I
Rachel avait débuté, le 12 juin 1838, à la Comédie-Française, dans le rôle de Camille, la sœur des Horaces. Mmede Girardin, qui, par goût et par devoir, depuis qu'elle rédigeait, àla Presse, le «Courrier de Paris», se faisait volontiers l'écho de tous les bruits qui en valaient la peine, attendit, pour s'occuper de la jeune débutante, que Musset eût pris sa défense contre celui qui l'avait lancée[225],—car elle avait eu le malheur de déplaire à Jules Janin dans le rôle de Roxane, et il le lui avait dit un peu durement. Pourtant, avant Roxane, Rachel avait joué déjà Hermione, Eriphile, Monime, et, comme l'écrivait le vicomte de Launay, Racine était la grande passion de Delphine. Ses vers chéris gardaient encore le parfum des belles années où elle s'en inspirait; ils vivaient tout-puissants dans sa mémoire. Mais le théâtre alors ne l'attirait que médiocrement: elle avouait, un jour, n'être encore allée au spectacle, en cette année-là, qu'une seule fois, le 8 novembre, à lapremière représentation deRuy-Blas, par amitié pour Victor Hugo.
Cependant Rachel ne perdit rien pour attendre, et voici en quels termes Mmede Girardin parla de ses débuts, le 24 novembre 1838:
«...Mademoiselle Rachel?«Nous ne l'avons pas encore vue, mais d'avance notre bienveillance lui est acquise. Ses détracteurs prétendent que son immense succès est une affaire d'association nationale. «Mademoiselle Rachel est juive, disent-ils, et chaque fois qu'elle joue, la moitié de la salle est occupée par ses coreligionnaires. Ils agissent avec elle comme avec Meyerbeer, avec Halévy. A l'Opéra, voyez les jours où l'on donneles Huguenotsetla Juive: toutes les places qui ne sont pas à l'année sont prises par les juifs.» Cela est vrai, et nous ne pouvons nous empêcher d'admirer cette belle union de tout ce peuple qui se parle et se répond d'un bout du monde à l'autre, qui se comprend avec une si prodigieuse rapidité, qui relève un de ses fils malheureux à son premier cri, et qui court chaque soir applaudir en foule celui de ses enfants qui se distingue par son génie. Cela fait rêver. N'avoir point de patrie, et garder un sentiment national si parfait! quelle leçon pour nous, qui nous desservons mutuellement sans cesse, qui nous détestons si bien, et qui pourtant sommes si fiers de notre belle France! Faut-il donc des siècles d'exil et de persécution pour que les enfants d'une même terre apprennent à s'aimerentre eux? Peut-être!... Quoi qu'il en soit, mademoiselle Rachel obtient un succès mérité, les triomphes factices n'ont pas cet ensemble et cette durée. D'ailleurs nous entendons chaque soir vanter la jeune tragédienne par des juges qui nous inspirent la plus grande confiance, de vieux amateurs de tragédie qui ont vu Talma, qui ont applaudi mademoiselle Raucourt, mademoiselle Duchesnois, et qui ne sont pas juifs du tout.»
«...Mademoiselle Rachel?
«Nous ne l'avons pas encore vue, mais d'avance notre bienveillance lui est acquise. Ses détracteurs prétendent que son immense succès est une affaire d'association nationale. «Mademoiselle Rachel est juive, disent-ils, et chaque fois qu'elle joue, la moitié de la salle est occupée par ses coreligionnaires. Ils agissent avec elle comme avec Meyerbeer, avec Halévy. A l'Opéra, voyez les jours où l'on donneles Huguenotsetla Juive: toutes les places qui ne sont pas à l'année sont prises par les juifs.» Cela est vrai, et nous ne pouvons nous empêcher d'admirer cette belle union de tout ce peuple qui se parle et se répond d'un bout du monde à l'autre, qui se comprend avec une si prodigieuse rapidité, qui relève un de ses fils malheureux à son premier cri, et qui court chaque soir applaudir en foule celui de ses enfants qui se distingue par son génie. Cela fait rêver. N'avoir point de patrie, et garder un sentiment national si parfait! quelle leçon pour nous, qui nous desservons mutuellement sans cesse, qui nous détestons si bien, et qui pourtant sommes si fiers de notre belle France! Faut-il donc des siècles d'exil et de persécution pour que les enfants d'une même terre apprennent à s'aimerentre eux? Peut-être!... Quoi qu'il en soit, mademoiselle Rachel obtient un succès mérité, les triomphes factices n'ont pas cet ensemble et cette durée. D'ailleurs nous entendons chaque soir vanter la jeune tragédienne par des juges qui nous inspirent la plus grande confiance, de vieux amateurs de tragédie qui ont vu Talma, qui ont applaudi mademoiselle Raucourt, mademoiselle Duchesnois, et qui ne sont pas juifs du tout.»
