II

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Le malheur a cela de bon, du moins, qu'en les frappant il nous fait oublier tous les torts de nos amis. Au mois de février 1843, il s'était élevé entre Victor Hugo et Delphine un de ces petits nuages, issus de l'intérêt et de l'amour-propre, qui sont souvent le point de départ de la brouille, voire de l'inimitié.

Voici à quel propos. Delphine avait fait recevoir à la Comédie-Française une tragédie intituléeJudith, dont le principal rôle devait être tenu par Rachel, et les répétitions de cette pièce étaient assez avancées pour qu'elle pût être représentée au début de l'année 1843. Malheureusement, on répétait en même tempsles Burgraves, et Victor Hugo, qui n'avait rien donné au théâtre depuis 1838, était très pressé d'être joué. La question était donc de savoir quelle pièce passerait la première. Pour qui connaissait Victor Hugo, elle était résolue d'avance:ego nominor leo. Seulement, comme il s'était déjà brouillé avec Vigny, dans des circonstances identiques, pendant les répétitions d'Othello, il ne tenait pas à se brouiller avec Mmede Girardin, qui était non seulement son amie, mais encore une puissance avec qui il fallait compter. Il prit donc les devants, en fin renard qu'il était, et écrivit cette lettre à Delphine:

«Ce mardi, 2 février 1843.«On me dit ce soir, Madame, que le Théâtre-Françaisvous ajourneà cause de moi. Je ne puis le croire et, dans tous les cas, j'accours pour vous dire que je consentirais de grand cœur à être ajourné à l'automneà cause de vous. Je fais plus que vous le dire, je vous l'écris. Avant tout la glorieuse trinité:Judith,Delphine,Rachel.«Si tout cela est vrai, acceptez. Sinon, oubliez ce chiffon de papier, mais aimez toujours un peu votre bon et fidèle ami.«VICTOR HUGO.«Pardon pour le griffonnage. J'écris chez votre portier[165].»

«Ce mardi, 2 février 1843.

«On me dit ce soir, Madame, que le Théâtre-Françaisvous ajourneà cause de moi. Je ne puis le croire et, dans tous les cas, j'accours pour vous dire que je consentirais de grand cœur à être ajourné à l'automneà cause de vous. Je fais plus que vous le dire, je vous l'écris. Avant tout la glorieuse trinité:Judith,Delphine,Rachel.

«Si tout cela est vrai, acceptez. Sinon, oubliez ce chiffon de papier, mais aimez toujours un peu votre bon et fidèle ami.

«VICTOR HUGO.

«Pardon pour le griffonnage. J'écris chez votre portier[165].»

La pilule, certes, était roulée dans le miel comme à plaisir, mais avant de l'avaler Delphine la montra à Rachel qui lui dit (je l'entends d'ici): «Ça, Madame, c'est du Victor Hugo tout pur, et il mériterait que vous le preniez au mot. Mais gardez-vous-en bien. Je connaisles Burgravespour en avoir entendu parler par mes camarades. Ça ne fera jamaisqueue. Effacez-vous donc devant lui.Judithn'en souffrira pas, au contraire!»

Et Delphine suivit le conseil de Rachel et fit bien.Les Burgraves, représentés pour la première fois le 8 mars 1843, disparurent assez tôt de l'affiche pour permettre àJudithd'y figurer le 18 avril suivant. La tragédie de Delphine n'eut, d'ailleurs, pas plus de succès que le drame de Victor, malgré Rachel et les beaux vers, car il y en avait, et beaucoup. Letemps n'était plus aux grandes machines bibliques, genre Soumet, et c'est encore notre «grand Alexandre» qui avait inspiré Delphine dans ce malheureux ouvrage. Il lui écrivait, le lendemain de la première représentation:

«Madame et illustre amie,«... Ne vous laissez pas décourager par une ignoble cabale, votre premier acte est admirable; la scène des Rois, que j'avais entendu blâmer, l'année passée (lors de la lecture), est merveilleusement conduite et produit beaucoup d'effet. Si vous m'aviez engagé d'assister à une répétition, je vous aurais suppliée, et peut-être il en est temps encore, de donner à MlleRachel quelques strophes au troisième acte avec des intervalles de musique après la retraite d'Olopherne. Ne vous laissez pas décourager; vous êtes, plus que jamais, notre grande Delphine.

