I
En ce temps-là Sophie Gay partageait sa vie entre Aix-la-Chapelle, où son mari avait fondé une maison de banque, après sa disgrâce de trésorier-payeur général, et Paris, où la rappelaient tous les hivers ses relations de société et le souci de l'établissement de ses filles[6]. Elle habitait, à Paris, rue Neuve-Saint-Augustin, no12, à deux pas de l'hôtel Richelieu, où Lamartine avait coutume de descendre. Mais, dès que revenait l'été, elle l'allait passer à Aix-la-Chapelle dont les eaux étaient aussi recherchées que peuvent l'être aujourd'hui celles de Spa.
La «saison», à Aix-la-Chapelle, en 1818, fut tout particulièrement brillante, grâce au Congrès que les puissances étrangères y tinrent au mois de septembre, pour délibérer sur l'évacuation anticipée du territoire français. On se souvient qu'aux termes du second traité de Paris, et par aggravation de celui du 30 mai 1814, il avait été stipulé que le territoire français demeurerait occupé parune armée de 150.000 soldats étrangers. La durée de cette occupation avait été fixée à cinq ans; mais elle pouvait être réduite à trois, au cas où la situation politique de la France n'inspirerait plus, passé ce délai, aucune inquiétude à la Sainte-Alliance.
En 1818, le gouvernement français, par l'organe du duc de Richelieu, ayant réclamé le bénéfice de cette clause, les souverains alliés convinrent de se réunir à Aix-la-Chapelle pour examiner cette demande. Naturellement, ce congrès y attira, en outre du monde officiel, un certain nombre de personnages de marque, dont la princesse d'Orange, sœur de l'empereur de Russie, le prince Auguste de Prusse et—rencontre toute fortuite, à ce qu'il paraît—madame Récamier, venue là, suivant un joli mot d'Adrien de Montmorency, «comme sixième puissance[7]».
Ce milieu cosmopolite n'était pas pour déplaire à Sophie Gay. On pourrait même dire qu'elle y était dans son élément, car, en vraie Parisienne qu'elle était, elle avait toujours eu un faible pour les étrangers morts ou vivants[8].
Elle écrivait d'Aix-la-Chapelle à un ami, le 31 août 1818:
«Si, vraiment, Monsieur, il me souvenait très bien de la promesse que vous aviez eu la bonté de me faire et que vous venez enfin d'accomplir. Je suis presque tentée d'en rendre grâce à ce mal d'œil qui, vous forçant à plusieurs jours de retraite, vous a donné le loisir de penser à vos engagements et de les satisfaire, car, soit dit sans vous offenser, mon souvenir aurait peut-être eu bien de la peine à se faire jour à travers les plaisirs qui se disputent votre tems. Ainsi donc pardonnez-moi ce mouvement de reconnaissance pour une indisposition qui m'a valu la plus aimable lettre.«D'anciens amis qui me tiennent au courant des nouvelles parisiennes m'avaient appris le duel de M. de Jouy et les tracasseries du Comité des 15. J'ai vu avec peine le mauvais effet que celles-ci produisaient sur l'esprit des étrangers; ils sont par nature disposés à nous croire trop vains, trop légers pour sacrifier nos intérêts particuliers à ceux d'un parti vraiment patriotique. Ces sortes d'intrigues, leur prouvant que l'ambition personnelle dirige autant les libéraux que les ultras, leur servent de prétexte pour surveiller plus longtemps ce qu'ils appellentnotre esprit révolutionnaire. Quand donc l'amour du bien public l'emportera-t-il sur l'amour-propre?«J'avais prévu que la convalescence de notreami Benjamin Constant serait longue et pénible: aussi ma rancune contre cet affreux accident[9]et tout ce qui en est cause sera-t-elle éternelle. J'ai la consolation d'en parler souvent ici avec madame Récamier, dont l'intérêt n'est pas moins vif que le mien pour cet aimable malade. Nous lisons toujours avec un plaisir nouveau ses articles dansla Minerve[10], et je les prête ici à tous les illustres diplomates que je rencontre. Nous en possédons déjà de fort importans, et que l'on croit chargés de préparer les affaires du Congrès de manière à ce que les souverains n'ayent plus qu'à signer.«Les soirées que je passe au milieu de ces grands personnages ressemblent bien peu à celles où leRival de Totinnous amusait tant l'hiver dernier, mais c'est un autre genre de mélodrame qui ne manque pas d'intérêt, et le plaisir d'y jouer le rôle d'une bonne Française à la barbe de tous ces Cosaques a quelque chose d'assez piquant. Cependant, je ne compte pas m'en amuser plus d'un mois encore. Je n'ai pas la moindre nouvelle de madame Gail, on croit qu'elle arrivera ici le 15 septembre. Si cela est, nous reviendrons ensemble à Paris. Les souverains se réuniront le27, et le 28 les conférences s'ouvriront[11]. On nous avait flattés d'une troupe de comédiens français pour cette époque, mais l'empereur d'Autriche s'est opposé à cette mesure anti-germanique et nous en serons réduits à nous moquer de leurs acteurs burlesques. Que n'êtes-vous là pour en contrefaire le sublime? La partie de ma famille qui vous est inconnue sait déjà vos talents en ce genre. Isaure en a fait des récits merveilleux et, pendant qu'elle vantait votre gaieté, je parlais de tout ce qui vous rend sérieusement aimable, mais, pour qu'on ne vous croie point parfait, j'ai supposé que vous étiez frivole, inconstant, que sais-je? il fallait bien vous imaginer quelquesdéfauts: comme ceux-là n'empêchent pas d'être un ami sincère et dévoué, ils ne sauraient porter atteinte au bon sentiment que vous m'inspirez, et c'est pour cela que je les ai choisis.«SOPHIE GAY.
