IV

IV

Et quel était donc ce M. Hubert-Saladin à qui Lamartine avait dédié ces vers sur le Léman? C'est ce que je vais dire.

Né à Rome le 25 janvier 1798, il descendait d'une ancienne famille du Tyrol, les barons Huber de Mauër, qui se réfugièrent en Suisse, en 1509, pendant la guerre de Souabe. Son père était citoyen de Genève; sa mère, Isabelle Ludovisi, était issue d'une famille princière. Il avait traversé le champ de bataille de Marengo dans les bras d'un vieux serviteur, ce qui lui faisait dire en riant qu'il était le plus ancien blessé de l'armée française; sans compter qu'il s'en fallut de peu qu'il ne fût tuésous nos drapeaux. Chargé, en 1835, par le gouvernement fédéral, d'une mission militaire en Algérie, il avait été attaché, en arrivant, à l'état-major du maréchal Clausel. Un jour, c'était au combat de la Tafna, il s'offre au maréchal pour une mission que l'on ne pouvait remplir qu'en franchissant à cheval un escarpement rocheux battu des feux de l'ennemi. Il part, dégage deux pièces de canon menacées par les Arabes et rentre au camp après avoir reçu une grave blessure. Décoré de la Légion d'honneur pour cette action d'éclat, il fut toute sa vie si fier de cette distinction que, trente ans plus tard, en 1863, il résigna ses fonctions d'attaché militaire de la légation suisse à Paris, pour ne pasdéposer, selon son expression, la croix arrosée de son sang, que les règlements de son pays lui interdisaient de porter officiellement.

Il faut dire que son éducation avait été toute française. Commencée à Lausanne par sa grand'mère et par son oncle François Huber, le célèbre observateur des abeilles, continuée à Genève sous l'œil vigilant d'une tante, MmeRilliet-Huber, dont le salon était très fréquenté, il l'avait achevée à Coppet, chez Mmede Staël, qui l'avait présenté à Schlegel, Sismondi, au duc de Montmorency, à Dumont, Pictet, Diodati, lord Byron. Et son mariage, en 1825, avec la baronne de Courval, née Saladin-Egerton, avait fait le reste. A partir de ce moment, sa riante villa de Montfleuri devint le rendez-vousdes poètes, des diplomates et des beaux esprits. On y rencontrait Cavour, Bonstetten, le comte de Circourt et surtout Lamartine, qui le prit tout de suite en amitié, peut-être parce qu'ils parlaient tous deux la même langue. Car je n'ai pas dit qu'Huber-Saladin courtisait les Muses. Il a même fait de très beaux vers dont quelques-uns—ceux notamment en réponse auRessouvenir du lac Léman,—font regretter qu'il n'ait pas donné plus de temps à la poésie. Mais il était de l'avis de Lamartine qui la regarda toujours comme un brillant accessoire à ses facultés intellectuelles. «La mission du poète, disait Huber, s'est agrandie avec l'horizon du siècle.»

Il habitait Paris depuis un an, quand éclata la Révolution de 1848. Lamartine, qui le voyait souvent chez lui ou chez Mmede Girardin et l'estimait autant pour son rare esprit que pour son cœur, le chargea alors d'une mission de confiance auprès du gouvernement fédéral. La Suisse sortait à peine d'une longue période d'agitation et, bien que menacée encore d'une revendication armée de la Prusse, se refusait à toute concession dans l'affaire embrouillée de Neuchâtel. Lamartine dont elle attendait un secours militaire, lui fit savoir par le colonel Huber-Saladin qu'il était prêt à l'appuyer diplomatiquement vis-à-vis de la Prusse, mais qu'il ne lui était pas possible de lui accorder davantage.

Dans le même temps, le comte de Circourt, dont Huber nous a laissé une remarquable biographie,était envoyé par Lamartine à Berlin[117].

Mais le plus grand service qu'Huber-Saladin ait rendu à sa patrie d'adoption fut de recueillir, en 1870, au nom de la Société de secours aux blessés, toutes les ambulances françaises qui revenaient désorganisées de nos armées prisonnières ou vaincues. Dans cette œuvre, tout particulièrement délicate et difficile, il fut tout simplement admirable. Il mourut subitement en Suisse, le 21 septembre 1881[118].

