V
Revenons à l'année 1841, cause de cette digression un peu longue, et reprenons le fil des événements politiques.
Nous avons vu qu'au mois d'octobre 1840 le maréchal Soult avait offert un portefeuille à Lamartinedans son ministère. L'année 1841 était à peine commencée que le roi le manda aux Tuileries. Dans quel but? Les uns disaient que c'était pour l'entrenir des fortifications de Paris auxquelles s'intéressait tout particulièrement la cour; les autres, que c'était pour le décider à accepter l'ambassade de Vienne que lui offrait M. Guizot.
En tout cas, Lamartine, qui avait pour principe que «l'on doit servir des idées ou rien», ne céda pas plus au roi qu'il n'avait cédé au maréchal Soult et à M. Guizot.
Adversaire déclaré des fortifications de Paris, il entendait lutter jusqu'au bout contre le projet du gouvernement, qu'il qualifiait de «mesure barbare», d'autant qu'il se sentait appuyé par la majorité de l'opinion.
Au mois de décembre précédent, il écrivait à Aymon de Virieu:
«Je viens de recevoir ta lettre de douze pages et de la lire haut devant des hommes d'esprit qui se trouvaient là: elle a eu le plus grand succès. Ton idée des forts détachésà l'enversest une découverte de génie. Je n'y avais pas songé, ni personne, mais c'est évident. Certes, je le dirai, si j'ose, et si par là je n'assure pas le succès de cette démence dont le dernier mot est révolutionnaire, je la définirai ainsi:La fortification de la guillotine et de la Convention assiégée. Cela n'est inventé et soutenu que pour cela. Je serai seul contre tous, lesuns par perversité, les autres par obséquiosité pour le roi, les autres, en plus grand nombre, parlâcheté. Tout dit:Amen! Ego non[130].»
Lamartine exagérait. S'il était le principal adversaire des fortifications de Paris à la Chambre des députés, il y en avait d'autres à la Chambre des pairs qui étaient tout aussi ardents que lui. De ce nombre étaient Pasquier et Molé. Mais c'est un fait que la plus grande partie des représentants avait peur de déplaire au roi, et je lisais hier dans laChroniquede la duchesse de Dino que le duc d'Orléans ne quittait pas le palais du Luxembourg, où il pointait lui-même les pairspouretcontre.
Là encore Lamartine fut très fortement soutenu parla Presse, à laquelle, entre deux discours, il faisait passer des notes dans le genre de celles-ci:
«M. de Lamartine, en attendant le vote sur les fortifications, disait tout haut, au milieu d'un groupe de députés au pied de la tribune: «Je ne me fie pas aux réserves que fait la gauche pour la liberté. Qu'est-ce qu'un article de loi devant vingt forts et une enceinte pouvant tourner, sur un signe du télégraphe, trois mille bouches à feu sur la constitution? Quand Bonaparte s'empara du pouvoir absolu, le 18 Brumaire, il appela son despotisme du nom de République. Les libéraux du temps sedéclarèrent contents, comme ceux d'aujourd'hui, et la liberté fut perdue.»—«M. Guizot, dans son discours sur les fortifications, a parlé de l'art de récompenser la majorité et de la consolider. Entendons-nous: oui, sans doute, des majorités de raison et de dévouement comme celles qui réunissent depuis M. Dufaure jusqu'à M. de Lamartine, pour sauver le pays d'une conflagration imminente, méritent bien des ménagements; il ne faut pas jouer avec elles.«Combattre contre la moitié de cette majorité, contre l'autre moitié, comme a fait le ministre dans les fortifications, se mettre à la tête de l'opposition pour venir démolir cette majorité, lutter avec ses ennemis contre ses amis, nous ne savons pas si c'est ainsi que, dans certains gouvernements, on consolide les majorités, mais nous savons qu'en France, où la politique a du cœur, c'est ainsi qu'on les humilie, qu'on les contriste et qu'on les dissout.«Cette majorité de patriotisme ne se dissoudra pas pour cela, mais elle est contristée et humiliée; il ne faut jamais mettre une majorité dans le cas d'exécuter ses chefs; on défend mal des mesures dont on ne s'honore pas. Le ministère a remporté une victoire où il a lui-même sinon perdu, du moins démoralisé son armée. Mauvaise victoire[131].»
