Chapter 23

Dans le cas d'amour empêché par victoire trop prompte, j'ai vu la cristallisation chez les caractères tendres chercher à se former après. Elle dit en riant: «Non, je ne t'aime pas.»

L'éducation actuelle des femmes, ce mélange bizarre de pratiques pieuses et de chansons fort vives (di piacer mi balza il corde laGazza ladra), est la chose du monde la mieux calculée pour éloigner le bonheur. Cette éducation fait les têtes les plus inconséquentes. Mmede R… qui craignait la mort, vient de mourir parce qu'elle trouvait drôle de jeter les médecines par la fenêtre. Ces pauvres petites femmes prennent l'inconséquence pour de la gaieté, parce que la gaieté est souvent inconséquente en apparence. C'est comme l'Allemand qui se fait vif en se jetant par la fenêtre.

La vulgarité, éteignant l'imagination, produit sur-le-champ pour moi l'ennui mortel: la charmante comtesse K… me montrant ce soir les lettres de ses amants, que je trouve grossières.

Forlì, 17 mars. Henri.

L'imagination n'était pas éteinte; elle était seulement fourvoyée, et, par répugnance, cessait bien vite de se figurer la grossièreté de ces plats amants.

Belgirate, 26 octobre 1816.

Pour peu qu'une véritable passion rencontre de contrariétés, elle produit vraisemblablement plus de malheur que de bonheur; cette idée peut n'être pas vraie pour une âme tendre, mais elle est d'une évidence parfaite pour la majeure partie des hommes, et en particulier pour les froids philosophes qui, en fait de passions, ne vivent presque que de curiosité et d'amour-propre.

Ce qui précède, je le disais hier soir à la contessina Fulvia, en nous promenant sur la terrasse de l'Isola-Bella, à l'orient, près du grand pin. Elle me répondit: «Le malheur produit une beaucoup plus forte impression sur l'existence humaine que le plaisir.

«La première vertu de tout ce qui prétend à nous donner du plaisir, c'est de frapper fort.

«Ne pourrait-on pas dire que, la vie elle-même n'étant faite que de sensations, le goût universel de tous les êtres qui ont vie est d'être avertis qu'ils vivent par les sensations les plus fortes possibles? Les gens du Nord ont peu de vie; voyez la lenteur de leurs mouvements. Ledolce farnientedes Italiens, c'est le plaisir de jouir des émotions de son âme, mollement étendu sur un divan, plaisir impossible si l'on court toute la journée à cheval ou dans un droski, comme l'Anglais ou le Russe. Ces gens mourraient d'ennui sur un divan. Il n'y a rien à regarder dans leurs âmes.

«L'amour donne les sensations les plus fortes possibles; la preuve en est que, dans ces moments d'inflammation, comme diraient les physiologistes, le cœur forme cesalliances de sensationsqui semblent si absurdes aux philosophes Helvétius, Buffon et autres. Luizina, l'autre jour, s'est laissé tomber dans le lac, comme vous savez; c'est qu'elle suivait des yeux une feuille de laurier détachée de quelque arbre de l'Isola-Madre (îles Borromées). La pauvre femme m'a avoué qu'un jour son amant, en lui parlant, effeuillait une branche de laurier dans le lac, et lui disait: «Vos cruautés et les calomnies de votre amie m'empêchent de profiter de la vie et d'acquérir quelque gloire.»

«Une âme qui, par l'effet de quelque grande passion, ambition, jeu, amour, jalousie, guerre, etc., a connu les moments d'angoisse et d'extrême malheur, par une bizarrerie bien incompréhensible,méprisele bonheur d'une vie tranquille et où tout semble fait à souhait: un joli château dans une position pittoresque, beaucoup d'aisance, une bonne femme, trois jolis enfants, des amis aimables et en quantité, ce n'est là qu'une faible esquisse de tout ce que possède notre hôte, le général C… et cependant vous savez qu'il a dit être tenté d'aller à Naples prendre le commandement d'une guérilla. Une âme faite pour les passions sent d'abord que cette vie heureuse l'ennuie, et peut-être aussi qu'elle ne lui donne que des idées communes. «Je voudrais, vous disait C…, n'avoir jamais connu la fièvre des grandes passions, et pouvoir me payer de l'apparent bonheur sur lequel on me fait tous les jours de si sots compliments, auxquels, pour comble d'horreur, je suis forcé de répondre avec grâce.» Moi, philosophe, j'ajoute: «Voulez-vous une millième preuve que nous ne sommes pas faits par un être bon? c'est que leplaisirne produit pas peut-être la moitié autant d'impression sur notre être que ladouleur[235]…» La contessina m'a interrompu: «Il y a peu de peines morales dans la vie qui ne soient rendues chères par l'émotionqu'elles excitent; s'il y a un grain de générosité dans l'âme, ce plaisir se centuple. L'homme condamné à mort en 1815, et sauvé par hasard (M. de Lavalette par exemple), s'il marchait au supplice avec courage, doit se rappeler ce moment dix fois par mois; le lâche qui mourait en pleurant et jetant les hauts cris (le douanier Morris, jeté dans le lac,Rob Roy, III, 120), s'il est aussi sauvé par le hasard, ne peut tout au plus se souvenir avec plaisir de cet instant qu'à cause de la circonstance qu'il a été sauvé, et non pour les trésors de générosité qu'il a découverts en lui-même, et qui ôtent à l'avenir toutes ses craintes.»

