut qu'avoir ouvert une relation quelconque d'un voyage chez les sauvages de l'Amérique-Nord, dit un des plus aimables philosophes français[118], pour savoir que le sort ordinaire des prisonniers de guerre est, non pas seulement d'être brûlés vifs et mangés, mais d'être auparavant liés à un poteau près d'un bûcher enflammé, pour y être, pendant plusieurs heures, tourmentés par tout ce que la rage peut imaginer de plus féroce et de plus raffiné. Il faut lire ce que racontent de ces affreuses scènes les voyageurs témoins de la joie cannibale des assistants, et surtout de la fureur des femmes et des enfants, et de leur plaisir atroce à rivaliser de cruauté. Il faut voir ce qu'ils ajoutent de la fermeté héroïque, du sang-froid inaltérable du prisonnier, qui non seulement ne donne aucun signe de douleur, mais qui brave et défie ses bourreaux par tout ce que l'orgueil a de plus hautain, l'ironie de plus amer, le sarcasme de plus insultant; chantant ses propres exploits, énumérant les parents, les amis des spectateurs qu'il a tués, détaillant les supplices qu'il leur a fait souffrir, et accusant tous ceux qui l'entourent de lâcheté, de pusillanimité, d'ignorance à savoir tourmenter; jusqu'à ce que, tombant en lambeaux et dévoré vivant sous ses propres yeux par ses ennemis enivrés de fureur, le dernier souffle de sa voix et sa dernière injure s'exhalent avec sa vie[119]. Tout cela serait incroyable chez les nations civilisées, paraîtra une fable à nos capitaines de grenadiers les plus intrépides, et sera un jour révoqué en doute par la postérité.»
[118]Volney,Tableau des États-Unis d'Amérique, p. 491-496.
[118]Volney,Tableau des États-Unis d'Amérique, p. 491-496.
[119]Un être accoutumé à un tel spectacle, et qui se sent exposé à en être le héros, peut n'être attentif qu'à la grandeur d'âme, et alors ce spectacle est le plus intime et le premier des plaisirs non actifs.
[119]Un être accoutumé à un tel spectacle, et qui se sent exposé à en être le héros, peut n'être attentif qu'à la grandeur d'âme, et alors ce spectacle est le plus intime et le premier des plaisirs non actifs.
Ce phénomène physiologique tient à un état particulier de l'âme du prisonnier qui établit entre lui, d'un côté, et tous ses bourreaux de l'autre, une lutte d'amour-propre, une gageure de vanité à qui ne cédera pas.
Nos braves chirurgiens militaires ont souvent observé que des blessés qui, dans un état calme d'esprit et de sens, auraient poussé les hauts cris durant certaines opérations, ne montrent, au contraire, que calme et grandeur d'âme s'ils sont préparés d'une certaine manière. Il s'agit de les piquer d'honneur, il faut prétendre, d'abord avec ménagement, puis avec contradiction irritante, qu'ils ne sont pas en état de supporter l'opération sans jeter de cris.
Il y en a de deux espèces:
1oCelui où le querellant aime;
2oCelui où il n'aime pas.
Si l'un des deux amants est trop supérieur dans les avantages qu'ils estiment tous les deux, il faut que l'amour de l'autre meure, car la crainte du mépris viendra tôt ou tard arrêter tout court la cristallisation.
Rien n'est odieux aux gens médiocres comme la supériorité de l'esprit: c'est là, dans le monde de nos jours, la source de la haine; et si nous ne devons pas à ce principe des haines atroces, c'est uniquement que les gens qu'il sépare ne sont pas obligés de vivre ensemble. Que sera-ce de l'amour, où, tout étant naturel, surtout de la part de l'être supérieur, la supériorité n'est masquée par aucune précaution sociale?
Pour que la passion puisse vivre, il faut que l'inférieur maltraite son partner, autrement celui-ci ne pourra pas fermer une fenêtre sans que l'autre ne se croie offensé.
Quant à l'être supérieur, il se fait illusion, et l'amour qu'il sent, non seulement ne court aucun risque, mais presque toutes les faiblesses, dans ce que nous aimons, nous le rendent plus cher.
