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C'était en 1822. Victor Hugo était alors, en poésie, sous l'influence directe d'Alexandre Soumet, le triomphateur deSaület deClytemnestre. Et Soumet, qui était la bonté même, accablait littéralement Victor Hugo de ses faveurs. Ainsi, après l'avoir introduit coup sur coup chez MlleGeorge et MlleDuchesnois, ses grandes interprètes, il lui ouvrit le salon de MmeSophie Gay, où fréquentaient toutes les illustrations des arts et des lettres.

Quelques années après, Sophie Gay offrait à son tour à «l'Enfant sublime» de le présenter à MmeRécamier. J'ai tenu entre mes mains la lettre où Victor Hugo remerciait la mère de Delphine de cette offre gracieuse.

«MmeRécamier, lui disait-il, est une noble femme et un charmant esprit que j'admirais de loin, et je serais heureux de la contempler de près[150].»

Cette lettre n'est pas datée; je ne saurais donc dire au juste à quelle date elle remonte, mais ellene doit pas être antérieure à 1830, parce que, dansVictor Hugo raconté, j'en trouve une autre de Mérimée qui me laisse croire que le jeune poète ne connaissait pas MmeRécamier au moment où fut représentéHernani.

«L'Univers s'adresse à moi, écrivait Mérimée à Victor Hugo, pour avoir des loges et des stalles; je ne vous parle que des demandes que me font lessommités intellectuelles, comme diraitle Globe. MmeRécamier me demande si, par mon entremise, etc. Voyez ce que vous pouvez faire. Vous savez qu'elle a une certaine influence dans un certain monde. J'ai dit qu'il était impossible d'avoir une loge. Alors elle m'a demandé s'il était possible d'avoir deux bonnets d'évêque. Où la vertu va-t-elle se nicher[151]?»

Delphine avait été plus heureuse que MmeRécamier dans cette circonstance. Victor Hugo lui avait envoyé une loge pour elle et sa mère, et nous savons par Théophile Gautier que son entrée fit sensation dans la salle du Théâtre-Français.

«La première fois que nous vîmes Delphine Gay, c'était à cette orageuse représentation où Hernani faisait sonner son cor comme un clairon d'appel aux jeunes hordes romantiques. Quand elle entra dans sa loge et se pencha pour regarder la salle, qui n'était pas la moins curieuse partie du spectacle,sa beauté—belleza folgorante—suspendit le tumulte et lui valut une triple salve d'applaudissements; cette manifestation n'était peut-être pas de très bon goût, mais considérez que le parterre ne se composait que de poètes, de sculpteurs, et de peintres, ivres d'enthousiasme, fous de la forme, peu soucieux des lois du monde.—La belle jeune fille portait alors cette écharpe bleue du portrait d'Hersent, et, le coude appuyé au rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose célèbre; ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête en une large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne de reine, et, vaporeusement crêpés, estompaient d'un brouillard d'or le contour de ses joues, dont nous ne saurions mieux comparer la teinte qu'à du marbre rose[152].»

C'est ainsi que Delphine fut associée, le soir du 25 février 1830, au triomphe et à la fortune du grand poète. Les lettres suivantes vont nous prouver qu'elle ne l'oublia jamais. Victor Hugo n'en a guère écrit de plus intéressantes; il y en a même dans le nombre qui éclairent d'un jour tout à fait inattendu sa vie littéraire et politique; raison de plus pour regretter qu'il ne nous ait pas conservé les lettres de Mmede Girardin. Nous aurions pu les comparer à celles qu'elle écrivit à Lamartine, et certes la comparaison n'aurait pas manqué de piquant—bien que je puisse dire sans craintede me tromper dans quel plateau de la balance Delphine avait mis le plus de son cœur.

