I
Lamartine, qui fut aimé de tant de femmes, n'eut vraiment—après MmeCharles—que deux amies selon son cœur.
La première en date fut cette gracieuse Eléonore de Canonge, qu'il avait rencontrée, l'année duLac(1817), à Aix-les-Bains, et qui, devenue plus tard MmeDuport, le demanda comme parrain de sa fille[71].
La seconde fut MmeEmile de Girardin. Elle n'était encore que Delphine Gay, quand elle lui apparut, en 1826, dans l'arc-en-ciel des cascades du Velino, et l'apparition de cette jeune muse de vingt-deux ans lui avait laissé un tel souvenir que, lorsqu'elle sortit de ce monde, il se plut à l'évoquer dans cette page éblouissante:
«C'était, disait-il, de la poésie, mais point d'amour, comme on a voulu par la suite interpréter en passion mon attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau, sans jamais songer qu'elle était femme. Je l'avais vue déesse à Terni.»
Et quelle déesse!
«Elle était à demi assise sur un tronc d'arbreque les enfants des chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras, admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il contenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès des sensations, tenait un petit bouquet de pervenches et de fleurs des eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.«Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose; ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au souffle impétueux des eaux, comme ceux des sibylles que l'extase dénoue; son sein, gonflé d'impression, soulevait fortement sa robe: ses yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace... Son profil, légèrement aquilin, était semblable à celui des femmes des Abruzzes, elle les rappelait aussi par l'énergie de sa structure et par la gracieuse courbure du cou. Ce profil se dessinait en lumière sur le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté y luttait dans un admirable équilibre avec la sensibilité; le front était mâle, la bouche féminine; cette bouche portait, sur des lèvres très mobiles, l'impression de la mélancolie. Les joues, pâlies par l'émotion du spectacle, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient la jeunesse, mais non la plénitude du printemps: c'est le caractère de cette figure qui attachait le plus le regard en attendrissant l'intérêt pour elle.«Elle se leva enfin au bruit de mes pas. Je saluai la mère, qui me présenta sa fille. Le son de sa voix complétait son charme. C'était le timbre de l'inspiration. Son entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poètes, avec la bienséance de la jeune fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une imperfection, elle riait trop; hélas! beau défaut de la jeunesse qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. Sa tête et le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de l'Apollon du Belvédère en homme; on voyait que sa mère, en la portant dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre[72].»
«Elle était à demi assise sur un tronc d'arbreque les enfants des chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras, admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il contenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès des sensations, tenait un petit bouquet de pervenches et de fleurs des eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.
«Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose; ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au souffle impétueux des eaux, comme ceux des sibylles que l'extase dénoue; son sein, gonflé d'impression, soulevait fortement sa robe: ses yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace... Son profil, légèrement aquilin, était semblable à celui des femmes des Abruzzes, elle les rappelait aussi par l'énergie de sa structure et par la gracieuse courbure du cou. Ce profil se dessinait en lumière sur le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté y luttait dans un admirable équilibre avec la sensibilité; le front était mâle, la bouche féminine; cette bouche portait, sur des lèvres très mobiles, l'impression de la mélancolie. Les joues, pâlies par l'émotion du spectacle, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient la jeunesse, mais non la plénitude du printemps: c'est le caractère de cette figure qui attachait le plus le regard en attendrissant l'intérêt pour elle.
«Elle se leva enfin au bruit de mes pas. Je saluai la mère, qui me présenta sa fille. Le son de sa voix complétait son charme. C'était le timbre de l'inspiration. Son entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poètes, avec la bienséance de la jeune fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une imperfection, elle riait trop; hélas! beau défaut de la jeunesse qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. Sa tête et le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de l'Apollon du Belvédère en homme; on voyait que sa mère, en la portant dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre[72].»
Elle riait trop...C'est toujours le reproche que lui fit Lamartine, car les chagrins de la vie n'éteignirent jamais son beau rire. Il lui écrivait, le 16 juillet 1841:
«Prenez votre sérieux tout à fait. Ne touchez plus que dans le journal la corde semi-sérieuse de l'esprit. La gaieté est amusante, mais au fond c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel et sur la terre[73]?...»