[235]Voir l'analyse duprincipe ascétique, Bentham,Traité de législation, tome I.On fait plaisir à un êtrebonen se faisant souffrir.

[235]Voir l'analyse duprincipe ascétique, Bentham,Traité de législation, tome I.

On fait plaisir à un êtrebonen se faisant souffrir.

Moi.—«L'amour, même malheureux, donne à une âme tendre, pour qui lachose imaginée est la chose existante, des trésors de jouissance de cette espèce; il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez soi et chez ce qu'on aime. Que de fois Salviati n'a-t-il pas entendu Léonore lui dire, comme MlleMars dans lesFausses Confidences, avec son sourire enchanteur: «Eh bien! oui, je vous aime!» Or, voilà de ces illusions qu'un esprit sage n'a jamais.

Fulvia,levant les yeux au ciel.—«Oui, pour vous et pour moi, l'amour, même malheureux, pourvu que notre admiration pour l'objet aimé soit infinie, est le premier des bonheurs.»

(Fulvia a vingt-trois ans; c'est la beauté la plus célèbre de ***; ses yeux étaient divins en parlant ainsi et se levant vers ce beau ciel des îles Borromées, à minuit; les astres semblaient lui répondre. J'ai baissé les yeux, et n'ai plus trouvé de raisons philosophiques pour la combattre. Elle a continué.) Et tout ce que le monde appelle le bonheur ne vaut pas ses peines. Je crois que le mépris seul peut guérir de cette passion; non pas un mépris trop fort, ce serait un supplice, mais, par exemple, pour vous autres hommes, voir l'objet que vous adorez aimer un homme grossier et prosaïque, ou vous sacrifier aux jouissances du luxe aimable et délicat qu'elle trouve chez son amie.

Vouloir, c'est avoir le courage de s'exposer à un inconvénient; s'exposer ainsi, c'est tenter le hasard, c'est jouer. Il y a des militaires qui ne peuvent vivre sans ce jeu: c'est ce qui les rend insupportables dans la vie de famille.

Le général Teulié me disait ce soir qu'il avait découvert que ce qui le rendait d'une sécheresse et d'une stérilité si abominable quand il y avait dans le salon des femmes affectées, c'est qu'il avait ensuite une honte amère d'avoir exposé ses sentiments avec feu devant de tels êtres. (Et quand il ne parlait pas avec son âme, fût-ce de Polichinelle, il n'avait rien à dire. Je voyais du reste qu'il ne savait sur rien la phrase convenue et de bon ton. Il était par là réellement ridicule et baroque aux yeux des femmes affectées. Le ciel ne l'avait pas fait pour être élégant.)

A la cour, l'i*** est de mauvais ton, parce qu'il est censé qu'elle est contre l'intérêt des princes: l'i*** est aussi de mauvais ton en présence des jeunes filles, cela les empêcherait de trouver un mari. Il faut convenir que s* D*** e***, il doit lui être agréable d'être honoré pour de tels motifs.

Dans l'âme d'un grand peintre ou d'un grand poète, l'amour est divin comme centuplant le domaine et les plaisirs de l'art, dont les beautés donnent à son âme le pain quotidien. Que de grands artistes qui ne se doutent ni de leur âme ni de leur génie! Souvent ils se croient un médiocre talent pour la chose qu'ils adorent, parce qu'ils ne sont pas d'accord avec les eunuques du sérail, les la Harpe, etc.: pour ces gens-là, même l'amour malheureux est bonheur.

L'image du premier amour est la plus généralement touchante; pourquoi? c'est qu'il est presque le même dans tous les pays, de tous les caractères. Donc ce premier amour n'est pas le plus passionné.

