III

III

Six mois après, un nuage d'une autre sorte s'éleva de nouveau entre Lamartine et Delphine dans les circonstances que je vais rapporter.

Il était à Saint-Point, aux prises avec des difficultés dont nous parlerons plus loin, quand, un matin du mois de mai 1841, il reçut du poète Becker,qui la lui avait dédiée, sa Marseillaise allemande:

Non, vous ne l'aurez pas le libre Rhin allemand.

Un autre que lui aurait pris cela pour une provocation. Lamartine n'y vit qu'une riposte, un défi aux rodomontades du parti de la guerre français. Et comme il avait combattu énergiquement à la Chambre la politique aventureuse de ce parti, comme il avait horreur du sang et qu'il voulait, en bon patriote, la paix dans la dignité, non seulement pour la France, mais pour toute l'Europe, il répondit séance tenante à Becker par les strophes admirables dela Marseillaise de la Paix. En même temps il écrivit à Mmede Girardin qu'il les lui enverrait le surlendemain.

Ceci se passait le 17 mai. Huit jours après, Delphine n'avait encore rien reçu. Or, quelle ne fut pas sa stupéfaction de trouver les vers qu'elle attendait impatiemment, dans le numéro du 1erjuin de laRevue des Deux Mondes! La nuit portant conseil, elle écrivit le lendemain à Lamartine:

«Je ne comprends pas que, si malade et désolé, vous ayez encore des inspirations si admirables: ces vers qui me désolent sont bien beaux. Je les ai relus ce matin avec Théophile Gautier. Il en était enchanté, et ce soir j'ai vu Alfred de Musset qui les savait par cœur. Il m'en a apporté de très jolis sur le même sujet. Ils sont railleurs et insolents. Lui, m'a priée de les publier, lui, me les a donnéspourla Presse. Il ne devinait pas tout le chagrin qu'il me faisait en me les apportant[107].»

A cette lettre piquée et qui sentait le dépit, Lamartine répondit aussitôt:

«Moi! avoir songé à vous faire froidement et systématiquement un chagrin! Je rougirais de moi devant mon ombre. Voulez-vous savoir la grosse bête de vérité? Au moment de vous envoyer ces vers pourla Presse, je reçus la demande de 500 francs bien pressés d'un homme que j'aime et qui en a bien besoin. J'écrivis à Buloz: Envoyez-moi 1.000 francs courrier par courrier, si vous jugez à ce prix quelques mauvaises rimes de mon nom. Trois jours après, il m'adressait un billet de 1000 francs dans une lettre, seul argent que j'aie jamais touché d'un journal ou d'une revue, et voilà tout. Je pensais quela Presse, si elle trouvait les vers bons, les reprendrait le lendemain. C'est toute ma confession. J'espère que je suis absous[108].»

Absous! il l'était d'avance; mais, quand une femme pardonne, fût-elle la meilleure du monde, elle est toujours heureuse de vous donner une petite leçon.

Et donc, le 6 juin, le vicomte de Launay publiait dansla Presse, à la suite dela Marseillaisse de la Paix, les vers «insolents» d'Alfred de Musset etracontait à ce propos, pour leur donner plus de sel encore, une histoire moitié vraie, moitié fausse, qui dut bien amuser Lamartine, malgré le trait du Parthe qu'on lui décochait sous les roses.

Le vicomte de Launay, oubliant ce que Mmede Girardin avait écrit, le 2 juin, à son ami, disait qu'un soir plusieurs ouvriers en poésie étant réunis chez Mmede Girardin s'étaient disputé les vers dela Marseillaise de la paixcomme desconfrères, non comme descorbeaux avides[109], et avaient vanté, à tour de rôle, la strophe que chacun aimait le mieux. «Voilà ma strophe», s'était écrié Balzac. «Voilà la mienne», avait clamé Théophile Gautier. «Et moi, dit Musset, qui était assis dans un coin du salon, voilà la strophe que je préfère.» Et il avait récité par cœur ces vers magnifiques:

Amis, voyez là-bas! la terre est grande et plane!L'Orient délaissé s'y déroule au soleil!L'espace y lasse en vain la lente caravane,La solitude y dort son immense sommeil!Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides;Là d'empires poudreux les sillons sont couverts;Là, comme un stylet d'or, l'ombre des PyramidesMesure l'heure morte à des sables lividesSur le cadran nu des déserts!

