APPENDICE

APPENDICESUR LE CHILI[81]Je commence à liquider mon arriéré de correspondance. J’aime à croire qu’il n’est pas encore trop tard pour en prendre le fil. Je suis d’ailleurs trop modeste pour penser que le Chili, ou tout autre pays, ait rien perdu de son actualité, pour s’être écoulé plusieurs semaines depuis quej’y ai passé.Ce que Petit-Jean savait le mieux, c’était son commencement. Petit-Jean était bien heureux; et, malgré l’indulgence dont on use volontiers avec soi-même, je n’oserais me rendre le même témoignage. Par nature et par habitude, je suis le moins écriveur des hommes, et rien ne m’est pénible comme la mise en train. Puis, la Bibliothèque m’a trop donné le goût de la flânerie intellectuelle, de la chasse à la petite bête érudite. Je suis de ceux qui, pour un bain froid de cinq minutes, perdent un bon quart d’heure à tâter l’eau, dans une attitude gracieuse d’échassier, se promettant vingt fois que la seconde prochaine sera décisive ... Il faut dire, pourtant, que je n’ai presque jamais poussé la faiblesse jusqu’à me rhabiller sansplongeon, et que j’ai toujours fini par où je devais commencer.Oh! pour expliquer mon long silence, j’aurais bien des excuses! Aucune n’est peut-être très bonne, mais c’est justement pour cela que j’en ai plusieurs. Tout d’abord, je suis un «terrien» fini. Tout travail à bord m’est impossible, même par cette navigation idéalement tranquille du Pacifique nord,—une vraie navigation pour dames,—où le roulis est à peine appréciable et où le tangage n’existe que dans quelques ports. Puis, je ne sais comment, cette matière du Chili m’a semblé très difficile à reprendre en français, après l’esquisse d’ensemble que j’en ai essayée en espagnol, pour les Argentins. Je tenais pourtant à vous réserver un coin du tableau ... Peut-être aussi suis-je un peu gêné par cette perpétuelle alternance d’idiomes, qui n’est pas seulement une affaire de style, mais encore, et surtout, une variation de point de vue. Les traducteurs naïfs n’ont point de ces scrupules: ils ont pour eux d’ignorer une des langues qu’ils torturent—quelquefois les deux.Et cela est très commode. Pour moi, après un exercice prolongé de la lourde épée à deux mains espagnole, je sens bien que j’ai perdu le fin doigté de l’escrime française. Pour m’y remettre, il me faut changer de matière. Et même alors, c’est un long travail d’adaptation, detransposition,—car l’espagnol et le français ne sont pas du tout écrits dans la même clef—et le meilleur lexique n’entend rien à ces choses-là.—Voilà bien des raisons ...J’ai déjà beaucoup bavardé sur le Chili. Malgré tout, je ne puis prendre sur moi de le quitter sans ajouter quelques traits à l’esquisse commencée. Je voudrais que cepost-scriptumcomplémentaire ne parût pas trop vide à vos lecteurs. Pourfaire court, j’ai présenté en deux fois et séparément l’endroit et le revers de la medaille. Peut-être la méthode n’est-elle pas irréprochable, surtout pour les lecteurs moyens: l’opposition trop forte prend souvent un air de contradiction. Il vaudrait mieux fondre, atténuer, montrer aussi l’entre-deux, l’inévitable mélange de bien et de mal qui est la condition de toute chose humaine, et surtout de toute agglomération nationale. Mais quoi! la seule tentative d’enfermer un peuple entier en quelques pages n’est-elle pas déjà la plus vaine des vanités? Il faudrait tout connaître, et s’y reprendre à cent fois, avant d’oser croire qu’on ait pu saisir la physionomie complète et vraie. Et puis, comme disait Pilate, cet ancêtre méconnu du «renanisme»:Que’st-ce que la vérité?Ce n’est qu’en cour d’assises, devant un jury de bourgeois, qu’on peut «promettre» toute la vérité. En matière aussi vaste que l’étude d’un pays étranger, c’est déjà assez beau de transcrire fidèlement une impression sincère. Si les épreuves successives d’un même modèle accusent des contradictions apparentes ou réelles, nous n’avons pas à nous en inquiéter; il doit nous suffire que chacune soit exacte pour un instant donné et un seul côté de l’objet, et, par conséquent, renferme une parcelle de vérité générale. En avançant dans la vie, je me sens tous les jours plus près du fameux paradoxe hégélien, à savoir qu’une proposition générale, pour être vraie, doit contenir la proposition contraire. Mais cela, c’est de la métaphysique!Si c’est en voyageant dans l’Uruguay, au Brésil, en Bolivie, qu’on apprécie la supériorité réelle de la République Argentine sur ces contrées limitrophes du versant oriental, il faut séjourner au Chili pour se rendre un compte exact de l’œuvre européenne dans la Plata. Je veux dire que c’est ici, et par comparaison, qu’on peut mesurer et peser, mieux quepartout ailleurs, ce qu’a représenté pour l’Argentine, durant un demi-siècle, l’alluvion incessante et l’apport continu de l’étranger. En ce sens, on pourrait dire, suivant la formule connue d’Hérodote, que Buenos Aires est bien un don de l’Atlantique. Il ne s’agit pas seulement des conditions matérielles de la vie—on devine assez ce qu’elles sont dans le reste de l’Amérique espagnole; mais des mœurs sociales, des besoins et des tendances de la nombreuse classe moyenne, qui compose la moitié de la population. Et l’on est très vite convaincu que ce qui manque à la vie chilienne d’aisance et de confortable urbains, de finesse et de véritable élégance dans son train journalier,—aussi bien que d’indépendance intellectuelle et de largeur critique dans les idées,—c’est nous, décidément, qui l’avons là-bas importé et imposé.Tout cela me paraît évident; c’est d’ailleurs démontrable, et par le procédé le plus solide des sciences d’observation: la méthode de concordance, de Bacon et de Stuart Mill. Si, toutes les données étant équivalentes,sauf une seule, il se produit à tel endroit un phénomène qui fait défaut en tel autre, il faut affirmer que la donnée surajoutée est la seule cause du phénomène. Dans le parallèle institué entre les deux pays, on peut admettre que les éléments nationaux primitifs seraient plutôt inférieurs chez les Argentins—j’en ai déduit ailleurs les causes principales:—or, il résulte, à n’en pas douter, que la vie civilisée ou, si vous préférez, l’adaptation urbaine est à Buenos Aires bien plus complète qu’à Santiago ou Valparaiso. L’émigration européenne, énorme chez nous, insignifiante ici, est le facteur imprévu qui a transformé la face et le fond des choses.Ce fait sociologique est pour moi d’une importance telleque je lui reconnais, dès à présent, une portée générale pour toute l’Amérique—sauf à en rabattre, si l’étude directe m’y oblige. Mais j’ose annoncer que, loin de l’infirmer, l’observation confirmera plutôt l’induction théorique. Voilà donc une base solide, une mesure précise, un étalon invariable pour toutes les observations, diverses de forme et d’étendue, qu’un voyageur peut faire à travers le continent américain. C’est ici avant tout un continent d’assimilation européenne, fait évident qu’aucune des nations qui s’y développent ne cherche à dissimuler. Du Mexique au détroit de Magellan, ce qu’on appelle progrès, civilisation nationale, c’est l’absorption et la digestion plus ou moins parfaite de la civilisation et des progrès européens. Il y a donc là, tout de suite, un premier terme de comparaison d’une portée considérable et d’une justesse suffisante. Ce n’est certes pas le seul facteur à considérer dans l’agrégat social, mais c’en est un des principaux, et peut-être le premier.—Pour vous orienter, à peine débarqué, ouvrez les statistiques: le nombre absolu des européens établis dans la contrée vous sera une excellente base d’appréciation. Car, à tout prendre et malgré tout ce qu’on est fondé à dire sur la qualité inférieure de la masse émigrante, il n’est pas contestable que les meilleurs conducteurs et débitants de civilisation européenne—ce sont encore les Européens.Ce qui double la valeur de cette donnée démographique, c’est que la présence d’une forte colonie européenne, dans une région américaine, n’est pas seulement un gage de prospérité et une cause de développement social: c’est aussi, et tout d’abord, un indice très sûr de richesse actuelle. L’émigration s’est écoulée un peu partout en Amérique: elle ne s’est établie solidement et à demeure que dans les contrées où elle pouvaitprospérer. C’est donc une longue et vaste expérience toute faite, en vingt ou trente ans de tentatives et d’efforts, et par là bien plus concluante que les analyses des savants et les peintures des touristes. D’ailleurs, il est bien certain, je le répète, qu’un observateur ne peut s’en tenir à ce seul indice (à ce compte, le meilleur guide serait un commis voyageur); mais il est immédiat et précieux dans sa valeur provisoire. Il montre tout d’abord la bonne route à l’observation raisonnée et approfondie. J’en ferai l’essai dans toute l’Amérique, comme je l’ai fait au Chili, et j’ose espérer que l’épreuve sera partout aussi décisive.Tout ce que j’ai vu, tout ce que je devine me prouve que le Chilien cultivé est au moins l’égal de l’Argentin tout pur,—par exemple du provincial élevé á Buenos Aires et qui, ses grades pris, va exercer une profession libérale dans sa ville de l’intérieur. On pourrait même avancer que, dans un groupe cis-andin, la moyenne d’acquis scientifique ou littéraire, de travail intellectuel, consciencieux et solide, doit être sensiblement plus forte que dans le groupe correspondant de Buenos Aires. Ils doivent faire, en général, de meilleurs professeurs, ingénieurs, naturalistes. Je n’ai ni temps ni qualité pour apprécier d’original leurs médecins ou leurs jurisconsultes;—et je dois dire que ceux que j’ai pu connaître m’ont inspiré beaucoup d’estime, sans m’éblouir,—mais j’ai suivi leurs polémiques dans la presse, parcouru leurs débats parlementaires. L’ensemble laisse une très favorable impression d’élèves studieux, appliqués, ayant fouillé la matière dont ils parlent, sachant à merveille tous leurs auteurs. Un jeune député, positiviste à tous crins, me citait en détail Auguste Comte, Spencer, Littré, tout le cénacle; je suis presque certain qu’il les a lus, et même compris; mais ce dont je suis encore plussûr, c’est qu’il vieillira sans les avoir jugés. Ils font d’admirables disciples, zélés, soumis, jamais émancipés. Leur historien national, Barros Arana, a accompli ce tour de force de publier quinze ou vingt volumes où il n’y a pas une page vraiment écrite; aucun souci du style. J’ai entendu, et même applaudi, la harangue d’un de leurs meilleurs orateurs,—gradué de Gœttingue!