N'est-il pas vrai que cette tirade eût fait merveille, il y a quelques années, si quelqu'un s'était avisé de la jeter dans la mêlée des partis, au fort d'une certaine affaire?... Je ne sais quelle impression elle fit sur la colonie juive d'alors, mais Rachel, qui lisait tout ce qui pouvait l'intéresser, en fut très reconnaissante à Mmede Girardin, et c'est de là que datent leurs premières relations. Relations de politesse et d'admiration d'abord, de sympathie et d'amitié ensuite.
Le 26 novembre 1838, Mmede Girardin écrivait à Lamartine:
«J'ai reçu aujourd'hui la visite de mademoiselle Rachel: elle est charmante et a tout à fait grand air. On ne dirait jamais la fille de bohémiens[226].»
Oh! non, et quand elle voulait, Rachel aurait pu rendre des points à plus d'une grande dame pour la distinction. Je dis: «quand elle voulait», car il y avait deux femmes en elle, et pas n'était besoin dela gratter pour retrouver la petite fille des rues, la gamine mal embouchée, l'enfant terrible. Il suffisait d'être admis dans son intimité. C'est même ces deux faces de sa nature heureuse et primesautière qui la rendaient si amusante et parfois si insupportable. Mais à Mmede Girardin elle ne se montra jamais que par ses beaux côtés, ayant toujours vécu avec elle sur le pied d'une amitié distante et respectueuse.
Les premières lettres qu'elles semblent avoir échangées remontent au mois de juin 1841, c'est-à-dire au premier voyage que Rachel fit en Angleterre. Mais elles se fréquentaient depuis longtemps déjà, et je crois bien que ce fut Delphine qui ouvrit à Rachel les portes de l'Abbaye-aux-Bois. Chateaubriand, vieilli et plus ennuyé que jamais, n'allait plus au théâtre; MmeRécamier, pas davantage. Cependant ils auraient bien voulu entendre la jeune tragédienne dont tous les journaux et tous leurs amis faisaient l'éloge. L'occasion leur en fut donnée au mois de février 1841. A la suite des inondations de Lyon, Ballanche avait eu l'idée d'organiser un concert à l'Abbaye au profit des sinistrés. MmeRécamier s'en ouvrit à Mmede Girardin, qui lui promit le concours de Rachel. Et, le 10 février, on pouvait lire dans le feuilleton dela Presse, sous la signature du vicomte de Launay:
«MlleRachel a parfaitement dit le songe d'Athalie, et toute la scène avec Joas. Son succès a été complet. M. de Chateaubriand, M. le duc deNoailles, M. Ballanche, toutes les illustrations de l'endroit, l'ont applaudie avec enthousiasme. On l'a trouvée très belle comme tragédienne et très jolie comme femme. Elle était mise à merveille: son costume, d'un goût exquis, tenait à la fois du salon et du théâtre; c'était une robe blanche garnie de chefs d'or et nouée autour du cou par un chef d'or, avec de longues manches flottantes; puis, dans ses beaux cheveux noirs, des bandelettes d'or. Ce n'était pas une Athalie sans doute: Athalie ne devait pas être si agréable; mais c'était une Cléopâtre, gracieuse jusque dans sa violence, séduisante jusque dans sa haine, délicate jusque dans sa cruauté.»
Retenez bien ce dernier membre de phrase: il contient en germe la première idée de laCléopâtrede Mmede Girardin.