La première en date des lettres de Victor Hugo est de 1832. En voici la teneur:

«Que vous êtes bonne, Madame, de garder quelque souvenir à un pauvre solitaire aveugle, inutile et oublié! Je ne dîne pas chez moi aujourd'hui par extraordinaire, et je croyais M. de Custine malade. Je ferai tout au monde pour être libre de bonne heure, et je courrairue Louis-le-Grand[153]. J'aurai grand plaisir à entendre la tragédie de M. de Custine, à l'entendre chez vous, à l'entendre près de vous.«Permettez-moi, Madame, de mettre à vos pieds tous mes hommages les plus empressés.«Ce vendredi matin.«VICTOR HUGO[154].»

«Que vous êtes bonne, Madame, de garder quelque souvenir à un pauvre solitaire aveugle, inutile et oublié! Je ne dîne pas chez moi aujourd'hui par extraordinaire, et je croyais M. de Custine malade. Je ferai tout au monde pour être libre de bonne heure, et je courrairue Louis-le-Grand[153]. J'aurai grand plaisir à entendre la tragédie de M. de Custine, à l'entendre chez vous, à l'entendre près de vous.

«Permettez-moi, Madame, de mettre à vos pieds tous mes hommages les plus empressés.

«Ce vendredi matin.

«VICTOR HUGO[154].»

Il s'agissait de la lecture deBéatrix Cenci, tragédie en cinq actes et en vers qui fut représentée à la Porte-Saint-Martin, le 23 mai 1833. M. de Custine, dont la femme avait servi de marraine à Delphine, était un de ces amateurs du grand monde qui touchent à tout avec une égale aisance. Il écrivait d'ailleurs avec autant d'élégance que d'agrément et si, au lieu de s'exercer dans le genretragique, il s'était contenté de faire des madrigaux aux grandes dames du faubourg Saint-Germain, nul doute qu'il n'eût eu beaucoup de succès. Dans le temps même qu'il composait saBéatrix, il publia dans le livre desCent-et-un, sous le titre:les Amitiés littérairesen 1831, un dialogue fort spirituel entre l'Impartial, le Novateur et le Poète. En le relisant, l'autre jour, je pensais, malgré moi, à l'article fameux que Latouche avait donné en 1829 àla Revue de Parissurla Camaraderie littéraire. Mais dans le dialogue du marquis de Custine il n'y a aucune personnalité blessante. Il ne prend parti ni pour les classiques ni pour les romantiques. Il s'amuse à leurs dépens, voilà tout, et quand il a fini, il déclare le plus sérieusement du monde qu'il n'a prétendu peindre la littérature parisienne qu'en 1831, et qu'elle est déjà remplacée avantageusement par celle de 1832. Impossible de mieux pirouetter sur un talon rouge!

La seconde lettre de Victor Hugo est du 9 mars 1833.

«Votre invitation, Madame, est la plus gracieuse du monde. J'ai tous les lundis, chez mon beau-père, une manière de dîner de famille[155]. Mais il faudra bien que je me dérobe à la réunion du soir, ne fût-ce qu'une heure ou deux, pour aller entendrequelque chose de cetteNapolineque j'ai soif de connaître et d'aimer. Je compte sur votre indulgence pour ne pas me demander de vers, Madame, je n'en sais plus, je n'en fais plus, je ne suis plus qu'un vil prosateur, qu'un régisseur de coulisses, qu'un metteur en scène, rien moins qu'un poète. Je vous admire, plaignez-moi.«Humblement à vos pieds.«VICTOR H.[156].»

«Votre invitation, Madame, est la plus gracieuse du monde. J'ai tous les lundis, chez mon beau-père, une manière de dîner de famille[155]. Mais il faudra bien que je me dérobe à la réunion du soir, ne fût-ce qu'une heure ou deux, pour aller entendrequelque chose de cetteNapolineque j'ai soif de connaître et d'aimer. Je compte sur votre indulgence pour ne pas me demander de vers, Madame, je n'en sais plus, je n'en fais plus, je ne suis plus qu'un vil prosateur, qu'un régisseur de coulisses, qu'un metteur en scène, rien moins qu'un poète. Je vous admire, plaignez-moi.

