II

II

Cependant Rachel continuait ses voyages à travers la France. Au mois de mai 1843, dès queJuditheut disparu de l'affiche, elle partait pour Rouen avec son «grand nigaud de fils de Dieu», comme MmeHamelin appelait Walewski, et dans les circonstances que je vais rapporter. L'anecdote est typique et peint Rachel au naturel.

«Un jour donc qu'elle était allée chez une saltimbanque de ses amies, Rachel vit une horrible guitare accrochée: «Vends-moi cette guitare?—Vingt francs!—C'est dit.» Elle revient et accroche la guitare dans un intime cabinet.—«Qu'est-ce que cette guitare? dit Walewski.—Ah! ah! s'écrie Rachel.—Quoi donc?—Ah!—Mais enfin, cette guitare?—Ah! elle vient des temps misérables de mon enfance; je la garde pour me préserver de l'orgueil!—Donnez-la moi?—Jamais, c'est untalisman!—Je la veux à deux genoux.»«L'échange est conclu, et le lendemain une agrafe magnifique est acceptée pour prix. La guitare est alors placée sur du velours, chargée de dates, d'inscriptions, et, huit jours après, la perfide amie vient demander on ne sait quoi à Walewski: elle reconnaît l'instrument, lit les inscriptions, éclate de rire, apprend tout à l'amant consterné, arrive aux preuves, et, malgré la conviction, la bouderie n'a duré que trois jours, tant la vanité tient le pauvre sot.»

«Un jour donc qu'elle était allée chez une saltimbanque de ses amies, Rachel vit une horrible guitare accrochée: «Vends-moi cette guitare?—Vingt francs!—C'est dit.» Elle revient et accroche la guitare dans un intime cabinet.—«Qu'est-ce que cette guitare? dit Walewski.—Ah! ah! s'écrie Rachel.—Quoi donc?—Ah!—Mais enfin, cette guitare?—Ah! elle vient des temps misérables de mon enfance; je la garde pour me préserver de l'orgueil!—Donnez-la moi?—Jamais, c'est untalisman!—Je la veux à deux genoux.»

«L'échange est conclu, et le lendemain une agrafe magnifique est acceptée pour prix. La guitare est alors placée sur du velours, chargée de dates, d'inscriptions, et, huit jours après, la perfide amie vient demander on ne sait quoi à Walewski: elle reconnaît l'instrument, lit les inscriptions, éclate de rire, apprend tout à l'amant consterné, arrive aux preuves, et, malgré la conviction, la bouderie n'a duré que trois jours, tant la vanité tient le pauvre sot.»

Et MmeHamelin, à qui j'emprunte cette anecdote, ajoute:

«Il est parti pour Rouen avec toutes les comédiennes du théâtre, leur a donné un festin pour lesadieux. Il ne lui manquait que de porter la guitare sur le dos. O pauvre sang de Napoléon[235]!

Cela donne à penser qu'on ne s'ennuya pas à Rouen. Le 1erjuin, Rachel écrivait à Mmede Girardin:

«Madame,«Vous m'avez dit de vous rendre compte de mes pérégrinations lointaines, et je vous obéis, dussiez-vous maudire mille fois la mauvaise inspiration qui vous condamne aujourd'hui à déchiffrer mon griffonnage. Je suis assez contente de mon commencement. Le public rouennais qui a la réputation d'être difficile et la prétention de le paraître, a bien voulu se montrer indulgent à mon égard; il m'a applaudie, et il a fait un bien plus grand effort: il m'a écoutée. Or, vous savez sans doute que les habitants de cette bonne ville se promènent dans le parterre pendant la représentation et ne prêtent aux acteurs qu'une attention dédaigneuse. J'ai jouéPhèdred'abord, ensuiteMarie Stuart, puisPolyeucte. Cette dernière pièce a surtout excité l'enthousiasme: tout l'honneur est au grand Corneille, bien entendu. Couronnes, bouquets, rien n'a manqué à la fête. Je devais partir aujourd'hui même pour Marseille, mais j'ai été obligée de résister aux instances réitérées de la direction, des abonnés, des collèges, etc.; je joue donc encore demain, et samedi je serai à Paris pour vingt-quatre heures seulement. Je ne sais si pendant ce court séjour j'aurai le temps d'aller vous remercier du charmant dîner auquel vous avez bien voulu m'inviter; entout cas, je compte sur votre bienveillance pour m'excuser. Vous seriez bien aimable de répondre à cette lettre à Marseille: une lettre de vous est trop précieuse pour que je vous en tienne quitte, et, d'ailleurs, si vous tenez à avoir la corvée de lire ma mauvaise écriture, il me faut un encouragement.»