Quelques mois après, Rachel partait pour Londres et débutait sur le théâtre de la Reine dans la tragédie d'Andromaque. Elle y obtint un succès considérable et qui dépassa toutes ses espérances. Le 15 juin 1851, elle écrivait à M. Buloz, alors commissaire du roi près la Comédie-Française:
«Je n'ai pas douté un moment de l'intérêt que vous prendriez à mes succès. Je vous assure que j'en suis pleine de joie pour le théâtre plus encore que pour moi-même; croyez que je ne vois dans tous ces triomphes que de nouveaux encouragements pour me soutenir dans une carrière qui est désormais mon bonheur, ma vie. Vous désirez deplus grands détails; mais que puis-je vous dire? Chacune des représentations a été pour moi la source d'un succès incroyable. Hermione, Roxane, Camille, Marie Stuart, tous ces rôles ont été si vivement applaudis que je ne sais, en vérité, auquel on a donné la préférence. Je crois pourtant qu'Hermione a produit le plus d'effet. Cet effet me semble du reste bien senti chez les Anglais. On a tort de croire qu'ils ne comprennent pas bien, je suis surprise de la manière dont ils saisissent les nuances, il me semble souvent, à tel passage d'un rôle, que je suis jugée par ce public parisien qui m'a comblée de tant de bontés. Les bouquets, les fleurs pleuvent sur le théâtre, on me traite en véritable enfant gâtée. C'est pour cela que j'ai renoncé au voyage de Marseille, voyage que les soins de ma santé me rendaient d'ailleurs trop pénible. Mon médecin redoutant beaucoup les chaleurs de juillet au Midi, moi me trouvant si bien dans cette ville, où je suis acclimatée, la Reine ayant absolument voulu donner au directeur les 15.000 francs de dédit pour payer à Marseille, je me suis décidée. Quant à mes projets, les voici: je quitterai Londres le 15 juillet; je ferai le voyage de Bordeaux, mais je serai rentrée à Paris, c'est-à-dire dans Montmorency[227], vers le 20 du mois d'août. Je consacrerai deux mois au repos et à l'étude. Ne croyez pas pourtant qu'à Londres même je reste inoccupée. Je sais Chimène, Frédégonde et Jeanne d'Arc. Je n'ai pasencore composé mes rôles, mais je les sais et je me fais une grande joie de les créer tous trois cet hiver dans la salle que j'aime tant et que vous appelez si bien ma maison paternelle[228].»
On vient de voir avec quelle générosité la reine d'Angleterre se conduisit envers Rachel. Non contente de payer son dédit à Marseille, elle voulut la recevoir chez elle, à Windsor, et à l'issue de la soirée où elle joua le 2eacte deBajazetet le 3eacte deMarie Stuart, elle lui offrit un joli bracelet où son nom était gravé avec la date[229]. J'ouvrela Pressedu 14 juin 1841 et je lis:
«Windsor, 10 juin.—MlleRachel est arrivée, cet après-midi, à Windsor; des appartements lui avaient été préparés à l'hôtel du Château. Le splendide banquet qui doit être donné ce soir par S. M., dans la grande salle Saint-Georges, sera de 102 couverts. La magnifique vaisselle plate de la couronne sera déployée à cette occasion et placée au-dessous de la galerie de musique. Au nombre des plats qui seront exposés, on remarque la précieuse tête de tigre (connue sous le nom de marche-pied de Tippo-Saïb), le superbe paon, orné de pierres précieuses d'une immense valeur, et le magnifique bouclier d'Achille. De chaque côté du buffet contenant la vaisselle, sont les bannières bleues de Tippo-Saïb, brodées de perles et dejoyaux d'un grand prix. La table du banquet sera brillamment éclairée par 200 bougies placées dans des candélabres d'un travail exquis. A chacun des vingt-quatre écussons qui se trouvent placés le long des murs de la salle sont fixées les lampes massives qui contiennent chacune quatre bougies. En résumé, l'illumination générale de la salle sera des plus magnifiques, car il n'y aura pas moins de 400 becs de lumière.»
Je me demande pourquoi tous les biographes de Rachel ont négligé la relation de cet événement. Il est pourtant assez glorieux pour elle!