«Humblement à vos pieds.

«VICTOR H.[156].»

A cette époque, en effet, Victor Hugo paraissait avoir renoncé au théâtre en vers. Après avoir donnéLucrèce Borgiaà la Porte-Saint-Martin, le 2 février 1833, il faisait répéter au même théâtre une nouvelle pièce en prose intituléeMarie Tudor, qui devait être jouée au mois de novembre suivant. Cependant il faisait encore des vers, ne fût-ce que pour charmer le cœur de Juliette Drouet, avec qui il était en pleine lune de miel. Alla-t-il entendre la lecture deNapoline? Je ne saurais le dire, mais s'il tint sa promesse, il ne dut pas regretter sa soirée,Napolineétant sans contredit la meilleure œuvre poétique de Mmede Girardin. Lorsqu'elle parut en librairie, Chateaubriand écrivait à son auteur:

«J'ai été transporté d'aise, quand j'ai lu que l'amie deNapolineaimaitRené; mais, hélas! j'ai vite trouvé qu'unamour de roman change avec lelivre. Ces personnes qui sedisent rieuses et point méchantessont pourtant de grandes traîtresses. René est bien fâché, Madame, de n'avoir plus que la perruque du maître d'écriture et d'être le plus vieux de vos admirateurs[157].»

L'amie deNapoline, dont parlait Chateaubriand, n'était autre que Mmede Girardin.

Je me souviens encor d'avoir été jalouseDe l'amour exclusif qu'elle eut pour Charles douze.Elle aimait Charles douze et moi j'aimais RenéCombien avons-nous ri quand nous étions petites!De ce rire bien fou, de ces gaîtés subitesQue rien n'a pu causer, que rien ne peut calmer.Riant pour rire, ainsi qu'on aime pour aimer.Je plains l'être sensé qui cherche à tout sa cause,Qui veut aimer quelqu'un, rire de quelque chose!Mes grands bonheurs, à moi, n'eurent point de sujets;Mes plus vives amours se passèrent d'objets.La perruque de mon vieux maître d'écriture,Pendant plus de deux ans, a servi de pâtureA ma gaîté...

Je me souviens encor d'avoir été jalouseDe l'amour exclusif qu'elle eut pour Charles douze.Elle aimait Charles douze et moi j'aimais RenéCombien avons-nous ri quand nous étions petites!De ce rire bien fou, de ces gaîtés subitesQue rien n'a pu causer, que rien ne peut calmer.Riant pour rire, ainsi qu'on aime pour aimer.Je plains l'être sensé qui cherche à tout sa cause,Qui veut aimer quelqu'un, rire de quelque chose!Mes grands bonheurs, à moi, n'eurent point de sujets;Mes plus vives amours se passèrent d'objets.La perruque de mon vieux maître d'écriture,Pendant plus de deux ans, a servi de pâtureA ma gaîté...

Je me souviens encor d'avoir été jalouse

De l'amour exclusif qu'elle eut pour Charles douze.

Elle aimait Charles douze et moi j'aimais René

Combien avons-nous ri quand nous étions petites!

De ce rire bien fou, de ces gaîtés subites

Que rien n'a pu causer, que rien ne peut calmer.

Riant pour rire, ainsi qu'on aime pour aimer.

Je plains l'être sensé qui cherche à tout sa cause,

Qui veut aimer quelqu'un, rire de quelque chose!

Mes grands bonheurs, à moi, n'eurent point de sujets;

Mes plus vives amours se passèrent d'objets.

La perruque de mon vieux maître d'écriture,

Pendant plus de deux ans, a servi de pâture

A ma gaîté...

Mais je ne vois pas de quoi se plaignait Chateaubriand. Tout vieux qu'il était, il avait toujours de grands succès de femmes, et hier encore, en 1831, pour bien préciser, il avait comme maîtresse la cousine même de Delphine, cette folle d'Hortense Allart, qui ne le traitait pas de vieille perruque—on peut en croireles Enchantements de Prudence.

