Chapter 27

UN VILLAGE MINIER DE L’UTAH[82]... L’embranchement de Salt Lake à Park City est un peu cousin des nôtres, devers Santiago et Frias, où le train stoppe pour ramasser un voyageur ou décharger un colis sur le bord de la route. Mr. Chambers,—ma foi! je le nomme aussi—le directeur (Superintendent) des mines que nous allons visiter, nous a donné rendez-vous à la gare pour le train de quatre heures. Nous avons pris nos billets, nous sommes installés, l’heure est passée et notre hôte ne paraît pas. Je propose à mon compagnon de redescendre avec nos valises, avant le coup de sifflet; il sourit, tranquille, et, pour me faire plaisir, va aux informations: «C’est Mr. Chambers qu’on attend». Il arrive, en effet, dans sonbuggy, sans trop se presser, et nous voilà en marche. L’unique vagon est bondé. Mr. Chambers me salue de loin, me fait signe de ne pas bouger; il y a là une douzaine d’employés et ouvriers de la mine: personne ne cède sa place et le patron reste debout, adossé au poêle du coin, posant des questions à ses subalternes assis. Voilà une impression qui en corrige d’autres, et il faut noter les unes et les autres.—Il convient d’ajouter que Mr.Chambers est unself-made man, un énergique parvenu qui, du fond de son puits de mine, est monté par la cage des ouvriers mineurs jusqu’au fauteuil du Conseil d’administration. Il est directeur des deux principales sociétés minières de l’Utah (Ontario MiningetDaly Mining Co). La mine d’argent d’Ontario, spécialement, est son œuvre personnelle, son effort de vingt années. Vers 1872, en joignant ses économies à celles de quelques camarades, il put acquérir leclaimoù l’on avait découvert les premiers affleurements (croppings). Une première société fut formée en 1874, laquelle s’élargit et se réincorpora deux ans après, au capital (nominal) de 10 millions de dollars, divisé en 100.000 actions. En 1882, le capital fut encore élevé d’une moitié, soit à 150.000 actions. Les premiers temps avaient été pénibles; on avait dû gratter la roche tenace et superficielle qui absorbait plus qu’elle ne rendait. Que faire avec quelques douzaines d’hommes et les maigres ressources du crédit particulier? Songez que là, comme dans le Nevada (qui, du reste, faisait partie de l’Utah), les grands résultats ont été obtenus en poursuivant la veine, par des galeries transversales qui se détachent des puits verticaux à des profondeurs de mille et même douze cents pieds; à travers des cours d’eau souterrains qui, sous un coup de pic dans la paroi devenue trop mince, crevaient comme un anévrysme, inondaient et emportaient tout, jusqu’à ce que des appareils puissants les eussent absorbés et rejetés au dehors ... Chambers, d’ailleurs, joua largement, en homme digne de ses destinées: pas unpennycomptant, pour sa double part de propriétaire et d’organisateur; mais des actions à la pelle. Établis sur des bases sérieuses et, comme on verra, tenus constamment au courant des derniers perfectionnements, les procédés scientifiques d’extraction et de traitement du minerai ont fait merveille.Jusqu’à l’an dernier, la seule mine Ontario a produit vingt-huit millions de dollars.Moi, je l’aime assez ce parvenu et cet entêté qui, malgré Brigham Young et sa séquelle mormone, a, pour ainsi dire, crée le plus grand district minier de l’Utah, avec ses compagnies moins nombreuses mais aussi prospères que pas une du Colorado ou du Nevada, comme on a pu le voir depuis le commencement de la terrible crise actuelle. Je me suis bientôt fait à ses allures dépouillées d’artifice et lui pardonne tout. Mon compagnon est plus sévère. Quand Mr. Chambers bouscule trop les convenances et, par exemple, se mouche avec un doigt—on sait qu’il en faut employer deux dans le monde, et même à la Chambre, d’après la tradition respectée du grand Daniel Webster,—le colonel ne manque pas de me souffler à l’oreille: «Manque d’éducation,No edjoukécheun!»—¡Excellent colonel! C’est lui qui, avant-hier, dans le fumoir, poussait l’absence de morgue jusqu’à ôter ses bottines et allonger délicatement ses chaussettes sur la banquette d’en face, occupée par un sénateur de la Californie, lequel, d’ailleurs, ne s’en émouvait guère.Notre petit train grimpe bravement dans la montagne, où la voie étroite semble un sentier de chèvres. Pour cette ligne de trafic local et d’intérêt presque privé, on ne pouvait songer aux grands travaux d’art, aux tranchées et aux terrassements coûteux: pas de tunnels ni de viaducs, à peine trois ou quatre petits ponts indispensables. On a même évité la spirale classique, le colimaçon de tous les chemins desierra. Au lieu de raccorder des courbes tournantes, on se contente de monter en zigzag, tout