Le lendemain du banquet de Windsor, elle écrivait à Mmede Girardin:
«Madame,«C'est surtout loin de Paris qu'on se préoccupe de ce qui s'y dit et de ce qui s'y fait: je sais que vous avez fait et dit des choses bien obligeantes pour moi, j'éprouve le besoin de vous en remercier; les applaudissements que la bienveillance anglaise me prodigue en ce moment me seront surtout précieux si mes juges naturels de Paris consentent à les ratifier; et je sais que votre plume si spirituelle a bien voulu se faire l'écho des fêtes dont à Londres on veut bien m'honorer. J'en suis trop heureuse, Madame, pour ne pas vous écrire et pour ne pas vous prier de recevoir ici l'expression de mes sentiments de reconnaissance sincère et respectueuse[230].»
«Madame,
«C'est surtout loin de Paris qu'on se préoccupe de ce qui s'y dit et de ce qui s'y fait: je sais que vous avez fait et dit des choses bien obligeantes pour moi, j'éprouve le besoin de vous en remercier; les applaudissements que la bienveillance anglaise me prodigue en ce moment me seront surtout précieux si mes juges naturels de Paris consentent à les ratifier; et je sais que votre plume si spirituelle a bien voulu se faire l'écho des fêtes dont à Londres on veut bien m'honorer. J'en suis trop heureuse, Madame, pour ne pas vous écrire et pour ne pas vous prier de recevoir ici l'expression de mes sentiments de reconnaissance sincère et respectueuse[230].»
Au mois de juillet suivant, Rachel, traversant Paris pour se rendre à Bordeaux, vit Mmede Girardin qui l'entretint de ses projets. Depuis qu'elle s'était exercée parl'Ecole des Journalistes, dont la censure avait interdit la représentation à la Comédie-Française, Delphine ne pensait plus qu'au théâtre et cherchait des sujets à la convenance et à la taille de Rachel. Le 24 juillet 1841, celle-ci lui mandait:
«Je suis préoccupée de ce que vous m'avez dit. Assurément, pendant mon séjour à Bordeaux, je ne manquerai pas de vous exciter par mes lettres à mettre la dernière main à votre œuvre. Je suis trop heureuse et trop fière de savoir par vous que mes lettres vous serviront d'aiguillon. Mon père ne me semble pas à portée de vous donner les indications nécessaires; mais j'ai pensé, Madame, à M. Crémieux, qui connaît parfaitement tous ces détails. Je suis sûre d'abord qu'il ne me refusera aucun renseignement, et bien sûre aussi qu'il sera charmé de vous les donner à vous-même et de m'accompagner chez vous à ma première visite. Pourtant, Madame, je ne veux lui en parler qu'après votre réponse. Je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments les plus dévoués[231].»
De quoi s'agissait-il? De la tragédie deJudith, que Mmede Girardin avait entreprise en vue du Théâtre-Français. Auteur consciencieux, elle avaitvoulu se documenter sur son héroïne et les mœurs juives, et elle avait tout naturellement pensé au père de Rachel. Mais le bonhomme ne connaissait à fond qu'une chose, l'argent, et c'est pour cela que Rachel avait adressé Mmede Girardin à Crémieux, son protecteur naturel et de tous les jours, qui, lui, avait des lettres, en plus des qualités de sa race. Elle écrivait de Bordeaux à Delphine le 9 août 1841:
«Je rêveJudithet l'auteur deJudith. Notre conversation revient souvent à ma mémoire, et j'espère que vous achèverez ce que vous avez si bien entrepris. Vous avez la bonté de vouloir que je vous encourage; j'en aurais de l'orgueil, si je ne comprenais toute votre modestie. S'il est vrai pourtant que ma promesse de me charger avec bonheur du rôle que vous voulez bien me destiner soit pour vous un motif de terminer votre ouvrage, croyez bien, Madame, que je ne vous ai pas même dit tout ce que je pense à cet égard. C'est pour moi que je vous prie de ne pas laisser un instant votre plume inoccupée. J'espère qu'à mon retour vous pourrez me lire un travail complet dans une grande partie.«Je suis ici, Madame, entourée de la même bienveillance qui me suit partout. Je ne sais, en vérité, comment me rendre digne de tant de faveur. N'est-ce pas, Madame, que vous ne croyez pas que ceci est de ma part une fausse modestie? vous croirez que je dois être confuse d'une bonté si grandeet que je sais faire la part de l'intérêt, qu'inspirent ma jeunesse et le souvenir si récent de ma situation d'où l'on m'a vue sortir. Adieu, Madame; je voudrais vous écrire plus longuement, mais le temps manque à ma volonté. Je me consolerai, si vous voulez bien m'écrire vous-même que vous me gardez un souvenir et que vous agréez l'expression de mes sentiments les plus dévoués».