«Madame,

«Vous m'avez dit de vous rendre compte de mes pérégrinations lointaines, et je vous obéis, dussiez-vous maudire mille fois la mauvaise inspiration qui vous condamne aujourd'hui à déchiffrer mon griffonnage. Je suis assez contente de mon commencement. Le public rouennais qui a la réputation d'être difficile et la prétention de le paraître, a bien voulu se montrer indulgent à mon égard; il m'a applaudie, et il a fait un bien plus grand effort: il m'a écoutée. Or, vous savez sans doute que les habitants de cette bonne ville se promènent dans le parterre pendant la représentation et ne prêtent aux acteurs qu'une attention dédaigneuse. J'ai jouéPhèdred'abord, ensuiteMarie Stuart, puisPolyeucte. Cette dernière pièce a surtout excité l'enthousiasme: tout l'honneur est au grand Corneille, bien entendu. Couronnes, bouquets, rien n'a manqué à la fête. Je devais partir aujourd'hui même pour Marseille, mais j'ai été obligée de résister aux instances réitérées de la direction, des abonnés, des collèges, etc.; je joue donc encore demain, et samedi je serai à Paris pour vingt-quatre heures seulement. Je ne sais si pendant ce court séjour j'aurai le temps d'aller vous remercier du charmant dîner auquel vous avez bien voulu m'inviter; entout cas, je compte sur votre bienveillance pour m'excuser. Vous seriez bien aimable de répondre à cette lettre à Marseille: une lettre de vous est trop précieuse pour que je vous en tienne quitte, et, d'ailleurs, si vous tenez à avoir la corvée de lire ma mauvaise écriture, il me faut un encouragement.»

Vingt jours après, nouvelle lettre, datée cette fois de Marseille:

«21 juin 1843.«Les Marseillais sont charmants. Si leur enthousiasme pouvait être un peu moins bruyant, je les aimerais tout à fait. Ils ne détellent pas mes chevaux, à la vérité, mais ils empêchent ma voiture d'avancer. Pour revenir chez moi après le spectacle, je mets environ une heure à faire cent pas. La dernière fois que j'ai joué, espérant m'esquiver plus facilement à pied, je priai M. Méry de me donner le bras. A peine avions-nous franchi le seuil de la porte, nous fûmes reconnus aussitôt, poussés, pressés, étouffés par une foule toujours croissante. L'éloquence de mon chevalier échoua devant l'enthousiasme de ces bons Marseillais. Nous ne trouvâmes de salut que dans la boutique d'un chapelier dont la porte fut bientôt assaillie, et le commissaire de police vint nous offrir l'appui de son écharpe, escorté d'une vingtaine de soldats; mais je vous prie de croire que nous refusâmes dédaigneusement ce secours, et, confiants dans les sentiments de lamultitude, nous nous présentâmes à elle, lui demandant de nous livrer passage. Alors ce furent des applaudissements, des acclamations, un vrai triomphe; je parvins enfin à rentrer chez moi, très flattée, mais rendue, moulue, fondue, et promettant qu'on ne m'y reprendrait plus.«Jusqu'à présent, c'estHoracequi a eu les honneurs; la scène muette a été particulièrement appréciée: franchement je n'attendais pas tant du public de Marseille. Je suis bien ingrate cependant de ne pas le porter aux nues, car il me témoigne son affection de toutes les manières. Le côté positif ne reste pas en arrière. Les recettes ont atteint un chiffre jusque-là inconnu, celui de 8.200 francs: j'en suis toute fière, quand on m'assure que celles de Talma n'avaient pas dépassé 5.500; il est vrai que les temps sont changés.«Je ne finirai pas ma lettre sans vous raconter un petit trait d'audace qui me fait peur quand j'y repense de sang-froid. Au milieu d'une des scènes les plus vives deBajazet, ne voilà-t-il pas qu'on s'avise de me jeter une couronne! Moi de ne pas y faire attention, voulant rester en situation, et le public de crier: «La couronne! la couronne!» Atalide, plus au public qu'à son rôle, relève la couronne et me la présente. Indignée d'une interruption aussi vandale, digne vraiment d'un public d'Opéra, je prends avec colère la malencontreuse couronne et je la jette brusquement de côté pour continuer Roxane. La fortune aime les audacieux; jamaispreuve plus forte de cet axiome: trois salves d'applaudissements accueillirent ce premier mouvement irréfléchi.«Pardon mille fois de ce long griffonnage; j'espère qu'il aura pour effet de vous rappeler votre promesse de m'écrire.«Agréez, Madame, la nouvelle expression des sentiments que je vous ai voués[236].»