simplement, comme unarrierodes Andes. A chaque sommet de l’angle aigu, une amorce de quelques mètres de rails permet le changement de voie; la locomotiverevient sur ses pas, poussant le train minuscule qu’elle entraînait tout à l’heure, sur une pente moyenne de 300 pieds par mille. Le procédé est aussi simple qu’économique; on regagne en distance un peu de ce qu’on perd en vitesse, et, sur le flanc de la montagne, le tracé de la ligne se profile comme un mètre de poche à lamelles articulées. On n’emploie pas beaucoup plus de deux heures à gravir cette pente sur une longueur de quarante kilomètres, jusqu’à Park City, qui se trouve à 5000 pieds, je crois, au-dessus du Lac Salé,—en tout cas, à 7500 pieds sur le niveau de la mer.Le paysage est d’une grâce alpestre, savoisienne, pleine de douceur et d’attrait dans son cadre de grandeur. Vers l’ouest, jusqu’au fond de l’horizon où le soleil descend, la vallée du Jourdain répand autour de la cité centrale ses villages et ses fermes estompées de feuillage et de brume; les montagnes dénudées d’Oquirh, qui dominent le Lac, s’étagent mollement jusqu’aux premières assises de la Sierra Nevada, lointaine et vague. Autour de nous, tout est coquet et presque trop joli, ainsi qu’une gravure dekeepsake. Des troupeaux gris s’éparpillent dans les près verts, émaillés de fleurettes roses et bleues, comme dans les romances. La tenture végétale s’accroche aux sommets glacés par une frange de neige, où les pins aigus font des virgules sombres. Mais cet appareil hivernal fait plutôt contraste avec la fraîcheur agréable et printanière du jour qui décline. Pour le moment, il semble que ces «frimas» soient artificiels; et que, pareille à une bergère de Boucher, la nature charmante conserve sa jeunese sous la poudre blanche dont sa tête est parée. Mais ces images romanesques n’ont pas la vie longue dans les contrées où le positifsquatters’est établi: ça et là, dans un recoin abrité, au versant d’un pli de gorge enclos et cultivé,uncottagetenu et confortable jette une solide signature yankee, untrade-markprosaïque sur le paysage d’opéra-comique. Bientôt, les cheminées desmills, les tranchées et les déblais chaotiques dans la montagne annoncent le district minier; des coups de cloche et de sifflet déchirent l’air, rudement, dissipent toute illusion deRanz des vacheset de petit-lait suisse. Le train s’arrête sous un hangar en planches qui est la gare de Park City.C’est un campement de mineurs dans une étroite et profonde entaille de la montagne; la longue rue unique est bordée de chalets en bois, plantés dans les talus raides, avec deux fossés parallèles qui deviennent torrents à la fonte des neiges. Il y a là deux ou trois mille ouvriers avec leurs familles, en tout 6.000 habitants. La ville est déjà «incorporée», c’est-á-dire érigée en municipalité: elle a un journal, une maison de ville (City Hall), une prison, une compagnie qui fournit à la fois la lumière, l’eau et les pompiers—tout ce qu’il faut pour un incendie; un hôtel, des douzaines debars, une banque au capital de 50.000 dollars; trois églises dissidentes à identique architecture de guérite, autant de loges maçonniques, parmi lesquelles les «Chevaliers de Pythias» qui semblent inventés par Labiche; quatre ou cinq écoles, et, enfin, un théâtre, un «Opera House» dont les vagues «performances» appellent le crayon de Mark Twain ...Embryonnaires et parfois grotesques, ces linéaments du moindre groupe américain donnent la clef de la structure générale et démocratique. Ici, il n’y a proprement pas de villages, au sens européen du mot, mais des villes en plein développement ou en formation. Tous les groupements appartiennent à la mêmeclasse, au sens zoologique; et ce qui est vrai de l’ensemble l’est aussi des parties. De même qu’unéléphant et une musaraigne sont bâtis sur le même plan organique du mammifère, Chicago et Park City ne diffèrent essentiellement que par les dimensions. Ce campement de mineurs, dont l’existence précaire dépend d’un gîte métallique, est déjà une ville américaine pourvue de tous ses organes matériels; pareillement, la moindre cahute d’ouvrier est unhomecomplet, confortable et décent: et ceci explique cela. C’est la molécule familiale, encore solide et saine, qui donne au bloc social sa contexture puissante et résistante. Le sentiment égalitaire qui est dans leurs âmes, ils le maintiennent vivant et le cultivent par l’éducation, qui est à peu près égale partout; enfin, ils le portent dans les choses, foyers, villes, entreprises et institutions, pour le mieux conserver. C’est là, évidemment, ce qui fait la force de la démocratie américaine, et aussi son infériorité comme forme de