A présent que nous savons à qui nous avons affaire, reprenons le cours de notre récit.

Lamartine écrivait de Mâcon à Huber-Saladin, le 10 juin 1841:

«Cher et aimable confrère en poésie et en politique, je présume que c'est à vous que je doisle Fédéral[119]et les très remarquables articles qu'il contient quelquefois. Soyez-en donc remercié non seulement en mon nom, mais au nom de tous ceux qui ne veulent pas que cette machine infernale qu'on appelle la presse révolutionnaire incendie l'Europe. Déjà vieux dans la liberté, votre pays donne l'exemple de la sagesse au jeune monde libre. C'est juste et c'est utile.«Etes-vous à Genève ou dans vos belles campagnes d'où l'on est encore à Genève en quelques minutes? Si cela est ainsi j'aurai un vrai et grand service à vous demander. Je l'avais demandé il y a deux ans à M. Eynard, qui avait réussi à me le rendre. Je le sçus trop tard, je n'en profitai pas, maintenant j'en ai besoin plus qu'alors et, ne sachant où est M. Eynard, je vous le demande à vous. Voici ce que c'est.«Une banqueroute assez considérable pour ma médiocre fortune et des remboursements rendus imminents par la mort prochaine de quelqu'un à la succession de qui je dois me rendent indispensable un emprunt de 150.000francspour sept ouhuit ans, six ans au moins à 41/2ou 5 pour 100. Je ne trouve rien en ce moment à Lyon; à Paris, c'est trop loin, on n'y place que sur les hypothèques voisines. Les miennes sont dansSaône-et-Loire. Cela touche l'Ain, où Genève prête volontiers. Vous savez combien Mâcon est près de Genève.«J'offre pour hypothèque de cette somme de 150.000 francs de deux choses l'une, savoir:ouune seconde hypothèque sur la terre deMonceau, rendant 24.000 francs environ et valant 600.000 francs. Elle a subi une première hypothèque de 245.000 francs, il reste donc près de 400.000 francs libres sur cette terre plus que suffisants pour servir à doublegageà 150.000 que je demande.«Ouune première hypothèque sur la terre de Saint-Point valant environ 350 et 400.000 francset qui n'est grevée que d'une somme de 40.000 francs par un contrat viager.«L'un ou l'autre de ces gages serait au choix du prêteur. Cependant, je serais très heureux qu'il voulût préférer le premier, au moins aussi infaillible, parce que MmeLamartine, qui s'engage avec moi, voudrait garder Saint-Point intact.«Je payerais les intérêts à Genève sans frais en deux termes égaux.«Voilà l'affaire. Soyez assez bon pour dérober quelques minutes à nos doubles mises pour la négocier et écrivez-moi quand vous aurez réussi, pour prendre alors les mesures de conclusion. J'irais à Genève ou le prêteur viendrait à Monceau, à volonté. Si je ne trouve pas cela pour affranchir mon esprit et mes affaires pendant ces sept ans, je suis forcé de quitter Paris et toute politique. A d'autres l'avenir et le combat.«Nous sommes à Monceau auprès d'un mourant, un jeune homme que vous avez vu chez moi et qui a épousé une de mes nièces, M. de Pierreclos, bien tristes comme vous voyez.«Adieu. Viendrez-vous secouer la poussière de quelques grands voyages à Saint-Point?«Mmede Lamartine vous dit mille choses et moi autant.»«LAMARTINE[120].»

«Cher et aimable confrère en poésie et en politique, je présume que c'est à vous que je doisle Fédéral[119]et les très remarquables articles qu'il contient quelquefois. Soyez-en donc remercié non seulement en mon nom, mais au nom de tous ceux qui ne veulent pas que cette machine infernale qu'on appelle la presse révolutionnaire incendie l'Europe. Déjà vieux dans la liberté, votre pays donne l'exemple de la sagesse au jeune monde libre. C'est juste et c'est utile.

«Etes-vous à Genève ou dans vos belles campagnes d'où l'on est encore à Genève en quelques minutes? Si cela est ainsi j'aurai un vrai et grand service à vous demander. Je l'avais demandé il y a deux ans à M. Eynard, qui avait réussi à me le rendre. Je le sçus trop tard, je n'en profitai pas, maintenant j'en ai besoin plus qu'alors et, ne sachant où est M. Eynard, je vous le demande à vous. Voici ce que c'est.