Amis, voyez là-bas! la terre est grande et plane!L'Orient délaissé s'y déroule au soleil!L'espace y lasse en vain la lente caravane,La solitude y dort son immense sommeil!Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides;Là d'empires poudreux les sillons sont couverts;Là, comme un stylet d'or, l'ombre des PyramidesMesure l'heure morte à des sables lividesSur le cadran nu des déserts!

Amis, voyez là-bas! la terre est grande et plane!

L'Orient délaissé s'y déroule au soleil!

L'espace y lasse en vain la lente caravane,

La solitude y dort son immense sommeil!

Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides;

Là d'empires poudreux les sillons sont couverts;

Là, comme un stylet d'or, l'ombre des Pyramides

Mesure l'heure morte à des sables livides

Sur le cadran nu des déserts!

Quant à Mmede Girardin, après avoir lu les dernières stances, qu'elle trouvait les plus belles, elle dit:—C'est très beau, mais c'est trop généreux. J'aurais voulu qu'on dît des choses désagréables àce monsieur. Nous autres femmes, nous n'entendons rien à ces beaux sentiments humanitaires; nous sommes, en toutes choses, orgueilleuses, vindicatives, passionnées, jalouses; c'est là notre seul mérite; nous ne saurions y renoncer. Pour ma part, je professe un égoïsme national, féroce, j'en conviens; j'ai le préjugé de la patrie, et j'aurais aimé à répondre à cet Allemand des vers cruels.—Moi aussi! s'écria Alfred de Musset.—Faites-les donc vite, reprirent en chœur tous les assistants.

Quant à Mmede Girardin, après avoir lu les dernières stances, qu'elle trouvait les plus belles, elle dit:

—C'est très beau, mais c'est trop généreux. J'aurais voulu qu'on dît des choses désagréables àce monsieur. Nous autres femmes, nous n'entendons rien à ces beaux sentiments humanitaires; nous sommes, en toutes choses, orgueilleuses, vindicatives, passionnées, jalouses; c'est là notre seul mérite; nous ne saurions y renoncer. Pour ma part, je professe un égoïsme national, féroce, j'en conviens; j'ai le préjugé de la patrie, et j'aurais aimé à répondre à cet Allemand des vers cruels.

—Moi aussi! s'écria Alfred de Musset.

—Faites-les donc vite, reprirent en chœur tous les assistants.

Et Musset, après être sorti sur la terrasse, le cigare à la bouche, revint un quart d'heure après, avec les strophes cavalières duRhin allemand.

Voilà l'histoire telle que la raconta le vicomte de Launay dans le feuilleton dela Pressedu 6 juin. En la lisant Lamartine dut bien rire, lui qui savait de Mmede Girardin elle-même que les vers de Musset n'avaient pas été improvisés, de nuit dans son jardin. Mais il avait l'âme trop haute pour s'émouvoir de la petite leçon de patriotisme qu'on avait voulu lui donner, ou pour en vouloir à Musset, d'avoir fait, sur son dos, à l'Allemand Becker, la réponse qu'il méritait. Il voyait beaucoup plus loin que les autres. Il pensait qu'un jour viendrait, quand? Dieu seul pouvait le dire, où, selon la parole de l'Ecriture, les instruments de guerre serviraient à faire des socs de charrue, et où les peuples ennemis qui se défiaient des deux côtés du Rhin chanteraient à l'unisson:

Et pourquoi nous haïr et mettre entre les racesCes bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu?De frontières au ciel voyons-nous quelques traces?La voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu?Nations! mot pompeux pour dire barbarie!L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas?Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie:L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie,La fraternité n'en a pas.

Et pourquoi nous haïr et mettre entre les racesCes bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu?De frontières au ciel voyons-nous quelques traces?La voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu?Nations! mot pompeux pour dire barbarie!L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas?Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie:L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie,La fraternité n'en a pas.

Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races

Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu?

De frontières au ciel voyons-nous quelques traces?

La voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu?

Nations! mot pompeux pour dire barbarie!

L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas?

Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie:

L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie,

La fraternité n'en a pas.

Cependant, j'ai comme idée,—car, si généreux qu'il fût, il n'en était pas moins homme,—que Lamartine se souvenait de cet incident, quand il écrivait à Mmede Girardin, à quelque temps de là:

«Certainement j'y serais allé, car, malgré votre dureté pour moi, je vous aime comme quand vous n'étiez que Delphine. Mais je suis dans mon lit avec une courbature et une migraine à ne pas tourner la tête.«Je regrette bien M. de Musset, dites-le-lui, mais donnez-moi ma revanche avec lui et avec vous.«Quelle divine soirée vous nous fîtes mercredi[110]!»

«Certainement j'y serais allé, car, malgré votre dureté pour moi, je vous aime comme quand vous n'étiez que Delphine. Mais je suis dans mon lit avec une courbature et une migraine à ne pas tourner la tête.

«Je regrette bien M. de Musset, dites-le-lui, mais donnez-moi ma revanche avec lui et avec vous.

«Quelle divine soirée vous nous fîtes mercredi[110]!»

Lamartine n'eut jamais cette revanche, il ne devait rencontrer Alfred de Musset qu'à l'Académie où il avait contribué à le faire entrer, pour être agréable à Delphine. Mais il trouva le moyen de lui donner sa revanche à elle, deux mois et demi après l'affaire dela Marseillaise de la paix. Voici à quelle occasion.

Il lui écrivait de Saint-Point, le 10 août 1841:

«Je viens d'écrire, pour soulager ma tristesse, environ 250 vers que j'avais promis d'adresser à votre amiHubert-Saladin, de Genève. C'est une allusion politique dont il était flatté d'être l'objet. C'est au fond une apostrophe poétique à la Suisse. Cela s'appelleRessouvenir à M. Hubert-Saladin.«Si un feuilleton dela Pressepeut contenir 250 vers environ, dites-le-moi et je vous les enverrai. Dites-moi aussi, mais ceci entre nous, sila Presse, comme journal, et non comme confident de nos pensées, donnerait une rétribution à ces vers, et si cela est, chargez-vous de mes intérêts. Si cela n'est pas, prenez toujours les vers; au lieude la Presse, journal, c'est à vous alors que je les offre. Je les fais copier ce matin pour vous, ils partiront vite.«Je suis au plus mal dans mes affaires. Tout m'a manqué: Genève et Paris. Je n'ai plus qu'un reste d'espoir pendant encore quinze jours. Après cela il faudra peut-être me résoudre à vendre même Saint-Point et la terre foulée des pieds de ma mère à Milly. Je cherche où je pourrais aller hors de France vivre et mourir. Ce n'est pas aisé.«J'ai le cœur débordant de celaun peu, et beaucoup plus d'autres chagrins bien plus dans la moelle qui se sont accrus très inopinément et très extraordinairement depuis vous. Ma santé, du reste, va bien mieux et la névralgie s'en va aussi lentement qu'elle est venue.«Adieu. Je vous quitte à regret pour des hommesde chiffres. Un mot de vous de tems en tems. Vous êtes mon ami! On dit que cela vaut mieux que tous les autres noms humains. Je le crois, car quand la mort ne me les prenait pas je n'en ai jamais perdu.«LAMARTINE[111].»

«Je viens d'écrire, pour soulager ma tristesse, environ 250 vers que j'avais promis d'adresser à votre amiHubert-Saladin, de Genève. C'est une allusion politique dont il était flatté d'être l'objet. C'est au fond une apostrophe poétique à la Suisse. Cela s'appelleRessouvenir à M. Hubert-Saladin.