«21 juin 1843.

«Les Marseillais sont charmants. Si leur enthousiasme pouvait être un peu moins bruyant, je les aimerais tout à fait. Ils ne détellent pas mes chevaux, à la vérité, mais ils empêchent ma voiture d'avancer. Pour revenir chez moi après le spectacle, je mets environ une heure à faire cent pas. La dernière fois que j'ai joué, espérant m'esquiver plus facilement à pied, je priai M. Méry de me donner le bras. A peine avions-nous franchi le seuil de la porte, nous fûmes reconnus aussitôt, poussés, pressés, étouffés par une foule toujours croissante. L'éloquence de mon chevalier échoua devant l'enthousiasme de ces bons Marseillais. Nous ne trouvâmes de salut que dans la boutique d'un chapelier dont la porte fut bientôt assaillie, et le commissaire de police vint nous offrir l'appui de son écharpe, escorté d'une vingtaine de soldats; mais je vous prie de croire que nous refusâmes dédaigneusement ce secours, et, confiants dans les sentiments de lamultitude, nous nous présentâmes à elle, lui demandant de nous livrer passage. Alors ce furent des applaudissements, des acclamations, un vrai triomphe; je parvins enfin à rentrer chez moi, très flattée, mais rendue, moulue, fondue, et promettant qu'on ne m'y reprendrait plus.

«Jusqu'à présent, c'estHoracequi a eu les honneurs; la scène muette a été particulièrement appréciée: franchement je n'attendais pas tant du public de Marseille. Je suis bien ingrate cependant de ne pas le porter aux nues, car il me témoigne son affection de toutes les manières. Le côté positif ne reste pas en arrière. Les recettes ont atteint un chiffre jusque-là inconnu, celui de 8.200 francs: j'en suis toute fière, quand on m'assure que celles de Talma n'avaient pas dépassé 5.500; il est vrai que les temps sont changés.

«Je ne finirai pas ma lettre sans vous raconter un petit trait d'audace qui me fait peur quand j'y repense de sang-froid. Au milieu d'une des scènes les plus vives deBajazet, ne voilà-t-il pas qu'on s'avise de me jeter une couronne! Moi de ne pas y faire attention, voulant rester en situation, et le public de crier: «La couronne! la couronne!» Atalide, plus au public qu'à son rôle, relève la couronne et me la présente. Indignée d'une interruption aussi vandale, digne vraiment d'un public d'Opéra, je prends avec colère la malencontreuse couronne et je la jette brusquement de côté pour continuer Roxane. La fortune aime les audacieux; jamaispreuve plus forte de cet axiome: trois salves d'applaudissements accueillirent ce premier mouvement irréfléchi.

«Pardon mille fois de ce long griffonnage; j'espère qu'il aura pour effet de vous rappeler votre promesse de m'écrire.

«Agréez, Madame, la nouvelle expression des sentiments que je vous ai voués[236].»

Comme tous les acteurs à la mode, Rachel ne pouvait se déplacer sans avoir toutes sortes d'aventures. Quelque temps après, étant à Nantes en représentation, elle reçut la visite d'un huissier d'Angers qui, la plume sur l'oreille et la bosse au dos, venait lui signifier, par exploit en bonne et due forme, d'avoir à jouer devant les Angevins. Et cela parce que Rachel avait, dans la conversation, lâché une parole en l'air, qu'un sieur Gombette, directeur du théâtre d'Angers, avait prise pour une promesse. Quelque neuve que fût cette façon d'être engagée, Rachel la trouva mauvaise et se révolta. Mais voilà que derrière le petit bossu d'huissier paraît Gombette lui-même qui, des menaces, passe aux larmes. Il pleurait à vous fendre l'âme. Pensez donc qu'il avait promis aux Angevins que Rachel jouerait devant eux! Quelle déception et quelle colère! Jamais il n'oserait reparaître à Angers. Ce que voyant, Rachel, qui était bonne fille, se laissatoucher. Le lendemain elle jouaitAndromaquedans la ville du roi René, et elle n'eut pas à s'en repentir. Elle écrivait à Mmede Girardin:

«J'ai été ravie de la salle, des spectateurs et des spectatrices dont le goût et la toilette m'ont rappelé le public de Paris.»

