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Je n'ai pas connu Jules Sandeau, mais, en dépit de son air bonhomme, il ne semble pas qu'il ait été très bon camarade. Je possède un certain nombre de lettres de lui où quelques-uns de ses confrères de l'Académie sont arrangés à la sauce moutarde. Alfred de Vigny, pour ne citer que celui-là, y est traité presque aussi durement que dans la correspondance de Sainte-Beuve avec M. et MmeJuste Olivier. Pourquoi? Qu'y avait-il eu entre eux? Je ne sais, mais j'ai idée que l'auteur deMademoiselle de la Séglièreen voulait à l'auteur deCinq-Marset deChattertonde l'avoir précédé dans le cœur de MmeDorval. Il n'y avait pas de quoi, me dira-t-on; j'en tombe d'accord, et m'est avis qu'une fois délivré, sinon guéri, de cette passion qui lui fut si longtemps une torture, Alfred de Vigny aurait cédé volontiers à Sandeau son tour de faveur. Mais quand l'amour se mêle d'être jaloux, il l'est des morts aussi bien que des vivants, et Sandeau fut quelque temps très épris de la comédienne qui le fut de lui davantage encore[274].

Sous le bénéfice de cette observation, il ne m'en coûte pas de reconnaître que le célèbre romanciereut malgré tout plus d'amis que d'ennemis et qu'il fut très dévoué à ceux qu'il aimait.

On n'a pas oublié le beau tapage que firent, en 1862,les Jeudis de Madame Charbonneau, ni le désaveu que Jules Sandeau infligea publiquement à M. Armand de Pontmartin, qui avait jugé à propos de lui dédier la préface de ce livre.

«J'ai cru pouvoir adresser cette préface à M. Sandeau, disait M. de Pontmartin en guise d'excuse, non pas, grand Dieu! pour faire peser sur lui la plus légère parcelle de responsabilités, non pas pour le compromettre dans mes jugements et mes portraits, mais plutôt pour dire à cet ami, dont je m'étais un peu éloigné depuis qu'il est dans les grandeurs: «Me voilà! je suis toujours là! La vieille amitié qui m'a fait écrire tant d'articles sur vos romans, à l'époque où votre célébrité naissante ne dédaignait pas mon humble appui, cette vieille amitié n'est pas morte: je vous dédiai, en 1845, mon premier ouvrage, je vous offre, en 1862, celui-ci, qui sera probablement le dernier; et la preuve que je n'ai pas voulu vous compromettre, c'est que j'ai même évité de vous flatter.«Voilà mon crime; je m'en accuse auprès de M. Sandeau et du public.»

«J'ai cru pouvoir adresser cette préface à M. Sandeau, disait M. de Pontmartin en guise d'excuse, non pas, grand Dieu! pour faire peser sur lui la plus légère parcelle de responsabilités, non pas pour le compromettre dans mes jugements et mes portraits, mais plutôt pour dire à cet ami, dont je m'étais un peu éloigné depuis qu'il est dans les grandeurs: «Me voilà! je suis toujours là! La vieille amitié qui m'a fait écrire tant d'articles sur vos romans, à l'époque où votre célébrité naissante ne dédaignait pas mon humble appui, cette vieille amitié n'est pas morte: je vous dédiai, en 1845, mon premier ouvrage, je vous offre, en 1862, celui-ci, qui sera probablement le dernier; et la preuve que je n'ai pas voulu vous compromettre, c'est que j'ai même évité de vous flatter.

«Voilà mon crime; je m'en accuse auprès de M. Sandeau et du public.»

Ainsi s'exprimait notre pamphlétaire dans la deuxième édition desJeudis de Madame Charbonneau.

Par malheur, les faits contredisaient ces belles paroles sur le point essentiel. Si nous n'avions passu que le pseudonyme d'Eutidème cachait le personnage de Jules Sandeau, le scandale eût certainement été moindre; mais comme M. Armand de Pontmartin, pour nous éviter la peine de chercher, s'était empressé de le démasquer, lui et les autres, il n'était pas permis à Jules Sandeau d'accepter, sans se compromettre, la dédicace d'un livre où ses meilleurs amis étaient tournés en ridicule et criblés de coups d'épingle.

