Chapter 22

L'on n'a point imprimé de lettres d'amour posthumes des dames romaines. Pétrone a fait un livre charmant, mais n'a peint que la débauche.

Pour l'amourà Rome, après la Didon[230]et la seconde églogue de Virgile, nous n'avons rien de plus précis que les écrits des trois grands poètes, Ovide, Tibulle et Properce.

[230]Voir leregardde Didon, dans la superbe esquisse de M. Guérin au Luxembourg.

[230]Voir leregardde Didon, dans la superbe esquisse de M. Guérin au Luxembourg.

Or, les élégies de Parny ou la lettre d'Héloïse à Abeilard, de Colardeau, sont des peintures bien imparfaites et bien vagues si on les compare à quelques lettres de la Nouvelle-Héloïse, à celles d'une Religieuse portugaise, de Mllede Lespinasse, de la Sophie de Mirabeau, de Werther, etc., etc.

La poésie, avec ses comparaisons obligées, sa mythologie que ne croit pas le poète, sa dignité de style à la Louis XIV, et tout l'attirail de ses ornements appelés poétiques, est bien au-dessous de la prose dès qu'il s'agit de donner une idée claire et précise des mouvements du cœur; or, dans ce genre, on n'émeut que par la clarté.

Tibulle, Ovide et Properce furent de meilleur goût que nos poètes; ils ont peint l'amour tel qu'il put exister chez les fiers citoyens de Rome; encore vécurent-ils sous Auguste, qui, après avoir fermé le temple de Janus, cherchait à ravaler les citoyens à l'état de sujets loyaux d'une monarchie.

Les maîtresses de ces trois grands poètes furent des femmes coquettes, infidèles et vénales; ils ne cherchèrent auprès d'elles que des plaisirs physiques, et je croirais qu'ils n'eurent jamais l'idée des sentiments sublimes[231]qui, treize siècles plus tard, firent palpiter le sein de la tendre Héloïse.

[231]Tout ce qu'il y a de beau au monde était devenu partie de la beauté de la femme que vous aimez, vous vous trouvez disposé à faire tout ce qu'il y a de beau au monde.

[231]Tout ce qu'il y a de beau au monde était devenu partie de la beauté de la femme que vous aimez, vous vous trouvez disposé à faire tout ce qu'il y a de beau au monde.

J'emprunte le passage suivant à un littérateur distingué et qui connaît beaucoup mieux que moi les poètes latins:

«Le brillant génie d'Ovide[232], l'imagination de Properce, l'âme sensible de Tibulle, leur inspirèrent sans doute des vers de nuances différentes, mais ils aimèrent de la même manière des femmes à peu près de la même espèce. Ils désirent, ils triomphent, ils ont des rivaux heureux, ils sont jaloux ils se brouillent et se raccommodent; ils sont infidèles à leur tour, on leur pardonne et ils retrouvent un bonheur qui bientôt est troublé par le retour des mêmes chances.

[232]Guinguené,Histoire littéraire de l'Italie, vol. II, page 490.

[232]Guinguené,Histoire littéraire de l'Italie, vol. II, page 490.

«Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari; quels signes ils doivent se faire devant lui et devant le monde, pour s'entendre et n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de près; bientôt des querelles, et, ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le pardon. Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques, au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit, à une maudite vieille qui la corrompt et lui apprend à se donner à prix d'or à un vieil eunuque qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui remette des tablettes où il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refusé: il maudit ses tablettes, qui ont eu un si mauvais succès. Il en obtient un plus heureux: il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas interrompre son bonheur.

«Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour toutes les femmes. Un instant après, Corinne est aussi infidèle; il ne peut supporter l'idée qu'il lui a donné des leçons dont elle profite avec un autre. Corinne à son tour est jalouse; elle s'emporte en femme plus colère que tendre; elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui jure qu'il n'en est rien, et il écrit à cette esclave; et tout ce qui avait fâché Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir! Quels indices les ont trahis? Il demande à la jeune esclave un nouveau rendez-vous. Si elle le lui refuse, il menace de tout avouer à Corinne. Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la peine et des plaisirs qu'ils lui donnent. Peu après c'est Corinne seule qui l'occupe. Elle est toute à lui. Il chante son triomphe comme si c'était sa première victoire. Après quelques incidents que, pour plus d'une raison, il faut laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop long de rappeler, il se trouve que le mari de Corinne est devenu trop facile. Il n'est plus jaloux; cela déplaît à l'amant, qui le menace de quitter sa femme s'il ne reprend sa jalousie. Le mari lui obéit trop; il fait si bien surveiller Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il se plaint de cette surveillance qu'il a provoquée, mais il saura bien la tromper; par malheur il n'est pas le seul à y parvenir. Les infidélités de Corinne recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si publiques, que la seule grâce qu'Ovide lui demande, c'est qu'elle prenne quelque peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins évidemment ce qu'elle est. Telles furent les mœurs d'Ovide et de sa maîtresse, tel est le caractère de leurs amours.

«Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Dès qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure; il lui demande de fuir le luxe et d'aimer la simplicité. Il est livré lui-même à plus d'un genre de débauche. Cinthie l'attend; il ne se rend qu'au matin auprès d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve endormie; elle est longtemps sans que tout le bruit qu'il fait, sans que ses caresses mêmes la réveillent; elle ouvre enfin ses yeux et lui fait les reproches qu'il mérite. Un ami veut le détacher de Cinthie; il fait à cet ami l'éloge de sa beauté, de ses talents. Il est menacé de la perdre: elle part avec un militaire; elle veut suivre les camps, elle s'expose à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point, il pleure, il fait des vœux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira point de la maison qu'elle a quittée; il ira au-devant des étrangers qui l'auront vue; il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est touchée de tant d'amour. Elle quitte le soldat et reste avec le poète. Il remercie Apollon et les muses; il est ivre de son bonheur. Ce bonheur est bientôt troublé par de nouveaux accès de jalousie, interrompu par l'éloignement et par l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que d'elle. Ses infidélités passées lui en font craindre de nouvelles. La mort ne l'effraye pas, il ne craint que de perdre Cinthie; qu'il soit sûr qu'elle lui sera fidèle, il descendra sans regret au tombeau.

«Après de nouvelles trahisons, il s'est cru délivré de son amour, mais bientôt il reprend ses fers. Il fait le portrait le plus ravissant de sa maîtresse, de sa beauté, de l'élégance de sa parure, de ses talents pour le chant, la poésie et la danse; tout redouble et justifie son amour. Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se déshonore dans toute la ville par des aventures d'un tel éclat, que Properce ne peut plus l'aimer sans honte. Il en rougit, mais il ne peut se détacher d'elle. Il sera son amant, son époux; jamais il n'aimera que Cinthie. Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse, il la rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une seule femme qu'il aime: ce sont toutes les femmes. Il n'en possède jamais assez, il est insatiable de plaisirs. Il faut, pour le rappeler à lui-même, que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi vives que si jamais il n'eût été infidèle lui-même. Il veut fuir. Il se distrait par la débauche. Il s'était enivré comme à son ordinaire. Il feint qu'une troupe d'amours le rencontre et le ramène aux pieds de Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans un de leurs soupers, s'échauffe de vin comme lui, renverse la table, lui jette les coupes à la tête; il trouve cela charmant. De nouvelles perfidies le forcent enfin à rompre sa chaîne; il veut partir; il va voyager dans la Grèce; il fait tout le plan de son voyage, mais il renonce à ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir, elle le rend la risée de ses rivaux; mais une maladie vient la saisir, elle meurt. Elle lui reproche ses infidélités, ses caprices, l'abandon où il l'a laissée à ses derniers moments, et jure qu'elle-même, malgré les apparences, lui fut toujours fidèle. Telles sont les mœurs et les aventures de Properce et de sa maîtresse; telle est en abrégé l'histoire de leurs amours. Voilà la femme qu'une âme comme celle de Properce fut réduite à aimer.