La raison! la raison! Voilà ce qu'on crie toujours à un pauvre amant. En 1760, dans le moment le plus animé de la guerre de Sept ans, Grimm écrivait: «… Il n'est point douteux que le roi de Prusse n'eût prévenu cette guerre avant qu'elle éclatât, en cédant la Silésie. En cela il eût fait une action très sage. Combien de maux il aurait prévenus! Que peut avoir de commun la possession d'une province avec le bonheur d'un roi? et le grand électeur n'était-il pas un prince très heureux et très respecté sans posséder la Silésie? Voilà comment un roi aurait pu se conduire en suivant les préceptes de la plus saine raison, et je ne sais comment il serait arrivé que ce roi eût été l'objet des mépris de toute la terre, tandis que Frédéric, sacrifiant tout aubesoinde conserver la Silésie, s'est couvert d'une gloire immortelle.

«Le fils de Cromwell a sans doute fait l'action la plus sage qu'un homme puisse faire; il a préféré l'obscurité et le repos à l'embarras et au danger de gouverner un peuple sombre, fougueux et fier. Ce sage a été méprisé de son vivant et par la postérité, et son père est resté un grand homme au jugement des nations.

«LaBelle Pénitenteest un sujet sublime du théâtre espagnol[236], gâté en anglais et en français par Otway et Colardeau. Caliste a été violée par un homme qu'elle adore, que les fougues d'orgueil de son caractère rendent odieux, mais que ses talents, son esprit, les grâces de sa figure, tout enfin concourt à rendre séduisant. Lothario eût été trop aimable s'il eût su modérer de coupables transports; du reste, une haine héréditaire et atroce divise sa famille et celle de la femme qu'il aime. Ces familles sont à la tête des deux factions qui partagent une ville d'Espagne durant les horreurs du moyen âge. Sciolto, le père de Caliste, est le chef de l'autre faction, qui, dans ce moment, a le dessus; il sait que Lothario a eu l'insolence de vouloir séduire sa fille. La faible Caliste succombe sous les tourments de sa honte et de sa passion. Son père est parvenu à faire donner à son ennemi le commandement d'une armée navale, qui part pour une expédition lointaine et dangereuse, où probablement Lothario trouvera la mort. Dans la tragédie de Colardeau, il vient donner cette nouvelle à sa fille. A ces mots, la passion de Caliste s'échappe:

[236]Voir les romances espagnoles et danoises duXIIIesiècle; elles paraîtraient plates ou grossières au goût français.

[236]Voir les romances espagnoles et danoises duXIIIesiècle; elles paraîtraient plates ou grossières au goût français.

«O dieux!«Il part!… vous l'ordonnez!… il a pu s'y résoudre?

«O dieux!

«Il part!… vous l'ordonnez!… il a pu s'y résoudre?

«Jugez du danger de cette situation; un mot de plus, et Sciolto va être éclairé sur la passion de sa fille pour Lothario. Ce père confondu s'écrie:

«Qu'entends-je? me trompé-je? où s'égarent tes vœux?

«Qu'entends-je? me trompé-je? où s'égarent tes vœux?

«A cela Caliste, revenue à elle-même, répond:

«Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux,«Qu'il périsse!

«Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux,

«Qu'il périsse!

«Par ces mots, Caliste étouffe les soupçons naissants de son père, et c'est cependant sans artifice, car le sentiment qu'elle exprime est vrai. L'existence d'un homme qu'elle aime et qui a pu l'outrager doit empoisonner sa vie, fût-il au bout du monde; sa mort seule pourrait lui rendre le repos, s'il en était pour les amants infortunés… Bientôt après Lothario est tué, et Caliste a le bonheur de mourir.

«Voilà bien des pleurs et bien des cris pour peu de chose! ont dit les gens froids qui se décorent du nom de philosophes. Un homme hardi et violent abuse de la faiblesse qu'une femme a pour lui; il n'y a pas là de quoi se désoler, ou du moins il n'y a pas de quoi nous intéresser aux chagrins de Caliste. Elle n'a qu'à se consoler d'avoir couché avec son amant, et ce ne sera pas la première femme de mérite qui aura pris son parti sur ce malheur-là[237].»

[237]Grimm, tome III, page 107.

[237]Grimm, tome III, page 107.

Richard Cromwell, le roi de Prusse, Caliste, avec les âmes que le ciel leur avait données, ne pouvaient trouver la tranquillité et le bonheur qu'en agissant ainsi. La conduite de ces deux derniers est éminemment déraisonnable, et cependant ce sont les seuls qu'on estime.

Sagan, 1813.

La constance après le bonheur ne peut se prédire que d'après celle que, malgré les doutes cruels, la jalousie et les ridicules, on a eue avant l'intimité.