De ce nombre était Marphise, lisez Mmede Girardin, à qui Sandeau avait toutes sortes d'obligations et chez qui précisément il avait introduit M. de Pontmartin.

On dira peut-être qu'elle était morte depuis sept ans. Raison de plus, car si l'on doit la vérité aux morts, on doit aussi, quand il le faut, les défendre, comme s'ils étaient encore de ce monde.

Les relations de Jules Sandeau avec Mmede Girardin n'étaient pas très anciennes. Je parle de leurs relations d'amitié et non de simple politesse. Elles ne remontaient pas au-delà de 1840.

La première lettre de lui à elle que nous ayons trouvée dans les papiers de Delphine est du mois de novembre 1839. Emile de Girardin l'avait prié d'assister à la lecture del'Ecole des Journalistes, dont Sainte-Beuve disait le lendemain:

«MmeDelphine (Gay) de Girardin a lu avant-hier chez elle une comédie en vers, déjà lue aux Français, dirigée contre M. Thiers et son mariage. C'est une revanche. Elle s'est dit: on m'attaque,où sont les purs? Et, en Romaine, elle a porté la guerre à Carthage; tout y est, la belle-mère, les frères, les sœurs; à la fin, M. Thiers, il est vrai, sort blanc comme neige; et cela s'intitule:l'Ecole du Journalisme, c'est-à-dire de la calomnie. Le piquant est qu'elle avait deux cents personnes, et tous les journalistes, qui faisaient la grimace, mais n'avaient pas résisté à l'honneur. D'ailleurs, des gens graves aussi: M. Ballanche y était[275]!»

Jules Sandeau n'y était pas. Il s'était excusé par la lettre suivante adressée au directeur dela Presse:

«Je regrette bien vivement, Monsieur, de ne pouvoir assister à la lecture del'Ecole des Journalistes. Je vous prie d'en exprimer tout mon désespoir à Madame de Girardin. Je suis encore retenu chez moi par un mal de gorge qui ne me quitte guère et qui m'a empêché d'aller vous voir tous ces derniers jours. Je me suis entendu avec M. Dujarrier[276], mais il me reste un vif désir de vous voir, de vous remercier et de m'entretenir avec vous.«Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués et présenter à Mmede Girardin l'hommage de mon admiration.«JULES SANDEAU[277].»

«Je regrette bien vivement, Monsieur, de ne pouvoir assister à la lecture del'Ecole des Journalistes. Je vous prie d'en exprimer tout mon désespoir à Madame de Girardin. Je suis encore retenu chez moi par un mal de gorge qui ne me quitte guère et qui m'a empêché d'aller vous voir tous ces derniers jours. Je me suis entendu avec M. Dujarrier[276], mais il me reste un vif désir de vous voir, de vous remercier et de m'entretenir avec vous.

«Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués et présenter à Mmede Girardin l'hommage de mon admiration.

«JULES SANDEAU[277].»

Tout mon désespoirétait peut-être exagéré, maisil ne faut pas serrer de trop près les formules de politesse, et Sandeau était la politesse même. A quelque temps de là il écrivait à Mmede Girardin:

«C'est vous, Madame, que je dois remercier la première avant de remercier M. le ministre de l'Instruction publique, c'est vous qui avez demandé et obtenu la distinction dont je viens d'être honoré. C'est pour ma famille et pour moi une joie dont j'aime à vous exprimer toute ma reconnaissance.«Agréez, je vous prie, Madame, l'assurance de mon dévouement respectueux.«JULES SANDEAU[278].»

«C'est vous, Madame, que je dois remercier la première avant de remercier M. le ministre de l'Instruction publique, c'est vous qui avez demandé et obtenu la distinction dont je viens d'être honoré. C'est pour ma famille et pour moi une joie dont j'aime à vous exprimer toute ma reconnaissance.