«Ovide et Properce furent souvent infidèles, mais jamais inconstants. Ce sont deux libertins fixés qui portent souvent çà et là leurs hommages, mais qui reviennent toujours reprendre la même chaîne. Corinne et Cinthie ont toutes les femmes pour rivales: elles n'en ont particulièrement aucune. La muse de ces deux poètes est fidèle si leur amour ne l'est pas, et aucun autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie ne figure dans leurs vers. Tibulle, amant et poète plus tendre, moins vif et moins emporté qu'eux dans ses goûts, n'a pas la même constance. Trois beautés sont l'une après l'autre les objets de son amour et de ses vers. Délie est la première, la plus célèbre et aussi la plus aimée. Tibulle a perdu sa fortune, mais il lui reste la campagne et Délie; qu'il la possède dans la paix des champs, qu'il puisse en expirant presser la main de Délie dans la sienne; qu'elle suive en pleurant sa pompe funèbre, il ne forme point d'autres vœux. Délie est enfermée par un mari jaloux: il pénétrera dans sa prison malgré les Argus et les triples verrous. Il oubliera dans ses bras toutes ses peines. Il tombe malade, et Délie seule l'occupe, il l'engage à être toujours chaste,à mépriser l'or, à n'accorder qu'à lui ce qu'il a obtenu d'elle. Mais Délie ne suit point ce conseil. Il a cru pouvoir supporter son infidélité: il y succombe et demande grâce à Délie et à Vénus. Il cherche dans le vin un remède qu'il n'y trouve pas; il ne peut ni adoucir ses regrets, ni se guérir de son amour. Il s'adresse au mari de Délie, trompé comme lui; il lui révèle toutes les ruses dont elle se sert pour attirer et pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la garder, qu'il la lui confie: il saura bien les écarter et garantir de leurs pièges celle qui les outrage tous deux. Il s'apaise, il revient à elle, il se souvient de la mère de Délie, qui protégeait leurs amours; le souvenir de cette bonne femme rouvre son cœur à des sentiments tendres, et tous les torts de Délie sont oubliés. Mais elle en a bientôt de plus graves. Elle s'est laissé corrompre par l'or et les présents, elle est à un autre, à d'autres. Tibulle rompt enfin une chaîne honteuse, et lui dit adieu pour toujours.

«Il passe sous les lois de Némésis et n'en est pas plus heureux; elle n'aime que l'or, et se soucie peu des vers et des dons du génie. Némésis est une femme avare qui se donne au plus offrant; il maudit son avarice, mais il l'aime et ne peut vivre s'il n'en est aimé. Il tâche de la fléchir par des images touchantes. Elle a perdu sa jeune sœur; il ira pleurer sur son tombeau, et confier ses chagrins à cette tendre muette. Les mânes de la sœur de Némésis s'offenseront des larmes que Némésis fait répandre. Qu'elle n'aille pas mépriser leur colère. La triste image de sa sœur viendrait la nuit troubler son sommeil… Mais ces tristes souvenirs arrachent des pleurs à Némésis. Il ne veut point à ce prix acheter même le bonheur. Nééra est sa troisième maîtresse. Il a joui longtemps de son amour; il ne demande aux dieux que de vivre et mourir avec elle; mais elle part, elle est absente; il ne peut s'occuper d'elle, il ne demande qu'elle aux dieux; il a vu en songe Apollon, qui lui a annoncé que Nééra l'abandonne. Il refuse de croire à ce songe; il ne pourrait survivre à ce malheur, et cependant ce malheur existe. Nééra est infidèle; il est encore une fois abandonné. Tel fut le caractère et le sort de Tibulle, tel est le triple et assez triste roman de ses amours.