«Si, vraiment, Monsieur, il me souvenait très bien de la promesse que vous aviez eu la bonté de me faire et que vous venez enfin d'accomplir. Je suis presque tentée d'en rendre grâce à ce mal d'œil qui, vous forçant à plusieurs jours de retraite, vous a donné le loisir de penser à vos engagements et de les satisfaire, car, soit dit sans vous offenser, mon souvenir aurait peut-être eu bien de la peine à se faire jour à travers les plaisirs qui se disputent votre tems. Ainsi donc pardonnez-moi ce mouvement de reconnaissance pour une indisposition qui m'a valu la plus aimable lettre.
«D'anciens amis qui me tiennent au courant des nouvelles parisiennes m'avaient appris le duel de M. de Jouy et les tracasseries du Comité des 15. J'ai vu avec peine le mauvais effet que celles-ci produisaient sur l'esprit des étrangers; ils sont par nature disposés à nous croire trop vains, trop légers pour sacrifier nos intérêts particuliers à ceux d'un parti vraiment patriotique. Ces sortes d'intrigues, leur prouvant que l'ambition personnelle dirige autant les libéraux que les ultras, leur servent de prétexte pour surveiller plus longtemps ce qu'ils appellentnotre esprit révolutionnaire. Quand donc l'amour du bien public l'emportera-t-il sur l'amour-propre?
«J'avais prévu que la convalescence de notreami Benjamin Constant serait longue et pénible: aussi ma rancune contre cet affreux accident[9]et tout ce qui en est cause sera-t-elle éternelle. J'ai la consolation d'en parler souvent ici avec madame Récamier, dont l'intérêt n'est pas moins vif que le mien pour cet aimable malade. Nous lisons toujours avec un plaisir nouveau ses articles dansla Minerve[10], et je les prête ici à tous les illustres diplomates que je rencontre. Nous en possédons déjà de fort importans, et que l'on croit chargés de préparer les affaires du Congrès de manière à ce que les souverains n'ayent plus qu'à signer.
«Les soirées que je passe au milieu de ces grands personnages ressemblent bien peu à celles où leRival de Totinnous amusait tant l'hiver dernier, mais c'est un autre genre de mélodrame qui ne manque pas d'intérêt, et le plaisir d'y jouer le rôle d'une bonne Française à la barbe de tous ces Cosaques a quelque chose d'assez piquant. Cependant, je ne compte pas m'en amuser plus d'un mois encore. Je n'ai pas la moindre nouvelle de madame Gail, on croit qu'elle arrivera ici le 15 septembre. Si cela est, nous reviendrons ensemble à Paris. Les souverains se réuniront le27, et le 28 les conférences s'ouvriront[11]. On nous avait flattés d'une troupe de comédiens français pour cette époque, mais l'empereur d'Autriche s'est opposé à cette mesure anti-germanique et nous en serons réduits à nous moquer de leurs acteurs burlesques. Que n'êtes-vous là pour en contrefaire le sublime? La partie de ma famille qui vous est inconnue sait déjà vos talents en ce genre. Isaure en a fait des récits merveilleux et, pendant qu'elle vantait votre gaieté, je parlais de tout ce qui vous rend sérieusement aimable, mais, pour qu'on ne vous croie point parfait, j'ai supposé que vous étiez frivole, inconstant, que sais-je? il fallait bien vous imaginer quelquesdéfauts: comme ceux-là n'empêchent pas d'être un ami sincère et dévoué, ils ne sauraient porter atteinte au bon sentiment que vous m'inspirez, et c'est pour cela que je les ai choisis.
«SOPHIE GAY.
«Je suis très touchée du souvenir de M. Marin[12]et vous prie de l'en remercier de ma part. Dites-lui que je le charge de vous inviter à m'écrire souvent. Quand vous verrez M. de Jouy, rappelez-lui qu'il y a dans un petit coin de la Prusse une de ses amies qui s'intéresse beaucoup à ses succès et lui en demande de nouveaux[13].»
MmeGail, dont il est question dans cette lettre, était, en 1818, la meilleure amie de Sophie Gay. Elle était née Sophie Garre, et, comme elle était aussi laide que MmeGay était belle, on avait pris l'habitude de les désigner l'une et l'autre par «la belle» et «la laide»,—ou encore par «Sophie de la parole» et «Sophie de la musique». MmeGail était, en effet, une musicienne accomplie.—Mariée, en 1794, à dix-neuf ans[14], à l'helléniste de ce nom, elle s'était si vite dégoûtée du grec qu'elleavait planté là son mari, au bout de quelques mois, pour cultiver la musique en pleine liberté. Après avoir pris des leçons de Mengozzi, Fétis, Perne et Neukomn, elle se mit à faire des romances qui eurent tout de suite une grande vogue. Mais sa réputation ne datait vraiment que desDeux Jaloux, petit opéra-comique en un acte, qu'elle avait fait jouer au Théâtre Feydeau, le 27 mars 1813. A partir de ce moment, la moindre de ses compositions, romance ou nocturne à deux voix, obtint un succès que n'atteignirent pas les ouvrages de Loïsa Puget ou de Pauline Duchambge. Il faut dire aussi que ses interprètes ordinaires étaient Ponchard, Levasseur, la jeune Cinti, voire Garat, qui, dans les dernières années de sa vie, ne chantait qu'accompagné par elle. Elle-même avait un joli filet de voix, dont le sentiment faisait le principal charme.