civilisation. Comme dans la presse hydraulique, pour que le large plateau populaire s’élevâtun peu, il a fallu que le piston directeur descendîtbeaucoup. La médiocrité générale est la condition inéluctable de la démocratie.La rue longitudinale,Main Street, est assez animée, à cette heure du retour des escouades. Un grand air d’aisance laborieuse et paisible: des ménagères, entourées d’enfants, font accueil à leurs hommes, que la mine leur rend jusqu’à demain; devant les cottages peinturlurés, quelques essais de potagers verdissent le talus en gradins, et des fleurs, des plantes grimpantes s’enroulent aux poteaux des vérandahs ... Dans labuggyqui, par le chemin raide et pierreux, nous mène à la fonderie et aux bureaux de la mine Ontario, j’interroge un peu Mr. Chambers. La population minière de Park City est presque absolument honnête et pacifique; ríen des anciens placers californiens; d’ailleurs, il avoue que le régime mormoniena été pour la masse émigrante un excellent décantage. La prison vide ne représente pas un besoin, pas même une précaution: comme les fausses fenêtres dans une façade, elle est là, avec le théâtre, pour la symétrie, et complète l’installation urbaine. La plupart des mineurs sont américains et mariés; la moyenne des salaires est de trois dollars par jour. Avec cela, on peut très bien vivre en famille; toutes les femmes cousent, cuisinent, tiennent la maison; tous les enfants vont à l’école jusqu’à douze ou treize ans. Les mœurs sont très pures; les jeunes gensflirtenten liberté; mais, dans le ménages, aucun vestige de mormonisme déclaré, ni de ce qui en tient lieu ailleurs.—On se croirait, moralement, à des milliers de lieues des foules misérables et des hideuses promiscuités deGerminal: on n’en est pourtant pas si loin. Quelques centaines de milles nous séparent à peine des grands centres industriels de d’Illinois et de la Pennsylvanie, où toutes les plaies sociales de la vieille Europe s’étalent à nu. Seulement, ils en sont encore aux accidents locaux et erratiques, tandis que chez nous le mal est endémique et constitutionnel.—Dans l’Utah, et particulièrement dans le district d’Uintah, où nous sommes, le contrecoup de la crise de l’argent ne s’est pas encore fait sentir. Par optimisme sincère ou voulu, les patrons croient à la solution favorable du conflit monétaire aux États-Unis: pour eux, elle consisterait à remplacer la clause de la loi Sherman, qui fait du Trésor fédéral le premier client et le répondant officiel du métal déprécié, par la frappe arbitraire et illimitée dans chaque État. C’est d’une absurdité robuste et simple. Mais il est certain que lebillsera rapporté en bloc, sans succédané immédiat avant la session ordinaire. Au cas même où le Sénat débordé tenterait de substituer le gâchis légal aux embarras actuels, le Président ne céderait pas: Grover, comme on ditcouramment en plein Sénat, opposerait sonveto.—Il est donc à craindre que, dans quelques mois, l’Utah minier ne soit atteint, à l’égal du Colorado et du Nevada, et que la grève volontaire ou le chômage forcé ne vienne assombrir le tableau que j’ai sous les yeux ...

UN VILLAGE MINIER DE L’UTAH[82]... L’embranchement de Salt Lake à Park City est un peu cousin des nôtres, devers Santiago et Frias, où le train stoppe pour ramasser un voyageur ou décharger un colis sur le bord de la route. Mr. Chambers,—ma foi! je le nomme aussi—le directeur (Superintendent) des mines que nous allons visiter, nous a donné rendez-vous à la gare pour le train de quatre heures. Nous avons pris nos billets, nous sommes installés, l’heure est passée et notre hôte ne paraît pas. Je propose à mon compagnon de redescendre avec nos valises, avant le coup de sifflet; il sourit, tranquille, et, pour me faire plaisir, va aux informations: «C’est Mr. Chambers qu’on attend». Il arrive, en effet, dans sonbuggy, sans trop se presser, et nous voilà en marche. L’unique vagon est bondé. Mr. Chambers me salue de loin, me fait signe de ne pas bouger; il y a là une douzaine d’employés et ouvriers de la mine: personne ne cède sa place et le patron reste debout, adossé au poêle du coin, posant des questions à ses subalternes assis. Voilà une impression qui en corrige d’autres, et il faut noter les unes et les autres.