«C'est en lui surtout qu'une douce mélancolie domine, qu'elle donne même au plaisir une teinte de rêverie et de tristesse qui en fait le charme. S'il y eut un poète ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut Tibulle; mais ces nuances de sentiment qu'il exprime si biensont en lui, il ne songe pas plus que les deux autres à les chercher ou à les faire naître chez ses maîtresses: leurs grâces, leur beauté, sont tout ce qui l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il désire ou ce qu'il regrette; leur perfidie, leur vénalité, leur abandon, ce qui le tourmente. De toutes ces femmes devenues célèbres par les vers de trois grands poètes, Cinthie paraît la plus aimable. L'attrait des talents se joint en elle à tous les autres; elle cultive le chant, la poésie; mais, pour tous ces talents, qui étaient souvent ceux des courtisanes d'un certain ordre, elle n'en vaut pas mieux: le plaisir, l'or et le vin n'en sont pas moins en ce qui la gouverne; et Properce, qui vante une ou deux fois seulement en elle ce goût pour les arts, n'en est pas moins, dans sa passion pour elle, maîtrisé par une tout autre puissance.

Ces grands poètes furent apparemment au nombre des âmes les plus tendres et les plus délicates de leur siècle, et voilà pourtant qui ils aimèrent et comment ils aimèrent. Ici il faut faire abstraction de toute considération littéraire. Je ne leur demande qu'un témoignage sur leur siècle; et dans deux mille ans un roman de Ducray-Duminil sera un témoignage de nos mœurs.

Un de mes grands regrets, c'est de n'avoir pu voir Venise de 1760[233]; une suite de hasards heureux avait réuni apparemment, dans ce petit espace, et les institutions politiques et les opinions les plus favorables au bonheur de l'homme. Une douce volupté donnait à tous un bonheur facile. Il n'y avait point de combat intérieur et point de crimes. La sérénité était sur tous les visages, personne ne songeait à paraître plus riche, l'hypocrisie ne menait à rien. Je me figure que ce devait être le contraire de Londres en 1822.

[233]Voyage du président de Brosses en Italie, voyage d'Eustace, de Sharp, de Smolett.

[233]Voyage du président de Brosses en Italie, voyage d'Eustace, de Sharp, de Smolett.

Si vous remplacez le manque de sécurité personnelle par la juste crainte de manquer d'argent, vous verrez que les États-Unis d'Amérique, par rapport à la passion dont nous essayons une monographie, ressemblent beaucoup à l'antiquité.

En parlant des esquisses plus ou moins imparfaites de l'amour-passion que nous ont laissées les anciens, je vois que j'ai oublié lesAmours de Médéedansl'Argonautique. Virgile les a copiées dans sa Didon. Comparez cela à l'amour tel qu'il est dans un roman moderne: le doyen de Killerine, par exemple.

Le roman sent les beautés de la nature et des arts avec une force, une profondeur, une justesse étonnantes; mais, s'il se met à vouloir raisonner sur ce qu'il sent avec tant d'énergie, c'est à faire pitié.

C'est peut-être que le sentiment lui vient de la nature, et sa logique, du gouvernement.

On voit sur-le-champ pourquoi les beaux arts, hors de l'Italie, ne sont qu'une mauvaise plaisanterie; on en raisonne mieux, mais le public ne sent pas.

Londres, 26 novembre 1821.

Un homme fort raisonnable, et qui est arrivé hier de Madras, me dit en deux heures de conversation ce que je réduis aux vingt lignes suivantes:

«Cesombre, qu'une cause inconnue fait peser sur le caractère anglais, pénètre si avant dans les cœurs, qu'au bout du monde, à Madras, quand un Anglais peut obtenir quelques jours de vacance, il quitte bien vite la riche et florissante Madras pour venir se dérider dans la petite ville française de Pondichéry, qui, sans richesses et presque sans commerce, fleurit sous l'administration paternelle de M. Dupuy. A Madras on boit du vin de Bourgogne à trente-six francs la bouteille; la pauvreté des Français de Pondichéry fait que, dans les sociétés les plus distinguées, les rafraîchissements consistent en grands verres d'eau. Mais on y rit.»

Maintenant il y a plus de liberté en Angleterre qu'en Prusse. Le climat est le même que celui de Kœnigsberg, de Berlin, de Varsovie, villes qui sont loin de marquer par leur tristesse. Les classes ouvrières y ont moins de sécurité et y boivent tout aussi peu de vin qu'en Angleterre; elles sont beaucoup plus mal vêtues.