J'ai dit qu'elle était laide. Par contre, elle était si bonne et si facile à vivre, elle avait une telle distinction de langage et de manières, tant de tact et de simplicité, que les femmes du monde l'aimaient pour ses qualités morales presque autant que pour son talent. Elle avait conquis, entre autres, l'affection très dévouée de la baronne Lydie Roger, fille du fermier général Vassal, laquelle vendit ses diamants et ses perles pour venir en aide aux républicains et bonapartistes traqués par la Restauration, et elle avait loué avec elle, rue Vivienne, dans la maison que plus tard occupèrentles frères Galignani, un grand appartement pour y donner des concerts et des fêtes. Le «tout Paris» d'aujourd'hui ne saurait se faire une idée de ce qu'était, en 1818, le salon de Sophie Gail. Tous les mondes y étaient représentés. On y rencontrait, tour à tour et quelquefois ensemble, la princesse de Chimay, ancienne MmeTallien, encore resplendissante en dépit des injures du temps, Mmede Pontécoulant, la belle Mmede Lacan qui se vantait d'avoir enlevé Talma à MmeDubuc de Sainte-Olympe, sa mère, MmeBlondel de la Rougerie, créole piquante qui, par la grâce de M. de Montalivet, le père, ministre de l'Intérieur sous l'Empire, avait fait un auditeur au Conseil d'Etat du poète Alexandre Soumet;—parmi les étrangères de distinction, l'Anglaise MmeHutchinson, dont le mari avait contribué à l'évasion de M. de La Valette, la comtesse de Furstenstein, nièce de MmeBenjamin Constant;—puis quelques hommes sérieux, comme l'historien Lemontey et le mathématicien de Prony;—enfin quelques jeunes hommes d'avenir comme M. Vatout, que M. Decazes avait pris pour secrétaire, quand on forma le ministère de la Police, ce qui avait fait dire à MmeRoger, un jour que Mmede Constant lui demandait si l'on pouvait encore avoir des relations avec un tel fonctionnaire:
—Certainement, ma chère amie! On ne doit craindre que ce qu'on ne sait pas.
La manière d'être de MmeRoger dans ce salon retentissant et encombré ne laissait pas voirqu'elle était chez elle. Elle s'effaçait complètement et ne paraissait qu'une invitée. C'était MmeGail qui faisait tous les honneurs. MmeRoger ne s'occupait que des chanteurs, du vieux Berton, de Nicolo, de Fétis, dès qu'ils arrivaient. On se groupait là, dit un mémorialiste bien informé[15], dans un pêle-mêle fort commode et des plus amusants. Après le concert, on dansait quelquefois, et Delphine Gay, rose encore en bouton, et sa sœur grassouillette, MmeO'Donnell, étaient parmi les danseuses les plus courtisées.
Sophie Gay, depuis quelque temps, s'était emparée de MmeGail, au point qu'on ne les voyait plus l'une sans l'autre. Elles avaient composé ensemble un opéra-comique qui avait obtenu un certain succès au Théâtre Feydeau. «Sophie de la parole» avait simplement ajusté une petite comédie de Regnard,la Sérénade, et «Sophie de la musique» y avait fait entrer quelques-uns des morceaux les plus appréciés dans son salon, entre autres une barcarolle vénitienne:O pescatore dell' onda, qu'elle avait mise à la mode, et dont les variations, chantées par le célèbre baryton Martin, avaient couru sur toutes les lèvres.
L'idée leur était venue de transporterla Sérénadeà Aix-la-Chapelle, pour charmer l'esprit et le cœur des souverains et des diplomates pendantle Congrès: d'où l'impatience avec laquelle Sophie Gay attendait sa bonne amie, à la date du 31 août 1818.
Relisons, s'il vous plaît, sa lettre. J'y trouve deux ou trois lignes qui méritent qu'on s'y arrête. Elle dit: «Le plaisir de jouer le rôle d'une bonne Française à la barbe de tous ces Cosaques a quelque chose d'assez piquant.»—Très piquant, en effet, et le correspondant de Sophie aurait pu lui répondre qu'elle n'avait pas toujours eu ce beau dédain pour les Cosaques.
En 1814, elle avait été l'une des premières à aller au-devant des Alliés, quand ils entrèrent dans Paris. Il est vrai qu'elle avait fait ce vilain geste, moins par amour pour Louis XVIII que par ressentiment contre Napoléon. Aussi bien n'avait-elle pas tardé à s'en repentir, et, tout en caquetant à Aix-la-Chapelle avec les diplomates de la Sainte-Alliance, elle jouait, selon son expression, «le rôle d'une bonne Française».