«Une banqueroute assez considérable pour ma médiocre fortune et des remboursements rendus imminents par la mort prochaine de quelqu'un à la succession de qui je dois me rendent indispensable un emprunt de 150.000francspour sept ouhuit ans, six ans au moins à 41/2ou 5 pour 100. Je ne trouve rien en ce moment à Lyon; à Paris, c'est trop loin, on n'y place que sur les hypothèques voisines. Les miennes sont dansSaône-et-Loire. Cela touche l'Ain, où Genève prête volontiers. Vous savez combien Mâcon est près de Genève.

«J'offre pour hypothèque de cette somme de 150.000 francs de deux choses l'une, savoir:ouune seconde hypothèque sur la terre deMonceau, rendant 24.000 francs environ et valant 600.000 francs. Elle a subi une première hypothèque de 245.000 francs, il reste donc près de 400.000 francs libres sur cette terre plus que suffisants pour servir à doublegageà 150.000 que je demande.

«Ouune première hypothèque sur la terre de Saint-Point valant environ 350 et 400.000 francset qui n'est grevée que d'une somme de 40.000 francs par un contrat viager.

«L'un ou l'autre de ces gages serait au choix du prêteur. Cependant, je serais très heureux qu'il voulût préférer le premier, au moins aussi infaillible, parce que MmeLamartine, qui s'engage avec moi, voudrait garder Saint-Point intact.

«Je payerais les intérêts à Genève sans frais en deux termes égaux.

«Voilà l'affaire. Soyez assez bon pour dérober quelques minutes à nos doubles mises pour la négocier et écrivez-moi quand vous aurez réussi, pour prendre alors les mesures de conclusion. J'irais à Genève ou le prêteur viendrait à Monceau, à volonté. Si je ne trouve pas cela pour affranchir mon esprit et mes affaires pendant ces sept ans, je suis forcé de quitter Paris et toute politique. A d'autres l'avenir et le combat.

«Nous sommes à Monceau auprès d'un mourant, un jeune homme que vous avez vu chez moi et qui a épousé une de mes nièces, M. de Pierreclos, bien tristes comme vous voyez.

«Adieu. Viendrez-vous secouer la poussière de quelques grands voyages à Saint-Point?

«Mmede Lamartine vous dit mille choses et moi autant.»

«LAMARTINE[120].»

Et voilà les difficultés financières auxquelles il faisait allusion dans sa lettre du 10 août 1841, quandil disait à Delphine: «Tout m'a manqué, Genève et Paris.» Ces difficultés ne dataient pas d'hier, elles remontaient, comme je l'ai dit naguère[121], à son contrat de mariage où, sous couleur de lui constituer une dot et de l'avantager, ses parents lui avaient donné un château qui lui constituait une charge immédiate, et, depuis, elles n'avaient fait qu'augmenter. C'est au point qu'il écrivait à Aymon de Virieu, le 19 septembre 1839:

«Ma fortune a reçu de graves échecs, elle en est où était la tienne il y a quelques années; tes capitaux engouffrés dans les mines du Rhône, et les miens ensevelis dans les ceps du Mâconnais. Je suis à présent dans ce défilé étroit où je devais me trouver si mes charges de famille, acceptées pour en garder les terres, se prolongeaient au-delà des calculs ordinaires de la vitalité humaine. Je donne 40.000 livres de rentes viagères ou non, sur des terres qui les rendent à peu près; avec cela il faut vivre de la vie d'homme public dans Paris, chose écrasante aujourd'hui...[122].»

En sorte que, plus il héritait, plus il s'enfonçait dans la dette.

Au lieu de chercher à emprunter de nouveau, il eût mieux fait de vendre et de liquider sa situation.C'est le conseil que les Pereire lui donnèrent après 1848 par le canal de Béranger. Mais, tout en parlant quelquefois de cette éventualité, il ne pouvait se résigner à vendre.

«S'il me fallait vendre une terre, disait-il à Mmede Girardin, le 16 juin 1838, je me sentiraisdéraciné(on voit que le mot n'est pas nouveau). Ce serait comme vendre mon père et ma mère et moi-même dans tout mon passé. Cela me rend triste quelquefois, et j'embrasse mes arbres pour qu'on ne nous sépare pas[123].»