Les aristocraties de Venise et de Vienne ne sont pas tristes.

Je ne vois qu'une différence: dans les pays gais, on lit peu la Bible et il y a de la galanterie. Je demande pardon de revenir souvent sur une démonstration dont je doute. Je supprime vingt faits dans le sens du précédent.

Je viens de voir, dans un beau château près de Paris, un jeune homme très joli, fort spirituel, très riche, de moins de vingt ans; le hasard l'y a laissé presque seul, et pendant longtemps, avec une fort belle fille de dix-huit ans, pleine de talents, de l'esprit le plus distingué, fort riche aussi. Qui ne se serait attendu à une passion? Rien moins que cela, l'affectation était si grande chez ces deux jolies créatures, que chacune n'était occupée que de soi et de l'effet qu'elle devait produire.

J'en conviens, dès le lendemain d'une grande action, un orgueil sauvage a fait tomber ce peuple dans toutes les fautes et les niaiseries qui se sont présentées. Voici pourtant ce qui m'empêche d'effacer les louanges que je donnais autrefois à ce représentant du moyen âge.

La plus jolie femme de Narbonne est une jeune Espagnole à peine âgée de vingt ans, qui vit là fort retirée avec son mari, Espagnol aussi et officier en demi-solde. Cet officier fut obligé, il y a quelque temps, de donner un soufflet à un fat: le lendemain, sur le champ de bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole; nouveau déluge de propos affectés: «Mais, en vérité, c'est une horreur! comment avez-vous pu dire cela à votre femme? madame vient pour empêcher notre combat!»—Je viens vous enterrer, répond la jeune Espagnole.

Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme. Le résultat ne démentit pas la fierté du propos. Cette action eût passé pour peu convenable en Angleterre. Donc la fausse décence diminue le peu de bonheur qui se trouve ici-bas.

L'aimable Donézan disait hier: «Dans ma jeunesse, et jusque bien avant dans ma carrière, puisque j'avais cinquante ans en 89, les femmes portaient de la poudre dans leurs cheveux.

«Je vous avouerai qu'une femme sans poudre me fait répugnance; la première impression est toujours d'une femme de chambre qui n'a pas eu le loisir de faire sa toilette.»

Voilà la seule raison contre Shakespeare et en faveur des unités.

Les jeunes gens ne lisant que la Harpe, le goût des grands toupets poudrés, comme ceux que portait la feue reine Marie-Antoinette, peut encore durer quelques années. Je connais aussi des gens qui méprisent le Corrège et Michel-Ange, et certes, M. Donézan était homme d'infiniment d'esprit.

Froide, brave, calculatrice, méfiante, discutante, ayant toujours peur d'être électrisée par quelqu'un qui pourrait se moquer d'elle, absolument libre d'enthousiasme, un peu jalouse des gens qui ont vu de grandes choses à la suite de Napoléon, telle était la jeunesse de ce temps-là, plus estimable qu'aimable. Elle amenait forcément le gouvernement au rabais du centre gauche. Ce caractère de la jeunesse se retrouvait jusque parmi les conscrits dont chacun n'aspire qu'à finir son temps.

Toutes les éducations, données exprès ou par hasard, forment les hommes pour une certaine époque de la vie. L'éducation du siècle de Louis XV plaçait à vingt-cinq ans le plus beau moment de ses élèves[234].

[234]M. de Francueil, quand il portait trop de poudre. Mémoires de Mmed'Épinay.

[234]M. de Francueil, quand il portait trop de poudre. Mémoires de Mmed'Épinay.

C'est à quarante que les jeunes gens de ce temps-là seront le mieux, ils auront perdu la méfiance et la prétention, et gagné l'aisance et la gaieté.