—c’était parfait de ton, de prestance, de correction grammaticale: il n’y avait pas une pensée originale, pas un mot souligné. Leurs romans et leurs poëmes sont les chefs-d’œuvre de gens qui ne sont ni poëtes ni romanciers. En musique, après auditions subies, je les soupçonne d’être un peu primitifs.—Mais on ne saurait, sans injustice, parler avec mépris de leurs efforts sérieux et prolongés en peinture et en sculpture: sans discussion possible, leurs «artistes» sont de meilleurs élèves de nos maîtres français que nos pensionnaires argentins. Du reste, auteurs et amateurs, je crois que c’est le goût qui leur manque, encore plus que le talent. La réelle supériorité de l’Argentin, c’est qu’il se méfie! Je parle, naturellement, du groupe intelligent et initié. A Buenos Aires, on a pu être très large sur les pensions et souscriptions artistiques; on s’est toujours montré moins enthousiaste des productions «nationales». Les Chiliens ne doutent de rien; ils croient à leur «école», á leur «Salon», et couvrent d’or les plus médiocres tableaux de leurs exposants: leur goût est soumis à leur patriotisme.Ah! pour patriotes, il faut leur rendre la justice qu’il le sont solidement! Ils l’étalent partout, sans peur et sans reproche, cette étoile chilienne qui est le symbole de la patrie. On la rencontre sur chaque mur, sur chaque balcon, sur chaque grille de fenêtre: rien qu’à Santiago, il y en a de quoi peupler un firmament. Et ils se sauvent du ridicule à force de passionsincère.—En somme, ils ont raison de le faire sonner haut, ce patriotisme intransigeant et excessif: c’est par là qu’ils valent, entre toutes les nations américaines. A aucune d’elles la vantardise ne fait défaut, et j’ai là, sur ma table, des historiettes de l’Ecuador et du Nicaragua qui célèbrent leurs misérables échauffourées locales à l’égal des véritables batailles du Pacifique. Mais les phrases creuses ne prouvent rien. Après la guerre du Paraguay, les Chiliens ont mené sur le continent la seule campagne sérieuse dont l’histoire militaire fasse mention. Au prix de quels efforts dépensés, de quels sacrifices prodigués, il faut, pour en juger, avoir vu Pisagua, Arica, Chorrillos et les autres hauteurs assaillies.On a d’ailleurs beaucoup exagéré la valeur scientifique de cette campagne. Un de nos compatriotes, qui a écrit sur le Chili un livre plutôt médiocre, parle de la «carte» que chaquerotochilien aurait portée dans son sac! Je doute fort que les officiers l’eussent seulement parcourue, cette carte du théâtre de la guerre. Le dénouement, aussi brusque qu’inattendu, de la récente campagne révolutionnaire a assez montré tout ce qu’il y a à rabattre de ces exagérations. Ce qui a été remarquable chez les Chiliens, chefs et soldats, dans cette guerre du Pérou, c’est la résistance, la bravoure, l’élan furieux, la conviction ancrée au cœur de tous qu’il fallait vaincre ou tomber là, sur le sable aride où pas un brin d’herbe ne pousse, où ne coule pas un filet d’eau. Ils eurent presque tout de suite la conscience de leur supériorité personnelle sur leurs adversaires. Vers la fin, dans les batailles autour de Lima, l’ennemi, pris de terreur, lâchait pied aux premières attaques. C’était la lutte inégale et historique de l’Araucan indomptable contre le Cholo timide, des gens de Caupolican contre ceux d’Atahualpa. Le résultat ne pouvait être douteux. Mais de planstratégique, il n’y en eut jamais que dans l’imagination des historiographes à la suite. Toute la campagne, après la capture duHuascar, fut une suite de coups d’audace.La tactique même du général Baquedano était aussi invariable qu’élémentaire: jeter tout d’abord sur l’ennemi les bataillons de volontaires, en les faisant soutenir par des troupes aguerries et en gardant sous la main, pour l’heure décisive, les réserves toujours fraîches. Tous les officiers s’amusaient de sa formule proverbiale, qu’il mâchonnait incessamment, comme un tic de vieux sabreur à moitié bègue:¡Línea atrás! ¡Viva Chile, adelante!—«Viva Chile», c’étaient les volontaires. La plupart de ces assauts à des positions inexpugnables furent d’héroïques folies qui, avec un ennemi solidement organisé, auraient tourné en désastres irréparables. Mais ils avaient la foi qui sauve. Napoleón disait que, de deux armées en présence, celle là vaincra qui, la première, fera peur à l’autre. Les Chiliens y réussirent toujours.Au sujet de la République Argentine, les chefs se rendent bien compte des difficultés de l’heure présente, aggravée par de sourdes menées politiques et rendue presque précaire par une crise financière qui, dès ses débuts, a fait tomber le papier-monnaie aussi bas que chez nous. Les Argentins, et ils l’avouent, même mal organisés, leur feraient la partie laborieuse. Leur armement, d’excellent type, est incomplet, surtout pour le munitions et l’artillerie. Ils avaient pour eux l’administration et la discipline; ils ont gardé l’administration, bien supérieure à celle des Argentins, tant au militaire qu’au civil. Mais, en somme, ils se sont réjouis très-sincèrement de la paix assurée; et puisqu’elle l’a été aussitôt qu’ils l’ont voulu, ils ne peuvent guère douter que nous l’ayons toujours désirée.En général, et j’emploie à dessein une expression très banale, ils ne sont pas «sympathiques». J’ai eu quelque mérite à l’avouer, puisque je comptais parmi eux deux ou trois amis excellents. Leur abord ne prévient pas en leur faveur; et puis, pour la plupart, on reconnaît à l’user que la première impression était la bonne. Mais, au fait, qu’ai-je voulu mettre sous cette formule usée jusqu’à la corde? Eh bien, j’ai voulu dire que, chez les plus corrects, les plus empressés, les plus sincères, par moments on se sent froissé au contact de je ne sais quelle rudesse de fibre, quel fonds de dureté native et primitive, qui rappelle tout à coup le sol rugueux où ils ont vécu, la tribu sauvage qu’ils se sont assimilée, l’âpre combat pour la vie qui forme leur histoire. C’est, naturellement, une impression générale qui laisse la porte large ouverte aux nombreuses exceptions, et qui est surtout sensible dans le bas peuple ouvrier ou rural. C’est là, précisément, que s’accuse la vraie nature d’un peuple. Le vernis uniforme de l’éducation, l’habitude prise de se dominer, qui est le fait de la vie sociale, rend l’aspect des classes supérieures à peu près semblable dans tous les pays. Il faut le choc brusque d’une émotion puissante, la réaction instinctive d’un intérêt blessé, pour faire jaillir au dehors le caractère intime d’un homme du monde. L’homme du peuple est tout simple, son fond remonte à toute minute à la surface en un perpétuel remous. A ce point de vue, l’observation durotochilien est très instructive. En voyage, au travail, surtout dans ses plaisirs bruyants du bal champêtre ou de la taverne, sa rude brutalité s’étale au premier instant. Il a l’ivresse sombre et mauvaise. Je les ai vus s’acharner l’un sur l’autre, se soutenant à peine, comme de vilaines bêtes féroces, et finissant par rouler au même fossé. On sait trop ce qu’ils sont à la guerre: d’unecruauté animale, dans le pillage et lerepasodes blessés, qui fait encore pâlir le Péruviens. Quelle différence avec nos grands enfants degauchosargentins, si naïfs, si gais, si francs, si oublieux de toute rancune, même après ladesgraciad’un mauvais moment! Et puis, legauchoest élancé, élégant, souvent très beau; il est fou de musique: un couteau et une guitare, voilà la base de son équipement. C’est un hasard, peut-être, mais dans mes excursions auxhaciendaschiliennes, à la sieste ou à la nuit tombante, je n’ai jamais entendu aux environs le raclement d’une guitare accompagnant, comme chez nous, une triste et douce chanson d’amour ...Ces différences morales, n’en doutez pas, subsistent en haut, même alors que l’éducation les a émoussées. Un manque de générosité, d’indulgence, d’humanité—celait de la tendresse humaine, dont parle admirablement Shakespeare,—rappelle la fibre araucane et se fait jour dans leurs débats parlementaires, dans leurs discussions familières, dans leurs relations avec les classes inférieures, hommes de service ou femmes de plaisir. Ils sont durs. Est-il bien vrai que la dureté soit le revers de la force et que le monde appartienne toujours aux violents? On le dit aujourd’hui, après Sadowa et Sedan. Cela ne paraissait pas aussi évident autrefois; et l’expérience historique qui n’a jamais séparé, chez les anciens Grecs et les Français modernes, la finesse et la grâce de la bravoure et de l’héroïsme, est peut-être aussi concluante que celle d’Attila.