Le 10 septembre 1818, elle écrivait à MmeGail:
«Venez vite, chère amie, que je vous embrasse de tout mon cœur pour vous remercier de cette bonne idée de choisir notre maisonnette pour asile pendant ce Congrès. A toute autre je répondrais que, ma nombreuse famille remplissant déjà nos appartements, il ne nous en reste pas un digne d'être offert à une belle dame; cela est vrai,mais non pas pour vous, chère bonne, car je me souviens de vous avoir vue rue Saint-Honoré et je sais que vous pouvez momentanément habiter une petite chambre: en conséquence, vous aurez celle de Delphine que je niche dans mon cabinet. Ma chambre, celle de mon mari, tout sera à votre disposition, et vous aurez de plus un très joli salon où vous recevrez votre beau monde et le mien. Si vous n'amenez personne, j'ai ici femme de chambre, domestique, cuisinière à vos ordres, et trois petites filles qui servent à la fois de secrétaires, de servantes et de société: ainsi donc, vous ne manquerez pas de soins. J'avais d'abord pensé à vous donner ma chambre, mais vous seriez capable de regarder cette offre comme un honnête refus et je veux m'assurer de vous avant tout. J'avais aussi la ressource de vous louer un prix fou un vilain appartement dans le quartier, mais j'aime mieux que vous soyez mal chez moi qu'ailleurs. Ainsi donc, j'attends, chère amie, que vous me disiez: «J'accepte la petite niche de Delphine», et cette réponse mettra toute la famille en joie.«MmeRécamier, à qui j'ai annoncé la bonne nouvelle de votre arrivée, m'a déjà fait promettre de vous lier avec elle. Nos diplomates aspirent au même honneur; moi, je ne pense qu'au plaisir, mais il se fait déjà sentir à chacun de nous; mon mari fait déjà provision du meilleur thé pour le prendre avec vous; Isaure vousapprête un café délicieux; Delphine veut être votre copiste de musique; Hortense[16], votre secrétaire. Moi, je me réserve l'emploi de confidente, et Dieu sait comme nous bavarderons. Je garde pour ce moment tout ce que j'aurais à répondre à votre aimable lettre. Vous ne me dites rien des succès de ce cher Francisque[17], mais je sais que c'est déjà un professeur important et pour l'amour du grec je l'embrasse familièrement. Dites mille choses tendres pour moi à cette bonne sœur[18]qui a dû être si heureuse de vous revoir! Ma foi, vous êtes revenue à temps, car j'allais l'aimer, je crois, tout autant que je vous aime. Obligez-moi de dire au phénix des grognons une foule de choses désagréables de ma part, pour l'engager à me répondre.«Eh bien, voilà notreSérénadeau croc. La partition est-elle enfin terminée? Gavaudan vous a écrit ici pour l'avoir, ainsi que celle de Mllede Launay. Et ce cher Fétis, comment va-t-il? A-t-il avancé son opéra? A combien de questions vous aurez à répondre!«Mandez-moi vite le jour fixé pour votre départ. Songez que tous les plénipotentiaires arriverontici le 20, et les souverains le 27[19], et qu'il faudrait être ici avant eux pour être un peu reposée du voyage quand ils arriveront.«A bientôt, chère amie. Je n'ai plus d'autre idée que celle de vous revoir et de causer avec vous de tout ce qui nous intéresse.«Recevez d'avance les caresses de toute une famille.«SOPHIE GAY.«P. S.—Rappelez-moi au souvenir des amis qui attachent quelque prix au mien. Je vais répondre à Emmanuel, quoiqu'il ait mis un peu trop de temps à se décider à m'écrire. On dit ici que le comte de Cazes pourrait bien venir au Congrès. Je pense qu'il amènerait MM. Villemain et Vatout et je serais charmée de retrouver notre salon ici. Les grands seigneurs que j'y vois me ragoûtent d'autant plus des gens d'esprit, et je descendrais sans le moindre regret des beaux équipages où l'on me traîne avec six chevaux dans la ville, pour m'y promener, bras dessus bras dessous, avec un homme de lettres aimable. Je n'ai pas plus de vanité que cela[20].»
«Venez vite, chère amie, que je vous embrasse de tout mon cœur pour vous remercier de cette bonne idée de choisir notre maisonnette pour asile pendant ce Congrès. A toute autre je répondrais que, ma nombreuse famille remplissant déjà nos appartements, il ne nous en reste pas un digne d'être offert à une belle dame; cela est vrai,mais non pas pour vous, chère bonne, car je me souviens de vous avoir vue rue Saint-Honoré et je sais que vous pouvez momentanément habiter une petite chambre: en conséquence, vous aurez celle de Delphine que je niche dans mon cabinet. Ma chambre, celle de mon mari, tout sera à votre disposition, et vous aurez de plus un très joli salon où vous recevrez votre beau monde et le mien. Si vous n'amenez personne, j'ai ici femme de chambre, domestique, cuisinière à vos ordres, et trois petites filles qui servent à la fois de secrétaires, de servantes et de société: ainsi donc, vous ne manquerez pas de soins. J'avais d'abord pensé à vous donner ma chambre, mais vous seriez capable de regarder cette offre comme un honnête refus et je veux m'assurer de vous avant tout. J'avais aussi la ressource de vous louer un prix fou un vilain appartement dans le quartier, mais j'aime mieux que vous soyez mal chez moi qu'ailleurs. Ainsi donc, j'attends, chère amie, que vous me disiez: «J'accepte la petite niche de Delphine», et cette réponse mettra toute la famille en joie.