«Madame et illustre amie,

«... Ne vous laissez pas décourager par une ignoble cabale, votre premier acte est admirable; la scène des Rois, que j'avais entendu blâmer, l'année passée (lors de la lecture), est merveilleusement conduite et produit beaucoup d'effet. Si vous m'aviez engagé d'assister à une répétition, je vous aurais suppliée, et peut-être il en est temps encore, de donner à MlleRachel quelques strophes au troisième acte avec des intervalles de musique après la retraite d'Olopherne. Ne vous laissez pas décourager; vous êtes, plus que jamais, notre grande Delphine.

«Héritage sacré, la gloire t'environne!Deux éclairs de la lyre ont lui sur ta beauté,Ta mère te berça longtemps sous sa couronneDans les souffles divins de l'immortalité.«ALEX. SOUMET[166].»

«Héritage sacré, la gloire t'environne!Deux éclairs de la lyre ont lui sur ta beauté,Ta mère te berça longtemps sous sa couronneDans les souffles divins de l'immortalité.

«Héritage sacré, la gloire t'environne!

Deux éclairs de la lyre ont lui sur ta beauté,

Ta mère te berça longtemps sous sa couronne

Dans les souffles divins de l'immortalité.

«ALEX. SOUMET[166].»

«ALEX. SOUMET[166].»

Cependant, il y eut du froid pendant quelque temps entre Hugo et Mmede Girardin, et il ne fallut rien moins que la catastrophe de Villequier pour faire fondre la glace sous les pleurs.

Je passe vite sur deux ou trois billets du poète qui remontent à l'année 1844[167]et j'arrive à une très belle lettre de lui sur Lamartine.

«Mardi matin.«Ce que vous m'écrivez, Madame, me suffit. Vous êtes admirable en toute chose, en amitié comme en poésie. Je n'ai jamais douté de Lamartine, vous le savez. J'avais été froissé de l'effetpublic. C'est une si belle chose pour tout le monde, c'est une chose si douce pour moi que cette fraternité entre Lamartine et moi sans nuage pendant vingt-six ans! Qu'il continue de m'aimer un peu dans un coin de son cœur, moi je ne puis faire autrement que de l'admirer de toutes les forces du mien. Saluer son nom, louer son génie, glorifier le siècle qu'il remplit et qu'il honore, c'est pour moiun de ces bonheurs profonds dans lesquels on sent un devoir. Qu'il m'aime, rien de plus, et que tout ceci, commencé par un sourire de vous, finisse par un serrement de mains entre nous.—Cela ne veut pas dire que je ne serais pas rayonnant et très fier, si Lamartine mêlait quelqu'un de ces jours mon nom à son admirable parole. Grand Dieu! cela me comblerait et me toucherait plus que je ne puis dire. Seulement, ce serait du luxe, du luxe magnifique, comme celui qui vient du cœur. Faites là-dessus ce que vous voudrez; tout ce que vous faites est excellent et charmant, parce que tout ce que vous faites vous ressemble. Mais dites-lui qu'à cette heure où j'écris je me tiens pour absolument content et satisfait; qu'y a-t-il de meilleur au monde qu'une parole de lui redite par vous.«Je crains, chère et illustre amie, de n'être libre ni ce soir ni demain, mais j'irai certainementavant la fin de la semainemettre tout ce que j'ai dans l'âme et dans l'esprit à vos pieds.«VICTOR[168].»

«Mardi matin.