Deux ans plus tard, au mois d'avril 1835, Victor Hugo écrivait encore à Mmede Girardin:

«Je suis furieux, Madame, contre le théâtre où l'on a rejeté sur moi toute la responsabilité de la place que vous avez la bonté de désirer. Je viens de voir M. Jouslin de la Salle, votre lettre à la main, et je l'ai sommé de vous placer. Les listes sont si encombrées qu'il ne sait s'il le pourra. Jugez de mon influence. Il y a un proverbe sur les cordonniers mal chaussés, qui s'applique parfaitement à moi dans ce moment. Je ferai tout au monde cependant pour que vous ayez ce que vous souhaitez. Soyez assez bonne pour envoyer au théâtre la veille de la représentation. Je ne saurai qu'à ce moment-là si mes efforts auront réussi. Veuillez excuser mon griffonnage. J'ai les yeux plus malades et plus perdus que jamais. Que vos beaux yeux aient pitié des miens qui ne sont ni beaux ni bons.«Je me mets à vos pieds.«VICTOR HUGO[158].»

«Je suis furieux, Madame, contre le théâtre où l'on a rejeté sur moi toute la responsabilité de la place que vous avez la bonté de désirer. Je viens de voir M. Jouslin de la Salle, votre lettre à la main, et je l'ai sommé de vous placer. Les listes sont si encombrées qu'il ne sait s'il le pourra. Jugez de mon influence. Il y a un proverbe sur les cordonniers mal chaussés, qui s'applique parfaitement à moi dans ce moment. Je ferai tout au monde cependant pour que vous ayez ce que vous souhaitez. Soyez assez bonne pour envoyer au théâtre la veille de la représentation. Je ne saurai qu'à ce moment-là si mes efforts auront réussi. Veuillez excuser mon griffonnage. J'ai les yeux plus malades et plus perdus que jamais. Que vos beaux yeux aient pitié des miens qui ne sont ni beaux ni bons.

«Je me mets à vos pieds.

«VICTOR HUGO[158].»

Il s'agissait de la première représentation d'Angelo, qui eut lieu au Théâtre-Français le 28 avril 1835. Quelques années après, Victor Hugo n'aurait pas été en peine de placer Delphine. Il se serait souvenu de l'homme d'esprit qui, le voyant un jour, pendant un entr'acte à la Porte-Saint-Martin, assailli par les quémandeurs de billets, l'avait tiré d'embarras de la façon suivante:

—Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous,Monsieur, mais j'espère que vous voudrez bien me permettre de vous faire un cadeau.—A moi, Monsieur?—A vous-même!... une chose qui vous fera grand plaisir...—Laquelle, je vous prie?—Je veux vous offrir un billet pour le jour de votre réception à l'Académie. On m'en a promis un, et c'est à vous que je l'enverrai, car je vois bien que vous n'en aurez jamais assez!

—Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous,Monsieur, mais j'espère que vous voudrez bien me permettre de vous faire un cadeau.

—A moi, Monsieur?

—A vous-même!... une chose qui vous fera grand plaisir...

—Laquelle, je vous prie?

—Je veux vous offrir un billet pour le jour de votre réception à l'Académie. On m'en a promis un, et c'est à vous que je l'enverrai, car je vois bien que vous n'en aurez jamais assez!

En entendant ce petit dialogue, les importuns, comprenant leur indiscrétion, s'éloignèrent, et Nestor Roqueplan se nomma.

Voici maintenant un petit billet du 1erjuillet 1840, dont j'ai cherché longtemps l'objet.

«Je vous remercie, Madame, disait Hugo, de tenir à ces vers. Vous les aurez, soyez tranquille. Seulement vous, si charmant poète, vous me faites un peu l'effet d'un oranger chargé de fruits d'or qui réclame une noisette. Vous aurez votre noisette...[159].»