«MmeRécamier, à qui j'ai annoncé la bonne nouvelle de votre arrivée, m'a déjà fait promettre de vous lier avec elle. Nos diplomates aspirent au même honneur; moi, je ne pense qu'au plaisir, mais il se fait déjà sentir à chacun de nous; mon mari fait déjà provision du meilleur thé pour le prendre avec vous; Isaure vousapprête un café délicieux; Delphine veut être votre copiste de musique; Hortense[16], votre secrétaire. Moi, je me réserve l'emploi de confidente, et Dieu sait comme nous bavarderons. Je garde pour ce moment tout ce que j'aurais à répondre à votre aimable lettre. Vous ne me dites rien des succès de ce cher Francisque[17], mais je sais que c'est déjà un professeur important et pour l'amour du grec je l'embrasse familièrement. Dites mille choses tendres pour moi à cette bonne sœur[18]qui a dû être si heureuse de vous revoir! Ma foi, vous êtes revenue à temps, car j'allais l'aimer, je crois, tout autant que je vous aime. Obligez-moi de dire au phénix des grognons une foule de choses désagréables de ma part, pour l'engager à me répondre.
«Eh bien, voilà notreSérénadeau croc. La partition est-elle enfin terminée? Gavaudan vous a écrit ici pour l'avoir, ainsi que celle de Mllede Launay. Et ce cher Fétis, comment va-t-il? A-t-il avancé son opéra? A combien de questions vous aurez à répondre!
«Mandez-moi vite le jour fixé pour votre départ. Songez que tous les plénipotentiaires arriverontici le 20, et les souverains le 27[19], et qu'il faudrait être ici avant eux pour être un peu reposée du voyage quand ils arriveront.
«A bientôt, chère amie. Je n'ai plus d'autre idée que celle de vous revoir et de causer avec vous de tout ce qui nous intéresse.
«Recevez d'avance les caresses de toute une famille.
«SOPHIE GAY.
«P. S.—Rappelez-moi au souvenir des amis qui attachent quelque prix au mien. Je vais répondre à Emmanuel, quoiqu'il ait mis un peu trop de temps à se décider à m'écrire. On dit ici que le comte de Cazes pourrait bien venir au Congrès. Je pense qu'il amènerait MM. Villemain et Vatout et je serais charmée de retrouver notre salon ici. Les grands seigneurs que j'y vois me ragoûtent d'autant plus des gens d'esprit, et je descendrais sans le moindre regret des beaux équipages où l'on me traîne avec six chevaux dans la ville, pour m'y promener, bras dessus bras dessous, avec un homme de lettres aimable. Je n'ai pas plus de vanité que cela[20].»
«Excusez du peu!» aurait dit Villemain, s'ilavait eu connaissance de cette lettre. Mais au fond il n'aurait pas été autrement surpris de l'honneur qu'on lui réservait: lorsque Sophie résidait à Paris il était vraiment le roi de son petit salon, et c'est lui, bien plus que M. de Chateaubriand, qui fut le vrai parrain littéraire de Delphine. A ceux qui en douteraient je rappellerai qu'en 1822 ce fut sur son rapport[21]que l'Académie-Française décerna une particulière mention à la jeune fille pour ce poème,le Dévouement des sœurs de Sainte-Camille dansla peste de Barcelone, et que, trois ans après, il contribua largement à sa popularité en la chargeant de quêter pour les Grecs. Delphine lui a même dédié, à cette occasion, une petite pièce de vers qui vaut d'être reproduite ici:
ENVOI A M. VILLEMAINVous le voulez: qui peut résister à sa voixLorsque l'éloquence commande?Pour ceux que votre esprit eût charmés autrefois,Pour ces Grecs malheureux voici mon humble offrande.La fortune en fuyant m'a ravi ses trésors,Et ma richesse est dans ma lyre;Je n'ai, pour seconder vos généreux efforts,Que les bienfaits de ceux qui daigneront me lire.Puisse ma faible voix, unie à vos accents,Rendre à ce beau pays tout le bonheur du nôtre!Puissent un jour les Grecs reconnaissantsSur le marbre sacré de leurs noms renaissantsGraver mon nom auprès du vôtre!Paris, 25 août 1825.
ENVOI A M. VILLEMAIN
ENVOI A M. VILLEMAIN
Vous le voulez: qui peut résister à sa voixLorsque l'éloquence commande?Pour ceux que votre esprit eût charmés autrefois,Pour ces Grecs malheureux voici mon humble offrande.La fortune en fuyant m'a ravi ses trésors,Et ma richesse est dans ma lyre;Je n'ai, pour seconder vos généreux efforts,Que les bienfaits de ceux qui daigneront me lire.Puisse ma faible voix, unie à vos accents,Rendre à ce beau pays tout le bonheur du nôtre!Puissent un jour les Grecs reconnaissantsSur le marbre sacré de leurs noms renaissantsGraver mon nom auprès du vôtre!