—Il convient d’ajouter que Mr.Chambers est unself-made man, un énergique parvenu qui, du fond de son puits de mine, est monté par la cage des ouvriers mineurs jusqu’au fauteuil du Conseil d’administration. Il est directeur des deux principales sociétés minières de l’Utah (Ontario MiningetDaly Mining Co). La mine d’argent d’Ontario, spécialement, est son œuvre personnelle, son effort de vingt années. Vers 1872, en joignant ses économies à celles de quelques camarades, il put acquérir leclaimoù l’on avait découvert les premiers affleurements (croppings). Une première société fut formée en 1874, laquelle s’élargit et se réincorpora deux ans après, au capital (nominal) de 10 millions de dollars, divisé en 100.000 actions. En 1882, le capital fut encore élevé d’une moitié, soit à 150.000 actions. Les premiers temps avaient été pénibles; on avait dû gratter la roche tenace et superficielle qui absorbait plus qu’elle ne rendait. Que faire avec quelques douzaines d’hommes et les maigres ressources du crédit particulier? Songez que là, comme dans le Nevada (qui, du reste, faisait partie de l’Utah), les grands résultats ont été obtenus en poursuivant la veine, par des galeries transversales qui se détachent des puits verticaux à des profondeurs de mille et même douze cents pieds; à travers des cours d’eau souterrains qui, sous un coup de pic dans la paroi devenue trop mince, crevaient comme un anévrysme, inondaient et emportaient tout, jusqu’à ce que des appareils puissants les eussent absorbés et rejetés au dehors ... Chambers, d’ailleurs, joua largement, en homme digne de ses destinées: pas unpennycomptant, pour sa double part de propriétaire et d’organisateur; mais des actions à la pelle. Établis sur des bases sérieuses et, comme on verra, tenus constamment au courant des derniers perfectionnements, les procédés scientifiques d’extraction et de traitement du minerai ont fait merveille.Jusqu’à l’an dernier, la seule mine Ontario a produit vingt-huit millions de dollars.Moi, je l’aime assez ce parvenu et cet entêté qui, malgré Brigham Young et sa séquelle mormone, a, pour ainsi dire, crée le plus grand district minier de l’Utah, avec ses compagnies moins nombreuses mais aussi prospères que pas une du Colorado ou du Nevada, comme on a pu le voir depuis le commencement de la terrible crise actuelle. Je me suis bientôt fait à ses allures dépouillées d’artifice et lui pardonne tout. Mon compagnon est plus sévère. Quand Mr. Chambers bouscule trop les convenances et, par exemple, se mouche avec un doigt—on sait qu’il en faut employer deux dans le monde, et même à la Chambre, d’après la tradition respectée du grand Daniel Webster,—le colonel ne manque pas de me souffler à l’oreille: «Manque d’éducation,No edjoukécheun!»—¡Excellent colonel! C’est lui qui, avant-hier, dans le fumoir, poussait l’absence de morgue jusqu’à ôter ses bottines et allonger délicatement ses chaussettes sur la banquette d’en face, occupée par un sénateur de la Californie, lequel, d’ailleurs, ne s’en émouvait guère.Notre petit train grimpe bravement dans la montagne, où la voie étroite semble un sentier de chèvres. Pour cette ligne de trafic local et d’intérêt presque privé, on ne pouvait songer aux grands travaux d’art, aux tranchées et aux terrassements coûteux: pas de tunnels ni de viaducs, à peine trois ou quatre petits ponts indispensables. On a même évité la spirale classique, le colimaçon de tous les chemins desierra. Au lieu de raccorder des courbes tournantes, on se contente de monter en zigzag, tout simplement, comme unarrierodes Andes. A chaque sommet de l’angle aigu, une amorce de quelques mètres de rails permet le changement de voie; la locomotiverevient sur ses pas, poussant le train minuscule qu’elle entraînait tout à l’heure, sur une pente moyenne de 300 pieds par mille. Le procédé est aussi simple qu’économique; on regagne en distance un peu de ce qu’on perd en vitesse, et, sur le flanc de la montagne, le tracé de la ligne se profile comme un mètre de poche à lamelles articulées. On n’emploie pas beaucoup plus de deux heures à gravir cette pente sur une longueur de quarante kilomètres, jusqu’à Park City, qui se trouve à 5000 pieds, je crois, au-dessus du Lac Salé,—en tout cas, à 7500 pieds sur le niveau de la mer.Le paysage est d’une grâce alpestre, savoisienne, pleine de douceur et d’attrait dans son cadre de grandeur. Vers l’ouest, jusqu’au fond de l’horizon où le soleil descend, la vallée du Jourdain répand autour de la cité centrale ses villages et ses fermes estompées de feuillage et de brume; les montagnes dénudées d’Oquirh, qui dominent le Lac, s’étagent mollement jusqu’aux premières assises de la Sierra Nevada, lointaine et vague. Autour de nous, tout est coquet et presque trop joli, ainsi qu’une gravure dekeepsake. Des troupeaux gris s’éparpillent dans les près verts, émaillés de fleurettes roses et bleues, comme dans les romances. La tenture végétale s’accroche aux sommets glacés par une frange de neige, où les pins aigus font des virgules sombres. Mais cet appareil hivernal fait plutôt contraste avec la fraîcheur agréable