Et comme, au milieu de ces tournées triomphales, elle n'oubliait pas les intérêts de ses amis, elle ajoutait:

«Si vous étiez assez aimable pour jeter à la poste quelques lignes à mon adresse, envoyez-les à Lyon, où je serai dans peu de jours, et dites-moi ce que devientCléopâtre.»

Ce que devenaitCléopâtre? On y travaillait lentement, Delphine étant accaparée par la politique, ses devoirs de femme du monde et les événements de la vie parisienne dont s'alimentait son «Courrier» dela Presse. CependantCléopâtreétait assez avancée, en 1846, pour qu'elle songeât à la faire représenter. La veille du jour où elle devait la lire au comité du Théâtre-Français, Rachel lui adressait le petit billet suivant:

«Madame,«Le temps est sombre, mais il n'y a plus d'orage. Plus tôt vous lirezCléopâtre, mieux cela vaudra; pour ma part, vous savez le désir ardent que j'ai de jouer bientôt votre magnifique rôle. Je veux être du comité de lecture jeudi prochain;quel est le Thésée assez fort pour m'en défendre l'entrée?»

«Madame,

«Le temps est sombre, mais il n'y a plus d'orage. Plus tôt vous lirezCléopâtre, mieux cela vaudra; pour ma part, vous savez le désir ardent que j'ai de jouer bientôt votre magnifique rôle. Je veux être du comité de lecture jeudi prochain;quel est le Thésée assez fort pour m'en défendre l'entrée?»

Impossible de traduire avec plus de vigueur lesic volo, sic jubeo, mais Rachel n'eut pas besoin de faire son petit Jupiter: le comité de lecture, qui attendait impatiemment l'œuvre nouvelle de Mmede Girardin, reçutCléopâtrepar acclamation et, à quelques jours de là, Rachel mandait à son illustre amie:

«Chère Madame,«Je vous envoie ma loge pour admirer le port majestueux de votre future Octavie. Voilà ce qui peut s'appeler être une véritable artiste, car enfin nous sommes rivales. Elle est plus belle, mais je me crois meilleure. Tout mon dévouement.»

«Chère Madame,

«Je vous envoie ma loge pour admirer le port majestueux de votre future Octavie. Voilà ce qui peut s'appeler être une véritable artiste, car enfin nous sommes rivales. Elle est plus belle, mais je me crois meilleure. Tout mon dévouement.»

Octavie, c'était MlleRimblot, dont personne ne se souvient aujourd'hui, mais en ce temps là quelques-uns l'opposaient tout simplement à Rachel qui, du reste, n'en était pas jalouse.

Sur ces entrefaites, la jeune tragédienne tomba malade. Le 11 février 1847, elle écrivait à Mmede Girardin:

«Avez-vous distribué tous les rôles denotre Cléopâtre? Je suis dans mon lit depuis mes évolutions avecle Vieux, mais le désir ardent que j'ai de dire bientôt vos beaux vers à mon public de la rue Richelieu me fait espérer un prompt rétablissement. Cette indisposition fâcheuse pour l'auteur duVieuxde la Montagne[237]n'est point arrivée trop malencontreusement. J'avais besoin d'un peu de repos et de quelques jours de solitude pour achever de mettreCléopâtredans ma mémoire. Je viens d'envoyer au théâtre faire demander au copiste Lambin dit Alexandre mon cinquième acte. Dès que je serai en état de sortir, il faudranous exigerde suite la mise en scène de votre ouvrage, et certes avec un peu de zèle on pourra le jouer vers la fin de mars ou le 3-5 avril. Voilà ma conviction. J'espère vous aller répéter mon rôle prochainement. Si vous vouliez vous charger de mes remerciements à M. Gautier (sic) pour sa bienveillance à me juger dans ma dernière création, je suis certaine que l'effet de ma reconnaissance lui serait bien mieux prouvé: c'est dans le journalla Presseque j'ai lu ses flatteuses louanges, je tâcherai d'en être digne en devinant l'auteur deCléopâtre,«Votre toute reconnaissante et dévouée«RACHEL[238].»