Vous le voulez: qui peut résister à sa voix
Lorsque l'éloquence commande?
Pour ceux que votre esprit eût charmés autrefois,
Pour ces Grecs malheureux voici mon humble offrande.
La fortune en fuyant m'a ravi ses trésors,
Et ma richesse est dans ma lyre;
Je n'ai, pour seconder vos généreux efforts,
Que les bienfaits de ceux qui daigneront me lire.
Puisse ma faible voix, unie à vos accents,
Rendre à ce beau pays tout le bonheur du nôtre!
Puissent un jour les Grecs reconnaissants
Sur le marbre sacré de leurs noms renaissants
Graver mon nom auprès du vôtre!
Paris, 25 août 1825.
Paris, 25 août 1825.
Enfin comme autre preuve de l'admiration de Villemain pour le talent de Delphine, voici un tout petit billet qu'il lui adressait le 29 novembre 1827:
«Je vous envoie le plus humble des hommages, un discours que j'ai prononcé il y a quelques mois et dont vous n'avez guère entendu parler. Ce n'est pas du Casimir Delavigne ou du Lamartine. C'est de la prose colorée dans quelques endroits par l'éclat du sujet. Il y a quelques traits qui auraient mérité d'être anoblis par vos vers.«Un faible tribut est porté à vos pieds par un admirateur qui saura par cœur l'Épître sur l'Italie dès le premier jour, et avant même qu'elle soit à la seconde édition.«Veuillez agréer mon respect.«VILLEMAIN[22].»
«Je vous envoie le plus humble des hommages, un discours que j'ai prononcé il y a quelques mois et dont vous n'avez guère entendu parler. Ce n'est pas du Casimir Delavigne ou du Lamartine. C'est de la prose colorée dans quelques endroits par l'éclat du sujet. Il y a quelques traits qui auraient mérité d'être anoblis par vos vers.
«Un faible tribut est porté à vos pieds par un admirateur qui saura par cœur l'Épître sur l'Italie dès le premier jour, et avant même qu'elle soit à la seconde édition.
«Veuillez agréer mon respect.
«VILLEMAIN[22].»
Mais avec Villemain, «de son naturel un peu fou», comme disait Sophie, il y avait toujours à redouter un changement d'humeur. Quelque temps avant son mariage (janvier 1830), il vint faire une scène à la mère de Delphine à propos de rien, comme si la Muse «avait eu quelque prétention sur sa destinée conjugale[23]»—ce qui fit dire à Lamartine:
C'est mal débuté. L'amitié va très bien à un homme marié, et la vôtre et celle de votre aimable mère m'auraient semblé, à sa place, un présent de quelque prix[24].»
Tout autre était Benjamin Constant, dont Sophie Gay déplorait tout à l'heure l'«affreux accident» et la longue convalescence. Celui-là était plus qu'un ami pour elle, c'était, en politique, quelque chose comme un compère et un complice, et il n'avaitpas dépendu d'elle qu'en 1815 il n'eût reçu par son élection à l'Académie-Française le prix de ses palinodies. Elle écrivait, le 24 janvier de cette année, à un académicien dont j'ignore le nom:
«Cher comte,«Un de vos collègues, qui pense avec raison, je crois, qu'un bon prosateur, fort instruit en politique et en littérature, courageux dans ses opinions, ingénieux dans ses ouvrages, est digne de siéger parmi vous, doit proposer demain à votre assemblée l'ami Benjamin de Constant, pour remplacer le brave et aimable chevalier de Boufflers. Je suis chargée de réclamer votre appui pour ce nouveau candidat, qui ne veut se présenter devant votre noble aréopage qu'autant qu'il pourra compter sur le suffrage de ses anciens amis. Je n'ai pas besoin de vous dire tout le prix qu'il attache au vôtre; vous devinez que son amour-propre en serait aussi fier que son amitié en serait reconnaissante.«Comment se porte-t-on au Val[25], par ce vilain froid? J'ai bien de la peine à le supporter, même au coin de mon feu; prenez pitié de moi, et venez par votre bonne présence m'aider à braver tous les maux de la vie.«Edmond implore votre grâce pour obtenir aujourd'hui,demain ou après, la faveur des Anglaises pour rire.«Mille tendres et éternelles amitiés.«SOPHIE GAY[26].»
«Cher comte,
«Un de vos collègues, qui pense avec raison, je crois, qu'un bon prosateur, fort instruit en politique et en littérature, courageux dans ses opinions, ingénieux dans ses ouvrages, est digne de siéger parmi vous, doit proposer demain à votre assemblée l'ami Benjamin de Constant, pour remplacer le brave et aimable chevalier de Boufflers. Je suis chargée de réclamer votre appui pour ce nouveau candidat, qui ne veut se présenter devant votre noble aréopage qu'autant qu'il pourra compter sur le suffrage de ses anciens amis. Je n'ai pas besoin de vous dire tout le prix qu'il attache au vôtre; vous devinez que son amour-propre en serait aussi fier que son amitié en serait reconnaissante.
«Comment se porte-t-on au Val[25], par ce vilain froid? J'ai bien de la peine à le supporter, même au coin de mon feu; prenez pitié de moi, et venez par votre bonne présence m'aider à braver tous les maux de la vie.