Chez une femme au désespoir de la mort de son amant, qui vient d'être tué à l'armée, et qui songe évidemment à le suivre, il faut d'abord examiner si ce parti n'est pas convenable; et, dans le cas de la négative, attaquer, par cette habitude si ancienne chez l'être humain, l'amour de sa conversation. Si cette femme a un ennemi, on peut lui persuader que cet ennemi a obtenu une lettre de cachet pour la mettre en prison. Si cette menace n'augmente pas son amour pour la mort, elle peut songer à se cacher pour éviter la prison. Elle se cachera trois semaines, fuyant de retraite en retraite; elle sera arrêtée et au bout de trois jours se sauvera. Alors, sous un nom supposé, on lui ménagera un asile dans une ville fort éloignée, et la plus différente possible de celle où elle était au désespoir. Mais qui veut se dévouer à consoler un être aussi malheureux et aussi nul pour l'amitié?

Varsovie, 1808.

Les savants d'académie voient les mœurs d'un peuple dans sa langue: l'Italie est le pays du monde où l'on prononce le moins le mot d'amour, toujoursamiciziaetavvicinar(amiciziapour amour etavvicinarpour faire la cour avec succès).

Le dictionnaire de la musique n'est pas fait, n'est pas même commencé; ce n'est que par hasard que l'on trouve les phrases qui disent:je suis en colère, ouje vous aime, et leurs nuances. Lemaestrone trouve ces phrases que lorsqu'elles lui sont dictées par la présence de la passion dans son cœur ou par son souvenir. Les gens qui passent le feu de la jeunesse à étudier, au lieu de sentir, ne peuvent donc pas être artistes: rien de plus simple que ce mécanisme.

L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l'empire de la femme beaucoup trop restreint.

La plus grande flatterie que l'imagination la plus exaltée saurait inventer pour l'adresser à la génération qui s'élève parmi nous, pour prendre possession de la vie, de l'opinion et du pouvoir, se trouve une vérité plus claire que le jour. Elle n'a rien àcontinuer, cette génération, elle a tout àcréer. Le grand mérite de Napoléon est d'avoir fait maison nette.

Je voudrais pouvoir dire quelque chose sur laconsolation. On n'essaye pas assez de consoler.

Le principe général, c'est qu'il faut tâcher de former unecristallisationla plus étrangère possible au motif qui a jeté dans la douleur.

Il faut avoir le courage de se livrer à un peu d'anatomie pour découvrir un principe inconnu.

Si l'on veut consulter le chapitre II de l'ouvrage de M. Villermé sur les prisons (Paris, 1820), on verra que les prisonnierssi maritano fra di loro(c'est le mot du langage des prisons). Les femmessi maritano anche fra di loro, et il y a en général beaucoup de fidélité dans ces unions, ce qui ne s'observe pas chez les hommes, et qui est un effet du principe de la pudeur.

«A Saint-Lazare, dit M. Villermé, page 96, à Saint-Lazare, en octobre 1818, une femme s'est donné plusieurs coups de couteau parce qu'elle s'est vu préférer une arrivante.

«C'est ordinairement la plus jeune qui est la plus attachée à l'autre.»

Vivacità, leggerezza, soggettissima a prendere puntiglio, occupazione di ogni momento delle apparenze della propria esistenza agli occhi altrui: Ecco i tre gran caratteri di questa pianta che risveglia Europa nell 1808.

Parmi les Italiens, les bons sont ceux qui ont encore un peu de sauvagerie et de propension au sang: les Romagnols, les Calabrois, et, parmi les plus civilisés, les Bressans, les Piémontais, les Corses.

Le bourgeois de Florence est plus mouton que celui de Paris.

L'espionnage de Léopold l'a avili à jamais. Voir la lettre de M. Courier sur le bibliothécaire Furia et le chambellan Puccini.

Je ris de voir des gens de bonne foi ne pouvoir jamais être d'accord, se dire naturellement de grosses injures et en penser davantage. Vivre, c'est sentir la vie; c'est avoir des sensations fortes. Comme pour chaque individu le taux de cette force change, ce qui est pénible pour un homme comme trop fort est précisément ce qu'il faut à un autre pour que l'intérêt commence. Par exemple, la sensation d'être épargné par le canon quand on est au feu, la sensation de s'enfoncer en Russie à la suite de ces Parthes, de même la tragédie de Shakespeare et la tragédie de Racine, etc., etc.

Orcha, 13 août 1812.

D'abord le plaisir ne produit pas la moitié autant d'impression que la douleur, ensuite, outre ce désavantage dans la quantité d'émotion, lasympathieest au moins la moitié moins excitée par la peinture du bonheur que par celle de l'infortune. Donc les poètes ne sauraient peindre le malheur avec trop de force; ils n'ont qu'un écueil à redouter, ce sont les objets qui inspirent ledégoût. Encore ici, letauxde cette sensation dépend-il de la monarchie ou de la république. Un Louis XIV centuple le nombre des objets répugnants (Poésies de Crabbe).