—A un an d’intervalle, les deux pays ont connu les mêmes secousses politiques; sans comparer les causes des deux révolutions, les mêmes renversements se sont produits. Dans l’un et dans l’autre pays, la révolution triomphante a eu raison d’unmauvais gouvernement. Comparez le sort réservé aux vaincus chez les deux peuples.—Oh! je veux bien que, dans l’Argentine, on dépasse la mesure en fait de tolérance et d’amnistie; j’accorde qu’il y ait beaucoup de veulerie morale dans ces averses de pardon et d’oubli, qui n’exceptent même plus les manquements au devoir militaire ou à la morale privée. Cet excès est funeste et déplorable. Eh bien, le dirai-je? malgré tout, je le préfère encore à l’excès contraire. Que les coupables repus s’étalent à Buenos Aires, sûrs de l’impunité et insultant par leur luxe de parvenus à la pudeur publique: c’est un symptôme de relâchement social et de profonde anémie morale. Mais, regardez par-dessus les Andes: écoutez ces cris sauvages d’une populace qui promène par la ville sa torche incendiaire et, sur une liste dressée d’avance, force les maisons des vaincus, saccage, pille, détruit tout ce qui est destructible et brûle le reste. Rappelez-vous, encore, ce malheureux, cet égaré—qui, de l’aveu de tous, n’a jamais détourné une piastre de la caisse publique—réfugié au foyer d’un ami, sous le toit sacré d’une ambassade étrangère. Il la connaît si bien, lui, sa populace déchaînée, qu’il ne se sent protégé par aucune barrière domestique, aucune garantie internationale; et, à la veille d’être débusqué, quand il écoute déjà, pâle de terreur, la meute qui a flairé la proie cachée et tourne autour de la maison suspecte, il choisit de mourir de sa main, pour s’épargner au moins l’outrage et l’avanie.—Oui, d’un côté, c’est peut-être un commencement de résorption putride dont la curation devra être héroïque et sanglante; mais, de l’autre, c’est un fonds invincible de barbarie native, un élément cellulaire de cruauté araucane qu’on ne pourra jamais éliminer. Et, à tout prendre, j’aime encore mieux vivre de ce côté-là des Andes que de celui-ci.Ce que le Chilien a pour lui, c’est la Chilienne. En société comme en ménage, il arrive presque toujours qu’à l’homme dur s’unisse la femme douce.Ferrum est quod amant.J’en ai connu ici de charmantes. Pas du tout le même charme que chez les Limèñes, dont je vous parlerai bientôt. Et c’est encore là un effet de la même loi secrète de la nature, qui maintient l’espèce par le contraste dans l’union des sexes. Le Péruvien, un peu mou, se complète par la femme nerveuse, agissante, volontiers commandante.—Puis, la Chilienne a pour elle de ne pas parler trop bien. Elle est la grâce soumise et tendre, la vigne flexible enlacée à l’ormeau noueux. Telle que je l’ai observée souvent, répétée à de nombreux exemplaires, c’est bien la joie du foyer, l’amie fidèle «pour la bonne et la mauvaise fortune», comme parle le formulaire du mariage anglais; la petite main blanche qui sera légère à la plaie secrète et au front attristé. La loyauté un peu rude, mais indéniable, de l’homme est devenue, chez la femme, une ouverture d’âme, une sincérité cordiale d’un attrait irrésistible. Elle reste jeune très tard; et sa coquetterie même est toute franche et naïve. J’ai rarement entrevu la petite perruche à tête vide ou la vraie fille d’Ève, redoutable et féline, qui fleurit ailleurs.Un raffiné—un peu pervers—trouverait même qu’il lui manque un peu de complication, je ne sais quoi d’énigmatique et de troublant, qui est peut-être à la passion ce qu’est l’acide amer du noyau de la pêche à la saveur du fruit. Mais, quelle santé morale chez celles que j’ai vues de près, à la table de famille, entre le mari travailleur et les enfants joyeux!—C’est même, du reste, ce qui rend un peu terne l’aspect extérieur de la vie chilienne. Sauf à Valparaiso, très peu de femmes dans les rues, sur les places, même dans les grands magasins. Les soirées sont rares, les théâtres chôment la plusgrande partie de l’année; elles vont à l’église, en noir et encapuchonnées de leurmantamonacale. On les entrevoit par groupes au parc Cousiño, qui est leur Bois, ou, en été, à Viña del Mar, qui est un Mar del Plata beaucoup plus amusant et moinssnobque le nôtre. Mais c’est chez elle que la Chilienne vit: elle garde la maison, comme la matrone romaine; c’est là qu’il faut la voir et l’apprécier.Elle est si simplement gracieuse et gaie, que sa nature résiste à la mauvaise fortune, aux grandes douleurs, aux pires traîtrises de la vie. Ce ne sont pas ici des phrases, j’ai là quelques modèles sous les yeux. Flexible et vivace, très vite résignée sinon consolée, elle se redresse bientôt comme une liane après l’orage. Même sa dévotion, réelle et convaincue, se passe de tout formalisme sermonneur. Ainsi,—la médisance s’apprend vite à «l’école des femmes»—je vous dirai qu’une des grandes villes du Chili est affligée d’un prélat un peu moins distingué et amusant que les canons ne le tolèrent; eh bien, un jour, dans une maison de cléricaux huppés, à la campagne, j’ai très bien vu, à l’annonce d’une visite de Monseigneur, l’envolée générale des jupes claires: c’était à qui ne serait pas là, pour baiser l’anneau pastoral et subir l’ennuyeuse averse.—Un souvenir appelle l’autre, et je vais finir sur un petit crayon qui, je ne sais pourquoi, m’est demeuré très doux et très mélancolique.Par un tiède matin d’automne, je visitais un asile d’Enfants-Trouvés, en compagnie d’un ami chilien et du médecin de l’établissement. La maison est tenue par des sœurs de je ne sais quel ordre, et je n’ai pas à vous dire si elles s’empressaient à nous montrer les dortoirs, classes, réfectoires et autres dépendances généralement quelconques. C’était bien tenu, propre, même gai, relativement, à cause des grands arbresqu’on voyait des fenêtres et des cris d’enfants en récréation. La plupart des béguines n’était pas trop vulgaires; mais cette promenade s’éternisait cruellement. Avec le médecin, la visite à l’infirmerie était inévitable. Ces petites têtes hâves sur les couchettes étroites, avec leurs grands yeux cernés, rendus précocement intelligents et pensifs par la souffrance, me remuaient trop. Je dus quitter la place, tout pâle; et, traversant un jardin où d’autres enfants jouaient avec la terre, méthodiquement, sans trop crier, j’entrai dans une grande classe pleine de petits garçons de six à dix ans. Une sœur dirigeait leurs exercices de marche rythmée: elle me frappa par sa jeunesse et son air de distinction. L’étroit béguin serrant les joues l’enlaidissait un peu: mais ses yeux noirs aux paupières bistrées étaient magnifiques; les sourcils presque joints faisaient une barre d’encre sur la figure toute blanche, où même les lèvres blêmes et serrées ne se détachaient plus. Petite et mince, on devinait encore le corps flexible et la taille fine sous la robe droite, taillée en soutane, sans une ondulation sur la poitrine plate. «C’est la fille de P ...», me souffla mon ami, entré derrière moi. J’eus un mouvement de surprise; c’est un des grands noms du Chili. Je me rappelais la maison luxueuse, la famille entrevue dans un tourbillon mondain, le père, sénateur, ministre, un instant l’arbitre du pays ... Elle avait tout quitté, sa mère et ses sœurs, la vie et les fêtes, le bonheur entrevu ou peut-être perdu,—pour venir surveiller chaque jour, éternellement, les mouvements d’une bande de petits sang-mêlé, la plupart laids, mal venus, scrofuleux, rachitiques, portant presque tous sur leur corps déformé les stigmates héréditaires de la misère et du péché!—Mon ami la connaissait; ils avaient été du même monde et se serrèrent la main.Elle leva tout de suite ses longs cils baissés, avec un vraisourire qui montra ses dents blanches, et me tendit aussi sa petite main rondelette et fine, en s’inclinant un peu, comme dans un salon. Elle causa un instant, devant la supérieure, sans embarras, presque rieuse; s’intéressa aux nouvelles de sa famille, de quelques amies qui étaient aux bains de mer, reçut sans un soupir cette bouffée d’air mondain qui lui arrivait à l’improviste, puis se mit à l’orgue pour faire chanter ses enfants. Aux premières mesures, je dressai l’oreille, étonné: à une paraphrase espagnole duSuper flumina, elle avait adapté l’Adieu, de Schubert. Et, tandis que les voix blanches disaient sans les comprendre les versets bibliques où il est parlé des catastrophes de Babylone et de Sion, la large mélodie déroulait sa lamentation désolée, pleine des regrets de l’absent et des tortures du bonheur enfui:Adieu, mon bien suprême, adieu, tous mes amours!...Pourquoi l’avait-elle choisie?...J’étais tout près d’elle, suivant ses mains sur le clavier, et je remarquai ses ongles roses, un peu longs—contre l’obédience—extrêmement soignés. C’était, sans doute, un petit péché véniel de nonnette; et peut-être le commettait-elle pour s’en accuser chaque semaine, à confesse. Quand elle se leva, ayant fini, je fus presque tenté de lui offrir le bras pour la ramener à sa place. Emporté par ma mélomanie, je lui parlai de Schubert, des autres mélodies si originales, quelques-unes si belles; et tout à coup, étourdiment: «Et vous rappelez-vous,Mademoiselle...» Il me sembla qu’elle rougissait; mais la supérieure, un peu pincée: «Oh! ce n’est rien, monsieur, vous n’avez pas à connaître la règle.»—Nous avions pris congé; mais, comme elle nous accompagnait jusqu’au seuil, je ne pus me défendre de lui donner encore la main: «Eh bien, ma sœur, soyez heureuse ...»Heureuse!