«Je rêveJudithet l'auteur deJudith. Notre conversation revient souvent à ma mémoire, et j'espère que vous achèverez ce que vous avez si bien entrepris. Vous avez la bonté de vouloir que je vous encourage; j'en aurais de l'orgueil, si je ne comprenais toute votre modestie. S'il est vrai pourtant que ma promesse de me charger avec bonheur du rôle que vous voulez bien me destiner soit pour vous un motif de terminer votre ouvrage, croyez bien, Madame, que je ne vous ai pas même dit tout ce que je pense à cet égard. C'est pour moi que je vous prie de ne pas laisser un instant votre plume inoccupée. J'espère qu'à mon retour vous pourrez me lire un travail complet dans une grande partie.
«Je suis ici, Madame, entourée de la même bienveillance qui me suit partout. Je ne sais, en vérité, comment me rendre digne de tant de faveur. N'est-ce pas, Madame, que vous ne croyez pas que ceci est de ma part une fausse modestie? vous croirez que je dois être confuse d'une bonté si grandeet que je sais faire la part de l'intérêt, qu'inspirent ma jeunesse et le souvenir si récent de ma situation d'où l'on m'a vue sortir. Adieu, Madame; je voudrais vous écrire plus longuement, mais le temps manque à ma volonté. Je me consolerai, si vous voulez bien m'écrire vous-même que vous me gardez un souvenir et que vous agréez l'expression de mes sentiments les plus dévoués».
En ce temps-là, Rachel était, en effet, très modeste, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir conscience de sa valeur et de la faire sentir, le cas échéant, à ceux qui pouvaient l'oublier. Et comment ce sentiment lui aurait-il fait défaut, quand tout le monde la couvrait de fleurs et d'encens et quand ses camarades eux-mêmes lui répétaient sur tous les tons qu'elle avait sauvé la Comédie? Le temps n'était pas si loin où Corneille et Racine faisaient 400 francs de recette au Théâtre-Français. Maintenant il suffisait que le nom de Rachel fût sur l'affiche pour qu'on y encaissât le maximum[232]. On était plein d'égards pour elle, et, du moment qu'une pièce lui plaisait, on s'empressait de la reprendre, si elle appartenait au répertoire; de la recevoir et de la monter, si c'était une pièce nouvelle. Le 15 août 1841, elle écrivait encore de Bordeaux à Mmede Girardin:
«Je reviens à la charge, Madame. Il ne dépendra pas de moi certainement que cette belleJudithne vienne se faire admirer sur le théâtre de la rue Richelieu, pendant le cours de cet hiver. Puisque vous me demandez souvent quelques lignes d'excitation, je ne manquerai pas à votre vœu, que je regarde comme un devoir pour moi. Croyez-le bien, Madame, je ne doute pas d'un grand succès pour vous, et je vous promets mon dévouement le plus absolu. Mais, hélas! qu'est-ce donc que mon opinion, à moi, si peu faite pour juger la portée d'une œuvre tragique? C'est vous qui comprendrez bien tout ce qu'il y a d'imposant et de grand dans votre ouvrage. Moi, je ne puis que vous dire les impressions que j'ai éprouvées et le désir que j'éprouve.«Le public de Bordeaux me comble, comme le public de Londres m'a comblée. Camille, Hermione, Émilie, Roxane ont reçu le plus bel accueil. Mon Dieu! mon Dieu! pourvu que le public de Paris ne se refroidisse pas pour moi! C'est ma peur au milieu de ma joie. Je vous quitte, Madame, en vous priant d'agréer mes sentiments les plus dévoués.»