Quels pouvaient bien être ces vers? En remuant les papiers de Delphine, j'en fis tomber une feuille sur laquelle on pouvait lire ces lignes, non datées, de Victor Hugo:

Ecrit sur la cheminée de la chambre de Mllede La Vallière, à Saint-Germain.

Ici vous vous aimiez, toi douce, lui vainqueur,Lui roi par ses aïeux, toi reine par le cœur.

Et, au-dessous, ce quatrain que j'ai vu naguère imprimé au pied d'une magnifique gravure représentant Homère conduit par un enfant:

Aveugle comme Homère et comme Bélisaire,N'ayant plus qu'un enfant pour guide et pour appui,Il ne la verra pas, mais Dieu la voit pour luiLa main qui donnera du pain à sa misère

Aveugle comme Homère et comme Bélisaire,N'ayant plus qu'un enfant pour guide et pour appui,Il ne la verra pas, mais Dieu la voit pour luiLa main qui donnera du pain à sa misère

Aveugle comme Homère et comme Bélisaire,

N'ayant plus qu'un enfant pour guide et pour appui,

Il ne la verra pas, mais Dieu la voit pour lui

La main qui donnera du pain à sa misère

Continuons à dépouiller cette correspondance où rien n'est à négliger, les plus petites choses dans la vie d'un poète comme Hugo ayant leur importance.

«24 avril 1841.»«Vous avez été, Madame, bien charmante et bien gracieuse avant-hier! j'étais ravi et confus en vous quittant de vous quitter si tard. Aujourd'hui me voilà replongé dans mes griffonnages, plaignez-moi.«La Presseraconte ce matin toutes sortes de nouvelles littéraires à mon endroit:que j'ai lu un drame à la Porte-Saint-Martin,que Frédérick y joue, etc., etc.—S'il y avait quelque chose de fondé dans ceci, vous l'auriez su une des premières, et je vous l'aurais écrit l'autre soir. Mais il n'en est rien. Je n'ai lu aucun drame à la Porte-Saint-Martin ni ailleurs. J'ai assez à faire de mes deux volumes et de mon discours. (Entre nous, Madame.)«Cette historiette a le léger inconvénient de me faire recevoir depuis ce matin dix visites de comédiens et de comédiennes me demandant des rôles. Si vous pensez, Madame, que la chose vaille lapeine d'être rectifiée, je dépose ma petite réclamation, non entre vos mains, mais à vos pieds,—avec toutes mes admirations, tous mes respects et tous mes hommages.»«VICTOR HUGO[160].»

«24 avril 1841.»

«Vous avez été, Madame, bien charmante et bien gracieuse avant-hier! j'étais ravi et confus en vous quittant de vous quitter si tard. Aujourd'hui me voilà replongé dans mes griffonnages, plaignez-moi.

«La Presseraconte ce matin toutes sortes de nouvelles littéraires à mon endroit:que j'ai lu un drame à la Porte-Saint-Martin,que Frédérick y joue, etc., etc.—S'il y avait quelque chose de fondé dans ceci, vous l'auriez su une des premières, et je vous l'aurais écrit l'autre soir. Mais il n'en est rien. Je n'ai lu aucun drame à la Porte-Saint-Martin ni ailleurs. J'ai assez à faire de mes deux volumes et de mon discours. (Entre nous, Madame.)

«Cette historiette a le léger inconvénient de me faire recevoir depuis ce matin dix visites de comédiens et de comédiennes me demandant des rôles. Si vous pensez, Madame, que la chose vaille lapeine d'être rectifiée, je dépose ma petite réclamation, non entre vos mains, mais à vos pieds,—avec toutes mes admirations, tous mes respects et tous mes hommages.»

«VICTOR HUGO[160].»