«Si un feuilleton dela Pressepeut contenir 250 vers environ, dites-le-moi et je vous les enverrai. Dites-moi aussi, mais ceci entre nous, sila Presse, comme journal, et non comme confident de nos pensées, donnerait une rétribution à ces vers, et si cela est, chargez-vous de mes intérêts. Si cela n'est pas, prenez toujours les vers; au lieude la Presse, journal, c'est à vous alors que je les offre. Je les fais copier ce matin pour vous, ils partiront vite.

«Je suis au plus mal dans mes affaires. Tout m'a manqué: Genève et Paris. Je n'ai plus qu'un reste d'espoir pendant encore quinze jours. Après cela il faudra peut-être me résoudre à vendre même Saint-Point et la terre foulée des pieds de ma mère à Milly. Je cherche où je pourrais aller hors de France vivre et mourir. Ce n'est pas aisé.

«J'ai le cœur débordant de celaun peu, et beaucoup plus d'autres chagrins bien plus dans la moelle qui se sont accrus très inopinément et très extraordinairement depuis vous. Ma santé, du reste, va bien mieux et la névralgie s'en va aussi lentement qu'elle est venue.

«Adieu. Je vous quitte à regret pour des hommesde chiffres. Un mot de vous de tems en tems. Vous êtes mon ami! On dit que cela vaut mieux que tous les autres noms humains. Je le crois, car quand la mort ne me les prenait pas je n'en ai jamais perdu.

«LAMARTINE[111].»

Cette lettre, où la poésie et les affaires sont mêlées de façon si triste, parvint à son adresse le lendemain de la mort de MmeO'Donnell, sœur aînée de Mmede Girardin. Aussi n'est-ce point Delphine, mais l'administrateur dela Pressequi répondit à Lamartine, et la réponse était que le journal déclinait son offre gracieuse.

MmeO'Donnell passait pour une des femmes les plus spirituelles de son temps. Plus âgée que Delphine et mariée quatorze ans avant elle, elle était très répandue dans le monde et c'est elle qui fournissait à sa sœur ses mots les plus piquants, quand elle entreprit d'écrire les chroniques du vicomte de Launay.

Lamartine, avant même de la connaître, lui avait adressé, en 1826, les vers suivants qu'elle lui avait fait demander par le marquis de la Grange:

De la lyre les doux accentsSont un parfum qui s'évapore:Il faut respirer cet encensAu moment qui le voit éclore.Je voudrais, sur l'aile des vents,T'adresser un son de ma lyre,Mais toi qui demandes des chantsPeux-tu m'envoyer un sourire?

De la lyre les doux accentsSont un parfum qui s'évapore:Il faut respirer cet encensAu moment qui le voit éclore.Je voudrais, sur l'aile des vents,T'adresser un son de ma lyre,Mais toi qui demandes des chantsPeux-tu m'envoyer un sourire?

De la lyre les doux accents

Sont un parfum qui s'évapore:

Il faut respirer cet encens

Au moment qui le voit éclore.

Je voudrais, sur l'aile des vents,

T'adresser un son de ma lyre,

Mais toi qui demandes des chants

Peux-tu m'envoyer un sourire?

Sa mort soudaine causa une impression profonde dans la société parisienne, et l'on peut dire que Jules Janin fut l'interprète du sentiment général en écrivant sur elle la page éloquente que voici:

«Oui certes, je l'ai connue cette aimable et charmante femme que nous aimons tous. J'étais à la campagne quand la fatale nouvelle est arrivée, j'ai été frappé comme par un coup de foudre. Je me disais: «C'est impossible! Quoi! cette femme si jeune, si belle, si bienveillante, tant d'esprit, tant de grâce, tant de verve, si dévouée à celui dont elle était le bras droit, tout cela est mort si vite, tout d'un coup, en cinq minutes, c'est impossible!» Hélas! ce n'était que trop vrai. Elle n'est plus notre admirable et ingénieuse causerie, cette rare vivacité d'esprit, cette Parisienne qui représentait à peu près toute l'urbanité de ce temps-ci. Et, d'ailleurs, elle était des nôtres. Elle était un frère d'armes, seulement elle ne voulait de ces batailles de chaque jour que les belles actions sans songer à les faire. Elle était sur la brèche quand il fallait se montrer; au jour de la récompense on ne la trouvait plus nulle part. Fille et sœur de tant d'esprit, elle a passé sa vie à faire valoir l'esprit de sa mère, à reconnaître par un sourire l'esprit de sa sœur. Elle avait deviné qu'elle devait rester près de l'uneet de l'autre, dégagée de toute gloire qui lui fût personnelle, pour soutenir sa mère, pour encourager sa sœur. Elle était vive, animée, heureuse souvent, elle n'était guère inquiète que la veille d'un nouveau poème de Delphine. Mais aussi, le lendemain, quelle joie dans ses yeux! quel triomphe dans son cœur! C'était un si adorable naturel! Une femme sans envie, un honnête homme qui savait remplir à merveille tous les devoirs de l'amitié, une prodigue qui jetait à qui les voulait prendre et mettre en usage les plus rares trésors de l'imagination et du bon sens. Je ne l'ai pas revue depuis cette soirée de l'hiver où elle encourageait de si bon cœur cette jeune fille qui lui exécutait des fantaisies de Schubert, et à cette belle Allemande qui devait débuter le lendemain à l'Opéra, elle donna bien du courage.«Maintenant qu'elle n'est plus, et malgré le peu de bruit qu'elle voulait faire, on verra quel grandvuideelle va laisser. Elle était un des juges les mieux disposés et les plus absolus de toutes les études littéraires. Au théâtre, les plus habiles se tournaient vers elle pour savoir ce qu'ils devaient penser du drame nouveau; dans les salons, il n'était pas une femme à la mode qui n'eût besoin de l'approbation tacite de la comtesse O'Donnell, pas un vers ne se disait sans son aveu; elle avait un certain petit froncement de sourcil imperceptible qui faisaient pâlir les plus braves. Et comme on se pressait autour d'elle! et comme on voulait savoir lapensée qu'elle disait souvent tout haut et avec une entière franchise, ou tout au moins la deviner, lorsqu'elle l'entortillait dans les mille détours de son atticisme avec son sourire!—Ainsi, à son insu, et malgré elle, c'était la vie et le charme des salons parisiens. Elle savait rendre à chacun ce qui lui était dû d'honneur et de confiance, tout aussi bien qu'elle savait remettre chacun à sa place. «Tant promis, tant payé», c'était là sa devise, et jusqu'à la fin elle y a été fidèle. Et cette femme entourée de tant d'avantages, assez belle pour pouvoir se passer de tout cet esprit, assez spirituelle pour avoir tous les droits du monde, d'être laide et difforme, élégante dans son parler, dans son silence, dans son travail, dans ses mœurs, dans ses amitiés, élégante partout et toujours, cette femme a été pleurée sincèrement même par les femmes!«Mais de quoi donc est-elle morte? Et pourquoi? Et comment? Qu'est-ce que cela signifie? On n'en sait rien, nul ne peut le dire, nul ne sait le dire. Dans tout Paris on s'aborde encore en se disant: «Est-ce bien vrai?» Hélas! ce n'était que trop vrai. Et vous le verrez surtout cet hiver, lorsque nous reverrons ce cher gîte des poètes, les hommes de cour, les grandes dames, les artistes célèbres, les vieilles femmes qui l'aimaient comme une sœur, tous ceux, en un mot, qui l'ont connue, tous ceux qui l'ont aimée et qui ne la verront plus, qui ne l'entendront plus, les uns et les autres cettefois-ci porteront le deuil du plus sincère esprit qui fût encore parmi nous.«JULES JANIN[112].»