«Avez-vous distribué tous les rôles denotre Cléopâtre? Je suis dans mon lit depuis mes évolutions avecle Vieux, mais le désir ardent que j'ai de dire bientôt vos beaux vers à mon public de la rue Richelieu me fait espérer un prompt rétablissement. Cette indisposition fâcheuse pour l'auteur duVieuxde la Montagne[237]n'est point arrivée trop malencontreusement. J'avais besoin d'un peu de repos et de quelques jours de solitude pour achever de mettreCléopâtredans ma mémoire. Je viens d'envoyer au théâtre faire demander au copiste Lambin dit Alexandre mon cinquième acte. Dès que je serai en état de sortir, il faudranous exigerde suite la mise en scène de votre ouvrage, et certes avec un peu de zèle on pourra le jouer vers la fin de mars ou le 3-5 avril. Voilà ma conviction. J'espère vous aller répéter mon rôle prochainement. Si vous vouliez vous charger de mes remerciements à M. Gautier (sic) pour sa bienveillance à me juger dans ma dernière création, je suis certaine que l'effet de ma reconnaissance lui serait bien mieux prouvé: c'est dans le journalla Presseque j'ai lu ses flatteuses louanges, je tâcherai d'en être digne en devinant l'auteur deCléopâtre,

«Votre toute reconnaissante et dévouée

«RACHEL[238].»

Heureusement que la maladie de Rachel fut de courte durée. Au mois de mars suivant, elle reparaissait sur la scène dans le rôle d'Athalie, et tel fut son succès que Lamartine voulut l'y voir. Elle écrivait alors à Mmede Girardin:

«Madame,«Un rendez-vous que j'avais oublié me force de rester chez moi. Je vous envoie la loge que M. de Lamartine veut bien me faire l'honneur d'accepter. Quoique un peu souffrante et très fatiguée par les représentations suivies d'Athalie, je ferai tout mon possible pour ne point faire regretter à M. de Lamartine le temps précieux qu'il nous donnera ce soir.«Recevez, Madame, l'expression de mes sentiments dévoués,«RACHEL[239].»

«Madame,

«Un rendez-vous que j'avais oublié me force de rester chez moi. Je vous envoie la loge que M. de Lamartine veut bien me faire l'honneur d'accepter. Quoique un peu souffrante et très fatiguée par les représentations suivies d'Athalie, je ferai tout mon possible pour ne point faire regretter à M. de Lamartine le temps précieux qu'il nous donnera ce soir.

«Recevez, Madame, l'expression de mes sentiments dévoués,

«RACHEL[239].»

Lamartine fut si content de sa soirée que, le lendemain, il se présentait chez Rachel, et, ne l'ayant pas trouvée, lui laissait cette lettre:

Paris, avril 1847.«Mademoiselle,«Nous sommes allés, Mmede Lamartine et moi, vous exprimer notre admiration toute chaude encore de la soirée de la veille et vous remercier de cette occasion de plus que vous avez bien voulu nous procurer d'applaudir au génie de la poésie, sous la plus sublime et la plus touchante incarnation.«Je retourne encore ce matin à votre porte, mais, dans la crainte de n'être pas reçu, je prends la liberté de vous y laisser un billet de visite en huit énormes volumes[240]. C'est la tragédie moderne qui se présente humblement en mauvaise prose à latragédie antique. Elle deviendra drame et poème à son tour, et, à ce titre, elle vous appartient de droit, car le drame est l'histoire populaire des nations et le théâtre est la tribune du cœur.«Recevez, Mademoiselle, avec bonté ce faible hommage de l'enthousiasme que vous semez et que vous recueillez partout et permettez-moi d'y joindre l'expression de mes respectueux sentiments.«LAMARTINE[241].»

Paris, avril 1847.

«Mademoiselle,

«Nous sommes allés, Mmede Lamartine et moi, vous exprimer notre admiration toute chaude encore de la soirée de la veille et vous remercier de cette occasion de plus que vous avez bien voulu nous procurer d'applaudir au génie de la poésie, sous la plus sublime et la plus touchante incarnation.