Par le seul fait de l'existence de la monarchie à la Louis XIV environnée de sa noblesse, tout ce qui est simple dans les arts devient grossier. Le noble personnage devant qui on l'expose se trouve insulté; ce sentiment est sincère, et partant respectable.

Voyez le parti que le tendre Racine a tiré de l'amitié héroïque, et si consacrée dans l'antiquité, d'Oreste et de Pylade. Oreste tutoie Pylade, et Pylade lui répondSeigneur. Et l'on veut que Racine soit pour nous l'auteur le plus touchant! Si l'on ne se rend pas à un tel exemple, il faut parler d'autre chose.

Dès qu'on peut espérer de se venger, on recommence de haïr. Je n'eus l'idée de me sauver et de manquer à la foi que j'avais jurée à mon ami que les dernières semaines de ma prison. (Deux confidences faites ce soir devant moi par un assassin de bonne compagnie qui nous fait toute son histoire.)

Faenza, 1817.

Toute l'Europe, en se cotisant, ne pourrait faire un seul de nos bons volumes français: lesLettres persanes, par exemple.

J'appelleplaisirtoute perception que l'âme aime mieux éprouver que ne pas éprouver[238].

[238]Maupertuis.

[238]Maupertuis.

J'appellepeinetoute perception que l'âme aime mieux ne pas éprouver qu'éprouver.

Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que j'éprouve, nul doute, c'est unepeine. Donc les désirs d'amour ne sont pas des peines, car l'amant quitte, pour rêver à son aise, les sociétés les plus agréables.

Par la durée, les plaisirs du corps sont diminués et les peines augmentées.

Pour les plaisirs de l'âme, ils sont augmentés ou diminués par la durée, suivant les passions: par exemple, après six mois passés à étudier l'astronomie, on aime davantage l'astronomie; après un an d'avarice, on aime mieux l'argent.

Les peines de l'âme sont diminuées par la durée; «que de veuves véritablement fâchées se consolent par le temps!» Milady Waldegrave d'Horace Walpole.

Soit un homme dans un état d'indifférence, il lui arrive un plaisir;

Soit un autre homme dans un état de vive douleur, cette douleur cesse subitement; le plaisir qu'il ressent est-il de même nature que celui du premier homme? M. Verri dit queoui, et il me semble quenon.

Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur.

Un homme avait depuis longtemps six mille livres de rente, il gagné cinq cent mille francs à la loterie. Cet homme s'était déshabitué de désirer les choses que l'on ne peut obtenir que par une grande fortune. (Je dirai, en passant, qu'un des inconvénients de Paris, c'est la facilité de perdre cette habitude.)

On invente la machine à tailler les plumes; je l'ai achetée ce matin, et c'est un grand plaisir pour moi, qui m'impatiente à tailler les plumes; mais certainement je n'étais pas malheureux hier de ne pas connaître cette machine. Pétrarque était-il malheureux de ne pas prendre de café?

Il est inutile de définir le bonheur, tout le monde le connaît: par exemple, la première perdrix que l'on tue au vol à douze ans; la première bataille d'où l'on sort sain et sauf à dix-sept.

Le plaisir qui n'est que la cessation d'une peine passe bien vite, et au bout de quelques années le souvenir n'en est pas même agréable. Un de mes amis fut blessé au côté par un éclat d'obus, à la bataille de la Moskowa, quelques jours après il fut menacé de gangrène, au bout de quelques heures on put réunir M. Béclar, M. Larroy et quelques chirurgiens estimés: on fit une consultation dont le résultat fut d'annoncer à mon ami qu'il n'avait pas la gangrène. A ce moment je vis son bonheur, il fut grand, cependant il n'était pas pur. Son âme, en secret, ne croyait pas en être tout à fait quitte, il refaisait le travail des chirurgiens, il examinait s'il pouvait entièrement s'en rapporter à eux. Il entrevoyait encore un peu la possibilité de la gangrène. Aujourd'hui, au bout de huit ans, quand on lui parle de cette consultation, il éprouve un sentiment de peine: il a la vue imprévue d'un des malheurs de la vie.

Le plaisir causé par la cessation de la douleur consiste: 1oà remporter la victoire contre toutes les objections qu'on se fait successivement;

2oA revoir tous les avantages dont on allait être privé.

Le plaisir causé par le gain de cinq cent mille francs consiste à prévoir tous les plaisirs nouveaux et extraordinaires qu'on va se donner.

Il y a une exception singulière: il faut voir si cet homme a trop ou trop peu de cette habitude, s'il a la tête étroite, le sentiment d'embarras durera deux ou trois jours.

S'il a l'habitude de désirer souvent une grande fortune, il aura usé d'avance la jouissance par se la trop figurer.