«Agréez, je vous prie, Madame, l'assurance de mon dévouement respectueux.

«JULES SANDEAU[278].»

La distinction dont il s'agit était la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Delphine récompensait ainsi Jules Sandeau de sa collaboration littéraire àla Presse; car il faisait maintenant partie de la maison et même, en 1846, il devait signer avec Mmede Girardin, Méry et Théophile Gautier, le roman par lettres intituléla Croix de Berny. Il y a plus, et ce détail en surprendra plus d'un, lors de la révolution de Février, le directeur dela Presse, ayant fait appel à tous ses collaborateurs pour défendre les droits de la pensée écrite, Jules Sandeau lui envoya son adhésion dans cette lettre datée du 1ermars:

«Vous avez raison de compter sur notre concours empressé, tous les rédacteurs dela Presserépondront à votre appel. Le développement sincèredes institutions démocratiques ne condamne pas les lettres au silence: la République de Platon est la seule qui bannisse les poètes et se défie de l'imagination. Les lettres sont aujourd'hui parmi nous ce qu'elles étaient il y a huit jours, ce qu'elles seront éternellement, non pas un hochet pour l'oisiveté, mais un enseignement qui trouve sa place, qui a son rôle dans la République aussi bien et mieux encore que dans la Monarchie. Pour établir cette vérité, pour la rendre manifeste à tous les yeux, il suffit de mettre l'imagination au service d'une pensée élevée; c'est un devoir impérieux que ne doivent jamais oublier les écrivains vraiment dignes de ce nom. Chacun de nous, croyez-le bien, accomplira ce devoir dans la mesure de ses forces.«Parfait dévouement.«JULES SANDEAU[279].»

«Vous avez raison de compter sur notre concours empressé, tous les rédacteurs dela Presserépondront à votre appel. Le développement sincèredes institutions démocratiques ne condamne pas les lettres au silence: la République de Platon est la seule qui bannisse les poètes et se défie de l'imagination. Les lettres sont aujourd'hui parmi nous ce qu'elles étaient il y a huit jours, ce qu'elles seront éternellement, non pas un hochet pour l'oisiveté, mais un enseignement qui trouve sa place, qui a son rôle dans la République aussi bien et mieux encore que dans la Monarchie. Pour établir cette vérité, pour la rendre manifeste à tous les yeux, il suffit de mettre l'imagination au service d'une pensée élevée; c'est un devoir impérieux que ne doivent jamais oublier les écrivains vraiment dignes de ce nom. Chacun de nous, croyez-le bien, accomplira ce devoir dans la mesure de ses forces.

«Parfait dévouement.

«JULES SANDEAU[279].»

Mais les événements furent plus forts que toutes les bonnes volontés. Pendant de longs mois la politique imposa silence aux lettres: ce n'est guère que sous le consulat du «baragouineur suisse[280],» comme disait Jules Janin, parlant de Louis-Napoléon Bonaparte, que les littérateurs purent se faire entendre. Mmede Girardin fut une des premières à être applaudie par le parterre du Théâtre-Français.

Le lendemain de la représentation deC'est la faute du mari, Jules Sandeau lui écrivait:

«Madame,«Je ne veux pas être le dernier à vous féliciter. J'étais à la première représentation de cette jolie comédie qu'il vous a plu modestement d'appeler un proverbe: j'en ai été ravi. Venant de vous, tant de grâce et d'esprit n'a rien qui doive surprendre; cependant, après avoir applaudiCléopâtre, il est permis de s'étonner d'un tour si vif et si charmant; on s'émerveille à bon droit de voir la même branche donner des fleurs et des fruits si divers. C'est mon avis que vous êtes destinée à écrire de grandes et belles comédies; vous serez notre maître à tous.«Agréez, Madame, l'hommage respectueux de mon admiration la plus vive et la plus sincère[281].»