«M. de Lamartine, en attendant le vote sur les fortifications, disait tout haut, au milieu d'un groupe de députés au pied de la tribune: «Je ne me fie pas aux réserves que fait la gauche pour la liberté. Qu'est-ce qu'un article de loi devant vingt forts et une enceinte pouvant tourner, sur un signe du télégraphe, trois mille bouches à feu sur la constitution? Quand Bonaparte s'empara du pouvoir absolu, le 18 Brumaire, il appela son despotisme du nom de République. Les libéraux du temps sedéclarèrent contents, comme ceux d'aujourd'hui, et la liberté fut perdue.»
—«M. Guizot, dans son discours sur les fortifications, a parlé de l'art de récompenser la majorité et de la consolider. Entendons-nous: oui, sans doute, des majorités de raison et de dévouement comme celles qui réunissent depuis M. Dufaure jusqu'à M. de Lamartine, pour sauver le pays d'une conflagration imminente, méritent bien des ménagements; il ne faut pas jouer avec elles.
«Combattre contre la moitié de cette majorité, contre l'autre moitié, comme a fait le ministre dans les fortifications, se mettre à la tête de l'opposition pour venir démolir cette majorité, lutter avec ses ennemis contre ses amis, nous ne savons pas si c'est ainsi que, dans certains gouvernements, on consolide les majorités, mais nous savons qu'en France, où la politique a du cœur, c'est ainsi qu'on les humilie, qu'on les contriste et qu'on les dissout.
«Cette majorité de patriotisme ne se dissoudra pas pour cela, mais elle est contristée et humiliée; il ne faut jamais mettre une majorité dans le cas d'exécuter ses chefs; on défend mal des mesures dont on ne s'honore pas. Le ministère a remporté une victoire où il a lui-même sinon perdu, du moins démoralisé son armée. Mauvaise victoire[131].»
Etla Presseajoutait pour son compte, dans son numéro du 17 janvier 1841:
«M. Thiers, afin de persuader que les Parisiens peuvent résister longtemps à un grand nombre d'assiégeants, dit dans son rapport:«Nous pourrions citer l'exemple des habitants de Vienne, assiégés en 1683 par 200.000 Turcs, se défendant2 mois.«Un peu plus loin, M. Thiers avance d'une manière tranchante cette assertion contradictoire: «Jamais un ennemi ne sera 60 jours devant Paris. Un approvisionnement de 60 jours va au-delà de toute vraisemblance.»«A quoi nous répondrons:«Si, en 1590, avec une armée de 20.000 hommes, Henri IV investit Paris et le tint assiégé jusqu'en 1594, comment peut-on croire que 3 ou 400.000 étrangers n'en feraient pas autant aujourd'hui?»
«M. Thiers, afin de persuader que les Parisiens peuvent résister longtemps à un grand nombre d'assiégeants, dit dans son rapport:
«Nous pourrions citer l'exemple des habitants de Vienne, assiégés en 1683 par 200.000 Turcs, se défendant2 mois.
«Un peu plus loin, M. Thiers avance d'une manière tranchante cette assertion contradictoire: «Jamais un ennemi ne sera 60 jours devant Paris. Un approvisionnement de 60 jours va au-delà de toute vraisemblance.»
«A quoi nous répondrons:
«Si, en 1590, avec une armée de 20.000 hommes, Henri IV investit Paris et le tint assiégé jusqu'en 1594, comment peut-on croire que 3 ou 400.000 étrangers n'en feraient pas autant aujourd'hui?»
C'est que M. Thiers, qui n'avait pas prévu les chemins de fer, n'avait pas prévu davantage les canons à longue portée. D'ailleurs, c'était aussi bien contre les Parisiens que contre l'étranger que, dans sa pensée de derrière la tête, étaient élevées les fortifications de Paris. Lamartine ne s'y trompait pas et se montrait une fois de plus bon prophète, lorsqu'il écrivait à son ami de Virieu, le 6 février 1841, après le vote du projet du gouvernement:
«Trahis par le roi, livrés par le ministère, nous avons succombé, et la France aussi. C'est un crimedu cabinet. Cette dynastie le paiera trop un jour. Ici l'opinion tourne déjà à nous. Paris prend peur;on voit la révolution maîtresse de ces murs et les honnêtes gens foudroyés par les canons qu'ils ont chargés. N'en parlons plus,habent sua fata[132]...»
Si Lamartine avait vécu jusqu'en 1871, il aurait vu M. Thiers retourner contre Paris les canons qui avaient été armés contre les Prussiens, et je l'entends lui crier: «Je vous l'avais prédit, c'était fatal!»