APPENDICESUR LE CHILI[81]Je commence à liquider mon arriéré de correspondance. J’aime à croire qu’il n’est pas encore trop tard pour en prendre le fil. Je suis d’ailleurs trop modeste pour penser que le Chili, ou tout autre pays, ait rien perdu de son actualité, pour s’être écoulé plusieurs semaines depuis quej’y ai passé.Ce que Petit-Jean savait le mieux, c’était son commencement. Petit-Jean était bien heureux; et, malgré l’indulgence dont on use volontiers avec soi-même, je n’oserais me rendre le même témoignage. Par nature et par habitude, je suis le moins écriveur des hommes, et rien ne m’est pénible comme la mise en train. Puis, la Bibliothèque m’a trop donné le goût de la flânerie intellectuelle, de la chasse à la petite bête érudite. Je suis de ceux qui, pour un bain froid de cinq minutes, perdent un bon quart d’heure à tâter l’eau, dans une attitude gracieuse d’échassier, se promettant vingt fois que la seconde prochaine sera décisive ... Il faut dire, pourtant, que je n’ai presque jamais poussé la faiblesse jusqu’à me rhabiller sansplongeon, et que j’ai toujours fini par où je devais commencer.Oh! pour expliquer mon long silence, j’aurais bien des excuses! Aucune n’est peut-être très bonne, mais c’est justement pour cela que j’en ai plusieurs. Tout d’abord, je suis un «terrien» fini. Tout travail à bord m’est impossible, même par cette navigation idéalement tranquille du Pacifique nord,—une vraie navigation pour dames,—où le roulis est à peine appréciable et où le tangage n’existe que dans quelques ports. Puis, je ne sais comment, cette matière du Chili m’a semblé très difficile à reprendre en français, après l’esquisse d’ensemble que j’en ai essayée en espagnol, pour les Argentins. Je tenais pourtant à vous réserver un coin du tableau ... Peut-être aussi suis-je un peu gêné par cette perpétuelle alternance d’idiomes, qui n’est pas seulement une affaire de style, mais encore, et surtout, une variation de point de vue. Les traducteurs naïfs n’ont point de ces scrupules: ils ont pour eux d’ignorer une des langues qu’ils torturent—quelquefois les deux.Et cela est très commode. Pour moi, après un exercice prolongé de la lourde épée à deux mains espagnole, je sens bien que j’ai perdu le fin doigté de l’escrime française. Pour m’y remettre, il me faut changer de matière. Et même alors, c’est un long travail d’adaptation, detransposition,—car l’espagnol et le français ne sont pas du tout écrits dans la même clef—et le meilleur lexique n’entend rien à ces choses-là.—Voilà bien des raisons ...J’ai déjà beaucoup bavardé sur le Chili. Malgré tout, je ne puis prendre sur moi de le quitter sans ajouter quelques traits à l’esquisse commencée. Je voudrais que cepost-scriptumcomplémentaire ne parût pas trop vide à vos lecteurs. Pourfaire court, j’ai présenté en deux fois et séparément l’endroit et le revers de la medaille. Peut-être la méthode n’est-elle pas irréprochable, surtout pour les lecteurs moyens: l’opposition trop forte prend souvent un air de contradiction. Il vaudrait mieux fondre, atténuer, montrer aussi l’entre-deux, l’inévitable mélange de bien et de mal qui est la condition de toute chose humaine, et surtout de toute agglomération nationale. Mais quoi! la seule tentative d’enfermer un peuple entier en quelques pages n’est-elle pas déjà la plus vaine des vanités? Il faudrait tout connaître, et s’y reprendre à cent fois, avant d’oser croire qu’on ait pu saisir la physionomie complète et vraie. Et puis, comme disait Pilate, cet ancêtre méconnu du «renanisme»:Que’st-ce que la vérité?Ce n’est qu’en cour d’assises, devant un jury de bourgeois, qu’on peut «promettre» toute la vérité. En matière aussi vaste que l’étude d’un pays étranger, c’est déjà assez beau de transcrire fidèlement une impression sincère. Si les épreuves successives d’un même modèle accusent des contradictions apparentes ou réelles, nous n’avons pas à nous en inquiéter; il doit nous suffire que chacune soit exacte pour un instant donné et un seul côté de l’objet, et, par conséquent, renferme une parcelle de vérité générale. En avançant dans la vie, je me sens tous les jours plus près du fameux paradoxe hégélien, à savoir qu’une proposition générale, pour être vraie, doit contenir la proposition contraire. Mais cela, c’est de la métaphysique!Si c’est en voyageant dans l’Uruguay, au Brésil, en Bolivie, qu’on apprécie la supériorité réelle de la République Argentine sur ces contrées limitrophes du versant oriental, il faut séjourner au Chili pour se rendre un compte exact de l’œuvre européenne dans la Plata. Je veux dire que c’est ici, et par comparaison, qu’on peut mesurer et peser, mieux quepartout ailleurs, ce qu’a représenté pour l’Argentine, durant un demi-siècle, l’alluvion incessante et l’apport continu de l’étranger. En ce sens, on pourrait dire, suivant la formule connue d’Hérodote, que Buenos Aires est bien un don de l’Atlantique. Il ne s’agit pas seulement des conditions matérielles de la vie—on devine assez ce qu’elles sont dans le reste de l’Amérique espagnole; mais des mœurs sociales, des besoins et des tendances de la nombreuse classe moyenne, qui compose la moitié de la population. Et l’on est très vite convaincu que ce qui manque à la vie chilienne d’aisance et de confortable urbains, de finesse et de véritable élégance dans son train journalier,—aussi bien que d’indépendance intellectuelle et de largeur critique dans les idées,—c’est nous, décidément, qui l’avons là-bas importé et imposé.Tout cela me paraît évident; c’est d’ailleurs démontrable, et par le procédé le plus solide des sciences d’observation: la méthode de concordance, de Bacon et de Stuart Mill. Si, toutes les données étant équivalentes,sauf une seule, il se produit à tel endroit un phénomène qui fait défaut en tel autre, il faut affirmer que la donnée surajoutée est la seule cause du phénomène. Dans le parallèle institué entre les deux pays, on peut admettre que les éléments nationaux primitifs seraient plutôt inférieurs chez les Argentins—j’en ai déduit ailleurs les causes principales:—or, il résulte, à n’en pas douter, que la vie civilisée ou, si vous préférez, l’adaptation urbaine est à Buenos Aires bien plus complète qu’à Santiago ou Valparaiso. L’émigration européenne, énorme chez nous, insignifiante ici, est le facteur imprévu qui a transformé la face et le fond des choses.Ce fait sociologique est pour moi d’une importance telleque je lui reconnais, dès à présent, une portée générale pour toute l’Amérique—sauf à en rabattre, si l’étude directe m’y oblige. Mais j’ose annoncer que, loin de l’infirmer, l’observation confirmera plutôt l’induction théorique. Voilà donc une base solide, une mesure précise, un étalon invariable pour toutes les observations, diverses de forme et d’étendue, qu’un voyageur peut faire à travers le continent américain. C’est ici avant tout un continent d’assimilation européenne, fait évident qu’aucune des nations qui s’y développent ne cherche à dissimuler. Du Mexique au détroit de Magellan, ce qu’on appelle progrès, civilisation nationale, c’est l’absorption et la digestion plus ou moins parfaite de la civilisation et des progrès européens. Il y a donc là, tout de suite, un premier terme de comparaison d’une portée considérable et d’une justesse suffisante. Ce n’est certes pas le seul facteur à considérer dans l’agrégat social, mais c’en est un des principaux, et peut-être le premier.—Pour vous orienter, à peine débarqué, ouvrez les statistiques: le nombre absolu des européens établis dans la contrée vous sera une excellente base d’appréciation. Car, à tout prendre et malgré tout ce qu’on est fondé à dire sur la qualité inférieure de la masse émigrante, il n’est pas contestable que les meilleurs conducteurs et débitants de civilisation européenne—ce sont encore les Européens.Ce qui double la valeur de cette donnée démographique, c’est que la présence d’une forte colonie européenne, dans une région américaine, n’est pas seulement un gage de prospérité et une cause de développement social: c’est aussi, et tout d’abord, un indice très sûr de richesse actuelle. L’émigration s’est écoulée un peu partout en Amérique: elle ne s’est établie solidement et à demeure que dans les contrées où elle pouvaitprospérer. C’est donc une longue et vaste expérience toute faite, en vingt ou trente ans de tentatives et d’efforts, et par là bien plus concluante que les analyses des savants et les peintures des touristes. D’ailleurs, il est bien certain, je le répète, qu’un observateur ne peut s’en tenir à ce seul indice (à ce compte, le meilleur guide serait un commis voyageur); mais il est immédiat et précieux dans sa valeur provisoire. Il montre tout d’abord la bonne route à l’observation raisonnée et approfondie. J’en ferai l’essai dans toute l’Amérique, comme je l’ai fait au Chili, et j’ose espérer que l’épreuve sera partout aussi décisive.Tout ce que j’ai vu, tout ce que je devine me prouve que le Chilien cultivé est au moins l’égal de l’Argentin tout pur,—par exemple du provincial élevé á Buenos Aires et qui, ses grades pris, va exercer une profession libérale dans sa ville de l’intérieur. On pourrait même avancer que, dans un groupe cis-andin, la moyenne d’acquis scientifique ou littéraire, de travail intellectuel, consciencieux et solide, doit être sensiblement plus forte que dans le groupe correspondant de Buenos Aires. Ils doivent faire, en général, de meilleurs professeurs, ingénieurs, naturalistes. Je n’ai ni temps ni qualité pour apprécier d’original leurs médecins ou leurs jurisconsultes;—et je dois dire que ceux que j’ai pu connaître m’ont inspiré beaucoup d’estime, sans m’éblouir,—mais j’ai suivi leurs polémiques dans la presse, parcouru leurs débats parlementaires. L’ensemble laisse une très favorable impression d’élèves studieux, appliqués, ayant fouillé la matière dont ils parlent, sachant à merveille tous leurs auteurs. Un jeune député, positiviste à tous crins, me citait en détail Auguste Comte, Spencer, Littré, tout le cénacle; je suis presque certain qu’il les a lus, et même compris; mais ce dont je suis encore plussûr, c’est qu’il vieillira sans les avoir jugés. Ils font d’admirables disciples, zélés, soumis, jamais émancipés. Leur historien national, Barros Arana, a accompli ce tour de force de publier quinze ou vingt volumes où il n’y a pas une page vraiment écrite; aucun souci du style. J’ai entendu, et même applaudi, la harangue d’un de leurs meilleurs orateurs,—gradué de Gœttingue!—c’était parfait de ton, de prestance, de correction grammaticale: il n’y avait pas une pensée originale, pas un mot souligné. Leurs romans et leurs poëmes sont les chefs-d’œuvre de gens qui ne sont ni poëtes ni romanciers. En musique, après auditions subies, je les soupçonne d’être un peu primitifs.—Mais on ne saurait, sans injustice, parler avec mépris de leurs efforts sérieux et prolongés en peinture et en sculpture: sans discussion possible, leurs «artistes» sont de meilleurs élèves de nos maîtres français que nos pensionnaires argentins. Du reste, auteurs et amateurs, je crois que c’est le goût qui leur manque, encore plus que le talent. La réelle supériorité de l’Argentin, c’est qu’il se méfie! Je parle, naturellement, du groupe intelligent et initié. A Buenos Aires, on a pu être très large sur les pensions et souscriptions artistiques; on s’est toujours montré moins enthousiaste des productions «nationales». Les Chiliens ne doutent de rien; ils croient à leur «école», á leur «Salon», et couvrent d’or les plus médiocres tableaux de leurs exposants: leur goût est soumis à leur patriotisme.Ah! pour patriotes, il faut leur rendre la justice qu’il le sont solidement! Ils l’étalent partout, sans peur et sans reproche, cette étoile chilienne qui est le symbole de la patrie. On la rencontre sur chaque mur, sur chaque balcon, sur chaque grille de fenêtre: rien qu’à Santiago, il y en a de quoi peupler un firmament. Et ils se sauvent du ridicule à force de passionsincère.—En somme, ils ont raison de le faire sonner haut, ce patriotisme intransigeant et excessif: c’est par là qu’ils valent, entre toutes les nations américaines. A aucune d’elles la vantardise ne fait défaut, et j’ai là, sur ma table, des historiettes de l’Ecuador et du Nicaragua qui célèbrent leurs misérables échauffourées locales à l’égal des véritables batailles du Pacifique. Mais les phrases creuses ne prouvent rien. Après la guerre du Paraguay, les Chiliens ont mené sur le continent la seule campagne sérieuse dont l’histoire militaire fasse mention. Au prix de quels efforts dépensés, de quels sacrifices prodigués, il faut, pour en juger, avoir vu Pisagua, Arica, Chorrillos et les autres hauteurs assaillies.On a d’ailleurs beaucoup exagéré la valeur scientifique de cette campagne. Un de nos compatriotes, qui a écrit sur le Chili un livre plutôt médiocre, parle de la «carte» que chaquerotochilien aurait portée dans son sac! Je doute fort que les officiers l’eussent seulement parcourue, cette carte du théâtre de la guerre. Le dénouement, aussi brusque qu’inattendu, de la récente campagne révolutionnaire a assez montré tout ce qu’il y a à rabattre de ces exagérations. Ce qui a été remarquable chez les Chiliens, chefs et soldats, dans cette guerre du Pérou, c’est la résistance, la bravoure, l’élan furieux, la conviction ancrée au cœur de tous qu’il fallait vaincre ou tomber là, sur le sable aride où pas un brin d’herbe ne pousse, où ne coule pas un filet d’eau. Ils eurent presque tout de suite la conscience de leur supériorité personnelle sur leurs adversaires. Vers la fin, dans les batailles autour de Lima, l’ennemi, pris de terreur, lâchait pied aux premières attaques. C’était la lutte inégale et historique de l’Araucan indomptable contre le Cholo timide, des gens de Caupolican contre ceux d’Atahualpa. Le résultat ne pouvait être douteux. Mais de planstratégique, il n’y en eut jamais que dans l’imagination des historiographes à la suite. Toute la campagne, après la capture duHuascar, fut une suite de coups d’audace.La tactique même du général Baquedano était aussi invariable qu’élémentaire: jeter tout d’abord sur l’ennemi les bataillons de volontaires, en les faisant soutenir par des troupes aguerries et en gardant sous la main, pour l’heure décisive, les réserves toujours fraîches. Tous les officiers s’amusaient de sa formule proverbiale, qu’il mâchonnait incessamment, comme un tic de vieux sabreur à moitié bègue:¡Línea atrás! ¡Viva Chile, adelante!