«Madame,

«Je ne veux pas être le dernier à vous féliciter. J'étais à la première représentation de cette jolie comédie qu'il vous a plu modestement d'appeler un proverbe: j'en ai été ravi. Venant de vous, tant de grâce et d'esprit n'a rien qui doive surprendre; cependant, après avoir applaudiCléopâtre, il est permis de s'étonner d'un tour si vif et si charmant; on s'émerveille à bon droit de voir la même branche donner des fleurs et des fruits si divers. C'est mon avis que vous êtes destinée à écrire de grandes et belles comédies; vous serez notre maître à tous.

«Agréez, Madame, l'hommage respectueux de mon admiration la plus vive et la plus sincère[281].»

Jules Sandeau avait vu juste. Mmede Girardin remporta coup sur coup trois éclatantes victoires avecLady Tartuffe,la Joie fait peuretle Chapeau d'un Horloger. Mais comme elle n'avait obtenu, en 1847, qu'un succès d'estime avecCléopâtre, en dépit de très sérieuses qualités et du talent qu'y avait déployé Rachel, Armand de Pontmartin, qui ne l'aimait guère, trouva le moyen, en 1862, quand elle n'était plus là pour lui répondre, de la tourner en ridicule, à propos de cette tragédie, dansles Jeudis de Madame Charbonneau.

«Conduit par Eutidème, dit M. de Pontmartin, rue de Chaillot, dans une espèce de templegrec, bâti à dix mètres au-dessous du niveau de la chaussée, et où il fallait descendre comme dans une cave: c'était la demeure de Marphise; rien n'y manquait, ni colonnes, ni statues, ni fleurs, ni tableaux, ni candélabres, ni valets de chambre en habit noir et en culottes courtes; mais tout cela avait un air accidentel et provisoire que le comte de Saint-Brice, un très spirituel habitué de la maison, expliquait en ces termes: «Chaque fois que j'y retourne je crains toujours de trouver les chevaux vendus, les domestiques renvoyés, le mari parti, le salon fermé et la maison rasée.» M. de Saint-Brice avait dû se rassurer, au moins pour ce jour-là: le salon était au complet. Marphise, en grande tenue, son manuscrit sur les genoux; Olympio (Victor Hugo), Raphaël (Lamartine), Falconey (Alfred de Musset), les trois astres de notre ciel poétique, puis les planètes secondaires, Polychrome (Théophile Gautier), Bourimald (Méry), Caméléo (Paulin Limayrac), Lélia, le grand romancier amazone, des médecins, des artistes, deux ou trois sociétaires du Théâtre-Français et quelques hommes du monde.»

Suivait ce portrait de Marphise et de son mari:

«Marphise avait alors quarante-cinq ans; ses flatteurs parlaient encore de sa beauté. Sa conversation était éblouissante mais manquait de charme; son esprit s'imposait; ses bons mots montaient à l'assaut. Chez elle la force avait fini par dominer la grâce: deux heures de causerie avec Marphise équivalaient à une courbature ou à une migraine.Et pourtant un de ses plus fervents admirateurs avait dit à son sujet ce singulier paradoxe: elle serait la première femme, si elle avait toujours causé, jamais écrit.«Son mari, pâle, le teint lymphatique l'œil vitreux, le front découpé en cœur par une mèche prétentieuse, était déjà et est resté la personnification la plus exacte de l'homme de génie en carton-pierre, illuminé par deux quinquets de théâtre.»

«Marphise avait alors quarante-cinq ans; ses flatteurs parlaient encore de sa beauté. Sa conversation était éblouissante mais manquait de charme; son esprit s'imposait; ses bons mots montaient à l'assaut. Chez elle la force avait fini par dominer la grâce: deux heures de causerie avec Marphise équivalaient à une courbature ou à une migraine.Et pourtant un de ses plus fervents admirateurs avait dit à son sujet ce singulier paradoxe: elle serait la première femme, si elle avait toujours causé, jamais écrit.

«Son mari, pâle, le teint lymphatique l'œil vitreux, le front découpé en cœur par une mèche prétentieuse, était déjà et est resté la personnification la plus exacte de l'homme de génie en carton-pierre, illuminé par deux quinquets de théâtre.»