et printanière du jour qui décline. Pour le moment, il semble que ces «frimas» soient artificiels; et que, pareille à une bergère de Boucher, la nature charmante conserve sa jeunese sous la poudre blanche dont sa tête est parée. Mais ces images romanesques n’ont pas la vie longue dans les contrées où le positifsquatters’est établi: ça et là, dans un recoin abrité, au versant d’un pli de gorge enclos et cultivé,uncottagetenu et confortable jette une solide signature yankee, untrade-markprosaïque sur le paysage d’opéra-comique. Bientôt, les cheminées desmills, les tranchées et les déblais chaotiques dans la montagne annoncent le district minier; des coups de cloche et de sifflet déchirent l’air, rudement, dissipent toute illusion deRanz des vacheset de petit-lait suisse. Le train s’arrête sous un hangar en planches qui est la gare de Park City.C’est un campement de mineurs dans une étroite et profonde entaille de la montagne; la longue rue unique est bordée de chalets en bois, plantés dans les talus raides, avec deux fossés parallèles qui deviennent torrents à la fonte des neiges. Il y a là deux ou trois mille ouvriers avec leurs familles, en tout 6.000 habitants. La ville est déjà «incorporée», c’est-á-dire érigée en municipalité: elle a un journal, une maison de ville (City Hall), une prison, une compagnie qui fournit à la fois la lumière, l’eau et les pompiers—tout ce qu’il faut pour un incendie; un hôtel, des douzaines debars, une banque au capital de 50.000 dollars; trois églises dissidentes à identique architecture de guérite, autant de loges maçonniques, parmi lesquelles les «Chevaliers de Pythias» qui semblent inventés par Labiche; quatre ou cinq écoles, et, enfin, un théâtre, un «Opera House» dont les vagues «performances» appellent le crayon de Mark Twain ...Embryonnaires et parfois grotesques, ces linéaments du moindre groupe américain donnent la clef de la structure générale et démocratique. Ici, il n’y a proprement pas de villages, au sens européen du mot, mais des villes en plein développement ou en formation. Tous les groupements appartiennent à la mêmeclasse, au sens zoologique; et ce qui est vrai de l’ensemble l’est aussi des parties. De même qu’unéléphant et une musaraigne sont bâtis sur le même plan organique du mammifère, Chicago et Park City ne diffèrent essentiellement que par les dimensions. Ce campement de mineurs, dont l’existence précaire dépend d’un gîte métallique, est déjà une ville américaine pourvue de tous ses organes matériels; pareillement, la moindre cahute d’ouvrier est unhomecomplet, confortable et décent: et ceci explique cela. C’est la molécule familiale, encore solide et saine, qui donne au bloc social sa contexture puissante et résistante. Le sentiment égalitaire qui est dans leurs âmes, ils le maintiennent vivant et le cultivent par l’éducation, qui est à peu près égale partout; enfin, ils le portent dans les choses, foyers, villes, entreprises et institutions, pour le mieux conserver. C’est là, évidemment, ce qui fait la force de la démocratie américaine, et aussi son infériorité comme forme de civilisation. Comme dans la presse hydraulique, pour que le large plateau populaire s’élevâtun peu, il a fallu que le piston directeur descendîtbeaucoup. La médiocrité générale est la condition inéluctable de la démocratie.La rue longitudinale,Main Street, est assez animée, à cette heure du retour des escouades. Un grand air d’aisance laborieuse et paisible: des ménagères, entourées d’enfants, font accueil à leurs hommes, que la mine leur rend jusqu’à demain; devant les cottages peinturlurés, quelques essais de potagers verdissent le talus en gradins, et des fleurs, des plantes grimpantes s’enroulent aux poteaux des vérandahs ... Dans labuggyqui, par le chemin raide et pierreux, nous mène à la fonderie et aux bureaux de la mine Ontario, j’interroge un peu Mr. Chambers. La population minière de Park City est presque absolument honnête et pacifique; ríen des anciens placers californiens; d’ailleurs, il avoue que le régime mormoniena été pour la masse émigrante un excellent décantage. La prison vide ne représente pas un besoin, pas même une précaution: comme les fausses fenêtres dans une façade, elle est là, avec le théâtre, pour la symétrie, et complète l’installation urbaine. La plupart des mineurs sont américains et mariés; la moyenne des salaires est de trois dollars par jour. Avec cela, on peut très bien vivre en famille; toutes les femmes cousent, cuisinent, tiennent la maison; tous les enfants vont à l’école jusqu’à douze ou treize ans. Les mœurs sont très pures; les jeunes gensflirtenten liberté; mais, dans le ménages, aucun vestige de mormonisme déclaré, ni de ce qui en tient lieu ailleurs.