—«Viva Chile», c’étaient les volontaires. La plupart de ces assauts à des positions inexpugnables furent d’héroïques folies qui, avec un ennemi solidement organisé, auraient tourné en désastres irréparables. Mais ils avaient la foi qui sauve. Napoleón disait que, de deux armées en présence, celle là vaincra qui, la première, fera peur à l’autre. Les Chiliens y réussirent toujours.Au sujet de la République Argentine, les chefs se rendent bien compte des difficultés de l’heure présente, aggravée par de sourdes menées politiques et rendue presque précaire par une crise financière qui, dès ses débuts, a fait tomber le papier-monnaie aussi bas que chez nous. Les Argentins, et ils l’avouent, même mal organisés, leur feraient la partie laborieuse. Leur armement, d’excellent type, est incomplet, surtout pour le munitions et l’artillerie. Ils avaient pour eux l’administration et la discipline; ils ont gardé l’administration, bien supérieure à celle des Argentins, tant au militaire qu’au civil. Mais, en somme, ils se sont réjouis très-sincèrement de la paix assurée; et puisqu’elle l’a été aussitôt qu’ils l’ont voulu, ils ne peuvent guère douter que nous l’ayons toujours désirée.En général, et j’emploie à dessein une expression très banale, ils ne sont pas «sympathiques». J’ai eu quelque mérite à l’avouer, puisque je comptais parmi eux deux ou trois amis excellents. Leur abord ne prévient pas en leur faveur; et puis, pour la plupart, on reconnaît à l’user que la première impression était la bonne. Mais, au fait, qu’ai-je voulu mettre sous cette formule usée jusqu’à la corde? Eh bien, j’ai voulu dire que, chez les plus corrects, les plus empressés, les plus sincères, par moments on se sent froissé au contact de je ne sais quelle rudesse de fibre, quel fonds de dureté native et primitive, qui rappelle tout à coup le sol rugueux où ils ont vécu, la tribu sauvage qu’ils se sont assimilée, l’âpre combat pour la vie qui forme leur histoire. C’est, naturellement, une impression générale qui laisse la porte large ouverte aux nombreuses exceptions, et qui est surtout sensible dans le bas peuple ouvrier ou rural. C’est là, précisément, que s’accuse la vraie nature d’un peuple. Le vernis uniforme de l’éducation, l’habitude prise de se dominer, qui est le fait de la vie sociale, rend l’aspect des classes supérieures à peu près semblable dans tous les pays. Il faut le choc brusque d’une émotion puissante, la réaction instinctive d’un intérêt blessé, pour faire jaillir au dehors le caractère intime d’un homme du monde. L’homme du peuple est tout simple, son fond remonte à toute minute à la surface en un perpétuel remous. A ce point de vue, l’observation durotochilien est très instructive. En voyage, au travail, surtout dans ses plaisirs bruyants du bal champêtre ou de la taverne, sa rude brutalité s’étale au premier instant. Il a l’ivresse sombre et mauvaise. Je les ai vus s’acharner l’un sur l’autre, se soutenant à peine, comme de vilaines bêtes féroces, et finissant par rouler au même fossé. On sait trop ce qu’ils sont à la guerre: d’unecruauté animale, dans le pillage et lerepasodes blessés, qui fait encore pâlir le Péruviens. Quelle différence avec nos grands enfants degauchosargentins, si naïfs, si gais, si francs, si oublieux de toute rancune, même après ladesgraciad’un mauvais moment! Et puis, legauchoest élancé, élégant, souvent très beau; il est fou de musique: un couteau et une guitare, voilà la base de son équipement. C’est un hasard, peut-être, mais dans mes excursions auxhaciendaschiliennes, à la sieste ou à la nuit tombante, je n’ai jamais entendu aux environs le raclement d’une guitare accompagnant, comme chez nous, une triste et douce chanson d’amour ...Ces différences morales, n’en doutez pas, subsistent en haut, même alors que l’éducation les a émoussées. Un manque de générosité, d’indulgence, d’humanité—celait de la tendresse humaine, dont parle admirablement Shakespeare,—rappelle la fibre araucane et se fait jour dans leurs débats parlementaires, dans leurs discussions familières, dans leurs relations avec les classes inférieures, hommes de service ou femmes de plaisir. Ils sont durs. Est-il bien vrai que la dureté soit le revers de la force et que le monde appartienne toujours aux violents? On le dit aujourd’hui, après Sadowa et Sedan. Cela ne paraissait pas aussi évident autrefois; et l’expérience historique qui n’a jamais séparé, chez les anciens Grecs et les Français modernes, la finesse et la grâce de la bravoure et de l’héroïsme, est peut-être aussi concluante que celle d’Attila.—A un an d’intervalle, les deux pays ont connu les mêmes secousses politiques; sans comparer les causes des deux révolutions, les mêmes renversements se sont produits. Dans l’un et dans l’autre pays, la révolution triomphante a eu raison d’unmauvais gouvernement. Comparez le sort réservé aux vaincus chez les deux peuples.—Oh! je veux bien que, dans l’Argentine, on dépasse la mesure en fait de tolérance et d’amnistie; j’accorde qu’il y ait beaucoup de veulerie morale dans ces averses de pardon et d’oubli, qui n’exceptent même plus les manquements au devoir militaire ou à la morale privée. Cet excès est funeste et déplorable. Eh bien, le dirai-je? malgré tout, je le préfère encore à l’excès contraire. Que les coupables repus s’étalent à Buenos Aires, sûrs de l’impunité et insultant par leur luxe de parvenus à la pudeur publique: c’est un symptôme de relâchement social et de profonde anémie morale. Mais, regardez par-dessus les Andes: écoutez ces cris sauvages d’une populace qui promène par la ville sa torche incendiaire et, sur une liste dressée d’avance, force les maisons des vaincus, saccage, pille, détruit tout ce qui est destructible et brûle le reste. Rappelez-vous, encore, ce malheureux, cet égaré—qui, de l’aveu de tous, n’a jamais détourné une piastre de la caisse publique—réfugié au foyer d’un ami, sous le toit sacré d’une ambassade étrangère. Il la connaît si bien, lui, sa populace déchaînée, qu’il ne se sent protégé par aucune barrière domestique, aucune garantie internationale; et, à la veille d’être débusqué, quand il écoute déjà, pâle de terreur, la meute qui a flairé la proie cachée et tourne autour de la maison suspecte, il choisit de mourir de sa main, pour s’épargner au moins l’outrage et l’avanie.—Oui, d’un côté, c’est peut-être un commencement de résorption putride dont la curation devra être héroïque et sanglante; mais, de l’autre, c’est un fonds invincible de barbarie native, un élément cellulaire de cruauté araucane qu’on ne pourra jamais éliminer. Et, à tout prendre, j’aime encore mieux vivre de ce côté-là des Andes que de celui-ci.Ce que le Chilien a pour lui, c’est la Chilienne. En société comme en ménage, il arrive presque toujours qu’à l’homme dur s’unisse la femme douce.Ferrum est quod amant.J’en ai connu ici de charmantes. Pas du tout le même charme que chez les Limèñes, dont je vous parlerai bientôt. Et c’est encore là un effet de la même loi secrète de la nature, qui maintient l’espèce par le contraste dans l’union des sexes. Le Péruvien, un peu mou, se complète par la femme nerveuse, agissante, volontiers commandante.—Puis, la Chilienne a pour elle de ne pas parler trop bien. Elle est la grâce soumise et tendre, la vigne flexible enlacée à l’ormeau noueux. Telle que je l’ai observée souvent, répétée à de nombreux exemplaires, c’est bien la joie du foyer, l’amie fidèle «pour la bonne et la mauvaise fortune», comme parle le formulaire du mariage anglais; la petite main blanche qui sera légère à la plaie secrète et au front attristé. La loyauté un peu rude, mais indéniable, de l’homme est devenue, chez la femme, une ouverture d’âme, une sincérité cordiale d’un attrait irrésistible. Elle reste jeune très tard; et sa coquetterie même est toute franche et naïve. J’ai rarement entrevu la petite perruche à tête vide ou la vraie fille d’Ève, redoutable et féline, qui fleurit ailleurs.Un raffiné—un peu pervers—trouverait même qu’il lui manque un peu de complication, je ne sais quoi d’énigmatique et de troublant, qui est peut-être à la passion ce qu’est l’acide amer du noyau de la pêche à la saveur du fruit. Mais, quelle santé morale chez celles que j’ai vues de près, à la table de famille, entre le mari travailleur et les enfants joyeux!—C’est même, du reste, ce qui rend un peu terne l’aspect extérieur de la vie chilienne. Sauf à Valparaiso, très peu de femmes dans les rues, sur les places, même dans les grands magasins. Les soirées sont rares, les théâtres chôment la plusgrande partie de l’année; elles vont à l’église, en noir et encapuchonnées de leurmantamonacale. On les entrevoit par groupes au parc Cousiño, qui est leur Bois, ou, en été, à Viña del Mar, qui est un Mar del Plata beaucoup plus amusant et moinssnobque le nôtre. Mais c’est chez elle que la Chilienne vit: elle garde la maison, comme la matrone romaine; c’est là qu’il faut la voir et l’apprécier.Elle est si simplement gracieuse et gaie, que sa nature résiste à la mauvaise fortune, aux grandes douleurs, aux pires traîtrises de la vie. Ce ne sont pas ici des phrases, j’ai là quelques modèles sous les yeux. Flexible et vivace, très vite résignée sinon consolée, elle se redresse bientôt comme une liane après l’orage. Même sa dévotion, réelle et convaincue, se passe de tout formalisme sermonneur. Ainsi,—la médisance s’apprend vite à «l’école des femmes»—je vous dirai qu’une des grandes villes du Chili est affligée d’un prélat un peu moins distingué et amusant que les canons ne le tolèrent; eh bien, un jour, dans une maison de cléricaux huppés, à la campagne, j’ai très bien vu, à l’annonce d’une visite de Monseigneur, l’envolée générale des jupes claires: c’était à qui ne serait pas là, pour baiser l’anneau pastoral et subir l’ennuyeuse averse.—Un souvenir appelle l’autre, et je vais finir sur un petit crayon qui, je ne sais pourquoi, m’est demeuré très doux et très mélancolique.Par un tiède matin d’automne, je visitais un asile d’Enfants-Trouvés, en compagnie d’un ami chilien et du médecin de l’établissement. La maison est tenue par des sœurs de je ne sais quel ordre, et je n’ai pas à vous dire si elles s’empressaient à nous montrer les dortoirs, classes, réfectoires et autres dépendances généralement quelconques. C’était bien tenu, propre, même gai, relativement, à cause des grands arbresqu’on voyait des fenêtres et des cris d’enfants en récréation. La plupart des béguines n’était pas trop vulgaires; mais cette promenade s’éternisait cruellement. Avec le médecin, la visite à l’infirmerie était inévitable. Ces petites têtes hâves sur les couchettes étroites, avec leurs grands yeux cernés, rendus précocement intelligents et pensifs par la souffrance, me remuaient trop. Je dus quitter la place, tout pâle; et, traversant un jardin où d’autres enfants jouaient avec la terre, méthodiquement, sans trop crier, j’entrai dans une grande classe pleine de petits garçons de six à dix ans. Une sœur dirigeait leurs exercices de marche rythmée: elle me frappa par sa jeunesse et son air de distinction. L’étroit béguin serrant les joues l’enlaidissait un peu: mais ses yeux noirs aux paupières bistrées étaient magnifiques; les sourcils presque joints faisaient une barre d’encre sur la figure toute blanche, où même les lèvres blêmes et serrées ne se détachaient plus. Petite et mince, on devinait encore le corps flexible et la taille fine sous la robe droite, taillée en soutane, sans une ondulation sur la poitrine plate. «C’est la fille de P ...», me souffla mon ami, entré derrière moi. J’eus un mouvement de surprise; c’est un des grands noms du Chili. Je me rappelais la maison luxueuse, la famille entrevue dans un tourbillon mondain, le père, sénateur, ministre, un instant l’arbitre du pays ... Elle avait tout quitté, sa mère et ses sœurs, la vie et les fêtes, le bonheur entrevu ou peut-être perdu,—pour venir surveiller chaque jour, éternellement, les mouvements d’une bande de petits sang-mêlé, la plupart laids, mal venus, scrofuleux, rachitiques, portant presque tous sur leur corps déformé les stigmates héréditaires de la misère et du péché!—Mon ami la connaissait; ils avaient été du même monde et se serrèrent la main.Elle leva tout de suite ses longs cils baissés, avec un vraisourire qui montra ses dents blanches, et me tendit aussi sa petite main rondelette et fine, en s’inclinant un peu, comme dans un salon. Elle causa un instant, devant la supérieure, sans embarras, presque rieuse; s’intéressa aux nouvelles de sa famille, de quelques amies qui étaient aux bains de mer, reçut sans un soupir cette bouffée d’air mondain qui lui arrivait à l’improviste, puis se mit à l’orgue pour faire chanter ses enfants. Aux premières mesures, je dressai l’oreille, étonné: à une paraphrase espagnole duSuper flumina, elle avait adapté l’Adieu, de Schubert. Et, tandis que les voix blanches disaient sans les comprendre les versets bibliques où il est parlé des catastrophes de Babylone et de Sion, la large mélodie déroulait sa lamentation désolée, pleine des regrets de l’absent et des tortures du bonheur enfui:Adieu, mon bien suprême, adieu, tous mes amours!...Pourquoi l’avait-elle choisie?...J’étais tout près d’elle, suivant ses mains sur le clavier, et je remarquai ses ongles roses, un peu longs—contre l’obédience—extrêmement soignés. C’était, sans doute, un petit péché véniel de nonnette; et peut-être le commettait-elle pour s’en accuser chaque semaine, à confesse. Quand elle se leva, ayant fini, je fus presque tenté de lui offrir le bras pour la ramener à sa place. Emporté par ma mélomanie, je lui parlai de Schubert, des autres mélodies si originales, quelques-unes si belles; et tout à coup, étourdiment: «Et vous rappelez-vous,Mademoiselle...» Il me sembla qu’elle rougissait; mais la supérieure, un peu pincée: «Oh! ce n’est rien, monsieur, vous n’avez pas à connaître la règle.»—Nous avions pris congé; mais, comme elle nous accompagnait jusqu’au seuil, je ne pus me défendre de lui donner encore la main: «Eh bien, ma sœur, soyez heureuse ...»Heureuse!