Comprend-on à présent que Jules Sandeau ait déclinél'honneurque lui avait fait M. de Pontmartin en lui dédiant la préface de son livre?

Après avoir ainsi débiné la femme, le pamphlétaire s'attaquait à l'œuvre:

«C'était une tragédie de femme, mais de femme habillée en homme, décidée à quelque chose de bien viril, de bien vigoureux, et ne réussissant qu'à produire un ouvrage en plaqué, où tout était puéril, artificiel et convenu depuis le premier hémistiche jusqu'au dernier. Shakespeare y tendait la main à Campistron, Th. Gautier y coudoyait Dorat; Plutarque y combinait avecle Journal des Modes; Cléopâtre s'y livrait à des tirades démesurées sur l'archéologie, sur les hiéroglyphes, sur le soleil, sur le climat, sur la vertu; Antoine y commettait desconcettidans le goût de Sénèque; Octavie s'y exprimait comme une Parisienne bien élevée qui soigne la rougeole de ses enfants et leur cache les désordres de leur père; ce n'était ni antique, ni romain, ni classique, ni romantique, ni bon, ni mauvais,c'était une gageure tragique, gagnée par une femme d'esprit aux dépens de ceux qui l'écoutaient.»

Et comme il fallait un mot de la fin à cette page «rosse», M. de Pontmartin disait assez haut pour être entendu de ses voisins:

—Décidément la Muse de la Patrie ne s'appelle pas Melpomène.

Ah! oui, Sandeau avait bien fait de renvoyer sa dédicace à cet ami compromettant! S'il s'était contenté de la mettre dans sa poche ou de hausser les épaules, tout le monde, à commencer par Emile de Girardin, l'aurait cru complice, et c'est ce qu'il ne voulait pas.

Et pourtant, tout admirateur qu'il était du talent de Delphine, il n'avait jamais été de ses courtisans; la lettre suivante en fait foi:

«C'est aujourd'hui seulement, à mon retour de la campagne, lui mandait-il en 1853, que je reçois votre lettre, écrite depuis plus de huit jours. Je vous dirai mal combien j'en suis touché. Il faut que vous soyez la bonté même pour penser encore quelquefois à moi. Je vous avais bien aperçue, l'autre soir au Théâtre-Français, mais j'étais si honteux d'avoir laissé passer tant de mois sans aller vous voir, que je n'ai pas osé me présenter dans votre loge. Dites que je suis un ours, un buffle, tout ce qu'il y a de plus lourd et de plus maussade dans la création. Quant à mon amitié, puisque vous me permettez de donner ce nom auxsentiments de reconnaissance et d'admiration que je vous ai voués, je vous prie très sérieusement de n'en jamais douter. Faites-moi l'honneur de me compter au nombre de vos vieux amis, et croyez que, parmi ceux qui ont le bonheur de vous voir souvent, il en est peu qui vous soient plus attachés que moi, qui ne vous vois jamais.«Agréez, Madame, l'expression de mon respectueux dévouement.«JULES SANDEAU.«Mardi.—M. Emile Augier est venu nous voir dimanche à la Celle-Saint-Cloud. Il nous parlait de votre soirée de mardi dernier, et MmeSandeau disait avec regret: Mmede Girardin ne m'invite plus. Elle sera bien charmée d'apprendre que vous ne l'aviez pas oubliée[282].»

«C'est aujourd'hui seulement, à mon retour de la campagne, lui mandait-il en 1853, que je reçois votre lettre, écrite depuis plus de huit jours. Je vous dirai mal combien j'en suis touché. Il faut que vous soyez la bonté même pour penser encore quelquefois à moi. Je vous avais bien aperçue, l'autre soir au Théâtre-Français, mais j'étais si honteux d'avoir laissé passer tant de mois sans aller vous voir, que je n'ai pas osé me présenter dans votre loge. Dites que je suis un ours, un buffle, tout ce qu'il y a de plus lourd et de plus maussade dans la création. Quant à mon amitié, puisque vous me permettez de donner ce nom auxsentiments de reconnaissance et d'admiration que je vous ai voués, je vous prie très sérieusement de n'en jamais douter. Faites-moi l'honneur de me compter au nombre de vos vieux amis, et croyez que, parmi ceux qui ont le bonheur de vous voir souvent, il en est peu qui vous soient plus attachés que moi, qui ne vous vois jamais.