«Je retourne encore ce matin à votre porte, mais, dans la crainte de n'être pas reçu, je prends la liberté de vous y laisser un billet de visite en huit énormes volumes[240]. C'est la tragédie moderne qui se présente humblement en mauvaise prose à latragédie antique. Elle deviendra drame et poème à son tour, et, à ce titre, elle vous appartient de droit, car le drame est l'histoire populaire des nations et le théâtre est la tribune du cœur.

«Recevez, Mademoiselle, avec bonté ce faible hommage de l'enthousiasme que vous semez et que vous recueillez partout et permettez-moi d'y joindre l'expression de mes respectueux sentiments.

«LAMARTINE[241].»

Le grand poète, en déposant au domicile de Rachel ce «billet de visite», ne se doutait pas que la lecture desGirondinsallait enfiévrer l'âme de Rachel et que son enthousiasme se traduirait, en 1848, par le chant dela Marseillaise, sur la scène du Théâtre-Français. Car elle était «peuple», elle aussi, et elle prenait plaisir alors à s'entendre appeler et à signer «la citoyenne Rachel»,—comme en témoigne ce petit mot écrit par elle, un jour, chez le portier de l'hôtel de Delphine:

«MlleRachel était venue pour s'informer de la santé de Mmede Girardin et pour lui dire que l'ordre nous venait d'être donné de jouer une tragédie de circonstance,—que,Cinnaayant été choisipour ma rentrée, mes camarades m'avaient envoyée auprès de Mmede Girardin pour lui annoncer queCléopâtreserait jouée pour la seconde rentrée de la citoyenne tragédienne.«RACHEL[242].»

«MlleRachel était venue pour s'informer de la santé de Mmede Girardin et pour lui dire que l'ordre nous venait d'être donné de jouer une tragédie de circonstance,—que,Cinnaayant été choisipour ma rentrée, mes camarades m'avaient envoyée auprès de Mmede Girardin pour lui annoncer queCléopâtreserait jouée pour la seconde rentrée de la citoyenne tragédienne.

«RACHEL[242].»

Il s'agissait ici d'une reprise de cette pièce,—Cléopâtreayant été représentée pour la première fois le 13 novembre 1847. Ce jour-là, l'auteur et l'interprète furent dignes l'un de l'autre.Cléopâtren'est ni une tragédie, ni un drame, mais elle participe à la fois des deux profils du masque dramatique:—tragédie par la dignité de sa démarche, par l'éclatante pureté du style, par le fond sobre et simple sur lequel elle se détache; drame par sa ressemblance avec l'histoire, par la liberté de son allure, par ses fins et splendides détails d'intérieur, de costumes, de vie privée, par le rayon d'Orient qui la colore et l'éclaire. Quel magnifique tableau que celui du deuxième acte où Cléopâtre, couchée sur une estrade au milieu de sa cour de devins et de mages, attend Antoine, et s'ennuie, en l'attendant, de l'immense ennui des reines! Et quel effet produisait, soupirée par Rachel, cette élégie de la zone torride qui ouvre à l'imagination des espaces infinis de tristesse:

Oh! comme l'heure est lente!Et que cette chaleur sans air est accablante!Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,Pas une larme d'eau dans l'implacable azur.Ce ciel n'a point d'hiver, de printemps ni d'automne,Rien ne vient altérer sa splendeur monotone.Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,Comme un grand œil sanglant sur vous toujours ouvert.De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie,Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie,Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau...Ah! la vie en Egypte est un pesant fardeau!Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre,Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre...On vante ses palais, ses monuments si beaux,Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux.Si l'on marche, l'on sent sous la terre endormie,Des générations d'innombrables momies.On dirait un pays de meurtre et de remords:Le travail des vivants c'est d'embaumer les morts.Partout dans la chaudière un corps qui se consume;Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume;Partout l'orgueil humain, follement excité,Luttant dans sa misère avec l'éternité...Des peuples disparus qu'importent ces vestiges?Art monstrueux! je hais tes vains et faux prodiges.Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi;Tout jusqu'à ces beautés m'inspire de l'effroi,Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course,Dont depuis trois mille ans on cherche en vain la source.Son bonheur même a l'air d'une calamité,Car le sombre secret de sa fertilitéN'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre;Cette fécondité naît encor d'un désastre:Il faut pour qu'il obtienne un éclat passagerQue son fleuve orgueilleux daigne le ravager.Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange,Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange.Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeuxToujours ce fleuve morne aux flots silencieux,Et, regardant monter cette onde sans rivages,De mettre mon espoir en d'éternels ravages!