Ce malheur n'arrive pas dans l'amour-passion.

Une âme enflammée ne se figure pas la dernière des faveurs, mais la plus prochaine: par exemple, d'une maîtresse qui vous traite avec sévérité, l'on se figure un serrement de main. L'imagination ne va pas naturellement au delà; si on la violente, après un moment, elle s'éloigne par la crainte de profaner ce qu'elle adore.

Lorsque le plaisir a entièrement parcouru sa carrière, il est clair que nous retombons dans l'indifférence; mais cette indifférence n'est pas la même que celle d'auparavant. Ce second état diffère du premier, en ce que nous ne serions plus capables de goûter, avec autant de délices, le plaisir que nous venons d'avoir.

Les organes qui servent à le cueillir sont fatigués, et l'imagination n'a plus autant de propension à présenter les images qui seraient agréables aux désirs qui se trouvent satisfaits.

Mais, si au milieu du plaisir on vient nous en arracher, il y a production de douleur.

La disposition à l'amour physique, et même au plaisir physique, n'est point la même chez les deux sexes. Au contraire des hommes, presque toutes les femmes sont au moins susceptibles d'un genre d'amour. Depuis le premier roman qu'une femme a ouvert en cachette à quinze ans, elle attend en secret la venue de l'amour-passion. Elle voit dans une grande passion la preuve de son mérite. Cette attente redouble vers vingt ans, lorsqu'elle est revenue des premières étourderies de la vie, tandis qu'à peine arrivés à trente, les hommes croient l'amour impossible ou ridicule.

Dès l'âge de six ans nous nous accoutumons à chercher le bonheur par la même route que nos parents. L'orgueil de la mère de la contessina Nella a commencé le malheur de cette aimable femme, et elle le rend sans ressource par le même orgueil fou.

Venise, 1810.

On m'écrit de Paris qu'on y a vu (exposition de 1822) un millier de tableaux représentant des sujets de l'Écriture sainte, peints par des peintres qui n'y croient pas beaucoup, admirés et jugés par des gens qui n'y croient pas, et enfin payés par des gens qui n'y croient pas.

On cherche après cela le pourquoi de la décadence de l'art.

Ne croyant pas en ce qu'il dit, l'artiste craint toujours de paraître exagéré et ridicule. Comment arriverait-il augrandiose? rien ne l'y porte (Lettera di Roma,giugno1822).

L'un des plus grands poètes, selon moi, qui aient paru dans ces derniers temps, c'est Robert Burns, paysan écossais mort de misère. Il avait soixante-dix louis d'appointements comme douanier, pour lui, sa femme et quatre enfants. Il faut convenir que le tyran Napoléon était plus généreux envers son ennemi Chénier, par exemple. Burns n'avait rien de la pruderie anglaise. C'est un génie romain sans chevalerie ni honneur. Je n'ai pas assez de place pour conter ses amours avec Mary Campbell et leur triste catastrophe. Seulement je remarque qu'Édimbourg est à la même latitude que Moscou, ce qui pourrait déranger un peu mon système des climats.

«One of Burn's remarks, when he first came to Edimburgh, was that between the men of rustic life and the polite world he observed little difference; that in the former, though unpolished by fashion and unenlightened by science, he had found much observation and much intelligence; but a refined and accomplished woman was a being almost new to him, and of which he had formed but a very inadequate idea.» (Londres, 1ernovembre 1821, tome V, page 69.)

L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique elle-même.

Les compliments qu'on adresse aux petites filles de trois ans forment précisément la meilleure éducation possible pour leur enseigner la vanité la plus pernicieuse. Être jolie est la première vertu, le plus grand avantage au monde. Avoir une jolie robe, c'est être jolie.

Ces sots compliments ne sont usités que dans la bourgeoisie; ils sont heureusement de mauvais ton, comme trop aisés à faire chez les gens à carrosse.

Lorette, 11 septembre 1811.

Je viens de voir un très beau bataillon de gens de ce pays; c'est le reste de quatre mille hommes qui étaient allés à Vienne en 1809. J'ai passé dans les rangs avec le colonel, et fait faire leur histoire à plusieurs soldats. C'est la vertu des républiques du moyen âge, plus ou moins abâtardie par les Espagnols[239], le P…[240], et deux siècles des gouvernements lâches et cruels qui ont tour à tour gâté ce pays-ci.

[239]Vers 1580, les Espagnols, hors de chez eux, n'étaient que des agents énergiques de despotisme, ou des joueurs de guitare sous les fenêtres des belles Italiennes. Les Espagnols passaient alors en Italie comme aujourd'hui l'on vient à Paris; du reste, ils ne mettaient leur orgueil qu'à faire triompher le roi,leur maître. Ils ont perdu l'Italie, et l'ont perdue en l'avilissant. En 1626, le grand poète Calderon était officier à Milan.