«Je reviens à la charge, Madame. Il ne dépendra pas de moi certainement que cette belleJudithne vienne se faire admirer sur le théâtre de la rue Richelieu, pendant le cours de cet hiver. Puisque vous me demandez souvent quelques lignes d'excitation, je ne manquerai pas à votre vœu, que je regarde comme un devoir pour moi. Croyez-le bien, Madame, je ne doute pas d'un grand succès pour vous, et je vous promets mon dévouement le plus absolu. Mais, hélas! qu'est-ce donc que mon opinion, à moi, si peu faite pour juger la portée d'une œuvre tragique? C'est vous qui comprendrez bien tout ce qu'il y a d'imposant et de grand dans votre ouvrage. Moi, je ne puis que vous dire les impressions que j'ai éprouvées et le désir que j'éprouve.
«Le public de Bordeaux me comble, comme le public de Londres m'a comblée. Camille, Hermione, Émilie, Roxane ont reçu le plus bel accueil. Mon Dieu! mon Dieu! pourvu que le public de Paris ne se refroidisse pas pour moi! C'est ma peur au milieu de ma joie. Je vous quitte, Madame, en vous priant d'agréer mes sentiments les plus dévoués.»
La «peur» de Rachel n'était ici qu'une façon de parler. Toutefois le public de Paris commençait à trouver qu'elle le négligeait et que ses vacances étaient un peu longues: il y avait cinq mois qu'il ne l'avait pas entendue! Enfin elle reparut au début d'octobre 1841; c'est par la lettre suivante qu'elle avait annoncé cette bonne nouvelle à Mmede Girardin:
Paris, 28 septembre 1841.
«Madame,«En attendant que le public vienne applaudir Judith, voulez-vous permettre à Camille de vous convier pour jeudi à sa rentrée, à ses amours, à sa terrible mort? Vous comprenez mieux que personne combien j'aurai besoin, cette fois surtout, de reposer mes yeux sur des visages amis; et vous, Madame, si bonne pour moi, vous ne me refuserez pas de me donner des applaudissements, pour me préparer à en recevoir des autres quand je leur ferai entendre votre belle poésie. Vous voyez que j'ai lu votre dernière scène du second acte.«Agréez, Madame, mes compliments les plus dévoués[233].»
«Madame,
«En attendant que le public vienne applaudir Judith, voulez-vous permettre à Camille de vous convier pour jeudi à sa rentrée, à ses amours, à sa terrible mort? Vous comprenez mieux que personne combien j'aurai besoin, cette fois surtout, de reposer mes yeux sur des visages amis; et vous, Madame, si bonne pour moi, vous ne me refuserez pas de me donner des applaudissements, pour me préparer à en recevoir des autres quand je leur ferai entendre votre belle poésie. Vous voyez que j'ai lu votre dernière scène du second acte.
«Agréez, Madame, mes compliments les plus dévoués[233].»
Mais Mmede Girardin ne se pressait pas de terminer sa pièce. On eût dit qu'elle avait le pressentiment que cet ouvrage ne ferait que passer sur la scène, en dépit de l'intérêt qu'y prenait son illustre interprète et du bruit qu'elle menait autour de lui dans le monde. Rachel lui écrivait, le 6 février 1843:
«Madame,«Je suis souffrante et fatiguée; cependant il faut que je jouePhèdredemain; il faudra peut-être encore que je joue vendredi: la Comédie crie misère et me persuade que son salut est en moi. Je suis fière d'être sa planche de salut; mais, pourle moment, j'en suis bien contrariée, car je dois tout me refuser pour ne pas manquer à mon devoir.«Soyez, assurée, Madame, que sans cette circonstance rien ne me serait plus agréable que d'accepter votre aimable invitation. Je regrette d'autant plus de ne pouvoir m'y rendre que j'avais la perspective non seulement d'une très aimable société, mais encore de très beaux vers, et je vous avoue un faible égal pour tous les deux.«Je m'occupe tous les jours deJudith; j'ai le désir d'en répéter quelques fragments, un jeudi, chez moi, en petit comité. Veuillez me dire si vous m'y autorisez. Si vous y trouviez le moindre inconvénient, ne me le cachez pas, je vous en prie[234].»
«Madame,
«Je suis souffrante et fatiguée; cependant il faut que je jouePhèdredemain; il faudra peut-être encore que je joue vendredi: la Comédie crie misère et me persuade que son salut est en moi. Je suis fière d'être sa planche de salut; mais, pourle moment, j'en suis bien contrariée, car je dois tout me refuser pour ne pas manquer à mon devoir.