Les deux volumes auxquels il est fait allusion dans cette lettre étaient son livre surle Rhin, et le discours, son discours de réception à l'Académie française (3 juin 1841).—Depuis six ans, Delphine avait détendu les cordes de sa lyre et s'était improviséecourriéristedans le journal de son mari, sous le pseudonyme du vicomte de Launay. Ce changement de front ne lui avait pas nui, au contraire. Tout le monde admirait l'extraordinaire talent avec lequel elle passait en revue chaque semaine, d'une plume aussi légère que sûre, les grands et les petits événements de la vie parisienne. Qu'il fût question de théâtre, de littérature, de musique, de mode et de chiffons, elle était toujours prête, elle avait un mot sur tout, et le mot était presque toujours aussi juste que spirituel. Si bien qu'à plus de soixante ans de distance ses chroniques dela Presse, tout en ayant perdu leur actualité, se relisent encore avec plaisir et profit. C'est le tableau le plus pittoresque et le plus vivant qui ait été tracé du Paris de Louis-Philippe. Celui de Napoléon III n'a pas eu son pareil, en dépit du talent des nombreux imitateurs du vicomte deLaunay. C'est que le genre est plus difficile qu'il n'en a l'air, et que la plupart de ceux qui s'y sont risqués, sans parler de la touche originale et personnelle, n'avaient pas les moyens d'information de Mmede Girardin. Songez que dans son hôtel de la rue de Chaillot—je laisse de côté son salon de la rue Laffitte—elle reçut pendant plus de dix ans les hommages et les confidences de tout ce qui portait un nom dans les arts et les lettres.

Voulez-vous un échantillon de ses chroniques? Voici un autre billet de Victor Hugo qui va nous donner l'occasion de la citer:

«7 mars 1841.«Ce que c'est que de vouloir trop bien faire les choses! Je voulais aller vous porter la réponse moi-même hier, après avoir lu votre ravissantCourrier. J'allais partir pour la rue Laffitte, quand je ne sais quel incident est survenu, qui m'a retenu chez moi. Mais je ne me plains pas trop, puisque cela m'a valu deux billets de vous au lieu d'un.«Je seraivôtre demaincomme toujours, Madame, et puis permettez-moi de baiser vos belles mains et de vous offrir l'hommage de mes plus tendres respects.«VICTOR H.«C'est pour six heures et demie, n'est-ce pas[161]?»

«7 mars 1841.

«Ce que c'est que de vouloir trop bien faire les choses! Je voulais aller vous porter la réponse moi-même hier, après avoir lu votre ravissantCourrier. J'allais partir pour la rue Laffitte, quand je ne sais quel incident est survenu, qui m'a retenu chez moi. Mais je ne me plains pas trop, puisque cela m'a valu deux billets de vous au lieu d'un.

«Je seraivôtre demaincomme toujours, Madame, et puis permettez-moi de baiser vos belles mains et de vous offrir l'hommage de mes plus tendres respects.

«VICTOR H.

«C'est pour six heures et demie, n'est-ce pas[161]?»

J'ouvre à présent le tome III desLettres parisiennesdu vicomte de Launay et j'y lis, page 152:

«Le premier concert de MmeMerlin a été magnifique.—Le lendemain de ce concert, il y avait chez Mmede Lamartine une réunion bien intéressante, à laquelle, pour rien au monde, nous n'aurions voulu manquer, d'abord par curiosité, et puis aussi par orgueil. C'était ce que nous avons appelé unesoirée de célébrités; or, plus on est obscur, et plus on tient à faire partie de ces réunions merveilleuses. Jamais collection de supériorités ne fut plus complète. Jugez-en plutôt:Grand orateur, M. Guizot.Grand poète, M. Victor Hugo.Grand tragique, M. Duprez.Grand capitaine, M. le Maréchal Soult.Grand peintre, M. Horace Vernet.Grande cantatrice, MmeDamoreau.Grand industriel, M. Cunin-Gridaine.Grand administrateur, M. le comte A. de Girardin.Grand agriculteur, M. de Lamartine.Grand romancier, M. de Balzac.Grand sculpteur, M. David.Grand artiste, M. Artot.Grand savant, Charles Dupin.Grande victime, M. Andryane.«Il y avait là aussi de grandes dames célèbres par leur esprit, leur instruction profonde, leur conversation brillante et gracieuse. On ne connaît point d'ouvrages littéraires signés de leurs noms;cependant quelques initiés bien informés assurent que ces dames écrivent comme elles parlent. Il y avait là enfin Mmede Lamartine; elle a beau nous défendre de parler d'elle, il nous est impossible de ne pas déclarer qu'elle était chez elle ce jour-là, de ne pas reconnaître, avec tout le monde, que c'est une femme supérieure, et une des plus spirituelles de notre pays.«Cette soirée, si intéressante, a été de plus fort animée. Duprez a chanté l'air dela Dame Blanche:Ah! quel plaisir d'être soldat!d'une manière admirable et toute nouvelle. Il en fait une comédie entière. Quelle verve! Pourquoi ne donnerait-on pas à Duprez un rôle bouffe? Il le jouerait à merveille, et cela le reposerait. Etre au désespoir tous les deux jours pendant cinq heures de suite, cela doit être très fatigant. Le duo deGuillaume Tell, chanté délicieusement par Duprez et MmeDamoreau, a excité des transports d'enthousiasme. «Rossini! Rossini! s'écriait-on, quand reviendra-t-il? Allons le chercher; il nous est impossible de vivre une année de plus sans lui.» Alors on a décidé, séance tenante, c'est-à-dire en plein enchantement, qu'une pétition allait être adressée au célèbre maëstro pour le supplier de revenir à Paris. Cette pétition est déjà couverte de signatures, et quelles signatures!...»

«Le premier concert de MmeMerlin a été magnifique.—Le lendemain de ce concert, il y avait chez Mmede Lamartine une réunion bien intéressante, à laquelle, pour rien au monde, nous n'aurions voulu manquer, d'abord par curiosité, et puis aussi par orgueil. C'était ce que nous avons appelé unesoirée de célébrités; or, plus on est obscur, et plus on tient à faire partie de ces réunions merveilleuses. Jamais collection de supériorités ne fut plus complète. Jugez-en plutôt:

«Il y avait là aussi de grandes dames célèbres par leur esprit, leur instruction profonde, leur conversation brillante et gracieuse. On ne connaît point d'ouvrages littéraires signés de leurs noms;cependant quelques initiés bien informés assurent que ces dames écrivent comme elles parlent. Il y avait là enfin Mmede Lamartine; elle a beau nous défendre de parler d'elle, il nous est impossible de ne pas déclarer qu'elle était chez elle ce jour-là, de ne pas reconnaître, avec tout le monde, que c'est une femme supérieure, et une des plus spirituelles de notre pays.

«Cette soirée, si intéressante, a été de plus fort animée. Duprez a chanté l'air dela Dame Blanche:Ah! quel plaisir d'être soldat!d'une manière admirable et toute nouvelle. Il en fait une comédie entière. Quelle verve! Pourquoi ne donnerait-on pas à Duprez un rôle bouffe? Il le jouerait à merveille, et cela le reposerait. Etre au désespoir tous les deux jours pendant cinq heures de suite, cela doit être très fatigant. Le duo deGuillaume Tell, chanté délicieusement par Duprez et MmeDamoreau, a excité des transports d'enthousiasme. «Rossini! Rossini! s'écriait-on, quand reviendra-t-il? Allons le chercher; il nous est impossible de vivre une année de plus sans lui.» Alors on a décidé, séance tenante, c'est-à-dire en plein enchantement, qu'une pétition allait être adressée au célèbre maëstro pour le supplier de revenir à Paris. Cette pétition est déjà couverte de signatures, et quelles signatures!...»

Je le crois, quand il n'y aurait eu que celles du «grand poète Hugo», et du «grand agriculteur Lamartine»! Ce grand agriculteur est une trouvaille,quelque chose comme «M. Ingres, le grand violoniste»!