«Dans cette discussion avec l'académicien, toujours l'académicien se sauvait en reprenant de petites dates et autres semblables erreurs de peu d'importance; mais la conséquence et qualification naturelle des choses, il niait toujours, ou semblait ne pas entendre: par exemple, que Néron eût été cruel empereur ou Charles II parjure. Or, comment prouver de telles choses, ou, les prouvant, ne pas arrêter la discussion générale et en perdre le fil?»

«Telle manière de discussion ai-je toujours vue entre telles gens, dont l'un ne cherche que vérité et avancement en icelle, l'autre faveur de son maître ou parti, et gloire du bien dire. Et j'ai estimé grande duperie et perdement de temps en l'homme de bonne loi de s'arrêter à parler avec lesdits académiciens.» (Œuvres badines de Guy Allard de Voiron)

Il n'y a qu'une très petite partie de l'art d'être heureux qui soit une science exacte, une sorte d'échelle sur laquelle on soit assuré de monter sur un échelon chaque siècle: c'est celle qui dépend du gouvernement: (encore ceci n'est-il qu'une théorie, je vois les Vénitiens de 1770 plus heureux que les gens de Philadelphie d'aujourd'hui).

Du reste, l'art d'être heureux est comme la poésie; malgré le perfectionnement de toutes choses, Homère, il y a deux mille sept cents ans, avait plus de talent que lord Byron.

En lisant attentivement Plutarque, je crois m'apercevoir qu'on était plus heureux en Sicile du temps de Dion, quoiqu'on n'eût ni imprimerie ni punch à la glace, que nous ne savons l'être aujourd'hui.

J'aimerais mieux être un Arabe duVesiècle qu'un Français duXIXe.

Ce n'est jamais cette illusion qui renaît et se détruit à chaque seconde que l'on va chercher au théâtre, mais l'occasion de prouver à son voisin, ou du moins à soi-même, si l'on a la contrariété de n'avoir point de voisin, que l'on a bien lu son la Harpe et que l'on est homme de goût. C'est un plaisir de vieux pédant que se donne la jeunesse.

Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aimeplus que la vie.

La cristallisation ne peut pas être excitée par des hommes-copies, et les rivaux les plus dangereux sont les plus différents.

Dans une société très avancée, l'amour-passionest aussi naturel que l'amour physique chez les sauvages.

M.

Sans les nuances, avoir une femme qu'on adore ne serait pas un bonheur et même serait impossible.

L. 7 octobre.

D'où vient l'intolérance des stoïciens? de la même source que celles des dévots outrés. Ils ont de l'humeur parce qu'ils luttent contre la nature, qu'ils se privent et qu'ils souffrent. S'ils voulaient s'interroger de bonne foi sur la haine qu'ils portent à ceux qui professent une morale moins sévère, ils s'avoueraient qu'elle naît de la jalousie secrète d'un bonheur qu'ils envient et qu'ils se sont interdit,sans croireaux récompenses qui les dédommageraient de leurs sacrifices.

Diderot.

Les femmes qui ont habituellement de l'humeur pourraient se demander si elles suivent le système de conduite qu'ellescroient sincèrementle chemin du bonheur. N'y a-t-il pas un peu de manque de courage accompagné d'un peu de vengeance basse au fond du cœur d'une prude? Voir la mauvaise humeur de MmeDeshoulières dans ses derniers jours (Notice de M. Lemontey).

Rien de plus indulgent, parce que rien n'est plus heureux, que la vertu de bonne foi; mais mistress Hutchinson elle-même manque d'indulgence.

Immédiatement après ce bonheur vient celui d'une femme jeune, jolie, facile, qui ne se fait point de reproches. A Messine on disait du mal de la contessina Vicenzella: «Que voulez-vous? disait-elle, je suis jeune, libre, riche, et peut-être pas laide. J'en souhaite autant à toutes les femmes de Messine.» Cette femme charmante, et qui ne voulut jamais avoir pour moi que de l'amitié, est celle qui m'a fait connaître les douces poésies de l'abbé Melli, en dialecte sicilien; poésies délicieuses, quoique gâtées encore par la mythologie.

Delfante.