C'est pourtant le sort qui l'attendait. Mais, en 1841, il faisait flèche de tout bois, il se raccrochait à toutes les branches pour ne pas entamer son patrimoine.

Elevé parmi les vignerons et les cultivateurs, il aimait la terre comme un enfant sa mère-nourrice, et de toutes les professions, de toutes les conditions sociales, celle qu'il préféra toujours était celle d'agriculteur. Il avait pris au pied de la lettre le vers fameux de Virgile:O fortunatos nimium!... La preuve en est que, dès 1819, il avait formé le projet avec son ami Nansouty, d'obtenir du gouvernement italien la concession d'une petite île située vis-à-vis de Livourne, nommée la Pianozza, qui était inculte et n'appartenait à personne.

«Nous réunissons tout l'argent que nous pouvons, mandait-il à Virieu, cela va déjà à 60 et 100.000francs. Nous y portons des charrues, des ânes, des mulets et nous y semons du blé. Nosminimumde produit sont de 100 pour 100, dès la première année, bien calculés. Peu à peu, nous élevons quelques baraques et y faisons pour nous et nos amis un petit champ d'asile. Mande-moi si tu veux en être, et ce que tu pourras y mettre...[124].»

Mais Virieu, plus pratique, ne voulut pas entrer dans la combinaison. Il connaissait son Lamartine. Il lui répéta toute sa vie qu'il n'était que poète, et l'autre mourut, persuadé qu'il avait manqué sa vocation.

Il écrivait à Mmede Girardin, le 16 juillet 1841:

«L'homme est venu, il a examiné mes terres. Il les a trouvées très larges et très bien cultivées. Il a compris enfin, m'a-t-il assuré, ce mot mystérieux duCourrier de Paris: «Lamartine, le premier agriculteur de France.» Vous croyiez badiner, eh bien! il l'a pris au sérieux[125]en voyant mes vignes et mes familles heureuses et bien gouvernées de vignerons. Me prêtera-t-il sur cette valeur morale? C'est là toute la question. En attendant, je vais aller à Genève un de ces jours pour voir si je trouverai là un appui qui ne perce la main...[126].»

Il ne devait pas l'y trouver, malgré les bonsoffices d'Huber-Saladin. Nous savons comment celui-ci fut payé de sa peine. Huber fut plus reconnaissant à Lamartine des vers duRessouvenirque de tout ce qu'il aurait pu lui offrir. Quelques jours après, il répondit au grand poète:

Je ne t'ai demandé ni palmes ni couronne;J'estime toute fleur au parfum qu'elle donne.Si du ciel de ta gloire un rayon égaréBrille pour un moment sur mon nom ignoré,Si ton cœur tout rempli du charme qui l'oppresseGrandit le compagnon de quelques jours d'ivresse;L'hommage trop brillant je l'accepte à demi;Mais je presse la main que tu me tends, ami.

Je ne t'ai demandé ni palmes ni couronne;J'estime toute fleur au parfum qu'elle donne.Si du ciel de ta gloire un rayon égaréBrille pour un moment sur mon nom ignoré,Si ton cœur tout rempli du charme qui l'oppresseGrandit le compagnon de quelques jours d'ivresse;L'hommage trop brillant je l'accepte à demi;Mais je presse la main que tu me tends, ami.

Je ne t'ai demandé ni palmes ni couronne;

J'estime toute fleur au parfum qu'elle donne.

Si du ciel de ta gloire un rayon égaré

Brille pour un moment sur mon nom ignoré,

Si ton cœur tout rempli du charme qui l'oppresse

Grandit le compagnon de quelques jours d'ivresse;

L'hommage trop brillant je l'accepte à demi;

Mais je presse la main que tu me tends, ami.

Et ce noble échange ne fit que resserrer le lien qui les unissait depuis longtemps.