Oh! comme l'heure est lente!Et que cette chaleur sans air est accablante!Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,Pas une larme d'eau dans l'implacable azur.Ce ciel n'a point d'hiver, de printemps ni d'automne,Rien ne vient altérer sa splendeur monotone.Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,Comme un grand œil sanglant sur vous toujours ouvert.De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie,Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie,Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau...Ah! la vie en Egypte est un pesant fardeau!Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre,Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre...On vante ses palais, ses monuments si beaux,Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux.Si l'on marche, l'on sent sous la terre endormie,Des générations d'innombrables momies.On dirait un pays de meurtre et de remords:Le travail des vivants c'est d'embaumer les morts.Partout dans la chaudière un corps qui se consume;Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume;Partout l'orgueil humain, follement excité,Luttant dans sa misère avec l'éternité...Des peuples disparus qu'importent ces vestiges?Art monstrueux! je hais tes vains et faux prodiges.Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi;Tout jusqu'à ces beautés m'inspire de l'effroi,Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course,Dont depuis trois mille ans on cherche en vain la source.Son bonheur même a l'air d'une calamité,Car le sombre secret de sa fertilitéN'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre;Cette fécondité naît encor d'un désastre:Il faut pour qu'il obtienne un éclat passagerQue son fleuve orgueilleux daigne le ravager.Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange,Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange.Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeuxToujours ce fleuve morne aux flots silencieux,Et, regardant monter cette onde sans rivages,De mettre mon espoir en d'éternels ravages!

Oh! comme l'heure est lente!

Et que cette chaleur sans air est accablante!

Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,

Pas une larme d'eau dans l'implacable azur.

Ce ciel n'a point d'hiver, de printemps ni d'automne,

Rien ne vient altérer sa splendeur monotone.

Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,

Comme un grand œil sanglant sur vous toujours ouvert.

De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie,

Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie,

Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau...

Ah! la vie en Egypte est un pesant fardeau!

Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre,

Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre...

On vante ses palais, ses monuments si beaux,

Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux.

Si l'on marche, l'on sent sous la terre endormie,

Des générations d'innombrables momies.

On dirait un pays de meurtre et de remords:

Le travail des vivants c'est d'embaumer les morts.

Partout dans la chaudière un corps qui se consume;

Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume;

Partout l'orgueil humain, follement excité,

Luttant dans sa misère avec l'éternité...

Des peuples disparus qu'importent ces vestiges?

Art monstrueux! je hais tes vains et faux prodiges.

Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi;

Tout jusqu'à ces beautés m'inspire de l'effroi,

Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course,

Dont depuis trois mille ans on cherche en vain la source.

Son bonheur même a l'air d'une calamité,

Car le sombre secret de sa fertilité

N'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre;

Cette fécondité naît encor d'un désastre:

Il faut pour qu'il obtienne un éclat passager

Que son fleuve orgueilleux daigne le ravager.

Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange,

Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange.

Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeux

Toujours ce fleuve morne aux flots silencieux,

Et, regardant monter cette onde sans rivages,

De mettre mon espoir en d'éternels ravages!

C'étaient là de très beaux vers: or, d'un boutà l'autre de la pièce le style éclate en cette magnificence. Je ne m'étonne donc pas que Lamartine, après avoir entenduCléopâtre, ait écrit à Mmede Girardin:

«Jamais aucune femme n'avait eu ce triomphe tout viril depuis Vittoria Colonna, à qui vous ressemblez de traits, de génie et, je crois, aussi d'héroïsme[243].»

Hélas! Rachel, après avoir partagé les ovations faites à l'auteur deCléopâtre, se vit obligée de suspendre les représentations de cet ouvrage. Depuis quelque temps elle commençait à sentir les premières atteintes du mal qui devait l'emporter; elle éprouvait, par moments, une lassitude du corps et de l'âme, un dégoût de tout, qui se traduisait pardes crises de larmes. Et elle écrivait à Mmede Girardin le 13 décembre 1847:

«Non, je ne suis pas malade; mais, malheureusement je ne me sens pas toutes les forces que je voudrais avoir dans ce moment. On ne vous a pas dit vrai en disant que je ne voulais plus jouer, mais ce qui n'est que trop vrai c'est que je ne peux plus jouer ce que je voudrais et que j'aime mieux m'éloigner complètement de la scène que de paraître encore dans un autre rôle que celui de Cléopâtre, et je suis sûre, chère madame de Girardin, quevousvous ne douterez pas un instant de mes paroles quand je vous dirai que je ne me sens plus assez de force pour rendre votre beau rôle comme il doit être rendu.«Quant à toutes les petites tracasseries du théâtre, nous devons, vous et moi (permettez-moi de m'associer à vous dans cette circonstance), nous mettre très au-dessus de leur atteinte. N'écrivez donc point à M. Buloz, et j'espère que bientôt nous pourrons prouver par des faits que le beau est toujours beau, et que le vrai mérite triomphe toujours de l'envie et des petites intrigues dont elle marche accompagnée[244].»

«Non, je ne suis pas malade; mais, malheureusement je ne me sens pas toutes les forces que je voudrais avoir dans ce moment. On ne vous a pas dit vrai en disant que je ne voulais plus jouer, mais ce qui n'est que trop vrai c'est que je ne peux plus jouer ce que je voudrais et que j'aime mieux m'éloigner complètement de la scène que de paraître encore dans un autre rôle que celui de Cléopâtre, et je suis sûre, chère madame de Girardin, quevousvous ne douterez pas un instant de mes paroles quand je vous dirai que je ne me sens plus assez de force pour rendre votre beau rôle comme il doit être rendu.

«Quant à toutes les petites tracasseries du théâtre, nous devons, vous et moi (permettez-moi de m'associer à vous dans cette circonstance), nous mettre très au-dessus de leur atteinte. N'écrivez donc point à M. Buloz, et j'espère que bientôt nous pourrons prouver par des faits que le beau est toujours beau, et que le vrai mérite triomphe toujours de l'envie et des petites intrigues dont elle marche accompagnée[244].»

Mais les tempéraments, les natures comme Rachel ont une force de résistance, un ressort inouïs. Jamais elle n'était plus près de se relever, de rebondir, que lorsqu'elle était accablée et paraissait anéantie. Ce n'est pas sans raison qu'elle avait pris pourarmes parlantes un ballon montant dans les nuages, avec cette devise:la tempête m'élève, une piqûre m'abat. Nous avons vu que la révolution de 48 lui rendit ses nerfs d'acier. Il ne fallut rien moins que les journées de Juin pour la chasser de Paris. Elle entreprit, à cette époque, une tournée en Bourgogne et voici la lettre qu'elle adressait de Dijon à Mmede Girardin, le 12 juillet 1848:

«Chère Madame,«J'espère que vous ne doutez pas de la part que j'ai prise aux chagrins de toute sorte par lesquels vous venez de passer. Pendant que votre noble et pauvre mari était prisonnier, je n'osais vous écrire, dans la crainte que ma lettre ne fût décachetée à la poste peu discrète de Paris; mais j'avais de vos nouvelles par ma sœur Sarah et par quelques-uns de nos amis dévoués. Aujourd'hui que M. de Girardin vous est rendu, je veux vous assurer combien j'en suis heureuse, et je vous prie, Madame, en voulant bien me rappeler à son souvenir, de lui dire que, s'il a fait des ingrats dans la grande cité, la France entière, que je parcours en ce moment, sait lui rendre justice, et qu'il y a encore de bien nobles cœurs qui battent comme le sien pour la digne, grande et sainte cause. Que Dieu le garde: le chaos a besoin de plus d'une étoile[245]!»

«Chère Madame,

«J'espère que vous ne doutez pas de la part que j'ai prise aux chagrins de toute sorte par lesquels vous venez de passer. Pendant que votre noble et pauvre mari était prisonnier, je n'osais vous écrire, dans la crainte que ma lettre ne fût décachetée à la poste peu discrète de Paris; mais j'avais de vos nouvelles par ma sœur Sarah et par quelques-uns de nos amis dévoués. Aujourd'hui que M. de Girardin vous est rendu, je veux vous assurer combien j'en suis heureuse, et je vous prie, Madame, en voulant bien me rappeler à son souvenir, de lui dire que, s'il a fait des ingrats dans la grande cité, la France entière, que je parcours en ce moment, sait lui rendre justice, et qu'il y a encore de bien nobles cœurs qui battent comme le sien pour la digne, grande et sainte cause. Que Dieu le garde: le chaos a besoin de plus d'une étoile[245]!»


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