Mais voici venus les jours d'épreuves. Mmede Girardin perdit coup sur coup sa sœur, son beau-frère M. de Canclaux, et son frère Edmond, blessé mortellement, le 11 mai 1842, sous les murs de Constantine. Ces deux derniers deuils lui valurent deux billets de condoléances de Victor Hugo. Le premier, daté du 3 novembre 1841, lui disait:

«Encore une épreuve, Madame, encore une douleur pour votre noble et généreux cœur! J'ai été bien éprouvé moi-même de la même façon. J'ai assez souffert pour vous demander ma part de vos afflictions, vous savez comme je vous aime. Mon amitié se mesure à mon admiration. Voulez-vous bien dire à Mmede Canclaux ma profonde et douloureuse sympathie.«VICTOR HUGO[162].»

«Encore une épreuve, Madame, encore une douleur pour votre noble et généreux cœur! J'ai été bien éprouvé moi-même de la même façon. J'ai assez souffert pour vous demander ma part de vos afflictions, vous savez comme je vous aime. Mon amitié se mesure à mon admiration. Voulez-vous bien dire à Mmede Canclaux ma profonde et douloureuse sympathie.

«VICTOR HUGO[162].»

L'autre billet était ainsi conçu:

«31 mai 1842.«Quand j'ai appris votre nouvelle affliction, j'ai couru chez vous, Madame; vous a-t-on remis mon nom? Je ne venais pas vous apporter de consolations. On ne console ni une grande douleur ni une si grande âme. Vous en savez plus long qu'aucun de nous sur ce profond mystère de la souffrance.J'étais venu seulement vous baiser la main et vous dire que je suis votre ami.«Hélas! à chaque nouveau malheur qui vous frappe, le contre-coup que j'en reçois me fait sentir que je suis à vous jusqu'au fond du cœur.«VICTOR H.[163].»

«31 mai 1842.

«Quand j'ai appris votre nouvelle affliction, j'ai couru chez vous, Madame; vous a-t-on remis mon nom? Je ne venais pas vous apporter de consolations. On ne console ni une grande douleur ni une si grande âme. Vous en savez plus long qu'aucun de nous sur ce profond mystère de la souffrance.

J'étais venu seulement vous baiser la main et vous dire que je suis votre ami.

«Hélas! à chaque nouveau malheur qui vous frappe, le contre-coup que j'en reçois me fait sentir que je suis à vous jusqu'au fond du cœur.

«VICTOR H.[163].»

Vous en savez plus long qu'aucun de nous sur ce profond mystère de la souffrance!Pauvre Hugo! il ne se doutait pas, quand il écrivait cette phrase, qu'il était à la veille de boire le calice jusqu'à la lie. On sait dans quelles circonstances tragiques mourut sa fille Léopoldine, le 4 septembre 1843... Quelques jours après, il écrivait à Mmede Girardin:

«Jeudi soir, 16 septembre.«J'arrive à Paris, Madame; ma pauvre femme anéantie me dit comme vous avez été bonne pour elle. Je reconnais bien là votre cœur si noble et si doux. J'éprouve le besoin de vous en remercier dans mon accablement et de vous dire que je suis à vous du fond de l'âme. Vous êtes excellente comme vous êtes admirable, naturellement; moi qui souffre, je vous bénis et je vous aime.«A vos pieds.«VICTOR H.[164].»

«Jeudi soir, 16 septembre.

«J'arrive à Paris, Madame; ma pauvre femme anéantie me dit comme vous avez été bonne pour elle. Je reconnais bien là votre cœur si noble et si doux. J'éprouve le besoin de vous en remercier dans mon accablement et de vous dire que je suis à vous du fond de l'âme. Vous êtes excellente comme vous êtes admirable, naturellement; moi qui souffre, je vous bénis et je vous aime.

«A vos pieds.

«VICTOR H.[164].»


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