Le 30 mars, Lamartine écrivait à Huber:

«Mon cher et excellent ami,«Oh! quelle truite! et quelle chair blanche, fraîche et savoureuse comme les eaux du lac où vous me l'avez élevée. Nous avons été bien touchés de ce souvenir splendide qui a décoré et humilié les jambons et les dindons de Saint-Point.«J'ai là sur ma table, seule et attendant son heure d'amitié libre, votre longue et belle lettre politique. Mais l'heure ne vient pas. Je suis accablé d'audiences et de billets. Je vous écris donc pour vous dire que je ne vous écrirai pas sérieusement avant le printemps et le repos de Monceau.«Votre démocratie ressemble à la démagogie d'Athènes: son patriotisme consiste surtout à bienhaïr ce qui la dépasse. Que voulez-vous? c'est comme chez nous.Tyranniesi le pouvoir est en haut,envies'il est en bas. Voilà la condition humaine, et, cependant, il faut lutter à la fois contre ces deux vices, c'est ce que nous faisons.«Vous voyez que, depuis que j'ai pu prendre terre sur le terrain de l'opposition, je travaille à l'élever et à l'agrandir. Je lui prêche impunément lapaixquand elle veut la guerre; l'humanité, quand elle veut l'égoïsme, et l'unité, quand elle veut l'ostracisme. Mais moi-même, on essaye déjà dem'ostraciser. Je suis tenté de dire comme Périclès: «L'ostracisme n'est pas fait pour si peu que moi!»«Sérieusement, l'opposition mesquine et ambitieuse est furieuse de ce que l'opinion et les journaux me suivent comme un seul homme en ce moment. J'ai treize journaux tous les matins qui me serventgratis: avec cette armée, on intimide ses ennemis dans ce pays demoutonnerie.«Ma femme est malade, moi souffrant. Nous vous aimons beaucoup. Nous parlons tous les jours de vous dans ce salon avec vos amis ou amies. Venez donc un moment et, en attendant, écrivez, rimez, rêvez. Regardez le lac et plaignez-moi.«LAMARTINE[127].»

«Mon cher et excellent ami,

«Oh! quelle truite! et quelle chair blanche, fraîche et savoureuse comme les eaux du lac où vous me l'avez élevée. Nous avons été bien touchés de ce souvenir splendide qui a décoré et humilié les jambons et les dindons de Saint-Point.

«J'ai là sur ma table, seule et attendant son heure d'amitié libre, votre longue et belle lettre politique. Mais l'heure ne vient pas. Je suis accablé d'audiences et de billets. Je vous écris donc pour vous dire que je ne vous écrirai pas sérieusement avant le printemps et le repos de Monceau.

«Votre démocratie ressemble à la démagogie d'Athènes: son patriotisme consiste surtout à bienhaïr ce qui la dépasse. Que voulez-vous? c'est comme chez nous.Tyranniesi le pouvoir est en haut,envies'il est en bas. Voilà la condition humaine, et, cependant, il faut lutter à la fois contre ces deux vices, c'est ce que nous faisons.

«Vous voyez que, depuis que j'ai pu prendre terre sur le terrain de l'opposition, je travaille à l'élever et à l'agrandir. Je lui prêche impunément lapaixquand elle veut la guerre; l'humanité, quand elle veut l'égoïsme, et l'unité, quand elle veut l'ostracisme. Mais moi-même, on essaye déjà dem'ostraciser. Je suis tenté de dire comme Périclès: «L'ostracisme n'est pas fait pour si peu que moi!»

«Sérieusement, l'opposition mesquine et ambitieuse est furieuse de ce que l'opinion et les journaux me suivent comme un seul homme en ce moment. J'ai treize journaux tous les matins qui me serventgratis: avec cette armée, on intimide ses ennemis dans ce pays demoutonnerie.

«Ma femme est malade, moi souffrant. Nous vous aimons beaucoup. Nous parlons tous les jours de vous dans ce salon avec vos amis ou amies. Venez donc un moment et, en attendant, écrivez, rimez, rêvez. Regardez le lac et plaignez-moi.

«LAMARTINE[127].»