Immédiatement après l'amour-passion et payé de retour, entre gens de la même portée, il faut placer, pour la durée, l'amour à querelles, où le querellant n'aime pas. On en trouvera des exemples dans les anecdotes relatives à la duchesse de Berri (Mémoires de Duclos).
Participant à la nature des habitudes froides fondées sur le côté prosaïque et égoïste de la vie et compagnes inséparables de l'homme jusqu'au tombeau, cet amour peut durer plus longtemps que l'amour-passion lui-même. Mais ce n'est plus l'amour, c'est une habitude occasionnée par l'amour, et qui n'a de cette passion que les souvenirs et le plaisir physique. Cette habitude suppose nécessairement des âmes moins nobles. Chaque jour il se forme un petit drame. «Me grondera-t-il?» qui occupe l'imagination, comme dans l'amour-passion chaque jour on avait besoin de quelque nouvelle preuve de tendresse. Voir les anecdotes sur Mmed'Houdetot et Saint-Lambert[120].
[120]Mémoires de Mmed'Épinay, je crois, ou de Marmontel.
[120]Mémoires de Mmed'Épinay, je crois, ou de Marmontel.
Il est possible que l'orgueil refuse de s'habituer à ce genre d'intérêt; alors, après quelques mois de tempêtes, l'orgueil tue l'amour. Mais on voit cette noble passion résister longtemps avant d'expirer. Les petites querelles de l'amour heureux font longtemps illusion à un cœur qui aime encore et qui se voit maltraité. Quelques raccommodements tendres peuvent rendre la transition plus supportable. Sous le prétexte de quelque chagrin secret, de quelque malheur de fortune, l'on excuse l'homme qu'on a beaucoup aimé; on s'habitue enfin à être querellée. Où trouver, en effet, hors de l'amour-passion, hors du jeu, hors de la possession du pouvoir[121]quelque autre source d'intérêt de tous les jours, comparable à celle-là pour la vivacité? Si le querellant vient à mourir, on voit la victime qui survit ne se consoler jamais. Ce principe fait le lien de beaucoup de mariages bourgeois; le grondé s'entend parler toute la journée de ce qu'il aime le mieux.
[121]Quoi qu'en disent certains ministres hypocrites, le pouvoir est le premier des plaisirs. Il me semble que l'amour seul peut l'emporter, et l'amour est une maladie heureuse qu'on ne peut se procurer comme un ministère.
[121]Quoi qu'en disent certains ministres hypocrites, le pouvoir est le premier des plaisirs. Il me semble que l'amour seul peut l'emporter, et l'amour est une maladie heureuse qu'on ne peut se procurer comme un ministère.
Il y a une fausse espèce d'amour à querelles. J'ai pris dans une lettre d'une femme d'infiniment d'esprit le chapitre 33:
«Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les instants de l'amour-passion… Comme la crainte la plus vive ne l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer.»
Chez les gens bourrus ou mal élevés, ou d'un naturel extrêmement violent, ce petit doute à calmer, cette crainte légère se manifestent par une querelle.
Si la personne aimée n'est pas l'extrême susceptibilité, fruit d'une éducation soignée, elle peut trouver plus de vivacité, et par conséquent plus d'agrément, dans un amour de cette espèce; et même, avec toute la délicatesse possible, si l'on voit lefurieuxpremière victime de ses transports, il est bien difficile de ne pas l'en aimer davantage. Ce que lord Mortimer regrette peut-être le plus dans sa maîtresse, ce sont les chandeliers qu'elle lui jetait à la tête. En effet, si l'orgueil pardonne et admet de telles sensations, il faut convenir qu'elles font une cruelle guerre à l'ennui, ce grand ennemi des gens heureux.
Saint-Simon, l'unique historien qu'ait eu la France, dit (tome 5, page 45):
«Après maintes passades, la duchesse de Berri s'était éprise, tout de bon, de Riom, cadet de la maison de d'Aydie, fils d'une sœur de Mmede Biron. Il n'avait ni figure, ni esprit; c'était un gros garçon, court, joufflu et pâle, qui, avec beaucoup de bourgeons, ne ressemblait pas mal à un abcès; il avait de belles dents et n'avait pas imaginé causer une passion qui, en moins de rien, devint effrénée, et qui dura toujours, sans néanmoins empêcher les passades et les goûts de traverse; il n'avait rien vaillant, mais force frères et sœurs qui n'en avaient pas davantage. M. et Mmede Pons, dame d'atour de Mmela duchesse de Berri, étaient de leurs parents et de la même province; ils firent venir le jeune homme, qui était lieutenant de dragons, pour tâcher d'en faire quelque chose. A peine fut-il arrivé, que le goût se déclara, et il fut le maître au Luxembourg.