SUR LE CHILI[81]

Je commence à liquider mon arriéré de correspondance. J’aime à croire qu’il n’est pas encore trop tard pour en prendre le fil. Je suis d’ailleurs trop modeste pour penser que le Chili, ou tout autre pays, ait rien perdu de son actualité, pour s’être écoulé plusieurs semaines depuis quej’y ai passé.

Ce que Petit-Jean savait le mieux, c’était son commencement. Petit-Jean était bien heureux; et, malgré l’indulgence dont on use volontiers avec soi-même, je n’oserais me rendre le même témoignage. Par nature et par habitude, je suis le moins écriveur des hommes, et rien ne m’est pénible comme la mise en train. Puis, la Bibliothèque m’a trop donné le goût de la flânerie intellectuelle, de la chasse à la petite bête érudite. Je suis de ceux qui, pour un bain froid de cinq minutes, perdent un bon quart d’heure à tâter l’eau, dans une attitude gracieuse d’échassier, se promettant vingt fois que la seconde prochaine sera décisive ... Il faut dire, pourtant, que je n’ai presque jamais poussé la faiblesse jusqu’à me rhabiller sansplongeon, et que j’ai toujours fini par où je devais commencer.

Oh! pour expliquer mon long silence, j’aurais bien des excuses! Aucune n’est peut-être très bonne, mais c’est justement pour cela que j’en ai plusieurs. Tout d’abord, je suis un «terrien» fini. Tout travail à bord m’est impossible, même par cette navigation idéalement tranquille du Pacifique nord,—une vraie navigation pour dames,—où le roulis est à peine appréciable et où le tangage n’existe que dans quelques ports. Puis, je ne sais comment, cette matière du Chili m’a semblé très difficile à reprendre en français, après l’esquisse d’ensemble que j’en ai essayée en espagnol, pour les Argentins. Je tenais pourtant à vous réserver un coin du tableau ... Peut-être aussi suis-je un peu gêné par cette perpétuelle alternance d’idiomes, qui n’est pas seulement une affaire de style, mais encore, et surtout, une variation de point de vue. Les traducteurs naïfs n’ont point de ces scrupules: ils ont pour eux d’ignorer une des langues qu’ils torturent—quelquefois les deux.

Et cela est très commode. Pour moi, après un exercice prolongé de la lourde épée à deux mains espagnole, je sens bien que j’ai perdu le fin doigté de l’escrime française. Pour m’y remettre, il me faut changer de matière. Et même alors, c’est un long travail d’adaptation, detransposition,—car l’espagnol et le français ne sont pas du tout écrits dans la même clef—et le meilleur lexique n’entend rien à ces choses-là.—Voilà bien des raisons ...

J’ai déjà beaucoup bavardé sur le Chili. Malgré tout, je ne puis prendre sur moi de le quitter sans ajouter quelques traits à l’esquisse commencée. Je voudrais que cepost-scriptumcomplémentaire ne parût pas trop vide à vos lecteurs. Pourfaire court, j’ai présenté en deux fois et séparément l’endroit et le revers de la medaille. Peut-être la méthode n’est-elle pas irréprochable, surtout pour les lecteurs moyens: l’opposition trop forte prend souvent un air de contradiction. Il vaudrait mieux fondre, atténuer, montrer aussi l’entre-deux, l’inévitable mélange de bien et de mal qui est la condition de toute chose humaine, et surtout de toute agglomération nationale. Mais quoi! la seule tentative d’enfermer un peuple entier en quelques pages n’est-elle pas déjà la plus vaine des vanités? Il faudrait tout connaître, et s’y reprendre à cent fois, avant d’oser croire qu’on ait pu saisir la physionomie complète et vraie. Et puis, comme disait Pilate, cet ancêtre méconnu du «renanisme»:Que’st-ce que la vérité?Ce n’est qu’en cour d’assises, devant un jury de bourgeois, qu’on peut «promettre» toute la vérité. En matière aussi vaste que l’étude d’un pays étranger, c’est déjà assez beau de transcrire fidèlement une impression sincère. Si les épreuves successives d’un même modèle accusent des contradictions apparentes ou réelles, nous n’avons pas à nous en inquiéter; il doit nous suffire que chacune soit exacte pour un instant donné et un seul côté de l’objet, et, par conséquent, renferme une parcelle de vérité générale. En avançant dans la vie, je me sens tous les jours plus près du fameux paradoxe hégélien, à savoir qu’une proposition générale, pour être vraie, doit contenir la proposition contraire. Mais cela, c’est de la métaphysique!

Si c’est en voyageant dans l’Uruguay, au Brésil, en Bolivie, qu’on apprécie la supériorité réelle de la République Argentine sur ces contrées limitrophes du versant oriental, il faut séjourner au Chili pour se rendre un compte exact de l’œuvre européenne dans la Plata. Je veux dire que c’est ici, et par comparaison, qu’on peut mesurer et peser, mieux quepartout ailleurs, ce qu’a représenté pour l’Argentine, durant un demi-siècle, l’alluvion incessante et l’apport continu de l’étranger. En ce sens, on pourrait dire, suivant la formule connue d’Hérodote, que Buenos Aires est bien un don de l’Atlantique. Il ne s’agit pas seulement des conditions matérielles de la vie—on devine assez ce qu’elles sont dans le reste de l’Amérique espagnole; mais des mœurs sociales, des besoins et des tendances de la nombreuse classe moyenne, qui compose la moitié de la population. Et l’on est très vite convaincu que ce qui manque à la vie chilienne d’aisance et de confortable urbains, de finesse et de véritable élégance dans son train journalier,—aussi bien que d’indépendance intellectuelle et de largeur critique dans les idées,—c’est nous, décidément, qui l’avons là-bas importé et imposé.

Tout cela me paraît évident; c’est d’ailleurs démontrable, et par le procédé le plus solide des sciences d’observation: la méthode de concordance, de Bacon et de Stuart Mill. Si, toutes les données étant équivalentes,sauf une seule, il se produit à tel endroit un phénomène qui fait défaut en tel autre, il faut affirmer que la donnée surajoutée est la seule cause du phénomène. Dans le parallèle institué entre les deux pays, on peut admettre que les éléments nationaux primitifs seraient plutôt inférieurs chez les Argentins—j’en ai déduit ailleurs les causes principales:—or, il résulte, à n’en pas douter, que la vie civilisée ou, si vous préférez, l’adaptation urbaine est à Buenos Aires bien plus complète qu’à Santiago ou Valparaiso. L’émigration européenne, énorme chez nous, insignifiante ici, est le facteur imprévu qui a transformé la face et le fond des choses.

Ce fait sociologique est pour moi d’une importance telleque je lui reconnais, dès à présent, une portée générale pour toute l’Amérique—sauf à en rabattre, si l’étude directe m’y oblige. Mais j’ose annoncer que, loin de l’infirmer, l’observation confirmera plutôt l’induction théorique. Voilà donc une base solide, une mesure précise, un étalon invariable pour toutes les observations, diverses de forme et d’étendue, qu’un voyageur peut faire à travers le continent américain. C’est ici avant tout un continent d’assimilation européenne, fait évident qu’aucune des nations qui s’y développent ne cherche à dissimuler. Du Mexique au détroit de Magellan, ce qu’on appelle progrès, civilisation nationale, c’est l’absorption et la digestion plus ou moins parfaite de la civilisation et des progrès européens. Il y a donc là, tout de suite, un premier terme de comparaison d’une portée considérable et d’une justesse suffisante. Ce n’est certes pas le seul facteur à considérer dans l’agrégat social, mais c’en est un des principaux, et peut-être le premier.—Pour vous orienter, à peine débarqué, ouvrez les statistiques: le nombre absolu des européens établis dans la contrée vous sera une excellente base d’appréciation. Car, à tout prendre et malgré tout ce qu’on est fondé à dire sur la qualité inférieure de la masse émigrante, il n’est pas contestable que les meilleurs conducteurs et débitants de civilisation européenne—ce sont encore les Européens.