Et une autre fois, qu'on l'avait amusé avec je ne sais quelle histoire, il lui écrivait encore:
«Voilà le rire. Il est si rare que je vous le renvoie précieusement. J'aimerais mieux le sourire, mais je ne le vois que quand je vous vois[74].»
Mais il n'y avait pas que le rire qui lui déplût alors en elle. La réputation qu'on lui avait faite, le surnom qu'elle s'était donné de «Muse de la patrie» quelque justifié qu'il fût, bien loin de le disposer en sa faveur, l'aurait plutôt prévenu contre elle. Il craignait que cette belle jeune fille ne tournât au bas-bleu, et c'est pour cela sans doute qu'il écrivait au marquis de la Grange, peu de temps après leur rencontre à Terni:
«Elle paraît une bonne personne, et ses vers sont ce que j'aime le moins d'elle. Cependant c'est un joli talent féminin, mais le féminin est terrible en poésie[75].»
Il ne devait pas tarder à revenir de ses préventions; si nous ouvrons le recueil de poésies de Mmede Girardin, nous y trouvons une pièce de vers intituléele Rêve d'une jeune fille, dont Lamartine, à la suite d'une gageure, fit le commencement, et elle la fin. Et dans laCorrespondancedu poète jelis cette lettre qu'il adressait à Delphine Gay, le 31 décembre 1828:
«Mademoiselle,«J'ai reçu la lettre et le volume. J'ai lu les vers avec le sentiment que j'avais en les entendant. C'est tout dire. Quand l'impression froide n'enlève rien du charme que l'auteur lui-même (et quel auteur!) peut donner à ses vers, on ne doit rien désirer. Ils ajouteront, s'il est possible, à votre renommée, et vous feront des amis de plus.«Cependant il y règne un ton de mélancolie qui était moins senti dans les premiers volumes. Est-ce que vous seriez moins heureuse? Quand on vous a connue, c'est-à-dire aimée, on a le droit de s'intéresser non seulement à l'ouvrage, mais plus encore à l'écrivain. Pardonnez-moi donc cet intérêt, fût-il indiscret[76]...»
«Mademoiselle,
«J'ai reçu la lettre et le volume. J'ai lu les vers avec le sentiment que j'avais en les entendant. C'est tout dire. Quand l'impression froide n'enlève rien du charme que l'auteur lui-même (et quel auteur!) peut donner à ses vers, on ne doit rien désirer. Ils ajouteront, s'il est possible, à votre renommée, et vous feront des amis de plus.
«Cependant il y règne un ton de mélancolie qui était moins senti dans les premiers volumes. Est-ce que vous seriez moins heureuse? Quand on vous a connue, c'est-à-dire aimée, on a le droit de s'intéresser non seulement à l'ouvrage, mais plus encore à l'écrivain. Pardonnez-moi donc cet intérêt, fût-il indiscret[76]...»
Et, en effet, Delphine était moins heureuse à la fin de 1828 que deux ans auparavant. D'abord elle avait éprouvé une cruelle déception du côté du mariage. On l'avait fiancée longtemps dans le monde au marquis de la Grange, celui-là même qui les avait recommandées, elle et sa mère, à Lamartine, quand elles étaient parties pour l'Italie, et le marquis, pour une raison ou pour une autre[77], avaitépousé, au mois de juin 1827, une jeune femme qu'il avait connue chez Mmede Montcalm. Et puis, faut-il le dire, à ce chagrin s'en était ajouté un second encore moins guérissable: elle nourrissait un sentiment très noble et très pur, mais très ardent tout de même, pour un homme qu'elle n'avait pas le droit d'aimer, et cet homme n'était autre que Lamartine. Qu'on lise plutôt la pièce de vers qu'elle lui adressa quelque temps après sous ce titre:le Départ:
Quel est donc le secret de mes vagues alarmes?Est-ce un nouveau malheur qu'il me faut pressentir?D'où vient qu'hier mes yeux ont versé tant de larmesEn le voyant partir?La nuit vint... et j'errais encor sur son passage.Regardant l'horizon où l'éclair avait lui,Sur la route, de loin, je vis tomber l'orage,Et je tremblai pour lui.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Cependant, pour tromper son âme généreuse,J'ai caché ma douleur sous l'adieu le plus froid...Pourquoi de son départ être si malheureuse?...Je n'en ai pas le droit.Quel est ce sentiment, ce charme de s'entendre,Qui, montrant le bonheur, le détruit sans retour...Qui dépasse en ardeur l'amitié la plus tendre...Et qui n'est pas l'amour?C'est l'attrait de deux cœurs, exilés de leur sphère,Qui se sont d'un regard reconnus en passant,Et que, dans les discours d'une langue étrangère,Trahit le même accent.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .On parle à son ami des chagrins de la terre,On confie à l'amour le secret d'un instant;Mais au poète aimé l'on redit sans mystèreCe que Dieu seul entend.