«M. de Lauzun, dont il était petit-neveu, en riait sous cape; il était ravi et se voyait renaître en lui, au Luxembourg, du temps de Mademoiselle; il lui donnait des instructions, et Riom qui était doux et naturellement poli et respectueux, bon et honnête garçon, les écoutait: mais bientôt il sentit le pouvoir de ses charmes, qui ne pouvaient captiver que l'incompréhensible fantaisie de cette princesse. Sans en abuser avec autre personne, il se fit aimer de tout le monde; mais il traita sa duchesse comme M. de Lauzun avait traité Mademoiselle. Il fut bientôt paré des plus riches dentelles, des plus riches habits, muni d'argent, de boucles, de joyaux; il se faisait désirer, se plaisait à donner de la jalousie à la princesse, et à paraître jaloux lui-même; souvent il la faisait pleurer: peu à peu il la mit sur le pied de ne rien faire sans sa permission, pas même les choses indifférentes: tantôt prête à sortir pour aller à l'Opéra, il la faisait demeurer; d'autres fois il l'y faisait aller malgré elle; il l'obligeait à faire du bien à des dames qu'elle n'aimait point, ou dont elle était jalouse; et du mal à des gens qui lui plaisaient, et dont il faisait le jaloux. Jusqu'à sa parure, elle n'avait pas la moindre liberté; il se divertissait à la faire décoiffer, ou à lui faire changer d'habits, quand elle était toute prête; et cela si souvent, et quelquefois si publiquement, qu'il l'avait accoutumée, le soir, à prendre ses ordres pour la parure et l'occupation du lendemain, et le lendemain il changeait tout, et la princesse pleurait tant et plus; enfin elle en était venue à lui envoyer des messages par des valets affidés, car il logea presque en arrivant au Luxembourg; et les messages se réitéraient plusieurs fois pendant sa toilette pour savoir quels rubans elle mettrait, et ainsi de l'habit et des autres parures, et presque toujours il lui faisait porter ce qu'elle ne voulait point. Si quelquefois elle osait se licencier à la moindre chose sans son congé, il la traitait comme une servante, et les pleurs duraient souvent plusieurs jours.
«Cette princesse si superbe, et qui se plaisait tant à montrer et à exercer le plus démesuré orgueil, s'avilit à faire des repas obscurs avec lui et avec des gens sans aveu, elle avec qui nul ne pouvait manger s'il n'était prince du sang. Le jésuite Riglet, qu'elle avait connu enfant, et qui l'avait cultivée, était admis dans ces repas particuliers, sans qu'il en eût honte, ni que la duchesse en fût embarrassée: Mmede Mouchy était la confidente de toutes ces étranges particularités; elle et Riom mandaient les convives et choisissaient les jours. Cette dame raccommodait les amants, et cette vie était toute publique au Luxembourg, où tout s'adressait à Riom, qui, de son côté, avait soin de bien vivre avec tous, et avec un air de respect qu'il refusait, en public, à sa seule princesse. Devant tous, il lui faisait des réponses brusques qui faisaient baisser les yeux aux présents, et rougir la duchesse, qui ne contraignait point ses manières passionnées pour lui.»
Riom était pour la duchesse un remède souverain à l'ennui.
Une femme célèbre dit tout à coup au général Bonaparte, alors jeune héros couvert de gloire et sans crimes envers la liberté: «Général, une femme ne peut être que votre épouse ou votre sœur.» Le héros ne comprit pas le compliment; l'on s'en est vengé par de belles injures. Ces femmes-là aiment à être méprisées par leur amant, elles ne l'aiment que cruel.