Hélas! le plus à plaindre, ce fut bientôt Huber, tant il est vrai que chacun de nous a son tour dansles épreuves et dans les larmes. Au mois de janvier 1844, la mort lui prit sa fille, et voici la lettre que Lamartine lui adressa à cette occasion:

«Monceau, 14 janvier 1844.«Cher et malheureux ami,«A la nouvelle de votre douleur, nous n'aurions pas hésité à aller à vous si nous n'étions pas forcés impérieusement de partir ce matin même pour Paris où mon devoir, longtemps ajourné, me pousse au dernier moment. Tout ce que MmeHuber et vous avez éprouvé a tellement retenti en nous que Mmede Lamartine et moi nous en avons été malades depuis quarante-huit heures. Nous ne pouvons pas croire que le ciel ait exigé un tel sacrifice de cette pauvre mère et de vous. Comment vous consolera-t-il jamais? Quant à ces anges que Dieu enlève avant l'heure des tristesses, ils sont bien heureux, mais nous!«Les cruels détails où vous occupe encore la férocité de nos mœurs religieuses nous sont sans cesse présents. C'est pour cela que je serais parti à l'instant, je vous le jure, si je n'étais attendu à Paris samedi par la Chambre sans pouvoir reculer de quinze jours. Vous est-il impossible de faire embaumer l'enfant et de le rapporter près de votre séjour habituel? Mais, d'un autre côté, comment laisseriez-vous MmeHuber? Je m'y perds comme vous. Quand vous aurez un instant de force, écrivez-noussouvent deux lignes. Dites bien à MmeHuber que nos pensées et nos cœurs ne vous quittent pas. Rien n'unit comme une douleur commune. Rien ne fond les cœurs comme des larmes versées pour la même cause et les uns pour les autres, tour à tour. Je ne vous parle pas de consolation devant l'image de notre pauvre fille[128]qui ne me quitte pas depuis huit ans. La consolation de semblables pertes c'est de les rejoindre et d'achever sa tâche en pensant que chaque heure nous en rapproche.«Adieu. Je vous quitte pour monter en voiture. Nous serons samedi à Paris. Ecrivez-nous bien vite et bien souvent et pensez à nous quand vous vous croirez seuls sur la terre. Nous y serons sans cesse d'âme, de cœur, et de tristesse.«Mmede Lamartine ne cesse de pleurer depuis hier. Que ces larmes adoucissent les vôtres!«LAMARTINE[129].»

«Monceau, 14 janvier 1844.

«Cher et malheureux ami,

«A la nouvelle de votre douleur, nous n'aurions pas hésité à aller à vous si nous n'étions pas forcés impérieusement de partir ce matin même pour Paris où mon devoir, longtemps ajourné, me pousse au dernier moment. Tout ce que MmeHuber et vous avez éprouvé a tellement retenti en nous que Mmede Lamartine et moi nous en avons été malades depuis quarante-huit heures. Nous ne pouvons pas croire que le ciel ait exigé un tel sacrifice de cette pauvre mère et de vous. Comment vous consolera-t-il jamais? Quant à ces anges que Dieu enlève avant l'heure des tristesses, ils sont bien heureux, mais nous!

«Les cruels détails où vous occupe encore la férocité de nos mœurs religieuses nous sont sans cesse présents. C'est pour cela que je serais parti à l'instant, je vous le jure, si je n'étais attendu à Paris samedi par la Chambre sans pouvoir reculer de quinze jours. Vous est-il impossible de faire embaumer l'enfant et de le rapporter près de votre séjour habituel? Mais, d'un autre côté, comment laisseriez-vous MmeHuber? Je m'y perds comme vous. Quand vous aurez un instant de force, écrivez-noussouvent deux lignes. Dites bien à MmeHuber que nos pensées et nos cœurs ne vous quittent pas. Rien n'unit comme une douleur commune. Rien ne fond les cœurs comme des larmes versées pour la même cause et les uns pour les autres, tour à tour. Je ne vous parle pas de consolation devant l'image de notre pauvre fille[128]qui ne me quitte pas depuis huit ans. La consolation de semblables pertes c'est de les rejoindre et d'achever sa tâche en pensant que chaque heure nous en rapproche.

«Adieu. Je vous quitte pour monter en voiture. Nous serons samedi à Paris. Ecrivez-nous bien vite et bien souvent et pensez à nous quand vous vous croirez seuls sur la terre. Nous y serons sans cesse d'âme, de cœur, et de tristesse.

«Mmede Lamartine ne cesse de pleurer depuis hier. Que ces larmes adoucissent les vôtres!

«LAMARTINE[129].»


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