Quel est donc le secret de mes vagues alarmes?Est-ce un nouveau malheur qu'il me faut pressentir?D'où vient qu'hier mes yeux ont versé tant de larmesEn le voyant partir?
Quel est donc le secret de mes vagues alarmes?
Est-ce un nouveau malheur qu'il me faut pressentir?
D'où vient qu'hier mes yeux ont versé tant de larmes
En le voyant partir?
La nuit vint... et j'errais encor sur son passage.Regardant l'horizon où l'éclair avait lui,Sur la route, de loin, je vis tomber l'orage,Et je tremblai pour lui.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La nuit vint... et j'errais encor sur son passage.
Regardant l'horizon où l'éclair avait lui,
Sur la route, de loin, je vis tomber l'orage,
Et je tremblai pour lui.
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Cependant, pour tromper son âme généreuse,J'ai caché ma douleur sous l'adieu le plus froid...Pourquoi de son départ être si malheureuse?...Je n'en ai pas le droit.
Cependant, pour tromper son âme généreuse,
J'ai caché ma douleur sous l'adieu le plus froid...
Pourquoi de son départ être si malheureuse?...
Je n'en ai pas le droit.
Quel est ce sentiment, ce charme de s'entendre,Qui, montrant le bonheur, le détruit sans retour...Qui dépasse en ardeur l'amitié la plus tendre...Et qui n'est pas l'amour?
Quel est ce sentiment, ce charme de s'entendre,
Qui, montrant le bonheur, le détruit sans retour...
Qui dépasse en ardeur l'amitié la plus tendre...
Et qui n'est pas l'amour?
C'est l'attrait de deux cœurs, exilés de leur sphère,Qui se sont d'un regard reconnus en passant,Et que, dans les discours d'une langue étrangère,Trahit le même accent.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C'est l'attrait de deux cœurs, exilés de leur sphère,
Qui se sont d'un regard reconnus en passant,
Et que, dans les discours d'une langue étrangère,
Trahit le même accent.
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On parle à son ami des chagrins de la terre,On confie à l'amour le secret d'un instant;Mais au poète aimé l'on redit sans mystèreCe que Dieu seul entend.
On parle à son ami des chagrins de la terre,
On confie à l'amour le secret d'un instant;
Mais au poète aimé l'on redit sans mystère
Ce que Dieu seul entend.
Ces vers sont du mois de juin 1829. Lamartine venait de passer un mois à Paris quand il les reçut un matin à Mâcon. Il en fut d'autant plus flatté qu'ils étaient accompagnés d'un joli portrait de Nisida, la petite chienne qu'il avait donnée à Delphine.
«Nisida est parfaite, lui écrivait-il le jour même, et le nom de sa maîtresse m'empêchera de l'égarer[78]...»
A quoi Delphine répondait:
«Venez bien vite consacrer par votre voix poétique notre nouvelle demeure dont le plus grand mérite est d'être aussi fort près de l'hôtel de Rastadt[79].Il me tarde bien de vous y voir, et de m'entendre annoncerle monsieur qui a un chien. Nisida appelle à grands cris Fido, et maman le petit chien que vous lui avez promis. Moi, je demande des vers, toujours des vers et un souvenir[80].»