Le saut de Leucade était une belle image dans l'antiquité. En effet, le remède à l'amour est presque impossible. Il faut non seulement le danger qui rappelle fortement l'attention de l'homme au soin de sa propre conservation[122], mais il faut, ce qui est bien plus difficile, la continuité d'un danger piquant, et que l'on puisse éviter par adresse, afin que l'habitude de penser à sa propre conservation ait le temps de naître. Je ne vois guère qu'une tempête de seize jours, comme celle de don Juan[123]ou le naufrage de M. Cochelet parmi les Maures; autrement l'on prend bien vite l'habitude du péril, et même l'on se remet à songer à ce qu'on aime, avec plus de charme encore, quand on est en vedette, à vingt pas de l'ennemi.
[122]Le danger de Henri Morton, dans la Clyde.Old Mortality, tome IV, page 224.
[122]Le danger de Henri Morton, dans la Clyde.
Old Mortality, tome IV, page 224.
[123]Du trop vanté lord Byron.
[123]Du trop vanté lord Byron.
Nous l'avons répété sans cesse, l'amour d'un homme qui aime bienjouitoufrémitde tout ce qu'il s'imagine, et il n'y a rien dans la nature qui ne lui parle de ce qu'il aime. Or, jouir et frémir fait une occupation fort intéressante, et auprès de laquelle toutes les autres pâlissent.
Un ami qui veut procurer la guérison du malade doit d'abord être toujours du parti de la femme aimée, et tous les amis qui ont plus de zèle que d'esprit ne manquent pas de faire le contraire.
C'est attaquer, avec des forces trop ridiculeusement inégales, cet ensemble d'illusions charmantes que nous avons appelé autrefois cristallisation[124].
[124]Uniquement pour abréger, et en demandant pardon du mot nouveau.
[124]Uniquement pour abréger, et en demandant pardon du mot nouveau.
L'ami guérisseur doit avoir devant les yeux que, s'il se présente une absurdité à croire, comme il faut pour l'amant ou la dévorer ou renoncer à tout ce qui l'attache à la vie, il la dévorera, et, avec tout l'esprit possible, niera dans sa maîtresse les vices les plus évidents et les infidélités les plus atroces. C'est ainsi que, dans l'amour-passion, avec un peu de temps, tout se pardonne.
Dans les caractères raisonnables et froids, il faudra, pour que l'amant dévore les vices, qu'il ne les aperçoive qu'après plusieurs mois de passion[125].
[125]MmeDornal et Serigny. Confessions du comte *** de Duclos. Voir lanote 59; mort du général Abdhallah, à Bologne.
[125]MmeDornal et Serigny. Confessions du comte *** de Duclos. Voir lanote 59; mort du général Abdhallah, à Bologne.
Bien loin de chercher grossièrement et ouvertement à distraire l'amant, l'ami guérisseur doit lui parler à satiété, et de son amour et de sa maîtresse, et en même temps faire naître sous ses pas une foule de petits événements. Quand le voyageisole, il n'est pas remède[126], et même rien ne rappelle plus tendrement ce qu'on aime que les contrastes. C'est au milieu des brillants salons de Paris, et auprès des femmes vantées comme les plus aimables, que j'ai le plus aimé ma pauvre maîtresse, solitaire et triste, dans son petit appartement au fond de la Romagne[127].
[126]J'ai pleuré presque tous les jours (Précieuses paroles du 10 juin).
[126]J'ai pleuré presque tous les jours (Précieuses paroles du 10 juin).
[127]Salviati.
[127]Salviati.
J'épiais, sur la pendule superbe du brillant salon où j'étais exilé, l'heure où elle sort à pied, et par la pluie, pour aller voir son amie. C'est en cherchant à l'oublier que j'ai vu que les contrastes sont la source de souvenirs moins vifs, mais bien plus célestes que ceux que l'on va chercher aux lieux où jadis on l'a rencontrée.
Pour que l'absence soit utile, il faut que l'ami guérisseur soit toujours là pour faire faire à l'amant toutes les réflexions possibles sur les événements de son amour, et qu'il tâche de rendre ses réflexions ennuyeuses par leur longueur ou leur peu d'à-propos, ce qui leur donne l'effet de lieux communs: par exemple, être tendre et sentimental après un dîner égayé de bons vins.
S'il est si difficile d'oublier une femme auprès de laquelle on a trouvé le bonheur, c'est qu'il est certains moments que l'imagination ne peut se lasser de représenter et d'embellir.