«Edmond implore votre grâce pour obtenir aujourd'hui,demain ou après, la faveur des Anglaises pour rire.
«Mille tendres et éternelles amitiés.
«SOPHIE GAY[26].»
Mais Benjamin Constant n'avait pas l'oreille de l'Académie: il ne fut élu ni en 1815, ni en 1819, ni même en 1830[27], malgré les démarches réitérées de Sophie Gay.
Elle était, en effet, inlassable, quand il s'agissait de servir ses amis, et MmeRécamier, qui connaissait son influence à l'Institut, la mit souvent à contribution, notamment en 1841, lors de la candidature de Ballanche à l'Académie-Française.
Sophie écrivait alors à la belle Juliette:
«M. Ballanche aura la première voix de M. de Lamartine, chère Madame, il me charge de vous en donner l'assurance, et je lui rends grâces de m'offrir cette occasion de vous prouver le zèle de ma vieille amitié.«SOPHIE GAY[28].«14 janvier 1841.»
«M. Ballanche aura la première voix de M. de Lamartine, chère Madame, il me charge de vous en donner l'assurance, et je lui rends grâces de m'offrir cette occasion de vous prouver le zèle de ma vieille amitié.
«SOPHIE GAY[28].
«14 janvier 1841.»
Et quelques jours après:
«Je vous envoye le petit billet que je reçois de Mmede Lamartine, chère Madame, pour vous prouver le vif intérêt qu'elle et son mari prennent à M. Ballanche. J'y ajouterai que la voix nécessaire est, dit-on, acquise. C'est ce que nous a bien affirmé hier M. (illisible) qui est ordinairement très instruit des votes académiques. J'ai tant le désir de vous donner, la première, cette bonne nouvelle que je l'aventure peut-être, mais vous me le pardonnerez, n'est-ce pas?«SOPHIE GAY[29].»
«Je vous envoye le petit billet que je reçois de Mmede Lamartine, chère Madame, pour vous prouver le vif intérêt qu'elle et son mari prennent à M. Ballanche. J'y ajouterai que la voix nécessaire est, dit-on, acquise. C'est ce que nous a bien affirmé hier M. (illisible) qui est ordinairement très instruit des votes académiques. J'ai tant le désir de vous donner, la première, cette bonne nouvelle que je l'aventure peut-être, mais vous me le pardonnerez, n'est-ce pas?
«SOPHIE GAY[29].»
Cependant Ballanche ne fut élu que le 17 février 1842, en remplacement d'Alexandre Duval, ce qui fit dire à Alfred de Vigny, son concurrent:
«Ballanche est nommé, et j'en ai été très content. C'eût été pour lui un malheur véritable que de n'être pas reçu cette fois, car ce refus eût été le dernier! Que d'académiciens à qui je prêchais son mérite, à qui j'apprenais le nom de ses œuvres et qui ne les ont pas encore lues[30]!»
Revenons quelque peu en arrière. MmeRécamier et Sophie Gay avaient fait assaut plus d'une fois de beauté et d'esprit dans les mêmes salons, sous le Consulat; mais, tout en ayant l'une pour l'autre une réelle sympathie,—et quelques amis communs, dont Mmede Staël et BenjaminConstant,—elles n'avaient jamais eu l'occasion de se lier avant leur rencontre à Aix-la-Chapelle. Elles rattrapèrent pendant le Congrès tout le temps perdu. Nous avons une lettre de Sophie Gay à sa belle-sœur, où elle parle de MmeRécamier en ces termes:
«Là, comme en exil, comme à Rome, comme à Paris, comme partout, son salon était le rendez-vous de tout ce qu'il y avait de personnages marquans ou de gens aimables. Le prince Auguste de Prusse, que j'y voyais souvent, me parla un jour du désir qu'il avait de satisfaire un vœu de son amie, la baronne de Staël, en faisant peindre par un grand peintre sa Corinne dans un des moments où elle se livre à son inspiration poétique. Ce vœu que la mort de Mmede Staël[31]ne lui avait pas permis d'accomplir, cette œuvre doublement importante par le sujet et par le prix qu'il y voulait mettre, le prince désira en charger David. Tout le monde approuva cette idée, que le talent de David justifiait assez et que sa position d'exilé rendait généreuse; mais, je l'avoue, mon amitié jalouse s'affligeant de voir cette palme ravie aux mains de Gérard, je fis valoir vainement la volonté posthume de Mmede Staël, son admiration, ses sentiments affectueux pour Gérard, qui l'auraient sans doute portée à le choisir pour rendre sa plus noble pensée, pour offrir sa douloureuse image d'unefemme de génie, belle, aimante et sacrifiée sans pitié aux préjugés du monde.
«Sigismond[32]fut chargé d'écrire à David, et, le croirez-vous? ce grand peintre, qu'un chef-d'œuvre de plus pouvait ramener dans sa patrie, loin de saisir cette occasion, marchanda sur la somme considérable offerte par le prince, et cela d'une manière si peu digne de l'artiste, du sujet de ce tableau et du sentiment qui le faisait commander, que MmeRécamier, dont la bonté avait d'abord craint de s'opposer aux intérêts d'un exilé, se joignit à moi pour dire que Gérard n'aurait jamais rien écrit de semblable. Il fut aussitôt décidé qu'il ferait Corinne[33].»