—On se croirait, moralement, à des milliers de lieues des foules misérables et des hideuses promiscuités deGerminal: on n’en est pourtant pas si loin. Quelques centaines de milles nous séparent à peine des grands centres industriels de d’Illinois et de la Pennsylvanie, où toutes les plaies sociales de la vieille Europe s’étalent à nu. Seulement, ils en sont encore aux accidents locaux et erratiques, tandis que chez nous le mal est endémique et constitutionnel.—Dans l’Utah, et particulièrement dans le district d’Uintah, où nous sommes, le contrecoup de la crise de l’argent ne s’est pas encore fait sentir. Par optimisme sincère ou voulu, les patrons croient à la solution favorable du conflit monétaire aux États-Unis: pour eux, elle consisterait à remplacer la clause de la loi Sherman, qui fait du Trésor fédéral le premier client et le répondant officiel du métal déprécié, par la frappe arbitraire et illimitée dans chaque État. C’est d’une absurdité robuste et simple. Mais il est certain que lebillsera rapporté en bloc, sans succédané immédiat avant la session ordinaire. Au cas même où le Sénat débordé tenterait de substituer le gâchis légal aux embarras actuels, le Président ne céderait pas: Grover, comme on ditcouramment en plein Sénat, opposerait sonveto.—Il est donc à craindre que, dans quelques mois, l’Utah minier ne soit atteint, à l’égal du Colorado et du Nevada, et que la grève volontaire ou le chômage forcé ne vienne assombrir le tableau que j’ai sous les yeux ...

UN VILLAGE MINIER DE L’UTAH[82]

... L’embranchement de Salt Lake à Park City est un peu cousin des nôtres, devers Santiago et Frias, où le train stoppe pour ramasser un voyageur ou décharger un colis sur le bord de la route. Mr. Chambers,—ma foi! je le nomme aussi—le directeur (Superintendent) des mines que nous allons visiter, nous a donné rendez-vous à la gare pour le train de quatre heures. Nous avons pris nos billets, nous sommes installés, l’heure est passée et notre hôte ne paraît pas. Je propose à mon compagnon de redescendre avec nos valises, avant le coup de sifflet; il sourit, tranquille, et, pour me faire plaisir, va aux informations: «C’est Mr. Chambers qu’on attend». Il arrive, en effet, dans sonbuggy, sans trop se presser, et nous voilà en marche. L’unique vagon est bondé. Mr. Chambers me salue de loin, me fait signe de ne pas bouger; il y a là une douzaine d’employés et ouvriers de la mine: personne ne cède sa place et le patron reste debout, adossé au poêle du coin, posant des questions à ses subalternes assis. Voilà une impression qui en corrige d’autres, et il faut noter les unes et les autres.—Il convient d’ajouter que Mr.Chambers est unself-made man, un énergique parvenu qui, du fond de son puits de mine, est monté par la cage des ouvriers mineurs jusqu’au fauteuil du Conseil d’administration. Il est directeur des deux principales sociétés minières de l’Utah (Ontario MiningetDaly Mining Co). La mine d’argent d’Ontario, spécialement, est son œuvre personnelle, son effort de vingt années. Vers 1872, en joignant ses économies à celles de quelques camarades, il put acquérir leclaimoù l’on avait découvert les premiers affleurements (croppings). Une première société fut formée en 1874, laquelle s’élargit et se réincorpora deux ans après, au capital (nominal) de 10 millions de dollars, divisé en 100.000 actions. En 1882, le capital fut encore élevé d’une moitié, soit à 150.000 actions. Les premiers temps avaient été pénibles; on avait dû gratter la roche tenace et superficielle qui absorbait plus qu’elle ne rendait. Que faire avec quelques douzaines d’hommes et les maigres ressources du crédit particulier? Songez que là, comme dans le Nevada (qui, du reste, faisait partie de l’Utah), les grands résultats ont été obtenus en poursuivant la veine, par des galeries transversales qui se détachent des puits verticaux à des profondeurs de mille et même douze cents pieds; à travers des cours d’eau souterrains qui, sous un coup de pic dans la paroi devenue trop mince, crevaient comme un anévrysme, inondaient et emportaient tout, jusqu’à ce que des appareils puissants les eussent absorbés et rejetés au dehors ... Chambers, d’ailleurs, joua largement, en homme digne de ses destinées: pas unpennycomptant, pour sa double part de propriétaire et d’organisateur; mais des actions à la pelle. Établis sur des bases sérieuses et, comme on verra, tenus constamment au courant des derniers perfectionnements, les procédés scientifiques d’extraction et de traitement du minerai ont fait merveille.Jusqu’à l’an dernier, la seule mine Ontario a produit vingt-huit millions de dollars.