[239]Vers 1580, les Espagnols, hors de chez eux, n'étaient que des agents énergiques de despotisme, ou des joueurs de guitare sous les fenêtres des belles Italiennes. Les Espagnols passaient alors en Italie comme aujourd'hui l'on vient à Paris; du reste, ils ne mettaient leur orgueil qu'à faire triompher le roi,leur maître. Ils ont perdu l'Italie, et l'ont perdue en l'avilissant. En 1626, le grand poète Calderon était officier à Milan.

[240]Voir laVie de saint Charles Borromée, qui changea Milan et l'avilit. Il fit déserter les salles d'armes et aller au chapelet. Merveilles tue Castiglione, 1533.

[240]Voir laVie de saint Charles Borromée, qui changea Milan et l'avilit. Il fit déserter les salles d'armes et aller au chapelet. Merveilles tue Castiglione, 1533.

Le brillanthonneurchevaleresque, sublime et sans raison, est une plante exotique importée seulement depuis un petit nombre d'années.

On n'en trouve pas trace en 1740. Voir de Brosses. Les officiers de Montenotte et de Rivoli avaient trop d'occasions de montrer la vraie vertu à leurs voisins pour chercher àimiterun honneur peu connu sous les chaumières que le soldat de 1796 venait de quitter, et qui leur eût semblé bien baroque.

Il n'y avait, en 1796, ni Légion d'honneur, ni enthousiasme pour un homme, mais beaucoup de simplicité et de vertu à la Desaix. L'honneura donc été importé en Italie par des gens trop raisonnables et trop vertueux pour être bien brillants. On sent qu'il y a loin des soldats de 96 gagnant vingt batailles en un an, et n'ayant souvent ni souliers, ni habits, aux brillants régiments de Fontenoy, disant poliment aux Anglais et le chapeau bas:Messieurs, tirez les premiers.

Je croirais assez qu'il faut juger de la bonté d'un système de vie par son représentant: par exemple, Richard Cœur-de-Lion montra sur le trône la perfection de l'héroïsme et de la valeur chevaleresque, et ce fut un roi ridicule.

Opinion publique en 1822. Un homme de trente ans séduit une jeune personne de quinze ans, c'est la jeune personne qui est déshonorée.

Dix ans plus tard je retrouvai la comtesse Ottavia; elle pleura beaucoup en me revoyant; je lui rappelais Oginski. «Je ne puis plus aimer», me disait-elle; je lui répondis avec le poète: «How changed, how saddened, yet how elevated was her character!»

Comme les mœurs anglaises sont nées de 1688 à 1730, celles de France vont naître de 1815 à 1880. Rien ne sera beau, juste, heureux, comme la France morale vers 1900. Actuellement elle n'est rien. Ce qui est une infamie dans la rue de Belle-Chasse est une action héroïque rue du Mont-Blanc, et, au travers de toutes les exagérations, les gens réellement faits pour le mépris se sauvent de rue en rue. Nous avions une ressource, la liberté des journaux, qui finissent par dire à chacun son fait, et quand ce fait se trouve être l'opinion publique, il reste. On nous arrache ce remède, cela retardera un peu la naissance de la morale.

L'abbé Rousseau était un pauvre jeune homme (1784), réduit à courir du matin au soir tous les quartiers de la ville pour y donner des leçons d'histoire et de géographie. Amoureux d'une de ses élèves, comme Abeilard d'Héloïse, comme Saint-Preux de Julie; moins heureux sans doute, mais probablement assez près de l'être; avec autant de passion que ce dernier, mais l'âme plus honnête, plus délicate, et surtout plus courageuse, il paraît s'être immolé à l'objet de sa passion. Voici ce qu'il a écrit avant de se brûler la cervelle, après avoir dîné chez un restaurateur au Palais-Royal sans laisser échapper aucune marque de trouble ni d'aliénation: c'est du procès-verbal dressé sur les lieux par le commissaire et les officiers de la police qu'on a tiré la copie de ce billet, assez remarquable pour mériter d'être conservé.

«Le contraste inconcevable qui se trouve entre la noblesse de mes sentiments et la bassesse de ma naissance, un amour aussi violent qu'insurmontable pour une fille adorable[241], la crainte de causer son déshonneur, la nécessité de choisir entre le crime et la mort, tout m'a déterminé à abandonner la vie. J'étais né pour la vertu, j'allais être criminel; j'ai préféré mourir.» (Grimm, troisième partie, tome II, page 395.)

[241]Il paraît qu'il s'agit de MlleGromaire, fille de M. Gromaire, expéditionnaire en cour de Rome.