Lamartine avait hérité de saint François d'Assise l'amour des bêtes, et quand on les aimait, on était sûr de trouver le chemin de son cœur. Au plus fort de sa détresse (1852), il mandait un jour à Dargaud:
«Tout est triste, mais rien n'est désespéré tant qu'il reste un Dieu dans le ciel, des amis sur la terre, un cheval à l'écurie, un chien au foyer[81].»
La perte d'un chien lui était presque aussi cruelle que celle d'un ami. Quand il perdit Fido, il écrivait à Aymon de Virieu:
«Ces jours-ci mes chagrins passés ont été remués et soulevés en moi par une perte que vous trouverez insignifiante, et qui pour moi en a été une immense, celle de mon ami Fido. Il est mort entre mes pieds, après treize ans d'amour et de fidélité, après avoir été le compagnon de toutes les heures de mes années de bonheur, de voyages, de larmes. La vie est affreuse[82].»
Et à Mmede Girardin:
«Je vous remercie de cette larme pour Fido. C'est tout ce que vous pouviez me dire de plus affectueux. J'espérais passer une soirée avec vous, mais il n'y a mal que pour moi. Si vous n'avez pas confiance, moi je n'ai pas d'espérance. Tout va mal en moi et autour de moi. Je ne serai pas ce soir chez moi. J'ai une migraine à fendre les rochers. J'irai vous voir dès qu'elle passera. Mille respectueuses affections[83].»
Delphine, en 1829, avait donc fait sous tous les rapports la conquête de Lamartine. Pour achever de faire la sienne, il avait cru bon de lui présenter, avant de quitter Paris, son ami, Louis de Vignet, qui était attaché à la légation de Sardaigne et qui, à force d'avoir pensé et vécu avec lui, lisait dans son cœur comme dans un livre. Vignet avait été parfait pour elle et sa mère, ayant deviné à quel point elles aimaient Alphonse, mais Delphine n'avait eu besoin de personne pour se souvenir de l'absent. N'était-il pas candidat à l'Académie française? Aussitôt elle s'était mise en campagne pour lui gagner des voix, et Brifaut et Villemain aidant, sans parler de l'ami Rocher, Lamartine avait été élu sans avoir eu la peine de faire les visites traditionnelles.
Cela valait bien, n'est-il pas vrai? les vers qu'ellelui avait demandés naguère en réponse aux siens. Aussi s'exécuta-t-il tout de suite, mais après les avoir copiés sur papier anglais à grande marge pour les lui adresser officiellement, le malheur voulut qu'il en donnât lecture à quelques amis qui la connaissaient. Ils lui ordonnèrent de les garderin petto, prétendant «qu'ils n'étaient pas assez compassés, mesurés, rognés, limés, pour être adressés à une jeune et belle personne comme elle; qu'on mettrait sur le compte de sentiments personnels ce qui n'était que de l'admiration poétique; que cela ferait un mauvais effet pour elle, un pire pour lui.» Bref, il fut convaincu, et il renferma dans l'ombre d'un secrétaire des stances qui étaient cependant bien pures de toute méchante interprétation.—«Je vous en ferai juge, lui écrivait-il, quand nous nous verrons[84].»
Mais il craignait si peu d'afficher les sentiments qu'il éprouvait pour elle que, six mois après, le jour de sa réception à l'Académie, il sortit de la salle en lui donnant le bras.
«J'étais bien fière ce jour-là, lui disait-elle, le 2 juin 1841, et toutes les femmes étaient bien envieuses de moi! Vous en souvient-il[85]?»
S'il s'en souvenait! et comment aurait-il pu l'oublier? Quand ils avaient traversé ensemble la cour de l'Institut, il y avait eu un murmure d'admiration parmi la foule des spectateurs qui faisaient la haie,et tous avaient remarqué, comme M. de Montmorency-Laval[86], que Delphine et Lamartine se ressemblaient comme frère et sœur.
Ressemblance réelle, en effet, et qui nous fera mieux comprendre ce qui va suivre.