Le public de Paris a une capacité d'attention, c'est trois jours, après quoi, présentez-lui la mort de Napoléon ou la condamnation de M. Béranger à deux mois de prison, absolument la même sensation ou le même manque de tact à qui en reparle le quatrième jour. Toute grande capitale doit-elle être ainsi, ou cela tient-il à la bonté et à la légèreté parisienne? Grâce à l'orgueil aristocratique et à la timidité souffrante, Londres n'est qu'une nombreuse collection d'ermites. Ce n'est pas une capitale. Vienne n'est qu'une oligarchie de deux cents familles environnées de cent cinquante mille artisans ou domestiques qui les servent. Ce n'est pas là non plus une capitale. Naples et Paris, les deux seules capitales (Extrait desVoyages de Birkbeck, page 371).

S'il était une époque où, d'après les théories vulgaires, appelées raisonnables par les hommes communs, la prison pût être supportable, ce serait celle où, après une détention de plusieurs années, un pauvre prisonnier n'est plus séparé que par un mois ou deux du moment qui doit le mettre en liberté. Mais lacristallisationen ordonne autrement. Le dernier mois est plus pénible que les trois dernières années. M. d'Hotelans a vu à la maison d'arrêt de Melun plusieurs prisonniers détenus depuis longtemps, parvenus à quelques mois du jour qui devait les rendre à la liberté,mourird'impatience.

Je ne puis résister au plaisir de transcrire une lettre écrite en mauvais anglais par une jeune Allemande. Il est donc prouvé qu'il y a des amours constantes, et tous les hommes de génie ne sont pas des Mirabeau. Klopstock, le grand poète, passe à Hambourg pour avoir été un homme aimable; voici ce que sa jeune femme écrivait à une amie intime:

«After having seen him two hours, I was obliged to pass the evening in a company, which never had been so wearisome to me. I could not speak, I could not play; I thought I saw nothing but Klopstock; I saw him the next day, and the following and we were very seriously friends. But the fourth day he departed. It was a strong hour the hour of his departure! He wrote soon after; from that time our correspondence began to be a very diligent one. I sincerely believed my love to be friendship. I spoke with my friends of nothing but Klopstock, and showed his letters. They raillied at me and said I was in love. I raillied then again, and said that they must have a very friendshipless heart, if they had no idea of friendship to a man as well as to a woman. Thus it continued eight months, in which time my friends found as much love in Klopstock's letters as in me. I perceived it likewise, but I would not believe it. At the last Klopstock said plainly that he loved; and I startled as for a wrong thing; I answered that it was no love, but friendship, as it was what I felt for him; we had not seen one another enough to love (as if love must have more time than friendship). This was sincerely my meaning, and I had this meaning till Klopstock came again to Hamburg. This he did a year after we had seen one another the first time. We saw, we were friends, we loved; and a short time after, I could even tell Klopstock that I loved. But we were obliged to part again, and wait two years for our wedding. My mother would not let marry me a stranger. I could marry then without her consent, as by the death of my father my fortune depended not on her; but this was a horrible idea for me; and thank heaven that I have prevailed by prayers! At this time knowing Klopstock, she loves him as her lifely son, and thanks god that she has not persisted. We married and I am the happiest wife in the world. In some few months it will be four years that I am so happy…» (Correspondence of Richardson, vol. III, page 147.)

Il n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par une vraie passion.

Pour être heureuse avec la facilité des mœurs, il faut une simplicité de caractère qu'on trouve en Allemagne, en Italie, mais jamais en France.

La duchesse de C…

Par orgueil, les Turcs privent leurs femmes de tout ce qui peut donner un aliment à la cristallisation. Je vis depuis trois mois chez un peuple où, par orgueil, les gens titrés en seront bientôt là.

Les hommes appellentpudeurles exigences d'un orgueil rendu fou par l'aristocratie. Comment oser manquer à la pudeur? Aussi, comme à Athènes, les gens d'esprit ont une tendance marquée à se réfugier auprès des courtisanes, c'est-à-dire auprès de ces femmes qu'une faute éclatante a mises à l'abri des affectations de lapudeur(Vie de Fox).


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