[241]Il paraît qu'il s'agit de MlleGromaire, fille de M. Gromaire, expéditionnaire en cour de Rome.

Voilà un suicide admirable, et qui ne serait qu'absurde avec les mœurs de 1880.

On a beau faire, jamais les Français, en fait de beaux-arts, ne passeront lejoli.

Le comique qui suppose de lavervedans le public et dubriodans l'acteur, les délicieuses plaisanteries de Palomba, à Naples, jouées par Casaccia, impossibles à Paris; du joli et jamais que du joli, quelquefois, il est vrai, annoncé comme sublime.

On voit que je ne spécule pas en général sur l'honneur national.

Nous aimons beaucoup un beau talent, ont dit les Français, et ils disent vrai, mais nous exigeons, comme condition essentielle de la beauté, qu'il soit fait par un peintre se tenant constamment à cloche-pied pendant tout le temps qu'il travaille. Les vers dans l'art dramatique.

Beaucoup moins d'envieen Amérique qu'en France, et beaucoup moins d'esprit.

La tyrannie à la Philippe II a tellement avili les esprits depuis 1530, qu'elle pèse sur le jardin du monde, que les pauvres auteurs italiens n'ont pas encore eu le courage d'inventerle roman de leur pays. A cause de la règle dunaturel, rien de plus simple pourtant: il faut oser copier franchement ce qui crève les yeux dans ce monde. Voir le cardinal Gonzalvi, épluchant gravement pendant trois heures, en 1822, le livret d'un opéra bouffon, et disant au maestro avec inquiétude: «Mais vous répéterez souvent ce motcozzar, cozzar.»

Héloïse vous parle de l'amour, un fat vous parle de son amour; sentez-vous que ces choses n'ont presque que le nom de commun? C'est comme l'amour des concerts et l'amour de la musique. L'amour des jouissances de vanité que votre harpe vous promet au milieu d'une société brillante, ou l'amour d'une rêverie tendre, solitaire, timide.

Quand on vient de voir la femme qu'on aime, la vue de toute autre femme gâte la vue, fait physiquement mal aux yeux; j'en vois le pourquoi.

Réponse à une objection.

Le naturel parfait et l'intimité ne peuvent avoir lieu que dans l'amour-passion, car dans tous les autres l'on sent la possibilité d'un rival favorisé.

Chez l'homme qui, pour se délivrer de la vie, a pris du poison, l'être moral est mort; étonné de ce qu'il a fait et de ce qu'il va éprouver, il n'a plus d'attention pour rien: quelques rares exceptions.

Un vieux capitaine de vaisseau, oncle de l'auteur, auquel je fais hommage du présent manuscrit, ne trouve rien de si ridicule que l'importance donnée pendant six cents pages à une chose aussi frivole que l'amour. Cette chose si frivole est cependant la seule arme avec laquelle on puisse frapper les âmes fortes.

Qu'est-ce qui a empêché, en 1814, M. de M… d'immoler Napoléon dans la forêt de Fontainebleau? Le regard méprisant d'une jolie femme qui entrait aux Bains-Chinois[242]. Quelle différence dans les destinées du monde si Napoléon et son fils eussent été tués en 1814!

[242]Mémoires, page 88, édition de Londres.

[242]Mémoires, page 88, édition de Londres.

Je transcris les lignes suivantes d'une lettre française que je reçois de Znaïm, en observant qu'il n'y a pas dans toute la province un homme en état de comprendre la femme d'esprit qui m'écrit:

«… L'accident fait beaucoup en amour. Lorsque je n'ai pas lu de l'anglais depuis un an, le premier roman qui me tombe sous la main me semble délicieux. L'habitude d'aimer une âme prosaïque, c'est-à-dire lente et timide pour tout ce qui est délicat, et ne sentant avec passion que les intérêts grossiers de la vie: l'amour des écus, l'orgueil d'avoir de beaux chevaux, les désirs physiques, etc., etc., peut facilement faire paraître offensantes les actions d'un génie impétueux, ardent, à imagination impatiente, ne sentant que l'amour, oubliant tout le reste, et qui agit sans cesse, et avec impétuosité, là où l'autre se laissait guider, et n'agissait jamais par lui-même. L'étonnement qu'il donne pour offenser ce que nous appelions, l'année dernière, à Zithau, l'orgueil féminin: est-ce français, ça? Avec le second on a de l'étonnement, sentiment que l'on ignorait auprès du premier (et, comme ce premier est mort à l'armée, à l'improviste, il est resté synonyme de perfection), et sentiment qu'une âme pleine de hauteur et privée de cette aisance qui est le fruit d'un certain nombre d'intrigues peut confondre facilement avec ce qui est offensant.»


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