Ce qui double la valeur de cette donnée démographique, c’est que la présence d’une forte colonie européenne, dans une région américaine, n’est pas seulement un gage de prospérité et une cause de développement social: c’est aussi, et tout d’abord, un indice très sûr de richesse actuelle. L’émigration s’est écoulée un peu partout en Amérique: elle ne s’est établie solidement et à demeure que dans les contrées où elle pouvaitprospérer. C’est donc une longue et vaste expérience toute faite, en vingt ou trente ans de tentatives et d’efforts, et par là bien plus concluante que les analyses des savants et les peintures des touristes. D’ailleurs, il est bien certain, je le répète, qu’un observateur ne peut s’en tenir à ce seul indice (à ce compte, le meilleur guide serait un commis voyageur); mais il est immédiat et précieux dans sa valeur provisoire. Il montre tout d’abord la bonne route à l’observation raisonnée et approfondie. J’en ferai l’essai dans toute l’Amérique, comme je l’ai fait au Chili, et j’ose espérer que l’épreuve sera partout aussi décisive.

Tout ce que j’ai vu, tout ce que je devine me prouve que le Chilien cultivé est au moins l’égal de l’Argentin tout pur,—par exemple du provincial élevé á Buenos Aires et qui, ses grades pris, va exercer une profession libérale dans sa ville de l’intérieur. On pourrait même avancer que, dans un groupe cis-andin, la moyenne d’acquis scientifique ou littéraire, de travail intellectuel, consciencieux et solide, doit être sensiblement plus forte que dans le groupe correspondant de Buenos Aires. Ils doivent faire, en général, de meilleurs professeurs, ingénieurs, naturalistes. Je n’ai ni temps ni qualité pour apprécier d’original leurs médecins ou leurs jurisconsultes;—et je dois dire que ceux que j’ai pu connaître m’ont inspiré beaucoup d’estime, sans m’éblouir,—mais j’ai suivi leurs polémiques dans la presse, parcouru leurs débats parlementaires. L’ensemble laisse une très favorable impression d’élèves studieux, appliqués, ayant fouillé la matière dont ils parlent, sachant à merveille tous leurs auteurs. Un jeune député, positiviste à tous crins, me citait en détail Auguste Comte, Spencer, Littré, tout le cénacle; je suis presque certain qu’il les a lus, et même compris; mais ce dont je suis encore plussûr, c’est qu’il vieillira sans les avoir jugés. Ils font d’admirables disciples, zélés, soumis, jamais émancipés. Leur historien national, Barros Arana, a accompli ce tour de force de publier quinze ou vingt volumes où il n’y a pas une page vraiment écrite; aucun souci du style. J’ai entendu, et même applaudi, la harangue d’un de leurs meilleurs orateurs,—gradué de Gœttingue!—c’était parfait de ton, de prestance, de correction grammaticale: il n’y avait pas une pensée originale, pas un mot souligné. Leurs romans et leurs poëmes sont les chefs-d’œuvre de gens qui ne sont ni poëtes ni romanciers. En musique, après auditions subies, je les soupçonne d’être un peu primitifs.—Mais on ne saurait, sans injustice, parler avec mépris de leurs efforts sérieux et prolongés en peinture et en sculpture: sans discussion possible, leurs «artistes» sont de meilleurs élèves de nos maîtres français que nos pensionnaires argentins. Du reste, auteurs et amateurs, je crois que c’est le goût qui leur manque, encore plus que le talent. La réelle supériorité de l’Argentin, c’est qu’il se méfie! Je parle, naturellement, du groupe intelligent et initié. A Buenos Aires, on a pu être très large sur les pensions et souscriptions artistiques; on s’est toujours montré moins enthousiaste des productions «nationales». Les Chiliens ne doutent de rien; ils croient à leur «école», á leur «Salon», et couvrent d’or les plus médiocres tableaux de leurs exposants: leur goût est soumis à leur patriotisme.

Ah! pour patriotes, il faut leur rendre la justice qu’il le sont solidement! Ils l’étalent partout, sans peur et sans reproche, cette étoile chilienne qui est le symbole de la patrie. On la rencontre sur chaque mur, sur chaque balcon, sur chaque grille de fenêtre: rien qu’à Santiago, il y en a de quoi peupler un firmament. Et ils se sauvent du ridicule à force de passionsincère.—En somme, ils ont raison de le faire sonner haut, ce patriotisme intransigeant et excessif: c’est par là qu’ils valent, entre toutes les nations américaines. A aucune d’elles la vantardise ne fait défaut, et j’ai là, sur ma table, des historiettes de l’Ecuador et du Nicaragua qui célèbrent leurs misérables échauffourées locales à l’égal des véritables batailles du Pacifique. Mais les phrases creuses ne prouvent rien. Après la guerre du Paraguay, les Chiliens ont mené sur le continent la seule campagne sérieuse dont l’histoire militaire fasse mention. Au prix de quels efforts dépensés, de quels sacrifices prodigués, il faut, pour en juger, avoir vu Pisagua, Arica, Chorrillos et les autres hauteurs assaillies.

On a d’ailleurs beaucoup exagéré la valeur scientifique de cette campagne. Un de nos compatriotes, qui a écrit sur le Chili un livre plutôt médiocre, parle de la «carte» que chaquerotochilien aurait portée dans son sac! Je doute fort que les officiers l’eussent seulement parcourue, cette carte du théâtre de la guerre. Le dénouement, aussi brusque qu’inattendu, de la récente campagne révolutionnaire a assez montré tout ce qu’il y a à rabattre de ces exagérations. Ce qui a été remarquable chez les Chiliens, chefs et soldats, dans cette guerre du Pérou, c’est la résistance, la bravoure, l’élan furieux, la conviction ancrée au cœur de tous qu’il fallait vaincre ou tomber là, sur le sable aride où pas un brin d’herbe ne pousse, où ne coule pas un filet d’eau. Ils eurent presque tout de suite la conscience de leur supériorité personnelle sur leurs adversaires. Vers la fin, dans les batailles autour de Lima, l’ennemi, pris de terreur, lâchait pied aux premières attaques. C’était la lutte inégale et historique de l’Araucan indomptable contre le Cholo timide, des gens de Caupolican contre ceux d’Atahualpa. Le résultat ne pouvait être douteux. Mais de planstratégique, il n’y en eut jamais que dans l’imagination des historiographes à la suite. Toute la campagne, après la capture duHuascar, fut une suite de coups d’audace.

La tactique même du général Baquedano était aussi invariable qu’élémentaire: jeter tout d’abord sur l’ennemi les bataillons de volontaires, en les faisant soutenir par des troupes aguerries et en gardant sous la main, pour l’heure décisive, les réserves toujours fraîches. Tous les officiers s’amusaient de sa formule proverbiale, qu’il mâchonnait incessamment, comme un tic de vieux sabreur à moitié bègue:¡Línea atrás! ¡Viva Chile, adelante!—«Viva Chile», c’étaient les volontaires. La plupart de ces assauts à des positions inexpugnables furent d’héroïques folies qui, avec un ennemi solidement organisé, auraient tourné en désastres irréparables. Mais ils avaient la foi qui sauve. Napoleón disait que, de deux armées en présence, celle là vaincra qui, la première, fera peur à l’autre. Les Chiliens y réussirent toujours.

Au sujet de la République Argentine, les chefs se rendent bien compte des difficultés de l’heure présente, aggravée par de sourdes menées politiques et rendue presque précaire par une crise financière qui, dès ses débuts, a fait tomber le papier-monnaie aussi bas que chez nous. Les Argentins, et ils l’avouent, même mal organisés, leur feraient la partie laborieuse. Leur armement, d’excellent type, est incomplet, surtout pour le munitions et l’artillerie. Ils avaient pour eux l’administration et la discipline; ils ont gardé l’administration, bien supérieure à celle des Argentins, tant au militaire qu’au civil. Mais, en somme, ils se sont réjouis très-sincèrement de la paix assurée; et puisqu’elle l’a été aussitôt qu’ils l’ont voulu, ils ne peuvent guère douter que nous l’ayons toujours désirée.

En général, et j’emploie à dessein une expression très banale, ils ne sont pas «sympathiques». J’ai eu quelque mérite à l’avouer, puisque je comptais parmi eux deux ou trois amis excellents. Leur abord ne prévient pas en leur faveur; et puis, pour la plupart, on reconnaît à l’user que la première impression était la bonne. Mais, au fait, qu’ai-je voulu mettre sous cette formule usée jusqu’à la corde? Eh bien, j’ai voulu dire que, chez les plus corrects, les plus empressés, les plus sincères, par moments on se sent froissé au contact de je ne sais quelle rudesse de fibre, quel fonds de dureté native et primitive, qui rappelle tout à coup le sol rugueux où ils ont vécu, la tribu sauvage qu’ils se sont assimilée, l’âpre combat pour la vie qui forme leur histoire. C’est, naturellement, une impression générale qui laisse la porte large ouverte aux nombreuses exceptions, et qui est surtout sensible dans le bas peuple ouvrier ou rural. C’est là, précisément, que s’accuse la vraie nature d’un peuple. Le vernis uniforme de l’éducation, l’habitude prise de se dominer, qui est le fait de la vie sociale, rend l’aspect des classes supérieures à peu près semblable dans tous les pays. Il faut le choc brusque d’une émotion puissante, la réaction instinctive d’un intérêt blessé, pour faire jaillir au dehors le caractère intime d’un homme du monde. L’homme du peuple est tout simple, son fond remonte à toute minute à la surface en un perpétuel remous. A ce point de vue, l’observation durotochilien est très instructive. En voyage, au travail, surtout dans ses plaisirs bruyants du bal champêtre ou de la taverne, sa rude brutalité s’étale au premier instant. Il a l’ivresse sombre et mauvaise. Je les ai vus s’acharner l’un sur l’autre, se soutenant à peine, comme de vilaines bêtes féroces, et finissant par rouler au même fossé. On sait trop ce qu’ils sont à la guerre: d’unecruauté animale, dans le pillage et lerepasodes blessés, qui fait encore pâlir le Péruviens. Quelle différence avec nos grands enfants degauchosargentins, si naïfs, si gais, si francs, si oublieux de toute rancune, même après ladesgraciad’un mauvais moment! Et puis, legauchoest élancé, élégant, souvent très beau; il est fou de musique: un couteau et une guitare, voilà la base de son équipement. C’est un hasard, peut-être, mais dans mes excursions auxhaciendaschiliennes, à la sieste ou à la nuit tombante, je n’ai jamais entendu aux environs le raclement d’une guitare accompagnant, comme chez nous, une triste et douce chanson d’amour ...