«Soyez, assurée, Madame, que sans cette circonstance rien ne me serait plus agréable que d'accepter votre aimable invitation. Je regrette d'autant plus de ne pouvoir m'y rendre que j'avais la perspective non seulement d'une très aimable société, mais encore de très beaux vers, et je vous avoue un faible égal pour tous les deux.
«Je m'occupe tous les jours deJudith; j'ai le désir d'en répéter quelques fragments, un jeudi, chez moi, en petit comité. Veuillez me dire si vous m'y autorisez. Si vous y trouviez le moindre inconvénient, ne me le cachez pas, je vous en prie[234].»
Judithfut jouée pour la première fois le 24 avril 1843 et n'eut que peu de représentations. Pourtant Mmede Girardin y avait déployé des qualités de premier ordre et la pièce contenait de grandes beautés. Longtemps après, Paul de Saint-Victor aimait à citer le discours de Judith apprenant l'amour de la patrie à son peuple:
Oh! je vous apprendrai l'amour de la patrie!Le plus saint des amours!... La patrie est le lieuOù l'on aime sa mère, où l'on connaît son Dieu;Où naissent les enfants dans la chaste demeure;Où sont tous les tombeaux des êtres que l'on pleure.En vain l'on nous condamne à n'y plus revenir,Notre pieux instinct l'habite en souvenir.Nous l'aimons malgré tout, même injuste et cruelle,Et pour ce noble amour il n'est point d'infidèle.La haïr dans l'exil c'est l'impossible effort;Proscrit, nous revenons lui demander la mort.Et nous mourrons joyeux, si l'ingrate contréeDaigne garder nos os dans sa terre sacrée!...Oh! ne repoussez pas des sentiments si beaux,Défendez vos autels, défendez vos tombeaux!...Donnez aux nations un éternel exemple!...Soldats, peuple, aux remparts! Et vous, femmes, au temple!
Oh! je vous apprendrai l'amour de la patrie!Le plus saint des amours!... La patrie est le lieuOù l'on aime sa mère, où l'on connaît son Dieu;Où naissent les enfants dans la chaste demeure;Où sont tous les tombeaux des êtres que l'on pleure.En vain l'on nous condamne à n'y plus revenir,Notre pieux instinct l'habite en souvenir.Nous l'aimons malgré tout, même injuste et cruelle,Et pour ce noble amour il n'est point d'infidèle.La haïr dans l'exil c'est l'impossible effort;Proscrit, nous revenons lui demander la mort.Et nous mourrons joyeux, si l'ingrate contréeDaigne garder nos os dans sa terre sacrée!...Oh! ne repoussez pas des sentiments si beaux,Défendez vos autels, défendez vos tombeaux!...Donnez aux nations un éternel exemple!...Soldats, peuple, aux remparts! Et vous, femmes, au temple!
Oh! je vous apprendrai l'amour de la patrie!
Le plus saint des amours!... La patrie est le lieu
Où l'on aime sa mère, où l'on connaît son Dieu;
Où naissent les enfants dans la chaste demeure;
Où sont tous les tombeaux des êtres que l'on pleure.
En vain l'on nous condamne à n'y plus revenir,
Notre pieux instinct l'habite en souvenir.
Nous l'aimons malgré tout, même injuste et cruelle,
Et pour ce noble amour il n'est point d'infidèle.
La haïr dans l'exil c'est l'impossible effort;
Proscrit, nous revenons lui demander la mort.
Et nous mourrons joyeux, si l'ingrate contrée
Daigne garder nos os dans sa terre sacrée!...
Oh! ne repoussez pas des sentiments si beaux,
Défendez vos autels, défendez vos tombeaux!...
Donnez aux nations un éternel exemple!...
Soldats, peuple, aux remparts! Et vous, femmes, au temple!
Il fallait entendre Rachel dire ces vers! C'était l'âme de Delphine, de «la Muse de la Patrie», qui parlait par sa bouche. Que si les situations pathétiques et tout le talent de la tragédienne ne purent conjurer la chute de cet ouvrage plus lyrique que dramatique et qui sentait par trop l'inexpérience, il laissa du moins l'impression que l'auteur était né pour le théâtre et ne tarderait pas à prendre sa revanche. Et, en effet, quatre ans après, Delphine triomphait avecCléopâtre.