Moi, je l’aime assez ce parvenu et cet entêté qui, malgré Brigham Young et sa séquelle mormone, a, pour ainsi dire, crée le plus grand district minier de l’Utah, avec ses compagnies moins nombreuses mais aussi prospères que pas une du Colorado ou du Nevada, comme on a pu le voir depuis le commencement de la terrible crise actuelle. Je me suis bientôt fait à ses allures dépouillées d’artifice et lui pardonne tout. Mon compagnon est plus sévère. Quand Mr. Chambers bouscule trop les convenances et, par exemple, se mouche avec un doigt—on sait qu’il en faut employer deux dans le monde, et même à la Chambre, d’après la tradition respectée du grand Daniel Webster,—le colonel ne manque pas de me souffler à l’oreille: «Manque d’éducation,No edjoukécheun!»—¡Excellent colonel! C’est lui qui, avant-hier, dans le fumoir, poussait l’absence de morgue jusqu’à ôter ses bottines et allonger délicatement ses chaussettes sur la banquette d’en face, occupée par un sénateur de la Californie, lequel, d’ailleurs, ne s’en émouvait guère.

Notre petit train grimpe bravement dans la montagne, où la voie étroite semble un sentier de chèvres. Pour cette ligne de trafic local et d’intérêt presque privé, on ne pouvait songer aux grands travaux d’art, aux tranchées et aux terrassements coûteux: pas de tunnels ni de viaducs, à peine trois ou quatre petits ponts indispensables. On a même évité la spirale classique, le colimaçon de tous les chemins desierra. Au lieu de raccorder des courbes tournantes, on se contente de monter en zigzag, tout simplement, comme unarrierodes Andes. A chaque sommet de l’angle aigu, une amorce de quelques mètres de rails permet le changement de voie; la locomotiverevient sur ses pas, poussant le train minuscule qu’elle entraînait tout à l’heure, sur une pente moyenne de 300 pieds par mille. Le procédé est aussi simple qu’économique; on regagne en distance un peu de ce qu’on perd en vitesse, et, sur le flanc de la montagne, le tracé de la ligne se profile comme un mètre de poche à lamelles articulées. On n’emploie pas beaucoup plus de deux heures à gravir cette pente sur une longueur de quarante kilomètres, jusqu’à Park City, qui se trouve à 5000 pieds, je crois, au-dessus du Lac Salé,—en tout cas, à 7500 pieds sur le niveau de la mer.

Le paysage est d’une grâce alpestre, savoisienne, pleine de douceur et d’attrait dans son cadre de grandeur. Vers l’ouest, jusqu’au fond de l’horizon où le soleil descend, la vallée du Jourdain répand autour de la cité centrale ses villages et ses fermes estompées de feuillage et de brume; les montagnes dénudées d’Oquirh, qui dominent le Lac, s’étagent mollement jusqu’aux premières assises de la Sierra Nevada, lointaine et vague. Autour de nous, tout est coquet et presque trop joli, ainsi qu’une gravure dekeepsake. Des troupeaux gris s’éparpillent dans les près verts, émaillés de fleurettes roses et bleues, comme dans les romances. La tenture végétale s’accroche aux sommets glacés par une frange de neige, où les pins aigus font des virgules sombres. Mais cet appareil hivernal fait plutôt contraste avec la fraîcheur agréable et printanière du jour qui décline. Pour le moment, il semble que ces «frimas» soient artificiels; et que, pareille à une bergère de Boucher, la nature charmante conserve sa jeunese sous la poudre blanche dont sa tête est parée. Mais ces images romanesques n’ont pas la vie longue dans les contrées où le positifsquatters’est établi: ça et là, dans un recoin abrité, au versant d’un pli de gorge enclos et cultivé,uncottagetenu et confortable jette une solide signature yankee, untrade-markprosaïque sur le paysage d’opéra-comique. Bientôt, les cheminées desmills, les tranchées et les déblais chaotiques dans la montagne annoncent le district minier; des coups de cloche et de sifflet déchirent l’air, rudement, dissipent toute illusion deRanz des vacheset de petit-lait suisse. Le train s’arrête sous un hangar en planches qui est la gare de Park City.

C’est un campement de mineurs dans une étroite et profonde entaille de la montagne; la longue rue unique est bordée de chalets en bois, plantés dans les talus raides, avec deux fossés parallèles qui deviennent torrents à la fonte des neiges. Il y a là deux ou trois mille ouvriers avec leurs familles, en tout 6.000 habitants. La ville est déjà «incorporée», c’est-á-dire érigée en municipalité: elle a un journal, une maison de ville (City Hall), une prison, une compagnie qui fournit à la fois la lumière, l’eau et les pompiers—tout ce qu’il faut pour un incendie; un hôtel, des douzaines debars, une banque au capital de 50.000 dollars; trois églises dissidentes à identique architecture de guérite, autant de loges maçonniques, parmi lesquelles les «Chevaliers de Pythias» qui semblent inventés par Labiche; quatre ou cinq écoles, et, enfin, un théâtre, un «Opera House» dont les vagues «performances» appellent le crayon de Mark Twain ...