«Oui certes, je l'ai connue cette aimable et charmante femme que nous aimons tous. J'étais à la campagne quand la fatale nouvelle est arrivée, j'ai été frappé comme par un coup de foudre. Je me disais: «C'est impossible! Quoi! cette femme si jeune, si belle, si bienveillante, tant d'esprit, tant de grâce, tant de verve, si dévouée à celui dont elle était le bras droit, tout cela est mort si vite, tout d'un coup, en cinq minutes, c'est impossible!» Hélas! ce n'était que trop vrai. Elle n'est plus notre admirable et ingénieuse causerie, cette rare vivacité d'esprit, cette Parisienne qui représentait à peu près toute l'urbanité de ce temps-ci. Et, d'ailleurs, elle était des nôtres. Elle était un frère d'armes, seulement elle ne voulait de ces batailles de chaque jour que les belles actions sans songer à les faire. Elle était sur la brèche quand il fallait se montrer; au jour de la récompense on ne la trouvait plus nulle part. Fille et sœur de tant d'esprit, elle a passé sa vie à faire valoir l'esprit de sa mère, à reconnaître par un sourire l'esprit de sa sœur. Elle avait deviné qu'elle devait rester près de l'uneet de l'autre, dégagée de toute gloire qui lui fût personnelle, pour soutenir sa mère, pour encourager sa sœur. Elle était vive, animée, heureuse souvent, elle n'était guère inquiète que la veille d'un nouveau poème de Delphine. Mais aussi, le lendemain, quelle joie dans ses yeux! quel triomphe dans son cœur! C'était un si adorable naturel! Une femme sans envie, un honnête homme qui savait remplir à merveille tous les devoirs de l'amitié, une prodigue qui jetait à qui les voulait prendre et mettre en usage les plus rares trésors de l'imagination et du bon sens. Je ne l'ai pas revue depuis cette soirée de l'hiver où elle encourageait de si bon cœur cette jeune fille qui lui exécutait des fantaisies de Schubert, et à cette belle Allemande qui devait débuter le lendemain à l'Opéra, elle donna bien du courage.

«Maintenant qu'elle n'est plus, et malgré le peu de bruit qu'elle voulait faire, on verra quel grandvuideelle va laisser. Elle était un des juges les mieux disposés et les plus absolus de toutes les études littéraires. Au théâtre, les plus habiles se tournaient vers elle pour savoir ce qu'ils devaient penser du drame nouveau; dans les salons, il n'était pas une femme à la mode qui n'eût besoin de l'approbation tacite de la comtesse O'Donnell, pas un vers ne se disait sans son aveu; elle avait un certain petit froncement de sourcil imperceptible qui faisaient pâlir les plus braves. Et comme on se pressait autour d'elle! et comme on voulait savoir lapensée qu'elle disait souvent tout haut et avec une entière franchise, ou tout au moins la deviner, lorsqu'elle l'entortillait dans les mille détours de son atticisme avec son sourire!—Ainsi, à son insu, et malgré elle, c'était la vie et le charme des salons parisiens. Elle savait rendre à chacun ce qui lui était dû d'honneur et de confiance, tout aussi bien qu'elle savait remettre chacun à sa place. «Tant promis, tant payé», c'était là sa devise, et jusqu'à la fin elle y a été fidèle. Et cette femme entourée de tant d'avantages, assez belle pour pouvoir se passer de tout cet esprit, assez spirituelle pour avoir tous les droits du monde, d'être laide et difforme, élégante dans son parler, dans son silence, dans son travail, dans ses mœurs, dans ses amitiés, élégante partout et toujours, cette femme a été pleurée sincèrement même par les femmes!

«Mais de quoi donc est-elle morte? Et pourquoi? Et comment? Qu'est-ce que cela signifie? On n'en sait rien, nul ne peut le dire, nul ne sait le dire. Dans tout Paris on s'aborde encore en se disant: «Est-ce bien vrai?» Hélas! ce n'était que trop vrai. Et vous le verrez surtout cet hiver, lorsque nous reverrons ce cher gîte des poètes, les hommes de cour, les grandes dames, les artistes célèbres, les vieilles femmes qui l'aimaient comme une sœur, tous ceux, en un mot, qui l'ont connue, tous ceux qui l'ont aimée et qui ne la verront plus, qui ne l'entendront plus, les uns et les autres cettefois-ci porteront le deuil du plus sincère esprit qui fût encore parmi nous.

«JULES JANIN[112].»