«Ce que vous m'écrivez, Madame, me suffit. Vous êtes admirable en toute chose, en amitié comme en poésie. Je n'ai jamais douté de Lamartine, vous le savez. J'avais été froissé de l'effetpublic. C'est une si belle chose pour tout le monde, c'est une chose si douce pour moi que cette fraternité entre Lamartine et moi sans nuage pendant vingt-six ans! Qu'il continue de m'aimer un peu dans un coin de son cœur, moi je ne puis faire autrement que de l'admirer de toutes les forces du mien. Saluer son nom, louer son génie, glorifier le siècle qu'il remplit et qu'il honore, c'est pour moiun de ces bonheurs profonds dans lesquels on sent un devoir. Qu'il m'aime, rien de plus, et que tout ceci, commencé par un sourire de vous, finisse par un serrement de mains entre nous.—Cela ne veut pas dire que je ne serais pas rayonnant et très fier, si Lamartine mêlait quelqu'un de ces jours mon nom à son admirable parole. Grand Dieu! cela me comblerait et me toucherait plus que je ne puis dire. Seulement, ce serait du luxe, du luxe magnifique, comme celui qui vient du cœur. Faites là-dessus ce que vous voudrez; tout ce que vous faites est excellent et charmant, parce que tout ce que vous faites vous ressemble. Mais dites-lui qu'à cette heure où j'écris je me tiens pour absolument content et satisfait; qu'y a-t-il de meilleur au monde qu'une parole de lui redite par vous.

«Je crains, chère et illustre amie, de n'être libre ni ce soir ni demain, mais j'irai certainementavant la fin de la semainemettre tout ce que j'ai dans l'âme et dans l'esprit à vos pieds.

«VICTOR[168].»

Cette lettre fait autant d'honneur à celui qui la signa qu'à celle qui la reçut. Mais comme elle n'est pas datée, elle m'intrigua longtemps. A quoi pouvait-elle bien se rapporter? De quelle année était-elle? Les vingt-six ans dont parlait Victor Hugo semblaient la faire remonter à 1847. Et cependant je penchais pour 1848, où Lamartinejoua un si grand rôle. Je prisla France parlementaire, mais je n'y trouvai rien qui ait pu justifier lefroissementet la plainte de Victor Hugo. J'allais donner ma langue aux chiens, lorsque je me souvins tout à coup que M. Gustave Simon avait publié, en 1904, dans laRevue de Paris, toute une suite de lettres de Lamartine à Victor Hugo. Je m'y reportai immédiatement et je lus sous la date du 3 juin 1846, le billet suivant:

«Je suis désespéré. Je me couperais un morceau de la langue plutôt que de dire un mot qui désavouât ou qui froissât une amitié de vingt ans, ma plus glorieuse amitié.«Est-ce vrai? Que faire? Tout pour convaincre le public qu'il n'y a dans mon esprit pour vous que l'admiration la plus égale à celle de l'avenir, et dans mon cœur qu'attachement et fidélité.»

«Je suis désespéré. Je me couperais un morceau de la langue plutôt que de dire un mot qui désavouât ou qui froissât une amitié de vingt ans, ma plus glorieuse amitié.

«Est-ce vrai? Que faire? Tout pour convaincre le public qu'il n'y a dans mon esprit pour vous que l'admiration la plus égale à celle de l'avenir, et dans mon cœur qu'attachement et fidélité.»

Ce billet de Lamartine, auquel M. Gustave Simon ne dut rien comprendre, car il n'en fit l'objet d'aucun commentaire, se rapportait évidemment à l'incident qui avait mis la plume à la main de Victor Hugo.

Je repris alors laFrance parlementaireet, après avoir cherché aux alentours de la date du 3 juin 1846, je vis que Lamartine avait prononcé à la chambre, le 30 mai précédent, un discours sur la subvention du théâtre de l'Odéon.