Embryonnaires et parfois grotesques, ces linéaments du moindre groupe américain donnent la clef de la structure générale et démocratique. Ici, il n’y a proprement pas de villages, au sens européen du mot, mais des villes en plein développement ou en formation. Tous les groupements appartiennent à la mêmeclasse, au sens zoologique; et ce qui est vrai de l’ensemble l’est aussi des parties. De même qu’unéléphant et une musaraigne sont bâtis sur le même plan organique du mammifère, Chicago et Park City ne diffèrent essentiellement que par les dimensions. Ce campement de mineurs, dont l’existence précaire dépend d’un gîte métallique, est déjà une ville américaine pourvue de tous ses organes matériels; pareillement, la moindre cahute d’ouvrier est unhomecomplet, confortable et décent: et ceci explique cela. C’est la molécule familiale, encore solide et saine, qui donne au bloc social sa contexture puissante et résistante. Le sentiment égalitaire qui est dans leurs âmes, ils le maintiennent vivant et le cultivent par l’éducation, qui est à peu près égale partout; enfin, ils le portent dans les choses, foyers, villes, entreprises et institutions, pour le mieux conserver. C’est là, évidemment, ce qui fait la force de la démocratie américaine, et aussi son infériorité comme forme de civilisation. Comme dans la presse hydraulique, pour que le large plateau populaire s’élevâtun peu, il a fallu que le piston directeur descendîtbeaucoup. La médiocrité générale est la condition inéluctable de la démocratie.

La rue longitudinale,Main Street, est assez animée, à cette heure du retour des escouades. Un grand air d’aisance laborieuse et paisible: des ménagères, entourées d’enfants, font accueil à leurs hommes, que la mine leur rend jusqu’à demain; devant les cottages peinturlurés, quelques essais de potagers verdissent le talus en gradins, et des fleurs, des plantes grimpantes s’enroulent aux poteaux des vérandahs ... Dans labuggyqui, par le chemin raide et pierreux, nous mène à la fonderie et aux bureaux de la mine Ontario, j’interroge un peu Mr. Chambers. La population minière de Park City est presque absolument honnête et pacifique; ríen des anciens placers californiens; d’ailleurs, il avoue que le régime mormoniena été pour la masse émigrante un excellent décantage. La prison vide ne représente pas un besoin, pas même une précaution: comme les fausses fenêtres dans une façade, elle est là, avec le théâtre, pour la symétrie, et complète l’installation urbaine. La plupart des mineurs sont américains et mariés; la moyenne des salaires est de trois dollars par jour. Avec cela, on peut très bien vivre en famille; toutes les femmes cousent, cuisinent, tiennent la maison; tous les enfants vont à l’école jusqu’à douze ou treize ans. Les mœurs sont très pures; les jeunes gensflirtenten liberté; mais, dans le ménages, aucun vestige de mormonisme déclaré, ni de ce qui en tient lieu ailleurs.—On se croirait, moralement, à des milliers de lieues des foules misérables et des hideuses promiscuités deGerminal: on n’en est pourtant pas si loin. Quelques centaines de milles nous séparent à peine des grands centres industriels de d’Illinois et de la Pennsylvanie, où toutes les plaies sociales de la vieille Europe s’étalent à nu. Seulement, ils en sont encore aux accidents locaux et erratiques, tandis que chez nous le mal est endémique et constitutionnel.—Dans l’Utah, et particulièrement dans le district d’Uintah, où nous sommes, le contrecoup de la crise de l’argent ne s’est pas encore fait sentir. Par optimisme sincère ou voulu, les patrons croient à la solution favorable du conflit monétaire aux États-Unis: pour eux, elle consisterait à remplacer la clause de la loi Sherman, qui fait du Trésor fédéral le premier client et le répondant officiel du métal déprécié, par la frappe arbitraire et illimitée dans chaque État. C’est d’une absurdité robuste et simple. Mais il est certain que lebillsera rapporté en bloc, sans succédané immédiat avant la session ordinaire. Au cas même où le Sénat débordé tenterait de substituer le gâchis légal aux embarras actuels, le Président ne céderait pas: Grover, comme on ditcouramment en plein Sénat, opposerait sonveto.—Il est donc à craindre que, dans quelques mois, l’Utah minier ne soit atteint, à l’égal du Colorado et du Nevada, et que la grève volontaire ou le chômage forcé ne vienne assombrir le tableau que j’ai sous les yeux ...


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