Telle est l'histoire du fameux tableau qui décorait la cheminée du salon de l'Abbaye-aux-Bois. Cette négociation mit d'emblée une certaine intimité dans les rapports des deux femmes, et cette intimité devint plus grande encore lorsqu'elles se retrouvèrent à Paris.
Le 15 octobre 1818, Sophie écrivait à MmeRécamier:
«Je suis bien touchée, Madame, de votre aimable souvenir, mais vous ne deviez pas moins aux regrets que j'éprouve depuis votre départ; nous avons des fêtes, il est vrai; quant aux plaisirs, vousy avez mis bon ordre; cependant M. Dalopeus[34]a donné hier un bal étonnant, où je m'étais parée de votre lettre pour être mieux accueillie que personne. Le talisman n'a pas manqué son effet, et je vous dois bien la moitié des bonnes grâces dont ma famille a été comblée. On médite encore plusieurs autres réunions de ce genre, mais j'espère n'en pas être, car j'ai le projet de me mettre en route le plus tôt qu'il me sera possible pour aller réclamer quelque preuve d'un intérêt que vous avez rendu aussi doux que nécessaire à mon cœur. Rappelez-vous, Madame, votre engagement de la cathédrale[35], et tâchez d'y rester aussi fidèle que je suis sûre de l'être au sincère attachement que vous m'inspirez.«SOPHIE GAY.«Recevez les compliments affectueux de toute cette petite famille pour laquelle vous aviez tant de bonté et agréez les hommages respectueux de M. Gay.«Comme le prince Lubomirski est persuadé que M. Dalopeus ne vous parle jamais que de lui, il me charge de mettre à vos pieds toutes ses adorations et tous ses regrets. Je vous prie à mon tour de me rappeler au souvenir de M. Récamier[36].»
«Je suis bien touchée, Madame, de votre aimable souvenir, mais vous ne deviez pas moins aux regrets que j'éprouve depuis votre départ; nous avons des fêtes, il est vrai; quant aux plaisirs, vousy avez mis bon ordre; cependant M. Dalopeus[34]a donné hier un bal étonnant, où je m'étais parée de votre lettre pour être mieux accueillie que personne. Le talisman n'a pas manqué son effet, et je vous dois bien la moitié des bonnes grâces dont ma famille a été comblée. On médite encore plusieurs autres réunions de ce genre, mais j'espère n'en pas être, car j'ai le projet de me mettre en route le plus tôt qu'il me sera possible pour aller réclamer quelque preuve d'un intérêt que vous avez rendu aussi doux que nécessaire à mon cœur. Rappelez-vous, Madame, votre engagement de la cathédrale[35], et tâchez d'y rester aussi fidèle que je suis sûre de l'être au sincère attachement que vous m'inspirez.
«SOPHIE GAY.
«Recevez les compliments affectueux de toute cette petite famille pour laquelle vous aviez tant de bonté et agréez les hommages respectueux de M. Gay.
«Comme le prince Lubomirski est persuadé que M. Dalopeus ne vous parle jamais que de lui, il me charge de mettre à vos pieds toutes ses adorations et tous ses regrets. Je vous prie à mon tour de me rappeler au souvenir de M. Récamier[36].»
Et voilà qui explique suffisamment l'accueil que Delphine reçut, quelques années plus tard, à l'Abbaye-aux-Bois.
D'ailleurs, en dépit de tous les événements qui traversèrent leur vie, Sophie Gay demeura fidèle à MmeRécamier. J'ai sous les yeux une des dernières lettres qu'elle lui ait écrites: elle a trait à la mort de Chateaubriand. La voici:
«Que de douleurs! Pauvre et divine amie! Encore une plaie sur ce cœur adorable! Ah! vous ne doutez pas, j'espère, de ce que j'éprouve à cette perte si grande pour le monde pensant, si cruelle pour vous. Mais ce monde, tel qu'il devient aujourd'hui, n'était plus digne de ce génie si vaste et si noble et si religieux. Le ciel l'a réclamé, vous l'y retrouverez, vous l'ange consolateur de tout ce qui souffre. Mais, pendant le temps d'épreuves qui nous reste à subir, n'oubliez pas la vieille amie qui, après avoir joui de vos éclatans succès, pleure sur toutes vos peines.«SOPHIE GAY[37].«Versailles, 6 juillet (1848).»
«Que de douleurs! Pauvre et divine amie! Encore une plaie sur ce cœur adorable! Ah! vous ne doutez pas, j'espère, de ce que j'éprouve à cette perte si grande pour le monde pensant, si cruelle pour vous. Mais ce monde, tel qu'il devient aujourd'hui, n'était plus digne de ce génie si vaste et si noble et si religieux. Le ciel l'a réclamé, vous l'y retrouverez, vous l'ange consolateur de tout ce qui souffre. Mais, pendant le temps d'épreuves qui nous reste à subir, n'oubliez pas la vieille amie qui, après avoir joui de vos éclatans succès, pleure sur toutes vos peines.
«SOPHIE GAY[37].
«Versailles, 6 juillet (1848).»
Les deux amies devaient se suivre de près dans la tombe: MmeRécamier mourut le 11 mai 1849; Sophie Gay, le 6 mars 1852.