Je ne dis rien de l'orgueil, remède cruel et souverain, mais qui n'est pas à l'usage des âmes tendres.
Les premières scènes du Roméo de Shakespeare forment un tableau admirable; il y a loin de l'homme qui se dit tristement: «She hath forsworn to love», à celui qui s'écrie au comble du bonheur: «Come what sorrow can!»
Her passion will die like a lamp for want of what the flame should feed upon.Bride of Lammermoor, II, 116.
Her passion will die like a lamp for want of what the flame should feed upon.
Bride of Lammermoor, II, 116.
L'amour guérisseur doit bien se garder des mauvaises raisons, par exemple de parler d'ingratitude. C'est ressusciter la cristallisation que de lui ménager une victoire et un nouveau plaisir.
Il ne peut pas y avoir d'ingratitude en amour; le plaisir actuel paye toujours et au delà les sacrifices les plus grands en apparence. Je ne vois pas d'autres torts possibles que le manque de franchise; il faut accuser juste l'état de son cœur.
Pour peu que l'ami guérisseur attaque l'amour de front, l'amant répond: «Être amoureux, même avec la colère de ce qu'on aime, ce n'en est pas moins, pour m'abaisser à votre style de marchand, avoir un billet à une loterie dont le bonheur est à mille lieues au-dessus de tout ce que vous pouvez m'offrir, dans votre monde d'indifférence et d'intérêt personnel. Il faut avoir beaucoup de vanité, et de la bien petite, pour être heureux parce qu'on vous reçoit bien. Je ne blâme point les hommes d'en agir ainsi dans leur monde. Mais, auprès de Léonore, je trouvais un monde où tout était céleste, tendre, généreux. La plus sublime et presque incroyable vertu de votre monde, dans nos entretiens, ne comptait que pour une vertu ordinaire et de tous les jours. Laissez-moi au moins rêver au bonheur de passer ma vie auprès d'un tel être. Quoique je voie bien que la calomnie m'a perdu et que je n'ai plus d'espoir, du moins je lui ferai le sacrifice de ma vengeance.»
On ne peut guère arrêter l'amour que dans les commencements. Outre le prompt départ et les distractions obligées du grand monde, comme dans le cas de la comtesse Kalember, il y a plusieurs petites ruses que l'ami guérisseur peut mettre en usage. Par exemple il fera tomber sous vos yeux, comme par hasard, que la femme que vous aimez n'a pas pour vous, hors de ce qui fait l'objet de la guerre, les égards de politesse et d'estime qu'elle accordait à un rival. Les plus petites choses suffisent, car tout estsigneen amour; par exemple, elle ne vous donne pas le bras pour monter à sa loge; cette niaiserie, prise au tragique par un cœur passionné, liant une humiliation à chaque jugement qui forme la cristallisation, empoisonne la source de l'amour et peut le détruire.
On peut faire accuser la femme qui se conduit mal avec notre ami d'un défaut physique et ridicule impossible à vérifier; si l'amant pouvait vérifier la calomnie, même quand il la trouverait fondée, elle serait rendue défavorable par l'imagination, et bientôt il n'y paraîtrait pas. Il n'y a que l'imagination qui puisse se résister à elle-même; Henri III le savait bien quand il médisait de la célèbre duchesse de Montpensier.
C'est donc l'imagination qu'il faut surtout garder chez une jeune fille que l'on veut préserver de l'amour. Et moins elle aura de vulgarité dans l'esprit, plus son âme sera noble et généreuse, plus en un mot elle sera digne de nos respects, plus grand sera le danger qu'elle court.
Il est toujours périlleux pour une jeune personne de souffrir que ses souvenirs s'attachent d'une manière répétée, et avec trop de complaisance, au même individu. Si la reconnaissance, l'admiration ou la curiosité viennent redoubler les liens du souvenir, elle est presque sûrement sur le bord du précipice. Plus grand est l'ennui de la vie habituelle, plus sont actifs les poisons nommés gratitude, admiration, curiosité. Il faut alors une rapide, prompte et énergique distraction.
C'est ainsi qu'un peu de rudesse et denon-curancedans le premier abord, si la drogue est administrée avec naturel, est presque un sûr moyen de se faire respecter d'une femme d'esprit.