«Agréez, Madame, l'expression de mon respectueux dévouement.

«JULES SANDEAU.

«Mardi.—M. Emile Augier est venu nous voir dimanche à la Celle-Saint-Cloud. Il nous parlait de votre soirée de mardi dernier, et MmeSandeau disait avec regret: Mmede Girardin ne m'invite plus. Elle sera bien charmée d'apprendre que vous ne l'aviez pas oubliée[282].»

Jules Sandeau était un peu comme Alexandre Dumas qui, sur le point de partir pour un long voyage, écrivait un jour à Delphine:

«J'ai l'amitié égoïste et jalouse comme l'amour. Vous voir au milieu de votre salon entourée de vingt personnes à qui vous souriez serait pour moi un motif de tristesse si ridicule que j'en serais doublement triste. Je n'ai plus assez longtemps à vous voir, et je serai trop longtemps loin de vous pour ne pas me faire un bonheur des derniersinstants où je vous verrai. Je me présenterai donc chez vous pour vous offrir mes excuses, aux heures où je vous saurai seule ou en petit comité. Dans le monde vous êtes comme une glace brisée. Chaque ami peut se mirer dans un fragment de vous-même, il est vrai, mais mieux vaut se regarder dans la glace entière.«Je vous écris seul chez moi, tandis que vous dites vos beaux vers et qu'on vous applaudit, et je vous dis cela afin que vous sachiez bien que ce n'est pas quelque empêchement frivole qui me retient loin de vous, mais bien une résolution réfléchie. Vous devez être bien belle, toute joyeuse et toute inspirée à cette heure. Je ferme les yeux et je vous vois.«Vous me laisserez vous écrire, n'est-ce pas? pendant mon voyage, des lettres bien longues, bien confidentielles et bien naïves. On peut tout dire à six cents lieues de la personne à laquelle on parle, et il ne peut y avoir de colère contre les amis tristes et absents.«Adieu, Madame, je vous aime d'une amitié trop égoïste pour vous céder au monde, et loin de vous je vous ai du moins tout entière en souvenir.«A vos pieds.«AL. DUMAS[283].»

«J'ai l'amitié égoïste et jalouse comme l'amour. Vous voir au milieu de votre salon entourée de vingt personnes à qui vous souriez serait pour moi un motif de tristesse si ridicule que j'en serais doublement triste. Je n'ai plus assez longtemps à vous voir, et je serai trop longtemps loin de vous pour ne pas me faire un bonheur des derniersinstants où je vous verrai. Je me présenterai donc chez vous pour vous offrir mes excuses, aux heures où je vous saurai seule ou en petit comité. Dans le monde vous êtes comme une glace brisée. Chaque ami peut se mirer dans un fragment de vous-même, il est vrai, mais mieux vaut se regarder dans la glace entière.

«Je vous écris seul chez moi, tandis que vous dites vos beaux vers et qu'on vous applaudit, et je vous dis cela afin que vous sachiez bien que ce n'est pas quelque empêchement frivole qui me retient loin de vous, mais bien une résolution réfléchie. Vous devez être bien belle, toute joyeuse et toute inspirée à cette heure. Je ferme les yeux et je vous vois.

«Vous me laisserez vous écrire, n'est-ce pas? pendant mon voyage, des lettres bien longues, bien confidentielles et bien naïves. On peut tout dire à six cents lieues de la personne à laquelle on parle, et il ne peut y avoir de colère contre les amis tristes et absents.

«Adieu, Madame, je vous aime d'une amitié trop égoïste pour vous céder au monde, et loin de vous je vous ai du moins tout entière en souvenir.

«A vos pieds.

«AL. DUMAS[283].»


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