Ma première pensée fut que j'allais faire buisson creux. Mais, à la réflexion, je me dis: Qui sait?Lisons toujours. Et je lus. Au bout d'une minute j'arrivai à ce passage qui me fit dresser l'oreille:

«M. Vavin nous citait tout à l'heure, aux applaudissements de la Chambre, le nom de deux hommes dont on peut parler tout haut sans être suspect de flatter autre chose que leur mémoire: Casimir-Delavigne qui a débuté sur le théâtre de l'Odéon; M. Ponsard, qui a attaché son nom à la plus difficile des rénovations, la plus difficile en fait d'art dramatique comme en toutes choses, la rénovation du théâtre, en remontant aux grands caractères, aux beaux exemples de l'antiquité la plus romaine, la plus sévère, et au style des plus mâles écrivains de notre langue. Il a fait faire ainsi un pas immense dans la voie de la réforme dramatique, telle qu'une assemblée de législateurs comme nous sommes doit désirer de la voir grandir et se perfectionner.» (Très bien.)

J'étais tombé sur le nid de guêpes, et letrès biendont avaient été soulignées les paroles de Lamartine venait de m'expliquer «l'effet public» qui avait tant froissé Victor Hugo. Certes, en les prononçant, Lamartine n'avait eu aucune arrière-pensée. Professant, depuisLucrèce, une grande admiration pour Ponsard, il avait tout bonnement saisi la première occasion de l'exprimer de son mieux à la tribune. Mais rien ne pouvait piquer Victor Hugo plus au vif que cet éloge en pleine Chambre d'un poète de second ordre qui, avec une pièce en somme très ordinaire et par suite de circonstancesindépendantes de son talent et de sa volonté, avait eu l'honneur de clore au théâtre le cycle romantique.

Et je me rappelai certaine conversation rapportée par l'auteur desBurgravesau tome second de sesChoses vues:

«Au cours des représentations de laLucrècede M. Ponsard, dit Victor Hugo, j'eus avec M. Viennet, à l'Académie, le dialogue que voici:

«M. Viennet.—Avez-vous vu laLucrècequ'on joue à l'Odéon?«Moi.—Non.«M. Viennet.—C'est très bien.«Moi.—Vraiment, c'est très bien?«M. Viennet.—C'est plus que bien, c'est beau.«Moi.—Vraiment, c'est beau?«M. Viennet.—C'est plus que beau, c'est magnifique.«Moi.—Vraiment, là, magnifique?«M. Viennet.—Oh! magnifique!«Moi.—Voyons, cela vaut-ilZaïre?«M. Viennet.—Oh! non. Oh! comme vous y allez! Diable!Zaïre!Non, cela ne vaut pasZaïre!«Moi.—C'est que c'est bien mauvais,Zaïre.»

«M. Viennet.—Avez-vous vu laLucrècequ'on joue à l'Odéon?«Moi.—Non.«M. Viennet.—C'est très bien.«Moi.—Vraiment, c'est très bien?«M. Viennet.—C'est plus que bien, c'est beau.«Moi.—Vraiment, c'est beau?«M. Viennet.—C'est plus que beau, c'est magnifique.«Moi.—Vraiment, là, magnifique?«M. Viennet.—Oh! magnifique!«Moi.—Voyons, cela vaut-ilZaïre?«M. Viennet.—Oh! non. Oh! comme vous y allez! Diable!Zaïre!Non, cela ne vaut pasZaïre!«Moi.—C'est que c'est bien mauvais,Zaïre.»

La lettre de Victor Hugo à Mmede Girardin et la réponse de Lamartine sont donc maintenantsituées, comme on dit. Dorénavant, quand on parlera173de l'amitié des deux poètes, on devra en faire état comme d'un argument sans réplique[169].

Lettre Victor Hugo à Mmede Girardin

Lettre Victor Hugo à Mmede Girardin

Ils étaient dignes d'avoir entre eux «un chaînon» aussi brillant que Delphine[170].


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