En apprenant la fatale nouvelle, Lamartine, qui, dans l'intervalle et avant d'avoir reçu la réponse de l'administrateur dela Presse, avait envoyé ses vers à Delphine, pensant qu'ils lui seraient agréables et que, dans le misérable état de ses affaires, elle s'arrangerait de manière à l'en rétribuer, lui écrivit la lettre suivante:

«Saint-Point, 15 août 1841.«J'ai malheureusement fait partir hier mes trois cents vers pour vous. Ne vous en occupez que pour les envoyer à M.de Champvans, employé au ministère de la Guerre, rue de Lille, no17, qui les remettrait à laRevue des Deux-Mondes. Vous avez bien autre chose à penser qu'à corriger et à imprimer ma poésie! Cependant, ce n'est point un ordre, c'est une faculté; s'ils vous sont utiles ou agréables, gardez et faites imprimer, demandez seulement qu'on maintienne les alinéas et ponctuations, et lignes de points, indiquant les interruptions de ma pensée.«Quel horrible coup vous frappe aussi! Je ne savais rien de la maladie et j'apprends la mort! Je suis atterré pour vous, pour votre mère, pour vous tous! Ecrivez comment vous soutenez tous ceschocs: ceux qui vont au cœur tuent plus que tous ceux que vous éprouvez si souvent et moi aussi.«Mmede L(amartine) est désolée, elle vous écrivait pour vous demander une visite ici. Je pense qu'elle va suspendre. Elle n'est pas là.«J'espère aller vous voir dans un mois. Ecrivez-moi un mot seulement.«LAMARTINE.«Si les vers vous paraissent mauvais, renvoyez-les-moi promptement, j'en ferai un abrégé qui satisfera seulement au désir d'Huber.«Rien de conclu dans mes affaires; quelques espérances seulement nouvelles moins incertaines[113].»

«Saint-Point, 15 août 1841.

«J'ai malheureusement fait partir hier mes trois cents vers pour vous. Ne vous en occupez que pour les envoyer à M.de Champvans, employé au ministère de la Guerre, rue de Lille, no17, qui les remettrait à laRevue des Deux-Mondes. Vous avez bien autre chose à penser qu'à corriger et à imprimer ma poésie! Cependant, ce n'est point un ordre, c'est une faculté; s'ils vous sont utiles ou agréables, gardez et faites imprimer, demandez seulement qu'on maintienne les alinéas et ponctuations, et lignes de points, indiquant les interruptions de ma pensée.

«Quel horrible coup vous frappe aussi! Je ne savais rien de la maladie et j'apprends la mort! Je suis atterré pour vous, pour votre mère, pour vous tous! Ecrivez comment vous soutenez tous ceschocs: ceux qui vont au cœur tuent plus que tous ceux que vous éprouvez si souvent et moi aussi.

«Mmede L(amartine) est désolée, elle vous écrivait pour vous demander une visite ici. Je pense qu'elle va suspendre. Elle n'est pas là.

«J'espère aller vous voir dans un mois. Ecrivez-moi un mot seulement.

«LAMARTINE.

«Si les vers vous paraissent mauvais, renvoyez-les-moi promptement, j'en ferai un abrégé qui satisfera seulement au désir d'Huber.

«Rien de conclu dans mes affaires; quelques espérances seulement nouvelles moins incertaines[113].»

Mais au lieu de recevoir son manuscrit duRessouvenir, Lamartine reçut le même jour un billet de 1.000 francs[114]de Delphine, et le lendemainla Pressepubliait cette note:

«Nous recevons de Genève une épître que M. deLamartine vient d'adresser à M. Huber-Saladin, quelques jours après un voyage en Suisse où M. Huber avait accompagné M. de Lamartine. Nos lecteurs liront avec le plus vif intérêt ces beaux vers qui rappellent les anciennes habitudes d'esprit du poète et qui échappent encore de temps en temps aux préoccupations de l'homme politique.»

Suivait la poésie que Delphine avait voulu payer à son illustre ami, au tarif dela Marseillaise de la paix[115].

Ah! qu'il avait donc raison de lui écrire un jour:

«J'aime mieux une femme qui m'aime comme vous que deux femmes qui m'adorent[116]!» Je ne crois pas, en effet, qu'il ait eu, dans toute sa vie, deux amies comme elle.


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