Ces différences morales, n’en doutez pas, subsistent en haut, même alors que l’éducation les a émoussées. Un manque de générosité, d’indulgence, d’humanité—celait de la tendresse humaine, dont parle admirablement Shakespeare,—rappelle la fibre araucane et se fait jour dans leurs débats parlementaires, dans leurs discussions familières, dans leurs relations avec les classes inférieures, hommes de service ou femmes de plaisir. Ils sont durs. Est-il bien vrai que la dureté soit le revers de la force et que le monde appartienne toujours aux violents? On le dit aujourd’hui, après Sadowa et Sedan. Cela ne paraissait pas aussi évident autrefois; et l’expérience historique qui n’a jamais séparé, chez les anciens Grecs et les Français modernes, la finesse et la grâce de la bravoure et de l’héroïsme, est peut-être aussi concluante que celle d’Attila.—A un an d’intervalle, les deux pays ont connu les mêmes secousses politiques; sans comparer les causes des deux révolutions, les mêmes renversements se sont produits. Dans l’un et dans l’autre pays, la révolution triomphante a eu raison d’unmauvais gouvernement. Comparez le sort réservé aux vaincus chez les deux peuples.—Oh! je veux bien que, dans l’Argentine, on dépasse la mesure en fait de tolérance et d’amnistie; j’accorde qu’il y ait beaucoup de veulerie morale dans ces averses de pardon et d’oubli, qui n’exceptent même plus les manquements au devoir militaire ou à la morale privée. Cet excès est funeste et déplorable. Eh bien, le dirai-je? malgré tout, je le préfère encore à l’excès contraire. Que les coupables repus s’étalent à Buenos Aires, sûrs de l’impunité et insultant par leur luxe de parvenus à la pudeur publique: c’est un symptôme de relâchement social et de profonde anémie morale. Mais, regardez par-dessus les Andes: écoutez ces cris sauvages d’une populace qui promène par la ville sa torche incendiaire et, sur une liste dressée d’avance, force les maisons des vaincus, saccage, pille, détruit tout ce qui est destructible et brûle le reste. Rappelez-vous, encore, ce malheureux, cet égaré—qui, de l’aveu de tous, n’a jamais détourné une piastre de la caisse publique—réfugié au foyer d’un ami, sous le toit sacré d’une ambassade étrangère. Il la connaît si bien, lui, sa populace déchaînée, qu’il ne se sent protégé par aucune barrière domestique, aucune garantie internationale; et, à la veille d’être débusqué, quand il écoute déjà, pâle de terreur, la meute qui a flairé la proie cachée et tourne autour de la maison suspecte, il choisit de mourir de sa main, pour s’épargner au moins l’outrage et l’avanie.—Oui, d’un côté, c’est peut-être un commencement de résorption putride dont la curation devra être héroïque et sanglante; mais, de l’autre, c’est un fonds invincible de barbarie native, un élément cellulaire de cruauté araucane qu’on ne pourra jamais éliminer. Et, à tout prendre, j’aime encore mieux vivre de ce côté-là des Andes que de celui-ci.

Ce que le Chilien a pour lui, c’est la Chilienne. En société comme en ménage, il arrive presque toujours qu’à l’homme dur s’unisse la femme douce.Ferrum est quod amant.J’en ai connu ici de charmantes. Pas du tout le même charme que chez les Limèñes, dont je vous parlerai bientôt. Et c’est encore là un effet de la même loi secrète de la nature, qui maintient l’espèce par le contraste dans l’union des sexes. Le Péruvien, un peu mou, se complète par la femme nerveuse, agissante, volontiers commandante.—Puis, la Chilienne a pour elle de ne pas parler trop bien. Elle est la grâce soumise et tendre, la vigne flexible enlacée à l’ormeau noueux. Telle que je l’ai observée souvent, répétée à de nombreux exemplaires, c’est bien la joie du foyer, l’amie fidèle «pour la bonne et la mauvaise fortune», comme parle le formulaire du mariage anglais; la petite main blanche qui sera légère à la plaie secrète et au front attristé. La loyauté un peu rude, mais indéniable, de l’homme est devenue, chez la femme, une ouverture d’âme, une sincérité cordiale d’un attrait irrésistible. Elle reste jeune très tard; et sa coquetterie même est toute franche et naïve. J’ai rarement entrevu la petite perruche à tête vide ou la vraie fille d’Ève, redoutable et féline, qui fleurit ailleurs.

Un raffiné—un peu pervers—trouverait même qu’il lui manque un peu de complication, je ne sais quoi d’énigmatique et de troublant, qui est peut-être à la passion ce qu’est l’acide amer du noyau de la pêche à la saveur du fruit. Mais, quelle santé morale chez celles que j’ai vues de près, à la table de famille, entre le mari travailleur et les enfants joyeux!—C’est même, du reste, ce qui rend un peu terne l’aspect extérieur de la vie chilienne. Sauf à Valparaiso, très peu de femmes dans les rues, sur les places, même dans les grands magasins. Les soirées sont rares, les théâtres chôment la plusgrande partie de l’année; elles vont à l’église, en noir et encapuchonnées de leurmantamonacale. On les entrevoit par groupes au parc Cousiño, qui est leur Bois, ou, en été, à Viña del Mar, qui est un Mar del Plata beaucoup plus amusant et moinssnobque le nôtre. Mais c’est chez elle que la Chilienne vit: elle garde la maison, comme la matrone romaine; c’est là qu’il faut la voir et l’apprécier.

Elle est si simplement gracieuse et gaie, que sa nature résiste à la mauvaise fortune, aux grandes douleurs, aux pires traîtrises de la vie. Ce ne sont pas ici des phrases, j’ai là quelques modèles sous les yeux. Flexible et vivace, très vite résignée sinon consolée, elle se redresse bientôt comme une liane après l’orage. Même sa dévotion, réelle et convaincue, se passe de tout formalisme sermonneur. Ainsi,—la médisance s’apprend vite à «l’école des femmes»—je vous dirai qu’une des grandes villes du Chili est affligée d’un prélat un peu moins distingué et amusant que les canons ne le tolèrent; eh bien, un jour, dans une maison de cléricaux huppés, à la campagne, j’ai très bien vu, à l’annonce d’une visite de Monseigneur, l’envolée générale des jupes claires: c’était à qui ne serait pas là, pour baiser l’anneau pastoral et subir l’ennuyeuse averse.—Un souvenir appelle l’autre, et je vais finir sur un petit crayon qui, je ne sais pourquoi, m’est demeuré très doux et très mélancolique.

Par un tiède matin d’automne, je visitais un asile d’Enfants-Trouvés, en compagnie d’un ami chilien et du médecin de l’établissement. La maison est tenue par des sœurs de je ne sais quel ordre, et je n’ai pas à vous dire si elles s’empressaient à nous montrer les dortoirs, classes, réfectoires et autres dépendances généralement quelconques. C’était bien tenu, propre, même gai, relativement, à cause des grands arbresqu’on voyait des fenêtres et des cris d’enfants en récréation. La plupart des béguines n’était pas trop vulgaires; mais cette promenade s’éternisait cruellement. Avec le médecin, la visite à l’infirmerie était inévitable. Ces petites têtes hâves sur les couchettes étroites, avec leurs grands yeux cernés, rendus précocement intelligents et pensifs par la souffrance, me remuaient trop. Je dus quitter la place, tout pâle; et, traversant un jardin où d’autres enfants jouaient avec la terre, méthodiquement, sans trop crier, j’entrai dans une grande classe pleine de petits garçons de six à dix ans. Une sœur dirigeait leurs exercices de marche rythmée: elle me frappa par sa jeunesse et son air de distinction. L’étroit béguin serrant les joues l’enlaidissait un peu: mais ses yeux noirs aux paupières bistrées étaient magnifiques; les sourcils presque joints faisaient une barre d’encre sur la figure toute blanche, où même les lèvres blêmes et serrées ne se détachaient plus. Petite et mince, on devinait encore le corps flexible et la taille fine sous la robe droite, taillée en soutane, sans une ondulation sur la poitrine plate. «C’est la fille de P ...», me souffla mon ami, entré derrière moi. J’eus un mouvement de surprise; c’est un des grands noms du Chili. Je me rappelais la maison luxueuse, la famille entrevue dans un tourbillon mondain, le père, sénateur, ministre, un instant l’arbitre du pays ... Elle avait tout quitté, sa mère et ses sœurs, la vie et les fêtes, le bonheur entrevu ou peut-être perdu,—pour venir surveiller chaque jour, éternellement, les mouvements d’une bande de petits sang-mêlé, la plupart laids, mal venus, scrofuleux, rachitiques, portant presque tous sur leur corps déformé les stigmates héréditaires de la misère et du péché!—Mon ami la connaissait; ils avaient été du même monde et se serrèrent la main.

Elle leva tout de suite ses longs cils baissés, avec un vraisourire qui montra ses dents blanches, et me tendit aussi sa petite main rondelette et fine, en s’inclinant un peu, comme dans un salon. Elle causa un instant, devant la supérieure, sans embarras, presque rieuse; s’intéressa aux nouvelles de sa famille, de quelques amies qui étaient aux bains de mer, reçut sans un soupir cette bouffée d’air mondain qui lui arrivait à l’improviste, puis se mit à l’orgue pour faire chanter ses enfants. Aux premières mesures, je dressai l’oreille, étonné: à une paraphrase espagnole duSuper flumina, elle avait adapté l’Adieu, de Schubert. Et, tandis que les voix blanches disaient sans les comprendre les versets bibliques où il est parlé des catastrophes de Babylone et de Sion, la large mélodie déroulait sa lamentation désolée, pleine des regrets de l’absent et des tortures du bonheur enfui:Adieu, mon bien suprême, adieu, tous mes amours!...Pourquoi l’avait-elle choisie?...

J’étais tout près d’elle, suivant ses mains sur le clavier, et je remarquai ses ongles roses, un peu longs—contre l’obédience—extrêmement soignés. C’était, sans doute, un petit péché véniel de nonnette; et peut-être le commettait-elle pour s’en accuser chaque semaine, à confesse. Quand elle se leva, ayant fini, je fus presque tenté de lui offrir le bras pour la ramener à sa place. Emporté par ma mélomanie, je lui parlai de Schubert, des autres mélodies si originales, quelques-unes si belles; et tout à coup, étourdiment: «Et vous rappelez-vous,Mademoiselle...» Il me sembla qu’elle rougissait; mais la supérieure, un peu pincée: «Oh! ce n’est rien, monsieur, vous n’avez pas à connaître la règle.»—Nous avions pris congé; mais, comme elle nous accompagnait jusqu’au seuil, je ne pus me défendre de lui donner encore la main: «Eh bien, ma sœur, soyez heureuse ...»

Heureuse!


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